Frontières
487 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Frontières

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
487 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

2080. L'Europe décide de fermer les yeux sur la misère du monde pour préserver ses richesses. Elle se réfugie derrière des frontières infranchissables. Sous la stricte gestion de 7 Mégacorps, elle espère subvenir aux besoins de sa population. En 2170, C'est un constat d'échec. Les citoyens ont faim, la résistance des Veilleurs s'organise et recrute. Victor Lefèvre, Mégacorp du Centre, annonce à ses homologues qu'il est temps pour eux de se réfugier sous leur dôme. Ils y seront en sécurité loin de l'agitation de la misérable humanité. C'est sans compter sur Liv, Pol, Diego et Mathieu, révoltés par l'injustice et la violence de leur monde. Ils sont bien décidés à débusquer Victor et à abattre les murs qui les enserrent..."


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 49
EAN13 9791093889320
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

FRONTIÈRES
Roman SF
 
 
 
 
 
 
 
 
Laurence Lécluze
 
 
À Axel, Romain & Mathilde
Je dédicace ce roman à mes trois enfants.
À mes jumeaux Axel et Romain qui, je l’espère, se plongeront dans cette histoire avec plaisir. À ma fille, Mathilde, qui me disait toujours ne pas vouloir lire mes brouillons, certaine que Frontières serait un jour un véritable livre qu’elle pourrait acheter. Sa confiance inébranlable a été décisive pour mettre un point final aux aventures de mes personnages.
 
… Personne ne quitte sa maison
À moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
À moins que ta maison ne dise
À tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
De traverser les océans...
Pars
Pars d’ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Ce sera plus sûr qu’ici.
 
Warsan Shire, Home, 2010.
 
***
 
Est-ce que l’Europe est bien gardée ?
Je n’en sais rien.
Est-ce que les douaniers sont armés ?
On verra bien.
Si on me dit, c’est chacun chez soi
Moi je veux bien, sauf que chez moi
Sauf que chez moi y’a rien.
 
Francis Cabrel, African Tour,
Extrait Des Roses et des orties, Columbia, 2008
 
Table des matières
 
1 - 11 février 2170 - LIV
2 - Février 2170 - MATHIEU
3 - 12 FEVRIER 2170 - POL
4 - 12 FEVRIER 2170 - DIEGO
5 - 13 FEVRIER 2170 - LIV
6 - 14 FEVRIER 2170 - VICTOR
7 - 15 FEVRIER 2170 - VICTOR
8 - HIVER 2170 - LIV
9 - HIVER 2170 - MATHIEU
10 - HIVER 2170 - DIEGO
11 - HIVER 2170 - MATHIEU
12 - DECEMBRE 2170 - VICTOR
13 - DECEMBRE 2170 - LES VEILLEURS
14 - DECEMBRE 2170 - LIV
15 - MAI 2171 - POL
16 - HIVER 2170 - PRINTEMPS 2171 - MATHIEU
17 - MAI 2171 - LES VEILLEURS
18 - MAI 2171 - VICTOR
19 - MAI 2171 - DIEGO, LIV, POL
20 - MAI 2171 - MATHIEU
21 - MAI-JUIN 2171 - LIV, DIEGO, POL
22 - JUIN 2171 - VICTOR
23 - JUIN 2171 - MATHIEU
24 - JUIN 2171 - MATHIEU DIEGO LIV POL
25 - JUIN 2171 - LE DOME - Intrusion
26 - JUIN 2171 - LE DOME - Confrontation
EPILOGUE

 
1 - 11 février 2170 - LIV
 
 
Extrait de l’Histoire du GEGDC (Gouvernement Europe pour la Gestion Durable de la Croissance), 28/01/2080.
« Le GranOuest et l’Europe, derniers bastions de paix et de stabilité dans le monde, ont décidé à l’issue de leur dernière rencontre de donner raison aux voix nationalistes qui prônaient depuis longtemps une fermeture des frontières. Un repli qualifié de stratégique mais temporaire qui protégera les populations des guérillas de la faim qui sévissent dans le Sud et l’Est et qui s’étendent chaque jour davantage. “Les revendications des Non-Pourvus, même si elles sont compréhensibles ne sont pas supportables pour notre économie, affirme le président. Notre aide humanitaire ne suffit plus mais nous ne pouvons faire davantage. L’Europe et le GranOuest doivent se protéger des clandestins, des pillages et des violences. Plutôt la séparation que la guerre donc et que chaque État gère sa crise au mieux.” Un discours sans équivoque qui marque la fin du monde tel que nous le connaissons. »
*
« Voilà, Liv, pour bien commencer ta journée ! »
La mère de Liv, toujours souriante, dépose devant elle le plateau du petit déjeuner. Comme d’habitude, elle a fait en sorte d’y mettre tout ce que sa fille aime quitte à se priver elle-même. Elle s’assoit en sirotant sa chicorée. Comme Liv reste sans réagir, mal réveillée, elle s’inquiète :
« Tu ne veux peut-être pas de porridge ? Mais je suis désolée, je n’ai plus de pain. Tu aurais préféré du pain sans doute… Bois au moins ton jus de raisin, je vais aller te chercher une barre au miel dans la Réserve, pour ta collation de 10 heures… Il faut absolument que je passe à la Salle de Distribution et de Service dans la journée, car la liste des produits qui manquent s’allonge et avec les horaires de nuit de ton père, je ne sais pas si…
— Laisse, maman. Je n’ai pas très faim ce matin, c’est tout », l’interrompt Liv.
Liv ne peut empêcher l’irritation de percer dans sa voix. Elle n’est pas de très bonne humeur. Elle adore sa mère, sa facilité à parler de tout et de rien pendant des minutes entières. C’est d’habitude une musique d’ambiance, un ronronnement rassurant, mais là, sa tête bourdonne et elle a hâte de sortir de l’habitat pour rejoindre son groupe de travail à la ferme.
« Je dois me dépêcher, maman. »
Elle se lève.
« Tu embrasseras papa à son réveil. Je le verrai ce soir. »
Elle attrape son sac à dos, enfile ses bottes et claque la porte derrière elle en soupirant de soulagement. C’est difficile de faire comme si rien n’avait changé. C’est fatigant de faire bonne figure, car maintenant, elle sait qu’un autre monde existe.
Liv a découvert le passage il y a deux jours. Elle se souvient.
Il est relativement tard. La Maisonnée a annoncé l’heure en insistant sur le peu de temps de repos qu’il reste avant le matin. Liv aime veiller le soir. Elle aime se balader sur la Publisphère à la recherche de nouveautés : de la musique, un soap, une annonce intéressante, un fait divers croustillant. Tout ce qui pourrait mettre un peu de sel dans sa routine quotidienne . Non qu’elle soit malheureuse ou dépressive : elle a des parents affectueux, quelques amis aussi, mais elle s’ennuie depuis quelque temps, et la perspective de devoir bientôt être affectée pour toute sa vie à un poste d’Active l’inquiète beaucoup. Elle est tendue, agressive et ne supporte aucune remarque.
Liv franchit les limites de l’Europe sans s’en rendre compte, en suivant l’histoire d’un groupe et de son chanteur. Elle qui est au fait de toutes les nouveautés musicales du moment, elle ne le connaît pas ! Et puis quelle originalité ! Que des vieux instruments ! Rien que le son naturel et brutal des guitares électriques, le choc des baguettes sur la batterie, la chaleur d’un clavier. Aucun son travaillé, déformé par les ordinateurs. Puis la poésie teintée de tristesse de leurs chansons enchante la jeune fille. Il faut qu’elle sache comment le groupe est né, de quel district de l’Europe il vient, quelle est la véritable identité de son chanteur… Elle en fera profiter ses amis dès le lendemain ! Elle passe donc d’un article à l’autre, se faufilant dans la Publisphère avec fébrilité, persuadée d’avoir trouvé un remède à sa mélancolie.
Mais, alors que croyant tout savoir sur ces artistes atypiques, elle va enfin quitter le réseau, elle se laisse tenter par une icône : elle annonce la possibilité de discuter en direct avec le chanteur et de partager avec lui ses sources d’inspiration. Évidemment, elle clique !
Loin d’être en compagnie de sa nouvelle idole, elle survole, complètement paniquée, un immense mur à une vitesse vertigineuse. Liv se pose enfin, hurlante, sur ce qui semble être une tour de guet de chasseur. Un mur d’au moins dix mètres de haut qui court sur toute la campagne autour d’elle, jalonné par des tours de garde. D’un côté de la séparation en béton, elle reconnaît les patrouilles à pied de l’Armée de l’Europe qui se dirigent dans un ordre parfait vers des baraquements, et de l’autre, elle distingue, sur un sol piétiné, des lignes de barricades faites de bric et de broc depuis lesquelles des gens jettent des cailloux sur le mur en hurlant :
« Salauds d’Europ’ ! »
Elle croit qu’elle s’est évanouie, car sa vision s’arrête là. Lorsqu’elle reprend conscience, elle est étendue sur sa couche, trempée de sueur. Tous ses muscles lui font mal comme taraudés de milliers de piqûres. Jamais Liv n’a eu aussi peur. Tremblante, elle tire sur elle la couverture et se cache dans sa chaleur. Liv dort peu ce soir-là.
Si le petit déjeuner de ce matin a été une épreuve c’est parce que ce soir, Liv veut retourner de l’autre côté. Elle sait qu’elle ne devrait pas mais elle doit s’assurer qu’elle n’a pas rêvé. Elle doit revoir cette autre réalité, vérifier son existence. Ce qu’elle a vu du haut de ce mur a été un tel choc qu’elle n’arrête pas d’y penser.
 
***
 
Cette journée a été interminable ! Vite ! Liv s’enferme dans son espace privé après un rapide passage dans la Réserve de nourriture et la traditionnelle caresse de sa mère. Elle attend ce moment avec tant d’impatience qu’elle enfourne sa collation sans se soucier des miettes qu’elle sème sur le sol. Elle s’arrête pourtant quelques secondes devant le grand miroir du couloir qui d’habitude ne retient jamais son attention : elle est grande, maigre, les cheveux longs et bruns nattés, le visage fin et pâle aux yeux gris. C’était bien elle, pourtant elle se sent différente. Elle se détourne avec gêne et enlève rapidement sa veste en laine. Elle se jette sur sa couche sans enlever ses chaussettes. Allongée, les bras le long du corps, elle respire profondément et elle ferme les paupières. D’une pensée-clic elle se connecte au réseau Europe. Elle survole avec impatience son Egosphère qui clignote. Signe des nombreux messages de ses amis en attente d’être lus et des devoirs scolaires en attente d’être faits… Ce chemin via le groupe de rock qui la hante depuis deux interminables journées, s’affiche rapidement. Sans s’attarder sur les annonces publicitaires en faveur des repas à base d’insectes hyper protéinés qui s’inscrivent violemment sur sa rétine, elle file vers son but : l’invitation du chanteur et l’autre côté du mur…
Elle sent des picotements sur tout son corps. Un mélange d’excitation, de peur et de dégoût la saisit mais il est trop tard pour reculer.
 
***
 
Dans la terre détrempée, un sac en plastique crevé dégoulinant de victuailles pourries, des tissus déchirés, des morceaux de métal, des bidons de toutes tailles, des bouteilles, des papiers, des bouts de tuyaux, des câbles, un vieil écran d’ordinateur… Son regard embrasse peu à peu toute l’étendue des déchets. Liv est soulagée de ne pas sentir les mauvaises odeurs qui doivent sans doute s’en échapper. Le tas s’élève sur plusieurs mètres de haut et si elle se déplace elle voit qu’il s’échelonne tout au long de la rue dévastée de cette ville. Peu de gens dans la rue, mais on s’agite autour des ordures et elle reconnaît des enfants et des femmes dans les formes emmitouflées de vagues vêtements. Il ne lui faut que quelques instants pour comprendre leur activité : ils trient les déchets. Pourquoi ? Que comptent-ils en faire ? Un gamin âgé d’une dizaine d’années est assis près d’une flaque d’eau saumâtre, les pieds nus. Il a déjà fait un premier tri : il a mis de côté des papiers qu’il a empilés et lacés d’une ficelle, il a fait plusieurs bobines de fils électriques, et dans un sac plastique, il a collecté des restes de nourriture. Il farfouille encore autour de lui lorsqu’une silhouette, un peu plus loin, l’appelle d’un cri :
« Dépêche-toi, le môme ! »
En quelques secondes, il a tout ramassé et se précipite à la suite de la femme – sa mère ? – qui, sans l’attendre, remonte la rue. Liv l’entend qui lui répète encore d’une voix forte et pressée :
« Fais attention le môme, je ne serai pas toujours là pour t’avertir du couvre-feu ! Je te l’ai déjà répété de nombreuses fois : il ne faut pas se faire surprendre par les Larbins. C’est pas l’obscurité de la nuit qui est dangereuse, ce sont les gens qui l’attendent pour sortir de leurs trous… »
Liv n’a pas le temps de s’interroger sur le sens de ces paroles que, sans transition, elle est comme téléportée dans un immeuble. Le vent et la pluie lui fouettent le visage : elle est au bord d’une porte-fenêtre sans huisserie qui laisse entrer les éléments, le mur est en parpaings bruts, et de cette hauteur, elle peut voir à ses pieds s’étaler une ville en ruine. Des fumées s’échappent des trous dans les façades défoncées, des fils à linge s’accrochent d’un bâtiment à l’autre, et comme la soirée commence, des lumières tremblantes s’agitent derrière les fenêtres. Quelques silhouettes dans les rues se hâtent. Prise de vertige, elle recule du précipice. Effrayée par ce paysage dévasté qui l’inonde d’informations incompréhensibles, déroutantes, elle s’en détourne pour croiser le regard noir et halluciné d’un homme allongé sur un vieux matelas : il est jeune, torse nu, un bandage ensanglanté lui ceint l’abdomen. Il râle en se tordant de douleur, le visage humide de fièvre. Alignés près du lit, des fusils et des mitraillettes montent la garde.
Il est seul, mais des voix lui parviennent, étouffées : des personnes chuchotent dans une pièce proche de celle-ci. Elle s’approche d’une porte entrouverte face au moribond. Accroupis autour d’un brasero, ils sont trois, jeunes, le crâne rasé, habillés de vieux uniformes qui lui rappellent ceux de la Milice. Leur poitrine est barrée d’une ceinture de munitions et l’un d’entre eux remplit une bouteille en verre d’un liquide brunâtre tandis que les autres déchirent de vieux morceaux de tissu. À côté d’eux, d’autres bouteilles sont alignées : les bouts de tissu ont été enfilés dans leurs goulots.
« Il est foutu ! »
Le soldat a des larmes qui roulent sur ses joues mal rasées. Tout en tendant une nouvelle bouteille à son acolyte, il reprend :
« Ces enfoirés de Larbins étaient trop nombreux. On n’avait aucune chance de parvenir à la Tête ! On est trop peu à se battre encore !
— T’as raison, Nod. Et maintenant, Luc va mourir. »
Celui-là enfonce le tissu dans la bouteille avec force. Il est en colère.
« Luc est un brave, et s’il meurt aujourd’hui c’est parce qu’il s’est battu pour notre survie. On peut le pleurer et se désespérer ce soir. Mais demain, on retournera au combat. »
Celui qui vient de parler a la voix dure, cassante. Il relève la tête en ajoutant d’un ton de commandement :
« Bil, Nod, finissez les cocktails. Y a assez de boulot pour occuper la nuit. Je vais chercher la femme de Luc. Qu’elle l’embrasse. »
Bil sèche ses larmes d’un coup de manche, se relève, fait quelques pas pour dégourdir ses jambes et prend une nouvelle bouteille.
« Sûr, Tom. »
Liv a croisé le regard de Luc : l’a-t-il vue ? A-t-il senti une présence ? Car elle ne peut pas être là-bas, elle est dans sa chambre, connectée au réseau !
L’émotion est trop forte. Liv sent une boule au fond de sa gorge qui l’étouffe. Elle veut rentrer à la maison. Elle va fermer les yeux jusqu’à ce qu’elle soit à nouveau chez elle, en sécurité. Elle verrouille sa pensée sur son espace privé, le sourire de sa mère et la voix forte de son père. Elle veut rentrer !
Elle s’est endormie comme une masse. C’est la voix douce de la Maisonnée qui l’a sortie de sa torpeur. Elle est trempée de sueur, encore fatiguée et elle se sent triste. C’est avec difficulté qu’elle s’extirpe de ses draps pour se diriger vers les sanitaires. La douche pourra-t-elle effacer les images de la nuit ? Elle n’y croit pas.
*
Les jours passent. Liv est exténuée. Elle maîtrise mal son état de tension extrême. Sa mère la couve de son regard inquiet mais n’ose pas lui poser de questions. Pas encore. Quant à son père, elle supporte de plus en plus mal ses exigences et son autorité. Il n’a rien remarqué d’inhabituel dans son comportement. De toute façon, le père et la fille n’ont jamais vraiment échangé : ils vivent sous le même toit, c’est tout. Peu d’affection les lie.
Elle est épuisée, car tous les jours désormais, Liv ne peut s’empêcher de retrouver le chemin qui mène au-delà de la frontière. C’est devenu un besoin. Elle veut savoir. Ces voyages chez les Non-Pourvus – elle sait que c’est chez eux qu’elle se rend – l’étourdissent, l’accablent, la révoltent. Elle ne peut pas expliquer comment elle a accès à ces images. Elle survole ces terres inconnues sans contrôler ses points de vue. Elle a essayé de s’attarder sur une scène de rue, une bagarre très violente, mais elle n’a pas pu imposer sa volonté. Elle est comme une touriste du xx e siècle perdue dans un pays étranger, embarquée dans un voyage complètement erratique.
Elle ne sait plus où elle en est.
Des questions l’obsèdent : comment voit-elle ces images ? Qui lui a permis de les voir ? Pourquoi elle ? Est-elle la seule à les observer ? Elle aimerait pouvoir confier son secret à quelqu’un, un ami. Pol peut-être ? Mais en a-t-elle le droit ? Est-ce dangereux ? Elle devient folle !
 
2 - Février 2170 - MATHIEU
 
 
Extrait de l’histoire du GEGDC, 31/01/2080.
« La scission est effective depuis hier. Les frontières sont verrouillées et gardées. Les éventuels réfugiés de la faim, même non belliqueux, qui oseraient encore les franchir sont durement renvoyés de leur côté. Le porte-parole du président tient à rassurer la population de l’Europe : “Tout est mis en œuvre pour votre sécurité et celle de vos enfants. Vous pouvez oublier les Non-Pourvus et vous consacrer désormais au renouveau de l’Europe !” Le président lui-même donnera les grandes lignes de son programme dans un discours qui sera diffusé gratuitement demain sur la Publisphère. »
*
« Mathieu ! Série 21R, Ligne Est Balkans, Poste de Galati ! »
Mathieu a encore les paupières lourdes du sommeil artificiel injecté dans son bras. Mais il entend très bien la voix sèche qui parle devant son lit.
« Ce sera la Roumanie pour celui-là. Ainsi que les deux autres Ajoutés avant lui. »
Une autre lui répond :
« Ils ne pourront plus se plaindre de ne pas penser à renouveler leurs effectifs ! Fallait les entendre pleurer : “On a vraiment l’impression d’être le trou du cul de l’Europ’ ! Faudrait voir à penser un peu à nous !” »
Le premier se racle la gorge :
« Il a tout le matos requis ? Pas d’imprévu ?
— Non, Lieutenant, il est bon pour le service.
— OK. Alors allons voir ceux qui vont cramer à Gibraltar. Les 45E je crois ? »
Les voix s’éloignent. Mathieu n’avait pas envie de les voir. Qu’ils partent. Vite ! Ils parlaient de lui comme s’il était un morceau de viande sur un étal de boucher ! Très drôle, cette idée du morceau de viande. C’est ce qu’il était devenu entre leurs mains. Ils l’avaient charcuté pour le transformer en parfait petit soldat.
« Un, deux… à trois j’ouvre les yeux et je regarde. Trois ! »
Mathieu ouvre les yeux. La pièce est comme nimbée d’une lueur verdâtre. Il a du mal à ajuster sa vision. Comme ça, allongé les bras le long du buste, le corps recouvert d’un drap blanc, il ne voit rien. Il sent ses pieds, les fait bouger. Il relève ses bras et repousse le fin coton. Il porte une moufle opaque à la main droite. Elle est ajustée à son poignet par une bande autocollante. Avec une grande inspiration, il prend appui sur le poignet gauche tout en basculant au bord du lit. Il est revêtu d’une blouse ample et d’un large pantalon rayé de bleu. Malgré le vertige qui le saisit, il reste assis, la tête basse. Ses orteils touchent bientôt le vieux sol en lino. C’est froid.
« Hé ! Qu’est-ce que vous faites ? C’est beaucoup trop tôt pour faire une petite balade ! »
L’infirmière qui lui sourit est charmante. Tout y est ! Les jambes nues sous la longue chemise blanche bien ajustée sur la poitrine, boutonnée de haut en bas, le chignon aux mèches indisciplinées, la bouche pulpeuse et le regard à la fois aimable et inquiet. Elle doit faire des ravages celle-là ! pense-t-il avec ironie. Juste de quoi faire regretter aux pauvres bougres nouvellement engagés les joies de la vie d’un simple citoyen !
« Allez, au lit ! »
Elle pose les mains sur ses épaules et l’incite à se rallonger.
« S’il vous plaît… »
Le ton est plus bas, la voix pleine de gentillesse lorsqu’elle ajoute :
« Vous êtes si pressé de nous quitter ? Profitez de ce moment de calme avant… »
Elle s’interrompt :
« Excusez-moi.
— Avant quoi ? De voir ce que je suis devenu ? Un homme ? Une machine ? Mathieu est agressif.
— Un soldat. C’est ce que vous êtes maintenant. Et si je peux me permettre, personne ne vous a forcé la main lorsque vous avez signé. En tout cas, pas moi ! Alors soyez correct !
— Excusez-moi. (Mathieu sourit.) Pouvez-vous m’aider alors ? »
Sans répondre, elle s’éloigne quelques secondes et revient en roulant devant lui un grand miroir.
Avant de se présenter devant la glace, il a ôté sa blouse et laissé tomber son pantalon. Par délicatesse – décidément, il a été injuste avec elle – l’infirmière s’est assise au bout du lit, prête à intervenir, mais suffisamment loin pour que sa présence ne le gêne pas.
Mathieu s’examine.
La brève évaluation du premier coup d’œil l’a laissé le souffle court : il comprend pourquoi il continue à voir ce qui l’entoure en vert. Son œil droit est artificiel. Le globe sans paupière roule dans une orbite elle-même enchâssée dans une plaque métallique qui lui monte sur le front. L’iris est marron clair, la pupille noire minuscule. Le vertige revient.
Après quelques secondes pendant lesquelles il se sent comme vidé de toute substance, de toute pensée cohérente, il se force à procéder pas à pas, avec méthode et circonspection. L’effort qu’il fournit pour se maîtriser le fait trembler. La sueur perle sur son front. On a rasé son crâne et en y passant la main il sent les prises de connexion en haut de son cou à la limite de l’implantation des cheveux. Il y en a trois. Pourquoi autant ? Derrière lui, il entend l’infirmière qui soupire doucement. Ses jambes sont recouvertes d’un exosquelette en métal mat, de l’aine au talon d’Achille. Mathieu sait que l’on a toujours dit de lui qu’il est plutôt beau garçon, grand, bien proportionné. Il a du mal à reconnaître ses membres inférieurs : les muscles sont hypertrophiés et ses articulations roulent parfaitement dans des engrenages invisibles et silencieux. Il passe sa main sur la surface lisse et froide de sa cuisse et s’aperçoit alors qu’il n’a pas encore ôté la moufle qui l’enserre. Quel autre Ajout va-t-il découvrir sous ce linge ? Il se laisse choir sur le lit.
« Pouvez-vous m’aider ? Sa voix est rauque.
— Bien sûr. »
Délicatement, elle sépare la peau de la bande adhésive. Quelques poils sont arrachés et Mathieu grimace.
« Voilà. »
Mathieu sent sa main mais elle n’est plus là : à mi-paume, il reconnaît, pour l’avoir vu vaguement dans un catalogue dans son dossier d’engagement, un PluriAjout articulé qui permet d’encastrer dans le membre des armes de poing : pistolet, fusil, mitraillette et même une baïonnette. Deux excroissances artificielles – le pouce et l’index ? – rappellent que c’est aussi une main.
« Je suis une machine.
— Non. »
Elle passe la main sous son œil gauche. Elle lui montre son doigt humide.
« Vous pleurez. »
 
***
 
Voilà neuf jours que Mathieu est sorti du pôle médical de l’Armée. Après le bref passage par la case distribution du treillis, de la parka (« II fait pas chaud en Roumanie ! » a rigolé le vieux sergent derrière son comptoir), des rangers, du sac à dos et le débriefing lapidaire du MédTech sur ses nouvelles capacités Ajoutées, il a grimpé à l’arrière d’un vieux camion déglingué. Il est assis sur un banc avec dix autres engagés. La bâche qui recouvre l’arrière du véhicule les protège mal du vent et de la pluie. Ils ne sont plus que quatre maintenant. Les six autres ont été déposés en cours de route sans explications du chauffeur. Ils discutent.
« Reste combien de bornes jusqu’à Galati ?
— Je sais pas. Moi, j’vous quitte au prochain arrêt : Budapest.
— T’es pas sur un poste-frontière ?
— Non. J’fais la nouvelle garde rapprochée d’un Corp, un des cols blancs de l’Agricorp de l’Est.
— Qu’est-ce qui est arrivé à l’ancienne ? »
Il rigole en secouant les épaules.
« Elle n’a pas supporté le climat de la Hongrie, faut croire !
— Vivement qu’on arrive ! J’ai le cul en vrac !
— C’est là qu’ils auraient dû te greffer une plaque ! »
Il se tourne vers Mathieu :
« Et toi l’silencieux, ils t’ont coupé la langue ? T’as pas dit un mot depuis des heures ! »
Mathieu lâche des yeux le sol du camion. Il fixait la route qui défile à travers les planches rafistolant le vieux tacot. Les trois autres le regardent avec curiosité. Ils ne savent pas quoi penser de ce grand gaillard qui ne leur adresse la parole que s’il y est obligé, qui ne s’intéresse pas à eux. Bientôt, soit ils l’ignoreront, soit ils le détesteront. Du moment qu’ils le laissent tranquille, Mathieu s’en fiche.
« Rien à dire. »
Le plus jeune des trois insiste :
« Hé mec, on va passer tout notre temps ensemble au poste. Ce serait bien qu’on fasse connaissance, tu crois pas ?
— Peut-être. »
Celui qui est assis à côté du jeune garçon hausse les épaules, il menace :
« Laisse tomber. On n’est pas assez bien pour lui apparemment. Si c’est ça, faudra qu’il change d’avis vite fait à Galati. Sinon, pour lui aussi, ’le climat de la frontière va se rafraîchir drôlement. »
Il fait un clin d’œil à Mathieu, l’air de dire : « t’as compris le message ? » Il reprend :
« Ouais ! Alors dis, jeunot, pourquoi tu t’es engagé, toi ? »
 
***
 
Ils ont parlé jusqu’à Budapest. Ils ont traversé la ville vers le sud-est en fin de soirée. Mathieu a soulevé la bâche et bien tenté de voir le Danube, mais la nuit sans lune ne lui a pas permis de distinguer le large fleuve et encore moins les vieux bâtiments qui longent ses berges. L’ancienne capitale de la Hongrie est déserte et sombre. L’éclairage public, ici comme dans toute l’Europe, est réduit au minimum et éteint dès 21 h 30.
Le chauffeur a fait coulisser la vitre qui les sépare de l’habitacle et a expliqué avec bonne humeur :
« On y est presque, les gars ! Un peu de patience, ce soir on loge dans l’ancien aéroport Franz-Liszt. L’Armée l’a reconverti à sa fermeture en 2081. Vous verrez, c’est pas la place qui manque là-bas ! »
Déçu de ne pas voir la ville, Mathieu s’enfonce à nouveau dans cette torpeur mélancolique qui ne le quitte plus. Machinalement, il caresse de sa main naturelle le PluriAjout enchâssé dans son poignet comme pour l’apprivoiser. Il est droitier et de toutes les modifications apportées à son corps, c’est celle-ci qui lui pose le plus de problèmes. Les deux embouts qui ressemblent à des doigts lui permettent bien de tenir des objets, mais il n’arrive pas encore à maîtriser leur souplesse, leur force. Par contre, il s’est accoutumé relativement facilement à sa nouvelle vision : il voit le monde en vert la plupart du temps. Il peut aussi sélectionner le mode infrarouge pour distinguer la chaleur des corps dans l’obscurité. D’un mouvement de l’œil, il peut afficher une cible, des données spatiales, météorologiques ou bien encore partager et échanger ce qu’il voit avec la vision de ses camarades.
« Très utile au combat cette fonctionnalité ! a insisté le MédTech, il faudra vous entraîner pour être rapidement performants en multivision. Ça peut vous sauver la vie. Quant à ceux qui ont un exosquelette sur les jambes, il faut absolument que vous mettiez vos bottes de combat du matin au soir, sinon vos chevilles ne tiendront pas le coup. Désolé, les gars, on avait besoin des exosquelettes complets jambes-chevilles-pieds sur d’autres missions… Faudra sûrement ajuster en cas de casse… Vous verrez bien. Ah ! j’allais oublier ! Vos connexions neurales sont inactives pour le moment. Elles seront mises en service à votre arrivée sur site, selon les besoins. Le MédTech vous briefera sur place… »
Maintenant, Mathieu sourit avec amertume. Il était plutôt mignon le p’tit Méd, blondinet, la voix douce, les joues bien rasées, un peu trop maigrichon peut-être, trop pâle aussi, mais bon, il n’avait pas pu s’empêcher de le regarder, de le détailler, de fantasmer… jusqu’à ce que l’image de Diego surgisse et le jette droit aux oubliettes. Diego .
« C’est à cause de toi que je suis ici. C’est à cause de toi que je ne suis plus… moi. »
Mathieu ferme les yeux. Sa dernière rencontre avec Diego a été tellement bouleversante. Mais son choix était fait. Il fallait assumer.
 
***
 
« Tu ne seras donc jamais satisfait ? Que te faut-il de plus pour être heureux ? »
Il revoit Diego assis sur le lit devant la fenêtre du petit appartement dans lequel Mathieu loge depuis qu’il a intégré les Actifs célibataires. Diego essaie encore de le raisonner comme souvent depuis quelque temps.
« Parce que tu crois que trier des déchets toutes les nuits c’est un beau projet de vie ? Je dois m’en contenter ? »
Mathieu hausse le ton :
« Mes parents sont morts, je n’ai plus de famille, et je ne peux prétendre à un meilleur emploi parce que je n’arrive pas à économiser pour acheter des Atouts post-18 qui me donneraient de meilleures compétences ! Si encore je n’étais pas affecté au Recyclage !
— Ne me fais pas le coup de l’orphelin ! Tu détestais tes parents. Tu es enfin indépendant, un Actif responsable. Et je peux te prêter des crédits pour… »
Mathieu détourne la tête. Il murmure quelque chose que Diego ne comprend pas. Celui-ci s’inquiète :
« Qu’est-ce que tu dis ? Il est trop tard, c’est ça ? C’est ce que tu as dit ? Mais parle, à la fin !
— J’ai signé, murmure Mathieu.
— Quoi ? »
Mathieu se retourne, il articule les mots suivants comme pour assommer de leur sens Diego qui s’est levé. Le grand garçon brun se tient debout, accroché au pied du lit. Son regard suppliant est celui du condamné qui attend sa sentence.
« Je me suis engagé. J’ai rendez-vous ce soir au pôle médical de district de l’Armée. On m’ajoute dès demain matin… Une bonne douzaine d’heures de bloc, à ce qu’ils ont dit. »
La voix de Diego monte dans les aigus lorsqu’il invoque, désespéré :
« Je suis là, moi ! »
Mathieu reprend, agressif :
« Arrête de rêver mon pauvre Diego, il n’y a pas d’avenir pour nous en Europe. Ah, c’est sûr, l’homosexualité n’est pas punie par la loi, pas encore ! (Mathieu ricane) Mais on n’a plus aucun droit ! On ne peut plus vivre officiellement avec son compagnon et bien sûr, il est impensable d’avoir un enfant ! Je refuse de m’enliser dans un boulot de merde qui va me tuer à petit feu et je refuse de faire semblant, de me cacher. Regarde, on est obligés de mentir sur ton identité pour que tu puisses venir dans ma chambre ! Dans la rue, on nous dévisage quand on ose se tenir la main ! Bientôt on nous jettera des pierres ! Tu peux supporter ça, toi ? Pas moi. Non. Alors quand j’ai vu que l’Armée faisait une campagne de recrutement, je me suis présenté. »
Diego est à bout d’argument. Il secoue la tête. Tout s’écroule autour de lui. Mathieu dit vrai, mais il espérait… Il espérait quoi au juste ?
Diego se laisse tomber sur le lit. Il cherche le regard de Mathieu et sans rien ajouter de plus, il lui tend les bras.
 
3 - 12 FEVRIER 2170 - POL
 
 
Extrait de l’histoire du GEGDC, 01/02/2080. 
« Comme promis aux millions d’Européens, le Président a tenu son discours qui officialise la mise en place du GEGDC en ce 1 er février 2080. Il en a expliqué les grandes lignes directrices et insistant sur “l’urgente nécessité de limiter nos besoins dans notre vie quotidienne car désormais l’Europe ne peut compter que sur les ressources dont elle dispose à l’intérieur de ses frontières.” Il a souligné l’engagement de l’Europe pour une meilleure gestion de l’environnement, qu’il faut, selon ses mots “absolument préserver de nouvelles dégradations, si l’on veut donner un cadre de vie décent à nos enfants.” “Un discours sobre, sans langue de bois, qui marque une volonté d’efficacité” a commenté le représentant de l’Agricorp. Le chef de file de l’Induscorp a été, quant à lui, plus réservé, voire ouvertement critique : “Le volet énergétique est totalement absent du discours ! J’aurais apprécié que le Président explique comment il compte faire tourner l’industrie de l’Europe alors que nos réserves de pétrole sont au plus bas, que nos centrales nucléaires sont sous-exploitées, car décrétées obsolètes et dangereuses, et que les énergies renouvelables assurent à peine la consommation quotidienne de nos citoyens ! Nous ne tiendrons pas dix ans !” Le programme détaillé du GEGDC sera diffusé auprès des jeunes enfants dans le cadre de leur programme scolaire et diffusé auprès de la population adulte via la Publisphère. »
*
Il est 6 heures du matin. Pol lève les yeux vers le ciel d’un bleu uniforme ; un peu ébloui par cette belle luminosité matinale, il cligne des yeux. Un oiseau vole au-dessus des serres.
« Encore un corbeau, se dit Pol. Foutues bestioles ! »
Pol déteste ces charognards toujours en quête de nourriture. Ils sont de plus en plus agressifs et n’hésitent pas à défier les ouvriers agricoles qui les chassent lorsqu’ils dévorent un cadavre, ou un vieux reste sur la chaussée ou dans un champ. 
« Ils n’ont plus peur de l’homme. Bientôt ils vont se dire que nous aussi on est des vieux restes ! L’humanité bouffée par les corbacs ! Pol hausse les épaules : Après tout, on se bat tous pour survivre. Que le meilleur gagne. »
Le jeune homme suit des yeux les cercles de l’oiseau dans le ciel encore quelques instants, puis se dirige, les mains dans les poches de sa combi, vers son poste de travail.
Le corbeau observe l’homme qui...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents