Héritage mortel
178 pages
Français

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Héritage mortel , livre ebook

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Description

Dystopie - 340 pages


Je me disais que la vie ne pouvait pas être pire. Monumentale erreur ! La roue tourne, soi-disant... mais dans mon cas, elle m’entraîne davantage vers l’horreur.


Qu’y a-t-il de plus terrible que de perdre ses parents à dix-sept ans ? Peut-être d’apprendre que son père a créé un fléau invisible qui pourrait tous nous anéantir.



Ce que je dois faire ? Me battre pour la survie de mon jeune frère... et pour celle de l’humanité tout entière.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782379613623
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Héritage mortel


Tasha Lann
Tasha Lann


Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-362-3
Concept de couverture : Didier de Vaujany
Au premier homme de ma vie.
À toi, Papa.
Je t’aime.
PROLOGUE
Thierry Rohal



Aéroport de Cheerville
La sueur perle sur mon front. Je m’essuie rapidement d’un revers de manche pour ne pas trahir ma nervosité.
L’hôtesse qui me fait face pianote sur son clavier avec dextérité. J’observe discrètement les alentours. Rien de suspect. Pour le moment.
— Il reste une place pour un vol direct à destination de Bambari. Êtes-vous sûr de ne pas vouloir choisir votre destination ?
Elle me regarde d’un air suspicieux, mais cela ne suffit pas à me faire changer d’avis.
— Oui, le premier avion qui décolle sera le mien.
Mon sourire tendu ne semble pas la convaincre. Je n’ai jamais été bon comédien. Pourtant, en parfaite professionnelle, elle prépare mes documents.
— Vous devriez vous dépêcher…, dit-elle en me tendant enfin mon billet.
Après l’avoir remerciée d’un hochement de tête, je me précipite vers la zone d’embarquement préalablement repérée.

Tandis que je m’affale sur mon siège en classe économique aux côtés d’un touriste empestant la transpiration, mon cœur bat la chamade. Je ne me connaissais pas cette endurance, la peur m’a fait pousser des ailes.
Une main posée sur la poitrine, j’essaie de respirer calmement. Peine perdue. Du moins, tant que je n’aurai pas quitté le sol.
Installé loin du hublot, j’aperçois seulement le ciel voilé à travers la vitre. Aussi terne que mon destin. Lorsque débutent les instructions de sécurité, je me sangle prestement alors que mon voisin tente d’engager la conversation. Il est impatient de profiter de ses vacances. J’esquisse un mince sourire, pas vraiment d’humeur.
Pendant qu’il se la coulera douce, moi, je tenterai d’éviter un cataclysme. Je n’ai pas d’autre choix que de tout quitter : ma famille, ma maison, mon travail. C’est d’ailleurs ce dernier qui est à l’origine de ma fuite. Et qui entraînera prochainement ma fin.
Quelques secousses. De la vitesse. Les pneus quittent enfin l’asphalte. Je retiens mon souffle, craignant un changement brutal de direction et un atterrissage en urgence. Car ils me cherchent déjà, cela ne fait aucun doute. Et ils me trouveront. La traque ne fait que commencer… Mais le temps sera mon allié.
Extraits de journaux du monde entier, durant les quatre années suivantes



Le Monde , Paris, faits divers
« Toujours aucune piste sérieuse dans la disparition de Thierry Rohal, scientifique renommé.
Père de famille aimant, Thierry Rohal n’était pas un homme à problème…
La piste de l’enlèvement n’est pas privilégiée. Thierry Rohal n’avait pas d’ennemi connu et sa vie était, selon son épouse, relativement paisible : il travaillait beaucoup et aimait profondément ses enfants.
Son absence reste inquiétante pour ses proches, la thèse d’un suicide est avancée par ses confrères qui craignaient déjà de le voir sombrer dans une dépression nerveuse depuis quelques mois. L’enquête s’oriente donc dans ce sens… »



Africa Times , Centrafrique
« Bombardement français inexpliqué.
Alors qu’ils survolaient notre pays avec autorisation, les militaires français ont lâché leur première bombe au cœur de la forêt tropicale. Nous ignorons toujours ce qui a motivé une telle attaque, il semblerait que le dossier soit classé « secret défense ».
Notre pays est-il la cible d’un complot international ?
Les frontières sont temporairement closes. Personne ne peut entrer sur le territoire de la République centrafricaine ou le quitter, le temps que nos dirigeants éclaircissent la situation.
La mobilisation est sans réserve. L’armée, des associations caritatives ainsi que des civils volontaires sont déjà sur les lieux pour rechercher d’éventuels rescapés. Si aucune ville ne se trouvait au cœur de l’explosion, plusieurs villages ont été soufflés par la déflagration. Les autorités estiment heureusement davantage de pertes matérielles et environnementales qu’humaines.
Il reste à espérer que peu de personnes se trouvaient dans la jungle ce jeudi… »



Daily News , New York
« Les ressortissants américains bloqués depuis quelques semaines à Bambari, en République centrafricaine, vont bientôt pouvoir regagner leurs foyers. Aucune victime n’est à déplorer parmi eux. Ils sont attendus pour jeudi au plus tard. Leurs proches sont hébergés non loin de l’aéroport international John F. Kennedy, impatients de revoir ceux qui ont échappé de peu à ce qui semble être un bombardement d’essai, un test non répertorié qui n’aurait fait l’objet d’aucun contrôle. La France se confond en excuses. La séparation imminente de leur armée et du gouvernement en deux États distincts engendre de véritables catastrophes. Il est temps que les Français prennent le problème à bras le corps… »



Korean News , Corée du Sud
« Ils sont enfin de retour. Après avoir été bloqués durant un mois à Bambari, en Centrafrique, et parcouru 10 000 kilomètres en avion de ligne, nos compatriotes sont de nouveau chez eux.
Les retrouvailles ont été particulièrement émouvantes. Espérons qu’un tel incident ne se reproduise jamais. »



The Australian , Australie
« La foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit, affirme le dicton populaire.
Cela n’est désormais plus vrai.
Les trois citoyens australiens rescapés de la tragédie africaine viennent de trouver la mort dans un crash d’avion en plein océan Indien.
Motivés et volontaires, Olivia, vingt-trois ans, Emily, vingt-six ans, et Riley, trente ans, avaient passé dix-huit mois en Centrafrique pour aider à reconstruire les villages dévastés. Faisant montre d’une humanité hors du commun et d’une empathie à toute épreuve, ils ont démontré que l’unité faisait la force et que solidaires, les hommes pouvaient surmonter bien des épreuves.
Leur mission humanitaire venait tout juste de s’achever. Ils ont embarqué hier matin, mais pour une raison encore inconnue, leur avion s’est écrasé. La rédaction partage la peine des familles des 108 voyageurs qui se trouvaient à bord de l’appareil.
Selon les premiers indices, toute communication avec les pilotes a été brusquement interrompue avant la descente aux enfers. Les boîtes noires sont activement recherchées et les enquêteurs espèrent qu’elles fourniront des explications quant au déroulement de ces funestes événements. »



Le Monde , Paris, faits divers
« Le sort s’acharne sur les survivants de l’attentat à la bombe en Centrafrique. Deux ans après ce tragique événement, le pays vit de nouveau un drame de grande envergure.
La population souffre d’un mal étrange qui ravage tout sur son passage. Les frontières étant minutieusement contrôlées, voire closes pour certaines, il nous est difficile d’en savoir plus. Plusieurs équipes de secours s’apprêtent à rejoindre cette nation endeuillée. La France se doit de fournir toute l’aide dont elle est capable pour rattraper son erreur passée. Même si rien n’effacera jamais la tragédie dont nous sommes responsables… »
CHAPITRE 1
Alix
 

 
— T’es pas mon père !
— Ta gueule ! 
J’ai beau m’y attendre, la claque qui s’abat sur moi me fait tressaillir. Je fusille du regard, non pas mon agresseur, mais ma mère, qui assiste à la scène, prostrée dans un coin de la cuisine. C’est toujours pareil !
À la mort de mon père — il y a presque quatre ans –, elle s’est jetée sur le premier type venu, désireuse de conserver une famille traditionnelle avec deux parents. Résultat, nous sommes tous régulièrement passés à tabac sans qu’elle ne lève le petit doigt. Je crois qu’elle ne se rend même pas compte de la gravité de la situation. Elle est tellement… méconnaissable depuis qu’il est entré dans sa vie ! La femme au foyer dynamique et attentionnée a laissé place à un fantôme sans ambition.
Je serre la mâchoire. Ce coup-ci, c’est différent. Il s’agit d’un plan minutieusement préparé. Se laisser frapper dans l’espoir de faire cesser cet enfer est assez risqué, mais je n’ai rien trouvé de mieux pour nous sauver.
— T’as quelque chose à rajouter ingrate ? Ta mère t’a dit non, alors tu obéis ! 
Malgré moi, des larmes commencent à me piquer les yeux. Tant de douleur que de crainte. Déterminée, je parviens tout de même à les refréner avant le déluge. Je ne lui donnerai pas satisfaction. Pas cette fois. C’est terminé !
— J’irai à cette soirée avec ou sans son accord. 
Je n’ai pas le temps de recevoir son poing dans l’estomac que maman est sortie de sa torpeur et lui retient le bras.
— Chéri, après tout, qu’elle y aille, nous serons en amoureux ! minaude-t-elle.
— Hors de question ! C’est mon autorité qu’elle défie ! beugle-t-il.
Elle lui caresse alors le biceps d’une main incertaine. Erreur que j’attendais. Il lui assène aussitôt un torrent de coups et d’injures. Telles des briques de béton, ses poings s’abattent sur son corps frêle. Elle se recroqueville au sol en position fœtale, le suppliant d’arrêter.
Je serre les dents. J’en ai assez de voir ça. Mon point de rupture est atteint. C’est ma mère, merde ! Pas celle que j’ai connue durant les treize premières années de ma vie, lorsque mon père était vivant, mais ma mère tout de même.
Les cris secouent la maison. C’est un cauchemar. Tout le quartier entend, mais personne ne vient à notre secours. Prétendre ignorer les problèmes d’autrui est la stratégie unanimement adoptée par tous nos voisins. Chacun ses soucis ! Lorsque j’ai compris que personne ne se risquerait à nous venir en aide, j’ai décidé de prendre les choses en main. Que pouvais-je bien faire d’autre ? Le destin de ma famille est entre mes doigts tremblants. Si je ne l’arrête pas, il va la tuer.
Je ne réfléchis plus. Il doit payer. Il va payer. Je vais lui faire payer . Je me répète cette litanie pour nourrir mon courage, ma force et taire mes faiblesses. Je vais l’arrêter une bonne fois pour toutes.
Je profite qu’il me tourne le dos, acharné sur ma mère, pour reculer jusqu’au plan de travail. J’ouvre le tiroir à couteaux. Le troisième à droite en partant de l’évier. À tâtons, j’en saisis un au hasard. Ils sont tous parfaitement affûtés ; quel que soit mon choix, il est le bon. Dans un élan d’adrénaline, je me propulse sur lui et enfonce profondément la lame avant de la retirer d’un coup sec, prête à recommencer. Il hurle de douleur. Sa position d’attaque sur maman ne m’a pas permis d’atteindre l’abdomen, mon objectif premier, mais l’épaule. Cependant, le sang gicle quand même de façon phénoménale. Il se redresse, pâle, compressant tant bien que mal sa blessure.
 — Salope ! Je vais te faire enfermer ! 
Déterminée, je le menace de mon arme souillée.
— Essaie un peu pour voir, le provoqué-je délibérément.
À cet instant précis, une ombre bouge dans le couloir. Scooty, mon petit frère, s’avance, triomphant, un appareil numérique dans les mains.
— Il est relié en réseau : la vidéo est déjà sur le net ! dit-il fièrement.
Ce simple mensonge dissuade le futur ex de ma mère de tenter de récupérer la carte mémoire. Pourtant, il suffirait qu’il réfléchisse un peu, pour une fois, pour se souvenir que notre quota fibre/ADSL est déjà dépassé. Et surtout, que notre caméra ne peut pas se connecter au WIFI.
— Preuve de la légitime défense, annonce-t-il en brandissant la caméra.
Enragé, notre beau-père nous dévisage à tour de rôle, comme si c’était la première fois qu’il nous voyait.
— C’est terminé ! Maintenant, tu dégages, craché-je.
Mes muscles se crispent. Personne ne peut savoir comment il va réagir. Il est tellement imprévisible, impulsif et incontrôlable. Chaque parcelle de mon corps est tendue, sur le qui-vive. Une minute, deux minutes… peut-être trois, s’écoulent. Ce silence après la tempête est terriblement oppressant.
Soudain, il pousse un beuglement bestial, puis vise de son pied les côtes de maman, toujours au sol. Trop habituée à cette douleur, elle reste de marbre. Il quitte la cuisine en frappant contre les murs, défonçant ainsi les plaques de plâtre qui les composent. Sans doute pour laisser une empreinte de son passage. Pas nécessaire, puisque nous en portons tous les stigmates sur la peau.
Maman, Scooty et moi ne bougeons pas. Je crois même que nous sommes en apnée... Telle une tornade, il détruit tout sur son passage, et nous le laissons faire. Les biens matériels sont loin de constituer notre souci majeur.
Quand la porte d’entrée claque enfin, suivie du bruit du moteur de sa camionnette qui s’éloigne, puis s’estompe, je m’accorde un soupir. C’est terminé ! Tout est fini !
 
Deux mois plus tard
Je pensais qu’une fois cette ordure partie, la vie deviendrait merveilleuse. J’y ai cru. J’ai rêvé. Certes, l’ambiance est plus détendue et la peur a quitté nos corps traumatisés, mais mis à part ça… notre quotidien n’a rien du paradis !
La communication entre ma mère et moi est réduite au strict minimum, voire, certains jours, à néant. J’en suis responsable, car je l’ignore royalement. Je ne suis pas prête à entamer le dialogue. Pas encore. Il est rompu depuis trop longtemps. De plus, la digestion de ces mois de souffrance suit son cours. Je réviserai mon jugement le moment venu, mais pour l’instant, je refoule ma rage pour notre bien à tous les trois.
Mon quotidien tourne exclusivement autour de mon petit frère. Je donnerais ma vie pour lui offrir une existence digne de ce nom. Je ne suis pas parvenue à le protéger autant que je le souhaitais. Je dois me racheter. Il ne se plaint pas. Jamais. Mais il en a bavé, et cette pensée m’est intolérable.
Scooty est la réplique exacte de notre père en modèle miniature. Leur ressemblance n’est pas seulement physique, ce qui est troublant, ils partageaient les mêmes expressions, la même attitude lointaine — toujours perdus dans leurs pensées — et le même air dubitatif. Et surtout, Scooty a hérité du gène de la réussite : cet enfant est précoce, surdoué dans tous les domaines.
 
Comme chaque matin, nous nous dirigeons tous les deux vers notre école, un établissement tellement select et privé que notre père a dû remuer ciel et terre afin de nous y inscrire jusqu’au bac. Oui, jusqu’à l’examen final. Il a réglé tous les frais jusqu’à notre dernier jour de lycée. Comme s’il souhaitait nous mettre à l’abri, ou s’assurer que nous terminerions le cursus dans son intégralité. Allez savoir ce qu’il avait en tête !
Nous marchons tranquillement, peu pressés de nous rendre en cours, quand Scooty me donne un coup de coude dans les côtes, un geste totalement irrespectueux et inhabituel de sa part. Je lui adresse un regard interrogateur, alors il me désigne du menton une camionnette grise tournant à l’angle de notre rue.
— Et alors ? 
Franchement, je ne vois pas ce qui le tracasse.
— Ça fait au moins trois fois qu’elle passe depuis que je suis levé. Je l’ai déjà remarquée en ouvrant mes volets et en sortant la poubelle. 
Pour être étrange, en effet, ça l’est. Une fois arrivé à notre hauteur, le véhicule ralentit, sans toutefois s’arrêter. Je fronce aussitôt les sourcils. Les vitres teintées ne me permettent pas de voir le conducteur.
La voiture freine brutalement devant chez nous, mais personne n’en sort. Scooty frissonne, les yeux écarquillés. Le pauvre est terrifié à l’idée qu’un autre homme emménage à la maison. Je le tire par la manche de son uniforme pour le faire avancer de nouveau.
— T’inquiète, c’est sans doute un livreur qui met son GPS à jour. Avance, ou la vieille Gisdale va nous sermonner une fois de plus ! 
Mlle Gisdale est une vieille fille d’une cinquantaine d’années, pète-sec et autoritaire. Elle ne tolère aucun retard, aucune tenue négligée, aucun faux pas… pour être claire, tout ce qui sort du règlement intérieur de quinze pages.
Même les parents n’osent pas remettre en cause son jugement, de peur de s’attirer ses foudres ! Ils laissent donc leurs progénitures en colle ou en travaux forcés. J’ai déjà expérimenté le nettoyage des toilettes, la plonge au self et l’entretien du matériel sportif. Depuis que ce genre de punition a été légalement autorisé, je dois admettre que j’ai constaté un changement de comportement chez mes camarades de classe. La honte de s’imaginer avec un balai serpillère dans les couloirs semble calmer les esprits. Plus rien ne tourne rond dans ce pays…
 
C’est en courant que nous arrivons avant la fermeture des grilles.
— Toujours les mêmes ! raille la surveillante en chef.
— Bonjour, Claudine ! dit-on d’une même voix.
Elle lève les yeux au ciel. J’embrasse rapidement Scooty.
— À ce soir ! 
Nous nous séparons dans le hall. Chaque étage du bâtiment correspond à un niveau scolaire. Au premier se trouvent les salles de permanence et le réfectoire, au deuxième le collège et au troisième le lycée.
Je grimpe à toute vitesse les escaliers et arrive à bout de souffle devant ma salle. Par chance, le prof a du retard.
— Enfin, Al, j’ai encore cru que j’allais être obligée de te couvrir ! 
Je m’adosse au mur pour reprendre mon souffle. Laura, mon amie de toujours, me tend une bouteille d’eau minérale.
— Je te bénis, lui soufflé-je en vidant la bouteille de moitié.
Alors que je m’essuie la bouche, un homme apparaît. Il ouvre la porte et s’efface pour nous laisser passer. Malgré son costume trois-pièces identique à celui de tous les profs, il possède une prestance unique. Les filles de ma classe contemplent avec la mâchoire qui frôle le bout de leurs chaussures ce brun trentenaire au teint pâle, aux yeux sombres et au regard… troublant. Waouh, mais qui est cette gravure de mode ? L’interrogation silencieuse ricoche dans le couloir.
— Allez, mesdemoiselles, nous presse-t-il.
Nos jambes reprennent enfin du service. Nous nous installons dans le calme le plus total, chose qui n’est sans doute jamais arrivée jusqu’à présent. Nous avons beau incarner « l’élite », nous n’en restons pas moins des jeunes de terminale débordant d’énergie. Les filles sont subjuguées par cet inconnu tandis que les garçons s’agacent de se voir voler la vedette aussi facilement. C’est Martin qui brise la magie de l’instant.
 — Excusez-moi, monsieur Tanois va-t-il donner son cours ?
— Mon collègue sera absent quelques jours, répond l’intéressé d’une voix suave, je me présente : professeur Walt, je suis enseignant remplaçant de physique-chimie. 
En une seule phrase, il vient de diviser la classe. D’un côté, les filles qui ont maintenant une matière favorite ; de l’autre, la gent masculine pestant contre cette concurrence déloyale.
— Je vais commencer par faire l’appel. 
Il sort une liste de la poche intérieure de sa veste. Un geste très James Bond . Laura pouffe à mes côtés.
 — Comment veux-tu que je me concentre ? Ma moyenne va chuter, ironise-t-elle.
Je souris à mon tour. Elle n’a pas tort, fantasmer sur le nouveau professeur et rester attentive à son cours ne sont pas des activités compatibles. À chaque nom articulé, la personne concernée se lève. Il l’examine afin d’associer le bon visage à la bonne identité. Très professionnel et méthodique, ce nouvel arrivant.
 — Alix Rohal. 
D’un bond, me voilà debout derrière ma table. Idiote. Son regard me percute. Sombre, interrogateur, puissant. Je rougis et baisse les yeux, ce qui ne me ressemble pas.
— Mademoiselle Rohal, j’ai parcouru votre dossier et je souhaiterais m’entretenir avec vous à la fin de l’heure. 
Je fronce les sourcils. Ceci n’est pas un conseil, mais un ordre camouflé. Je grince des dents sans retenue. Ils n’ont pas perdu de temps pour briefer leur nouveau collègue.
Les trois quarts des filles me fusillent du regard, vertes de jalousie. À ce moment précis, je donnerais bien ma place à n’importe laquelle de mes camarades. Ma réputation n’est plus à faire : je suis l’élève la moins assidue de toute l’école. Mes problèmes disciplinaires m’ont valu de nombreuses sanctions en tous genres, mais que voulez-vous, j’ai la désobéissance dans l’ADN ! Elle a seulement dû sauter plusieurs générations.
Mon père était un homme connu et reconnu dans le milieu scientifique. Si les dirigeants de mon lycée ne me virent pas, c’est uniquement par respect pour l’homme qu’il était. Il a beaucoup donné à cet établissement, et en m’autorisant à rester dans leur rang en dépit de mon insolence, ils remboursent en quelque sorte leur dette. Ce qui me convient fort bien.
Après cette mise au point publique, le charme que le jeune professeur exerçait sur moi est rompu. À présent, sa beauté me répugne, sa voix m’irrite les tympans et sa patience m’exaspère.
— Rancunière, me murmure Laura, devinant mes pensées.
— Tu n’as pas idée. Il se croit tout permis, celui-là, pour me prendre de haut ? 
Ma voisine soupire.
— C’est juste un prof qui veut mettre les choses au clair avec la pire bombe à retardement que l’école n’ait jamais connue ! 
Stupéfaite, j’ouvre la bouche.
— N’exagérons pas !
— Je t’assure que je n’invente rien. Tu as fugué, tu as mis le feu en salle de chimie, tu as dévasté le labo de bio, tu as frappé un surveillant, tu as falsifié tes notes, volé les sujets d’examen…
— OK, c’est bon. Tout ça en sept ans ! Ce n’est pas aussi catastrophique que ça en a l’air.
— Non… en quatre ans ! Tu étais bien plus calme au collège.
— Mesdemoiselles Rohal et Blandin, une heure de décollage de chewing-gum dans la cour vendredi soir, cela vous conviendrait ? 
L’arrogance et l’ironie de cet homme me restent en travers de la gorge. Laura est sur le point de fondre en larmes d’humiliation, elle, la première de la classe qui n’a jamais reçu le moindre avertissement. Toujours droite et carrée, elle incarne l’élève modèle par excellence. Ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus s’accordent parfaitement à la douceur de sa personnalité. Puisqu’elle est l’ange, je vous laisse deviner qui est le démon. Ma longue chevelure colorée en « prune » me confère un air sévère que j’aime entretenir.
 — Navrée, professeur, mais je crains que cela soit impossible, lui réponds-je d’un ton qui en dit long sur mes intentions.
Nous nous affrontons du regard en silence, tandis que Laura me tire par la manche pour me faire taire. Ce n’est pas ma faute si j’ai toujours tendance à envenimer les choses !
La sonnerie de l’intercours retentit. Sauvée par le gong. Tous se précipitent hors de la salle, m’abandonnant à mon sort. Un soupire de lassitude m’échappe.
Je ramasse lentement mes livres et remarque que je n’ai pas écouté un traître mot du cours. Ma page est restée vierge. Je fourre mon sac sur mon dos et me dirige vers la sortie, ignorant le prof qui ne me quitte pas des yeux.
— Où allez-vous, mademoiselle Rohal ? 
Je ferme un instant les paupières en saisissant la poignée. J’inspire profondément avant de me retourner pour lui offrir mon plus beau sourire factice. Celui qui signifie : je suis une belle emmerdeuse hypocrite et rien ne peut m’atteindre.
— Professeur ? minaudé-je.
Il s’appuie sur le rebord de son bureau en croisant les bras.
— Asseyez-vous, m’ordonne-t-il.
Alors là, pas question. Quoique… après tout, il n’a pas précisé comment. Je vais l’avoir à son propre jeu. Je m’installe sur la table juste devant lui, la jupe plissée remontant sur mes cuisses, comme je l’espérais. Il me dévisage, ce qui finit par me mettre mal à l’aise. Et moi, quand je suis déstabilisée, j’ai l’agressivité facile.
— Bon alors, vous allez cracher ce qui vous obstrue la gorge ? Je n’ai pas toute la journée. 
Il arque un sourcil et se redresse.
— Mademoiselle Rohal, je pense que nous ne sommes pas partis du bon pied.
— Oh, mais ce n’est pas moi qui juge une personne d’après son dossier administratif !
Il s’approche et me saisit fermement le bras.
...

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