Hiéroglyphes
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Hiéroglyphes , livre ebook

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Description

Les dieux netcherous règnent sur l’Égypte depuis l’aube des temps. Leurs rivaux, les Anges, gagnent en pouvoir alors que le peuple hébreu grandit en nombre. La paix ne tient qu’à un fil, jusqu’au jour où Anubis, le dieu chacal, monte les marches du Paradis pour livrer les secrets de son clan à l’Archange Michaël.
Pendant ce temps, au Palais royal, le Pharaon se meurt et ses héritiers risquent de déchirer le pays. Parmi ceux-ci, la cadette, Soromé, préfère se tenir loin des disputes de pouvoir. Malheureusement, ses nouvelles responsabilités et son mariage de convenance font d’elle une cible de choix pour ceux qui tentent de s’approcher de la couronne… qu’ils soient humains ou célestes.
Une histoire riche et mouvementée, enracinée profondément dans l’histoire égyptienne et le mythe de l’Exode.
Au sortir de la dernière guerre, les clans divins s’étaient entendus sur deux lois :
Un Céleste ne peut tuer un humain.
Un Céleste ne peut sauver la vie d’un humain.
Mais il y a toujours moyen de tricher.
La porte des appartements de la princesse s’ouvrit avec force. Micha, occupée à préparer la table, soupira de soulagement. Elle vit entrer la princesse, Sire Damon et une vingtaine d’esclaves à l’air perdu.
— … je peux lui dire où se mettre sa couronne ! s’exclama Soromé en enlevant d’un geste rageur sa tunique rapiécée. Il semble oublier que – salut Micha – que je suis presque aussi importante que lui dans la hiérarchie !
— Bonjour Majesté, dit Micha en s’inclinant. Je suis ravie de ne pas vous savoir dans l’estomac d’un crocodile.
— Les crocodiles sacrés préfèrent la viande tendre, corrigea Damon. Je vous ramène notre princesse, Micha.
— Cessez de vous faire les yeux doux et mettons-nous au travail, grogna Soromé. Micha, je te prierais de trouver des postes confortables à tout ce petit monde. Sauf celui-là, tu me le places dans la chambre des compagnons. Damon, si tu veux me parler, dépêche-toi, je dois me changer. Ces tenues d’apparat prennent des dynasties entières à enfiler.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 janvier 2018
Nombre de lectures 6
EAN13 9782764435618
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Myriam Caron Belzile, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Pige communication
Révision linguistique : Diane Martin
Illustration en couverture : Talhí Briones
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Briones, Talhí
Hiéroglyphes : les conspirations célestes
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-3562-5 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3560-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3561-8 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8603.R563H93 2018 C843’.6 C2017-941921-8 PS9603.R563H93 2018

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2018

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2018.
quebec-amerique.com



À Karina et Pablo, Avec qui je partage des nuits sans sommeil, Des centaines d’histoires Et des milliers de tasses de thé.


Un Céleste ne peut tuer un humain. Un Céleste ne peut sauver la vie d’un humain.


Prologue
L’ANGE ENCHAÎNÉ
Un intrus montait en courant les marches qui menaient à la porte du Paradis. Il jetait des regards nerveux au ciel bleu qui l’entourait. Ses habits sombres, sa tête de chacal et ses joyaux égyptiens détonnaient parmi les âmes pâles qui gravissaient l’escalier.
Il atteignit le sommet pour arriver sur un plateau de marbre, bordé de colonnes et recouvert d’un dôme de cristal. Au milieu se dressait une arche fermée par des portes blanches.
Celles-ci s’entrouvrirent à l’approche des premières âmes. Une lumière s’en échappa, plus douce que le soleil d’été. L’homme à tête de chacal se figea. Pendant un moment, il respira l’air de la côte et le parfum d’un jardin, entendit des rires et de la musique, sentit la caresse d’une main aimée sur sa joue. Ses yeux s’emplirent de larmes.
Les âmes disparurent une à une et se fondirent dans la lumière. Sans s’en rendre compte, le chacal fit un pas pour les suivre.
— Halte ! lança une voix enrouée.
La porte se referma. La lumière disparut, et le chacal sortit de sa transe.
Un Ange s’avançait à pas pesants. Il portait l’armure des Anges guerriers, épée et bouclier d’argent à la main, heaume cachant son visage. Ses ailes, larges et puissantes, brillaient d’un éclat vif.
Le chacal recula de plusieurs pas, avant de remarquer les chaînes. Forgées dans un métal pâle, elles s’accrochaient aux chevilles, aux poignets et même aux ailes de l’Ange, pour le retenir à chacune des colonnes qui entouraient la porte.
— Qui es-tu et que fais-tu ici ? demanda l’Ange.
Le chacal sentit le vide sous son pied et s’arrêta sur le bord de l’escalier, les mains levées en signe de paix.
— Que la chaleur de Rê te soit clémente ! Je suis Anubis, du clan netcherou d’Égypte. Je cherche simplement une manière de parler à…
— Ta présence n’est pas la bienvenue ici, Netcherou !
— Écoute, l’Ange, je n’ai aucune intention de m’approcher de votre porte, alors tu peux baisser ton épée. Je veux juste…
— Quitte cet endroit immédiatement !
Anubis s’impatienta.
— Tu sais, les Démons ont un gardien pour protéger la porte des Enfers. Un énorme molosse à trois têtes. Ils l’ont enchaîné, comme toi. Es-tu le chien de garde des Anges ? Dois-je te lancer de la viande crue ?
— Que fais-tu parmi ces âmes ? Les Hébreux n’appartiennent pas à ton peuple, mais au mien !
— Calme tes plumes, je les suivais, rien de plus. Je devais trouver un moyen de… Laisse tomber, tout cela est au-dessus de tes fonctions. Je veux parler à tes maîtres.
— Que leur veux-tu ?
— Tu n’es qu’un garde ! s’impatienta Anubis. Tu n’as pas à décider ce qu’ils devraient entendre !
L’Ange leva son épée, et Anubis montra les crocs.
— Je n’ai pas plus envie de me trouver ici, grogna-t-il. Mais ce que j’ai à dire est plus important que le dégoût que me provoquent ceux de ton clan. Appelle. Tes. Maîtres.
L’Ange avança d’un autre pas. Il dépassait Anubis d’une tête.
— Je ne suis pas un chien, je n’ai pas de maîtres, grogna l’Ange.
— Je me moque que tu sois un chien ou un poulet, sale Emplumé. Je ne sais pas où trouver votre poulailler ou les autres de ton clan. Il n’y a que toi qui, manifestement, ne peux t’envoler à tire d’ailes.
L’Ange plaça la pointe de son épée sur le torse d’Anubis et l’obligea à descendre d’une marche.
— Pars, ou je te jette dans le vide, menaça l’Ange.
— Je le jure sur les vies de vos humains. Je le jure sur le sang qui sera versé, si nos peuples se déclarent ouvertement la guerre. Je le jure sur les centaines d’âmes que tu verras défiler à tous les jours, si je ne réussis pas à partager ce que je sais.
L’Ange hésita, puis baissa son arme.
— L’Archange Michaël passe parfois par ici. Je lui demanderai audience en ton nom.
— Quand ?
— Je ne suis pas au courant des déplacements du Chef des Armées angéliques !
Anubis serra les crocs. L’Ange semblait lui rendre son regard noir, au travers de la fente de son heaume.
— Ton nom, dit soudain le chacal.
— Quoi ?
— Pour conclure un pacte, j’ai besoin d’un nom.
— … Je…
L’Ange hésita longtemps.
— … Je crois que… je m’appelle… Uriel.
Anubis préféra ignorer son hésitation, et tendit la main.
— Très bien. Uriel, gardien de la porte, voici le pacte que je te propose. Je reviendrai à chaque jour où se lèvera le soleil, jusqu’à ce que j’obtienne audience. Une fois ta part du marché accomplie, je ne grimperai plus jamais ces marches, et, de mon existence, ne révélerai leur emplacement à personne.
Uriel le regarda avec méfiance, avant de lui serrer la main en retour.
— Parfait, dit le chacal. Espérons que cette histoire se réglera bientôt, je n’ai pas envie de supporter la présence d’un Ange plus longtemps que le strict nécessaire.
Il redescendit les marches avec un geste négligent par-dessus son épaule.
La nuit arriva, puis l’aurore. Anubis réapparut parmi les âmes.
— Alors ?
— Michaël n’est pas passé.
— Mais c’est IMPORTANT ! Tu n’as pas à l’attendre, lui, tu n’as qu’à demander aux autres Anges de lui transmettre le message !
— Personne ne passe par ici. Il n’y a que Michaël, et les âmes.
Anubis fronça les sourcils. Son regard se posa, l’espace d’un instant, sur les chaînes.
— Bien, je suis capable d’attendre un jour de plus.
Il redescendit les marches avec exaspération.
Il revint le lendemain, le surlendemain et le jour d’après. Une année entière s’écoula ainsi, où l’aurore se levait sur la silhouette sombre du chacal.
— Bonjour, très cher Uriel ! lança-t-il un matin. Je suis ravi de te voir si ponctuel à nos rendez-vous quotidiens !
Celui-ci lui lança un regard sans humour au travers de son heaume.
— Anubis, salua-t-il. L’Archange Michaël…
— N’est toujours pas passé ? Quelle surprise. Allez, viens t’asseoir sur les marches et laisse-moi te raconter la dernière histoire qui circule sur les Olympiens, tu vas rire. Leur roi s’est trouvé une nouvelle maîtresse, et cette fois-ci, pour la cacher à sa femme, a transformé la pauvre fille en génisse blanche…
— Cesse de japper un moment et laisse-moi terminer ! s’impatienta Uriel. Je voulais t’annoncer que…
Un rayon de lumière aveuglante transperça les nuages. Uriel se prosterna. Anubis plissa les paupières et put à peine discerner la forme d’ailes immenses et le reflet d’une armure.
— Le Conseil des Archanges consent à t’écouter, Anubis le Netcherou, tonna le nouveau venu. Je suis Michaël, Chef des Armées angéliques.
— Mes respects, Michaël, salua Anubis avec hésitation. Je viens t’avertir que les miens ont découvert vos plans. Ils savent que vous comptez sortir les Hébreux de la terre d’Égypte, ils savent également que vous attendez un Prophète humain pour accomplir cette tâche.
Michaël ne bougea ni ne dit mot, mais Anubis sentit peser sur lui le poids d’une colère à peine contenue. Il ravala sa peur et continua.
— Un Oracle humain, un homme qui voyait l’avenir en rêve, annonçait la venue d’un Prophète hébreu… Les miens l’ont trouvé et torturé jusqu’à lui faire perdre la raison. Nous savons maintenant que cet enfant sera mâle, de père hébreu, et naîtra dans la capitale d’Égypte quand surviendra le cinquantième retour de l’étoile rouge. Il n’est pas… avantageux pour ceux de mon clan de laisser partir vos humains. Ils ont l’intention de se débarrasser de votre Prophète avant qu’il ne puisse vous être utile.
— Nul Céleste ne peut tuer un humain. Les Netcherous se jugent-ils au-dessus des lois ?
— Les miens respectent la loi, dit Anubis en serrant les dents, mais les Démons, non. Ils ont engagé un fils de Lucifer…
— NE PRONONCE PAS CE NOM CÉANS ! tonna Michaël.
Anubis mit un moment pour se ressaisir. Il réalisa qu’il tremblait.
— Vous ne m’y reprendrez plus. Qu’en est-il de Béhémoth, ai-je le droit de dire Béhémoth ?
Devant le silence de Michaël, il continua.
— Le Démon Béhémoth a vendu ses services aux miens en échange de protection. Il s’est rendu en Égypte pour éliminer tous les enfants mâles hébreux de cette génération.
— Bien. Nous enverrons nos armées pour le trouver.
— Il se cache du Seigneur des Enfers, il ne se laissera certainement pas trouver par vous ! Il va s’incarner en humain et se fondre dans la masse. Vous ne connaissez rien à l’Égypte, rien à ses gens, par où allez-vous commencer ?
— Par où commencerais-tu, toi, Netcherou ?
Anubis resta coi un moment, pris au dépourvu.
— … Par le Palais royal, dit-il après un moment. Seul le roi d’Égypte possède les ressources pour organiser un massacre d’une telle envergure et d’une si grande précision. Béhémoth voudra entrer dans ses grâces.
— Tu parles sagement, concéda Michaël. Qu’as-tu à demander en échange de telles informations ?
— Votre silence. Je ne veux pas que mon clan ait vent de mes actions.
— Qu’est-ce qui te pousse à trahir les tiens, Anubis le Netcherou ?
— … Les miens m’ont trahi de manière pire encore.
— Soit, je garderai ton nom secret. Quitte ces lieux et ne reviens pas.
Anubis jeta un regard à Uriel. Celui-ci fixait encore le sol.
— … J’accepte, dit lentement le Netcherou.
Il fit demi-tour et descendit les marches pour la dernière fois. Lorsque sa figure disparut dans le couvert de nuages, Michaël repartit sans un mot.
Devant la porte du Paradis, l’Ange enchaîné se retrouva seul une fois de plus.

Voici les noms des fils d’Israël, venus en Égypte avec Jacob et la famille de chacun d’eux : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issacar, Zabulon, Benjamin, Dan, Nephthali, Gad et Aser. Les personnes issues de Jacob étaient au nombre de soixante-dix en tout. Joseph était alors en Égypte. Joseph mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là. Les enfants d’Israël furent féconds et se multiplièrent, ils s’accrurent et devinrent de plus en plus puissants. Et le pays en fut rempli.
Il s’éleva sur l’Égypte un nouveau roi, qui n’avait point connu Joseph. Il dit à son peuple : Voilà les enfants d’Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous. Allons ! montrons-nous habiles à son égard ; empêchons qu’il ne s’accroisse, et que, s’il survient une guerre, il ne se joigne à nos ennemis, pour nous combattre et sortir ensuite du pays. Et l’on établit sur lui des chefs de corvées, afin de l’accabler de travaux pénibles.
C’est ainsi qu’il bâtit les villes de Pithom et de Ramsès, pour servir de magasins à Pharaon. Mais plus on l’accablait, plus il multipliait et s’accroissait ; et l’on prit en aversion les enfants d’Israël. Alors les Égyptiens réduisirent les enfants d’Israël à une dure servitude. Ils leur rendirent la vie amère par de rudes travaux en argile et en briques, et par tous les ouvrages des champs : et c’était avec cruauté qu’ils leur imposaient toutes ces charges.
Exode 1, 1-14


Chapitre 1
LA MORT IMMINENTE DU PHARAON
La chaleur du soleil écrasait l’Égypte d’une paume impitoyable. Le vent du désert soulevait sable et poussière sur la capitale. La ville embrassait les rives du fleuve en une multitude de rues labyrinthiques et d’habitations amoncelées sans ordre précis.
Au milieu du chaos et du bruit se dressaient les hauts murs blancs du Palais royal.
Une rumeur en parcourait les couloirs plus vite qu’une tempête de sable. Nobles et serviteurs, soldats et fonctionnaires, tous semblaient briser momentanément les règles sociales pour échanger la nouvelle. On racontait à mi-voix que le roi était à l’agonie. « Le Pharaon n’est pas sorti de ses appartements depuis plusieurs jours », affirmait-on. « Il a fait quérir ses héritiers. » « Ce mal est bien soudain, notre roi est encore jeune. » « Croyez-vous que… » murmuraient certains avec des regards entendus.
Les appartements du Pharaon étaient une oasis de silence parmi tous ces commérages. Le salon était rempli de membres de la noblesse et du Conseil royal qui murmuraient entre eux.
La porte de la chambre s’ouvrit enfin. Le prince en sortit, l’air grave. Les nobles furent frappés par sa ressemblance avec le roi, dans son port altier, ses traits sévères et la dureté de son expression. Sa tunique d’apparat, ses joyaux officiels et la coiffe princière ne faisaient qu’ajouter à l’illusion.
— Quelles nouvelles, Votre Altesse ? demanda un membre du Conseil en s’inclinant.
Le prince les ignora et se tourna vers un coin, où était assise une femme aux longs cheveux noirs, le visage impeccablement maquillé. Elle tenait un enfant endormi dans ses bras.
— Tu portes l’anneau des rois, remarqua-t-elle d’une voix neutre. Je vois que père a pris sa décision.
— Il l’avait prise il y a bien longtemps, et tous ici le savent, répondit le prince. Ton fils reste deuxième dans la lignée royale.
— J’en suis satisfaite, déclara-t-elle. Que les membres du Conseil effacent ces airs soucieux, je n’ai nulle envie de dérober la couronne à mon frère. L’Égypte restera stable tant qu’il saura se montrer à la hauteur.
Sur ces paroles, elle disparut dans la chambre du roi avec son fils.
Un malaise s’installa parmi les spectateurs. Le prince les chassa d’un geste impatient et attendit que le dernier referme derrière lui avant de soupirer. Il sortit sur la terrasse, où se trouvait un jeune homme blond, richement vêtu et à la peau trop pâle pour l’Égypte.
— Nous avons frôlé la guerre civile, dit celui-ci avec une grimace de commisération.
— Damon, jure-moi que jamais tu ne tenteras de me renverser, dit le prince en s’affalant sur la balustrade.
— Pas de panique, je ne suis que cinquième à la succession. Soromé passe avant moi. Au fait, as-tu demandé au roi… ?
— J’ai tenté de soulever la question, mais mon père en a fait une de ses dernières volontés. Tu devras épouser Soromé avant son quinzième anniversaire.
— Par tous les dieux… Nous n’avons plus aucun recours. Nous ne pouvons nous opposer aux dernières volontés du roi !
— Damon, écoute, soupira le prince, tu sais qu’il s’agit de la meilleure décision. Je ne comprends pas pourquoi tu t’acharnes à…
— Tu sais pertinemment pourquoi je m’acharne, Séti, coupa Damon. J’avais osé espérer que tu pouvais faire entendre raison à ton père, mais je vois que ce fut en vain.
— Écoute ton bon sens, plutôt que ton cœur. Et baisse le ton, si tu ne veux pas que Kamilah se retrouve témoin de tous tes secrets, dit le prince avec un geste de la tête vers la chambre du roi mourant.
— Alors sortons d’ici, dit Damon en le tirant hors des appartements royaux. Elle attend depuis longtemps une bonne raison pour me chasser du Palais, je refuse de la lui donner aussi facilement.
— Sois sans crainte, ton poste ici est stable. Aussitôt sur le trône, je te nomme Vizir. Nous pourrons enfin faire le ménage dans le Conseil.
— Ne serait-il pas préférable de choisir quelqu’un avec plus d’années d’expérience ?
— Plus d’années à accumuler la poussière, plutôt. J’ai plus confiance en toi qu’en n’importe laquelle de ces mouches à miel qui hantent les couloirs du Palais.
Des pas rapides attirèrent leur attention. Une jeune servante apparut au détour d’un couloir. Elle s’arrêta devant eux, le souffle court, les joues rosies par l’effort.
— Micha ! s’exclama Damon en l’aidant à se tenir debout. De quoi s’agit-il, pourquoi courez-vous ainsi ?
— Sa… Sa Majesté ! souffla-t-elle en replaçant ses tresses noires. La princesse Soromé ! Elle…
— S’est enfuie ? compléta Damon.
— Oui, Messire, dit-elle en plaçant une main sur un point de côté. Sa garde personnelle est déjà avertie, les soldats du Palais feront le message à la police de la ville, les troupes du quai sont en alerte. Sa Majesté a manifesté le désir de revoir la ville, j’ai cru qu’il serait bon de concentrer nos forces sur les quartiers entourant le Palais.
Elle se redressa et s’empressa de replacer ses habits, le visage encore empourpré.
— Mes excuses, Votre Majesté, Messire. Je ne désirais pas interrompre votre conversation.
— Nous ne parlions que de la succession royale, rien de bien important, dit Damon en souriant. Allez-vous mieux ?
— Si l’on veut. La princesse prend un malin plaisir à me faire vieillir prématurément.
— Allez vous reposer, nous verrons à la ramener au bercail. N’est-ce pas, Votre Altesse ?
— Je te laisse t’en charger seul, puisqu’elle sera bientôt sous ta responsabilité, dit le prince en s’éloignant. Occupe-toi de Soromé, je veillerai sur le reste de l’Égypte.
— Je persiste à croire que j’ai perdu au change, Votre Altesse ! lança Damon à sa suite.

Soromé se fraya un chemin au travers de la foule bruyante de la place du marché. Bien qu’elle fût revêtue d’une tunique du peuple et voilée jusqu’aux yeux, elle disposait de peu de temps avant que la police de la ville ne la repère. Elle dépassa les enclos de bétail, les étalages de nourriture et le coin des tisserands pour arriver au secteur plus spacieux et plus gardé des denrées coûteuses.
Elle ignora les mets raffinés, objets d’art, bijoux précieux et parfums importés pour se diriger droit vers les revendeurs d’esclaves. Micha s’y opposerait, mais Micha était parfois ennuyeuse, se dit-elle. Séti était devenu acerbe sous la menace de la couronne, Damon disparaissait à toute heure et Kamilah ne parlait que de politique. Les enfants de la noblesse, ainsi que les enfants du harem, ne voulaient que s’attirer les grâces de la famille royale. Soromé avait décidé de se trouver elle-même une dame ou un garçon de compagnie, élevés loin des artifices du Palais.
Elle fronça les sourcils devant les rangs d’hommes et de femmes qui se tenaient sous le soleil torride, l’air hagard. Les esclaves étaient nombreux au Palais, mais jamais elle ne les avait vus dévêtus, blessés et entassés de la sorte. Elle s’arrêta devant un étalage et fut envahie d’une forte nausée. Il n’y avait que des jeunes. Les garçons avaient la peau zébrée de marques de fouet. Les filles étaient plus exposées que la viande des comptoirs avoisinants. Certains d’entre eux n’avaient pas encore quitté l’enfance.
— Je peux vous aider, ma petite ? demanda le vendeur avec un sourire accueillant.
— Je les achète, murmura Soromé.
— Ah ! s’exclama-t-il avec joie. Lequel de mes beaux spécimens ferait votre bonheur ?
— Tous.
— Heu… j’aime votre enthousiasme, mais je dois vous prévenir que leur prix…
— J’ai dit tous.
Elle sortit la bourse de sa ceinture et la plaqua dans les mains du vendeur. Les yeux de celui-ci s’ouvrirent quand il en vit le contenu. Il releva la tête, prêt à dire quelque chose, mais Soromé le coupa.
— Est-ce assez, oui ou non ? Parce que j’ai plus.
Elle baissa son foulard et laissa tomber ses longs cheveux sombres. Elle entreprit de détacher les nombreux peignes incrustés de pierres précieuses, ainsi que ses boucles d’oreilles, colliers et bracelets.
— C’est tout ce que j’ai sur moi. Est-ce suffisant ?
Le vendeur s’empressa de libérer les esclaves avant que Soromé ne s’aperçoive qu’elle avait payé le triple du prix. Il aboya des ordres d’une voix rustre, leur rappelant clairement que leur vie dépendait du bon vouloir de leur nouvelle maîtresse. Soromé s’impatienta et s’éloigna aussitôt le dernier esclave libéré. Ils se mirent à la suivre en silence, la tête basse.
Son petit cortège attira rapidement l’attention de toute la place du marché. Bientôt, elle fut poursuivie par des invitations et des offres lancées de toutes parts.
— Si ça continue comme ça, ils pourront me repérer depuis les fenêtres du Palais, murmura-t-elle entre ses dents.
Elle se retourna pour regarder sa triste suite. Quelques Hittites, des Hébreux, certains d’origine inconnue avec la peau foncée des peuples du sud et d’autres, pâles comme les habitants du nord de la grande mer.
— Vous pouvez partir, si vous le désirez, leur dit-elle. Je rends la liberté à qui veut bien la prendre.
Seul un silence lui répondit. Aucun n’osa croiser son regard.
— Vous êtes libres, répéta-t-elle.
L’un d’entre eux, un Hébreu, leva la tête avec hésitation.
— Nous ne pouvons partir, maîtresse, dit-il d’une voix enrouée. La rue, pour nous, signifie la mort.
— … Bien, dit-elle après un moment. Le Palais est assez grand pour vous tous.
Elle reprit sa marche, mais n’eut pas le temps de faire trois pas qu’elle fut interrompue par une voix forte.
— Un pas de plus et je te jette en pâture aux léopards sacrés !
La foule s’ouvrit pour laisser passer Damon à la tête d’une troupe de soldats.
— Oh malédiction ! s’exclama-t-elle.
Le jeune esclave hébreu se jeta alors devant Soromé, les bras écartés. Un des soldats de Damon prit les devants et, d’une seule baffe, envoya l’esclave s’étendre dans la poussière. Le garçon ne se releva pas. Soromé poussa un cri d’indignation.
— Damon ! Rappelle tes hommes !
Celui-ci éloigna le garde d’un geste autoritaire. Il parcourut la scène du regard et fronça les sourcils.
— Nous ne sommes pas encore mariés, ceci ne me concerne pas encore, décida-t-il. Je vais te refiler à Séti ou à Kamilah.
— Non ! Ils ne feront que me sermonner et augmenter ma garde. C’est de ton aide que j’ai besoin, Damon.
Elle s’agenouilla près du jeune Hébreu. Il était à peine plus grand qu’elle, à peine plus vieux, avait la maigreur de ceux qui n’avaient jamais mangé à leur faim et la peau usée, témoin d’une vie de travail.
Il s’était jeté entre elle et un peloton armé.
— Je veux les placer au Palais, continua-t-elle. Qu’ils aient des postes convenables, qu’ils soient soignés et nourris à leur faim.
Damon hocha la tête en soupirant.
— Tu trouves toujours le moyen de déjouer ma juste colère. Oui, bien entendu que je t’aiderai. Où qu’ils aillent, je m’assurerai qu’ils demeurent sous la protection de ton nom. En est-il de même pour celui-là ? demanda-t-il en désignant le jeune Hébreu inconscient.
— Non. Celui-ci reste avec moi.

La salle du trône était la pièce la plus vaste du Palais. Des colonnes couvertes de hiéroglyphes la bordaient de part et d’autre ; des centaines de lampes à l’huile pendaient du plafond par de longues chaînes, accrochées à un enchevêtrement de poutres en bois où nichaient des nuées de colombes. Le sol était recouvert d’une mosaïque entretenue quotidiennement, les nombreuses portes latérales étaient encadrées de part et d’autre de statues divines et, tout au fond, une trentaine de marches menaient au niveau supérieur où était juchée une monumentale statue du dieu faucon. À ses pieds se trouvait le trône vide du roi.
Le prince Séti discutait avec une poignée de membres du Conseil, sans oser prendre place sur le siège de son père. Il évitait leurs questions et les regards insistants de ses sujets.
Ceux-ci affluaient depuis l’annonce de l’agonie du roi. Les conversations se fondaient dans un brouhaha indéchiffrable. Un bruit de trompettes y coupa court. Le prince chassa ses conseillers du revers de la main et attendit.
Sire Damon entra par les grandes portes, la tête haute. Les résidents du Palais se marchèrent sur les pieds pour lui céder un passage. Personne ne fut surpris de voir la princesse Soromé le suivre, vêtue d’habits communs et arborant une expression agacée. Ce qui provoqua les chuchotements était la vingtaine d’esclaves qui la suivaient la tête basse.
Damon s’arrêta au bas des marches du trône et fit une grande révérence.
— Votre Majesté, nous avons accompli votre requête, dit-il avec grandiloquence. Nous avons retrouvé Son Altesse votre sœur et l’avons escortée ici, selon votre royal désir.
Le prince leur indiqua à tous deux de monter et disparut par une porte latérale. Ils le rejoignirent dans une antichambre richement meublée et refermèrent la porte derrière eux. Le bruit de la salle du trône s’estompa.
— Séti, avant que tu ne t’énerves…, commença Soromé.
— Neuf fois, Soromé ! lança-t-il en se retournant. Comment as-tu pu échapper à la surveillance des meilleurs gardes d’Égypte neuf fois ?
— Neuf ? Es-tu sûr, parce que j’avais compté huit…
— Ne détourne pas la conversation. Ton attitude irresponsable met ta vie en danger, donne une mauvaise image de la famille royale et entraîne le chaos au Palais !
— As-tu mangé du cobra, ce matin ?
— Cesse tes insolences, tu me dois plus de respect, Soromé.
— Depuis quand dois-je mesurer mes paroles quand il n’y a que nous trois ? s’indigna-t-elle.
— Depuis que père m’a légué le trône.
Le visage de Soromé se vida de toute expression.
— Père ? demanda-t-elle. Est-il…
— Pas encore. Mais il ne lui reste plus longtemps. Tu aurais dû être présente, plus tôt, il aurait voulu te voir.
— Aurait-il enfin trouvé quelque chose à me dire ? rétorqua-t-elle en croisant les bras.
Le prince échangea un regard avec Damon. Celui-ci lui fit signe de continuer.
— Il y a réunion du Conseil plus tard, enchaîna Séti. Tu dois y être. En tenue convenable.
Elle lui lança un regard noir et sortit à pas lourds. Damon se gratta le sommet de la tête.
— Ce n’était pas vraiment ce que j’avais en tête, Séti. Tu devrais être plus doux avec elle, il s’agit également de son père.
— Et toi, tu devrais être moins permissif, corrigea Séti. Une vingtaine d’esclaves, Damon ? Vraiment ? Et je suppose que tu ne lui as pas encore parlé du mariage, puisqu’elle était d’humeur passable.
— Je ne pouvais lui annoncer la mauvaise nouvelle en pleine ville ! Elle aurait nui à la sécurité des citadins !
— On chantera les louanges de ta bravoure, répondit le prince en le poussant à la suite de Soromé.

La porte des appartements de la princesse s’ouvrit avec force. Micha, occupée à préparer la table, soupira de soulagement. Elle vit entrer la princesse, Sire Damon et une vingtaine d’esclaves à l’air perdu.
— … je peux lui dire où se mettre sa couronne ! s’exclama Soromé en enlevant d’un geste rageur sa tunique rapiécée. Il semble oublier que – salut Micha – que je suis presque aussi importante que lui dans la hiérarchie !
— Bonjour Majesté, dit Micha en s’inclinant. Je suis ravie de ne pas vous savoir dans l’estomac d’un crocodile.
— Les crocodiles sacrés préfèrent la viande tendre, corrigea Damon. Je vous ramène notre princesse, Micha.
— Cessez de vous faire les yeux doux et mettons-nous au travail, grogna Soromé. Micha, je te prierais de trouver des postes confortables à tout ce petit monde. Sauf celui-là, tu me le places dans la chambre des compagnons. Damon, si tu veux me parler, dépêche-toi, je dois me changer. Ces tenues d’apparat prennent des dynasties entières à enfiler.
Micha profita de l’oisiveté qui suivait l’heure du midi pour diriger les esclaves dans les couloirs tranquilles. Après une brève discussion avec chacun d’entre eux, elle en affecta aux cuisines, aux jardins, aux écuries et à la maintenance générale du Palais. Certaines des jeunes filles démontraient un talent musical, elle les confia donc aux musiciennes sacrées. Elle revint vers les appartements de la princesse, talonnée par le dernier d’entre eux, le jeune Hébreu à l’œil au beurre noir.
— Dis-moi, quel est ton nom ? demanda-t-elle.
— Iram, fils de Levanah, répondit-il en fixant le sol.
— Lève la tête, Iram. Nous sommes frère et sœur, toi et moi, car nous sommes tous deux hébreux. Tu n’as pas à avoir honte de tes racines.
Iram lui lança un regard curieux.
— J’aurais pu aboutir comme toi sur l’étalage d’un marchand, continua Micha. Je remercie chaque jour le Seigneur de m’avoir donné un père égyptien qui a voulu me garder plutôt que de me chasser, comme beaucoup d’entre nous. J’ai eu de la chance, et toi non, mais nous sommes de la même famille. Je te donnerai alors ce conseil.
Elle s’arrêta pour lui faire face.
— Les Égyptiens ne nous aiment pas, dit-elle de but en blanc. Notre peuple, contrairement aux autres peuples, n’a pas abandonné sa langue et ses croyances pour adopter celles de ce pays. Si tu veux survivre au Palais, je te suggère de prier en secret et de garder pour toi l’histoire de nos ancêtres.
Elle le toisa des pieds à la tête en soupirant.
— Encore une fois, le ciel m’a accordé une chance plus grande que la tienne. Mes traits sont égyptiens, les tiens non. Plusieurs mettent encore en doute ma capacité à servir une enfant royale. Avec toi, ils seront sans pitié. Sois irréprochable et peut-être te traiteront-ils avec respect.
Iram hocha lentement la tête. Micha se remit en marche d’un pas plus lent.
— Le Palais est un nid de serpents, mais la princesse est juste. Tu occupes le poste de compagnon de Sa Majesté, ton rôle sera de lui obéir en tout temps et de la distraire. Une certaine liberté d’action te sera accordée pour répondre à ses besoins. Mais il t’est interdit de sortir des murs du Palais sans sa permission.
Ils s’arrêtèrent devant les portes des appartements de Soromé, d’où provenait le vacarme d’une dispute. Les gardes postés de chaque côté tentaient de garder un air impassible.
— Nous te fournirons des habits que tu devras garder impeccables, ainsi qu’un bracelet au nom de la princesse qui te donnera accès à ses appartements, dit-elle en désignant celui qu’elle-même portait au-dessus du coude. Tu devras marcher deux pas derrière elle et garder les yeux au sol. Tu ne pourras ouvrir la bouche que lorsqu’elle ou un autre noble t’adressera la parole. Tu devras toujours t’incliner devant les habitants du Palais et te prosterner devant les membres de la cour et la famille royale.
La porte s’ouvrit avec fracas. Sire Damon en sortit, furieux. Il adressa un bref signe de tête à Micha et s’éloigna à grands pas. Celle-ci lança un regard patient à Iram, qui s’était jeté au sol à son apparition.
— Tu auras généralement plus de temps pour te prosterner, dit-elle avec un sourire en coin. Relève-toi, j’ai encore des instructions à te donner.
Ils revinrent dans les appartements de la princesse. Celle-ci se tenait près de la porte du balcon, vêtue d’une fine robe de lin blanc, maquillée et couverte de joyaux précieux. Iram avait peine à reconnaître la jeune fille qui l’avait acheté plus tôt. Il se prosterna, intimidé.
— Micha, grogna Soromé en enfilant un collier, ce n’est pas la peine de transmettre ces mauvaises habitudes au nouveau venu. Toi, que je ne te revoie plus faire des courbettes dans mes appartements.
— Pardonnez à Iram, Majesté, intercéda Micha en indiquant à celui-ci de se relever. Nous n’avions pas encore abordé la question de vos règles personnelles.
Soromé s’avança et prit le menton d’Iram, lui fit tourner la tête dans un sens, puis dans l’autre.
— Tu m’as l’air famélique, commenta-t-elle en le relâchant. Mes règles sont simples, Iram : mange à ta faim, reste debout en ma présence, parle librement et avec honnêteté.
— Ces règles ne sont applicables, bien entendu, qu’entre ces murs et lorsque nous sommes seuls avec Sa Majesté, s’empressa de préciser Micha.
— Rabat-joie, rétorqua la princesse. Montre-lui son lit et reviens me donner un coup de main.
Micha conduisit Iram dans une pièce attenante où s’alignaient des lits simples. Celui près de la fenêtre était recouvert d’une épaisse couverture de laine. Sur la petite table à sa tête se trouvaient quelques effets personnels et une bougie à demi consumée.
— Tu peux prendre celui-ci, dit-elle en montrant le lit au coin opposé. On te donnera une couverture pour les nuits fraîches, ainsi qu’un coffre où mettre tes habits et tes possessions. Sa Majesté nous laisse accumuler des biens. Elle a maintes fois tenté de me refiler les robes et parfums qu’elle reçoit en cadeau.
— Sa Majesté est généreuse, murmura Iram. Je suis honoré d’être témoin d’une telle noblesse.
— ARGH ! s’écria Soromé depuis l’autre pièce. Micha ! Viens m’aider à enlever ce collier ! L’attache est coincée dans mes cheveux !
Micha lança un sourire entendu à Iram et alla porter secours à sa maîtresse.



Chapitre 2
DU SANG SUR LE SABLE
La salle du Conseil était figée dans un silence inconfortable. Les nobles autour de la table échangeaient des coups d’œil inquiets. Séti et Kamilah, de chaque côté du siège vide de leur père, se fixaient avec irritation.
— Il s’agit d’une tradition aussi vieille que notre dynastie, dit Kamilah d’un ton sans réplique. Si notre père est mourant, il est de notre devoir d’envoyer un membre de la famille faire les offrandes nécessaires au temple d’Horus.
— Le temple d’Horus est à deux jours de voyage par le Nil et par le désert, s’opposa le prince. Le royaume a besoin d’un souverain, je ne peux m’absenter aussi longtemps.
— Je suis capable de gérer le Palais pendant ce temps. Tu peux partir sans crainte.
— Je dois rester pour superviser les cérémonies funéraires.
— Je ne puis braver le désert dans mon état, je me remets à peine d’un accouchement difficile.
Soromé, qui suivait la conversation avec ennui, se retint de lever les yeux au ciel. Elle savait sa sœur aînée capable d’affronter une tempête de sable et d’en ressortir parfaitement coiffée. Le soir même de son accouchement, Kamilah s’était remise à réviser les comptes du Palais.
Soromé lança un regard aux membres du Conseil. Tous, du minuscule comptable jusqu’au massif Chef des Armées, partageaient le même malaise. Damon ne pouvait interrompre les héritiers royaux, mais son expression laissait entrevoir qu’il en avait long à dire sur la question. Soromé s’impatienta.
— C’est simple, dit-elle haut et fort. J’irai.
Ses deux aînés se tournèrent d’un même mouvement.
— Vous n’êtes pas les seuls enfants de père, malgré ce qu’il semblait penser. Puisqu’aucun de vous ne veut quitter le Palais, il ne reste que moi.
— Tu dis vrai, admit Kamilah. Je crains néanmoins pour ta sécurité. Tu es encore jeune, je n’aime pas te savoir hors des murs du Palais sans l’un d’entre nous.
— Nous venons à peine de discuter de mes noces ! Si je suis assez adulte pour me marier, je suis assez adulte pour aller porter les offrandes. D’ailleurs, vous allez probablement me coller une trentaine de gardes armés aux arrières.
— Cinquante, corrigea l’aînée.
— J’hésite à te faire confiance après les événements de ce matin, dit le prince en fronçant les sourcils. Qu’est-ce qui nous garantit que tu ne tenteras pas de fuir ?
— Je ne suis pas stupide, je ne risque pas d’aller me perdre dans le désert.
Le prince réfléchit un moment et finit par hocher la tête.
— Nous ferons préparer le cortège et les offrandes. Tu partiras demain matin aux aurores.
La question réglée, il mit fin à la longue réunion du Conseil. Les nobles se levèrent, les muscles ankylosés, et allèrent présenter leurs respects au prince héritier. Kamilah appela Soromé d’un geste délicat de la main et les mena vers un coin isolé.
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? demanda la cadette. Je me suis tenue tranquille !
— Tu as été d’un calme exemplaire. Il serait plus sage de prêter attention, la prochaine fois, mais j’estime que du progrès a été accompli.
— Je croyais qu’on allait parler du mariage et de ma visite au marché, pas qu’on allait s’étendre sur les comptes des villes d’ici au delta du fleuve !
— Certains sujets n’attendent pas que se succèdent les rois, ou que reviennent les princesses de leurs fugues. Ne t’imagine pas t’en sortir sans conséquence. Ta sécurité sera doublée.
Soromé retint ses jérémiades. Son frère aurait permis un comportement puéril, mais jamais Kamilah. Elle hocha la tête et hésita un moment avant de reprendre la parole.
— Tu t’opposes à tout ce que dit Séti, mais tu n’as pas ouvert la bouche quand il a parlé de mon mariage, dit-elle avec une pointe d’amertume. Serais-tu enfin d’accord avec lui ?
— Je suis d’accord avec le choix de notre père, corrigea-t-elle. Damon est, malgré son attitude cavalière, un homme digne de confiance. Vous promettre l’un à l’autre depuis l’enfance vous a tous deux protégés des ambitions de la noblesse.
— Mais, mais…, balbutia-t-elle, ne crois-tu pas que je sois trop jeune pour me marier ?
— C’est l’âge auquel j’ai épousé Menkaurê, que son kâ repose en paix, dit-elle simplement.
Soromé préféra ne pas débattre davantage de ce sujet épineux. Kamilah gardait ses émotions dissimulées, surtout lorsqu’il s’agissait de son mariage arrangé à un ami de leur père, et du décès accidentel de celui-ci plus tôt dans l’année.
— Que les dieux veillent sur toi pendant ton périple, dit l’aînée en l’embrassant sur le front.
Soromé attendit qu’elle quitte la pièce avant d’aller rejoindre Séti et Damon à la tête de la table.
— C’était très officiel, dit-elle en s’affalant dans le fauteuil de Kamilah. Un peu trop de calculs à mon goût, et tu pourrais peut-être éviter de provoquer une guerre interne à chaque fois que tu dois adresser la parole à notre sœur, mais pour une première réunion sans père, félicitations !
Séti laissa tomber sa tête sur la table dans un râle d’épuisement.
— Tu n’aides pas les choses, petit scorpion, dit Damon.
— Laisse, elle dit vrai, murmura Séti contre le bois. Je devrai faire un effort pour calmer les tensions. Je souhaite simplement que Kamilah cesse de me contredire à tous les détours.
— Tu demandes peu, lança Damon avec sarcasme. Il y a plus de chances que le désert fleurisse.
Séti releva lentement la tête et se massa les tempes.
— Le pire, dans toute cette situation, c’est qu’elle ne désire même pas le trône en ce moment, soupira-t-il. Si elle l’avait voulu, elle aurait convaincu père de la nommer son héritière. Elle préfère mettre le Conseil et le pays de son côté et attendre que je flanche.
— Que comptes-tu faire ? demanda Soromé.
— Voler un char et fuir le Palais au galop.
— Pas question ! rétorqua Damon en riant. Toi absent, Kamilah nous verrait comme une menace à son règne et se tournerait contre nous dans ses jeux de pouvoir ! Je préfère te laisser les joies de la couronne !
— Les joies de la couronne, répéta Séti avec sarcasme. Les montagnes de travail, les nuées de mouches à miel qui demandent audience, les rumeurs, les tentatives d’assassinat… Une véritable promenade en felouque sur le Nil ! Regarde où cela a mené père !
Il sembla se rendre compte trop tard de ses paroles et tous deux se tournèrent vers Soromé. Celle-ci avait perdu son sourire et les regardait avec un froncement de sourcils.
— Ce n’est pas la peine de prendre ces airs, je sais que le roi s’est jeté de son balcon, dit-elle avec une pointe d’acidité.
— Comment sais-tu…, commença Séti.
— Il s’agit peut-être d’un accident, enchaîna Damon.
Elle se leva et replaça ses jupes.
— Cessez de me considérer comme une idiote. Les gens parlent, au Palais. Qu’il s’agisse d’un accident ou d’un acte délibéré, je n’en ai que faire.
Elle serra les dents, détourna la tête pour cacher son expression et quitta la pièce.

Le navire royal remonta le Nil avec paresse. Micha passa la journée à suivre Soromé de près, allant jusqu’à la retenir par un pan de sa robe quand celle-ci s’approchait trop de la balustrade. La princesse passait d’un côté à l’autre, les yeux ronds, admirant les plantations, les champs et les oiseaux du Nil. Elle envoyait la main aux paysans, qui lui rendaient son geste avec de grands sourires.
Le soir, ils atteignirent une petite ville qui les accueillit en grande pompe. Dans leur chambre d’auberge, Soromé dormait à poings fermés alors que Micha sursautait au moindre bruit.
Le convoi se mit en marche peu avant l’aurore. L’oasis du temple se trouvait à une demi-journée de marche, un peu plus avec un convoi aussi nombreux. Trente dromadaires chargés d’offrandes et tout autant de serviteurs se suivaient à la file sur le chemin poussiéreux. Ils étaient flanqués de part et d’autre par les troupes du roi. Soromé et Micha, quant à elles, chevauchaient au milieu du cortège, entourées des meilleurs soldats. Cinq d’entre eux marchaient près de leurs dromadaires. Ils portaient les couleurs de la famille royale, les désignant comme gardes rapprochés de la princesse.
— Je veux descendre, gémit Soromé. J’ai la nausée. Je déteste ces monstres.
L’animal la balançait d’avant en arrière. Elle s’accrochait à la selle de cuir jusqu’à s’en blanchir les jointures.
— Majesté, dit Micha avec patience, je comprends vos craintes, mais je suis persuadée que si vous tentiez de vous détendre…
— Tu m’avais juré que je n’aurais plus besoin de grimper sur une de ces bêtes depuis que la dernière m’a PROJETÉE TÊTE PREMIÈRE DANS UN BASSIN DU PALAIS, MICHA !
Un des soldats de la garde rapprochée pouffa de rire. Il se tourna vers la princesse, les yeux ronds, prêt à se fondre en excuses.
— Toi ! s’exclama-t-elle. Tu es nouveau, n’est-ce pas ? Quel est ton nom ?
— … Ukami, Votre Altesse.
— Soldat Ukami, laisse-moi te poser une question. As-tu déjà vu la moindre couleuvre dans l’herbe des jardins royaux ?
— … Je ne suis pas admis dans cette section des jardins, mais j’imagine que non ? répondit-il en lançant un regard nerveux à Micha.
— Bien sûr que non, continua Soromé, parce que les jardiniers ont une équipe qui s’occupe de ratisser le terrain deux fois par jour pour éliminer toute menace à nos pieds royaux. Mais ce matin-là, le jour de ma première leçon de dromadaire, devine ce qui est apparu sous les pattes du maudit animal ?
Le soldat jeta un regard paniqué à la ronde. Son chef lui fit un signe discret pour lui indiquer de continuer à parler à la princesse.
— Je l’ignore, Majesté, admit-il après un moment. Qu’est-ce qui se trouvait sous votre dromadaire ?
— Un serpent ! Long comme mon bras, orange et noir comme un chat des sables, là, en train de dormir tout bêtement sur l’herbe ! Le dromadaire a paniqué, a détalé au galop pour bousculer une procession de prêtres et nous a jetés, le vieux Ménéfer Sef et moi, dans la fontaine principale des jardins arrière !
— Majesté, dit Micha, je sais ce que vous allez dire, mais…
— Je SAIS que Séti est coupable !
— … Son Altesse le prince ? demanda Ukami.
— Lui-même ! Il avait un air louche, toute la matinée, et avait insisté pour m’aider à monter, je suis sûre qu’il en a profité pour lâcher le serpent aux pieds de ma monture ! Damon est tout aussi responsable, ces deux-là sont toujours de mèche quand il s’agit de…
— Un instant, Majesté, interrompit Micha. Quelqu’un approche.
Un des éclaireurs à cheval revenait sur ses pas en direction du convoi. Il était accompagné d’un nomade à dos de dromadaire. Ils s’arrêtèrent tous deux en périphérie du cortège et s’entretinrent avec le Capitaine. Leurs voix parvinrent jusqu’au noyau de la procession.
— … elle galopait seule, un peu plus loin, et a demandé audience, expliquait l’éclaireur.
La nomade retira son foulard. Son visage était sombre et ses cheveux courts, tressés serré sur sa tête. Elle parcourut le convoi du regard et, l’espace d’un court instant, s’arrêta sur Soromé, avant de revenir vers le Capitaine.
— Je désire me joindre à votre convoi, pour ma propre sécurité, lui dit-elle. Plusieurs voyageurs ont été attaqués sur cette route, depuis le début de la saison.
Micha se tourna vers le chef de la garde rapprochée.
— Pa-Heb, est-ce vrai ?
— Si cela est vrai, le Capitaine n’a pas cru bon de nous en faire part, dit Pa-Heb avec agacement. Mais je doute qu’il y ait de quoi s’inquiéter, notre nombre est suffisant pour intimider les bandes de pillards des environs.
Le Capitaine refusa à l’étrangère d’approcher le noyau du convoi, mais lui accorda la permission de chevaucher avec l’éclaireur. La nomade pinça les lèvres et suivit le cavalier. Ils disparurent tous deux au-delà de la prochaine dune.
Micha reporta son attention sur la princesse, pour constater que celle-ci en avait profité pour glisser au sol.
— Majesté ! s’exclama Micha en descendant à sa suite.
— Si je restais un instant de plus là-haut, j’allais renvoyer mon repas du matin sur mes robes de voyage !
— Nous marcherons donc, mais restez couverte, dit Micha en replaçant le voile sur la tête de Soromé. Si je peux voir la peau de vos épaules ou de votre visage, les rayons du soleil le peuvent également. Je refuse de vous entendre gémir de douleur jusqu’au retour.
— Tu n’es pas obligée de marcher avec moi, je sais que tu détestes le sable dans tes sandales. Remonte sur cette horrible créature.
— Pour vous laisser l’occasion de prendre la fuite encore une fois ?
— Ha ! Me crois-tu capable d’échapper à cinquante soldats ?
— Je vous crois capable d’échapper aux armées royales entières, Majesté, soupira Micha.
Pa-Heb les supplia de remonter, mais Soromé s’y opposa avec fermeté. Les pieds au sol, elle était de meilleure humeur. Elle continua de raconter son anecdote au soldat Ukami, qui ne savait s’il devait rire ou rester stoïque.
L’éclaireur et l’étrangère surgirent au-dessus de la colline.
— Des traces ! hurla le cavalier. Des dizaines de traces qui mènent par ici ! C’est une embuscade !
Un cri d’alerte prit naissance à leur gauche et fut repris à droite, encore et encore. Des dizaines d’hommes surgirent du sable des collines avoisinantes et brandirent leurs arcs.
Une volée de flèches tomba avant que le Capitaine du convoi eût fini de sonner l’alerte.
Les soldats royaux brandirent leurs boucliers, mais les flèches avaient les chameliers pour cibles. Ils furent nombreux à être touchés et à lâcher leurs bêtes.
Pa-Heb s’empara de Soromé et se plia au-dessus d’elle pour la recouvrir de son bouclier. Ukami fit de même avec Micha. Les autres membres de la garde rapprochée se placèrent autour d’eux.
Le gros du peloton resserra les rangs autour de la princesse et des offrandes. Plusieurs serviteurs furent laissés sans défense à l’extérieur du noyau protecteur. Trois d’entre eux furent touchés par la deuxième volée de flèches.
— Ils attaquent l’arrière du convoi !
— Gardez vos postes !
La troisième volée de flèches toucha un dromadaire. À son cri de douleur, les autres se retournèrent, nerveux.
Un brigand lança un ordre. Une dizaine de molosses presque sauvages surgirent du sable. Ils dévalèrent la colline en jappant, évitèrent les lances des soldats et se mirent à entourer les dromadaires de l’arrière-garde et à leur mordre les pattes. Un mouvement de panique envahit les bêtes, qui foncèrent droit vers le noyau du cortège.
— Retenez les dromadaires ! hurla le Capitaine.
Les soldats furent nombreux à être écrasés dans la cohue. Ukami et Micha purent se pousser de justesse, mais Pa-Heb n’eut pas le temps de mettre Soromé à l’abri. Il se tourna pour absorber le choc avec son dos et lâcha la princesse, qui percuta le sol la tête la première. Elle ne se releva pas.
— SOROMÉ ! hurla Micha.
— Ne bougez pas, les autres vont se charger d’elle ! s’exclama le soldat Ukami en la retenant de force. Restez à couvert, dame Micha !
Un autre cri de ralliement. Les hommes des collines se lancèrent à l’attaque. Les troupes royales étaient encore désorganisées par la fuite des dromadaires. Les soldats en périphérie du noyau, les plus costauds, étaient encore en position, mais personne n’avait remarqué que la princesse et sa dame de compagnie ne se trouvaient plus à couvert.
De nombreux chameliers tentaient de ramener à l’ordre les bêtes affolées. Les trois autres soldats de la garde rapprochée éloignèrent Soromé et Pa-Heb du centre du cortège.
— Que fait-on ? demanda l’un des soldats à Pa-Heb, qui tentait de rester conscient malgré le choc reçu.
— Faut être prêts à fuir avec la princesse, grogna le chef. S’ils apprennent qu’elle est là… ils ne se contenteront pas… de l’or…
Il dodelina de la tête et perdit connaissance.
Autour d’eux, le combat faisait rage. Nombreux étaient les soldats blessés dans la cavalcade de dromadaires. Les bêtes encore attachées tiraient sur leurs sangles et bousculaient les gardes autour d’eux. Les chiens couraient partout, poursuivaient les bêtes et mordaient les hommes.
Un des molosses se précipita dans leur direction en aboyant. Les membres de la garde rapprochée tentèrent de l’arrêter, mais il évita leurs épées et se jeta vers Soromé, la gueule béante.
Une dague se ficha dans son flanc. Il tomba au sol dans un gémissement de douleur.
La nomade se tenait derrière eux, juchée sur son dromadaire. Celui-ci, bien que nerveux, était encore sous son contrôle.
Elle sortit une autre dague des replis de sa tunique et tua un autre chien.
— Nomade ! s’écria Micha. Ta monture est-elle rapide ?
— Plus que ces bêtes de somme, répondit-elle.
— Alors aidez-moi à charger la princesse, ordonna Micha aux gardes. Qu’on m’amène deux autres dromadaires.
Tout autour, les soldats royaux perdaient du terrain. Ceux de l’avant et de l’arrière-garde n’étaient plus qu’une poignée, trop loin des troupes centrales pour se défendre adéquatement. Ils tombaient les uns après les autres, par l’épée, les flèches ou par les crocs de la horde. Les soldats du noyau ne pourraient résister longtemps.
Un des soldats revint près de Micha avec deux dromadaires encore dociles. Ils hissèrent Pa-Heb sur le dos de l’un d’eux, Ukami derrière lui. Le corps inconscient de Soromé fut hissé devant la nomade, qui la cacha dans les replis amples de sa tunique.
Micha recouvrit un pan de robe blanche qui dépassait. Avant de lâcher prise, elle prit une inspiration et ravala une vague d’amertume qui lui envahissait la gorge.
— Jure-moi que tu feras tout pour la garder sauve, dit-elle à la nomade.
— Je le jure sur ma vie, répondit gravement celle-ci.
Micha hocha la tête et lâcha à contrecœur la robe de la princesse. Elle monta sur le troisième dromadaire qui l’attendait, agenouillé, et se tourna vers les deux autres cavaliers.
— Soyez prêts à fuir.
Elle donna un coup de talon et la monture se remit sur ses pattes. Micha retira son manteau sombre et son voile. Sa tunique colorée et les ornements de sa chevelure brillèrent sous les rayons du soleil. Un ordre retentit parmi les brigands et les flèches cessèrent immédiatement de tomber.
— Capitaine, donnez l’ordre à vos hommes de baisser leurs armes, je désire parlementer ! lança Micha au-dessus de la mêlée.
Le Capitaine jeta un œil à Micha et hocha la tête. Il donna l’ordre et les deux côtés cessèrent de s’affronter. Un silence tendu s’installa.
— Nous vous laissons l’or des offrandes si vous nous laissez partir ! lança Micha d’une voix claire.
— Non, répondit l’un des brigands. Nous gardons tout.
— Si je me rends, laisserez-vous partir mes hommes et mes serviteurs ?
— On garde l’or, les bêtes, les esclaves. Les soldats meurent.
— Laissez partir mes hommes blessés et je négocierai le double de ce que vous alliez demander pour ma rançon.
— Le triple ! lança un autre.
— Le triple. Je suis fille de roi, ma vie vaut plus que tout l’or que vous pouvez imaginer.
— C’est bon, les blessés peuvent partir.
Micha vit du coin de l’œil deux dromadaires partir au galop. Elle fit taire son instinct premier, qui était de ne jamais perdre Soromé de vue.


Chapitre 3
CELUI QUI MARCHE AVEC LES MORTS
Anubis serra les dents et retint ses larmes. Il était assis dans un coin de la chambre du Pharaon, invisible aux yeux des mortels qui s’affairaient autour. Le roi continuait de dicter ses dernières volontés avec le peu de souffle qui lui restait, ses mots entrecoupés par des râles de douleur.
— Meurs ! lui cria Anubis. Cesse de t’accrocher et meurs !
Le chacal sentait ses côtes écraser ses poumons. Il ne pouvait plus respirer. Les os de ses jambes étaient broyés. Des taches sombres envahissaient sa vision.
Sur le lit, le roi souffrait le même sort. Il toussait et donnait ses derniers ordres, que le Maître Scribe notait à vive allure. Le médecin royal suppliait son souverain d’économiser ses forces.
— … mes… enfants…
— Vous les avez chassés de la pièce, Majesté, rappela doucement le Maître Scribe. Vous avez déjà parlé à la princesse Kamilah et au prince Séti, je peux les rappeler si vous le désirez.
— … Soro…
Il fut pris d’une violente quinte de toux. Anubis, un peu plus loin, sentit le sang dans sa gorge et toussa autant que lui. Il se coucha sur le côté, un gémissement de douleur s’échappant de ses crocs.
— Meurs, gémit le chacal. Personne ne veut de toi, pas même tes enfants ne sont à ton chevet ! Meurs !
— Pamiu, êtes-vous en train de remplir le document de son décès ? s’exclama le médecin.
— Sa Majesté Kamilah désire le réviser avant le reste du Conseil, murmura le Maître Scribe sans lever les yeux de son papyrus. Je dois faire vite avant que les autres ne se mettent sur mon chemin.
— Le roi respire encore !
— Vous-même avez dit qu’il ne survivrait pas à cette journée ! Que dois-je faire, m’opposer à Sa Majesté la princesse ? Je sais qu’elle vous a laissé des ordres, à vous aussi.
— Je dois trouver une cause de décès convenable, admit le médecin en épongeant le front du roi. Je ne comprends tout de même pas ces machinations, pourquoi ne pas mentionner la vérité au lieu de se compliquer la vie ?
— Nous savons tous deux qu’il ne s’agissait pas d’un accident, dit gravement Pamiu. Mais malgré tout l’amour que j’ai pour la vérité, Sa Majesté la princesse a raison. Un roi ne peut se donner la mort lui-même, en tout cas pas dans la version officielle.
— Il aurait dû se planter une dague dans le cœur plutôt que de se jeter au bas de son balcon, gémit Anubis. Il nous aurait évité l’agonie à tous deux.
À ce moment, une douleur horrible lui traversa la gorge. Il s’étouffa, fut parcouru de spasmes. Il sentait la pointe d’une flèche lui transpercer la gorge.
Quelque part en Égypte, un humain se mourait de la même manière.
Il sentit un autre projectile se ficher dans sa hanche, et un troisième au bras. L’un d’entre eux le toucha au bas du dos et paralysa ses jambes. Une lame s’enfonça dans son ventre et lui donna la sensation de cracher du sang.
Anubis se recroquevilla sur le marbre dur, hurlant chaque mort qui se répercutait en lui. Les humains dans la chambre continuaient leur besogne sans se rendre compte de son existence.
Puis, après ce qui lui sembla être une éternité, la douleur cessa. Il resta couché, tremblant, tentant de reprendre son souffle. Les poils ras de son visage étaient trempés de larmes. Peu à peu, il reprit conscience de son propre corps, intact, immortel.
Il se releva avec peine. Le médecin tentait de réanimer le roi. Le scribe terminait ses notes.
Une silhouette argentée se tenait debout près du lit. L’âme portait la couronne royale.
Anubis lui fit signe de le suivre et tituba jusqu’à la terrasse, pour s’appuyer sur la rambarde. En contrebas se trouvait le parvis de l’entrée arrière. Un énorme palmier en pot avait été placé sur la trace de sang qu’avait laissée le roi en percutant le sol de pierre.
— Tu aurais pu choisir une mort plus immédiate, reprocha-t-il à l’âme. Une chute plus haute t’aurait brisé le cou, nettement, sans besoin d’agoniser durant des jours. Tu nous aurais évité beaucoup de souffrances, à tous les deux.
L’âme du Pharaon le regarda en silence.
— Si tu t’étais dépêché, nous serions déjà à ton jugement, mais tu as été trop long. Un massacre s’est produit au sud. Tu devras me suivre.
Il prit la main du roi et les transporta tous deux sur une route du désert. Autour d’eux étaient étalées les victimes d’un carnage. La plupart des corps portaient des uniformes de soldat et des tuniques d’esclaves. Des survivants s’affairaient à rassembler l’or éparpillé, les dromadaires et les serviteurs encore en vie. Des chiens presque sauvages déchiquetaient le cadavre d’un dromadaire et se battaient pour les meilleurs morceaux. Les âmes attendaient en silence.
Des voix attirèrent l’attention d’Anubis. Trois hommes se disputaient. L’un d’entre eux agitait quelque chose à bout de bras. Le chacal réalisa qu’il s’agissait de la tête tranchée d’une jeune femme, que l’homme tenait par les cheveux.
— Remets-la dans le sac ! ragea un des autres hommes. On a tous été engagés pour ce travail, on va tous être payés en même temps !
— Ce sont mes chiens qui ont aidé à causer la panique ! rétorqua le premier. Vous n’avez qu’à vous séparer le butin et je ramène la tête de la princesse !
— Pas question ! renchérit le troisième. Beaucoup de mes hommes sont morts pour cette tête, j’exige ma part de la récompense !
Ils continuèrent à se disputer et à profaner le cadavre de la jeune fille. Anubis chercha aux alentours. Il repéra son âme, en périphérie du champ de bataille.
Elle regardait au loin, vers le nord.
— Viens, dit-il. Il est temps de passer au jugement.
Les âmes le suivirent en silence. Celle de la jeune fille traînait à l’arrière du peloton, sans jamais quitter le nord des yeux.

Soromé reprit connaissance et le regretta aussitôt. Une douleur lancinante résonnait sur le côté de sa tête. Elle ouvrit les yeux et les referma immédiatement, assaillie par la lumière du soleil d’après-midi. Elle se sentait ballottée d’un côté à l’autre et réalisa qu’elle était à plat ventre sur la selle d’un dromadaire. Elle se redressa sur le coup, indignée.
— Attention ! lança une voix derrière elle. Cessez de bouger !
Un bras tenta de la restreindre. Soromé se dégagea avec un coup de coude, se laissa glisser du dromadaire, perdit l’équilibre et se retrouva assise sur le sable, les habits et les cheveux de travers.
Elle se remit sur pied et recula devant la figure imposante de la nomade et de sa monture. Plus loin, sur un autre dromadaire, se tenait un garde aux couleurs de la famille royale. Elle reconnut le nouveau soldat, Ukami, et réalisa que la figure inconsciente devant lui était Pa-Heb. L’attaque lui revint alors en mémoire.
— Où suis-je ? s’écria-t-elle. Où est le reste du cortège ? Où… où est Micha ?
— Nous avons dû prendre la fuite, Majesté, répondit Ukami avec peine.
— Où est Micha ? répéta-t-elle, la voix tremblante.
— … Dame Micha est restée, afin de négocier avec les bandits. Elle nous a donné la chance de fuir, et de vous ramener au Palais.
— Vous l’avez laissée là-bas ? Seule ?
— Plusieurs soldats sont avec elle.
Soromé empoigna ses jupes et se mit à courir sur les traces de leurs bêtes. Elle ne voyait rien à l’horizon, mais les dunes pouvaient aisément cacher toutes ses troupes.
Un dromadaire la dépassa et se plaça sur son chemin. La nomade en descendit et se planta devant elle. Soromé recula instinctivement. De loin, elle n’avait pas vu ses traits sévères, son nez d’aigle et ses yeux féroces.
— Remontez sur le dromadaire, nous avons encore du chemin à parcourir si nous voulons arriver au Palais avant la tombée de la nuit.
— Non, nous faisons demi-tour ! s’exclama Soromé. Micha, mes hommes et mes serviteurs sont encore là-bas !
— Votre vie vaut plus que la leur, nous ne pouvons vous risquer.
— Ma seule vie ne vaut pas plus que celles de toutes mes troupes ! Je dois retourner pour négocier leur libération, je dois aller chercher Micha !
— Hors de question. Remontez.
— Je suis fille de roi ! s’écria Soromé. Qui es-tu, pour oser me contredire ainsi ?
— Je m’appelle Naími, et je suis celle qui vous ramène au Palais. Remontez sur le dromadaire.
— Non ! Nous revenons sur nos pas pour retrouver Micha ! C’est un ordre !
La nomade resta inébranlable. Soromé, rageuse, se tourna vers ses gardes. Ukami avait rapproché les montures et les regardait, l’air inquiet.
— Elle a raison, Votre Altesse. Nous ne pouvons faire marche arrière. Nous avons parcouru une grande distance à bon rythme, nous serions piégés par la nuit avant de retrouver leur trace.
— Alors nous continuerons durant la nuit ! Chaque instant qui passe les met encore plus en danger !
— Ne voyez-vous pas que vos soldats sont blessés ? s’impatienta la nomade.
Ukami baissa la tête, penaud.
— Je suis heureux de vous savoir rétablie du choc, Votre Altesse, mais Pa-Heb n’est toujours pas revenu à lui. Je crains qu’il ne soit gravement blessé. Quant à moi… J’ai été touché à la hanche. La douleur m’empêche de marcher.
— Il faut repartir, pressa la nomade. Nous avons encore le temps d’atteindre la ville avant la nuit, si nous pressons les bêtes. Remontez, princesse.
Soromé fut envahie d’une violente panique en réalisant qu’elle ne pourrait revenir auprès de Micha.
— Non ! Il faut revenir, il faut la retrouver !
— Combien de temps devrons-nous perdre avec cette discussion ? s’impatienta la nomade.
— Donnez-lui du temps, Naími, dit le soldat. Majesté, je vous assure que nous enverrons les troupes…
Soromé empoigna alors ses jupes et détala au pas de course. Ses sandales s’enfonçaient dans le sable. Elle fut rattrapée en deux enjambées par la nomade, qui la prit à bras le corps.
— Petite sotte ! s’écria-t-elle. Il n’y a que la mort qui vous attend dans cette direction !
Soromé se mit à hurler et à se débattre. Naími la traîna de force jusqu’au dromadaire.
— Comment osez-vous traiter la princesse de cette manière ? s’écria Ukami.
— Préférez-vous que je la laisse se perdre dans le désert ? rétorqua-t-elle en tentant de maîtriser Soromé. Je lui porterai respect quand elle sera saine et sauve dans les murs du Palais !
Soromé la mordit. Naími poussa un cri de douleur, mais ne relâcha pas sa poigne. Elle plaça la jeune fille dos à elle et lui colla les bras le long du corps. La princesse se mit à donner des coups de pied en hurlant.
— Y a-t-il un moyen rapide de calmer cette furie ? lança Naími au-dessus des vociférations de Soromé.
— Je l’ignore, mais quand Sa Majesté est en colère, le mot d’ordre est de la laisser seule jusqu’à ce qu’elle retrouve son calme.
— Impossible de satisfaire ses caprices pour l’instant, grogna Naími en recevant un coup de coude au visage. Il faut reprendre la route.
Elle étira une main pour prendre une longue corde accrochée à la selle de son dromadaire. Soromé en profita pour lui donner un coup dans le ventre. Naími eut le souffle coupé, mais ne lâcha pas son emprise. Elle attacha solidement la princesse. Les cris de celle-ci redoublèrent.
Naími la hissa de nouveau, à plat ventre sur la selle. Elle lui fixa les pieds aux courroies pour l’empêcher de se débattre. Le soldat Ukami la regardait faire, horrifié.
— Il est plus important de la ramener en vie que de satisfaire ses demandes, coupa Naími. Repartons.
— … replacez au moins le voile sur sa tête, qu’elle ne soit pas brûlée par le soleil, murmura Ukami.
Naími fronça les sourcils et fit le tour de la bête, pour se trouver face à la princesse, qui hurlait toujours. Elle replaça maladroitement le voile sur sa tête et ses épaules. Soromé la mordit de nouveau et lui arracha du sang.
Naími remonta en selle et reprit la route sans ajouter un seul mot.
Soromé hurla jusqu’à n’avoir plus de souffle. Ensuite, elle pleura jusqu’à n’avoir plus de larmes.

Anubis était nerveux. Il comptait et recomptait les âmes alignées devant lui, ses doigts tapant leur nombre sur ses cuisses.
— Il manque une âme, murmura-t-il.
— Parle pour être entendu ou garde le silence, coupa une voix.
Toth, le dieu à tête d’ibis, retourna à son long rouleau de papyrus. Il appelait les âmes par leurs noms, les faisait grimper sur une grande balance d’or, pesait le poids de leurs fautes et déterminait leur sort.
La caverne dans laquelle ils se trouvaient était pleine d’âmes qui attendaient leur jugement en silence. Anubis les regardait, en contrebas, en comptant à mi-voix. Toth claqua son long bec avec impatience.
— Si tu es incapable de demeurer tranquille, tu peux partir. Je n’ai pas besoin de ta présence pour continuer la procédure.
— Je dois assister au jugement du roi, répondit Anubis en montrant l’âme coiffée d’une couronne.
— Tous les mortels sont égaux devant la mort, répondit Toth. Son cœur sera pesé de la même manière que les autres.
Il se pencha de nouveau sur son papyrus et appela le prochain nom.
— Micha, fille de Meriptah, son père, et de Keren, sa mère.
L’âme de la jeune fille s’avança timidement. Toth la toisa un moment, puis relut son nom avec plus d’attention.
— Mais parfois, très rarement, une âme n’a pas à être pesée. Admire, Anubis, la force d’une mortelle qui a sacrifié sa vie pour en sauver une autre.
Toth lui fit dépasser la balance et marcha à ses côtés jusqu’à un corridor de pierre. Au bout, deux portes d’or étaient fermées.
Les Netcherous la regardèrent s’avancer, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent d’elles-mêmes. Un éclat plus resplendissant que le soleil d’été s’en échappa. L’âme s’avança, se fondit dans la lumière. Les portes se refermèrent derrière elle.
Les Netcherous, enivrés, mirent un moment à reprendre leurs esprits.
— Tu n’as pas à rester si tu as mieux à faire, reprit Toth en lisant le prochain nom sur la liste. Je peux m’occuper du jugement du roi.
Anubis, qui se retrouvait une fois de plus démangé par quelque chose d’imprécis, finit par hocher la tête. Il laissa Toth à son travail et quitta la caverne des morts, pour retourner à l’endroit du massacre, dans le désert. Les brigands étaient partis avec leur butin et avaient laissé le sable jonché de corps. Anubis les compta encore et encore. Tout correspondait.
Il se transforma en un énorme chacal noir et se mit à galoper dans le désert, suivant son instinct. Il sauta de colline en colline sans faire le moindre bruit, sans déloger le moindre grain de sable, jusqu’à atteindre la capitale égyptienne.
Il traversa les champs et se retrouva dans les dédales des quartiers pauvres. Le soir tombait et les rues se vidaient rapidement. Marchands, travailleurs et voyageurs cherchaient refuge pour la nuit. Il s’engagea dans une rue passante, où discutaient des humains.
— Je vous avais prévenu qu’il ne fallait pas la détacher ! s’exclamait une femme, tirant un dromadaire par la corde.
— Nous ne pouvons rentrer en ville avec la fille du roi ligotée comme un chevreau ! lui répondit un soldat, juché sur un deuxième dromadaire. Elle semblait s’être calmée !
— Si telle est la compétence de sa garde rapprochée, je m’étonne qu’elle soit encore en vie, ragea la femme. Restez avec Pa-Heb, je me charge de retrouver la princesse.
Elle lui tendit la bride de sa monture et s’engouffra dans une rue étroite. Anubis la suivit, de plus en plus sûr d’avoir trouvé l’origine de son malaise. Ils coururent ainsi d’une ruelle à l’autre, jusqu’à aboutir dans un espace désert entre deux maisons. La femme se retourna alors d’un coup, une dague à la main.
— Pourquoi me suis-tu ? demanda-t-elle avec froideur.
Anubis se figea. Il reprit son apparence naturelle, celle d’un homme à la tête de chacal. La femme recula d’un pas.
— Je suis humaine, tu n’as pas le droit de me faire du mal, dit-elle précipitamment.
— Tu peux me voir et tu connais nos lois, remarqua Anubis en s’approchant. Tu me sembles humaine mais… il y a quelque chose de caché, quelque chose que je n’arrive pas à lire…
— Arrière, Netcherou ! cracha-t-elle.
Anubis s’arrêta sec.
— Il n’y a que les Anges pour prononcer ainsi le nom de mon clan, dit-il lentement. Comme si le son seul leur brûlait la langue.
Naími tenta de cacher son expression, mais Anubis lut la peur dans ses traits. Il fit un pas de plus, la coinça contre un mur et regarda dans ses yeux.
— Tes paroles disent Ange, mais ton regard est humain. Tu as peur, tu ne veux pas mourir, je sens dans tes veines le temps qui s’écoule et la terreur de la mort… Comment fais-tu, si tu ne t’étais pas trahie je n’aurais jamais deviné… Oh ! Suis-je bête. Tu t’es incarnée !
Il eut un jappement moqueur.
— Je croyais qu’il s’agissait de mythes ! Quel Céleste voudrait rester prisonnier une vie entière dans un corps humain ? Souffrir, vieillir, sentir son corps faiblir au fil des ans ? Dis-moi, quelle raison t’a poussée à ressentir la faim et la soif ? Pour quelle raison…
Naími lui plaqua une dague sous la gorge. Il ne s’en rendit pas compte.
— C’est toi, réalisa-t-il. Ils t’ont envoyée. Tu es là pour protéger le Prophète hébreu.
Naími demeura immobile. Son bras ne tremblait pas, mais ses yeux trahirent la panique qui montait en elle. Anubis recula, les mains ouvertes en signe de paix.
— Tu n’as pas à me craindre, l’Ange. Nous sommes alliés dans cette guerre. Je n’entraverai pas ta route.
— Suis-je censée te croire ?
— Disons que la réussite de votre plan… m’avantagerait.
Elle plissa les yeux et rangea lentement sa dague dans les replis de sa tunique.
— Je vois que ce qu’on dit de ton clan a du vrai. Vous seriez prêts à vous entredévorer pour gagner en puissance.
— Ne crois pas ce qu’on dit de nous, l’Ange.
— Je ne suis pas un Ange.
Elle se dégagea et repartit à la recherche de Soromé.
— Si tu es présente, c’est que les événements se mettent enfin en branle, dit Anubis en la suivant à grands pas. Tu arrives tard. Le Prophète devrait naître dans les prochains mois !
— Je ne cherche pas un enfant hébreu mais bien une princesse d’Égypte.
— Une… Oh ! La voilà, l’âme qui me manquait ! C’est ton intervention qui me démange depuis tout à l’heure. La princesse était destinée à mourir dans ce massacre, sa tête livrée à l’humain qui a payé ces bandits… Tu as changé son destin !
Naími se retourna, exaspérée.
— Réfléchis un moment, Netcherou. Qui, selon toi, aurait avantage à orchestrer un tel massacre, uniquement pour tuer une jeune fille sans accès au trône ? L’envoyé de ton peuple se prépare à frapper.
— Le roi vient de se donner la mort, réalisa Anubis. Sa fille cadette est attaquée dans le désert. Le mari de la princesse aînée a péri cette année dans une embuscade, sur le fleuve… Si je me souviens bien, la reine mère est également décédée de manière soudaine, mordue par un serpent, il y a une dizaine d’années.
— Il se débarrasse de ceux qui pourraient contrecarrer ses plans, continua Naími. Je dois obtenir un accès au Palais pour le trouver, et pour entrer au Palais, il me faut la princesse.
— Tourne à droite, alors, je sens son âme s’éloigner vers l’est.
Naími disparut dans une ruelle adjacente.


Chapitre 4
LES DÉDALES DE LA VILLE
Soromé courut de ruelle en ruelle. Elle s’arrêta à une intersection pour reprendre son souffle et réalisa qu’elle était perdue. Les toits étaient trop hauts et trop rapprochés pour lui permettre d’apercevoir les murs du Palais.
Elle marcha longtemps, jusqu’à sortir des quartiers pauvres. Les rues se firent plus larges et plus propres, les maisons étaient recouvertes de motifs égyptiens plutôt qu’étrangers. Les passants regardaient avec méfiance la saleté de ses habits. Elle resserra son manteau de voyage autour de ses épaules et accéléra le pas.
Soudain, entre deux maisons, elle entrevit un mur blanc du Palais. Elle se mit à courir, les yeux pleins de larmes. Elle ne remarqua pas le soldat en patrouille. Celui-ci l’attrapa par son foulard et la tira vers l’arrière.
— Où tu cours comme ça ? Le quartier est beaucoup trop beau pour une vermine de ton espèce.
— Je vais chez moi, au Palais ! répondit-elle en toussant. Je suis la princesse Soromé, fille du roi, mon convoi a été attaqué dans le désert. Vous devez m’escorter, je dois parler à mon frère !
Le garde éclata de rire. Soromé tenta de se dégager, mais il avait également empoigné une mèche de ses cheveux.
— Je n’avais jamais entendu celle-là avant ! lança-t-il. Suis-moi, on va voir ce que le chef en dit.
Il la tira sans tenir compte de ses cris. Soromé appela à l’aide, mais aucune porte ne s’ouvrit à leur passage.
Ils arrivèrent à une intersection plus large. Cinq autres gardes attendaient à la lueur des torches. Une poignée d’enfants pauvrement vêtus se tenaient en ligne, les poignets attachés. Soromé fut placée à la suite, à côté du plus petit d’entre eux, qui ne lui arrivait pas encore au menton.
— Je vous ferai jeter en prison ! s’écria Soromé en tirant sur ses liens.
Les gardes ne lui prêtèrent aucune attention. Systématiquement, ils se mirent à arracher les voiles des jeunes et à les examiner un par un. Ils penchaient les têtes, repoussaient les cheveux et examinaient leurs nuques à la lueur d’une torche. Filles et garçons, enfants comme adolescents, se laissaient manipuler sans dire mot. Ils étaient tous marqués de la même cicatrice.
— Encore un rat, dit un des gardes. Ces vermines se multiplient plus vite que les vrais.
Les enfants furent relâchés. Avant que l’avant-dernier ne disparaisse dans la nuit, un soldat l’attrapa par le bras.
— Dis à ton chef que si vous continuez à être aussi nombreux, les prix vont monter.
Il ne resta bientôt plus que Soromé et le plus petit d’entre eux. Quand ils s’emparèrent de lui, il se débattit comme aucun autre ne l’avait fait. Un garde lui arracha le foulard qui lui voilait la tête et eut un mouvement de recul.
L’enfant était pâle comme peu de gens l’étaient en Égypte. Ses cheveux mal coupés étaient d’une étrange couleur rouille. Sa peau était couverte de taches.
— Des pustules ! s’exclama un des gardes en relevant les manches du petit. Il est malade !
— Regarde tout de même s’il porte la marque, lança un autre. Les rats du désert admettent n’importe qui. Même malade, si on en tue un, c’est la guerre ouverte.
Le soldat pencha la tête du petit et ne trouva aucune cicatrice.
— C’est pas un des leurs, on peut en disposer.
— On le vend, chef ? demanda celui qui tenait la torche.
— Qui voudrait d’un esclave malade ? Non, il ne vaut rien. Qu’est-ce qu’il faisait quand vous l’avez trouvé ?
— Il était caché sous un escalier, mais il avait un petit butin avec lui, dit-il en sortant des colliers des replis de sa tunique. C’est probablement un des chapardeurs du marché.
— Ce n’est pas la peine de l’enfermer, il risque de contaminer tout le monde. Coupe-lui la main, ça lui apprendra à voler les gens d’Égypte.
L’enfant se mit à hurler de plus belle. Il fut bâillonné avec son voile. Le garde qui le maîtrisait tentait de le tenir à bout de bras.
— Tiens-le mieux, il va s’échapper !
— Je ne veux pas attraper ce qu’il a !
— Alors attache-le, on termine ici et on dégage, ces petits vauriens vont ameuter tout le quartier. Donne la fille.
Soromé fut tirée au-devant du chef malgré ses cris stridents. Il acheva de la délester de son foulard et la prit à bras le corps. Deux autres durent s’emparer de ses pieds. Le chef prit ses cheveux d’une autre main et dégagea sa nuque.
— Ce n’est pas une des leurs, on peut la vendre, conclut-il. Elle a de beaux cheveux et une peau douce, on pourrait facilement avoir un bon prix.
— LÂCHEZ-MOI, FILS DE SERPENTS ! MON PÈRE AURA VOS TÊTES !
— Elle n’arrête pas de dire qu’elle est de sang royal, lança un autre en riant. On dirait qu’elle s’est roulée dans la bouse de bœuf !
— C’est quand même du bon tissu, admit le chef en prenant un pan de la robe. Croyez qu’elle l’a volé à une dame des environs ?
— … JE SUIS SOROMÉ, FILLE DU ROI RAMSÈS ET DE LA REINE SATRÊ, JE SUIS DESCENDANTE DES DIEUX ET JE VOUS JURE PAR CHACUN D’ENTRE EUX QUE VOS ÂMES PÉRIRONT DANS LA SOUFFRANCE ÉTERNELLE !
— Chef, regardez ses mains, dit un autre. Elles sont encore douces, comme si elle n’avait jamais travaillé de sa vie.
— Oh, malédiction, réalisa le chef. C’est vraiment une fille de la haute.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On ne peut pas la laisser en vie, elle nous ferait décapiter. Passe-moi ton épée.
— À L’AIDE ! QUE QUELQU’UN ME VIENNE EN AIDE, PAR HORUS !
Elle fut bâillonnée à son tour. Ils furent quatre à la maîtriser, tandis que le chef approchait la lame de l’épée près de sa gorge. Il posa le métal froid contre la peau de Soromé, celle-ci tenta d’éloigner sa tête, les larmes aux yeux.
— On pourrait simplement lui couper la langue, hésita le chef. Elle nous rapporterait un joli magot.
Il reçut une pierre en plein visage. Les autres gardes le regardèrent s’effondrer, interdits, et mirent un moment avant de réagir. Une silhouette sombre surgit alors derrière l’un d’entre eux et lui trancha la gorge.
Naími pointa sa dague encore ensanglantée dans leur direction.
— Posez-la par terre.
Les trois soldats restants se consultèrent du regard. Deux d’entre eux lâchèrent les pieds de Soromé et sortirent leurs haches de guerre.
Ils attaquèrent au même moment. Naími sauta de côté pour éviter la lame du premier, s’empara du manche de la hache du deuxième et le tira vers l’avant. Elle profita de sa perte d’équilibre pour lui enfoncer la dague entre l’épaule et le cou, lui vola sa hache et la lança dans la direction de l’autre. La lame se ficha dans son torse.
Naími le regarda s’affaisser à genoux, cherchant son souffle. Elle reprit sa dague et l’essuya sur l’uniforme du soldat. Celui-ci avait plaqué une main sur sa plaie pour retenir son sang et tressaillait sur la poussière.
Naími se tourna vers le dernier d’entre eux. Il brandissait une épée sous la gorge de Soromé. Celle-ci se débattait encore.
— Arrière ! lança le garde. Laisse-moi partir ou je la tue !
— Majesté, cessez de bouger, ordonna Naími.
Celle-ci n’écouta ni l’un ni l’autre et continua de donner des coups de pied dans les airs. Elle atteignit le genou du soldat, qui fléchit un court instant. Soromé échappa à son emprise. Un instant plus tard, la dague de Naími était enfoncée dans le ventre du garde.
Soromé fit trois pas avant de s’arrêter et de se retourner. Naími récupérait sa dague et la fixait. La lueur des flammes éclairait ses yeux sévères, le sang sur ses habits, le métal de la lame. Plus loin, presque à la limite de l’ombre, l’enfant au visage tacheté était recroquevillé sur lui-même, encore attaché et bâillonné, le visage couvert de larmes.
Soromé revint vers Naími et leva lentement les mains en signe de paix. Celle-ci la suivit du regard, alors qu’elle s’approchait de l’enfant.
— Tout va bien, murmura Soromé. Les soldats ne peuvent plus rien contre toi.
L’enfant jeta un regard effrayé à la ronde et sembla se calmer. Soromé enleva doucement le bâillon et plaça une main réconfortante sur les cheveux du garçon.
— Du calme, je vais détacher tes liens. Quel est ton nom ?
Il la regarda en silence. Ses yeux pâles et effrayés pleuraient encore.
— D’accord, tu n’as pas à me le dire. Tes liens sont trop serrés, je devrai les couper.
Elle se retourna vers Naími, qui les observait en silence. La princesse tendit la main avec un brin d’hésitation. Quelques instants de silence s’écoulèrent, avant que Naími ne lui présente le manche de son arme.
Une fois la nomade éloignée de nouveau, Soromé coupa les liens et aida l’enfant à se relever. Il s’accrocha à ses robes et refusa de lâcher prise.
— D’accord, tu peux me suivre, murmura-t-elle. On te trouvera quelque chose à manger au Palais, si on s’y rend un jour.
Elle marcha avec hésitation jusqu’à Naími, qui donnait des claques au visage du premier garde, celui qui n’avait été qu’assommé par une pierre. Il s’éveilla et tenta de se sauver, mais Naími le plaqua au sol, lui enfonça le visage dans la poussière et lui attacha les poignets derrière le dos.
— Venez, Majesté, nous avons perdu assez de temps dans cette ville.
— Vas-tu m’attacher de nouveau ?
— Allez-vous vous enfuir ?
Un moment de silence s’écoula, pendant lequel elles se mesurèrent du regard. Soromé secoua la tête, épuisée, et la suivit.
L’enfant s’accrochait obstinément à ses robes. Ils retrouvèrent leurs dromadaires quelques rues plus loin, au grand soulagement du soldat Ukami.
Naími attacha le captif à plat ventre sur la bosse de son dromadaire, comme elle l’avait fait avec Soromé, et ouvrit la marche. Les murs du Palais étaient visibles entre les maisons silencieuses.

La mort du roi avait été annoncée officiellement au milieu de l’après-midi. La salle du trône se remplit jusqu’à déborder sur les marches de l’esplanade et, bientôt, le peuple en deuil emplit la grande place du Palais. Le soir tomba et des milliers de torches, de bougies et de lampes furent allumées en silence. Les portes de la grande salle furent maintenues ouvertes pour que la foule à l’extérieur puisse voir la statue du dieu faucon.
Séti, Kamilah et Damon se tenaient près du trône vide. Les marches étaient couvertes des membres de la noblesse, placés selon leur ordre dans la hiérarchie.
Des trompettes rompirent le silence. Toutes les têtes se tournèrent d’un seul mouvement vers les grandes portes des murs extérieurs. Près du trône, les enfants du roi échangèrent un regard inquiet.
— C’est la mélodie annonciatrice des princesses, murmura Damon.
Séti et lui descendirent les marches d’un pas pressé. Les gardes leur emboîtèrent le pas.
Ils arrivèrent sur le seuil du Palais et virent la foule s’écarter pour laisser place à un étrange cortège, Soromé à sa tête.
Sale, décoiffée et rougie par le soleil, elle faisait peine à voir. Elle tenait un enfant par la main. Une femme tirait deux dromadaires par les rênes. L’un d’entre eux portait deux soldats, dont l’un semblait inconscient. L’autre transportait un garde ligoté.
— Envoyez chercher les médecins, ordonna Damon.
Séti s’avança vers sa sœur. Il observa les marques sur ses bras et son cou, le sang et la poussière sur son visage.
— Soromé ? demanda-t-il. Que s’est-il passé, par tous les dieux ?
— Mon convoi a été attaqué sur la route qui menait au temple, dit-elle d’une voix tremblante. Plusieurs sont morts, d’autres ont été capturés. Dont Micha. Frère, fais envoyer des troupes pour la ramener, je t’en prie.
Une fois son but atteint, elle perdit toutes ses énergies et chancela.
L’enfant accroché à ses jupes tenta de soutenir son poids. Damon la prit dans ses bras et appuya sa tête contre son épaule. Le petit refusa de lâcher prise.
— Emmène-la à ses appartements et vois si tu peux obtenir des réponses, murmura Séti, avant de revenir dans la salle du trône.
Damon acquiesça. Il parcourut le reste de l’équipage du regard. Alors que les membres de la garde royale étaient emmenés vers l’aile des médecins et que les soldats du Palais s’occupaient du prisonnier, la nomade s’approchait d’eux. Elle s’inclina.
— Mes hommages, messire, je voudrais…
— Pas ici. Suivez-moi.
Il prit une porte latérale pour éviter la curiosité de la foule. Une fois arrivé dans des couloirs plus déserts, Damon se tourna vers la nomade.
— Qui es-tu et que faisais-tu en compagnie de la princesse ?
— Je m’appelle Naími. Je suis venue depuis les régions minières par-delà la mer de l’Est, à la demande des dieux. Ils m’ont ordonné, en rêve, de trouver la fille du roi d’Égypte et de lui porter secours.
— À la demande des dieux, répéta Damon avec scepticisme. Serais-tu un Oracle ?
— Si messire veut utiliser ce mot.
— Raconte-moi la suite, dit-il en ajustant le poids de Soromé. En mots brefs, je te prie.
Naími relata les événements de la journée, dans la plus grande honnêteté. Elle avoua avoir restreint la princesse sur le dos d’un dromadaire, l’avoir perdue en ville et avoir tué quatre gardes de la milice.
À la fin de son récit, Damon la regardait avec incrédulité.
— Le garde que j’ai laissé en vie est le chef de leur patrouille, continua-t-elle. Ils avaient l’intention de vendre Sa Majesté la princesse en esclavage. Une fois qu’ils eurent réalisé qu’elle était de naissance noble, ils s’apprêtaient à la tuer.
— Nous nous occuperons de lui, promit Damon. Bien, nous interrogerons les soldats qui vous accompagnaient, ainsi que la princesse, une fois remise de sa journée. Le prince Séti sera mis au courant de tes actions envers sa sœur. Il décidera de ton sort.
Il trouva un garde du Palais et lui indiqua de conduire Naími dans une chambre et de la garder sous surveillance.
Damon atteignit enfin les appartements de la princesse. Il déposa Soromé sur le lit et se tourna vers l’enfant. Celui-ci les avait suivis en silence et se tenait au pied du lit. Damon lui demanda par deux fois de sortir, sans obtenir de réponse. Il le prit par la main et le tira vers la porte.
L’enfant se mit aussitôt à crier. Damon le fit sortir de la chambre et ferma derrière lui.
Soromé n’avait même pas réagi.
Il traversa la salle de séjour en quelques enjambées et poussa l’enfant dans la chambre des serviteurs, avant de refermer la porte. Il ne se laissa pas émouvoir par les pleurs du petit, car d’autres choses avaient priorité.

Les premières lueurs de l’aube éclairaient les appartements du prince. Damon terminait une coupe de vin en donnant son rapport. Il avait interrogé le soldat Ukami, ainsi que Pa-Heb, qui était revenu à lui.
— Le soldat de la milice qui a menacé Soromé est déjà enfermé, mais pour ce qui est de la nomade, elle est dans une chambre, sous surveillance, en attente de vos ordres.
Séti et Kamilah échangèrent un regard. L’aînée fit un geste gracieux, laissant son frère prendre la parole.
— La situation est délicate, admit-il. Elle a ramené Soromé, lui a sauvé la vie à deux reprises, mais a porté atteinte à sa dignité en l’attachant de la sorte. C’est un crime grave. Ton avis, Damon ?
— Je vais être honnête, si Soromé avait tenté de s’échapper dans cette situation, je l’aurais traînée par les pattes sur toutes les collines du désert. Cette Naími est brutale, mais efficace.
— On ne peut néanmoins permettre de telles attitudes envers les enfants royaux, continua Séti. Kamilah ?
Celle-ci réfléchit un instant, avant de tourner son regard impassible vers eux.
— Je propose de lui donner des titres de noblesse, dit-elle en buvant une gorgée de vin.
Séti se massa les tempes, une migraine naissant à ces mots.
— Explique, exigea-t-il.
— Elle prétend avoir vu l’avenir en rêve. Que cela soit vrai ou non, la rumeur parcourt déjà le Palais. Il y a trois générations que la famille royale n’a pas eu d’Oracles à ses côtés. Donne-lui le poste, mets-la à l’épreuve, satisfais les plus crédules de tes sujets. Récompense ses services par de nombreux cadeaux, tourne les regards vers elle et obtient la paix durant la transition du pouvoir.
— Cela me paraît généreux de ta part, chère sœur.
— Cesse de me voir en ennemie, je ne veux que le bien du peuple.
— N’est-ce pas dangereux de placer une étrangère parmi la noblesse du Palais ? s’enquit Damon. Nous ne connaissons rien d’elle.
— Nous la mettrons à la vue, continua Kamilah. La dame de compagnie de Soromé ne reviendra probablement pas. Il s’agissait de la seule personne qui avait la moindre influence sur elle. Cette Oracle Naími, en contrepartie, n’a pas hésité à la ramener de force. Nous pouvons juger ses méthodes, mais la vérité est que notre sœur dort présentement en sûreté dans sa chambre, alors que le reste du convoi a été exterminé.
— Tu veux en faire la nouvelle dame de compagnie ? demanda Séti, interloqué. Elle a tué quatre hommes !
— Comme n’importe quel soldat de sa garde rapprochée l’aurait fait en de telles circonstances.
— Soromé risque d’être furieuse, nota Damon.
— Elles se tiendront occupées mutuellement, conclut Kamilah d’un ton sans réplique.
Séti réfléchit un instant et finit par capituler.
— Nous augmenterons sa garde, comme nous l’avions prévu. La nuit, ses portes et celles de ses serviteurs seront verrouillées. Naími aura ses propres appartements, à l’extérieur de l’aile royale. Ses contacts avec Soromé seront limités, et sous surveillance.
Kamilah hocha la tête, satisfaite. Damon, quant à lui, serra la mâchoire. Il ne pouvait contredire les deux enfants royaux une fois leur décision prise.

Naími avait été amenée dans une chambre exiguë, qui ne contenait pour seuls objets qu’un lit de bois, une bassine d’eau et un pot de chambre. Elle s’était assise sur le sol, ses jambes repliées en position de scribe, et tentait de méditer.
Anubis se trouvait sur le lit, les bras derrière la tête, les chevilles croisées.
— Je dois admettre que je suis impressionné, dit-il en hochant la tête. Te voilà au Palais royal ! D’accord, nous ne savons toujours pas s’ils vont t’exécuter au petit matin, mais…
— Laisse-moi me concentrer.
— Tiens, tu n’as plus peur de moi ? s’étonna-t-il. C’est rafraîchissant.
— Tu aurais pu t’interposer à n’importe quel instant. Je suis prête à croire que tu désires la réussite de ma mission.
— Mission que tu risques de faire échouer si tu prends d’aussi grands risques. Quelle idée, aussi, de tuer des soldats de la ville ! Et de malmener la princesse ! Ce sont des plans pour être décapitée !
À ce moment, la porte s’ouvrit et un serviteur s’inclina profondément.
— Dame Naími ? Pardonnez le délai. Sa Majesté le prince nous demande de vous conduire à vos appartements.
Elle se releva et lança un sourire satisfait au chacal. Celui-ci lui répondit par un signe de tête respectueux.

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