Innocence
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Description

L’humanité a colonisé l’ensemble du système solaire. Elle est désormais mûre pour repousser les limites de l’exploration. La confédération terrienne prépare depuis plusieurs décennies une expédition historique. A bord d’un vaisseau gigantesque, 25 000 personnes se lancent dans cette aventure. 25 000 personnes triées sur le volet et prêtes à consacrer leur vie à la science. Ce voyage sera-t-il sans retour ? Vont-ils découvrir des planètes habitables ? Des extraterrestres peuplent-ils le reste de la galaxie ? Orphelin, encore jeune, Natren est prêt à abandonner sa vie confortable sur Terre pour relever ce défi. Il a choisi de s’engager dans cette expédition et de mettre ses compétences au service de l’humanité. Il sait qu’ils mettront trois longues années pour atteindre l’étoile la plus proche. Première étape d’un périple dont la fin n’est pas programmée. Mais après le départ, il va réaliser que tout ne tourne pas rond sur ce vaisseau...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 juin 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782956095200
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Poussières d’Humains

Tome 1

Innocence
ISBN : 978-2-9560952-0-0

© Luc Landrot, 2017

Ceci est l’édition 2018, légèrement remaniée et enrichie par rapport à celle de juin 2017
Un grand merci à ma Maman, Jonathan, Maïa, Benjamin et Yoann pour leurs lectures et relectures précoces qui m’ont permis d’améliorer ce tome 1.
Un merci à tous les autres membres de ma famille ou amis qui ont contribué indirectement à cette histoire et à l’aboutissement de sa publication.
I
L’Arche

Le soleil émergeait lentement à l’horizon de la planète Terre. Du haut du 22ème étage, la mégapole s’étendait aux pieds de Natren comme s’il en était le maître. Mais il n’était qu’une poussière parmi les trente-quatre milliards d’âmes qui peuplaient le système solaire. Une poussière au destin particulier.
Il contemplait ce spectacle depuis la large baie vitrée de son appartement, comme un enfant observant ce phénomène pour la première fois. Il sentait son cœur battre. Son dernier lever de soleil terrestre avant longtemps. Peut-être même le dernier de toute son existence. Aujourd’hui, il avait le sentiment de naître une seconde fois tellement la nouvelle vie qui s’ouvrait à lui n’avait rien en commun avec celle qu’il quittait sur Terre.  
Natren détacha son regard de l’horizon et acheva ses derniers préparatifs. Il se regarda dans le miroir, impassible. Cet homme brun, de taille ordinaire, se lançait aujourd’hui dans un périple extraordinaire : le premier voyage humain en dehors du système solaire. Après de longs mois de tests, d’entretiens, d’expériences, d’entraînements, il avait désespéré de voir ce moment arriver. Mais aujourd’hui venait enfin le grand jour. Son dernier sur la planète Terre. La reverrait-il seulement avant de trépasser ? Reviendrait-il y passer une retraite bien méritée ? Personne ne le savait. Une mort lente constituerait peut-être l’issue de ce voyage.
Il se prépara un petit déjeuner royal. Il avalait tranquillement, savourant chaque instant. Repu, il abandonna la vaisselle sale sur la table, prit son petit sac et entra dans son garage dans la pièce mitoyenne. Le Centre Fédéral de Recherches Spatiales (CFRS) s’occuperait de ranger l’appartement. CFRS qui lui avait également prêté un atmonaute, un véhicule particulier volant, pour se rendre au spatioport. Il y grimpa, dicta sa destination à l’ordinateur de bord et se laissa porter. La porte du garage s’ouvrit et le véhicule s’expulsa de la tour de 56 étages en s’élançant dans le vide. Muni de petites hélices, il rejoignit automatiquement le niveau de circulation le plus proche et s’inséra dans le flux des autres appareils volants.
Observant ses concitoyens autour de lui, Natren repensa aux personnes qu’il quittait. Il avait perdu son père et sa mère à l’âge de 14 ans dans un accident d’atmonaute. Fils unique, recueilli dans un foyer fort sympathique, il ne l’avait pourtant jamais considéré comme sa vraie famille. Il aimait beaucoup ses parents adoptifs, mais ne se sentait pas viscéralement attaché à eux. Il les aimait comme de bons amis, pas comme ses parents. Il n’avait d’ailleurs aucun véritable ami. Il ne s’était jamais senti à l’aise avec les personnes de sa génération, généralement plus préoccupées par leur quotidien et leurs loisirs que par les grands défis humains de son siècle : surpopulation, émergence de fractures profondes au sein de l’humanité dispersée dans le système solaire, tentation de concentration du pouvoir sur Terre...  
Natren entretenait peu de relations car jusque-là il avait consacré sa vie à son travail. Il avait rêvé depuis tout petit d’exercer un métier qui lui permettrait de voyager dans l’espace. Il avait tout donné pour y parvenir et avait réussi. Depuis la validation de sa formation en géologie, il travaillait pour une grande entreprise d’aérospatiale spécialisée dans l’exploitation minière des astres du système solaire. Aujourd’hui, il franchissait une étape supplémentaire dans son rêve. Une étape qu’il n’avait jamais envisagée franchir. Âgé de 27 ans, il avait le profil parfait pour la mission : jeune, expérimenté et sans attaches.
Il se dirigeait vers son avenir hors du commun. Ici, à 150 mètres au-dessus du sol, au milieu de ces personnes à l’existence ordinaire. Les 28 millions d’êtres humains qui peuplaient cette métropole, comme les habitants des milliers autres mégapoles de cette taille, ne s’intéressaient probablement pas à sa destinée, pourtant une étape historique dans l’exploration humaine. Ils seraient nombreux à suivre en direct le décollage du vaisseau l’ Arche qui aurait lieu dans quelques jours depuis la Lune. Mais Natren était persuadé qu’une fois que lui et ses 25 000 collègues sélectionnés pour cette mission auraient quitté la banlieue du soleil, l’immense majorité de l’humanité les oublierait. Loin des yeux, loin du cœur. Noyés dans le flux d’information incessant en provenance de chaque recoin du système solaire, privés de nouvelles en temps réel, ils perdraient le souvenir de cette expédition rapidement.  
Non, vraiment, il ne pourrait pas regretter de ne plus revoir toutes ces personnes. Il avait pris la bonne décision, se dit-il comme s’il cherchait encore à se convaincre après toutes ces années à y songer.
À l’approche de la zone aérospatiale de la ville, d’où les fusées décollaient en direction de l’espace, Natren se heurta à un trafic saturé, un bouchon aérien. Après 45 minutes de trajet pour parcourir la moitié de la mégalopole, il atteignit sa destination : le Centre Fédéral de Recherches Spatiales (CFRS). Son engin le déposa à l’entrée située à une trentaine de mètres au-dessus du sol, directement dans les niveaux supérieurs du bâtiment. Il se dirigea vers les quartiers dédiés à la préparation de cette expédition historique, dans des locaux sobres, sans décoration, purement fonctionnels.  
Il pénétra dans le cabinet du médecin responsable de son suivi médical et psychologique de ces derniers mois. Il l’attendait, un pad à la main.
— Bonjour docteur Magiar.
— Bonjour monsieur Fermak, répondit celui-ci en lui serrant la main.  
Natren s’installa sur le lit, prêt à être sondé par des dizaines d’appareils. Le médecin posa sa tablette et prit un ton amical.
« Vous n’êtes pas trop anxieux ? »
Comme si cette question agissait comme une révélation, Natren prit conscience qu’il ressentait une boule au ventre depuis la veille au soir. D’ailleurs, il n’avait pas très bien dormi. Pourtant, il se réjouissait que le grand jour arrive enfin.
— Pas vraiment anxieux. Enfin, je ne crois pas. Disons que c’est un mélange d’enthousiasme et d’appréhension.
— L’appréhension devrait passer après votre court séjour sur la Lune. Je sais que l’ACES n’a pas été très bavarde avec l’équipage sur l’équipement du vaisseau, mais une fois installé à l’intérieur, vous verrez que l’ Arche a été parfaitement conçu pour que vous vous y sentiez comme à la maison.
Il saisit son pad sur la table et le consulta.
« Je vais vous refaire quelques tests avant votre départ pour la Lune. »
— S’il le faut, répondit Natren sans grand enthousiasme. J’espère que ce sont les derniers.
Ces derniers mois, il avait dû se rendre au moins trois jours par semaine au centre pour y subir des centaines de tests psychologiques et d’examens médicaux. Sans compter les épreuves sportives pour éprouver sa résistance physique. Il en avait plus qu’assez d’être scruté jusqu’au plus profond de son être. Il avait hâte que tout ceci se termine.  
— À vrai dire, vous allez encore devoir supporter une batterie de tests sur la Lune, notamment sur vos réactions face à la pesanteur réduite ou accrue.
— Accrue ? demanda Natren surpris.
— Vous êtes passé à côté de cette information ? Pendant toute la durée du voyage interstellaire, vous serez soumis à une gravité correspondant à l’accélération du vaisseau.  
Natren se rappela alors que l’ Agence Confédérale d’Exploration Spatiale (ACES) lui avait déjà expliqué lors de l’une des formations préparatoires. L’accélération serait de 14 m/s2 pendant les trois années de voyage. Il allait donc endurer une gravité de 14 au lieu des 9,8 m/s2 de la Terre, 1,4 g.
— Ah oui. J’avais oublié que nous subirons une accélération constante aussi forte pendant tout le trajet. Je suis tellement habitué aux voyages interplanétaires avec gravité induite de faible intensité que je n’ai pas encore intégré ces spécificités du voyage interstellaire.
— Les conditions du voyage seront bien différentes du voyage entre planètes du système solaire. Mais vous verrez que le vaisseau est aussi bien différent des tacots qui assurent la majorité des liaisons commerciales interplanétaires. La gravité accrue sera supportable et les effets sur votre organisme devraient être mineurs.  
« Nous allons commencer par un passage dans le scanner avant de faire quelques tests de logique. »


Une fois jugé apte à s’envoler pour la Lune, Natren embarqua à bord du module de transfert. De l’intérieur, il se présentait sous la forme d’un avion assurant jadis les liaisons entre continents terrestres, avec ses rangées de sièges et ses larges hublots. La différence principale résidait dans le fait que ce module se dressait quasiment à la verticale. De solides ceintures maintenaient le passager bien ancré malgré la forte accélération qu’ils allaient subir.
Natren grimpa jusqu’au siège numéro 23 comme indiqué dans son dossier personnel de mission consultable sur son neurotab. Un neurotab servait d’assistant multifonction de poche. Chaque personne pouvait choisir d’accéder à son interface visuelle soit sous forme de lunettes, de lentilles ou de petit appareil avec écran rangé dans sa poche ou accroché à son poignet. Chaque fonction pouvait être commandée par la voix. Les différents types d’interfaces permettaient de laisser le choix aux individus, nombreux, qui pensaient qu’une lentille s’avérait trop intrusive et brouillait la distinction monde virtuel et réel.
Quelle que soit la manière de l’utiliser, le neurotab demeurait un outil indispensable pour un humain, comme un deuxième cerveau.  
Petit à petit le vaisseau se remplit d’hommes et de femmes tous choisis pour l’épopée. Au total, une trentaine d’experts de domaines variés composaient les passagers de ce module. Natren salua une personne qu’il avait déjà rencontrée lors des entretiens qu’il avait passés dans la capitale fédérale. Sensiblement plus grand que lui, d’une corpulence supérieure, il arborait des cheveux châtains et la peau blanche.
— Alors Natren, excité ? demanda-t-il en souriant.
Natren enviait sa décontraction apparente, comme si il partait en vacances sur la Lune et reviendrait quelques jours plus tard chez lui.
— Pas autant que toi Junor apparemment.
— Ce voyage va être sensationnel. On est des privilégiés Natren.
— Peut-être. Mais j’ai quand même un peu le blues de quitter notre belle planète alors qu’on ne sait même pas ce qu’on va trouver au bout du voyage. Peut-être une mort certaine.
— Oula, tu nous fais une crise d’angoisse ? Natren, on ne se connaît pas depuis très longtemps, mais si tu as été choisi pour cette mission, c’est que pas grand-chose ne te lie encore à cette planète. Ton avenir n’est plus sur Terre. Prends ça comme une occasion de recommencer tout à zéro, d’entreprendre une nouvelle vie avec des gens qui te ressemblent, qui partagent cet esprit de pionnier et d’explorateur et qui te comprennent mieux que les terriens restés ici. Peu de personnes peuvent prétendre avoir une telle opportunité d’un nouveau départ. Profites-en.
Natren prit une profonde inspiration comme pour s’éclaircir les idées et intégrer les paroles de son ami.
— Tu as raison. Je sais très bien pourquoi j’ai postulé à cette mission. Pour toutes ces raisons. J’ai juste un coup de flip, mais ça va passer.
Il força un sourire. La bienveillance de Junor le touchait. Ce dernier esquissa un mouvement pour rejoindre son siège.
— Junor ? s’exclama Natren à son ami qui s’arrêta et se retourna. Merci d’essayer de me remonter le moral.
— De rien. Tu auras sûrement des occasions de me rendre la pareille à l’avenir.
Le module mit les moteurs en marche et fila droit vers le ciel alors que le soleil s’approchait déjà du zénith. La ville sous leurs pieds, dans un premier temps immense, ne devint rapidement plus qu’une tâche grise parsemée de vert et de bleu. La fédération d’Alondir, située dans l’hémisphère nord tempéré, au littoral morcelé et aux mers nombreuses, se dévoila dans son entièreté par les hublots. Malgré l’habitude de voyager dans les airs, Natren jugeait ce spectacle toujours aussi magnifique. Il savoura cette dernière vision de son pays de naissance.


Au bout d’une quinzaine d’heures, la surface de la Lune se rapprocha lentement. Le Complexe Confédéral d’Exploration Spatial e (CCES) se dressait au milieu des multiples bâtiments. Une vraie ville à lui seul. Lieu mythique d’où étaient parties plusieurs siècles auparavant les nombreuses missions d’exploration puis de colonisation à destination des astres du système solaire. Tout Terrien connaissait le rôle qu’avait joué cette installation dans l’Histoire humaine. Une fois de plus, il rentrerait dans la légende en servant de point de départ à la première expédition habitée en dehors du système solaire.  
Depuis sa première colonisation, le satellite de la Terre et son orbite, encombrée d’installations spatiales, demeuraient territoire international de la confédération terrienne et se consacraient principalement à la recherche scientifique. Ils servaient également comme port de transit pour les nombreux voyageurs en partance ou en provenance du reste du système solaire. Planètes, satellites de géantes gazeuses, astéroïdes ou planétoïdes, pas un astre n’avait échappé à l’expansion humaine.
Doucement, le module se greffa à la station d’accueil du centre, arrimé à côté de nombreux autres. La position verticale des passagers assis dans leurs fauteuils n’était pas inconfortable grâce à la faible gravité de la Lune. Natren se détacha de son arceau de sécurité, sortit de son siège, se laissa tomber tranquillement vers le fond du module puis s’engagea dans le sas de sortie.  
Une équipe de médecins le prit immédiatement en charge et l’emmena avec quatre de ses collègues dans le secteur santé du complexe. Après trois nouvelles heures d’examens poussés, prises de sang, IRM, scanners, radiographies, Natren fut enfin libéré.  
Il se rendit au réfectoire de la zone des appartements pour dîner. À son grand désespoir, il ne rencontra ni Junor, ni aucune autre de ses connaissances récentes. Exténué, il alla se reposer dans ses quartiers. Il interrogea son neurotab. L’appareil lui indiqua le numéro verbalement et sur l’écran : « n° 3125 », puis activa la fonction itinéraire.
Dans le couloir, une voix artificielle annonça : « Prenez le couloir numéro 4 ». Natren se laissa guider. Après dix minutes de déambulation, il atteignit son appartement au troisième étage du complexe. Il s’approcha de l’ouverture et posa son doigt sur l’identificateur d’empreinte digitale. La porte glissa sur le côté dévoilant une modeste pièce.
Natren entra et dit « abaissement du lit ». Instantanément, un confortable matelas sortit du plafond et se posa en douceur à quinze centimètres du sol. Il y jeta son sac et se dirigea vers la fenêtre, fumée et blindée pour éviter l’irradiation mortelle du rayonnement cosmique. Un morceau de la Terre dépassait de l’horizon. Quelques véhicules lunaires volaient à basse altitude.


Le lendemain une musique entraînante réveilla Natren vers 9h00, heure de son continent, ce qui ne correspondait plus à rien sur la Lune, mais il fallait bien établir des repères. Un message s’afficha sur le mur en face de lui : « Rendez-vous au gymnase à 9h45 HS - Heure Standard - pour une séance de maintien physique ». Après une rapide douche et un petit déjeuner énergétique, Natren s’y rendit. Il y retrouva Junor et Garox Ysterex, également une connaissance de ces dernières semaines. Garox était ce genre de personnes aux allures un peu geek, de taille moyenne, aux cheveux bruns qui descendaient jusqu’au cou et à la peau pâle. Natren découvrit une vingtaine de nouvelles têtes originaires de tous les continents de la Terre ou d’autres astres du système.  
Au programme de la séance : haltérophilie, pompes, abdominaux, étirements, etc. Une batterie de capteurs surveillait les battements du cœur, la tension artérielle, le niveau d’oxygénation, les réactions cérébrales... Rien n’échappait aux scientifiques et entraîneurs encadrant la séance.
Après ces exercices épuisants, Garox, Junor et Natren se rendirent à la piscine du complexe. Quand ils entrèrent dans les lieux vêtus de leur maillot de bain, le spectacle les éblouit.  
D’immenses baies vitrées avec vue sur la Terre, le soleil et le reste du système solaire encadraient plusieurs bassins. Du fait de la faible gravité lunaire, les gerbes d’eau expulsées par les plongeons des nageurs dansaient plusieurs secondes en l’air dans des mouvements sensuels et artistiques avant de retomber avec grâce dans l’immensité bleue des bains. Plusieurs toboggans transparents afin de permettre à la lumière d’inonder l’édifice dessinaient des courbes majestueuses et improbables avec des inclinaisons raides. Autour du grand bassin, longeant les vitres, un corridor d’eau en mouvement, une sorte de rivière artificielle, permettait aux nageurs de se laisser porter au gré des courants. Par-ci par-là se trouvaient des jacuzzis chauffés à 40 °C ou des emplacements d’où jaillissaient des bulles d’air sous pression massant le corps. Des effluves de fleurs parfumaient l’air chaud et une petite musique de relaxation résonnait via des haut-parleurs placés au-dessus et sous l’eau. L’endroit était idéal pour se détendre ou entretenir ses performances physiques.  
Natren ne pouvait plus tenir. Il jeta sa serviette de bain sur un banc et plongea dans le grand bassin. Son saut le porta plusieurs mètres au-delà du rebord, emporté dans son élan par la faible gravité lunaire qui permettait de réaliser des figures plus acrobatiques que sur Terre. Il rejoignit d’une nage énergique la rivière artificielle, prit de la vitesse et sauta de plus d’un mètre de hauteur au-dessus de la surface, tel un dauphin dans l’océan. Cette liberté que procurait la faible pesanteur donnait entière satisfaction à Natren. Aucune piscine terrestre ne pouvait égaler ces sensations.  
Une fois bien défoulés, ils s’installèrent dans un jacuzzi. Alors qu’ils discutaient, deux jeunes femmes brunes s’avancèrent vers eux et les saluèrent. L’une d’elles, typée indienne avec une longue chevelure d’une grande finesse, les dévisagea à leur arrivée. L’autre, aux yeux bridés, les cheveux plus courts et la peau basanée mais plus pâle que la première, semblait consulter son neurotab via une lentille. Natren se souvenait les avoir vues au cours de gymnastique. Comment aurait-il pu oublier ces deux plaisants visages ?
Il se redressa légèrement alors que les deux femmes pénétraient dans l’eau.
— On ne s’est pas déjà vus ? demanda Junor.
— Si, répondit la première, il y a une heure à la salle de gym. On est dans le même groupe d’entraînement.
— Il faut croire que ma mémoire me joue des tours. J’espère qu’on ne va pas me recaler pour la mission à cause de ça, plaisanta-Junor en faisant sourire son entourage.  
« Je m’appelle Junor. Et voici Garox et Natren. » ajouta-t-il en désignant ses camarades.
— Essendra.
— Coraline. Enchantée, dit-elle en s’adossant sur le rebord du bain dans une position de relaxation.
— Tu fais quoi sur cette mission Essendra ? demanda Natren qui ne parvenait pas à détacher son regard de l’inconnue.
— Je suis ethnologue. Je vais travailler dans la division Comportement Social de la section d’ Exoethnologie .
— Ah ! Tu vas donc analyser les formes de vie qu’on trouvera sur les mondes qu’on va visiter. C’est cool ça !
— Oui, mais seulement si on trouve de la vie intelligente. Si on en trouve, j’aiderai la division qui s’occupe de la communication à décoder leur langage. J’espère vraiment qu’on en trouvera ! ajouta-t-elle avec un grand sourire comme si la perspective d’absence de vie extraterrestre ne l’effleurait pas.
— Tu sais parler plusieurs dialectes ou langues anciennes ?
— Oui, j’ai appris une dizaine de langues mortes d’anciennes civilisations. Elles ne me seront d’aucun secours en tant que telles mais elles m’aideront à appréhender les différentes logiques de langage qu’il peut exister dans l’univers. Je sais aussi reconnaître facilement les accents pratiqués dans tout le système solaire. Mais pas sûr que ça me serve beaucoup à des années-lumière d’ici...
Pendant qu’elle parlait, Junor semblait plus préoccupé par les bulles qu’il créait dans l’eau avec sa bouche que par la conversation.
— Je suis aussi membre du département d’ Exobiologie , déclara Garox qui suivait attentivement la discussion. Je serai dans la section Faune et Flore extraterrestre .
— Ah ? Bien ! répondit Essendra. Faune ou flore ?
—  Flore Macro pour être exact. Tout être vivant végétal qui dépasse un centimètre ce sera à ma division de l’étudier.
— Et toi Coraline, tu feras quoi ? demanda soudainement Junor, émergeant de son obsession précédente pour les bulles.
— Moi je suis d’un tout autre domaine. Je répare les véhicules militaires et notamment les chasseurs, astronefs et drones de combat. Tout ce qui vole en fait.
— Ah ouais, sérieux ? Tu es militaire du coup ?
— Non, pas exactement. Je suis technicienne civile. Je n’ai pas le statut de « soldat », c’est pour ça que je ne suis pas dans les quartiers militaires du CCES actuellement. Mais j’appartiens à une section de l’armée et je réponds à une hiérarchie martiale. Je suis aussi habilitée à piloter les chasseurs en tant que pilote de réserve. Au cas où on en manquerait à l’avenir.
— Ok ! s’exclama Junor en écarquillant les yeux. Tu as appris sur simulateur ou en conditions réelles ?
— En conditions réelles.  
— Et ben, je pensais pas rencontrer une pilote de chasse ici. Ça me plairait de tester ce genre d’engin. Tirer sur quelques ennemis.
— Mais je n’ai fait que des entraînements, je n’ai jamais participé à des missions de lutte contre la piraterie ou contre des groupes rebelles du système solaire.  
« Et toi ? Junor c’est bien ça ? »
— Moi je suis au laboratoire de Recherche d’Itinéraire . Avec mon équipe, on va définir le carnet de route du vaisseau au fur et à mesure de notre voyage, c’est à dire faire la synthèse des étoiles qui sont des options pour une prochaine destination, dire par où il faut qu’on passe, quelle trajectoire, quels réglages, tout ça... Ensuite, on fait nos propositions au Conseil de Commandement du vaisseau qui nous dit « ok on y va comme ça » ou alors « c’est de la merde, vous me trouvez un autre itinéraire ».  
Coraline sourit brièvement.
— J’espère que tu feras de bonnes suggestions et qu’on découvrira ce qu’on est venus chercher rapidement. Et toi Natren ?
— Je suis dans le même département que Junor, celui de la Géographie Spatiale .  
— Sauf que lui va juste analyser de la poussière d’exoplanète, l’interrompit Junor sur un ton sarcastique. 
— Moque-toi, répliqua Natren, mais sans moi, tu serais incapable de savoir quelle planète est intéressante à visiter et donc vers quelle étoile il faut qu’on se dirige.
— Parce que tu feras quoi exactement ? demanda Essendra.
— Mon domaine d’expertise c’est la géologie. J’étudierai les caractéristiques des exoplanètes, notamment si elles sont habitables, ont une activité sismique, un sol riche en matières premières, etc.
— Et ben, on a tous des fonctions bien différentes, s’exclama Essendra. C’est cool de voir qu’ils ont mélangé les gens. Je n’aurais pas aimé être entouré uniquement d’exobiologistes.

Plusieurs jours passèrent sur la Lune, tous se ressemblant : tests, sport, piscine, sommeil. De temps en temps, Junor, Garox et Natren avaient le temps d’aller se balader en scaphandre à l’extérieur. Parfois, Essendra et Coraline les accompagnaient à la fin d’un entraînement. Natren commençait à vraiment apprécier la compagnie de ses nouveaux amis. Ils ne se connaissaient que depuis une semaine mais comme ils effectuaient la plupart des activités ensemble, ils avaient l’impression de se connaître depuis des semaines. Le départ de l’expédition approchait à grands pas et c’était rassurant pour chacun de savoir qu’il ne s’embarquait pas seul dans cette aventure sans fin programmée.  


Le matin du grand jour, Natren rassembla dans sa chambre le peu d’affaires personnelles qu’il avait emporté avec lui. L’ Agence Confédérale d’Exploration Spatiale (ACES) lui fournirait l’essentiel dont il aurait besoin à bord. Ses objets étaient symboliques : des photos papier de ses parents biologiques et de sa famille d’adoption, un T-shirt souvenir des gorges du Gyrduin, magnifique site naturel sur Titan que Natren appréciait particulièrement et un bracelet de fabrication traditionnelle que lui avait offert un sage lors de l’un de ses voyages. Il avait également un de ses livres préférés en version papier. Une véritable relique offerte par son père avant sa mort.
  L’embarquement de l’équipage avait débuté trois jours auparavant. Depuis près d’une semaine, des centaines d’astronefs acheminaient depuis les quatre coins du complexe confédéral vers l’ Arche , nuit et jour, personnel et matériel à charger dans les soutes.  
Natren embarqua dans une navette à destination du gigantesque vaisseau qui les emmènerait là où aucun autre être humain n’était encore allé. Autour, des inconnus rejoignaient comme lui l’aire de décollage.  
Après trente minutes de vol, Natren aperçut sa silhouette dans la faible lueur du soleil, baignant dans une grande obscurité. De multiples éclairages à diodes illuminaient la coque de l’appareil. De puissants projecteurs disposés au sol tout autour complétaient le dispositif pour faciliter la retransmission télévisée. De nombreuses équipes de médias étaient présentes depuis plusieurs jours pour retransmettre l’évènement aux dizaines de milliards d’êtres humains du système.
Le vaisseau avait été assemblé ici même, au fond d’un immense cratère lunaire, à l’abri des poussières et du rayonnement cosmique sous une fine coque en polymère en attendant qu’il devienne pleinement opérationnel. Construit à partir d’une centaine de modules préfabriqués à cinq endroits différents – sur Terre, la Lune, Titan et Mars – puis acheminés par cargo spécial ou tractés pour les plus volumineux, quinze ans et 40 000 personnes avaient été nécessaires pour concevoir ce colosse de titane, de verre et de matériaux composites. La fabrication et le transport des modules jusqu’à la Lune s’étaient étalés sur dix ans avant de passer une année complète pour assembler le tout et établir tous les raccords. L’aménagement intérieur et l’approvisionnement avaient nécessité encore presque deux ans de plus. Enfin, les essais des systèmes, y compris le vol spatial, avaient pris deux ans supplémentaires.  
Au total, la réalisation de ce projet titanesque avait duré une trentaine d’années de bout en bout. Une génération pour atteindre ce résultat.  
Natren regarda sur son neurotab ce que racontaient les reportages. Une femme à bord d’un astronef commentait le départ.
« C’est un vaisseau monstre de 870 mètres de long, large de 120 mètres et haut de 170 mètres qui se trouve derrière moi. Il atteint même jusqu’à 225 mètres au niveau de la salle de pilotage. Il bat tous les records. C’est un titan même parmi les vaisseaux cargos. Plus de 20 millions de mètres cubes soient plus de 80 gros cargos maritimes terrestres mis à disposition de l’avenir de l’humanité. »
« Karenne, dispose-t-on actuellement de beaucoup d’informations sur le système de Proxima ? » demanda le présentateur depuis un studio.
« Et bien, non. Nous en savons très peu. Les certitudes que les scientifiques ont acquises ont été obtenues uniquement par l’observation depuis le système solaire sur plusieurs siècles, ce qui a limité leurs découvertes. Toutes les sondes envoyées jusque-là se sont soit perdues en chemin, soit sont entrées en défaillance à proximité de Proxima et n’ont jamais pu nous transmettre la moindre donnée. »
« C’est donc le grand saut dans l’inconnu pour l’équipage. Justement, parlez-nous d’eux Karenne. Comment vont-ils vivre à bord ? »
« Les ingénieurs de l’ Arche ont prévu vingt-cinq mille appartements privés de 42 m² chacun. Chaque membre de l’expédition aura donc son logement particulier, ce qui lui permettra d’avoir des moments intimes en dehors de la communauté malgré la promiscuité des lieux. La moitié de ces cabines dispose de hublots extérieurs,… »
Des images virtuelles montraient à l’écran la disposition des appartements.
« … l’autre moitié a vue sur une cour intérieure et ne sera donc pas en reste. La plupart des équipements du quotidien seront en revanche partagés. C’est le cas par exemple des… »
Natren éteignit son appareil. Tout était fin prêt. Seul l’équipage au complet manquait encore à l’appel. Vingt-cinq mille humains s’étaient engagés : des scientifiques, des militaires, des techniciens, des ingénieurs, des médecins, des botanistes, des cuisiniers, des diplomates... Toutes ces personnes issues d’horizons professionnels variés allaient cohabiter pendant des années dans ce vaisseau-cité hors du commun. Une ville entière, un monde, allait s’envoler pour perpétuer l’héritage de l’espèce : explorer toujours plus loin et repousser sans cesse les limites de l’humanité. Ces hommes et ces femmes avaient dépassé leurs craintes et leur nostalgie de quitter leur monde pour faire avancer l’espèce humaine. C’était le plus beau don qu’ils pouvaient offrir à tous leurs semblables. Peut-être ne reverraient-ils jamais leur planète d’origine, peut-être leur mission à la recherche d’autres mondes habitables et habités était-elle vaine, mais peu importe, l’espoir était là. Rien que le symbole de l’unité de l’humanité entière réunie autour de ce projet valait qu’on se soit donné du mal.
Natren se rapprochait de ce monstrueux bijou de technologie. La navette ralentit à l’approche de la coque de l’ Arche , entra dans l’un des hangars au niveau inférieur et se posa en douceur. Tous les passagers descendirent équipés d’un scaphandre souple puis l’engin repartit, rejoignant le ballet incessant de ces centaines de véhicules aériens.
Autour de Natren, des centaines de personnes arrivaient sans cesse, certaines paraissant enthousiastes et curieuses, d’autres plus résignées ou nostalgiques. Tous se dirigeaient vers une grande porte dans le fond du hangar, qui faisait office de sas pour pénétrer dans l’air conditionné du vaisseau.  
Natren regarda quelques secondes le spectacle qu’offrait le ballet de navettes visibles à travers l’ouverture, puis il s’inséra dans le flot humain, passa le sas de décompression et franchit le seuil de la zone pressurisée. Il retira son casque et marcha dans un large couloir où débouchaient les différents hangars dans un flux encore plus important de personnes. Des flèches vertes lumineuses sur les murs indiquaient la direction à suivre vers les quartiers habitables. Après quelques dizaines de mètres, il pénétra dans un hall modeste d’où partaient des ascenseurs vers les niveaux supérieurs. Certains ne s’arrêtaient qu’aux étages impairs, d’autres aux étages pairs, et d’autres enfin, les plus rapides et les plus gros, seulement tous les cinq étages. En face, se trouvaient des petits escaliers pour monter à pied. Natren s’était déjà vu attribuer un numéro d’appartement, le 28 486, au 28ème niveau, du côté tribord du vaisseau. Il activa la fonction itinéraire dans son neurotab qui avait en mémoire le plan entier du vaisseau, hors parties confidentielles, et son appareil lui calcula le chemin le plus court pour s’y rendre.  
Après une série de tapis roulants, ascenseurs, escaliers et couloirs qui lui prirent près de quinze minutes à parcourir, son neurotab sonna. Il s’arrêta, regarda le numéro de la porte à droite devant laquelle il se trouvait : « 28 486 ». C’était la bonne.  
Il passa son doigt dans l’endroit prévu à cet effet et la porte coulissa laissant apparaître un couloir étroit. Il s’avança et ouvrit les portes sur sa droite une à une.  
La première donnait sur un petit bureau. Natren se demandait bien quelle utilisation il pourrait avoir de cette pièce. Il n’avait presque aucune affaire à stocker et travaillerait au laboratoire. Le vaisseau était-il si grand qu’on se fichait de gaspiller un tel espace dans chacune des 25 000 cabines ?  
La seconde porte menait à la chambre, d’une taille moyenne avec un grand lit et des portes communiquant de chaque côté respectivement vers le bureau et la pièce suivante. Celle-ci était une petite salle de bain avec douche vaporisante, lavabo et quelques accessoires nécessaires à l’hygiène quotidienne. Dans un placard, il trouva des vêtements de rechange adaptés à ses goûts. Certains équipements comme les machines à laver étaient communs à plusieurs appartements et se trouvaient à intervalle régulier à chaque étage.  
Enfin, la pièce à vivre constituait la dernière salle : coin cuisine réduit au strict minimum car la plupart des repas se prenaient dans les restaurants du vaisseau et bar ouvert sur un petit salon équipé de fauteuils, d’un canapé, d’une table basse et d’un mur-écran. Un large hublot offrait une vue dégagée sur l’espace. Plusieurs décennies de recherches avaient permis de concevoir ces cinq épaisseurs de vitres capables de résister au vide sidéral, à n’importe quel choc et de protéger des rayons cosmiques mortels. Un champ de force extérieur parachevait la protection.  
Chaque pièce de son appartement pouvait se doter d’une ambiance lumineuse et sonore changeante selon son humeur, commandée automatiquement par l’ordinateur de bord ou manuellement par la voix. À cette heure-ci, l’intelligence artificielle avait choisi une ambiance tamisée et un bruissement de vent dans les feuilles d’un arbre. Ce n’était pas pour déplaire à Natren.
Il déposa son sac au sol et se laissa tomber dans le confortables canapé. Il contempla le spectacle qui s’offrait à lui au-dehors. Le ballet des navettes continuait. De nombreux drones de médias se faisaient les témoins de cette agitation. Au second plan, les étoiles brillaient d’un éclat sans pareil.  
Il ne sentait plus ses entrailles, comme si son corps s’était vidé. Cette sensation de quitter à jamais des endroits familiers, toutes ces personnes qu’il avait rencontrées au cours de sa vie et qu’il ne reverrait probablement plus jamais. Sa famille adoptive qu’il laissait. Ah ! Comme il les aimait au fond. Ses yeux s’humidifièrent à cette pensée. La nostalgie du passé, qui n’avait pas toujours été facile, mais qui avait aussi laissé de si bons souvenirs, l’envahissait. Tout s’était déroulé ici, sur Terre. Qu’est-ce qu’on y était bien finalement sur ce monde surpeuplé mais si beau ? Qu’est-ce qu’on était bien parmi les siens…  
« Ça suffit ! » se dit-il, « ce n’est pas le moment de se laisser aller. »
Il alluma son écran mural et l’ Arche apparut immédiatement à l’image. Au premier plan, la reporter en combinaison spatiale commentait l’évènement depuis le sol lunaire.
« De nombreux membres d’équipage du vaisseau sont encore en train d’arriver par les navettes que vous apercevez derrière moi, alors que la conférence précédent le départ qui aura lieu dans l’immense hémicycle situé au centre du bâtiment doit commencer à 15h heure standard »
Natren regarda sa montre : 12h30. Cela lui laissait le temps d’aller manger un morceau avant de s’y rendre. Tout valait mieux que la solitude de son salon dans ce moment particulier.
« Nous retransmettrons bien sûr cet évènement en direct », continua la journaliste.
Il ne prêta pas attention à la suite. Il commanda à son neurotab d’appeler Junor et ils convinrent d’un rendez-vous devant un restaurant choisi au hasard parmi la vingtaine proposée. Natren réserva deux places pour déjeuner avec le même appareil puis quitta son appartement pour rejoindre l’ascenseur le plus proche.  
Les couloirs grouillaient encore de personnes en quête de leurs quartiers. Il arriva au niveau 45, à la limite entre les zones jeux (casino, arcade) et boutiques/magasins. Il activa vocalement la vision « lentille » de son neurotab et se laissa guider vers l’avant du vaisseau. L’endroit était agréable, aéré, bien éclairé par des lumières certes artificielles mais recréant à la perfection celle du soleil dans un parc de sa ville un après-midi de printemps. Les derniers étages bordés de balcons au-dessus de lui dominaient l’espace dans lequel il se trouvait.  
Il emprunta un tapis roulant et glissa en admirant le décor. Il vit en hauteur au travers des vitres de petits et grands salons confortables où boire un coup, manger un casse-croûte, lire, se reposer, discuter avec des amis ou quoi que ce soit d’autre. À sa hauteur, on pouvait apercevoir des salles de sport richement équipées.  
Il prit les escalators et passa du niveau 45 au niveau 48 puis continua son avancée vers la proue en traversant une galerie de restaurants aux cuisines variées. Au fond, il débarqua sur un balcon dominant un espace agréable de verdure avec des fontaines et, plus loin, les installations aquatiques. Au dernier plan, une grande baie vitrée offrait une vue imprenable sur l’horizon lunaire.  
Il se trouvait dans la proue.  
La tête de Natren était sur le point d’exploser par tant de découvertes surréalistes. Ce vaisseau avait une conception bien éloignée de celle des appareils des compagnies d’aérospatiale qui assuraient les liaisons régulières entre les planètes du système solaire. Son cerveau avait besoin de se reposer pour tout emmagasiner et se faire à l’idée que ce vaisseau serait sa « prison dorée » pour quelques années.
Plongé dans ses pensées, quelqu’un lui tapa sur l’épaule. Junor venait de le sortir de sa torpeur.
— Alors, impressionné ? demanda-t-il.
— Pas toi ?
— Oh que si ! Cet endroit est juste ouf. C’est au-delà de tout ce que j’imaginais !  
« Mais bon, allons manger, je crève de faim. On aura tout le temps de s’émerveiller plus tard. »
Ils s’installèrent à la terrasse que Natren avait réservée et commandèrent, pendant qu’ils en avaient encore l’occasion, des plats qu’ils n’auraient plus par la suite ou si rarement.
— J’ai vu en venant un énorme réfectoire dans les niveaux inférieurs, déclara Junor. Visiblement on peut y prendre de la nourriture à emporter ou manger sur place. Mais c’est bien moins classe qu’ici.  
— Ah je me disais aussi que les 25 000 membres d’équipage ne pouvaient pas tous tenir dans ces restaurants typiques.  
— Oui, ça aurait été étonnant. Ils sont spacieux, mais ça ne suffirait pas à nourrir tout le monde trois fois par jour. Et puis, bénéficier d’une telle nourriture de qualité tous les jours, c’était improbable.
— Pourquoi ? Celle proposée dans le réfectoire principal n’a pas l’air bonne ?  
— Si, ça allait, mais c’est menu unique et je pense pas que ce sera jamais aussi raffiné ou recherché que ce qu’on peut commander à cet étage.
On leur apporta leur bière fraîche en attendant l’entrée.
— Alors pressé de t’envoler ? demanda Junor tout excité en prenant sa chope.  
« Hmm, cette bière est délicieuse. »
— Surtout pressé d’en savoir plus sur notre destinée.  
— Tu veux parler de la conférence de cet après-midi ?
— Entre autres, répondit Natren d’un air distrait en buvant sa bière. J’espère en tous cas obtenir des réponses à certaines questions.
— Lesquelles par exemple ?
— La durée exacte du voyage déjà, au moins jusqu’à Proxima je veux dire. Je sais que ce sera à peu près trois ans, mais je trouve ça trop vague. Ils doivent bien avoir une idée plus précise. La trajectoire est connue.  
« Ensuite, en savoir un peu plus sur les mécanismes qui vont nous permettre de survivre pendant des mois dans un espace confiné projeté à une vitesse proche de celle de la lumière dans le vide intersidéral. C’est pas rien quand même vingt-cinq mille personnes à gérer. Pourquoi autant de monde pour une “simple” mission d’exploration d’ailleurs ? Ces derniers mois, je trouve que notre préparation s’est davantage contentée de nous tester dans tous les sens plutôt que de nous apporter des réponses précises. »
— Pour la durée, je peux déjà te le dire. Suffisait de demander. Il nous faudra exactement 33 mois pour atteindre Proxima. Quant au nombre de personnes à bord, plus on est nombreux, plus on est inventifs en cas d’imprévu, plus il y aura de survivants en cas de catastrophes, moins on sent l’isolement. Il y a un tas de raisons.
— Certes, je ne m’en plains pas du tout, ça rendra la nostalgie de la Terre plus facile à supporter. Mais j’aimerais comprendre quand même.
— Je ne pense pas qu’on aura toutes ces réponses. Du moins, pas toutes cet après-midi. La conférence ne va pas durer des heures. C’est juste un truc pour marquer le coup et donner du grain à moudre aux médias et aux milliards d’êtres humains qui nous regardent. Entretenir l’engouement populaire une dernière fois, avant qu’on nous oublie !
— Mouais. J’ai pas ressenti un si grand engouement populaire dans mon entourage. C’est prévu pour durer combien de temps ces speechs ?
— Je pense pas plus d’une heure et demie au maximum, histoire de présenter rapidement l’expédition au monde entier une dernière fois, mais pas trop long pour maintenir l’attention des gens devant leur écran jusqu’au départ.
« C’est vrai, les gens autour de toi n’étaient pas emballés par la mission ? C’est peut-être que tu vas leur manquer. Ça altérait leur jugement. »
Une serveuse leur apporta leur entrée, une délicieuse sole grillée.
— Merci, lui répondit Natren. J’en doute. Peut-être que c’était le cas pour mes parents adoptifs, mais pour ceux que j’appelais mes « amis », je pense juste que tout ce qui sort de leur quotidien et de leur petite vie matérialiste ne les intéresse pas.  
« Tes parents sont toujours en vie toi ? »
— Ma mère est décédée il y a trois ans quand j’avais 25 ans, de multiples infections. Elle n’avait plus la forme depuis longtemps. Et j’ai perdu mon père très jeune. Il était dans la marine spatiale marchande. Un jour, il a disparu avec tout le reste de l’équipage dans un trajet entre la banlieue de Neptune et la Terre sans qu’on sache jamais ce qu’il s’était passé.
Junor repensa à son père. À partir du moment où il n’avait eu plus que sa mère pour l’élever, il avait regardé l’espace avec beaucoup de curiosité et avait toujours eu le souhait intérieur de retrouver son paternel qui n’était peut-être pas mort. C’est là qu’il avait pris la décision d’étudier dans le domaine de la géographie spatiale afin de percer tous les mystères qu’avait toujours inspirés en lui l’observation des astres depuis la Terre, cette immensité qui avait englouti son père.
— Je suis désolé. Tu as des frères et sœurs ?
— Non je suis fils unique. Plus aucune attache sur Terre. Comme beaucoup ici !  
— C’est la raison pour laquelle tu as signé pour cette mission ?
— Oui, si on veut. J’ai postulé un peu par hasard. Mais comme j’ai été pris, je me suis dit : après tout, pourquoi pas ? Je n’avais rien d’autre à faire de spécial dans le système solaire, aucun projet en particulier.
« On se commande deux verres de bon vin ? »
Après la sole, le serveur leur apporta un rôti de veau à point accompagné de petits légumes vapeur et de pommes de terre sautées. Ils finirent en beauté sur un merveilleux fondant au chocolat accompagné d’une salade de fruits. Ce repas fut d’autant plus satisfaisant que, le départ n’ayant pas encore eu lieu, il était entièrement gratuit.
À 14h30 les deux amis décidèrent qu’il était temps de rejoindre le grand hémicycle, aussi surnommé « le Foyer », car il se situait au cœur du vaisseau. Ils marchèrent dans un flux grandissant de personnes jusqu’à atteindre l’amphithéâtre. Ils débarquèrent à mi-hauteur des gradins dans une foule innombrable. Les tribunes autour de la scène constituaient 70 % d’un cercle complet. Elles se déployaient sur cinq niveaux altimétriques qui se recouvraient partiellement les uns les autres, en forme de dégradé. Cette conception permettait d’optimiser le volume de la salle tout en maximisant le nombre de places assises, pas plus de 15 000 sièges. Quand les gradins étaient complets, les retardataires avaient le choix de suivre l’évènement debout dans les allées ou à distance sur leurs neurotabs. De grands écrans disposés sur le mur en face des spectateurs, à différentes hauteurs, retransmettaient des images à la fois de la scène mais aussi du public assis dans les gradins. Cet effet « miroir » donnait à la salle l’impression d’être encore plus grande.
Ils se frayèrent un chemin jusqu’à deux places libres. Une animation 3D tournait en boucle sur l’écran devant eux. Elle représentait le voyage de l’ Arche dans la galaxie, de la Terre jusqu’à d’autres étoiles puis tout recommençait, le vaisseau repartant de la Terre et ainsi de suite.
Le silence se fit peu à peu dans la salle. Seuls quelques retardataires essayaient encore de trouver des places libres. À 15h10 les conférenciers prirent place sur la scène, l’écran cessa son cycle et retransmit leur image.
L’un d’eux, une femme noire d’une quarantaine d’années en tailleur chic, taillé de toute évidence sur mesure, prit la parole. Sa voix résonna de toute part dans l’hémicycle grâce au son stéréo procuré par les haut-parleurs.
— Bonjour à tous et bienvenue sur l’ Arche . Je suis Amana Harir, Commandante suprême. C’est moi qui aurai l’honneur de superviser l’expédition tout au long du voyage. Avant de passer à des informations plus pratiques, je tenais à vous exprimer mes remerciements à vous tous. Votre courage et votre enthousiasme à vous engager dans cette formidable aventure font chaud au cœur et vous pouvez être fiers d’avoir été sélectionnés pour représenter les 34 milliards êtres humains du système solaire. Ce voyage s’annonce long et nous rencontrerons sûrement de grandes difficultés pendant toutes ces années. Mais j’ai toute confiance en vous et en vos capacités à mener à bien cette mission scientifique et humaine. C’est la plus grande avancée de notre espèce depuis que l’Homme a posé le premier pas sur la Lune et je suis sûr que vous serez dignes de cet éminent honneur d’y contribuer. Je tenais également à remercier la Confédération terrienne d’avoir déployé autant de moyens et d’avoir su dépasser les querelles politiques pour mener à bien ce projet jusqu’au bout. C’est tout à l’honneur de ses membres. Je tiens particulièrement à saluer le remarquable travail effectué par le Complexe Confédéral d’Exploration Spatial pendant trente ans, les centaines de milliers de personnes, ingénieurs, ouvriers, pilotes, chercheurs qui ont travaillé à construire ce magnifique bâtiment et enfin aux quelques opérateurs qui continueront de suivre à distance notre parcours et d’en recueillir les données.
« Cette expédition hors du commun a été pensée dans le moindre détail. Nous aurons l’occasion de vous présenter tous les dispositifs mis en place pour que tout se passe bien. Commençons par la gouvernance de ce vaisseau. »
Sur une moitié de l’écran, une image récapitulait l’organigramme hiérarchique.
« Comme vous pouvez le voir, je me situe au sommet de la hiérarchie. Je prendrai les décisions importantes après consultation du Conseil, dont le numéro 2 est l’amiral Gerod. Amiral, je vous laisse vous présenter rapidement, » dit-elle en se tournant vers l’homme qui se tenait derrière elle.
L’homme blanc dépassant la cinquantaine, une calvitie naissante et vêtu d’un uniforme rouge foncé orné de nombreuses décorations s’avança. Il ne souriait pas. Son expression grave tranchait avec l’enthousiasme de la Commandante.
— Bonjour à tous. Comme Amana Harir l’a indiqué, je suis l’amiral Gerod, commandant en chef des forces armées de l’ Arche , responsable de la défense extérieure et de la sécurité interne. Outre cette importante fonction, mon rôle est aussi de conseiller Madame Harir dans ses choix en cas de troubles internes ou de contact avec des formes de vie intelligentes hostiles ou amicales.
« Ce vaisseau a comme vous le savez pour objectif principal la recherche scientifique à visée pacifique. Mais nous ne savons aucunement à quoi nous attendre une fois sortis du système solaire. Il a donc été jugé prudent de doter l’ Arche d’une armée et d’une force de frappe conséquente afin de parer à toute éventualité. De même, bien que vous ayez été triés sur le volet afin de répondre à des exigences fondamentales de comportement en société, l’être humain étant ce qu’il est, il est nécessaire d’avoir un service de sécurité interne. Ceci permettra de régler d’éventuels conflits au sein de l’ Arche . Conflits qui ont de fortes probabilités de se produire dans un espace si confiné pendant les longues années de notre voyage. »
Il se tourna vers Amana Harir et s’inclina brièvement.
« Merci Madame la Commandante. »
— Comme vous pouvez le constater par vous même, reprit Amana Harir en désignant l’écran, le niveau hiérarchique suivant est composé des autres membres du Conseil de commandement : Ysengrin Garrot, psychologue, en charge de la vie sociale à bord du vaisseau et médiateur interne, Luvine Junque, responsable des départements de recherche Géographie Spatiale et Exobiologie , Kazir Warzaz, directeur des deux autres départements de recherche Innovation et Matériaux , Dajore Tyrode, chargée du département Logistique Alimentaire regroupant les sections Alimentation et Intendance , Xinong Mekang, médecin en chef et responsable des sections Santé et Hygiène , et enfin, Kazov Sherbtev, diplomate général, en charge de l’élaboration de la stratégie diplomatique en cas de rencontre extraterrestre. Les deux derniers membres du conseil sont militaires. Le Général Boubak Ouagad aux régiments Aviation et Terrestre et le Général Beranice Hunz à la Défense du vaisseau et à l’ Ordre interne .
« Le Conseil de Commandement est donc composé de dix membres permanents, cinq femmes et cinq hommes, trois militaires, sept civils, originaires des quatre coins du système solaire. Cette diversité était un critère important car nous représentons la confédération. L’esprit de ce Conseil c’est de représenter l’humanité tout entière dans ce qu’elle a de plus riche. »
« Place maintenant à la description du voyage. Nous parlerons ensuite des règles élémentaires à respecter à bord du vaisseau. »
Une femme présente sur la scène se démarqua du groupe. Elle avait les cheveux d’un blond pur, coiffés en chignon, âgée de trente-cinq ou quarante ans d’après Natren et paraissait très sûre d’elle. Il la reconnut immédiatement. Elle chapeautait la moitié des laboratoires scientifiques, dont le sien. Il ne l’avait cependant jamais rencontrée en vrai.  
— Bonjour à tous. Je suis Luvine Junque, responsable des départements de recherche Géographie Spatiale et Exobiologie .
« Je vais vous présenter rapidement les objectifs que nous nous sommes fixés en collaboration avec l’ Agence Confédérale d’Exploration Spatiale . »
En même temps qu’elle parlait, sur l’écran derrière elle une image de synthèse montrait l’ Arche posé sur la Lune, la Terre en arrière-plan.
« Le Vaisseau décollera à 17h30 heure standard de la Lune et débutera une lente phase d’ascension permettant une ultime vérification de la stabilité des moteurs secondaires et des propulseurs de décollage. »
L’image de l’écran s’anima et décrivit exactement ce que Luvine Junque expliquait.
  « Une fois l’altitude suffisante, le vaisseau mettra ses moteurs secondaires, dits également moteurs conventionnels, à plein régime, fera un tour de la Terre puis se dirigera vers le Soleil. Nous nous aiderons de l’attraction de notre étoile pour nous lancer. Une fois le soleil dépassé, les moteurs primaires à antimatière prendront le relais. Entre le décollage et cette phase, vous devrez vous accommoder de l’apesanteur qui règnera dans le vaisseau pendant environ vingt-quatre heures. S’en suivra une phase d’accélération continue jusqu’à atteindre la vitesse maximale d’environ 97 % celle de la lumière à mi-parcours du voyage. C’est à dire à plus de deux années-lumière de distance d’ici. »
« Près de trois ans se seront écoulés quand nous arriverons dans le système de Proxima du Centaure, premier objectif car comme vous le savez, elle est l’étoile la plus proche de la Terre. »
Derrière ses airs autoritaires, elle semblait dégager une certaine humanité, pensa Natren, qui peinait à se concentrer sur la teneur de ses propos. Il connaissait déjà les trois quarts des informations qu’elle énonçait. Un discours essentiellement prononcé pour le commun des mortels qui suivait la retransmission télévisuelle à distance.
« Ensuite commence véritablement la phase d’exploration. D’après les premiers renseignements que nous avons accumulés depuis plusieurs décennies, le système de Proxima accueille quatre planètes, peut-être plus, dont trois gazeuses. Nous aurons donc au moins une planète rocheuse à explorer. Nous avons eu du mal à en savoir plus sur sa nature depuis la Terre en raison de sa faible brillance et de son éloignement par rapport à son étoile. Pour l’instant, nous n’avons pas planifié d’autres objectifs. Après une exploration approfondie de ce système, nous déciderons de la destination suivante sur l’instant en fonction des observations sur place. »
Elle quitta le devant de la scène et revint se placer parmi ses confrères.
— Maintenant que vous savez tout, reprit Amana Harir, nous allons passer au chapitre « Vie à bord », présenté par Ysengrin Garrot, chargé de la vie sociale.
— Merci, Amana.  
Ysengrin Garrot était un homme assez petit, à l’aspect de bon vivant et légèrement basané.  
« Comme nous allons passer quelques années ensemble, il va nous falloir quelques règles simples pour se supporter. »
Une partie du public rigola.
« Comme vous le savez probablement déjà, afin de garantir un mode de vie le plus sain possible, le cycle jour/nuit sera identique à celui des zones tempérées de la Terre. Désolé pour les habitants de l’équateur, il fallait bien faire un choix et je n’aurais pas supporté de devoir bronzer toute l’année. »
L’assemblée semblait apprécier ses petites blagues. Cet homme avait le sens du show, pensa Natren qui aimait aussi cet humour.
« Sa durée variera donc légèrement au cours de l’année, au rythme de saisons artificielles. Il vous est demandé d’observer un minimum de calme et de discrétion après vingt-deux heures et avant 7h30 le matin. L’ambiance lumineuse du vaisseau vous aidera en s’adaptant à l’horaire. Bien sûr, vous aurez le droit de faire du bruit et la fête toute la nuit dans les endroits prévus à cet effet. Mais dans les quartiers résidentiels, il ne faudrait pas réveiller mamie. »  
« La semaine de sept jours est conservée. Les jours travaillés seront du lundi au vendredi inclus. Le dimanche sera un jour de repos obligatoire sauf circonstances exceptionnelles et le samedi sera au choix travaillé ou non. Chaque département pourra vous donner plus de flexibilité dans l’organisation de votre temps d’activité. Mais nous avons préféré, pour commencer, mettre en place un cadre unique. En revanche, les temps de repos demeureront obligatoires quoiqu’il arrive. Les jours fériés, pris dans chaque culture solaire, seront maintenus ainsi que les traditions qui les accompagnent. Cela permettra d’égayer la vie à bord. Et il faut bien des excuses pour faire la fête de temps en temps vu que nous n’aurons plus de crémaillères ou de naissances à fêter. »
Il termina son allocution en expliquant les services à disposition des membres de l’expédition, les problématiques de gravité artificielle et le fonctionnement du règlement de litiges entre personnes.
Après l’intervention de Mr Garrot, un film présenta les principaux systèmes vitaux, le fonctionnement des propulsions et les sources d’énergie à bord. Les différents équipements du vaisseau pour les loisirs, la vie courante, les équipements scientifiques et militaires, le recyclage et le règlement constituèrent la suite et fin de la présentation.


À 16h45, la conférence prit fin et l’amphithéâtre se vida. Chacun se précipita pour trouver le meilleur point de vue pour assister au décollage. Certains allèrent dans leurs appartements, seuls ou en groupes d’amis, d’autres se répartirent autour des baies vitrées des parties communes. Natren et Junor optèrent pour cette solution et se précipitèrent à l’avant du vaisseau, sans aucun doute là où la vue était la plus panoramique. Cet endroit, en bordure des jardins et des piscines, vidées pour l’occasion, offrait une vue devant, au-dessus et de part et d’autre grâce à la courbure de la surface vitrée.  
Quand ils arrivèrent sur les lieux, en jouant des pieds et des mains ils parvinrent à s’aménager une place de choix dans la foule. À peine furent-ils en position d’observer, que de puissants projecteurs extérieurs éclairèrent le vaisseau de toute part éblouissant ses occupants. De nombreux drones de médias virevoltaient tout autour de l’appareil dans une valse aléatoire. Les moteurs secondaires et les propulseurs préchauffaient.  
Le vaisseau commença à s’élever doucement vers les cieux. Les drones-caméras au-dessus de Natren et Junor le suivirent dans son ascension en tournoyant autour. Arrivé en orbite, s’ajoutèrent à cette extrême agitation des vedettes militaires légères dont les propulseurs dégageaient vers eux des lueurs jaunes. Les installations lunaires paraissaient déjà petites à la surface. Les appareils médiatiques légers laissèrent place en banlieue de la Lune à des vaisseaux plus imposants mais aussi nombreux. Des corvettes de l’armée participaient à l’escorte. Des navires de croisière spécialement affectés à l’observation du décollage de l’ Arche et dont les billets s’étaient vendus à prix d’or auprès du grand public, stationnaient en orbite. Les Terriens les plus aisés quant à eux observaient l’événement depuis leurs appareils privés positionnés le long de la trajectoire du colosse.
Le géant de titane quitta doucement les environs de la Lune, laissant derrière lui la plupart des vedettes et astronefs contemplatifs. Quelques-uns, à fonction militaire, médiatique ou touristique l’accompagnèrent dans son mouvement.
L’ Arche se dirigea vers la Terre comme pour parader. Prenant de la vitesse, il en boucla le tour en moins de deux heures et repassa non loin de la Lune devant la foule d’astronefs, avant de continuer sa course effrénée vers le Soleil. Il distança progressivement les vaisseaux qui le suivaient.  
Désormais, ils étaient seuls.
Ému à l’idée que ce spectacle éblouissant était sa dernière vision de sa planète natale, Natren ne regrettait rien. Tout cela en valait la peine. C’était pour la Terre que cette mission partait. Ou plutôt pour ses habitants, devenus bientôt trop nombreux pour y vivre dans de bonnes conditions, humaines dirait-on. La nécessité autant que la curiosité poussaient à la réussite de ce voyage. Les hommes ne pourraient pas habiter éternellement le système solaire. Un jour, le soleil s’éteindrait et la vie avec elle si elle n’avait pas su s’adapter à temps.
— Je ne peux pas m’empêcher de me poser plein de questions, dit Natren à l’attention de Junor alors qu’ils déambulaient dans les couloirs de l’ Arche grâce à des chaussures magnétiques les collant au sol malgré l’apesanteur.
— Qu’est-ce qui est bizarre ? demanda Junor.
— Et bien, pourquoi on est aussi nombreux pour cette exploration ? Quand on pense à toutes les contraintes que cela amène, ça fait réfléchir. Pourquoi n’avons-nous pas envoyé une mission plus restreinte avant de se lancer aussi nombreux ?
— Ah c’est encore ça ! Je te l’ai dit. Tout simplement parce que plus de monde signifie plus de cerveaux pour chercher et analyser les quantités de données que nous recueillerons. On ne sait pas sur quoi on va tomber et on ne pourra pas travailler avec les ressources de la Terre une fois là-bas. On aura besoin de toutes ces compétences sur place.
— Oui mais quand tu y réfléchis, seul un tiers de l’équipage sont des scientifiques. Le reste est soit militaire, soit au service des autres finalement. Tu imagines l’effort supplémentaire fourni juste pour recueillir des infos sur d’autres systèmes ?
— C’est vrai que ça paraît fou. Mais on a conquis l’intégralité du système solaire. Cette exploration aurait dû commencer il y a des décennies. Mais nos politiques n’étaient pas capables de s’accorder sur cet objectif commun. Maintenant, on a les moyens de passer directement à cette étape d’exploration massive alors pourquoi s’en priver ?
— C’est vrai. Techniquement, cela fait un moment que l’on aurait pu organiser de petites missions plus petites. Mais ce n’était la priorité d’aucun gouvernement. Heureusement que les choses ont changé.  
— Et puis, peut-être que c’était pour qu’il n’y ait pas que des scientifiques à bord. Tu sais l’image qu’ont les gens à propos des génies comme nous, plaisanta Junor. Ça pourrait vite dégénérer s’il n’y avait que des fortes têtes. Et qu’est-ce qu’on se ferait chier à la longue !
Natren sourit. Junor avait ce don ou ce défaut de ne jamais pouvoir parler sérieusement très longtemps.
— Ok. Et pourquoi autant de militaires ?
À la réaction de Junor, Natren sut immédiatement que son ami commençait à perdre patience avec ses questions incessantes.
— Mais enfin Natren, n’as-tu jamais regardé de films de science-fiction ? Imagine qu’on rencontre une civilisation intelligente et supérieure à la nôtre. Ils ne seront peut-être pas amicaux envers nous. On ne peut pas prévoir ça. Dans le doute, il faut bien qu’on puisse se défendre.
— Oui, tu as probablement raison.
— Je crois que tu te prends la tête pour rien. Peut-être serais-tu paranoïaque ! Et les tests ne l’auraient pas révélé.
Les arguments de Junor avaient du sens mais Natren estimait qu’ils n’expliquaient pas tout. Cela dit, il avait raison, peut-être valait-il mieux arrêter de se poser tant de questions. Quelles que soient les réponses, il n’avait désormais plus le choix. Son destin et celui de l’ Arche resteraient liés pour de nombreuses années.
« Tiens, au fait, tu as des nouvelles de Garox, Coraline ou Essendra depuis qu’on est montés à bord ? »
— Non. Je sais que Garox voulait vivre le départ seul et nous appellera. Mais je n’ai aucune nouvelle en revanche de Coraline et d’Essendra depuis hier soir.
— Il est sans doute trop tard pour les inviter à dîner maintenant, mais demain après le boulot, ça te dit de se faire un repas à cinq ?
— Oui, avec plaisir.  
Quand Natren alla se coucher, l’ Arche s’approchait du Soleil, dans sa large courbe autour de l’astre, avant son envol en droite ligne vers Proxima du Centaure.
II
À la vitesse de la lumière

Le lendemain, Natren se réveilla l’esprit confus. Il avait dormi profondément, d’un sommeil réparateur, mais il mit quelques secondes à réaliser où il se trouvait. Il se remémora alors les évènements de la veille : l’entrée dans l’ Arche , le décollage, la vue de la Terre qui s’éloigne. Il se sentit nostalgique à l’idée de se trouver déjà loin de sa planète et de ses proches au milieu desquels il avait grandi, là où il avait tout appris.  
Il lança une musique qu’il aimait particulièrement, d’un style pop-rock, à la fois douce et entraînante, et cela lui redonna le moral, l’envie d’aller de l’avant.
C’était son premier jour en tant que chercheur sur le vaisseau. Il allait découvrir son nouveau lieu de travail. Une pensée plutôt réjouissante. Découvrir de nouvelles choses était un sentiment qui excitait particulièrement Natren. L’idée d’apprendre sans cesse, de s’adapter, de s’améliorer, il estimait que cela rendait la vie captivante.
Il s’habilla rapidement, de bien meilleure humeur qu’au réveil, et monta prendre un petit déjeuner express. Il consulta son neurotab et constata qu’il avait un message non lu de la section Exploration Planétaire. Il indiquait son rendez-vous de 8h30 à son lieu de travail ainsi qu’un lien vers le chemin à suivre. Natren regarda l’heure - 8h -, puis toucha le lien sur l’écran du bout de son doigt. L’appareil lui afficha le chemin le plus court.  
Une série d’ascenseurs, d’escaliers et de tapis roulants l’amenèrent rapidement dans les quartiers du département. Une large pancarte indiquait «  Géographie Spatiale » au-dessus de l’entrée. Il la franchit et se présenta devant la pièce désignée par son neurotab. Il passa sa main sur le détecteur. La porte coulissa et révéla un grand laboratoire avec des écrans aux quatre coins de la pièce. Un homme de taille moyenne au crâne légèrement dégarni travaillait sur l’un des ordinateurs. Il devait approcher la quarantaine. Quand il vit Natren entrer, il se leva et lui adressa un grand sourire.
— Vous devez être Natren Fermak.
— Tout à fait.
— Je suis Rajesh Ashan, ajouta-t-il en lui serrant la main.
— Enchanté de faire votre connaissance.
— Moi de même. Je serai votre responsable hiérarchique sur cette mission d’étude de la géologie des exoplanètes. Mais cela ne doit pas nous empêcher de travailler ensemble d’égal à égal dans nos recherches, dit-il d’un air bienveillant. Ce bureau sera le vôtre. Deux autres collègues travailleront avec vous ici. Quand ils seront là, je vous présenterai les lieux ainsi que les endroits où se trouvent les machines complémentaires. Ensuite, j’irai faire une visite aux vingt-six autres chercheurs de ce labo que je coordonne.
— Comment exactement est organisée la division Géologie  ?
— Cinq laboratoires composent la division. Chacun a sa spécificité. Celui que je manage, le vôtre, s’occupera plus spécifiquement de la nature des sols, leur composition. Certains étudieront davantage les mouvements des couches géologiques, et d’autres encore s’occuperont exclusivement des matières liquides, des océans ou lacs éventuels, présents en surface.
Natren effectua un tour de la pièce en attendant ses futurs collègues. Il examina un à un les appareils à disposition : de puissants ordinateurs quantiques reliés vraisemblablement à des télescopes et antennes sur la coque du vaisseau, des holographes en complément des grands écrans, pour visualiser les rendus en 3D, des microscopes de dernière génération pour pénétrer l’architecture des molécules, chromatographes, spectromètres de masse, spectromètres laser, sismographes. Et ceci ne représentait qu’un échantillon de ce dont il jouirait dans l’exercice de son métier.  
Il avait l’habitude de travailler avec du matériel dernier cri mais ce matériel-là semblait conçu spécialement pour la mission. Il émanait d’une génération technologique supérieure, presque des prototypes. Il ne manquerait d’aucune machine pour s’acquitter de ses fonctions.
Quand ses collègues de bureau arrivèrent, un grand blond et mince, nommé Bjork et l’autre de corpulence moyenne, aux yeux bridés, qui s’appelait Phan Guyen, le docteur Ashan les emmena tous les trois pour un tour du voisinage. Ils passèrent près d’un scanner à matière, un simulateur d’environnement, un accélérateur de particules et quelques appareils rares.
Pendant le reste de la matinée, Natren et ses collègues se familiarisèrent avec leur environnement et découvrirent leurs sujets d’étude, cent pour cent théoriques.  
À midi, ils déjeunèrent ensemble. Le docteur Ashan resta au laboratoire pour terminer d’accueillir d’autres collègues.
— Je trouve les horaires laxistes comparés à ceux que j’effectuais sur Terre, déclara Phan en entamant son sandwich à pleine bouche. 9h30 le matin, 1h30 de pause le midi et fin de la journée à 16h30. Ça me changera !
— De quoi tu te plains ? lui répondit Bjork. Ferais-tu partie de ces gens qui ne vivent que par leur boulot ?
— Non. J’aime bien me détendre et avoir des moments libres pour me changer les idées. Mais on va vite avoir fait le tour des loisirs du vaisseau. J’ai peur qu’on commence à s’ennuyer après.
— Ysengrin Garrot a dit qu’on pourrait adapter nos horaires. Tu n’auras qu’à travailler plus, je ne pense pas que ça leur posera trop de soucis.
— Oui enfin tant qu’on n’aura pas reçu de nouvelles données sur les planètes que nous allons visiter, nos recherches seront, comment dire, limitées… répliqua Natren. Comme ce ne sera pas avant deux ans, du temps on en aura et je ne pense vraiment pas qu’on aura matière à faire des heures sup.
Un bref moment de silence s’ensuivit. Chacun semblait perdu dans ses rêvasseries ou concentré à déguster son gueuleton. Natren réengagea alors la conversation.
— En fait, vous savez quel est l’âge du membre à bord le plus jeune et qui est-ce ?
— C’est une bonne question, répondit Bjork. Je n’en ai aucune idée. Il faut dire qu’on n’a pas eu beaucoup d’informations sur la composition de l’équipage.
— Je crois me souvenir d’avoir lu un article qui en parlait, mais il y a longtemps, dit Phan. Si je me souviens bien, le plus jeune à bord est un garçon qui doit avoir une vingtaine d’années à peu près.
— C’est un militaire pour être aussi jeune ? demanda Bjork. Ou alors un génie ?
— Non, je ne crois pas que ce soit un scientifique. C’est peut-être un militaire ou alors il est affecté au Centre Logistique .
— Finalement, il n’est pas beaucoup plus jeune que moi, ajouta Bjork.
— T’as quel âge ? demanda Natren.
— 23 ans.
— Et ils ont jugé que tu avais les compétences pour cette mission ? lâcha spontanément Natren avant de s’apercevoir que ses propos pourraient vexer son collègue.
— Disons qu’officiellement, je n’ai pas encore validé toutes les compétences que je devrais posséder pour être ici. En théorie, j’aurais dû passer un examen final et avoir ma qualification dans deux ans. Mais on m’a autorisé à finir ma formation à bord et on me délivrera une certification ici même, équivalente à celles qu’on trouve sur Terre. Après tout, il ne me manque plus grand-chose pour la valider.
— Tiens, je ne savais pas qu’on avait embauché des apprentis, dit Phan. Mais bon, finalement, vu la taille de l’équipage, ce n’est pas si étonnant que ça. Il fallait bien les trouver ces milliers de personnes qualifiées et surtout volontaires pour une mission sans retour garanti !
— Mouais, décidément, je ne suis pas au bout de mes surprises, conclut Natren. Parfois, la logique des commanditaires de cette mission m’échappe.


Le soir venu, Natren s’impatientait de retrouver ses amis.  
Parvenu dans sa chambre, il se dirigea spontanément vers la fenêtre. Il plongea le regard vers le soleil, encore si gigantesque au milieu de l’obscurité immense. Dans les prochains jours, il ne deviendrait qu’un point lumineux à peine plus gros que les autres étoiles. Natren contempla une dernière fois ce fabuleux spectacle et se changea pour la soirée. Il savoura quelques pirouettes acrobatiques en enfilant son pantalon puis rechaussa ses chaussures magnétiques.
Ses amis étaient déjà installés à la terrasse du restaurant. Il croisa le regard d’Essendra qui lui sourit. Une sensation de chaleur se propagea brièvement dans son ventre. Les odeurs des délicieux plats émanant de la cuisine lui ouvraient l’appétit malgré l’apesanteur qui au contraire lui contractait l’estomac.
— Et moi qui croyais être en avance.
— Pour la première journée de travail, nous avons tous fini tôt, lui répondit Essendra.
Junor s’agitait sur sa chaise.
— Bon, on se commande un apéro ? On a assez attendu comme ça.
Ils commandèrent des bières sirotées tant que les réserves n’étaient pas épuisées. Mais à peine Natren installé à table, un message sonore retentit dans les haut-parleurs de l’ Arche .
« Le moteur primaire est en chauffe. Le vaisseau est en cours de positionnement pour le voyage interstellaire. Préparez-vous à l’arrivée de la gravité ».
Une animation vidéo apparut sur chacun des neurotabs de l’équipage. Elle décrivait la manœuvre et communiquait quelques recommandations.
Le moteur primaire fonctionnait à l’antimatière et servait pour les voyages longue distance, entre deux étoiles. Rétractable dans la coque, il n’était déployé que lors des phases de navigation interstellaire ou exceptionnellement pour assister les propulseurs latéraux en phase d’atterrissage/décollage. Les moteurs secondaires, à fusion hydrogène, étaient conçus pour se déplacer entre deux planètes ou corriger une trajectoire. Ils comportaient quatre blocs latéraux disposés de chaque côté de l’ Arche , légèrement déportés par rapport au volume principal.
Tandis que les turboréacteurs secondaires pouvaient exercer une poussée « longitudinale », dans le sens de la dimension la plus longue du vaisseau, tel un navire sur l’océan, ou verticale, la propulsion à antimatière créait une poussée uniquement verticale, c’est à dire par le dessous des planchers de chaque niveau. De cette manière, cette accélération recréait des conditions de gravité pour l’équipage. L’ Arche , selon sa configuration, interstellaire ou interplanétaire, ne se déplaçait donc pas nécessairement sur le même axe.
En l’espace de quelques secondes, Natren sentit son corps s’alourdir. Ses chaussures magnétiques, uniques outils qui le maintenaient au sol jusque-là, perdirent leur utilité. L’attraction le plaquait au sol, plus puissante que sur Terre.
Ce changement brutal lui donna un haut-le-cœur.
— Ah, enfin, les choses sérieuses commencent ! s’exclama avec un grand sourire Junor que l’ajustement gravitationnel ne semblait pas avoir atteint. Pile quand nos cocktails arrivent ! On ne sera pas obligés d’utiliser une paille pour boire.  
« Je vous propose de porter un toast à notre nouvelle vie », dit-il en levant son verre débarrassé de son couvercle et de sa paille « anti-apesanteur ».
— Et à toutes les surprises qu’elle va nous apporter ! ajouta Natren qui reprenait progressivement ses esprits.
Essendra paraissait s’en remettre plus difficilement.
— J’espère qu’il n’y en aura pas tant que ça, lança Garox.
— Les surprises c’est ce qui rend la vie plus palpitante Garox, lui répondit Coraline.  
— Si c’est pour mon anniversaire, c’est cool les surprises oui, répondit Garox. Mais si c’est une avarie sur le vaisseau, je préfère m’en passer.
— Moi ça me plairait, lui rétorqua Natren. Paniquer un grand coup et voir les gens paniquer, devoir résoudre des problèmes sous la pression. Ça égaierait notre voyage, si, bien sûr, tout le monde s’en sort indemne au final.
Coraline semblait choquée.
— T’es taré toi.
— Il faut bien que le service de santé prouve son utilité, ajouta cyniquement Essendra toisant Natren du regard.  
Visiblement, elle avait récupéré du choc gravitationnel. Cela réconforta Natren.
— C’est vrai ça, dit Junor. 1500 personnels soignants à bord, il faut les occuper. En plus, nous sommes, pour la grande majorité, jeunes et en bonne santé !
— Voilà encore un paradoxe que je ne m’explique pas, murmura Natren plus à lui-même qu’à ses amis.
Mais sa remarque ne passa pas inaperçue.
— On ne sera pas jeunes éternellement, émit Garox.
— Tu sais Natren, reprit Coraline, peut-être qu’ils n’auront pas beaucoup de travail dans les mois qui viennent. Mais dès lors qu’on rencontrera de la vie extraterrestre, s’il en existe, nous serons potentiellement exposés à de graves maladies, sans compter tous les imprévus qui peuvent causer des blessés tout au long du voyage. Des impacts d’astéroïdes ou que sais-je ?
— Il y a aussi tous les médecins qui sont associés au département d’ Exobiologie , ajouta Essendra. Ils feront le lien entre l’anatomie humaine et la vie extraterrestre.
— Je sais pas si la perspective de rencontrer des extraterrestres m’excite, dit Garox en buvant une gorgée. Je préférerais qu’on se contente de trouver des plantes inertes et inoffensives et quelques animaux herbivores, histoire d’avoir matière à étudier.
— C’est quand même pour cela que cette mission a été montée, Garox, s’offusqua Essendra. J’ai tellement hâte d’étudier mon premier alien !
— Entre autres oui, ajouta Garox. Mais aussi pour de nombreux autres objectifs comme explorer d’autres mondes, savoir s’ils sont habitables, si leurs ressources sont intéressantes, approfondir nos connaissances scientifiques sur l’univers et relever un défi technologique et humain considérable comme aiment le faire les Hommes.  
— Chacun sa déformation professionnelle ! dit Coraline. Moi je rêve de me battre dans un combat spatial contre des astronefs extraterrestres. Mais comme les chances que ça arrive sont extrêmement minces, en attendant, je vis surtout cette expédition comme une croisière… une croisière historique.  
Devant les regards interloqués de ses camarades, elle ajouta :
— C’est vrai quoi, on est bien ici ! On a tous les loisirs qu’on veut à volonté, on va découvrir de nouveaux paysages, on va aller là où aucun autre humain n’a déjà mis les pieds.
— Et on n’a pas à se préoccuper des impôts qu’on nous prélève, pour quel organisme on souhaite faire carrière, de faire des choix démocratiques, surveiller nos dépenses ou rendre visite à Tata Germaine pour faire plaisir à sa mère, ajouta Junor.
— Heureusement qu’on se croirait un peu en vacances, répondit Natren à Coraline. Je te rappelle qu’on va y passer quelques années dans cet endroit, sans jamais pouvoir en sortir. C’est bien loin de quelques jours de croisière qu’on peut passer sur un quelconque océan ou morceau du système solaire. Et en plus, on devra bosser six heures par jour comme un être humain moyen.
— Voilà quelque chose de bien étonnant d’ailleurs, déclara Junor. Pourquoi on doit bosser autant alors qu’on n’a strictement rien à faire pendant les trois prochaines années ? Ils ne pourraient pas nous laisser profiter un peu avant l’arrivée à Proxima du Centaure ?
— Quel fainéant celui-là ! répondit Natren.
— Il a raison, répliqua Essendra. Personnellement, on m’oblige à travailler sur des sujets de recherche dont je connais le contenu pour la plupart et qui ne me seront pas forcément utiles en cas de rencontre extraterrestre.
— Je comprends votre point de vue, mais est-ce que ce serait honnête que nous on ne foute rien alors que tous ceux qui sont à la navigation, à l’intendance ou à l’agriculture sont bien obligés de travailler pour subvenir à nos besoins ? Vous croyez vraiment qu’ils supporteraient de voir les deux tiers du vaisseau s’amuser pendant qu’eux se tuent à la tâche ?
— Coraline a raison, ajouta Natren. Et vous pensez vraiment que si vous ne pratiquiez pas et n’exerciez pas vos compétences pendant trois ans, le jour venu, vous seriez encore capables d’être aussi performants qu’aujourd’hui ? Dès qu’on arrive à Proxima, il faut qu’on soit opérationnels immédiatement.
Junor s’enfonça dans son fauteuil et allongea ses jambes sous la table.
— Tu ne m’enlèveras pas l’idée que sans s’arrêter complètement de travailler, on pourrait au moins nous réduire nos horaires.
— Ysengrin Garrot a dit qu’on pourrait négocier ça au cas par cas dans chaque labo, déclara Garox. Tu n’auras qu’à demander.
— J’y compte bien !
Après l’apéritif, ils dînèrent et la conversation évolua. Ils terminèrent la soirée au casino. Celui-ci avait toutes les apparences d’un vrai casino comme on peut en trouver dans toutes les grandes villes de la Terre et les stations orbitales de transit. Les mêmes divertissements, la même ambiance, les mêmes services garnissaient les lieux. La seule différence résidait dans le fait qu’on n’y jouait que pour le plaisir. Les jeux d’argent étaient bannis du vaisseau, pour des raisons évidentes de paix sociale. Même les crédits remplaçant l’argent à bord ne pouvaient être utilisés à des fins de jeu. Ce n’en était pas moins divertissant pour autant. Au contraire, jouer avec pour seule satisfaction de gagner, voire l’admiration des autres, rendait l’activité moins stressante, plus gratifiante et plus émancipatrice pensait Natren.
Les membres de l’expédition disposaient de tous les loisirs de manière illimitée et sans devoir dépenser des crédits pour en profiter. Les crédits servaient de monnaie locale à bord. Chaque mois, chaque personne, quelle que soit sa fonction, recevait exactement le même montant fixe, y compris les membres du Conseil. Ils étaient libres de les dépenser pour acheter des objets à consommation personnelle dans les boutiques du vaisseau ou pour déguster des nourritures rares à cuisiner dans leur appartement. À chaque aliment correspondait une valeur de crédit selon sa qualité, sa rareté et son coefficient énergétique. Les restaurants, le réfectoire et les snacks demeuraient en revanche gratuits pour trois repas dans la journée à condition que les usagers choisissent les menus du jour. Seuls les extras affichaient un prix en crédit afin de limiter leur consommation à bord et prévenir un épuisement des stocks plus vite que les fermes de l’Arche ne pouvaient produire. Les membres d’équipage n’avaient pas besoin de motivation financière pour effectuer ce pour quoi on les avait embauchés. S’ils ne remplissaient pas leur devoir, tout le monde finirait par périr, y compris eux-mêmes. Ils avaient bien conscience que leur sort était intimement lié à ceux de leurs compagnons de voyage. Il n’en fallait pas plus pour que la société de l’Arche fonctionne correctement.


Le dîner entre amis devint vite une tradition après le travail. Presque chaque soir, ils se retrouvaient pour manger ensemble puis profitaient des activités que proposait l’ Arche avant de rejoindre le confort de leur lit.
Ce soir-là, ils avaient fini de dîner tard. Coraline bâilla allègrement dans son fauteuil.
— Je suis crevée. J’ai fait du simulateur de pilotage toute la journée. On a simulé plusieurs scénarios de combat, ça m’a épuisé.
— Ah tiens, c’est Markus ! s’exclama Essendra en apercevant une de ses connaissances au comptoir du bar.
Elle se leva brusquement et partit le saluer. Junor reprit la conversation.
— Donc toi, passer une journée entière dans un fauteuil avec un casque virtuel, ça te fatigue ?
— Moque-toi. Je suis sûr que tu passes ta journée à jouer à des jeux débiles sur ton neurotab. Forcément, tu ne sais pas ce que c’est que la fatigue.
— Touché, murmura Garox.
— Moi j’ai déjà fait mon boulot. On se dirige vers la bonne étoile, tout se passe bien. Et lire des thèses et des articles scientifiques toute la journée, au bout d’un moment, ça me gonfle.
Natren écoutait la conversation d’un air distrait. Il regardait Essendra debout au comptoir en train de parler à ce type qu’il ne connaissait pas. Il ne pouvait pas entendre d’où il était ce qu’ils se disaient mais il avait l’air de la faire beaucoup rire. Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui raconter qui l’amuse autant ? Quand elle lui jeta un regard en biais qui le foudroya sur place, il prit conscience qu’il la fixait depuis plusieurs minutes. Tout chamboulé, il tenta de se raccrocher à la conversation de ses amis. Garox racontait comment il avait perdu ses parents quand il était jeune.  
— Tu avais quel âge quand l’attaque terroriste s’est produite ? demanda Coraline.
— J’avais sept ans. Mes petits frères cinq et trois ans. On n’avait pas d’oncles ou de tantes à qui nous confier, alors on nous a remis à l’IPE, l’Institut pour la Protection de l’Enfant, jusqu’à l’âge adulte.
— Vous n’avez jamais été recueillis dans une famille d’accueil ?
— Je ne voulais pas que nous soyons séparés. C’était nous trois ou personne. Dans le sud de l’Alondir, aucune famille ne voulait élever autant d’enfants en même temps. Du coup on est restés à l’orphelinat. À seize ans, je commençais à ne plus du tout supporter les contraintes et l’autorité de l’IPE. C’est à ce moment-là qu’un représentant d’AgriMars m’a repéré. Ils ont financé ma formation en biologie, puis m’ont affecté à un projet de recherche sur l’adaptation de la culture des céréales à l’environnement martien, en pleine terraformation. Je crois que ça m’a sauvé la vie. Ça m’a permis de sortir de cette prison qu’était devenu l’orphelinat tout en continuant à aider mes frères, d’une autre manière.
— Ça fait douze ans que tu bosses, enfin que tu bossais, pour eux ? s’exclama Junor.
— À peu près oui. À dix-sept ans, j’avais surtout des formations, mais très vite j’alternais entre recherches et études et à vingt-deux ans j’étais pleinement opérationnel. J’avais déjà effectué plusieurs séjours sur Mars.
— Et tes frères ? demanda Coraline.
— Quand j’ai commencé à gagner de l’argent, je les ai aidés à supporter la vie à l’IPE, puis à choisir leur voie. Je retournais les voir régulièrement. Aujourd’hui, ils sont mariés tous les deux et j’ai même déjà deux nièces.
« Ils n’ont plus besoin de moi. Alors, en m’engageant dans cette mission, je me suis dit que j’allais enfin penser à mon avenir. Ralentir le rythme, prendre du temps pour moi. »
Natren était abasourdi par le courage de Garox qui avait assumé très jeune la charge de ses deux frères pour leur bien-être. Éduqué par la société, Garox s’en était finalement bien sorti. Il n’avait plus la charge morale et financière de ses frères. Il pouvait faire des choix dans son propre intérêt pour la première fois de sa vie. Être sélectionné parmi l’élite pour cette expédition apparaissait comme sa revanche sur la vie.
Essendra revint s’asseoir à table. Cette histoire poignante lui avait fait oublier momentanément son absence parmi eux. Il revint vite à la réalité.
— Alors, c’est qui ce « Markus » ? demanda précipitamment Natren.
Elle le dévisagea perplexe.
— C’est un de mes voisins de palier, répondit-elle d’un air détaché. Il est trop drôle. Il est médecin et il a toujours des anecdotes improbables à raconter.
— Ah ouais ? Médecin ? Il a quel âge ?
— Je sais pas… Pourquoi toutes ces questions Natren ? demanda-t-elle troublée.
— Bon, on se fait quoi après ? répliqua celui-ci pour changer de sujet. J’ai vu qu’ils projetaient « À la conquête de la Lune » ce soir au cinéma 3D. Ça vous dit d’aller le voir ?
— Pourquoi pas, répondit Junor.
— Non, moi je vais me coucher, déclara Coraline. Si j’y vais, je m’endormirais devant.
— Ouais non en fait, moi aussi je vais aller au lit, dit Junor. Je l’ai déjà vu de toute façon.
— Pareil, la soirée est finie pour moi. Allez bonne nuit, dit Garox en se levant.
— Essendra ? Ça te dit ?
— Carrément ! Allez, c’est parti !
Cette simple réponse redonna du baume au cœur de Natren.


Deux mois après le départ, Natren avait rendez-vous pour sa visite médicale de contrôle, programmée tous les deux mois. Les locaux du département de santé ressemblaient beaucoup à ceux d’un hôpital ordinaire de la confédération : des murs blancs, une odeur de produits désinfectants, une atmosphère calme et angoissante, du personnel de santé qui sillonnait les couloirs en combinaison blanche moulante.
— Comment vous sentez-vous Natren ? demanda le médecin.
— Vous devriez le savoir mieux que moi après tous les examens que vous venez de me faire.
— Je veux dire, moralement, tout va bien ?
— Ah. Et bien, oui écoutez, pas plus mal que sur Terre ma foi. Plus détendu même.
— Que faites-vous pour vous occuper en dehors des horaires de travail ?
— Je sors beaucoup avec mes amis. On essaie de varier les activités : jeux, ciné, spa, bars.
— Vous allez aussi à la salle de sport avec vos amis ?
— Non. On nage régulièrement à la piscine mais j’avoue ne jamais fréquenter le gymnase.
— Il faudrait que vous y passiez de temps en temps. Ce serait bon pour votre corps et pour votre moral sur le long terme.  
— C’est que la gravité artificielle du vaisseau est quand même bien plus élevée que sur Terre. Les séances sont vite très fatigantes. Ils auraient pu éviter de nous infliger une telle pesanteur.
— Vous savez, cette valeur a été choisie afin de réduire notre temps de trajet jusqu’à Proxima. Si nous avions choisi une gravité plus faible, donc une accélération proportionnellement aussi faible, ce n’est pas trois ans que nous aurions patienté avant d’arriver mais peut-être quatre ou cinq ans. Je trouve que 1,4 fois la gravité terrestre est finalement un compromis raisonnable entre confort et efficacité.
— Certes. Il n’empêche que ça n’incite pas beaucoup à faire du sport. Notre quotidien est déjà assez compliqué comme ça.
— Voyez le bon côté des choses. Votre masse musculaire a augmenté depuis le départ.
Natren sourit. C’est vrai qu’il n’était pas mécontent de l’évolution de son aspect physique depuis le départ, même s’il était loin d’être monsieur Muscles.
— Bon, sinon d’un point de vue physique, vous êtes en parfaite santé. Cependant, faites attention à ne plus tomber. Les revêtements du vaisseau ont beau être fabriqués avec des matières relativement souples qui atténuent les effets de cette gravité accrue, vous avez pu constater par vous-même que ça laisse quand même parfois des traces, ajouta-t-il en désignant les bleus sur les jambes de Natren.
— Je ferai plus attention. C’est promis !
Quand il quitta la pièce, il croisa dans le couloir Markus, le médecin voisin d’Essendra. Celui-ci l’avait visiblement reconnu car il le salua chaleureusement en passant. Natren répondit un « bonjour » à demi-mot sans grand enthousiasme. Il ne savait pas trop pourquoi, mais il n’aimait pas ce type.


Ses journées bien remplies — analyse et études de données embarquées depuis la Terre, tests de théories la journée, dîner et loisirs avec les amis le soir, activités culturelles et repos le week-end — ces premières semaines étaient passées vite aux yeux de Natren. Finalement, la vie ne se révélait pas plus difficile ici que sur Terre. C’était même l’inverse. Tous ses amis habitaient à moins de quinze minutes de marche. Il ne mettait plus quarante-cinq minutes pour se rendre à son travail. Il n’avait plus d’objectifs de résultat. Il ne se souciait plus des tracas administratifs du quotidien. Il était entouré de personnes enchantées à l’idée d’être à bord.  
25 000 raisons avaient poussé ces 25 000 personnes à effectuer ce choix. Elles avaient joui de mois, voire d’années, pour peser le pour et le contre, juger que s’embarquer à bord de ce vaisseau valait mieux que rester dans leur routine terrestre moins palpitante. Certains vivaient aussi leur désignation comme une fierté d’intégrer cette élite pionnière, sans pourtant connaître tous les critères de sélection.


Un samedi, Natren passa à l’appartement d’Essendra. Il lui avait parlé d’un livre précédemment, Le monde oublié , un de ses préférés. Celui qu’il avait emmené en édition papier avant de quitter la Terre. Essendra lui avait dit qu’elle adorait les vieilles versions. Elles étaient rares et difficiles à se procurer depuis que la lecture numérique avait entièrement remplacé les livres matériels plusieurs siècles auparavant.
Il frappa à la porte. Un mini robot nettoyait le sol dans le couloir. Essendra vint lui ouvrir.
— Ah salut Natren.
— Je suis venu t’apporter le livre dont je t’avais parlé, dit-il en lui montrant la relique.
— Trop bien !
Sa réaction enthousiaste rassura Natren. Elle saisit le bouquin, l’admira et le caressa avec douceur en totale admiration.
— Tu veux entrer ? J’étais en train de prendre un café avec Markus.
Natren remarqua alors le médecin assis dans un fauteuil au fond du couloir. Son sourire s’évanouit aussitôt. Que faisait-il chez elle ? Ces deux-là se fréquentaient-ils ? Une sensation de froid parcourut son corps de haut en bas.
— Non, ça ira, dit-il après une brève hésitation. J’ai des choses à faire. À plus tard !
Il ne voulait pas déranger, se retrouver au milieu d’on ne sait quoi. Cet homme était donc partout !


Le lendemain en fin d’après-midi, c’est Essendra qui se présenta à la porte de Natren.
— Je l’ai dévoré, lui dit-elle en lui tendant le livre.
Elle s’installa dans le salon sans y être invitée.
— T’as déjà tout lu ?
— Oui, j’ai pas beaucoup dormi mais j’arrivais pas à m’arrêter. Il est tellement prenant. Et puis c’est tellement agréable d’avoir du papier entre ses mains plutôt qu’un pad. Ça change.
— Tu veux boire un truc ? Il doit me rester de la limonade.
— Oui je veux bien.
— Tu sais, tout ça m’a fait réfléchir sur notre propre situation. Cet humain qui débarque d’une planète isolée que personne ne connaît, sur une Terre à laquelle il est totalement étranger, c’est peut-être nous dans quelques années. Je ne sais pas si la perspective de retourner sur Terre après des années d’absence est très réjouissante.
Elle se leva et rejoignit Natren qui remplissait deux verres.
« Tu t’imagines revenir sur un monde dont on aura loupé l’Histoire pendant des années ? Débarquer au milieu de gens et ne pas savoir de quoi ils parlent tellement le monde aura changé, technologiquement, culturellement et même peut-être politiquement. »
— C’est vrai que ça fait un peu flipper.  
— Mais je me dis qu’on aura l’occasion d’envoyer quelques messages à la Terre. Peut-être même de recevoir quelques nouvelles avec un peu de chance tu penses pas ? Ça permettrait de garder un lien avec la Terre.
— Avec la distance, l’actualité aura au moins quatre à cinq ans de retard. Sans compter qu’il sera difficile, voire impossible, à la Terre de nous envoyer un message, sachant que notre position sera inconnue une fois qu’on aura quitté Proxima du Centaure. Dis-toi bien qu’il faut quatre ans pour qu’un message émis de la Terre arrive jusqu’à Proxima. Non, je crois que nous sommes bel et bien livrés à nous-même. Le seul moyen de communiquer sera de revenir avec le vaisseau entier vers le système solaire.
Ils s’assirent dans le canapé, sirotant leur boisson.
— Je me demande parfois, continua Essendra, si les humains restés dans le système solaire, sans communication de notre part, ne nous oublieront pas.  
— C’est tout à fait possible. J’ai déjà réfléchi à ce sujet, continua Natren non sans un brin d’autosatisfaction. Il aimait ce genre de discussions sérieuses.
« Admettons, par exemple, que nous allions jusqu’à des étoiles éloignées de huit années-lumière de la Terre. Le temps d’y aller et de les explorer, ça fera déjà environ six à dix ans d’absence (de notre point de vue), voire plus s’il y a des civilisations extraterrestres à découvrir. »
« Prenons l’hypothèse basse d’une exploration très brève, c’est à dire huit ans. Rajoute à ça au moins quatre ans de trajet retour, ce qui fait que nous nous serions absentés au moins douze ans de la Terre. Mais douze ans de notre point de vue, le temps de l’ Arche . Avec la distorsion de l’espace-temps due à la vitesse du vaisseau proche de celle de la lumière pendant le voyage, il se sera écoulé près de trente ans sur notre Terre. »
« C’est une courte période pour que notre planète oublie complètement notre existence. Mais les politiques auront largement eu le temps de changer, les enjeux et les problèmes aussi. Le suivi de notre mission pourrait s’être arrêté à cause des vannes budgétaires coupées ou d’une guerre entre fédérations, et classée sans suite. Si nous revenions, nous ne serions pas bien accueillis, et laissés à notre sort pour nous réinsérer dans la société. »  
— Ou alors, l’engouement pour l’exploration sera toujours le même et une mission supplémentaire commandée à l’ Arche . D’autres vaisseaux seraient en construction ou auraient déjà été envoyés vers d’autres régions de la galaxie.  
— Il n’empêche que nos familles et connaissances seraient probablement tous morts à notre retour, ou en tous cas très vieux et nous n’aurions plus rien en commun. Car nous aurions vieilli bien moins vite. Ton frère jumeau serait bien plus vieux que toi…
— Arrête, murmura-t-elle en lui touchant l’épaule. Rien que d’y penser ça me donne des frissons.
— T’imagines devoir rendre visite à tes anciens amis à la maison de retraite alors que nous, nous serions trentenaires ?
— Ahah, je t’imagine bien devoir jouer au Scrabble avec tes anciens potes.
Elle passa sa main dans ses cheveux en le regardant dans les yeux. Natren ne soutint pas ce regard longtemps. Les battements de son cœur accélèrent.
— On serait obligés de continuer à trainer ensemble, entre gens de l’ Arche , continua-t-elle.  
— Tu rêves si tu penses qu’on resterait amis une fois revenus sur Terre. Là je te supporte parce qu’on n’a pas vraiment le choix mais si j’avais le choix, je fuirais loin de toi.
— Ah non mais ce serait pas pour être ami, répondit Essendra l’air sévère. Ce serait juste pour pouvoir continuer à me moquer de toi.
Tous deux rigolèrent. Le rire passé, Natren plongea son regard à travers le hublot dans l’obscurité de l’espace et se perdit dans ses pensées. Un court silence s’installa.
— Essendra, dit-il en la regardant à nouveau, tes parents ne te manquent jamais ? Je veux dire, pas là spécialement sur ce vaisseau, mais même avant de partir ?
— Si, beaucoup. Surtout ma mère, que je n’ai jamais connue. Mon père m’en a beaucoup parlé jusqu’à ce qu’il meure lui aussi quand j’avais vingt-deux ans. Elle avait l’air d’être une femme formidable. Mon père, j’ai eu le temps de m’y préparer, sa maladie l’a rongé pendant plusieurs années avant de porter le coup fatal. Mais il me manque beaucoup quand même.
— C’est pour ça que tu voulais partir ? Parce que ton père t’a quitté ?
— Oui, c’est un peu ça. Mon père avait l’habitude de dire « chez les Abhilasha, on ne s’écrase pas, on rebondit ». Plutôt que de m’écraser sous le poids du chagrin, j’ai préféré rebondir et aller de l’avant. Et pour ce faire, j’avais besoin de changer d’air. Loin, très loin.
— C’est aussi ce que j’ai ressenti quand j’ai perdu mes parents. Mais ce n’est pas la principale raison qui m’a fait m’engager pour cette mission.
— Ce n’est pas la seule raison qui m’a poussé à partir non plus. Tu sais, sur Terre, on ne fait plus beaucoup de découvertes en sociologie et en ethnologie. Toutes les théories ont déjà été écrites, étudiées, remises en question, réhabilitées. On tourne en rond. Ici, nous avons l’opportunité de révolutionner la discipline si on découvre une vie intelligente.
— Tu as toujours été intéressée par l’étude des comportements humains ?
— Aussi loin que je me souvienne, oui, je crois. Quand j’étais petite, je jouais autant que je regardais les autres jouer. J’aimais beaucoup observer comment les disputes éclataient entre mes camarades. Et toi, c’est quoi tes principales raisons pour t’être engagé ?
— Je ne me sentais pas dans mon élément dans mon travail ou même parmi mes proches. J’avais parfois l’impression d’être un ovni. D’être à des années-lumière de leur monde, de leurs préoccupations. Alors quitte à l’être psychologiquement, autant l’être physiquement non ?
— Oui. Je crois que je vois ce que tu veux dire, répondit-elle sérieusement. T’étais un gros asocial en fait, ajouta-t-elle sur un ton cynique.
— Je plaide coupable !
« Non, en fait je crois que j’ai la folie des grandeurs et je ne trouvais pas les missions que l’on me confiait sur Terre à la hauteur de ce que j’étais capable de faire, ni à la hauteur des défis futurs de l’humanité. J’avais besoin d’élargir mon horizon. Entreprendre quelque chose de vraiment neuf et de vraiment grandiose. »

Propulsé à accélération constante, le vaisseau se rapprochait inexorablement de la vitesse limite, celle de la lumière -  300 000 km par seconde. À mesure que la vitesse augmentait, le panorama de l’univers observable depuis les baies vitrées de l’ Arche évoluait. Les points lumineux semblaient se rapprocher et converger vers un cercle unique pointant dans la direction dans laquelle ils se déplaçaient. La vision des étoiles s’en trouvait de moins en moins nette. Mais la féerie des illuminations persistait. La teinte des étoiles virait progressivement vers le bleu à cause de l’effet Doppler.
Pour clôturer une soirée où ils avaient joué à un bête jeu de pêche à la ligne sur un simulateur, les cinq compagnons s’installèrent autour d’un bol de tisane dans un petit salon qui offrait une telle vue. La plupart de ces pièces se situaient plus au cœur du vaisseau, sans fenêtre sur l’extérieur. Mais ce soir-là, la chance leur sourit et l’un d’eux s’avéra disponible.
Autour de verres d’eau mentholée, seul luxe qu’ils pouvaient s’offrir, ils se retrouvèrent à parler de la vie qu’ils auraient eue s’ils n’avaient pas décidé de partir sur ce vaisseau.
— Je serais probablement toujours célibataire, reprit Garox, un acharné du boulot, qui ne prendrait des congés que pour visiter mes deux frères et leurs petites familles. Bref, rien de très palpitant et c’est d’ailleurs pour ça que je suis ici. Cette vie n’avait plus de sens.

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