L Empire des illusions, tome 1
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Description

Dans l’empire spatial de Saénéaria, tous les jeunes aristocrates doivent prouver leur valeur au combat s’ils veulent être reconnus par leurs pairs.
Noarleen appartient à la noble famille de Leenho. Tous attendent donc de lui qu’il s’illustre par des exploits militaires. Il n’a pourtant guère l’étoffe d’un guerrier et seule la pression exercée par ses parents le convainc de s’engager dans l’armée.
Il est envoyé à la conquête de la lointaine planète Eithra, en compagnie du fils de guerriers déserteurs et de la princesse héritière de l’empire, tous deux désireux de se distinguer.
Néanmoins, l’unité apparente de Saénéaria n’est que poudre aux yeux et Noarleen se retrouve mêlé bien malgré lui à de sombres intrigues de cour...

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782379601279
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Marie Kneib
© Marie Kneib et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Jonathan Laroppe, pour la mise en page
© Mélodie Bevilacqua-Dubuis & Marine Gautier ,
pour la correction et le suivi éditorial
ISBN : 978-2-37960-127-9
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
Prologue

Le cœur de Verena palpitait à toute allure, nourri par l’adrénaline. Un sifflement fendit l’air. Elle se laissa tomber à terre et un coup de hache manqua sa tête de peu. Le tranchant de l’arme s’enfonça dans des boiseries juste derrière elle.
La guerrière profita de ces quelques secondes de répit pour rebondir sur ses pieds. D’un revers de l’aile, elle déséquilibra son agresseur, puis, dans un geste souple, elle plongea la pointe de sa lance dans sa gorge. Le sang gicla sur le visage de la jeune femme, mais elle n’y prêta pas attention. Ce ne serait pas la première vie qu’elle prendrait cette nuit ni la dernière. Elle ne reculerait devant rien pour accomplir sa mission.
Un autre garde barra sa route, mais elle se débarrassa de lui avec encore plus de facilité que le précédent. Les soldats engraissés et habitués à la vie sans rebondissement du Palais ne l’intimidaient pas, elle avait déjà connu mille fois pire sur le champ de bataille.
Tant qu’elle restait discrète, elle ne risquait rien. En revanche, l’alarme signerait son trépas. Seuls, les gardes ne valaient rien, mais ensemble, ils ne feraient qu’une bouchée d’elle. Verena connaissait ses limites, elle ne pécherait pas par orgueil.
La guerrière évoluait dans un décor somptueux, tout recouvert d’or et d’argent. Un luxe que seuls les rois pouvaient se payer. Néanmoins, Verena ne s’ébahit pas devant cette débauche d’ornements. Elle aurait bien assez de temps pour observer toutes ces fioritures plus tard, quand Haralda deviendrait reine. À condition qu’elle ne faillisse pas ce soir, bien sûr.
Le temps pressait. Plus Verena se rapprochait des chambres de la famille royale, plus les gardes s’avéraient coriaces. Elle devinait sans peine en eux de grands héros de guerre, récompensés de leurs exploits par une place chaude au Palais. Comme elle, en somme. À la différence près que leurs exploits remontaient à un lointain passé, tandis qu’elle en conservait des souvenirs encore frais.
Quelqu’un d’autre aurait pu ressentir de la culpabilité à éliminer des combattants si exemplaires. Pas elle. Elle tuerait quiconque s’obstinait à servir la famille de Tilmne ou se mettait sur le chemin d’Haralda. Hésiter, c’était mourir.
— Vara ?
Son nom de guerrière, prononcé avec surprise et colère, lui indiqua qu’elle avait dû combattre au côté de cet homme, un jour. Le casque de ce dernier l’empêcha de le reconnaître, ce qui facilita sa tâche. Cet instant de surprise fut fatal à son adversaire et son corps s’effondra bientôt au sol, sans vie.
Verena ne retirait aucun plaisir d’une telle boucherie, mais se contenter d’assommer les gardes comportait trop de risques. Hors de question qu’elle ou Haralda finisse à la potence à cause d’un excès de compassion. On ne renversait pas un roi sans sang versé.
Au matin, elle apprendrait les noms des guerriers tombés sous ses coups cette nuit. Alors, elle porterait le deuil et prierait Méoren, le dieu du combat, de les accueillir en son royaume. Le lendemain, elle regretterait son geste et s’en voudrait peut-être d’en être arrivée à de telles extrémités. Mais tout cela, ce serait le lendemain. Pour l’heure, elle exécuterait sa mission.
Ce fut la reine Ianna qu’elle dénicha en premier. La souveraine avait le sommeil lourd ; elle ne l’entendit même pas entrer dans la chambre. La guerrière écarta les pans de tissu qui entouraient le lit à baldaquin, découvrant la forme endormie. Verena lui offrit une mort rapide, sans le moindre cri.
Par souci de mise en scène, elle détacha une arbalète du mur, la chargea et la mit entre les mains inertes de la reine. Ainsi, on croirait qu’elle avait au moins tenté de se défendre, que c’était bien une adversaire armée que Verena avait occise.
Pas que cela importât pour elle. La mort était la mort et seuls les dieux étaient en droit de juger les défunts. Néanmoins, les courtisans du Palais ne voyaient pas les choses du même œil. Ils se rallieraient plus facilement à Haralda s’ils croyaient les membres de la famille royale morts au combat.
Elle se dirigea ensuite vers les quartiers du roi Eldred. Dès qu’il rendrait son dernier souffle, le plus gros obstacle dressé entre le trône et Haralda tomberait. Son amie n’aurait qu’à se revendiquer responsable de leurs meurtres, ainsi qu’à montrer qu’elle était assez puissante pour faire une telle annonce sans crainte. Sans autre héritier pour s’opposer à elle, les courtisans l’éliraient sans aucun doute reine. À moins que quelqu’un ne décide de l’affronter en duel et parvienne à la vaincre, mais cela n’arriverait pas, elle en était persuadée. La crainte et le respect tiendraient de potentiels opposants à l’écart. Personne n’ignorait les qualités de soldat d’Haralda.
Bien sûr, Verena aurait toujours pu la trahir au dernier moment et revendiquer le trône pour elle-même. C’était sous ses coups que la famille royale allait périr, après tout. Mais elle ne le ferait pas. En tant que guerrière, le pouvoir et la politique ne l’intéressaient guère. Elle préférait laisser tout cela à son amie.
Contrairement à la reine, le roi Eldred travaillait à son bureau quand Verena s’introduisit dans sa chambre. Ses yeux pourpres se posèrent sur elle en un reproche silencieux quand il vit sa lance ensanglantée.
— Qui vais-je devoir pleurer ? l’accusa-t-il.
Verena ne détourna pas le regard. Elle n’avait pas honte de ses agissements ; elle se contentait d’accomplir son devoir envers Haralda.
— Votre épouse ainsi que la majeure partie de vos gardes. Le règne de la famille de Tilmne n’a que trop duré, votre vigilance s’est émoussée. Vous auriez dû savoir que quelqu’un comme moi viendrait un jour.
Dans sa bouche, cela ne sonnait pas comme une leçon de morale, mais comme une simple constatation. Le roi se leva et s’empara prestement d’une épée, mais il s’agissait d’une arme d’apparat, impropre au combat. Verena s’attendait à mieux de sa part. Tout guerrier digne de ce nom gardait au moins un poignard affûté à portée de main.
Sans doute avait-il cru sa position acquise à jamais, les défenses de son palais infranchissables. Sa dynastie avait gouverné pendant des siècles sans que personne ne parvienne à la détrôner, après tout.
Et puis était venue Haralda. Celle que ses troupes adulaient, qui trouvait toujours les bons mots pour séduire une foule, qui savait que le roi Eldred entraînait ses guerriers à contrer son style de combat. Celle qui avait donc envoyé Verena à sa place.
— Je vois que votre amie n’a même pas eu le courage de venir elle-même, remarqua le roi, sur la défensive, attendant que Verena attaque la première.
Cela permit à cette dernière d’étudier sa posture, de prévoir ses réactions. Son œil entraîné perçut jusqu’au moindre tressaillement du monarque. Un homme qui maniait plus souvent la plume que l’épée, de toute évidence. Elle le regrettait presque. Quitte à tuer un roi, elle aurait préféré l’achever à l’issue d’une bataille acharnée.
— Ce n’est pas de lâcheté qu’Haralda a fait preuve, mais de sagesse. De toute manière, il ne restera personne pour témoigner des événements de cette nuit. Mais si cela peut vous aider à accepter votre trépas, considérez-moi comme le bras armé de ma reine.
Ses paroles éveillèrent la colère du monarque. Oubliant toute prudence, il se jeta sur elle, sûrement pour prouver qu’il valait mieux qu’Haralda. Une fraction de seconde suffit à Verena pour comprendre ses intentions et agir en conséquence. Elle n’eut qu’à placer sa lance selon le bon angle au dernier moment et Eldred, emporté par son élan, s’empala de lui-même sur son arme. Il regarda avec stupéfaction la lame qui lui transperçait le ventre.
Verena extirpa un couteau aiguisé d’une de ses manches et frappa à nouveau, implacable. Le roi n’eut ni le temps de souffrir ni de donner l’alerte. Sa fierté l’avait perdu.
Néanmoins, sa mission ne s’arrêtait pas là et elle ne retirerait aucune fierté de ce qui suivrait.
Cette fois, sa cible vint jusqu’à elle. La guerrière s’apprêtait à quitter la chambre lorsqu’une silhouette longiligne apparut dans l’encadrement de la porte.
La princesse Morag n’était plus une enfant, mais pas encore une femme pour autant. Il lui aurait encore fallu attendre plusieurs années pour intégrer l’armée de Saénéaria. Verena n’aimait pas l’idée de s’en prendre à une personne si jeune et sans défense, mais Morag devait tout de même mourir. Sans quoi, d’ici quelques années, elle risquait de revenir, une armée derrière elle, prête à venger ses parents.
Dès qu’elle la vit à côté du corps sans vie de son père, la princesse comprit. Mais elle ne cria pas, tout comme elle ne chercha pas à s’enfuir. À la place de quoi elle entra dans la pièce, sa démarche à la fois gracieuse et légère, un air fier sur le visage. Un peu plus et Verena aurait pu la prendre pour la véritable souveraine de Saénéaria.
Elle s’attendait presque à ce que Morag la défie en combat, révélant des talents de bretteuse insoupçonnés. Au lieu de cela, elle s’agenouilla devant Verena, mettant cette dernière plus mal à l’aise que jamais.
— Je sais pourquoi vous êtes là et je sais également que je n’ai pas les moyens de vous arrêter. Mais au moins, je mourrai comme la princesse de Saénéaria que je suis et pas en fuyarde. Faites ça vite.
Le courage et la détermination de la jeune femme la touchèrent. Si Morag avait eu le temps de devenir reine, les plans d’Haralda n’auraient peut-être jamais abouti. Le destin en avait toutefois décidé autrement. Morag ne grandirait jamais pour réclamer son héritage et une nouvelle dynastie prendrait la tête de l’empire.
Verena respecta néanmoins son dernier vœu et sa mort fut rapide, presque indolore. La belle flamme de ses yeux s’éteignit, soufflée par la lame de la guerrière. Elle commençait à devenir lasse de toute cette violence. Il lui restait néanmoins une toute dernière vie à prendre. Et cette fois, aucune mascarade ne pourrait dissimuler la cruauté de ce geste.
Mais elle n’avait pas le choix, elle devait éliminer les Tilmne jusqu’au dernier. Pourtant, quand elle franchit le seuil de la chambre du prince de Saénéaria, elle eut un mouvement d’hésitation. Alroan de Tilmne n’était qu’un nourrisson qui s’agitait joyeusement dans son berceau, inconscient du drame qui venait de se jouer quelques portes plus loin. Ses ailes encore minuscules le handicapaient plus qu’autre chose alors qu’il essayait avec maladresse d’attraper son propre pied.
Verena resserra sa prise sur son couteau. Cet enfant lui rappelait trop la petite Terena qu’Haralda lui avait présentée une semaine auparavant. Elle se souvenait bien du discours que lui avait tenu son amie. Qu’à présent que la survie de son nom était assurée, il était temps pour elle de mettre ses plus grands projets à exécution.
Le nom de l’enfant honorait le sien, Haralda le lui avait avoué. Son amie n’aurait pu signifier à Verena sa confiance de manière plus claire. De quoi la convaincre d’accomplir cette ultime mission pour elle. Mais en cet instant, elle ne parvenait pas à distinguer de différence entre les deux nourrissons, qu’ils appartiennent à la famille de Tan ou de Tilmne.
Elle paya cher son hésitation. Quand elle abattit enfin sa lame, celle-ci se retrouva bloquée dans le vide, puis elle lui échappa, lévitant jusqu’à ce qu’une guerrière à la chevelure sombre l’attrape. Pour la première fois de la soirée, elle craignit d’échouer. Puis un homme au visage parsemé de taches de rousseurs apparut aux côtés de la femme, rajoutant à son calvaire.
Verena se figea, consciente que la situation venait de prendre un tour catastrophique pour elle. Elle ne voulait pas les affronter. Pas eux. N’importe qui sauf eux.
— Nous sommes désolés, Vara, mais nous ne pouvons pas te laisser faire. Nous protégeons la famille royale. Nous avons prêté serment devant Méoren. Tu sais ce que cela implique, dit le guerrier.
Verena serra les dents. Bien sûr qu’elle le savait, mais elle tenterait quand même de leur faire entendre raison. Peut-être que leur amitié était encore assez forte pour les en convaincre.
— Beryth, Mewes. Vous feriez mieux de vous écarter, gronda-t-elle, se refusant à utiliser leurs noms de guerriers, ces noms auxquels elle avait si souvent eu recours lors de leur toute première mission.
— Ne te fais pas d’illusions. Même pour toi, je ne briserai pas ma promesse. Tu ne toucheras pas au prince, la prévint Beryth.
Quant à Mewes, il les regardait à peine, les sourcils plissés de concentration. Verena savait ce que cela signifiait, il se préparait à utiliser son Don contre elle. Verena connaissait leur potentiel, peut-être même encore mieux qu’elle ne connaissait le sien. En cas d’affrontement, il y avait de fortes chances pour qu’aucun d’eux n’en ressorte vivant.
Elle ne voulait pas cela, tout comme elle ne voulait pas tuer un enfant encore incapable de marcher. Sans Haralda, jamais elle n’aurait envisagé d’accomplir pareil méfait. Mais elle savait aussi tout ce que son amie avait prévu de faire pour Saénéaria et son empire. Si elle devenait reine, ce serait le début d’un nouvel âge d’or. Elle reprendrait des conquêtes depuis bien trop longtemps repoussées, ramènerait la prospérité sur l’empire et s’assurerait que la suprématie de Saénéaria demeure inégalée. Verena n’avait pas le choix. Sa main se serra sur sa lance.
— Je crains qu’il n’y ait qu’un seul moyen de régler cela, mes vieux amis.
Chapitre 1

Un vent léger flottait sur le spatioport, entraînant avec lui des effluves étrangers venus de tous les confins de l’univers. D’imposants mastodontes de métal étendaient leur ombre sur les voyageurs qui se massaient à leurs pieds. Au-dessus d’eux, les auvents destinés à protéger les vaisseaux des intempéries se refermaient comme autant de dents acérées.
Noarleen traînait des pieds, entouré de part et d’autre par ses parents qui le tançaient de fréquents regards sévères. Nul autre n’avait droit à une telle surveillance, ce qui rendait sa situation d’autant plus embarrassante. Les jeunes de son âge occupés à patienter sur le quai d’embarquement s’affichaient fièrement, la tête haute. Sans échanger un mot, ils se livraient à une compétition pour la suprématie au sein de leur petit groupe nouvellement formé. Ce serait à qui aurait l’armure la plus reluisante ou la musculature la plus imposante.
Au milieu de cette bande de fauves prête à s’adonner au carnage à la moindre défiance, Noarleen se sentait bien seul avec sa carrure frêle et le livre écorné auquel il s’accrochait comme si sa vie en dépendait. Ses ailes, recouvertes d’une mosaïque d’écailles turquoise, frémirent d’inquiétude et quelques rires moqueurs s’élevèrent à son encontre. Il détourna le regard tandis que la honte lui montait jusqu’aux joues.
— Est-ce bien nécessaire, Mère ? Ne serait-il pas préférable que je demeure à Iremshar, plutôt que de m’aventurer en des contrées encore inconnues ? Vous-même étiez d’accord pour dire qu’une telle entreprise pouvait se montrer périlleuse et…
Deux yeux sombres et pleins de colère le dévisagèrent avec désapprobation, et Noarleen se tut aussitôt, préférant fixer le sol plutôt que de s’opposer à l’autorité maternelle. Contrairement à lui, ses parents possédaient le physique athlétique des grands guerriers et il savait sa mère capable de le traîner de force jusqu’à sa navette. Le jeune homme préférait s’éviter une telle humiliation. La meute cruelle qui l’entourait trouverait sans doute déjà bien des raisons de faire de lui son bouc émissaire sans qu’il l’y aide.
— Noarleen, nous avons déjà discuté de tout cela. Tu dois effectuer ton service au sein de l’armée royale comme nous l’avons fait avant toi, afin de perpétuer l’honneur de notre famille. Il n’est pas question que tu désertes et nous couvres d’opprobre.
— Écoute ta mère, mon enfant. Nous faisons cela pour ton bien, n’en doute pas. Ne rends pas ce moment plus difficile pour nous tous, je t’en prie, ajouta son père.
Noarleen étouffa un cri de frustration, ne pouvant exprimer toute l’ampleur de ses sentiments, pas alors qu’ils étaient encerclés par une multitude d’yeux curieux et prompts aux jugements arbitraires.
Dans un geste instinctif, il plaça une de ses ailes reptiliennes devant son visage, cherchant à s’isoler de cette foule hostile. Il le regretta presque aussitôt lorsque sa mère le coupa dans son élan d’un geste sec. Elle lui assena une claque qui fit chauffer sa joue et égratigna encore davantage son orgueil déjà branlant.
— Cesse de faire l’enfant. Tu es un homme désormais et tu seras bientôt un soldat. Tu devrais agir comme tel.
Il obéit vite et renonça à regret à son bouclier d’écailles. Il dévoila avec lenteur son visage aux traits encore juvénile ainsi que ses prunelles mordorées écarquillées par la peur. Ses cheveux verts tombaient en bataille devant ses yeux, formant un ultime rideau de protection derrière lequel il tentait désespérément de se réfugier.
Un éclair fugace passa dans les yeux de sa mère et il s’empressa de dégager les mèches folles de son front.
— Désolé, je n’ai pas fait exprès.
— Reby, ce n’est pas la peine de nous énerver maintenant. Soyons raisonnables, et menons notre fils jusqu’à Vara sans faire d’histoire, je te prie. Elle saura prendre les choses en main.
Noarleen laissa échapper un grand soupir de soulagement suite à l’intervention salutaire de son père, même s’il avait préféré qu’il prenne son parti, plutôt que de le livrer aux griffes d’une administration qu’il jugeait désuète et cruelle. Il n’avait désormais plus d’autres choix que d’obéir, en dépit de tout ce que son cœur pouvait bien désirer.
Un soleil accablant planait haut au-dessus d’eux et même les toiles étendues au-dessus du hangar à vaisseau n’arrêtaient pas tous ses rayons. Il pouvait sentir sa morsure sur ses avant-bras découverts, tandis qu’il transpirait à grosses gouttes sous son uniforme neuf et bien trop grand pour lui. D’instinct, il battit des ailes dans l’espoir inconscient de créer un courant d’air qui le soulagerait de la chaleur étouffante.
Un rapide coup d’œil aux blasons de ses futurs camarades lui indiqua qu’ils appartenaient tous à la plus haute noblesse. Alors que Noarleen luttait pour ne pas se recroqueviller sur lui-même, les futurs guerriers étiraient leurs ailes avec arrogance, cherchant de toute évidence à les ériger en étendard de leur puissance et de leur prestige.
Un peu partout, des simulacres de combats commençaient à éclater, accompagnés par une fanfare de rugissements qui célébrait les vainqueurs. Une hiérarchie sommaire s’instaurait pendant que l’odeur de l’hémoglobine venait s’ajouter à celle de la sueur dans l’air. Même ces entraînements soi-disant amicaux voyaient se déchaîner une violence à peine contenue et Noarleen repéra plusieurs figures au nez tordu par un mauvais coup, ou encore des champions d’un instant aux mains encore sanguinolentes. Il déglutit, sachant qu’il allait devoir passer des mois, peut-être même des années, en compagnie de ces fous furieux.
Plus que jamais, il regrettait le calme de la bibliothèque familiale, la texture des pages jaunies sous ses doigts et le crissement de son stylo sur le papier. S’il avait eu son mot à dire, il se serait trouvé un petit travail tranquille dans un bureau, où il aurait pu cacher des livres dans un casier et se plonger dans leur lecture dès que son supérieur aurait le dos tourné. N’importe quoi plutôt que d’être envoyé au combat sur une planète inconnue, entouré par une bande de brutes belliqueuses !
— Es-tu donc forcé de passer tout ton temps à rêvasser ? Relève le menton, montre à tes futurs coéquipiers que tu es un membre de la famille de Leenho. À ce rythme, ils vont te confondre avec un technicien ou un garçon de ménage !
Les paroles mordantes de sa mère n’aidèrent pas à renforcer la confiance plus que vacillante de Noarleen, bien au contraire. Défiant toute logique, il commençait à élaborer des plans complètement fantaisistes pour échapper au fardeau familial. Peut-être qu’il pourrait voler assez vite pour rejoindre les grands complexes métalliques qu’il apercevait au loin et dans lesquels reposaient les pièces détachées des vaisseaux spatiaux. De véritables labyrinthes devaient en tapisser l’intérieur, de quoi se dissimuler le temps que toutes les navettes militaires décollent. Ensuite, il pourrait se mêler à la populace et disparaître loin de toute obligation liée à son rang et à son sang.
Comme s’il avait les capacités physiques ou la force mentale nécessaire pour mettre sa stratégie délirante à exécution… Mieux valait qu’il se résigne à son sort.
Les rangées de vaisseaux paraissaient s’étendre sur des kilomètres et la marche de la honte de Noarleen dura encore de longues et pénibles minutes. Sur le chemin, il écopa encore de nombreuses insultes de la part des futurs guerriers qui se riaient de lui et de son physique chétif, sans même parler de la présence de ses parents.
— Je n’arrive toujours pas à croire que nous ayons besoin de t’accompagner. Même la reine n’a pas fait le déplacement pour accompagner sa fille unique, au cas où tu l’ignorerais.
— Non, je suis au courant, Mère. Difficile de ne pas l’être, vu que vous me le répétez depuis que nous avons quitté notre villa.
— N’essaye pas de jouer au plus intelligent avec moi, Noarleen. Tu me fais déjà bien assez honte sans que j’aie à supporter ton arrogance. J’espère pour toi que tu auras un peu plus de jugeote lorsque nous ne serons plus là pour t’épauler.
Sa mère continua à lui dérouler une longue liste de reproches, mais Noarleen n’écouta que d’une oreille distraite ce discours déjà entendu cent fois. Comme à chaque fois, il fallait qu’elle le compare aux héritiers des autres grandes familles, tout cela pour lui rappeler qu’il n’arrivait à la cheville d’aucun d’entre eux.
Enfin, au bout d’une éternité, ses parents s’arrêtèrent devant une guerrière plus âgée que les recrues impatientes. Les médailles qui brillaient à sa poitrine témoignaient de son grade. Son visage strict et froid ne disait rien de bon à Noarleen. Elle portait son uniforme avec simplicité, sa carrure athlétique remplissant sans problème la lourde veste grise qui pesait sur ses épaules, toute parsemée de décorations, preuve de son ancienneté et de ses exploits. Ses cheveux beige coupés courts, sans la moindre frivolité, ainsi que les larges plumes sagement repliées dans son dos ajoutaient à la sensation d’austérité qui émanait de la guerrière. Toutefois, elle ne dépassait pas la quarantaine et paraissait même jeune à côté des parents de Noarleen.
La militaire jappa des ordres à ses subordonnés et ceux-ci accoururent aussitôt, petites fourmis promptes à obéir aux instructions de leur supérieure. Néanmoins, son expression s’adoucit quelque peu lorsqu’elle vit la famille s’avancer vers elle. D’une main, elle repoussa un soldat venu lui poser une question pour venir à leur rencontre, le sourire aux lèvres.
— Reby, Erestrel, cela faisait longtemps. C’est un plaisir de vous revoir. Et ce jeune homme doit être Noarleen, je suppose ?
Ils s’échangèrent des poignées de mains vigoureuses et Noarleen grimaça lorsque des doigts trop brutaux à son goût se refermèrent sur les siens. Pendant un instant, il eut la sensation que les prunelles grises de l’officière sondaient son âme au-delà du prisme de ses lunettes carrées. Là encore, Noarleen eut envie de disparaître sous terre pour échapper à cette analyse inquisitrice.
— C’est un honneur pour nous aussi, capitaine. J’espère que vous nous pardonnerez notre manquement au protocole.
Les excuses de la mère de Noarleen furent balayées d’un revers d’aile.
— Pas de cela entre nous, mon amie. Tu peux m’appeler Vara.
— En es-tu certaine ? Je ne voudrais pas que tu fasses mauvaise figure devant tes nouvelles recrues par notre faute.
Vara haussa un sourcil nonchalant tandis qu’elle envisageait le groupe de jeunes adultes regroupé autour des navettes, plein d’effervescence et pour la plupart encore grisés par les combats qui venaient de se dérouler.
— Eux ? Rien qui ne me posera problème. Ça ne me prendra que quelques jours pour les mater et leur faire respecter le règlement de notre armée. Ils essayeront de défier mon autorité à un moment où un autre, de toute manière.
Reby marmonna que ce n’était pas une raison pour déroger à la tradition, mais Vara ne l’écoutait déjà plus. Toute son attention se portait désormais sur Noarleen et ce dernier dut faire preuve de toute sa volonté pour ne pas se balancer d’un pied sur l’autre.
— Ce n’est certes pas ainsi que j’imaginais votre fils.
— Nous avons fait tout ce qui nous semblait nécessaire à son éducation ! cracha Reby.
Noarleen sursauta presque de surprise. Sa mère avait beau être dure et exigeante avec lui, jamais il ne l’avait vue si tendue auparavant, les poings crispés et le regard déformé par la colère. Ses mots débordaient de reproches sous-jacents et il fallut qu’Erestrel pose une main apaisante sur son épaule pour qu’elle se détende juste assez pour ne pas se jeter sur Vara. Un nouveau malaise s’installa dans la poitrine de Noarleen. Il se savait une déception pour ses parents, mais ces vives morsures de rappel de sa faiblesse ne manquaient jamais de l’affecter.
— Je ne cherchais point à t’offenser, Reby. Je suis certaine que vous avez fait ce qu’il fallait. Néanmoins, nos retrouvailles ne peuvent s’éterniser. Notre flotte doit décoller en même temps que le vaisseau royal. Soyez toutefois sans crainte, je garderai un œil sur Noarleen, comme je vous l’ai promis.
Le couple hocha la tête, soulagé, alors que le premier concerné ne se sentait guère rassuré de se retrouver confié à Vara. Lorsqu’il vit ses parents commencer à s’éloigner sans plus un mot d’adieu pour lui, il s’élança vers eux, refusant un si cruel abandon.
— Attendez !
À l’entente de son cri, son père se figea et faillit se retourner. L’espace d’une fraction de seconde, Noarleen crut même discerner quelques larmes qui menaçaient de lui échapper. Mais Reby, toujours aussi implacable, empêcha son mari de faire preuve de la moindre compassion envers leur fils.
— Il suffit, Noarleen. Tu viens de dépasser ta vingtième année, il n’est plus question pour nous d’accepter tes pleurnicheries. Maintenant, va accomplir ton devoir et ne reviens pas avant d’être digne de ton nom !
Il s’arrêta, comme foudroyé par les paroles de sa mère. Les toutes dernières qu’il entendrait d’elle avant des mois, voire peut-être même des années. Reby ne se retourna pas et entraîna Erestrel avec fermeté, laissant leur fils derrière eux comme un oisillon esseulé. Ce dernier commença à trembler quand il sentit les griffes de sa triste réalité se refermer sur lui.
— Monte à bord de ce vaisseau. L’accès aux dortoirs est indiqué dans les papiers qui t’ont été remis lorsque tu t’es engagé.
Noarleen baissa les yeux et gravit les marches menant à l’entrée de la navette tandis que Vara enjoignait d’autres jeunes de son âge à faire de même. Il glissa une main dans sa poche, à la recherche des fameux documents, mais ses doigts ne rencontrèrent que la couture de son uniforme. Un juron à peine audible lui échappa alors qu’il se maudissait d’être étourdi à ce point.
Sans la moindre indication, il se précipita dans les longs couloirs tortueux du vaisseau spatial. Quitte à se perdre, autant s’éloigner assez pour que les autres Saénéariens n’aient pas le plaisir de le voir renifler sur le chemin pendant qu’il luttait contre la panique et les larmes.
Par miracle, Noarleen parvint à trouver les dortoirs sans trop de mal. La cacophonie qui s’en dégageait y fut pour beaucoup. De quoi le faire grimacer, lui qui appréciait le calme et le silence. Son intuition lui cria de ne pas entrer dans cette cage aux fauves, mais la peur de se faire réprimander par Vara pour désobéissance fut plus forte encore.
La main tremblante, il ouvrit la porte pour découvrir une trentaine de lits superposés dans un espace bien trop étroit à son goût. Du coin de l’œil, il aperçut deux recrues occupées à s’affronter au bras de fer, le visage crispé par la concentration. Quelques clans avaient commencé à se former, et pendant un bref instant, Noarleen nourrit le fol espoir d’être accepté au sein de l’un d’eux. S’il parvenait à se faire quelques amis, peut-être que cette expédition se révélerait moins pénible que prévu.
Malgré l’appréhension qui lui tordait le ventre, il s’obligea à avancer. Avec un peu de chance, personne ne le remarquerait et il pourrait s’installer en toute tranquillité…
— Eh, regardez-moi ça ! Voilà le couard qui pleurnichait dans les jupes de sa mère !
Dans l’espoir d’éviter le conflit, il détourna les yeux. Néanmoins, l’apostrophe de l’apprenti moqueur attira l’attention générale sur Noarleen.
— Un planqué, sûrement, renchérit une aspirante. D’ailleurs, quelqu’un l’a vu combattre tout à l’heure ?
Les hochements de têtes négatifs conjugués à la mine blafarde du concerné ne laissèrent aucune place au doute. Celui qui l’avait interpellé s’avança alors vers Noarleen, l’air menaçant.
— Dans ce cas, il est grand temps que tu nous prouves que tu as ta place ici. Vous n’êtes pas d’accord, les gars ?
De vives acclamations accueillirent sa proposition. En réponse, l’apprenti poussa Noarleen. Sans doute pour le provoquer.
— Allez, montre-nous de quel bois tu te chauffes ! À moins que tu aies trop peur pour ça ?
Conscient qu’il ne faisait guère le poids contre cette brute, Noarleen leva les mains en l’air en signe de reddition.
— Écoutez, je n’ai pas demandé à être ici. Nous n’avons pas besoin de nous battre…
Cette tentative maladroite de pacification ne servit à rien. Au contraire, elle échauffa encore plus les esprits. La plupart des reproches se perdirent dans la cacophonie générale, mais Noarleen en saisit l’essentiel. Personne ne lui pardonnerait son traitement de faveur. Pas quand eux avaient fourni tant d’efforts pour arriver ici.
Le premier coup ne partit pas de celui qui le haranguait depuis tout à l’heure, mais de derrière lui. Mû par l’instinct, Noarleen parvint à l’esquiver de justesse. Il se révéla toutefois incapable de réitérer cet exploit. Quelqu’un l’atteignit à la tempe. Il ignorait qui. Vus à travers le filtre de la panique, ses bourreaux se ressemblaient tous.
— Allez, utilise ton don, qu’on rigole. À moins que tu n’aies jamais appris à l’utiliser ? Ça ne m’étonnerait pas, de la part d’une mauviette pareille.
Il serra les dents, mais ne répondit rien. Inutile de nourrir davantage la colère de ses agresseurs. Son mutisme ne leur plut guère. Les attaques plurent sur lui avec une violence redoublée. Il tenta d’y résister, mais il se retrouva bientôt submergé sous la puissance des impacts. La foule se gonfla de rire au moment où ses jambes se dérobèrent sous lui. Ses assaillants le traitèrent de lâche, d’incapable, de faible. Les mêmes insultes dont on l’avait affublé toute sa vie durant.
L’idée de se relever, de les affronter pour conserver au moins une once de respect traversa bien son esprit. Noarleen la laissa filer. Au fond, ses détracteurs avaient raison : jamais il ne se montrerait assez doué pour les vaincre. Autant s’éviter des blessures inutiles. Ses dernières forces, il les employa à s’envoler. Les autres apprentis ne s’y attendaient pas. Ce moment de surprise lui permit de s’enfuir de justesse.
Il déguerpit du dortoir ventre à terre, se haïssant d’avoir été si optimiste, tandis que de nouvelles moqueries fusaient derrière lui. Il n’alla pas bien loin, arrêté dans son élan par sa faible constitution. Noarleen porta une main à son flanc, où un point de côté le lançait terriblement. Il lança un regard inquiet derrière lui, mais par bonheur, ses bourreaux avaient estimé qu’il n’était pas digne d’être poursuivi.
Une fois persuadé que personne ne se lancerait à sa poursuite, il retira sa veste d’uniforme en grimaçant pour examiner son épaule violacée. Les bleus mettraient plusieurs jours à disparaître, et sa joue ne devait pas être dans un meilleur état.
Retourner au dortoir était donc hors de question. Il ne se jetterait pas volontairement dans la gueule du loup. Toutefois, il lui fallait toujours trouver un endroit où vivre durant la longue traversée qui l’attendait.
Le vaisseau comportait plusieurs étages et Noarleen chercha vite à se rapprocher des plus élevés. Il n’y trouverait aucune échappatoire, bien entendu, mais il désirait voir le ciel une toute dernière fois avant de s’envoler vers une planète hostile.
Sur le chemin, il dut prendre mille détours pour contourner des quartiers réservés aux haut gradés et se dissimuler cent fois à l’angle d’un couloir pour éviter qu’on lui demande ce qu’il faisait là. Finalement, il parvint à trouver un renfoncement dans le toit du vaisseau juste assez grand pour l’abriter, en face duquel se trouvait un minuscule hublot par lequel il pouvait entrapercevoir le monde extérieur.
Sa cachette aurait été trop étroite pour accueillir une des montagnes de muscles qui l’avaient maltraité un peu plus tôt, mais la petite taille de Noarleen lui permit tout juste d’y tenir. Cela lui vaudrait sans doute de méchantes courbatures, mais il était prêt à accepter ce prix en échange de quelques minutes de calme.
Avec lenteur, il retira un petit objet caché sous sa manche, là où personne n’aurait l’idée de venir le voler. Le bout de tissu, vieux de plusieurs années et rapiécé sur les bords, faisait la taille de sa main. Une larme vint s’échouer dessus, vite absorbée par les broderies qui ornaient le blason. D’un doigt tremblant, Noarleen en traça les contours, s’oubliant dans la contemplation des entrelacs pourpre et or, vestiges d’une ancienne promesse.
Ce fut ainsi qu’il finit par s’endormir, épuisé par la tristesse d’avoir quitté les siens pour un monde où personne ne voulait de lui.
Chapitre 2

La toile de l’univers s’étendait devant lui, vaste canevas sombre sur lequel on avait ajouté au pinceau des milliards de points lumineux. Noarleen n’avait jamais quitté Saénéaria avant ce jour et il aurait sans doute été complètement émerveillé par cette vision si elle ne s’était accompagnée pour lui d’un vif pincement au cœur.
Il avait raté le décollage du vaisseau. Désormais, impossible de déterminer où se trouvait sa planète natale au milieu de cette immensité étincelante. Bien qu’il ne s’y soit jamais senti à sa place et qu’il n’aurait pas cru que la quitter serait aussi déchirant pour lui.
Noarleen savait qu’il avait de grandes chances de ne pas revenir de ce voyage. Il n’était pas fait pour la guerre. Trop faible pour se défendre et trop sensible pour faire du mal à autrui, seule la mort l’attendait au bout du chemin. Il aurait au moins voulu faire ses adieux à son monde d’origine.
Des bruits de pas envahirent le couloir, le sortant brusquement de sa mélancolie. Dans un élan de panique, il réalisa que le blason, sa possession la plus précieuse à ce jour, reposait sur le bord de l’alcôve où il s’était endormi, à la vue de tous. Noarleen le saisit d’un mouvement vif et le cacha à nouveau sous sa veste d’uniforme, juste à temps pour voir apparaître Vara à l’angle d’un mur.
La capitaine avait le visage fermé. Noarleen se raidit, pressentant qu’il allait à nouveau passer un mauvais quart d’heure. Avant même qu’elle arrive à son niveau, il fixa le sol d’un air coupable, anticipant des remontrances qu’il savait inévitables.
— Je te cherchais, Noarleen. Peut-être pourrais-tu m’expliquer pourquoi tu ne te trouves pas en ce moment même au terrain d’entraînement, en compagnie des autres recrues. Il vaudrait mieux pour toi que tu aies une bonne excuse.
Il nia d’un mouvement de tête, sans même oser relever les yeux vers sa supérieure. Inutile qu’il tente de s’expliquer. Son raisonnement ne parviendrait qu’à le faire passer pour un lâche, un Saénéarien indigne de devenir un guerrier.
Vara le fusilla du regard, insatisfaite, et Noarleen trembla, les yeux fermés par la peur. Il savait que les châtiments corporels n’étaient pas rares pour les éléments les plus récalcitrants de l’armée et il s’imaginait déjà les punitions les plus terribles. Cependant, les épaules de la militaire finirent par se relâcher, tandis qu’elle poussait un...

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