L Enfant qui ne pleurait jamais
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Description

A quoi peut bien ressembler un gamin dans le Paris de l'après-guerre? Pas à Antoine Petibonjean, car lui est unique dans son malheur. Gavroche à ses heures, son enfance est loin du vert paradis des joies enfantines comme l'écrivain Proust. Dernier de classe, des mauvais coups plein les poches, Antoine est battu et humilié tous les jours par ses parents, ses professeurs, les grands de la cour de récréation. Par chance, il s'est trouvé une échappatoire : rêver de l'Amérique avec ses cowboys et ses Indiens.
Pourtant, de sa naissance à ses 21 ans, son parcours est celui du combattant. Foetus sauvé in extremis des aiguilles à tricoter de la faiseuse d'ange jusqu'au tribunal militaire, Antoine a le malheur qui lui colle à la peau, cette peau couverte d'ecchymoses qui cache une âme d'explorateur du Nouveau Monde. Si ce n'était de ses lectures sur le Grand Nord lorsqu'il souffre et récupère entre deux séances de violence, Antoine serait mort.
La plume de Gilles Dubois ne perd le nord à aucun moment dans ce roman autobiographique. Elle mord dans le papier comme les coups de fouet dans la chair du jeune Antoine. L'auteur a le don d'aller droit au but, droit au chaos, au sang. On a mal pour son héros, on souhaiterait le protéger, mais il nous échappe telle la vie, et il suit son cours vers l'effroyable et plus tard, espérons-le vers la poésie des grandes étendues nordiques de l'Amérique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 juin 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782896990153
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0021€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
Du même auteur
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Crédits - Achevé d'imprimer
L’enfant qui ne pleurait jamais
Du même auteur

Chez le même éditeur
Akuna-Aki, meneur de chiens, roman, Ottawa, Les Éditions L’Interligne, 2007 (lauréat du Prix des lecteurs Radio-Canada 2008).
Aurélie Waterspoon, roman, Ottawa, Les Éditions L’Interligne, 2008 (finaliste du Prix des lecteurs 15-18 ans Radio-Canada Centre FORA 2009, finaliste du Prix du Journal LeDroit 2010).
La piste sanglante, roman, Ottawa, Les Éditions L’Interligne, 2009 (lauréat du Prix Françoise-Lepage 2011 et finaliste au Prix du livre d’enfant Trillium 2010).

Chez d’autres éditeurs
Hokshenah, l’esprit du loup blanc, Paris, Les Éditions Les 3 Orangers, 2003 (finaliste du Prix littéraire 30 Millions d’Amis).
L’homme aux yeux de loup, Ottawa, Les Éditions David, 2006 (finaliste du Prix des lecteurs Radio-Canada, du Prix Trillium et du Prix littéraire 30 Millions d’Amis).

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Dubois, Gilles, 1945
L’enfant qui ne pleurait jamais [ressource électronique] : roman / Gilles Dubois.

(Collection Vertiges)
Monographie électronique en format PDF.
Publ. aussi en format imprimé et dans un autre format électronique.
ISBN 978-2-89699-014-6

I. Titre. II. Collection: Collection Vertiges (En ligne)

PS8557.U23476E64 2011a C843’.6 C2011904664-4

Les Éditions L’Interligne 261, chemin de Montréal, bureau 310 Ottawa (Ontario) K1L 8C7 Tél. : 613-748-0850 / Téléc. : 613-748-0852 Adresse courriel : communication@interligne.ca www.interligne.ca

Distribution : Diffusion Prologue inc.

Papier ISBN 978-2-923274-81-2 PDF ISBN 978-2-89699-014-6 ePub ISBN 978-2-89699-015-3

© Gilles Dubois et Les Éditions L’Interligne Dépôt légal : troisième trimestre 2011 Bibliothèque nationale du Canada Tous droits réservés pour tous pays
« Écrire, voilà qui rapproche le plus l’homme de Dieu. Parler des bêtes… Les bêtes sont merveilleuses. Elles vous choisissent ou vous fuient, mais jamais elles ne vous jugent. Une nuit, j’ai lu dans les yeux d’un hibou. C’était deux beaux livres rouges avec, de-ci de-là, des taches de malheur. »

James Dean
À ces enfants qui ne pleurent jamais.
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Début des années 50, Issy-les-Moulineaux, banlieue parisienne.
Le décor : une ruelle étroite, sombre, délimitée par les murs en briques grises d’une manufacture de biscuits en faillite et d’une ancienne entreprise de produits d’entretien. Le sol était couvert d’immondices. Une odeur tenace d’urine et d’excréments stagnait dans l’air immobile. Quelques sans-abri vivaient là à longueur d’année, dans des boîtes en carton. Il était 15 heures 30. En ce jour de mai, le soleil était éblouissant. Arrêté par les hauts murs délabrés, il ne s’infiltrait jamais dans cette venelle nauséabonde où se déroulait en cet instant une scène familière aux sorties d’école. Des enfants se battaient.
— Vas-y Louis ! Mets-lui-en plein la fgure à c’bâtard d’Espagnol, criait un grand gars nommé Robert, apparemment le meneur de la bande. Par derrière, Marcel, aux cheveux ! hurla de nouveau Robert.
— C’gros merdeux va y goûter ! ricana Sylvain.
La bagarre qui se déroulait entre quatre écoliers était sérieuse. À y regarder de plus près, il s’agissait d’une agression caractérisée, hors de proportions. Trois garnements d’une huitaine d’années s’en prenaient à un garçonnet un peu gros qui ne devait pas avoir plus de six ans.
Au milieu du cercle menaçant de poings et de pieds qui l’assaillaient de toutes parts, la petite victime se défendait âprement, avec une détermination farouche née de sa situation désespérée. Une rage folle l’habitait. Et soudain, insolite, sur son visage volontaire s’afcha un sourire moqueur, comme indiférent.
C’était un fait. En l’espace d’un court instant, l’enfant n’éprouva plus que mépris pour ses adversaires ! Il avait en efet remarqué que depuis quelque temps, dès que les événements de son existence échappaient à son contrôle, que sa vie évoluait dans une grisaille navrante, pénible à supporter, que ce soit à l’école ou à la maison, se produisait en lui un étrange phénomène. Son esprit pénétrait dans une forêt fantasmagorique. Les arbres y revêtaient des formes élancées, légères, comme s’ils fottaient, immatériels. Le décor au complet s’enrichissait d’innombrables couleurs le temps d’un soupir, des tons qui en se mêlant créaient mille autres nuances, dégradées à l’infini.
Et là, dans ce refuge hors de l’espace et du temps, lui était donnée la faculté magnifque de pouvoir observer, en simple spectateur, l’évolution de ce qui se déroulait autour de lui. Dès lors qu’il s’imprégnait de ce monde imaginaire fait de lumières éclatantes, aucune adversité ne semblait plus l’atteindre.
En fait, son conscient se mettait en sommeil. L’enfant n’était plus qu’instinct animal. Il envoyait ses coups avec automatisme, se protégeant des attaques sans même avoir à y songer. Ses mouvements étaient fuides, d’une rare efcacité.
Son sac d’école tournoyait d’un mouvement ample au bout de ses bras un peu longs, comparativement à sa taille. Malgré le désavantage du nombre et son jeune âge, il parvenait à maintenir ses antagonistes à distance, se rapprochant ainsi, « à la force des poignets », de la rue principale où les autres n’oseraient jamais le poursuivre. Il y aurait toujours un passant compréhensif pour secourir Antoine, el bastardo, le bâtard espagnol, soufre-douleur du groupe de garnements qui le guettaient souvent à la fin des classes, guidés par une hostilité incompréhensible à ses yeux. Pour l’heure, il regrettait amèrement être passé par ce chemin afin de gagner du temps.
Ah ! s’il avait pu naître français à 100 % !
Son père disait que les gens qui n’aimaient pas les Espagnols étaient des racistes. Son père n’était pas raciste. Il l’afrmait d’ailleurs avec force.
— Les racistes me dégoûtent. Tiens, moi, des nègres, j’en connais deux ou trois. Je leur dis bonjour. Ils ont le droit de vivre comme tout le monde. Sûr que si ma fille nous en ramenait un à la maison, je gueulerais un coup, mais je n’ai rien contre eux en tant que citoyens.
La mère de l’enfant se nommait Carmencita et son père Vincent Petibonjean. Lui, c’était Antoine. Petibonjean, un nom pas facile à porter. Il lui en avait valu des moqueries ! Le père d’Antoine, Parisien pure laine, se prénommait comme son père. Antoine échappa miraculeusement au Vincent ancestral. Il en frémit. À chaque coup de téléphone adressé à Vincent, ils auraient été trois à se précipiter sur l’appareil, quatre, lorsque serait né le fils d’Antoine. L’absence d’originalité et d’imagination chez certains parents était parfois surprenante.
Antoine avait 6 ans. Il était grand pour son âge, un peu gros aussi. Ses parents pour cela l’appelaient Gros Bill, ou Billy-Boy. Un air populaire de l’époque en était cause.
Et voilà l’gros Bill qui part au p’tit trot,
Tout le long de l’île le long de l’eau...
On avait sufsamment ridiculisé l’enfant en le fredonnant. Il détestait ce nom inventé. Était-ce sa faute à lui s’il rafolait des bonbons à n’en plus pouvoir s’arrêter ? Depuis que les Petibonjean avaient acquis cette épicerie de produits bretons, Antoine, dix fois par jour, puisait à pleines mains dans les bocaux tentants aux essences variées qui garnissaient les tablettes et s’en bourrait les poches. Antoine vivait un peu le rêve de tous les enfants : se gaver de sucreries !
Antoine échappait parfois à la bande lorsque l’instituteur avait rendez-vous avec sa copine, une grande rousse qui louchait, et que la classe sortait un peu en avance. Longtemps avant la cloche annonçant la fin des activités scolaires — s’il n’était pas en retenue, ce qui lui arrivait deux ou trois fois par semaine —, Antoine se préparait mentalement à l’inévitable épreuve qui l’attendait dehors. Son cœur se mettait alors à battre plus vite. L’enfant allait probablement devoir se frayer un passage en force jusqu’à la maison. L’angoisse démolissait ses nerfs, s’accrochait à lui, jour après jour. Ce n’était pas que la bagarre l’efrayait. Il aurait même eu tendance à aimer ces afrontements dans lesquels il avait l’occasion de se mettre en valeur, car Antoine était un combattant redoutable ; par contre, il comprenait mal ceux qui les recherchaient uniquement par malice, se liguant à plusieurs contre une proie solitaire, pareils à ces chasseurs qui au printemps envahissaient les campagnes.
Le gamin avait le visage barbouillé de chocolat, orné d’égratignures et de bleus. Sa chemise et son pantalon neufs étaient déchirés en maints endroits. Durant les deux récréations, il s’était battu avec ses copains, contre les élèves d’une autre classe. Dix de chaque côté, même niveau, même âge ; une bagarre honnête. Pour Antoine, un copain, c’était quelqu’un avec qui l’on échangeait parfois des coups de poing lorsque le vocabulaire, défcient, se montrait incapable d’exprimer une idée ou de convaincre l’interlocuteur. Il avait de ce fait toujours de multiples raisons de rentrer chez lui couvert d’écorchures et les yeux pochés.
Ce jour-là, durant la récréation, Antoine était tombé sur P’tit Guy, un garçon de sa classe. Celui-ci avait huit ans. En retard de deux ans sur le programme, P’tit Guy était grand, costaud. Antoine avait perdu. Il n’avait pas pleuré. Antoine ne pleurait jamais. Un garçon, ça ne pleure pas. Papa Vincent le lui avait rabâché cent fois. C’était probablement pour cela que son grand-père français l’appelait « tété d’bo », tête de bois, dans sa langue bizarre du nord de la France. L’épithète pouvait aussi dater de cette plaie de sept centimètres dans le cuir chevelu qu’Antoine recouvrit de sa casquette toute une journée, craignant de se voir reprocher son imprudence.
Ça ! Antoine avait le crâne solide ! Il était déjà tombé de bicyclette, la tête directement sur un arbre, sans verser la moindre larme. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait pourtant.
Sacré Antoine tête de bois…
À moins que le sobriquet ne lui vienne de cette promenade en bicyclette avec son oncle Igniacio, frère de maman, quand le pied d’Antoine, pris dans la roue arrière fut déboîté et que l’oncle, oubliant de prévenir ses parents, installa tout simplement son neveu, pied enfé comme une courge, sous un arbre du jardin. Ce n’est qu’à l’heure du souper que l’on s’inquiéta de son absence. Cette fois encore, Antoine avait contenu ses larmes. À moins que... Et ce bras cassé qu’Antoine dissimula deux jours durant en tirant les manches de son chandail jusqu’au bout de ses doigts ? Sa mère ne s’en aperçut que lorsque sa main devint noire. Bien qu’ici, entre le pied démis et le bras cassé, « Antoine tête de bois » ne signifât plus grand-chose.
À la même époque, montant l’escalier devant sa mère qui le suivait de près, il se jeta en arrière, sans crier gare. Une chance que maman Carmencita se soit trouvée là pour le rattraper. Enfin, une chance... D’un magistral coup de tête, il lui avait cassé le nez. Crut-elle qu’il l’avait fait exprès ? Quoi qu’il en soit, c’est à ce moment précis que la mère développa envers son fils une animosité qui au fil du temps ne fit que croître.
Sacré Antoine ! Tout un programme. Il mettait la maison à l’envers du matin au soir. La panique ! Ses parents avaient une belle dose de patience. Alors, bien sûr, quand ils n’en pouvaient plus, ils le réprimandaient et si ça ne sufsait pas, ce qui était généralement le cas, ils le châtiaient, de la main ou du fouet, pour son bien, évidemment. Mais était-il réellement responsable de son mauvais comportement ? Il faisait pourtant de louables eforts pour être tel que le souhaitait sa famille, mais y parvenait rarement. En certaines circonstances, Antoine était totalement désorienté. Il avait l’impression que d’infranchissables obstacles se dressaient entre lui et le succès. Avant même d’entreprendre une tâche, il était intimement persuadé d’échouer. Il aurait pu dire sans se tromper que plus il recevait de gifes et plus il devenait indiscipliné. Assez incompréhensible en vérité. Comment sa sœur Syrgoulette parvenait-elle à être si gentille, à travailler si bien ? Les parents s’en montraient fers avec juste raison. Saurait-il un jour lui ressembler ? Il en doutait. Antoine était un dur. Avec lui, nécessairement, ses parents avaient la main lourde, afin de lui enseigner le savoir-vivre et les mille embûches de la vie qu’il lui faudrait éviter plus tard.
S’il voulait devenir un homme, Antoine devait apprendre à soufrir et savoir qu’en ce monde évoluaient nombre d’hypocrites. La leçon débuta chez le dentiste. Antoine y démontra une rare bravoure. Dès l’âge de cinq ans, il avait eu droit à tous les soins dentaires : supplice de la roulette, enlèvement de nerfs, extractions, sans la moindre anesthésie. À cause du prix des piqûres. Elles étaient inabordables, se plaignait maman Carmencita. Il était certain qu’en une telle occurrence, le docteur devait mentir s’il voulait que le client demeurât sur la chaise.
Justement, le voilà qui approche. Antoine se raidit, tous ses sens en alerte. L’extrémité de la pince redoutable est dissimulée dans une boule de coton. Antoine est sufsamment malin pour pressentir le stratagème.
— Ouvre la bouche mon petit, je vais nettoyer ta gencive.
Antoine se dit que l’utilisation d’une pince est peut-être un moyen diférent de nettoyer une gencive. Il se montre généreux envers le dentiste, décidé à lui laisser le bénéfce du doute. Mauvais choix ! L’extraction hypocrite a suivi. Antoine s’est laissé prendre une fois à ce piège sournois. Pour les dents suivantes, ce fut une autre afaire. Le salaud avait dû travailler très fort pour les avoir. La séance commençait par une poursuite ponctuée de cris démentiels — Antoine, plein d’humour, en remettait beaucoup afin d’afoler les clients de la salle d’attente. Il se jetait sous les tables, cognait du pied et du poing, filait dans les toilettes et barricadait la porte. Il lançait les instruments au sol, ce qui obligeait l’ennemi à les repasser à l’aseptisation. Ce salopard voulait sa dent ? Il paierait pour ! Lorsque le scélérat empoignait enfin Antoine, il devait requérir l’aide de Carmencita et de sa secrétaire pour attacher sa victime sur le fauteuil avec des courroies. Après s’être fait mordre les doigts une fois ou deux, le docteur, moquerie suprême, glissait un petit os à chien en caoutchouc entre les dents du rebelle, bloquant ainsi la mâchoire en position ouverte, et il arrachait !
À chaque séance, maman Carmencita était anéantie de honte.
Si les soins dentaires traumatisaient Antoine, le châtiment qui l’attendait à la maison en comparaison devenait insignifant. Quelques coups de fouet supplémentaires ne changeraient pas grand-chose à son existence.
Antoine s’était aperçu que depuis six mois, les punitions musclées se faisaient plus nombreuses. Ses frasques, étonnamment, redoublèrent. Il en était à recevoir trois ou quatre corrections chaque jour : de ses parents, de la vieille femme qui prenait soin de lui, ou des enseignants. Les parents avaient en efet donné à ces derniers l’autorisation de punir vigoureusement leur vaurien de fils quand le besoin s’en faisait sentir. Oferte si gracieusement, la permission était trop tentante. Personne ne s’en privait. Antoine ne s’en formalisait pas outre mesure. Sous le toit familial, il accumulait déjà une solide formation physique à l’endurance. Son père, ancien boxeur, avait la main épaisse. Il cognait sec. Conséquence logique : Antoine s’endurcissait. Papa Vincent pouvait être satisfait.
La famille Petibonjean souhaitait avoir un enfant solide, aucun doute à son esprit. Du haut de ses six ans, pour leur plaire, Antoine tenait tête. Il n’avait peur de rien. L’enfant avait mis sa révolte en action afin surtout de faire comprendre à ses parents qu’il comprenait leurs attentes. Néanmoins, certains jours, l’enfant était las de prendre des coups, même s’ils avaient pour but de l’élever convenablement. Comment se faisait-il que ses parents n’aient pas encore réalisé qu’à son âge le fouet n’était plus nécessaire ? Il résistait donc, hargneux. C’était là sa ferté d’Espagnol.
Francisco del Pueblo, son grand-père, en vrai montagnard basque, lui donnait des conseils vigoureux ne laissant aucune place à la faiblesse.
— Quand on te regarde de travers, cogne. Celui-là, balance-lui un coup de pied, mets-lui tes doigts dans les yeux !
Durant cette enfance un peu tumultueuse, Antoine avait fini par comprendre qu’il ne deviendrait jamais tel que ses parents l’espéraient. Il ne savait plus que faire ni où se réfugier lorsque ces incompréhensibles coups le faisaient gémir. Ne lui restait que le rêve. Antoine s’y précipitait dès que sa vie basculait dans la déraison. Là, bien à l’abri des autres, il se créait des paysages campagnards et le soir, avant de s’endormir, il se promenait dans les montagnes et les forêts paisibles de son imagination.
Un jour, il raconta ces visions champêtres à sa tante Irène, femme douce et gentille qu’il aimait éperdument. Elle lui fit une réponse stupéfante. Elle connaissait l’endroit qu’il avait inventé. En avait-elle rêvé aussi lorsqu’elle était enfant ? Non, mais elle avait lu des histoires sur ces terres lointaines que décrivait Antoine. Alors, cela signifait... Oui, l’endroit stupéfant dont Antoine parlait existait vraiment. Cela s’appelait l’Amérique. Et où se trouvaient ces lieux fabuleux ? À l’autre bout du monde.
C’était dit. Un jour Antoine irait en Amérique…
Antoine, naquit en France, le 15 octobre de l’année
1945. Signe astrologique, balance. Ce qui, dans sa famille, était loin de représenter une référence honorable. Les balances, personne ne l’ignorait, étaient des rêveurs, des instables. En bref, des ratés. On le lui avait déjà dit.
Rectifcation. Antoine a vu le jour dans la banlieue parisienne, à Villiers-le-Bel, pour plus de précision. Il faut dire qu’aux yeux des « vrais » Parisiens, la banlieue c’est mars ou à la rigueur la lune ; tout juste si les citadins n’accusent pas les banlieusards de ne pas être français. Il sufit d’entendre les automobilistes insulter ces « étrangers » de la périphérie.
— Va donc, hé ! Paysan ! Pue la sueur !
Ne pas être de Paris centre équivaut à l’étiquetage de bon à rien. Un coup d’œil à la voiture sufit. La plaque minéralogique indique l’ampleur du crime : 78, banlieue ! Le Parisien a droit au 75. La classe ! Mais il existe une justice. Sorti de son auto, l’arrogant citadin se métamorphose. Il n’est plus simple Parisien, mais « l’Habitant » de telle ou telle rue, car il existe une gloire des rues. Certaines rues sont honorables, d’autres honteuses. Il y a le « Monsieur » qui habite le 16 arrondissement, Neuilly-sur-Seine, en bordure du bois de Boulogne, et le gagne-petit du
15 arrondissement, rue Commerce ou Vaugirard. Nobles avenues et ruelles mal famées font le citoyen hautain ou humble. Mais que n’importe lequel de ces Parisiens, celui de la rue Montaigne ou du boulevard de Grenelle quitte la capitale et prenne la route des vacances, il devient, partout en France où il pose les pieds, « le maudit Parisien ». La « nationalité » parisienne n’est pas aisée à porter.
Papa Vincent, héros du dernier confit mondial, poitrine bardée de décorations, arborait fèrement, et cela se conçoit sans peine, une médaille de la Résistance juive polonaise remise à seulement cinquante personnes en France. Ses exploits étaient nombreux. Il avait par exemple, en une seule nuit, permis à trois cent cinquante juifs d’échapper aux Allemands. Hélas, dira papa Vincent, lorsque je prévenais les gens que la police allemande les recherchait en vue d’une déportation, certains de ces malheureux refusaient de partir, incapables de croire à l’odieuse conspiration nazie. Ces infortunés finirent dans les chambres à gaz d’Hitler, forcené épileptique que ses ennemis avaient, pour cette raison, surnommé le mangeur de tapis autrichien.
Petibonjean père était inspecteur à la police judiciaire. Adjoint du commandant-chef de district, il recopiait les listes de juifs à déporter vers l’Allemagne, dérobait cartes de travail et tampons ofciels, et forgeait les précieux documents, sauvant ainsi des centaines de malheureux tout au long de l’occupation du sol français. Invoquant quelque imaginaire raison de service, il s’introduisait dans les camps de transit, avant le départ des trains vers l’Allemagne, distribuant ses faux passeports aux internés. Papa Vincent fit sa guerre de l’ombre au côté de Nicole de Hauteclocque, la nièce de Philippe de Hauteclocque, dit Général Leclerc, ce Maréchal de France qui libéra Paris à la tête de sa deuxième division blindée.
— Nicole, c’est ma copine ! aimait à dire papa Vincent.
Grâce à l’appui de cette haute personnalité, la famille Petibonjean avait pu se faire installer le téléphone après seulement deux ans d’attente au lieu des cinq habituellement requis. Antoine se plaisait à imaginer son père, l’ancien voyou aux poings d’acier, ainsi qu’il se dépeignait lui-même, planté dans le salon Louis XVI de la copine Nicole, pendant que l’oncle Philippe, noblesse et Maréchal de France, racontait sa libération de Paris en toute simplicité.
Vieux copain de la « môme Piaf » — Édith, la chanteuse —, le père d’Antoine n’avait froid ni aux yeux, ni aux poings. André Breton, futur président du conseil municipal de Paris, fut l’un de ses compagnons d’armes durant ces combats héroïques de la Résistance française contre l’oppression nazie. Ce que son père nommait la routine de guerre représentait des actions sidérantes de bravoure et d’abnégation.
Antoine avait une admiration sans borne pour ce père magnifque. Chaque enfant a besoin d’un héros, papa Vincent était le sien, même quand il le battait.
Sa mère, de son nom de jeune fille, Carmen de la Conception del Pueblo, en plus court Carmencita, était née à Conception del Pueblo, près de Bilbao. La malheureuse éprouvait bien des difcultés à se faire accepter par la famille de son mari. Ses origines espagnoles sufsaient à son ostracisme. Elle était l’Espagnole, l’étrangère, rien d’autre.
Sa famille était arrivée en France au début de 1916. Carmen avait deux ans. Reconnaissant envers la France de les avoir accueillis, son père, Francisco, se porta volontaire dans le confit armé mondial qui sévissait, bien qu’il ne fût pas encore naturalisé français. Il fera de même pour la guerre de 1939-45. Tous les hommes de la famille espagnole d’Antoine vivant en France, participèrent ainsi aux deux grandes guerres pour des motifs similaires à ceux de Francisco. La ferté de leur race les mena au combat, face à l’envahisseur allemand. Antoine ne pouvait qu’admirer de toute son âme cette mère courageuse et sa famille de fers Basques. Les dix années suivantes furent particulièrement difciles pour les del Pueblo. En 1924, le père se retrouva sans emploi, une fois de plus. Sa femme, Sébastienne, ne sachant rien faire et ne parlant que sa langue natale, ce fut Carmen, alors âgée de dix ans, qui, mettant fin à des études primaires dans lesquelles sa vive intelligence trouvait à s’exprimer, dut travailler à l’usine,
14 heures par jour, afin de faire vivre une famille de quatre personnes. Grâce au seul salaire de la fillette, son père acheta les matériaux nécessaires à la construction de sa première maison.
La mère de Carmencita, malade imaginaire depuis toujours, passait ses journées au lit, à geindre misérablement. Carmencita, sévèrement battue à coups de balai dès son plus jeune âge par cette femme mentalement déséquilibrée, dut élever son petit frère Igniacio et s’occuper de toutes les tâches ménagères de sa famille ainsi que de la « malade ». Depuis son mariage, Carmencita se comportait en bonne Espagnole, soumise à son mari. Elle était jolie, mais se pensait laide, à cause surtout de son nez cassé par Antoine et mal replacé. Elle lui en voudra toute sa vie de l’avoir ainsi défgurée.
La guerre terminée, les parents d’Antoine devinrent épiciers. Ils installaient leur commerce ambulant sur les places des villages.
À mesure qu’Antoine grandissait, les coups de fouet s’intensifaient, conséquence normale du mauvais comportement qu’il ne parvenait pas à contrôler. Antoine se dissimulait donc plus souvent dans le labyrinthe de ses rêveries multicolores. Dernièrement, sa tante Irène avait défini avec une précision accrue la situation géographique de son rêve où il serait susceptible de rencontrer ces animaux sauvages qu’il afectionnait : les ours et les loups. Cela se trouvait au Canada, un pays situé dans le nord de l’Amérique, ainsi que l’on nomme en France, indistinctement, le lointain continent. Elle lui avait même montré l’endroit fabuleux sur une carte. Depuis qu’il connaissait l’emplacement de son paradis, Antoine en perdait le sommeil. Mais tante Irène n’était pas toujours disponible pour lui révéler ces merveilles foisonnant en Amérique. Elle avait de nombreux problèmes familiaux. Tous les neuf mois, elle tombait enceinte. Et comme l’oncle Yves, son mari, qui était alcoolique, n’aimait pas les enfants...
Tante Irène faisait passer chaque année les bébés qu’elle avait dans le ventre. Antoine avait entendu ses parents en discuter.
— Passer les bébés où ? avait-il demandé.
Ils n’avaient pas répondu. Mais comme tante Irène n’avait pas de jeune enfant à la maison, simplement René, son fils adolescent, cela signifait sûrement qu’elle faisait passer les nouveaux dans une autre famille.
Antoine aimerait bien que tante Irène devienne sa mère. Maman Carmencita pourrait faire passer Antoine dans la maison de tante Irène. Antoine voyait bien que sa chère tante était malheureuse avec oncle Yves. Il la battait souvent. Antoine savait par expérience ce qu’elle devait endurer. Il aurait aimé la protéger. Un jour, il lui avait proposé de fuir ensemble en Amérique. Elle l’avait regardé, gravement, ses yeux s’étaient remplis de larmes. Elle avait souri en même temps, ce qui avait étonné l’enfant, puis elle avait dit oui. Ils avaient même tapé chacun dans la main de l’autre en crachant par terre. Antoine avait poussé un grand cri de joie.

Antoine venait d’expliquer à ses copains ce qu’il comptait faire plus tard.
— Enfin Antoine, c’est loin ce pays, ricanaient ses camarades.
— Pis le billet d’avion pour l’Amérique est super cher.
À cette époque, un tel voyage représentait une aventure fabuleuse, inaccessible au commun des mortels. Mais Antoine écartait ces contingences d’une moue dédaigneuse, il grandissait avec son idée. Elle était devenue son ultime but de vie. Là-bas, en Amérique, il ferait de grandes choses afin qu’un jour ses parents soient fers de lui, comme ils l’étaient de Sirgoulette, leur enfant préférée, c’était du moins ainsi qu’Antoine le ressentait.
Ah, les rêves ! Sans eux, la vie ne se pare d’aucun mystère, ne s’entoure du moindre attrait. Seuls demeurent les jours trop longs. Dans un esprit de gamin maltraité, le rêve se fait parfois délirant, sans qu’il le veuille vraiment. Il devient espoir ; comme s’il était le salut, la dernière chance. L’enfant s’y accrochait de toutes ses forces, et des forces, il lui en fallait une belle réserve afin de s’opposer victorieusement à l’adversité qui faisait de sa vie une suite d’échecs ininterrompus.
Ce qui poussait Antoine vers le rêve était malaisé à définir. Par exemple : Antoine venait de recevoir une fessée. Il avait refusé de manger sa viande. Un dénouement prévisible à la majorité des repas. Ses parents ne s’enorgueillissaient-ils pas de mettre de la viande sur la table une fois par jour — sinon deux —, comme les gens financièrement aisés ? Antoine ne niait pas que leur geste était motivé par les meilleures intentions du monde, mais il n’arrivait pas à en avaler le moindre morceau sans vomir. Il aimait trop les animaux. Pour lui, tout repas de viande signifait une fessée. L’appréhension débutait inévitablement longtemps avant l’heure de passer à table. Cette appréhension préliminaire représentait sa pire punition. Pourtant, certains jours...
— On mange quoi aujourd’hui maman ?
— Des pâtes au fromage.
Mots magiques qui lui tiraient souvent les larmes des yeux sans qu’il en saisisse la réelle signifcation. Alors Antoine filait dans sa chambre, se jetait sur son lit et, apaisé, se plongeait dans la lecture d’un illustré.
Un repas sans coups. De plaisir, il en riait aux éclats.
Antoine était à ce point énervé les jours de viande qu’il prétendait ne pas entendre sa mère l’appeler à l’heure de passer à table. Celle-ci glissait alors entre deux tranches de pain le steak détesté que l’enfant s’empressait de jeter dans la ruelle du chifonnier, derrière la maison. Plus tard, lorsque Antoine eut un chien, le problème se régla plus simplement.
Durant sa première année d’école, son père avait mis au point un médicament naturel afin de fortifer les os de ses enfants. Cela consistait en un verre de vin rouge que Syrgoulette et Antoine buvaient chaque matin avant de partir. Mais attention, pas n’importe quel vin, le meilleur. Sucré à point la veille, le vin était recouvert d’une soucoupe pour que le jus de raisin « repose et travaille » durant la nuit, mettant ainsi en valeur ses vertus médicinales, expliquait la mère.
— Un bon vin, afrmait le père, ça fouette le sang.
C’était un fait indéniable. Après six mois de pratique, Antoine ingurgitait l’élixir magique comme s’il avait avalé du sirop de pêches. À l’école, il se transforma en ouragan. Ce petit vin matinal devint rapidement pour lui une coutume plaisante très attendue. L’enfant y prenait goût. Au lever, à l’insu des parents, il se pressait d’engloutir sa mixture et passait dans la foulée... — ou la gorgée — à celle de sa sœur. Il regarnissait ensuite subrepticement les tasses. En 1 année de l’élémentaire, Antoine se présentait à l’école avec les jambes molles et la bouche pâteuse. Une douce ivresse le faisait rire aux éclats sous les plus futiles prétextes : l’accent africain de l’enseignant, la mauvaise odeur de son voisin, la mouche qu’il trempait dans son encrier avant de la jeter sur le cahier d’un élève qu’il détestait en allant tailler son crayon à côté du tableau.
Il riait, riait à n’en plus finir...
Malheureusement, les enseignants ne savaient pas ce qu’ils voulaient. Quand Antoine agissait sottement, ils se montraient contrariés, et quand Antoine se voulait aimable, de bonne humeur, ils détestaient cela aussi. Pour Antoine, le monde des adultes était incompréhensible.

Antoine était d’un tempérament curieux, l’esprit vif, inquisiteur. Il recherchait inlassablement les meilleurs moyens de déjouer les corrections. Vivre quotidiennement en état d’alerte forme le caractère. Antoine possédait une ouverture d’esprit remarquable. Il était malicieux. La survie ! Tout enfant « ordinaire » devient fantastique lorsque s’y prête la situation.
Depuis quelque temps, Antoine avait remarqué que sa mère quittait parfois discrètement la maison, seule, soitdisant désireuse de se promener. Ce matin-là, Antoine n’avait pas d’école. C’était jeudi. Il décida de la suivre. Mais... voilà qu’elle entrait dans une église. Elle alluma une chandelle au pied d’une femme drapée de voiles bleus qui tenait un bébé. Maman Carmencita s’agenouilla, enfouit son visage dans ses mains ouvertes. Elle pleurait et parlait seule, comme la grand-mère espagnole d’Antoine quand elle croyait qu’on ne la regardait pas. Un monsieur habillé d’une robe noire s’approcha d’Antoine. Il lui expliqua que la Dame en bleu se nommait Marie, qu’elle aidait les gens malheureux. Son fils avait été tué par des soldats désirant le punir de s’être montré trop gentil. Antoine en fut abasourdi, mais aussi rassuré. À présent, une chose était certaine : ses parents à lui ne le tueraient jamais. Mais que cherchait sa mère en ces lieux ? Dans la famille, Antoine seul recevait des coups. Maman Carmencita n’avait donc pas besoin d’aide.
Heureusement, dans la vie mouvementée d’Antoine, il y avait son meilleur ami, le cousin René, fils du premier mariage de tante Irène. Elle avait divorcé parce que ce mari-là lui avait cassé un bras et trois côtes à coups de pied. René mangeait ses ongles, comme Antoine, jusqu’en haut. Antoine lui, allait encore un peu plus loin. Il arrachait l’ongle avec ses dents et, ce qui en restait, il l’ôtait au couteau. Il ne restait plus un morceau d’ongle sur ses doigts. Antoine se rongeait aussi ceux des pieds. Une fameuse gymnastique, mais l’enfant était souple.
Antoine savait, pour l’avoir entendu dire cent fois, que ceux qui s’arrachaient ainsi les ongles étaient des vicieux, mais comme il ignorait le sens de ce mot, il ne s’en formalisait pas outre mesure. Bien sûr, il reconnaissait que ses mains étaient répugnantes, alors il les dissimulait, les présentant aux gens paumes au-dessus. Ah ! s’il pouvait être aussi brillant que sa sœur ! Un jour, elle avait placé son doigt sous un microscope et depuis, elle n’avait plus jamais mis les doigts dans sa bouche, lui avait expliqué maman Carmencita.
Chère sœur, tellement admirable.

À 17 ans, René avait dû quitter l’école où il s’était montré exécrable. « C’est un cancre, un voyou, un enfant odieux », disait-on de lui dans la famille. Comme Antoine en fait. Tout le monde semblait détester René. Curieusement, Antoine l’admirait sans retenue. On aurait pu dire que l’enfant n’était captivé que par les ratés, ceux qui ne parvenaient à rien.
Pourtant, en dépit des agressions sournoises qu’il subissait de la vie, subsistait en lui une sorte de miracle : la douceur d’un premier tendre sentiment. La fillette avait trois ans de plus qu’Antoine. Elle nichait au fond de son cœur, comme un parfum délicat, un mot d’amour, instant fragile qu’il avait juré de conserver fdèlement en mémoire aussi longtemps qu’il vivrait. Comme il était réconfortant le sourire de sa cousine Monique ! Si gentille, si jolie ! Il l’aimait tendrement, depuis le jour où son regard s’était posé sur elle.
Elle aussi avait connu des années difciles.
Le frère de papa Vincent, l’oncle Jules, avait eu avec son amie, Catherine, une enfant illégitime : Monique. Catherine refusait d’épouser le père de Monique, ce qui déplaisait à papa Vincent. Habitué à régenter la vie des autres, il avait essayé de forcer les jeunes gens à se marier. Hélas, quelques mois plus tard, l’oncle Jules mourait d’une péritonite parce que son père, pourtant riche, avait refusé de l’emmener à l’hôpital, afrmant qu’un sac de glace sur le ventre ferait passer le mal. Depuis, papa Vincent haïssait son père et la famille de Monique fuyait la famille d’Antoine.
À cause de ces tensions familiales, les parents d’Antoine avaient fini par rejeter tous les autres membres, Espagnols et Français inclus, oncles, tantes, cousins, frères et sœurs, ainsi que les amis qui fréquentaient les uns et les autres. Pour papa Vincent et maman Carmencita, ces gens n’étaient qu’une bande de merdeux hypocrites et menteurs. Les deux familles furent ainsi fâchées à vie avec les Petibonjean. On ne pouvait d’ailleurs espérer mieux. Les Petibonjean leur étaient bien supérieurs. Fréquenter ces indésirables les aurait rabaissés. Chez Antoine, on avait son orgueil.
À part deux amis de longue date et l’oncle Igniacio, avec qui maman était fâchée onze mois sur douze, les parents d’Antoine ne recevaient personne.
À mesure que se multipliaient les coups, les conversations d’Antoine avec la dame en bleu devenaient plus fréquentes, plus passionnées.
— Marie... l’amour, est-ce comme aimer ? Mes parents disent qu’ils me battent parce qu’ils m’aiment. Les coups, ça remplace l’amour ?
Le soir même, Antoine était gifé par sa gardienne, Tata Sougnière, une vieille femme acariâtre que l’enfant appelait la Sorcière. Elle demeurait avec les Petibonjean depuis la naissance d’Antoine. Pourquoi cette correction au fouet ? Être battu quand il le méritait était compréhensible, mais pas ainsi, sans véritable motif. Antoine avait simplement pris un biscuit dans le pot sur le réfrigérateur, en montant sur une chaise, comme il l’avait vu faire par sa sœur. La vieille avait déjà surpris Syrgoulette accomplissant le même geste et en avait ri.

Tout allait de mal en pis depuis quelque temps. Antoine essayait pourtant de bien faire. Il tentait avec acharnement de s’améliorer. Rien ne fonctionnait. Il tondait le gazon, et hop ! un jeune rosier nouvellement planté se retrouvait cisaillé à la base ! Il essuyait la vaisselle et c’était le saladier en cristal préféré de maman qui finissait en morceaux sur le carrelage. Il étendait le linge mouillé, la corde cassait et la lessive se retrouvait dans la boue. Ça ne pouvait pas être simplement de la malchance, Antoine était un cas désespéré. On le lui disait d’ailleurs assez souvent. Il n’en doutait pas.
Certains jours, Antoine avait l’impression de se tenir au bord d’un précipice. Existait-il une solution à ses problèmes ? Bien entendu ! Il y en avait même plusieurs. Il devait tout d’abord s’accrocher aux instants heureux de sa vie, à ces gens qui le comprenaient, à ses rêves. Il lui restait heureusement René, Irène, Monique… ainsi que son voyage vers l’Amérique, sans compter les bandes dessinées dans lesquelles il se plongeait avec délectation à la moindre occasion. Ces histoires faisaient vibrer son esprit aventureux et maintenaient son imagination en alerte. Antoine devait reconnaître qu’à y bien regarder il n’était pas si malheureux que cela. Sa route était somme toute jalonnée de petits bonheurs, et surtout, d’espoir. C’est cela qu’il devait exploiter à son avantage.
2

Afin de mieux cerner le personnage parfois complexe d’Antoine, revenons sur nos pas de quelques années, un joli matin ensoleillé, saturé de senteurs enivrantes de feurs à peine écloses, le 17 mai 1945, plus précisément.
La guerre mondiale s’achevait. Une charmante jeune femme enceinte, aux grands yeux d’enfant efarouché, frappa discrètement à la porte d’une maison de modeste apparence. Une vieille pauvrement vêtue ouvrit, l’air soupçonneux. La future maman força un sourire sur son joli visage où l’on pouvait lire de l’inquiétude, voire de l’angoisse.
— C’est moi… quelqu’un vous a parlé... je viens pour… ça !
La vieille pinça les lèvres, un plaisir fugace transforma ses traits. Elle s’efaça pour laisser entrer sa visiteuse. La femme enceinte eut un mouvement de recul en constatant l’état de saleté qui sévissait dans la masure.
— Perdons pas d’temps, jeta la vieille en bougonnant, j’ai en deux autres à faire. Le printemps est ma plus grosse saison.
Elle tendit la main. La jeune femme sortit de son sac une liasse de billets épaisse et la déposa sur la paume crasseuse.
— Où… où allez-vous… procéder ?
Sans répondre, la vieille montra d’un doigt calleux la table de cuisine recouverte d’une toile cirée. Cette femme était l’une de ces rebouteuses qui dans les campagnes font ofce de sages-femmes... Elles connaissaient des remèdes étranges, remettaient les membres en place, et pratiquaient à prix d’or une nouveauté avant-gardiste : l’avortement à domicile !
On les nommait communément des « faiseuses d’anges ». Beaucoup les appelaient des monstres. Leur outil de travail était l’aiguille à tricoter. Elles faisaient dans la simplicité !
Le mari de la femme enceinte ayant un travail administratif au salaire assuré, la raison de ce coup de balai sur sa maternité ne pouvait être le poids d’une autre bouche à nourrir sur le budget familial.
Alors ?
Avec réticence, elle s’allongea sur la table. Retroussa ses jupes, rougissante de honte. La magicienne brandit son aiguille, l’introduisit doucement... La mort pénétra jusqu’au fœtus, l’examina, comme hésitant devant la paroi élastique de son coufin de peau, dernier rempart avant le néant. L’enfant à naître hurlait dans sa poche d’eau vitaminée. Il savait, il devinait la Bête menaçante. Il avait peur, se recroquevillait. Dieu ! Mourir avant même de naître. Une aventure inédite, mais si brève. C’était trop tôt. Il voulait vivre un peu, quelques jours, quelques heures.
Soudain, coup de chance inespéré.
Hourra ! À l’ultime seconde, alors qu’allait s’accomplir l’acte funeste, la presque mère refusa la soufrance pressentie. Elle rétracta son corps, terrifée. Elle s’était souvenue d’un article récent dans une gazette locale.
En 1945, de nombreuses femmes mouraient en se faisant avorter par des concierges, des infrmières peu scrupuleuses. Infections, utérus perforé, trompe de Fallope en lambeaux. Une peur immonde la submergea. Et voilà comment un fœtus de quatre mois devient le presque avorté de la famille. Un présage.
Quels regrets, quels remords la mère éprouva-t-elle à l’égard de ce bébé déjà si joliment formé qu’elle désirait voir disparaître ? Aucun ! Pour elle, il n’existait pas.
Grâce à cette hésitation de sa mère devant la soufrance, cinq mois plus tard, naissait Antoine. Ta da ! Non souhaité ! Bou houhou ! Comme naissance, il y avait mieux.
Aujourd’hui, lorsque maman Carmencita était fâchée, elle lui rappelait qu’il n’était qu’un accident, alors que Syrgoulette représentait l’enfant de l’amour par excellence. Maman Carmencita lui avait décrit toute la scène du presque avortement lorsqu’il avait cinq ans. Un acte terrible qui apparemment la remplissait d’orgueil. Elle avait osé ça, elle !
Antoine ne comprit pas vraiment tout ce que les propos de sa mère signifaient, mais il en avait ressenti un malaise indéfinissable. Depuis, il n’était plus certain que ses parents finiraient par l’aimer un jour. Il ferait néanmoins son possible pour les faire revenir sur l’opinion négative qu’ils nourrissaient à son égard.
— Nous ne te voulions pas, Antoine, c’est vrai, mais avec le temps, on a fini par t’aimer, répondait la mère complaisante si Antoine, après une correction, lui disait qu’elle aurait dû laisser la folle le tuer avec ses aiguilles.
Antoine craignait que ses parents ne se lassent de lui et le placent dans un centre d’adoption. Il avait toujours ressenti chez sa mère une sorte de réticence lorsqu’il la prenait dans ses bras. Quant à son père, les gestes afectueux entre eux étaient assez rares. Chef de famille, celui-ci mettait la nourriture sur la table, habillait correctement l’enfant, et cela n’allait pas plus loin. Avec Syrgoulette, c’était autre chose. La fillette n’avait qu’un mot à prononcer et, instant magique, père et mère retenaient leur respiration, bouche bée, admiratifs. En toute bonne foi, Antoine devait admettre qu’il n’était vraiment pas à la hauteur de leurs espérances. Lorsque sa mère s’acharnait sur lui avec le fouet, Antoine était intimement persuadé que ce jour-là, si elle avait su...
Mais il lui pardonnait. Être une maman ne devait pas être facile lorsque l’on avait un enfant aussi insupportable que lui.

Antoine, sans très bien le réaliser, devint philosophe et humoriste.
En France, dans les années 50, on disait aux jeunes enfants que les garçons naissaient dans des choux et les filles dans des roses. Son meilleur mot d’enfant s’établit sur cette croyance.
— J’aurais préféré rester dans mon chou et qu’une chèvre me mange, cria-t-il un jour à sa mère après une correction spécialement dure.
Depuis, sa mère ne manquait aucune occasion « de faire sortir la chèvre de son enclos » pour divertir les visiteurs avec la jolie pensée d’enfant. Maman Carmencita racontait volontiers une autre charmante histoire d’enfant : elle et Antoine se trouvaient aux Galeries Lafayette, un grand magasin de Paris. Le père Noël recevait les enfants. Une centaine de petits, garçons et filles, étaient rassemblés avec leurs parents dans la salle où se dressait la fameuse chaise à long dossier rouge. Les enfants s’apprêtaient à défiler devant afin de commander leurs jouets et recevoir un petit présent des mains du père Noël. Auparavant, celui-ci s’adressa à ses jeunes admirateurs.
— Vous avez tous été gentils, j’espère ?
Le « OUI » unanime de la réponse attendue éclata comme un coup de tonnerre. Unanime ?
— Aurais-je entendu un NON ? prononça le père Noël d’un air totalement abasourdi. Serait-il possible que l’un de vous n’ait pas mérité de recevoir son cadeau ? Qui ?
À la plus grande ferté de Carmencita d’avoir un garçon aussi honnête, Antoine fut le seul à lever timidement la main, sachant que par ce simple geste il se privait du moindre jouet. Un rire général secoua l’assistance. Pendant des années, maman Carmencita racontera la scène « adorable » avec un petit air hautain. Ça, c’était de l’éducation !

Pour cette famille de Français moyens, Antoine était perçu comme un enfant détestable. Un matin, Antoine décida de surprendre tout le monde par un coup d’éclat. Il but une longue gorgée d’eau de javel. Il savait pourtant que l’ingestion en était dangereuse ; sa mère lui avait maintes fois recommandé de ne pas toucher aux contenants qui se trouvaient dans la salle de lavage, lui expliquant la signifcation des signes en noir ou rouge désignant le poison et les liquides corrosifs infammables. Il les connaissait par cœur.
Il fit la grimace et dut se forcer pour avaler. Voilà, c’était fait. Il hurla de douleur. Sa mère accourut, lui donna aussitôt du lait, un remède semble-t-il souverain contre l’efet de nombreux produits nocifs liquides. Puis ce fut l’hôpital.
Une chaude alerte. Mais alors, pourquoi l’insupportable gamin en avala-t-il une seconde fois, trois jours plus tard, après tout le mal qu’il avait déjà enduré dans une semblable aventure ? Le docteur lui avait bien dit qu’il aurait pu mourir. Allez comprendre les enfants, pensaient ses parents. « Incorrigible ce Billy. On n’en fera rien de bon. » Une pensée unanimement répandue dans la famille.
Mais Antoine avait encore soif. Il goûta cette fois l’eau croupissant depuis des années dans une cuve au fond du jardin. À nouveau, ce fut l’hôpital : forte fèvre, maux de ventre et vomissements mêlés de sang.
— Enfin, à son âge ! s’écria papa Vincent. Il devrait être plus mature. Satané gamin ! Il est bien comme son cousin René.
Plus tard, Antoine cherchera désespérément les raisons qui le motivèrent à faire ces sottises. Il n’en trouva qu’une. À l’hôpital, les infrmières s’empressaient autour de lui, compatissantes. Mettre sa vie en jeu pour quelques instants de tendresse, cela était-il possible ?
Étrange enfant en vérité.
Antoine s’amusait parfois à remonter le temps jusqu’à sa petite enfance. Il était parvenu à des scènes datant de ses trois ans. Antoine y découvrait, hélas, très peu d’instants propices aux réjouissances. Ses souvenirs s’apparentaient à des instantanés, comme des photos, points culminants d’une époque n’allant jamais au-delà de l’image. La mémoire était fgée sur des circonstances précises, nettement délimitées dans le temps, sans aucune ramifcation ni aucun lien avec le présent. Les indigènes canadiens utilisaient ce genre de repères temporels pour se remémorer les événements de leur vie, se référant aux faits marquants d’une circonstance ancienne… par exemple : l’année de la grande pluie d’étoiles leur servait de base pour introduire d’autres péripéties. Ces peuples n’ayant pas de langage écrit étaient ainsi capables de raconter des situations infmes, fxées loin dans le temps.
De nombreuses images de son enfance avaient la même saveur : coups, accidents, réprimandes...
Antoine pouvait revivre sa vie de cette manière : l’année où son père lui donna un coup de poing au visage, l’année où il s’ouvrit la tête sur la bordure du trottoir, l’année où son père le frappa des deux poings sur tout le corps, l’année où…
Il y en avait tant.
Heureusement, comme pour contrebalancer les déplaisants souvenirs, se situaient les sorties au cinéma avec René, les baisers chaleureux de tante Irène, de rares rencontres avec Monique. Aussi déplaisante que puisse être sa vie, l’espoir était toujours présent, à portée de son âme.

Antoine venait de recevoir une paire de véritables gants de boxe. Il avait sept ans. La nuit tombait, c’était l’hiver. Ses gants aux poings — les bras à l’intérieur y pénétraient jusqu’au coude —, Antoine se rendit chez le marchand de journaux pour lui faire admirer son cadeau lorsque soudain, il s’arrêta, fgé par l’incroyable spectacle qui s’ofrait à lui. À l’aplomb du magasin, six étages plus haut, découpé sur le ciel sombre, tremblotait un disque argenté.
L’enfant assistait au prodige dont parlaient les journaux et la radio depuis quelques mois. L’objet oscilla légèrement et s’éloigna à une vitesse fantastique, changeant de couleur plusieurs fois, avant de s’amenuiser comme un galet ricochant sur l’eau. Il laissait dans son sillage la queue famboyante d’une étoile filante. En émoi, Antoine se précipita en hurlant dans l’épicerie de ses parents.
— Maman, papa, j’ai vu une soucoupe volante ! Elle...
— Stupidité ! l’interrompit son père. Ce sont les Russes qui.
Sans rien ajouter, Antoine alla rejoindre son chien Dick dans le garage. À quoi bon argumenter ! On ne le croyait jamais. Par contre, si sa sœur avait rapporté la même information, il est vraisemblable que ses parents se seraient précipités pour découvrir l’endroit où avait eu lieu le miracle. Syrgoulette, il est vrai, était une fillette adorable, réféchie. Ses histoires étaient obligatoirement vraies.

Antoine se coucha. Il n’avait presque pas mangé. Il y avait du rôti saignant au repas. À vomir ! Antoine ne dormait pas. Il était minuit. Il venait d’entendre l’horloge de la mairie égrener les heures. Antoine fxait les fammes dansantes derrière le disque de mica transparent du poêle à charbon. Il veillait, comme chaque nuit. Il avait peur. Sa mère lui avait révélé que lorsqu’un poêle chaufait trop, la fonte devenait rouge et laissait filtrer des émanations d’oxyde de carbone. Chaque hiver, des familles entières mouraient asphyxiées.
— Pourquoi les gens se sauvent pas quand l’odeur les incommode ? avait demandé l’enfant d’une voix soucieuse.
— L’oxyde de carbone est inodore. On meurt sans le savoir.
Antoine avait besoin de se rendre aux toilettes, mais vu la multitude de monstres et d’esprits mauvais qui erraient sûrement dans l’obscurité, il ne quitta pas son lit. De plus, avec ce poêle... tiens, des chevaux cabrés dans les fammes, des masques de guerre africains, et ce visage qui s’agitait comme une marionnette ! Cette tête grimaçante, Antoine la voyait depuis des années, toujours la même. Il imaginait qu’elle serait présente derrière ses paupières closes aussi longtemps qu’il vivrait. Dès qu’il fermait les yeux, elle était là.
L’envie d’aller au petit coin ne le lâchait pas.
— Maman, j’ai peur ! Sa voix était un chuchotement. Il n’y avait pourtant pas de monstres dans la chambre. Antoine avait regardé fébrilement sous les lits, dans les placards, les tiroirs de tout l’appartement, même sous les tapis, comme d’habitude. Devant le mutisme de ses parents, il s’afola.
— Maman ! cria-t-il, j’ai peur !
— Mais non tu n’as pas peur, a répondu une voix lointaine.
Alors, comme chaque nuit, Antoine retira son pantalon de pyjama, urina dans son lit et plaça le vêtement plié sous son corps afin de ne pas être mouillé. Il pouvait à présent tenter de s’endormir. L’enfant savait bien que sa mère l’emmènerait encore chez le docteur afin de trouver un remède à cette persistante énurésie qui se poursuivra jusqu’à ses neuf ans malgré la honte qui pesait sur lui.
Sa sœur, chaque matin, en était invariablement irritée.
— Maman, le petit cochon a encore fait.
— On va finir par te remettre des couches, menaçait papa.

Les obsessions d’Antoine ne s’arrêtaient pas là. Ne lui avait-on pas afrmé que les rats remontaient dans les conduits d’égout jusque dans les bols de toilettes ? Le jour où sa famille louera un appartement avec des toilettes privées, Antoine se retiendra pendant des jours avant d’oser afronter l’endroit redoutable.
Antoine venait d’avoir sept ans. Il redoublait sa première année.

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