L héritage de Tristan
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L'héritage de Tristan

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Description

Depuis maintenant dix ans, la paix règne enfin sur Gaberin. Tristan, chef des Aigles, a l’étrange sentiment que des forces obscures convergent contre lui. Elles l’entrainent dans une série d’événements qui le conduira au cœur de sa propre histoire.
Quelles sont les forces qui sont liguées contre lui? Pourra-t-il sauver Gaberin une fois encore ?

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Publié par
Date de parution 05 mars 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897753177
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L'héritage de Tristan
 
Daniel Bergeron
 
 
La suite de
La légende d’Arcani
 

 

Préface : Des souvenirs perdus
 

S
ur une grande plage de sable fin était étendu un homme inconscient. Les puissantes vagues de la mer venaient le frapper à intervalles réguliers. Du sang maculait ses cheveux et ses vêtements déchirés démontraient l’importance des tourments qu’il avait subis. Il toussa violemment et cracha de l’eau de mer. Après quelques respirations difficiles, une nouvelle quinte de toux le reprit. Il avait les poumons en feu et une violente douleur abdominale. Se relevant sur les mains, il prit conscience de la douleur qui lui parcourait le corps. Il était courbaturé de la tête aux pieds. Avec un effort surhumain, il rampa hors d’atteinte des vagues et, roulant sur le dos, laissa tous ses muscles prendre un peu de répit. Il avait toujours du mal à respirer et, dans son état actuel, il devait prendre du repos. Après une période indéterminée, en se concentrant uniquement sur le bruit régulier des vagues, il reprit suffisamment d’aplomb pour se relever. Il avisa les alentours, cherchant un repère qui lui indiquerait sa position. Sur sa gauche, la plage s’étendait à perte de vue et sur sa droite, la même chose. Rien ne pouvant l’aider à indiquer l’endroit où il se trouvait. Secouant le sable accumulé sur ses vêtements détrempés, il entama sa marche vers le sud. Du moins, c’est ce qu’il pensait.
En avançant, il réfléchit à ce qu’il venait de vivre et rassembla tous les morceaux de souvenirs. Il fut surpris de constater qu’il ignorait qui il était, ce qui lui était arrivé et comment il avait abouti sur cette plage. Le vide total. Son esprit refusait de répondre aux questions silencieuses qu’il se posait. Après de longues heures de marche sur cette plage sans fin et de nombreux efforts, un souvenir ressurgit. Une histoire qui paraissait tellement lointaine. Il n’arrivait pas à se remémorer s’il l’avait vécue ou s’il en avait été témoin. Il s’accrocha aux images qui défilaient dans sa tête, cherchant à comprendre ce qu’il voyait. Ne pouvant trouver de réponses à ses questions, il continua d’avancer d’un pas nonchalant.
Le paysage autour de lui changea. Au fur et à mesure de sa progression, le sable fut remplacé par un sol plus ferme et la végétation fit son apparition. Ses pas devinrent plus difficiles, dû à l’inclinaison du terrain. Il redoubla d’efforts pour gravir le monticule devant lui. Découvrant l’ampleur de la tâche à accomplir, il s’accorda une pause bien méritée et s’assit sur le sol en regardant au loin sur l’océan. Pendant cette période, il tenta de forcer sa mémoire à se remettre en marche. Sans succès. Frustré par cette tentative infructueuse, il se redressa et continua de marcher, malgré l’épuisement qui l’accablait. Alors qu’il progressait lentement, son estomac, vide depuis trop longtemps, se fit entendre. Il prit conscience pour la première fois qu’il avait une faim de loup. L’intense douleur qu’il ressentait partout dans son corps l’avait empêché d’entendre l’appel de ce besoin vital. Malheureusement pour lui, il n’avait aucune provision. Il se trouvait au milieu de nulle part, aucun village en vue, ni aucun signe de vie. En revanche, il était évident qu’il devait trouver à manger rapidement s’il voulait survivre. Reprenant la marche vers la végétation, il espérait trouver des racines ou de petits arbres fruitiers qui lui procureraient quelque chose pour le sustenter. Scrutant l’horizon, il ne voyait rien pouvant l’aider. Avec un sentiment de désespoir, il continua d’avancer. Ses lèvres craquelées par la déshydratation et une sourde douleur dans l’abdomen provoquée par la faim rendirent sa démarche ardue. Tout à coup, le paysage dansa devant ses yeux. Pris de vertige, il chuta lourdement au sol. Le bruit du martèlement des sabots d’un cheval se fit entendre au loin, juste avant que les ténèbres ne l’emportent. Un groupe de cavaliers s’approchait à grande vitesse. Avant que les cavaliers mettent pied à terre, le gouffre noir se referma.
L’amnésique battit des paupières. Sa vue était embrouillée, comme s’il venait de s’éveiller d’un long sommeil. Sa plus grande surprise fut d’être encore vivant. Il tenta de se relever, mais une main puissante, mais chaleureuse, l’en empêcha. Il tourna la tête avec une facilité qui le surprit. Il ne ressentit aucune douleur. Une personne était à son chevet, probablement une jeune servante, compte tenu de son habillement. Elle avait les joues rondes et un air jovial. Se tenant près de lui, elle examinait la coupure qu’il avait à la tête.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
— Je suis Nijas, servante au service du roi Thomas I er . On m’a demandé de veiller sur vous après qu’une patrouille de chevaliers vous ait trouvé presque sans vie, affamé et complètement déshydraté.
— Depuis combien de temps suis-je ici ?
— Vous avez dormi pendant plus d’une semaine. Nous avons réussi à vous faire avaler de petites gorgées d’eau durant quelques courtes périodes d’éveil. Ensuite, ce fut de la soupe. Nous n’avons pu vous donner un vrai repas encore.
— Et mes vêtements, où sont mes vêtements ?
— Lors de votre arrivée, je vous ai dévêtu et lavé. Nous avons jeté ce que vous portiez et, après avoir pris vos mesures, un tailleur vous a confectionné de nouveaux vêtements, répondit Nijas.
Il fit une nouvelle tentative pour se relever, mais elle plaqua sa main sur sa poitrine pour le recoucher.
— Holà ! Pas si vite ! Vous ne pouvez pas vous lever encore. Je vais aller vous chercher quelque chose à manger et nous verrons plus tard.
La servante se leva et sortit. Pour la première fois, il regarda autour de lui. Il était couché sur un lit de paille recouvert d’une épaisse couverture. Une odeur d’humidité semblait planer en permanence. Avisant la structure du bâtiment, il conclut qu’il se trouvait dans une grange. Les grosses poutres de bois soutenaient le toit à intervalles réguliers. Le foin était empilé à l’étage supérieur et quelques outils et autres instruments, utiles aux cultures, étaient placés à l’étage inférieur. Il chercha à comprendre pourquoi il avait été installé là. Toutefois, il ne trouva aucune explication.
Au retour de la servante, il la questionna au sujet de son lit de fortune.
— Pourquoi m’a-t-on installé dans une grange ?
— Le roi ne savait pas si vous représentiez une menace, alors il vous a installé ici. Des soldats montent la garde devant les portes. Maintenant, mangez, dit-elle en lui présentant une assiette garnie de viandes et de légumes.
Il mangea avec appétit, mais sans trop se presser. La nourriture était délicieuse et lui fit le plus grand bien. Après avoir vidé son assiette, il la remercia et, selon ses directives, se recoucha pour prendre du repos. Il dormit toute la journée et toute la nuit. Ce long sommeil le revigora, mais ne remplit pas son estomac. Il appela les gardes et leur demanda de lui rapporter de la nourriture. C’est évidemment Nijas qui apparut dans l’embrasure des portes de la grange. Elle était tout sourire, comme si elle venait d’apprendre une excellente nouvelle. Sa bonne humeur fut contagieuse. Alors qu’elle déposait l’assiette de son petit déjeuner, elle prit place près de lui et ils discutèrent de choses et d’autres. Il commençait à vraiment apprécier sa compagnie.
Dès qu’il eut fini son repas, elle se leva, le prit par les mains et l’aida à se lever. Il chancela sur ses jambes, mais arriva tout de même à faire quelques pas malgré l’inégalité du sol qui ne l’aidait point. Après seulement quelques jours, il prenait du mieux. Sa condition n’était pas parfaite, mais elle s’améliorait. Il demanda à Nijas de rester un peu plus longtemps et de lui parler d’elle. Elle avait toujours vécu à Talsa. Sa mère avait été au service du défunt roi Saico et, lorsqu’elle fut en âge, elle rejoignit les rangs des servantes du château. Les derniers événements avaient chamboulé un peu son travail. Elle avait été attristée d’apprendre la mort du roi, lui qui avait été si bon et juste envers tous. Lorsque le nouveau roi fut arrivé, il avait relaté toutes les actions traîtresses du général Anston et les combats entre sorciers et magiciens qui avaient suivi.
— Nous avions entendu certaines conversations dans le château concernant les actions d’Anston, mais nous n’étions pas tous d’accord, relata Nijas.
— Saviez-vous qui étaient les sorciers qui ont combattu ?
— Il s’agissait du nouveau chef de la lignée des Aigles, Tristan et son opposant s’appelait Gamien, je crois.
Lorsqu’il entendit ces noms, tout autour de lui commença à tourner. Il tenta de se lever, mais Nijas insista pour qu’il reste au lit. Elle se demandait bien pourquoi il avait tant réagi à l’annonce du nom des combattants. Elle le questionna à ce sujet.
— Que se passe-t-il ? Connaissiez-vous ces magiciens ? demanda-t-elle, perplexe.
—  Quand vous avez prononcé leur nom, la seule image dont je me souvienne est revenue. Tout ce que je peux voir dans ma tête, c’est ce combat entre magiciens.
— Mais il y a de ça quelques mois maintenant. Étiez-vous là-bas ?
— Je crois que oui, mais je ne peux l’affirmer. Si je pouvais au moins me souvenir de qui je suis.
— Ne vous en faites pas avec ça. Tout reviendra quand le temps sera venu. Encore un peu de repos pour vous.
Elle plaça une main tendre et amicale sur son front et, avant de sortir, le regarda dans les yeux et lui promit de revenir lui porter son prochain repas. Toutes ses émotions l’avaient complètement vidé du peu d’énergie qu’il avait récupéré et il s’endormit presque aussitôt. L’unique souvenir revint le hanter durant cette sieste.
Nijas arriva avec le plateau du dîner qu’elle déposa sur une petite table près de son patient préféré. Elle s’était attachée à cet homme. Bien que ses origines soient brouillées, elle ne vit aucune malice en lui. Alors qu’il dormait toujours, elle s’assit près de lui et caressa ses cheveux. Il marmonna des paroles inintelligibles avant de battre des paupières et de sortir doucement de son repos.
— Bonjour ! Bien dormi  ? lui dit-elle.
— Non, pas très bien. J’ai fait un autre cauchemar. Toujours le même combat, mais cette fois, j’ai ressenti leurs douleurs.
— C’est vraiment étrange.
Elle l’invita à manger un peu, histoire de lui changer les idées. Voyant qu’il mangeait avec un certain appétit, elle lui proposa de marcher encore un peu. Il s’exécuta sans broncher. Avec l’aide de son aide-soignante personnelle, il parvint à faire plusieurs pas et même quelques-uns tout seul.
Nijas laissa son patient pour retourner au château. Dès qu’elle entra dans les cuisines, de merveilleux arômes lui parvinrent. La préparation du dîner allait bon train et plusieurs cuisinières s’affairaient un peu partout. Quelques-unes coupaient des légumes, d’autres préparaient du pain et la cuisinière en chef s’occupait d’une énorme pièce de viande. Nijas traversa la pièce pour y déposer l’assiette vide lorsqu’elle entendit des ricanements derrière son dos. Pivotant sur elle-même, elle aperçut deux servantes qui chuchotaient plus loin en la regardant. Piquée au vif, elle s’avança vers les impertinentes pour savoir ce qu’elles avaient à rire d’elle.
— Qu’est-ce qui vous fait rire comme ça ?
— Tu sembles avoir un nouvel amoureux. Tu passes tellement de temps à ses côtés, dit la plus jeune servante en roulant des yeux.
— Comment s’appelle-t-il déjà ? demanda l’autre avec un ton sarcastique.
— Ça ne vous regarde pas. Vous n’avez aucune idée de ce que cet homme a enduré avant d’arriver ici.
— Peut-être pas, mais tu as un faible pour lui. Avoue-le.
— Que se passe-t-il ici ? demanda la cuisinière en chef. Au travail, mesdemoiselles, et cessez vos bavardages.
Les deux servantes tournèrent les talons et quittèrent la pièce, laissant Nijas bouillante de colère. Réalisant la situation, elle se demanda pourquoi elle fut aussi prompte à réagir à leurs attaques et pourquoi elle en était aussi choquée. Elle arriva à la conclusion qu’elles devaient avoir raison.
La servante revint tous les jours, à tous les repas, et elle passait beaucoup de temps avec lui. Elle l’aidait à faire certains exercices d’étirement, d’autres pour renforcir ses muscles qui avaient perdu leur tonus et même à marcher. Au fil du temps, il reprenait des forces. Après plusieurs jours, il fut en état de marcher normalement. À partir de ce moment, ils prirent de grandes marches. Elle lui fit visiter la grande cour, les jardins et même le château ainsi que ses diverses ailes.
Un jour, alors qu’il se promenait dans un jardin par une journée ensoleillée, suivant une allée de pierres blanches bordée d’une haie d’arbustes aux magnifiques fleurs rouge orangé, il trébucha et tomba tête première dans le gravier.
— Est-ce que ça va ? demanda-t-elle inquiète.
— Oui, oui, je crois.
Ne prenant aucun risque, elle le ramena à son lit de fortune dans la grange. Elle l’aida à s’étendre et lui ordonna de prendre du repos. Elle remplit une bassine d’eau froide, revint auprès de lui et plaça un linge mouillé sur son front.
— Je reviendrai un peu plus tard pour prendre de vos nouvelles. Pour l’instant, restez au lit.
Alors qu’il avait les yeux fermés, un flot d’images, sans cesse grandissant, traversait son esprit à une vitesse folle. Les souvenirs se succédaient ainsi que la douleur qui s’y rattachait. Il récupérait petit à petit son identité.
Nijas revint dans la grange quelques heures plus tard. En arrivant, elle fut inquiète de voir le lit abandonné. Elle s’approcha doucement et plaça sa main sur le matelas de paille. Il était encore chaud, alors son patient ne pouvait être bien loin. Elle le chercha dans la grange en regardant autour d’elle. Elle semblait seule. Elle fit quelques pas lents vers le fond de la pièce et l’appela. Aucune réponse. Elle aperçut, du coin de son œil droit, un mouvement. Elle se retourna vivement, mais rien. Son cœur battait à tout rompre et sa respiration devint haletante. Tandis qu’elle inspectait dans un coin, un bruit de métal sur métal se fit entendre. Elle se retourna rapidement pour s’apercevoir qu’elle était toujours seule. Un drôle de sentiment s’empara de Nijas à cet instant précis. Elle tenta de l’appeler à nouveau, sans succès. Prenant la décision de ne plus chercher seule, elle se dirigea, d’un pas précipité, vers la porte. Dès qu’elle toucha le bois de la porte, prête à la faire glisser, une main se posa sur son épaule. Elle se retourna lentement. Ce qu’elle vit lui glaça le sang pour le reste de sa vie, bien qu’elle fût écourtée dramatiquement ce jour-là. Elle vit son compagnon des derniers jours. Du moins, elle put reconnaître les vêtements ainsi que les cheveux, mais cette créature n’avait rien de l’homme avec qui elle aimait marcher et discuter. Il y avait une colère qui déformait ses traits et le rendait presque difforme. Les yeux de cet être révélaient une haine si profonde que même son âme devait être noire.
— Je sais maintenant qui je suis, dit-il en serrant sa main sur la gorge de Nijas.
— Qui donc ?
Les dernières paroles que Nijas entendit dans sa vie furent le nom de ce funeste personnage.
— Tu me connais sous le nom de…
Mais les paroles s’estompèrent alors que les ténèbres l’engouffraient et Nijas s’éteignit.
 

1. 
Un chef inquiet
 

À
l’intérieur de la tour des Aigles, assis sur le rebord d’une fenêtre de la grande salle, Tristan regardait la grande forêt d’Arpel qui s’étendait devant ses yeux. La brise faisait valser la cime des arbres dans une danse sans fin. La journée déclinante teintait la forêt d’une couleur irréelle. Perdu dans ses pensées, il faisait tournoyer le nouveau pendentif qu’il avait magiquement conçu, une silhouette d’aigle de fer sur un cercle de pierre ; le précédent ayant été détruit durant le combat contre le sorcier. Dix ans s’étaient écoulés depuis cette grande bataille et beaucoup de choses avaient changé. La paix était revenue dans les royaumes qui collaboraient tous ensemble à la prospérité de chacun. Puisque la grande majorité des membres avaient été massacrés par le traître, il avait reformé les Aigles en créant son nouvel emblème et en recrutant les successeurs. Ce ne fut pas chose simple. William, son fidèle ami et maintenant son second, avait aidé à dénicher les membres potentiels, les sélectionner en fonction de leurs aptitudes et les former. Évidemment, Narkya avait participé au rite d’Émergence de tous ces nouveaux apprentis, en plus de parfaire la formation de leur chef. Durant l’apprentissage des règles de l’ordre, certaines règles furent modifiées. Surtout celle qui concernait la famille. Aucun membre de l’ordre ne devait plus se couper de sa famille, comme auparavant, et ils pouvaient maintenant fonder la leur. Cependant, fonder une famille impliquait des risques majeurs auxquels ils pouvaien t s’exposer. Alors de fortes mises en garde étaient clamées. Après leur formation, il mit en place des patrouilles régulières qui étaient appréciées de la population, saluant l’aide apportée. Tranquillement, les jours d’abondance revinrent et la terreur du peuple s’estompa.
Tristan repensa fièrement à tout ce chemin parcouru. Toutefois, il était inquiet, ressentant un inconfort au plus profond de son être. Il avait appris à bien écouter ce que ses sentiments et ses instincts lui disaient. Ce poids, au fond de lui, lui criait que quelque chose n’allait pas, que quelque chose allait se produire. Il n’arrivait pas à en déterminer la source et tous les rapports qu’il recevait ne lui indiquaient rien d’anormal. Tous les jours, il repassait en revue tout ce qui s’était produit essayant de voir l’anomalie qui lui donnerait une piste de solution, mais rien ne lui venait.
Alors qu’il réfléchissait profondément, une main rassurante lui toucha l’épaule. Sachant très bien qui était présent dans la pièce, il plaça sa main sur la sienne.
— Toujours le même sentiment ? demanda une voix familière.
— Oui, encore. Je ne comprends pas pourquoi je me sens comme ça. Pourtant tout semble aller pour le mieux, répondit-il.
— Alors pourquoi t’en fais-tu autant ? Ce sont les enfants qui t’inquiètent ?
— Entre autres, oui. J’aimerais qu’ils puissent grandir dans un monde en paix, mais j’ai le sentiment que ça ne sera pas le cas.
— Chéri, si vraiment une menace plane encore, tu pourras t’en occuper aisément. Depuis que tu as terminé ta formation avec Narkya, tu maîtrises tous tes pouvoirs à un niveau que même le magicien ne peut plus rien t’apprendre, puisque tu es plus puissant que lui. Tu as en ta possession les objets de puissance qui décuplent tes forces. Aucun chef de l’ordre n’a jamais été aussi fort. De plus, tu peux compter sur l’aide des membres de l’ordre qui sont aussi de très bons guerriers. Alors, je ne m’inquiète pas.
— Tu as sans doute raison. Merci pour ton soutien. Je peux toujours compter sur toi.
Tristan se leva et se retourna pour contempler celle qui faisait battre son cœur. Arcani était toujours aussi belle que le jour où il l’avait sauvée de sa prison. Le soleil couchant donnait à sa chevelure auburn, qui tombait en boucles par-delà ses épaules, des allures enflammées. Son visage d’ange n’avait pas pris une ride comme si le temps n’avait toujours aucune emprise sur elle. Sa gentillesse n’avait d’égale que sa compassion. Il repensait souvent à ce jour où elle était venue le rejoindre dans la tour après les combats et comment leur amitié était devenue plus grande pour se transformer en amour, un amour sincère qui, au fil du temps, ne faisait que se renforcer. Il se demandait souvent comment une femme dotée d’une telle bonté avait pu être emprisonnée. Il comprenait que sa jumelle y était pour quelque chose.
Le couple descendit de la tour d’un pas lent, main dans la main, en profitant de cette intimité. Ils échangèrent quelques regards complices. Le bruit de leurs pas résonnait dans l’espace restreint de l’escalier de pierres. Les torches s’éteignaient à mesure qu’ils descendaient, tamisant l’éclairage. Dès qu’ils furent sortis, Tristan replaça la protection magique et un bruit de loquet qui se verrouille se fit entendre. Ils marchèrent ensemble dans la forêt, blottis l’un contre l’autre, et discutant de choses et d’autres. Seuls les bruits de la forêt semblaient troubler la quiétude du couple. Pendant qu’ils avançaient dans les bois, un éclat attira l’attention de Tristan qui se pencha plus près. La lumière déclinante du soleil reflétait sur un objet, sur une pièce. Intrigué, il la ramassa et prit le temps de la nettoyer. Elle ressemblait étrangement à un écu, mais les gravures sur celle-ci laissaient croire à autre chose. Arcani examina la pièce à son tour. Quelque chose d’étrange, d’indicible, émanait de cette pièce. Le sentiment de Tristan s’intensifia tout à coup. Pris de panique, il scruta les alentours à la recherche d’une menace, mais tout était calme et paisible en cette fin de journée. Forcé d’admettre que ses sens lui jouaient des tours, le chef reprit le chemin de sa maison accompagné de sa douce moitié.
Ils arrivèrent devant une jolie petite maison du village de Noremberg. Anciennement abandonnée, la ville avait repris doucement ses activités après les derniers combats. La plupart des membres de la lignée s’y étaient installés dû à la proximité de la tour, leur principal lieu de rencontre. Plusieurs maisons avaient été réparées, d’autres avaient été construites pour accommoder les familles. Malgré la vie qui reprenait son cours, certains marchands la craignaient encore et d’autres s’habituaient tranquillement à s’approcher du marché. Les vieilles croyances avaient parfois la vie dure.
La maison du chef était située tout près de la forêt d’Arpel. Il l’avait choisie pour sa grandeur. Elle comportait plusieurs chambres, toutes à l’étage, permettant de créer une grande famille. Au rez-de-chaussée, on retrouvait un magnifique salon avec de grands sofas de cuir noir d’une riche facture, installés autour d’une table basse en chêne, une immense cuisine et une grande salle à manger. Tous les meubles lui avaient été offerts par des marchands de toutes les provinces. Les nouveaux arrivants avaient tenté, au début du moins, de refuser les cadeaux qu’ils recevaient, mais ils finirent par se faire une raison.
Alors que Tristan poussait la porte, il fut assailli par une attaque-surprise. Ses petites filles, Érania et Liraèl, lui sautèrent au cou, très heureuses de le voir à la maison. Les deux petites jumelles n’arrêtaient pas de le chatouiller. Leur père finit par plier les genoux devant une attaque aussi massive et roula par terre, entraînant son aînée Érania, tout en lui donnant plein de bisous. La cadette des jumelles, Liraèl, sauta sur son dos pour secourir sa sœur.
— C’est assez les enfants. Votre père a eu une dure journée et il est temps pour vous d’aller au lit.
Les petites cessèrent leurs attaques et, penaudes, montèrent à l’étage. Elles ressemblaient tellement à leur mère. Elles avaient de beaux cheveux châtains qui bouclaient de façon naturelle, un visage angélique et de magnifiques yeux bleus, la seule chose qu’elles tenaient de leur père. Ils bordèrent les fillettes en les embrassant sur le front et leur souhaitèrent une bonne nuit. Une fois la porte close, ils redescendirent et Arcani prépara un goûter, car elle savait pertinemment que Tristan n’avait rien avalé depuis de longues heures.
— Elles sont vraiment magnifiques, mentionna-t-il entre deux bouchées.
— Oh oui ! Elles le sont. Elles sont magiques aussi.
Tristan leva son sourcil gauche, lui donnant une drôle d’expression faciale, attendant une explication sur ce dernier commentaire. Avant qu’elle ne puisse prononcer une parole, le couple fut interrompu dans leur conversation par le départ de la nourrice. Ils lui souhaitèrent une bonne fin de soirée et Tristan demanda une clarification.
— Il y a deux jours, elles se lançaient la balle, sans même y toucher. Hier, elles ont vidé une bibliothèque depuis l’autre bout de la pièce, livre par livre.
Tristan n’en revenait tout simplement pas, à leur âge, d’avoir des pouvoirs aussi puissants. Il se doutait qu’elles hériteraient de certains talents, mais jamais il n’avait pensé qu’ils puissent être aussi grands. Il se promit d’en parler à Narkya et de lui faire évaluer ses enfants.
Après une si dure journée, il accueillit le sommeil d’emblée. Cependant, ce dernier fut agité, parcouru de rêves étranges et de cauchemars. Ce qu’il vit en rêve fut son combat avec Gamien.
Les deux parties se regardaient dans les yeux à savoir qui déclencherait les hostilités en premier. Gamien et Anya flottaient à quelque distance de Tristan et de son groupe qui, lui, était aligné et à bonne distance les uns des autres pour ne pas offrir de cible trop facile à l’adversaire. Impatient d’obtenir vengeance, Gamien lança encore ses boules de feu vers le petit groupe d’arrogants qui l’empêchait de régner sur Gaberin. Sans même se déplacer, Tristan leva la main et aspira les boules de feu. Gamien écarquilla les yeux. Ne perdant pas un instant, Gamien lança cette fois un rayon électrique qui frappa Tristan de plein fouet. Ce dernier fut projeté vers l’arrière avec une telle force qu’il perdit le souffle en atterrissant. Il toussota, se releva et réintégra le rang avec les autres, refusant d’enlever la poussière que venait de lui faire mordre ce vil magicien. Voyant qu’il ne l’avait même pas blessé, le sorcier changea de cible et attaqua, de la même façon, William. Cette fois, Tristan, mieux préparé à ce type d’attaque, plaça un bouclier devant son ami qui retourna le faisceau électrique à son propriétaire. Ce dernier le cueillit de plein fouet, le faisant tournoyer dans les airs. Une fois revenu et sa colère sans cesse grandissante, il fonça directement sur Tristan qui s’envola à son tour. Chacun attaquait l’autre de différentes façons et les parades et les boucliers réfléchissaient les attaques. Les deux sorciers volaient et virevoltaient dans les airs avec aisance. Gamien voyant sa comparse en mauvaise posture changea de tactique contre Tristan. Il commença par esquiver l’attaque de ce dernier et disparut pour réapparaître derrière lui. Contrairement à Anya, Tristan savait exactement où se trouvait Gamien, si bien qu’il réussit à échapper au rayon électrique qui fonçait sur lui. Pivotant sur lui-même, il ne se retrouva devant rien. Il avait encore disparu, mais malgré toute son agilité et sa puissance, Tristan ne put échapper à l’attaque suivante qui le frappa directement dans le dos. La douleur fut si intense qu’elle lui arracha un puissant cri. Tout son corps se mit à trembler. Gamien n’allait pas en rester là et tenta de profiter de ce moment d’inattention pour le détruire définitivement. Il concentra toute sa puissance à l’intérieur de sphères électriques qu’il lança vers son adversaire. Les sphères étaient sur le point de frapper leur cible lorsqu’elles explosèrent en milliers de petits points brillants. Furieux, il pivota sur lui-même et vit Arcani, main tendue vers Tristan. Elle lui avait procuré un champ de protection qui avait détruit l’attaque. À ce moment précis, le ciel s’obscurcit subitement et les trois reliques que Tristan possédait se mirent à briller. Une nouvelle énergie sembla déferler en lui. Luttant toujours contre la douleur intense, il pivota pour faire face à son ennemi. Le regard de Gamien en disait long. Horrifié par ce qui se passait, il comprit que Tristan avait été touché par Narkya lui-même et que l’ancien maître de Gamien lui avait confié, à lui, son dernier secret. Secret tant convoité par le pupille lors de son apprentissage. Il savait aussi que la puissance de Tristan dépassait tout entendement. Un éclair venu du ciel foudroya directement la tête de Gamien le faisant lui aussi exploser de mille feux. Tristan eut le temps de voir l’air surpris et horrifié à la fois, sur le visage du sorcier, juste avant qu’il ne disparaisse.
Au moment où Gamien disparaissait, Tristan se réveilla en sursaut, étouffant un cri. Il était trempé de sueur et respirait à grand-peine. Arcani fut réveillée et se tourna vers lui, inquiète. Alors qu’il tentait de calmer sa respiration, elle lui prodiguait des paroles qui se voulaient rassurantes tout en lui caressant doucement le dos. Il pivota sur lui-même en repoussant les couvertures, se leva et fit les cent pas dans la chambre en tentant de comprendre ce que son esprit essayait de lui dire.
— Je viens de revivre le combat contre Gamien, annonça-t-il finalement.
Arcani se leva à son tour, s’avança vers son époux dans une démarche féline et passa les bras autour de son torse tout en appuyant la tête sur son dos. Comprenant la douleur de ces événements, elle le contourna pour se positionner en face de lui et prit son visage entre ses mains.
— Ces événements sont passés. Ils sont derrière nous. Tu ne dois pas les laisser t’atteindre comme ça. Tu dois voir devant et voir comment tu as amélioré la vie de tous les habitants.
— Alors pourquoi ça revient me hanter maintenant ?
— Je l’ignore. Chose certaine, nous avons gagné et nous avons ramené la paix depuis dix ans déjà.
— Mais je sens que quelque chose ne tourne pas rond.
— Alors, convoque la lignée pour voir ce qu’il en est, tu verras bien.
Approuvant la suggestion d’Arcani, il se laissa ramener jusqu’au lit et se recoucha. Il mit un temps fou à trouver le sommeil, mais y parvint tout de même. Après une courte nuit, Tristan se prépara à se rendre à la tour. Il se concentra sur tous les membres de la lignée et lança un appel télépathique. Il les convoqua tous pour un compte-rendu. Dès qu’il reçut les différentes réponses de ses collègues, il enfila sa cape et se dirigea vers la porte. Arcani vint le rejoindre et l’embrassa tendrement. Prenant son visage entre ses mains, elle tenta de le rassurer.
— Tout ira bien, dit-elle en l’embrassant de nouveau.
— On verra bien. Je te tiendrai au courant.
Sur ces mots, il sortit à pas pressés. Dès qu’il fut à l’extérieur, il se transforma en aigle et vola à tire-d’aile en direction de la tour. Il avait très hâte d’entendre les rapports.
Après le départ de Tristan, Arcani s’occupa de la maison et de ses merveilleuses petites filles. Pendant qu’Érania et Liraèl prenaient leur petit déjeuner, elle fut surprise d’entendre la porte s’ouvrir. Ce qu’elle vit l’inquiéta. Tristan entrait dans la maison, couvert de poussière et haletant très fort. Les petites exprimèrent leur joie de voir leur père.
— Que t’est-il arrivé ?
— Rien de grave. Dans mon empressement, j’ai trébuché dans la forêt et j’ai roulé dans la poussière.
— Et où est ta cape ? Je t’ai vu la prendre en partant.
— Elle s’est déchirée et elle est restée accrochée à une branche, dit-il en montrant une certaine impatience. Je dois vérifier quelque chose et je repartirai pour le conseil.
— D’accord, répondit-elle suspicieuse.
Tristan fonça à l’étage et entra dans sa petite bibliothèque personnelle. Il fouilla son bureau à la recherche d’un quelconque objet qu’il avait presque oublié. Dans le placard, il trouva son vieux sac de voyage. Farfouillant à l’intérieur, il mit la main sur l’un des objets qu’il était venu récupérer. Il se souvenait comment cet objet était apparu par magie dans son sac alors qu’il se sauvait des gardes. C’était un autre temps ; une autre époque, alors qu’il n’était pas encore un guerrier aguerri ni un chef respecté. Cet objet, d’apparence anodine, était une petite pierre rugueuse. De forme ovale, elle avait presque la forme d’un œuf, si ce n’était l’irrégularité de sa surface. Il emporta donc le sac de voyage avec lui. Il avait encore besoin d’autre chose, une pièce. Celle qu’il avait trouvée alors qu’il était dans la forêt d’Arpel avec sa douce femme. Il la prit sur le bureau. Examinant quelques instants sa surface et ses étranges inscriptions, il la plaça dans son sac. Il ne lui restait qu’une dernière chose, un livre. Passant en revue les étagères, il se rappela que son temps était compté. Il attrapa un ouvrage que Narkya lui avait remis et le rangea dans son sac. Pivotant sur lui-même, il scruta des yeux son bureau, tentant de se remémorer ses instructions pour être certain de ne rien oublier. Rassuré, il descendit rapidement l’escalier faisant un boucan monstre, surprenant les fillettes encore à table.
— Papa doit repartir, vous allez être sages avec maman ?
— Oui, répondirent-elles en chœur.
Il pivota pour faire face à sa douce moitié et l’enlaça dans une étreinte affectueuse. Prenant un léger recul, il lui chuchota un message à l’oreille.
— Enseigne-leur la magie, c’est important.
Il la regarda droit dans les yeux et, la prenant par les épaules, fit un mouvement d’approbation presque imperceptible auquel elle répondit. Il se retourna et franchit la porte, laissant Arcani ébahie. Elle ne comprit pas tout à fait ce qui venait de se passer. Toutefois, elle était d’accord qu’Érania et Liraèl devaient apprendre la magie. Avec leurs talents, elles pouvaient devenir très puissantes. Elle s’avança vers ses enfants, caressa les cheveux bouclés de sa plus grande et les regarda à tour de rôle.
Tristan, sous sa forme d’aigle, atterrit sur le rebord de la fenêtre et sauta à l’intérieur en reprenant sa forme humaine. Il s’installa dans son fauteuil habituel. Le siège et le dossier étaient faits de cuir noir, alors que les bras et les pattes étaient de bois sculpté. Très confortable pour les longues réunions des Aigles, Tristan aimait s’y asseoir pour réfléchir. De sa place, il avait une vue d’ensemble sur tous les membres présents en plus d’être en face de la porte pour accueillir des invités. Il était toujours convaincu que quelque chose n’allait pas, mais réussit à se calmer suffisamment pour attendre les comptes-rendus.
Certains membres arrivèrent et le chef se leva pour les saluer. Le premier fut Céralus avec sa carrure imposante et ses longs cheveux bruns attachés en queue de cheval. Il fut suivi par Sirnon, lui qui avait toujours le sourire aux lèvres. Évertine vint le bousculer ce qui fit éclater de rire tout le petit groupe. Elle avait les cheveux blonds qui ondulaient sur ses épaules. Hamine et Maubel entrèrent dans la salle du conseil. Si Tristan n’avait pas su qu’elles venaient de familles différentes, il aurait pu les prendre pour des sœurs. Les mêmes cheveux bruns lisses, des visages d’ange et les traits d’une similarité incroyable. Igor et Userg arrivèrent coup sur coup et rejoignirent les autres dans leurs discussions. Tristan s’impatientait et espérait l’arrivée imminente des membres manquants. Belitor, Alexina, Parima et Érilana atterrirent pratiquement en même temps sur les différentes fenêtres de la tour. Tous étaient vêtus de l’habit noir de la lignée des Aigles. Magiquement créés pour suivre les transformations, ces vêtements étaient les seuls qu’ils pouvaient porter. Regardant l’assemblée, le chef constata qu’un seul manquait encore à l’appel et fut surpris qu’il s’agît de William.
— Le meilleur pour la fin, dit ce dernier en rejoignant son chef.
William fit une puissante et sincère accolade à son ami.
— Maintenant que tout le monde est arrivé, nous allons pouvoir commencer, les rappela-t-il à l’ordre.
Tous prirent place autour de la table et se tournèrent vers leur commandant. Ce dernier les regarda en tentant de dissimuler au mieux son inquiétude. Au moment où Tristan allait commencer le petit discours qu’il avait préparé, Céralus prit les devants.
— Pourquoi avoir convoqué un conseil d’urgence ? Quelque chose ne va pas ?
— Merci Céralus de m’avoir devancé, mais avant de répondre à ta question, j’aimerais entendre vos commentaires sur la situation de Gaberin. Est-ce qu’il y a eu des incidents d’une quelconque importance ?
À tour de rôle, Tristan interrogea tous les membres à la recherche d’une piste. De toute évidence, tout allait bon train et la paix était conservée. C’est alors qu’Userg prit la parole. Ses cheveux en bataille avaient toujours fait sourire le grand chef.
— Près de Mariffa, on m’a rapporté le décès suspect d’un fermier. Certains prétendent qu’il aurait été frappé par la foudre. J’ai donc fait ma petite enquête. Tout semble conclure à un accident, mais après avoir interrogé les voisins et la famille, j’en doute.
— Pourquoi ? demanda Tristan.
— C’est une impression. J’ai ressenti une forte empreinte magique près du corps. Je ne crois pas que la foudre était naturelle, mais peut-être créée par un sortilège.
— Est-ce que l’un d’entre vous a entendu parler d’un nouveau sorcier ou du retour d’un sorcier ?
Les membres répondirent à l’unisson par la négative, mais se regardèrent entre eux avec une expression interrogative sur leur visage.
— Tristan, penses-tu qu’il soit possible qu’un sorcier soit revenu ? Un sorcier que nous croyions tous disparu ? Est-ce pour cette raison que tu nous as convoqués ? demanda Érilana, la plus jeune des membres de l’ordre.
Tristan s’affala dans son fauteuil, incapable de dissimuler son inquiétude plus longtemps. Il prit une profonde inspiration pour se calmer. Les membres étaient inquiets de voir leur chef si troublé et leur impatience commençait à se faire sentir. Alors, le commandant des Aigles fit le récit de ses rêves, du combat avec Gamien et leur expliqua le sentiment qu’il ressentait au fond de lui qui lui tenaillait les entrailles depuis déjà plusieurs semaines.
— Nous avons probablement affaire à une menace plus grande que nous le croyons. C’est pourquoi William, Céralus, Userg et moi-même irons enquêter sur ce fermier. Les autres, retournez à vos patrouilles et tendez l’oreille sur les rumeurs, les incidents étranges et tout autre chose qui pourraient impliquer l’usage de la sorcellerie. Maintenant, en route.
Tous se levèrent, mais Tristan regroupa ses compagnons pour un dernier caucus avant de quitter pour la province de Jaster. Il donna des consignes d’extrêmes prudences durant ce voyage étant donné les circonstances. Il ne connaissait pas l’ampleur de la menace, mais il ne pouvait prendre aucun risque. Son sentiment de danger semblait amplifié depuis l’annonce de cet incident.
Les quatre membres de la lignée se transformèrent en oiseau et quittèrent vers Mariffa dans un ciel d’un bleu profond et sans nuages. Après plusieurs heures de vol, ils arrivèrent dans la province de Jaster au coucher du soleil. Planant dans les cieux orangés sous leur forme d’aigle, Userg ouvrait la voie à ses compagnons. Il les conduisit directement à l’emplacement où il avait vu le corps. Tous piquèrent vers le sol. Céralus, comme à son habitude, piquait en spirale. Il adorait faire ses petites acrobaties en plein vol. Il démontrait une certaine témérité que le grand chef n’appréciait pas toujours. Tout en se transformant en homme, ils atterrirent en douceur.
Dès que les quatre membres de la lignée des Aigles eurent touché terre, Userg les conduisit à l’endroit exact où reposait la dépouille du fermier. Ils étaient dans un champ non cultivé où l’herbe poussait à tout va. Une rivière coulait non loin puisqu’on pouvait entendre le bruissement de l’eau. Quelques lumières à l’horizon leur indiquaient la présence d’une habitation. Le soleil couchant déclinant rapidement, Tristan s’approcha de l’endroit indiqué par Userg. Il examina les alentours, regarda attentivement le sol à la recherche d’indice qui lui permettrait de reconstituer la scène. La façon dont l’herbe était couchée lui indiqua la direction de l’attaque. Voyant la distance sur laquelle elle était écrasée lui prouvait que l’homme avait roulé sur lui-même. Il s’accroupit et alluma sa paume droite d’une lueur blanche et la passa au-dessus de la trace laissée par la victime. Tristan eut un effet de recul en voyant la scène dans sa tête comme dans un rêve.
— La violence de l’impact l’a tué sur le coup. Je perçois des traces de magie dans le sol ce qui me laisse présumer la présence d’un sorcier, dit-il en se relevant. Il fuyait son agresseur dans cette direction lorsque le coup fatal fut donné, continua-t-il en pointant la maison au loin.
Se retournant vers ses compagnons, il poursuivit :
— Userg et Céralus, vous monterez la garde à partir de maintenant. William, tu viens avec moi pour voir la famille du défunt.
Alors que les vieux amis marchaient tranquillement vers la maisonnette, ils discutèrent.
— Ton avis ? demanda William.
— La trace magique est indéniable. Est-ce Gamien ? Je ne le crois pas. Néanmoins, un nouveau sorcier s’en est pris à ce fermier.
Tristan monta les marches d’un porche usé et le bois grinça sous le poids des arrivants. Une faible lumière perçant d’une fenêtre laissait croire que les occupants n’étaient pas encore endormis. Il prit une profonde inspiration et frappa à la porte. D’interminables secondes s’écoulèrent avant de voir quelqu’un s’y présenter. La femme du défunt fermier ouvrit en larmes. Le cœur de Tristan se pinça et se mit à battre rapidement. Il n’aimait pas particulièrement livrer ce genre de nouvelle, mais il devait le faire.
— Bonsoir chère dame, pouvons-nous entrer s’il vous plait ?
— Le héros de Gaberin devant chez moi. Bien sûr, entrez donc, dit-elle en tentant de sécher ses larmes.
Elle s’écarta doucement, leur libérant le passage. La chaumière était charmante et chaleureuse. Il y régnait une atmosphère douce et conviviale, malgré les tourments des derniers jours. La dame était très âgée comme le témoignaien t de profondes rides sur son visage.
— Que me vaut l’honneur de recevoir le chef de la lignée des Aigles dans ma maison ce soir ?
— En fait Madame, nous sommes ici pour vous poser quelques questions sur votre mari. Nous savons que sa perte a dû être difficile pour vous et votre famille.
— Appelez-moi Roselle. Eh oui ! Ça n’a pas été facile, mais la vie doit continuer. Il me manque terriblement. C’est tragique d’être frappé par la foudre comme ça, déclara-t-elle avec un tremblement dans la voix.
— Est-ce que vous pouvez me parler justement de ce soir-là ?
— Nous étions couchés. Nous nous couchions toujours tôt. Vous savez les travaux à la ferme sont exigeants. Bref, nous étions couchés, lorsqu’il s’est assis dans le lit tout d’un coup, d’un geste brusque. Il s’est tourné vers moi et m’a demandé si j’avais entendu. Je lui ai répondu que non et je me suis retournée pour me rendormir. Mais je l’ai senti se lever et ouvrir la porte de notre chambre. J’ai demandé où il allait, mais il ne m’a pas répondu puis il est sorti de la maison. Je me suis rendormie et ce n’est qu’au matin que je me suis rendu compte qu’il n’était pas auprès de moi. Alors je me suis levée, inquiète, et je suis partie à sa recherche. Mon fils, qui passait nous voir, m’a aperçue dans le champ et est venu me rejoindre. Nous l’avons retrouvé vers l’heure du goûter. J’ai envoyé mon fils au château et il est revenu avec les gardes au milieu de l’après-midi. Je suis restée auprès de mon mari tout le temps.
Tristan et William écoutèrent son récit avec grande attention. Comprenant la peine que la dame avait, le chef répugnait à lui poser plus de questions, mais il n’avait pas le choix.
— Est-ce que votre mari avait des comportements étranges ces derniers temps ?
— Non, pas plus que d’habitude, rien d’anormal.
— Est-ce possible que quelqu’un ait pu lui en vouloir ?
— Non, mais pourquoi ces questions ? Mon mari a été atteint par la foudre.
— Ce n’est malheureusement pas ce que nous croyons.
— Comment ?!
— Nous sommes convaincus de la présence d’un sorcier ce soir-là. La foudre qui a atteint votre mari résultait d’un sortilège.
— Mais ce n’est pas possible.
— J’en ai bien peur.
Roselle éclata en sanglots avec l’annonce de cette nouvelle. Qui avait pu en vouloir à son mari à ce point ? Ils menaient une vie simple et sans histoire. Qu’avait-il pu entendre ce soir-là ?
— Nous sommes présentement à la recherche de la personne responsable de ce qui est arrivé à votre mari. Nous vous tiendrons au courant si nous avons plus d’informations.
Tristan et William se levèrent pour poursuivre leur investigation. Ils remercièrent leur hôtesse pour son hospitalité. Le chef lança un appel à Userg et Céralus pour qu’ils viennent les rejoindre.
Une fois les quatre Aigles réunis, ils récapitulèrent les informations qu’ils avaient. Ils firent rapidement le tour de la question, puisqu’ils ne savaient pas grand-chose encore. Tristan se demanda si la proximité de Mariffa y était pour quelque chose. Ils décidèrent de rendre une petite visite à leur vieil ami Hister. Les membres des Aigles s’envolèrent et prirent la direction de Mariffa . Plusieurs minutes plus tard, tous se posèrent au centre de la cour du château.
Quelque chose d’étrange se passait en ces lieux.
 
 

2. 
Les enfants magiques
 

A
rcani était toujours sous le choc de la visite éclair de Tristan. Il était étrange et il avait un air différent. Elle n’aurait su dire de quoi il s’agissait, mais il y avait un quelque chose. Secouant la tête pour chasser ses idées farfelues, elle se retourna vers ses petites filles. Un magnifique sourire illumina son visage lorsqu’elle vit ses enfants en train de s’amuser dans le salon.
Elle se demanda l’étendue de leurs pouvoirs et appela ses enfants.
— Les filles, aimeriez-vous faire un petit jeu avec maman ?
Les jumelles explosèrent de joie et rejoignirent leur mère. S’adressant à Érania, l’aînée des deux, elle lui demanda d’aller lui chercher un livre dans la bibliothèque. La petite s’élança, mais elle fut rapidement arrêtée par sa mère.
— Non, ma puce. Reste ici, mais apporte-moi le livre.
La petite regarda sa mère dans les yeux avec une intensité qui la surprit, mais le livre arriva entre les deux mettant fin au contact visuel. Elle fut stupéfaite qu’Érania n’ait pas eu à regarder l’objet désiré. Se retournant vers Liraèl, elle lui demanda le même exercice. Quelques secondes plus tard, un autre livre arriva. Arcani fut forcée d’avouer que les pouvoirs des jumelles étaient beaucoup plus puissants qu’elle ne l’aurait cru.
Érania tira sur la chemise de sa mère pour attirer son attention. Alors qu’elle baissait les yeux pour regarder sa grande fille.
— Maman, as-tu soif ? demanda Érania qui riait avec sa sœur.
Alors qu’Arcani regardait d’un air interrogateur ses deux filles qui se tenaient la main, un gobelet descendait tranquillement l’escalier et vint se poser sur la table de la cuisine sous les yeux écarquillés d’une mère ébahie. Elle avait peine à croire ce qui venait de se passer. Elle poussa donc son enquête sur les fabuleux pouvoirs de ses filles. Elle pivota et attrapa un autre gobelet et le posa près de l’autre.
— Maintenant Érania, peux-tu mettre l’eau de ce gobelet dans l’autre ?
La petite se concentra et le liquide sortit doucement du premier gobelet et se déposa dans l’autre. Liraèl, sans attendre les instructions de sa mère, retourna le liquide à son point d’origine. Visiblement heureuses, les fillettes agrippèrent chacune une jambe de leur maman et lui firent une longue étreinte.
— Et si on faisait un peu de lumière ?
Sans hésitation, elles allumèrent, de concert, toutes les bougies de la pièce. Devant le ravissement de leur mère, les fillettes tentèrent d’en faire plus. En fait, un peu trop. La puissance des enfants dépassait largement tout ce qu’Arcani croyait. Toute la maison se mit à trembler. Les meubles à l’intérieur s’envolèrent et tournoyèrent. Elle dut se pencher pour éviter le pire. Elle demanda à ses filles d’arrêter. Elle ne parlait plus, elle hurlait. Les fillettes ne semblaient pas l’entendre. Elle posa la main sur l’aînée et brisa, par le fait même, la concentration des jumelles. Les meubles retombèrent dans un terrible fracas. Plusieurs se brisèrent sous l’impact. Devant le champ de bataille qu’était devenue sa maison, Arcani n’arrivait simplement pas à en croire ses yeux. Il n’y avait plus qu’une seule solution possible. Elle devait en faire part à Narkya . Lui seul pouvait les instruire convenablement à l’art de la magie et leur apprendre à contrôler leurs pouvoirs.
— Il faut que l’on parte faire un petit voyage.
— Où va-t-on, maman ?
— Voir un très gentil monsieur qui pourra vous aider.
Elle mit une veste à ses enfants et, attrapant la sienne au vol, elle ouvrit la porte. Elle hurla de stupéfaction en voyant un homme devant la porte. Cet homme n’était nul autre que Narkya .
— Nous allions justement vous voir, dit-elle encore sous le coup de la surprise
— Je sais, c’est précisément le but de ma visite.
— Mais comm… ? dit Arcani bouche bée et incapable de terminer sa phrase.
— Nous en reparlerons, mais pour l’instant, où se cachent les plus jolies petites filles de Gaberin ?
Lorsque leur mère avait hurlé devant la porte, les jumelles avaient eu peur et s’étaient réfugiées derrière ce qui restait du grand divan. Levant la tête par-dessus, elles regardèrent discrètement l’inconnu.
— Les filles, venez que je vous présente Narkya, c’est lui que nous allions voir, annonça-t-elle.
Plus téméraire que la cadette, l’aînée sortit de sa cachette et marcha lentement vers l’inconnu comme si elle tentait de le jauger. Dans ses yeux brillait une lueur intense.
— Vous êtes magicien, n’est-ce pas ? En fait, vous êtes Le magicien, déclara Érania.
Narkya éclata de rire devant la mine déconfite de son hôtesse et devant la perspicacité de la petite fille. Il pouvait ressentir toute la magie qui coulait chez elle et chez sa sœur. Lisant leur âme, il fut rassuré de voir qu’aucune haine ni aucune malice ne s’y trouvait.
— Vous avez de bien puissantes petites filles, annonça-t-il.
— À qui le dites-vous ! déclara Arcani en montrant l’ensemble du mobilier en morceaux.
— Ce n’est pas un problème, regardez.
Narkya leva la main gauche et ferma les yeux. Tout en gardant sa concentration, il claqua des doigts. Tour à tour, les meubles s’élevèrent doucement et tous les morceaux manquants reprirent leur place. Quelques minutes s’écoulèrent avant que l’ensemble du mobilier ne soit réparé au grand bonheur de l’hôtesse qui put finalement offrir un siège au visiteur.
Alors que les deux s’installèrent à la table, la nourrice fit son apparition. Elle avait manqué toute l’action de cette matinée quelque peu magique. Arcani lui demanda d’emmener les enfants à l’extérieur.
— Soyez sages, les filles !
Les enfants sortirent en trombe, suivies de leur surveillante qui lançait déjà des avertissements. Libre de discuter, Arcani relata les événements de la matinée en débutant par la visite éclair de Tristan et des incongruités de sa visite. Narkya écouta attentivement tous les faits.
— Je peux vous l’affirmer, vos filles sont très puissantes. Cependant, elles sont encore jeunes et je ne peux que leur apprendre à contrôler leurs pouvoirs. Il serait dangereux de leur en apprendre plus.
En entendant un cri provenant de l’extérieur, Arcani pivota et regarda par la fenêtre. Les filles couraient dans tous les sens poursuivies par la nourrice qui tentait de les calmer. La maman sourit avant de se retourner vers Narkya et de reprendre leur discussion.
— Je viendrai tous les jours pour parfaire leur éducation et selon l’évolution de leur apprentissage, nous aviserons.
— Je me doutais que les enfants de Tristan seraient puissants, mais je ne me doutais pas à quel point, avoua Arcani.
— Les enfants de Tristan ? Ce ne sont pas que les enfants de Tristan. En fait, c’est de toi qu’elles tiennent leurs pouvoirs. Personne ne t’en avait informée ?
— De moi ? Mais je n’ai jamais eu de pouvoirs. Ma sœur en avait hérité et vous savez très bien ce qu’elle en a fait.
— Oui, je sais très bien. En revanche, la majeure partie des pouvoirs est toujours transférée à l’aînée. Alors, si ta sœur était puissante, imagine ce que tu pourrais faire.
— Pourtant, je n’ai eu aucune manifestation d’un quelconque talent magique.
— As-tu déjà essayé ? demanda Narkya.
— J’avoue que non. J’ai passé tellement d’années en prison que l’idée ne m’avait pas effleuré l’esprit.
Le magicien étendit le bras en signe d’invitation vers les gobelets sur la table. Arcani regarda intensément le verre contenant l’eau. Rien ne se passa. Elle poussa un long soupir. Le magicien l’invita de nouveau. La nouvelle élève fit une nouvelle tentative. Toujours rien. Elle se choqua, tapa son verre sur la table et baissa la tête. Narkya eut un sourire satisfait sur le visage.
— Arcani, tu ne devrais jamais douter de tes pouvoirs.
— Mais ça ne donne rien, dit-elle en relevant la tête.
Elle resta bouche bée devant le spectacle qui s’offrait devant ses yeux. L’impact du gobelet sur la table avait provoqué une explosion de l’eau qui s’y trouvait. Tout le contenu du gobelet était sorti et était resté en suspension dans l’air. Les gouttelettes étaient immobiles au-dessus de la table et la lumière qui filtrait de la fenêtre de la cuisine créait des centaines d’arcs-en-ciel. Toujours stupéfaite de son exploit, elle s’interrogea encore sur la façon dont elle avait réussi.
— Tu sembles bloquer toi-même tes pouvoirs lorsque tu essaies consciemment de t’en servir. Sur le coup de la colère, tu as cessé de réfléchir et vois le résultat. Tes pouvoirs sont indéniables même si tu n’en as pas conscience. Si Tristan insistait pour que tu enseignes la magie à tes enfants, il savait que tu découvrirais les tiens par la même occasion. Vous serez la famille la plus puissante de l’histoire de Gaberin avec un entraînement adéquat.
—  J’imagine que vous avez raison.
Arcani semblait perdue dans ses pensées. Elle faisait machinalement tourner le gobelet avec sa main. Repassant tous les derniers événements, elle questionna le magicien sur les craintes de Tristan.
— Croyez-vous possible qu’une catastrophe approche ? C’est ce que semble croire Tristan. Il en fait même des cauchemars depuis quelque temps. Il revoit le combat qu’il a livré contre Gamien. Avez-vous une idée de ce que cela peut vouloir dire ?
— Depuis quand fait-il ces cauchemars ?
— Ça fait déjà un certain temps, je dirais deux semaines au moins.
— Fait-il le même chaque fois ?
— Oui. Autant que je sache.
Narkya se réfugia dans ses pensées quelques instants et, comme si on l’avait frappé, se leva d’un seul coup, pressé de partir.
— Je reviendrai demain matin pour vous enseigner les bases, dit-il en se préparant à quitter la pièce.
— Dites-moi ce qui ne va pas. Je vois bien que quelque chose vous tracasse.
— Nous en reparlerons demain, maintenant je dois vous quitter.
Narkya saisit la poignée de la porte et fit une pause. Sans se retourner complètement, il tourna légèrement la tête vers Arcani.
— À partir de maintenant, soyez très prudente, dit-il en sortant.
L’air inquiet de Narkya inquiéta Arcani. Elle ouvrit la porte à son tour et vit le magicien de dos qui pressait l’allure. Toujours dans l’embrasure de la porte, elle demanda à la nourrice de faire rentrer les enfants. Ces derniers entrèrent dans la maison en courant suivies de la nounou épuisée d’avoir eu à les pourchasser depuis son arrivée. Contrairement à ses habitudes, elle s’assit à table en se servant une boisson froide. Elle attrapa le pichet d’eau et remplit la moitié d’un gobelet qu’elle avala d’un seul trait. Reprenant son souffle, elle tenta de savoir ce qui se passait en cette matinée. Arcani resta vague, mais demanda que les enfants restent à l’intérieur jusqu’à nouvel ordre. Ce fut avec plaisir que la nourrice accepta.
Arcani, les genoux au sol, tenait ses enfants dans ses bras dans une agréable accolade. Elle embrassa leurs cheveux et leur chuchota qu’elle les aimait très fort. Pour la première fois, elle ressentait le poids de la menace dont Tristan tentait de la prévenir. L’air de Narkya ne laissait aucun doute. Quelque chose se tramait.
 
 

3. 
Un plan en marche
 

A
près avoir quitté la grange dix ans auparavant, Gamien trouva refuge dans la caverne de Nébir qui était abandonnée. Il avait réorganisé la grotte qui fut autrefois habitée par l’un des chefs des Sorros, Amenasto. De grandes étagères parcouraient les murs, remplies de livres et de grimoires. Une table était placée au centre de la pièce, alors qu’un lit de fortune était installé dans un coin. Pendant de longues années, il s’était demandé ce qui lui manquait pour atteindre sa puissance ultime. Il avait étudié tous les livres de magie et de sorcellerie qui lui étaient tombés sous la main, à la lueur de torches qui flottaient magiquement çà et là. L’information indispensable lui avait échappé durant tant d’années, mais, il y a quelques mois, il l’avait découverte. Après une longue séance d’étude de sorcellerie, il avait été frappé par un éclair de lucidité. La réponse lui avait été donnée par son ancien maître lui-même avec un simple commentaire, alors qu’il le visitait pendant ses études.
— La réponse n’est pas toujours dans les livres, il faut savoir partager.
Cette simple phrase dissimulait un sens caché. À l’époque, il avait cru que son maître voulait discuter de ses progrès ou de l’avenir, mais en fait, il lui révélait le plus grand secret de la magie. Elle doit être transmise. Il devait trouver un apprenti.
Depuis maintenant près de six mois, Gamien avait son apprenti. Il l’avait formé aux bases de la sorcellerie. Son élève apprenait bien, mais semblait un peu réticent à suivre les consignes. Toutefois, en bon maître, il le punissait sévèrement de tout écart de conduite de sa part. Il se devait d’obéir au maître.
Des bruits de pas attirèrent l’attention du sorcier qui était installé à la table, révisant la prochaine leçon à enseigner. Il savait très bien que seul son apprenti avait pu franchir la protection magique à l’entrée de la grotte.
— Alors, raconte, dit-il sans même se retourner.
Un jeune homme qui entrait tout juste dans la pièce vint s’asseoir en face de son interlocuteur. Il avait de longs cheveux noirs aux reflets bleutés attachés dans le dos à la hauteur de la nuque ainsi que des yeux vert émeraude. Le teint de sa peau prouvait tout le temps qu’il passait à l’extérieur, mais sa stature n’impressionnait personne. Gamien le surpassait facilement d’une tête.
— Tout va très bien, maître, voici ce que vous cherchiez, dit-il en plaçant un grimoire sur la table.
Le sorcier examina attentivement le livre devant lui et détacha les lanières de cuir qui le maintenaient fermé. La couverture rigide était recouverte de cuir embossé de symboles étranges qui dataient de plusieurs siècles. Son excitation était à son comble alors qu’il faisait tourner les pages manuscrites à la main, lentement, comme s’il étudiait déjà son contenu. Prenant d’extrêmes précautions, il referma le grimoire et poussa un profond soupir de soulagement.
— Alors, il était bien à Mariffa ?
— Oui.
— Il n’y a eu aucun problème ?
— Je me suis fait surprendre par un fermier dans ma fuite, mais je m’en suis occupé.
— Tu t’en es occupé ? dit-il levant un sourcil interrogateur.
— Je l’ai tué comme vous me l’avez montré. J’ai utilisé avec un sortilège électrique pour faire croire à la foudre.
— Maintenant, voyons comment ils vont se débrouiller avec ça. Bien joué, Onidell, ricana le sorcier.
Gamien passa sa main sur son nouveau grimoire. Il le caressa doucement, sentant son désir de vengeance se ranimer. Enfin, il avait le moyen pour y parvenir.
— Nous allons maintenant intensifier ton apprentissage pour que tu sois prêt pour le grand jour. J’aurai besoin de l’aide d’un puissant sorcier pour les tenir à l’écart.
— Oui, maître.
Gamien décida de lui enseigner tous les sortilèges d’attaque et de défense qu’il connaissait. Il lui faisait mémoriser chaque formule jusqu’à ce qu’il les connaisse par cœur avant de passer aux travaux pratiques.
Le sorcier matérialisa la silhouette d’un homme de taille moyenne faite de terre glaiseuse. Onidell se pratiquait sur ce mannequin. Il débuta par les boules de feu. L’apprenti se plaça en position, se concentra et lança ses bras en avant, les deux poignets joints et les mains ouvertes, tout en prononçant la formule. Malheureusement pour lui, rien ne se produisit. Une violente douleur irradia de l’arrière de sa tête provenant d’un coup porté par le maître. Il se replaça sans dire un mot et réitéra l’exercice.

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