L Héritier des Sables
278 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'Héritier des Sables , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
278 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Plongez dans une trilogie Fantasy queer et féministe et laissez-vous emporter par les sables du désert du royaume d’Alberial.


Pour conserver sa place au palais, le prince Ceylan décide de succéder à sa mère et de prendre place sur le trône. Même si cela implique d'épouser le vainqueur d'un tournoi organisé par le Conseil.


Ildrys est un jeune homme mystérieux, dont l'éternel sourire se veut aussi énigmatique que ses intentions.


Entre les deux, la méfiance est de mise et les tensions ne tardent pas à apparaître. Mais les dangers sont légion et la vie de Ceylan menacée.
Résolus à unir leurs forces pour élucider les mystères qui se trament au sein d'Alberial, Ildrys va initier Ceylan à un monde qu'il ne connaît pas : celui de la magie et des djinns.


#magie #mystère #queer
---


« À peine ai-je commencé ma lecture que j'y ai été aussitôt absorbée. La vie du prince Ceylan est pleine de rebondissements. Je m'attendais à beaucoup de choses sur le scénario et toutes mes prévisions ont été déjouées, m'entraînant de surprise en surprise. » Lectrice du comité

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9791038107656
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Keliane Ravencroft 
L'Héritier des Sables
Djinns - T.1  




MxM Bookmark
Mentions légales
Le piratage prive l'auteur ainsi que les personnes ayant travaillé sur ce livre de leur droit.
MxM Bookmark © 2021, Tous droits réservés
Illustration de couverture ©  Mirella Santana
    Suivi éditorial  ©  L. Ross
  
  Correction ©   Emmanuelle Lefray

Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit est strictement interdite. Cela constituerait une violation de l'article 425 et suivants du Code pénal. 
ISBN : 9791038107656
Existe en format papier


Prologue
 
Perdu au milieu des dunes d’or balayées par des vents aux parfums d’épices, le royaume d’Alberial peinait jadis à s’épanouir. La famine et le manque d’eau causaient des ravages au sein du peuple. Le roi Bel’Azal Ier était désemparé. Il implora les faveurs des esprits de la Terre et du Ciel et, alors que tout espoir semblait perdu, une mystérieuse jeune femme surgit des profondeurs du désert.
Les cheveux blonds comme les sables et les yeux de la couleur des cieux, sa beauté irréelle envoûta le souverain. Il crut voir en elle une déesse venue pour les sauver. Nul ne sut jamais si elle était vraiment d’origine divine, mais tous se mirent à la vénérer dès qu’elle invoqua la pluie.
Grâce à ses dons incroyables, elle transforma l’environnement et Alberial devint une oasis magnifique et luxuriante. Le royaume put alors se relever de ses cendres et la vie reprit ses droits.
Par la suite, le roi, follement épris de leur sauveuse, demanda sa main et l’épousa. Son amour et son admiration pour elle étaient si grands qu’il décida que toutes les femmes seraient désormais honorées en tant que porteuses de vie et garantes de fertilité. Un décret fut même instauré, les amenant à devenir la clef de succession du pouvoir en place. Il déféra ainsi toute autorité et toute gouvernance à son épouse, et fit bâtir un somptueux sérail pour ses autres concubines royales, dans lequel elles furent traitées en envoyées des dieux.
Puis le temps passa. La dynastie du roi Bel’Azal fut longue et prospère. Hélas, sa dernière descendante, la reine Abidia, ne mit au monde qu’un unique garçon, le prince Ceylan.


Chapitre 1 : Succession
 
— La reine est morte ! La reine est morte !
— Vite ! Qu’on appelle le Grand Conseiller Mekhet ! Qu’il vienne au plus vite, c’est urgent !
— Pauvre reine ! Enfin un peu de soulagement après des semaines d’agonie.
— Surveillez vos paroles ! Cela ne présage rien de bon. C’est toute la lignée Bel’Azal qui s’éteint. Il n’y a personne pour reprendre la succession. Alberial s’apprête à vivre de bien sombres jours.
— La reine Abidia n’a-t-elle pas laissé un fils ?
— Si, mais selon la tradition, il n’a aucune légitimité à monter sur le trône.
— Peuh ! Il n’a qu’un paquet en plus entre les jambes.
— Il reste un homme, quoi qu’on veuille bien en penser. Qui sait si cela pourrait fâcher les esprits !
— Dans ce cas, je me demande comment le Conseil va régler cette affaire de succession.
— Le prince Ceylan pourrait bien perdre son titre et ses droits, au profit de la mise en place d’une nouvelle dynastie.
— Alors, tout ce que nous connaissons pourrait bien changer. Prions pour que les augures nous servent favorablement.
 
* * *
Dix jours plus tard, palais d’Almas, capitale du royaume d’Alberial —
 
En sa qualité de Grand Conseiller, Mekhet présidait une énième réunion destinée à décider une bonne fois pour toutes de la succession. Assis à sa table dans la salle du Conseil, la posture fière et droite du haut de sa cinquantaine approchante, un petit marteau de bois posé devant lui, il faisait face à ses douze confrères se ressemblant tous dans leurs longues robes crème, pareilles à la sienne, et s’efforçait d’écouter ce qui sonnait à son oreille comme de désagréables bourdonnements à force d’être répétés.
— Grand Conseiller Mekhet, voilà cinq jours que nous délibérons. Il est temps que cela cesse. Alberial ne peut rester avec un trône vacant. Vous avez recueilli toutes nos propositions et nos doléances, vous devez statuer.
Mekhet baissa ses yeux cernés sur la pile de parchemins entassés devant lui. Une fine couche de sueur couvrait son front légèrement ridé par les soucis et imbibait les bords du turban blanc couvrant sa chevelure. Face à lui s’étalaient maintes et maintes réflexions, mais rien de ce qui lui avait été soumis ne lui convenait. Ce n’était pourtant pas les idées qui manquaient. Certains songeaient à donner le pouvoir à la concubine la plus méritante, d’autres à la plus belle, ou à la plus ancienne. Quelques-uns avaient envisagé un moyen de les départager, allant du simple concours à l’élection. Une autre solution avancée était de choisir une nouvelle reine au cours d’une sélection à travers tout le royaume.
Toutefois, Mekhet refusait que le pouvoir passe entre des mains inconnues, ce qui éliminait donc l’option de choisir parmi le peuple, mais il ne voulait pas non plus d’une personne manquant de qualifications, ce qu’étaient les concubines. Elles étaient instruites, mais pas préparées à régner et elles avançaient en âge. Cela ne laissait à ses yeux qu’un candidat potentiel : le prince Ceylan.
Ce dernier répondait à tous les critères. Il était de sang royal et conscient du fardeau qu’avait porté sa mère durant toutes ses années de règne, surtout depuis la mort de son époux, dix-huit ans plus tôt. Il avait en prime tout ce qu’il fallait : une beauté à couper le souffle, une prestance et une grâce à nulle autre pareille, et une intelligence hors du commun. Le tout accompagné de valeurs fortes et d’un cœur en or.
C’était lui que Mekhet voulait voir accéder au pouvoir, mais il devait tenir compte des oppositions. À son plus grand dam, de nombreux points à son encontre pesaient lourd dans la balance. Pour commencer, l’héritier légitime était parfois sujet de moqueries quant à son apparence. Un homme à visage de femme, une aberration de la nature, un enfant raté. Le prince Ceylan était androgyne, mais qu’y pouvait-il ? Devait-il pour autant en payer le prix ? Certes, non, mais le reste du Conseil considérait que cela pouvait nuire à sa crédibilité en tant que figure d’autorité. Ensuite, et c’était sans doute là que reposait tout le cœur du problème, le seul enfant de la reine avait quelques… antécédents peu glorieux à son actif.
Pour autant, Mekhet n’en démordait pas. Et puisqu’une réponse était attendue de sa part, il se résolut à prendre la parole pour annoncer :
— Conseillers, j’ai étudié avec attention tout ce qui a été porté à ma connaissance. Néanmoins, après mûre réflexion, j’ai la certitude que seule la nomination du prince Ceylan au titre de successeur légitime peut servir au mieux les intérêts de notre royaume.
— Vous n’y pensez pas, Grand Conseiller Mekhet ? Ce que vous proposez est une remise en cause du matriarcat !
— La tradition est bien claire à ce sujet : c’est une femme qui doit monter sur le trône. Nommer le prince serait contraire aux décrets établis par le roi Bel’Azal Ier !
— Eh bien ! Je crois que le roi Bel’Azal Ier préférerait une légère entorse au règlement, en optant pour l’un de ses héritiers tout à fait capable de gouverner, à la nomination du premier venu, défendit Mekhet.
— Apte à gouverner ? Vous vous moquez de nous ? Ce gamin a passé sa vie au sérail, entouré des favorites ! Il n’a pas été préparé à endosser de telles responsabilités !
— Nous vivons en temps de paix, mais cela pourrait bien changer. Les relations n’ont jamais cessé d’être tendues avec l’empire voisin et, maintenant que la reine Abidia nous a quittés, qui sait de quoi demain sera fait ? Pensez-vous qu’il saurait résister à toute la pression qu’exerce Hóng Yù sur notre couronne ? Que l’Empereur Rouge pointe le bout de son nez et nous le verrons s’enfuir la queue entre les jambes !
— Vous le sous-estimez, protesta Mekhet en fronçant subtilement les sourcils. Cet enfant est suffisamment instruit et préparé, je m’en suis personnellement assuré, et il a les épaules solides.
— Quand bien même il serait à la hauteur, vous semblez défendre sa position en raison de son sang, mais vous oubliez les conséquences majeures qu’un changement de politique entraînerait pour Alberial. Le peuple n’est pas prêt à cela. Ses croyances sont fortes concernant les origines de la lignée des Bel’Azal ! Qu’on annonce le retour d’un régime patriarcal et tous penseront les esprits contrariés par ce fait à chaque crise que votre protégé aura à traverser durant son règne. Cela pourrait très vite mener à la révolte. En outre, je vous signalerai que Huánjìng pourrait profiter des bouleversements que cela entraînerait, pour tirer son épingle du jeu. Nous ne pouvons le permettre. Nous avons besoin d’une reine, non d’un roi, aussi qualifié soit-il.
Mekhet s’était attendu à cette défense, somme toute légitime, et en avait préalablement fait part à l’intéressé. La solution qu’il en avait reçue de la bouche même du prince Ceylan l’avait pris de court et laissé sans voix. « C’est parfait, je veux la couronne, mais je ne veux pas être roi. » L’espace d’un instant, le Grand Conseiller n’avait pas compris où il voulait en venir, mais ce dernier s’était expliqué et c’étaient ses mots qu’il avait la charge de rapporter.
— Le prince Ceylan est conscient que notre marge de manœuvre est restreinte, déclara-t-il avec le plus grand calme. Pour cette raison, ce n’est pas le titre de roi qu’il revendique, mais celui de reine.
Sa déclaration arracha des exclamations de stupeur.
— De reine ? Allons ! Un peu de sérieux, Mekhet !
— Je suis on ne peut plus sérieux, assura ce dernier, toujours aussi posé. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai que le prince ne conserve pas de bons souvenirs de son père. De fait, il refuse de marcher dans ses pas en adoptant ce titre qu’il a porté des années durant. Il souhaite, en revanche, faire ainsi honneur à sa mère, qu’il porte en admiration, et recevoir les fonctions qu’elle occupait. Cela réglerait ainsi la question : vous auriez votre reine et le peuple aurait un dirigeant apte à le gouverner.
— Cela ne règle rien ! Quid du roi ? Devrions-nous pousser cette farce en nommant une femme à ce titre ?
Mekhet prit une profonde inspiration et déclara :
— Le prince Ceylan a… certaines convictions, mais il est prêt à vous laisser le choix de son partenaire.
— Vous voulez dire qu’il ne se soucie pas de marier un homme ?
— « Si les corps ont un sexe, les âmes n’en ont pas. » Ce sont ses mots. Les considérations de Son Altesse ne s’arrêtent pas à celle du sexe des individus et il ne veut que le bien du royaume, même si cela implique une union… peu commune.
— Un couple d’hommes ? Ce serait sans précédent !
— Créons-en un, poursuivit-il, plus que jamais tendu.
— Et concernant le sujet de la succession ? Nous parlons d’un couple stérile !
— Vous oubliez les femmes du sérail, rappela le Grand Conseiller. Un bâtard serait tolérable, au regard de la situation.
Mekhet marquait de plus en plus de points et, peu à peu, le silence tomba.
— Cela ferait-il l’unanimité ? demanda-t-il après leur avoir laissé le temps d’y réfléchir.
— Peut-être, répondit-on, non sans venin, dans l’assistance. Mais où trouverez-vous un homme qui accepterait d’épouser votre petit protégé ?
— Allons ! répliqua Mekhet en forçant légèrement le ton. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que l’attrait du pouvoir pousse parfois à accomplir l’impensable.
— Certes, mais qu’il soit entendu que, pour accéder au pouvoir, le roi devra faire un mariage selon nos traditions et s’acquitter de sa nuit de noces. Comme le veut la coutume, le prince devra être défloré. Les serviteurs y veilleront. Ainsi, seuls les hommes prêts à s’unir à l’héritier légitime seront retenus en prétendants potentiels. Nous sommes-nous bien fait comprendre ?
— Parfaitement.
— Un dernier point, reprit un conseiller avec méfiance. Quid des erreurs passées du prince ?
Mekhet soupira en considérant le terrain miné sur lequel il s’engageait.
— Parlons-nous de le mettre sur le trône, mais de lui refuser l’autorité ? demanda-t-il.
— Vous semblez finalement ne pas nous laisser particulièrement le choix sur le candidat à la succession, mais si nous cédons à quelques concessions, nous nous attendons à ce que vous en fassiez autant. Quand bien même nous agirions de concert pour maintenir une façade de matriarcat, il est des choses que nous ne pouvons cautionner. Les précédents agissements du prince en sont une. Par conséquent, puisque nous voilà engagés dans un jeu des apparences, il serait préférable que ce soit le roi qui s’occupe officieusement d’Alberial.
— Ce serait trahir l’idée même de notre régime ! s’insurgea-t-il.
— N’est-ce pas déjà ce que vous proposez ? Voyez cela comme notre condition pour accepter l’intronisation du prince.
Considérant cette victoire en demi-teinte, Mekhet frappa trois fois la table de son petit marteau de bois afin de marquer son accord.
 
* * *
L’ambiance n’était pas à la fête dans le lumineux sérail, mais l’atmosphère se voulait chaleureuse et intimiste. Assis en tailleur au sein d’une marée de coussins aux couleurs chatoyantes, un jeune homme épanchait tranquillement ses tourments auprès de quatre femmes d’âges différents.
Les deux plus jeunes avaient dans les trente-cinq ans, quand les deux autres dépassaient bien les quarante ans. Malgré cela, elles étaient toutes d’une éclatante et rafraîchissante beauté ; des joyaux taillés au sein du plus merveilleux des trésors. Leurs corps, sur lesquels dégringolaient des cascades de cheveux sombres, étaient vallonnés de courbes idéales et de quelques rondeurs rassurantes ; leurs visages étaient des modèles de perfection. Parées de leurs plus beaux atours, maquillées et soigneusement coiffées, elles étaient la tentation à l’état le plus pur ; au point que leur confinement relevait presque d’une nécessité visant à préserver les hommes d’une folie sans retour.
Cependant, il était un joyau qui s’illustrait bien au-dessus des autres et celui-ci n’appartenait pas à la gent féminine. Celui qu’elles couvaient d’attention et tentaient de réconforter avait un charme différent, mais plus marquant. Sa peau n’avait rien de celles aux teintes dorées des concubines royales. Elle était étrangement claire, comme si elle n’avait jamais goûté la caresse d’un rayon de soleil. Cela lui conférait un halo de pureté détonnant au sein de cet environnement aux couleurs vives et éclatantes. Sa longue chevelure s’étalait telle une marée d’or et ses yeux brillaient comme deux pépites d’ambre, surnaturels, irréels. Pour parfaire le tout, sa silhouette était fine et élancée. Sa taille, marquée, et ses membres, graciles. Au regard d’un tel physique et à la connaissance de ce qui se racontait de lui, cela ne faisait aucun doute qu’il s’agissait du prince Ceylan.
— Altesse, ne soyez pas si tendu, tenta de le rassurer la doyenne. Mekhet a toujours soutenu la couronne. Il est de votre côté, il ne tolérera pas que vous soyez évincé du pouvoir sans manières.
Ceylan soupira. Ses épaules s’affaissèrent, et son regard tomba sur le coussin fuchsia avec lequel il jouait distraitement.
— Je sais bien que Mekhet soutient ma place au palais, Myriam, mais le Conseil…
Sa voix mourut sans exprimer ses pensées jusqu’au bout, mais son interlocutrice pouvait aisément deviner la suite. Ce n’était pas la première fois que le sujet était abordé. Le Conseil était la bête noire du prince depuis des années. Chaque fois que Ceylan se heurtait à lui, l’affrontement était inévitable et le plongeait dans la tourmente. Malgré le soutien de Mekhet, le peu qu’il obtenait l’était toujours au prix d’un combat ardu. Il ne s’attendait donc pas à ce que la réunion d’aujourd’hui y fasse exception et il était habitué à cette tension qui accompagnait l’attente du verdict, mais parce que l’enjeu n’avait jamais été aussi important, son anxiété était tout aussi conséquente.
Touchée de le voir dans cet état, Myriam tendit son bras surchargé de bracelets précieux, apportant une touche de lumière à la longue robe bleue aux motifs végétaux drapée sur son corps, et déposa une caresse maternelle sur sa main.
— Vous n’êtes pas une femme, c’est un fait, s’en mêla la plus jeune. Mais à circonstances particulières, mesures particulières ?
Ceylan reporta son regard inquiet sur la femme aux allures de danseuse dans son ensemble orange, bordeaux et marron, découvrant largement son corps délicatement musclé. Son expression radieuse et assurée, empreinte de quelques traits résiduels d’adolescence, lui mit du baume au cœur.
— Nous ne brisons pas si facilement des siècles de tradition, Vera. Et la solution que j’ai proposée est… particulière.
Les favorites se concertèrent du regard, ne sachant plus que dire pour l’apaiser.
— J’ai bien peur de devoir prochainement renoncer à tout ce que je possède et à tout ce que j’ai connu. Je ne vois pas par quel miracle je pourrais rester au palais…
La seconde aînée au sein du sérail s’empressa de le rappeler à l’ordre avec moins de précautions que les deux autres.
— Il suffit, Altesse ! s’exclama-t-elle en faisant semblant d’être fâchée. Vous ne nous avez pas habituées à vous lamenter et les jeux ne sont pas encore faits. J’ai l’assurance que nul n’osera vous bouter hors du château. Dans tous les cas, bien malvenu serait celui qui s’y risquerait ; j’entends bien avoir mon mot à dire !
Tout en achevant ses propos, elle se leva pour mimer quelques mouvements d’affrontement féroce. Dans l’entreprise, ses jupons turquoise et autres foulards vert pomme se soulevèrent, accompagnés par le tintinnabulement des nombreuses breloques cousues sur sa tenue. Elle acheva sa prestation par une pose victorieuse et adressa un clin d’œil à l’assistance.
Son intervention passionnée arracha des sourires, apaisant brièvement Ceylan avant que la réalité ne le rattrape.
— Je te reconnais bien là, Nadia, toujours à vouloir me défendre, reprit-il avec une affection gangrenée de chagrin. Mais pour cette fois, j’ai bien peur que la voix des concubines ne soit d’aucun poids.
Tandis qu’une brosse glissait dans ses cheveux et qu’une main l’incitait à se redresser, le prince poursuivit sur un ton amer :
— Que je regrette que Mère n’ait pas donné naissance à une sœur. Une telle situation ne se serait pas produite.
— Nous n’avons jamais vu de reine ne pas engendrer au moins une fille, se désola Nadia. D’ailleurs, nous n’en avons jamais vu n’avoir qu’un unique enfant. Fait étrange, le roi n’a pas davantage réussi à nous féconder, c’est dommage. Toujours est-il qu’il reste un héritier, le Conseil d’Alberial ne peut l’ignorer.
Une voix douce s’éleva dans le dos du prince. Sa main s’attardant à démêler quelques nœuds rebelles dans sa soyeuse chevelure, la dernière des maîtresses officielles voulut partager son optimisme.
— Moi, je crois que tout se passera bien si vous gardez le sourire, Altesse. Le destin est toujours favorable envers ceux qui ont foi en lui. Envisager le pire n’est que le berceau d’un plus grand mal.
Sa voix douce, enrobée de miel, réchauffa le cœur de l’intéressé, dont les angoisses fondirent cette fois comme neige au soleil. Ceylan tourna la tête dans sa direction, ses yeux scintillant d’un espoir retrouvé.
La femme qui s’occupait de lui était plus élancée que les autres concubines, le corps gracile, la silhouette tonique. Ses cheveux noir d’encre lourdement chargés de bouclettes tombaient jusqu’au bas de ses reins, contrastant avec sa brassière et son sarouel orange, et ses prunelles anthracite étaient pareilles à deux puits de chaleur.
— Oui, Keldia, tu as raison. Je suis quelqu’un d’optimiste, je dois continuer d’y croire. Et tu as toujours été d’une grande sagesse, loin de moi l’envie de te décevoir. D’ailleurs, il me semble que la réunion du Conseil ne devrait plus tarder à toucher à sa fin. Je vais de ce pas aux nouvelles ; inutile de faire durer le suspense plus longtemps.
Keldia ôta la brosse de ses cheveux et le laissa se relever prestement, tout en relâchant son coussin. Ceylan affichait de nouveau un sourire resplendissant qui sublimait son visage avenant.
— Nous penserons très fort à vous, Altesse, termina Myriam.
Le prince les gratifia d’un petit signe de la main et traversa la vaste salle, jusqu’à regagner la porte. Derrière lui, les concubines se redressèrent pour saluer son départ et n’échangèrent un regard inquiet que lorsque le battant se referma.
À l’extérieur du sérail, les couloirs du palais étaient frais, parcourus d’un discret courant d’air. Avec la vitesse de ses pas, ses cheveux et ses vêtements de voiles et d’étoffes légères en des tons d’orange, de rouge et d’or se soulevaient derrière lui, produisant un effet enchanteur. Ses nombreux bijoux tintaient en rythme avec ses déplacements et ne cessèrent de chanter que lorsqu’il s’arrêta devant la grande salle du Conseil, adjacente à la salle du trône.
Ceylan arriva au moment précis où les conseillers quittaient les lieux. Tous lui dédièrent des regards pour le moins étranges, mais s’en retirèrent sans un mot, provoquant son étonnement. Il attendit toutefois que Mekhet sorte à son tour pour marcher au-devant de lui.
— Grand Conseiller Mekhet, me voici.
— Altesse, le salua-t-il sur un ton crispé. Je ne vous pensais pas si impatient de connaître l’état des délibérations.
— Comment aurait-il pu en être autrement ? C’est de mon avenir qu’il est question, dois-je vous le rappeler ?
— Et quel avenir… Vous n’imaginez pas à quel point il m’a été difficile d’assurer votre défense, prince Ceylan.
— Je ne doute pas que vous vous soyez battu pour moi.
— J’y ai bien perdu dix ans de ma vie.
Il ne plaisantait pas. Mekhet affichait un visage marqué par la fatigue. Ses joues et ses rides d’expression étaient plus creusées que d’ordinaire, et même l’éclat de ses yeux semblait plus terne. Ceylan n’avait pas souvenir de l’avoir déjà vu aussi épuisé. Quoi qu’il se soit passé durant le débat, il avait été fortement affecté. Mais si cela exacerba son impatience et sa curiosité, le prince se montra d’un calme inflexible et attendit que le Grand Conseiller veuille bien lui parler.
— Altesse, au terme de nombreux échanges, il apparaît que le Conseil pourrait consentir à vous laisser hériter de la place de votre mère.
— Il a accepté ma solution ? Sous quelles conditions ?
Ceylan ne doutait pas que les pairs de Mekhet avaient assurément formulé des revendications.
— Le Conseil exige un mariage dans les plus brefs délais.
— Nous nous en doutions. Qui devrai-je épouser ?
Le Grand Conseiller hésita, avant de se jeter à l’eau.
— Comme nous l’avions envisagé, cela lui semblait déjà bien assez incongru qu’un homme réclame un titre féminin. Pour cette raison, le Conseil préfère que le titre de roi reste offert à un homme plutôt qu’à une femme.
Même s’il s’y attendait, le prince marqua une courte pause, le temps de digérer la nouvelle.
— Il est encore temps de changer d’avis, lui signifia Mekhet.
— Non, c’était une décision mûrement réfléchie. Reine ou roi ne sont que des titres. Ce qu’il faut surtout voir derrière, ce sont les fonctions. En Alberial, le titre de reine implique la gérance des aspects diplomatiques et gestionnaires du royaume, quand celui du roi octroie autorité et commandement à nos forces armées. Tant qu’une personne s’avère compétente dans un domaine, je ne vois pas pourquoi nous devrions nous soucier du sexe de cette personne. Je déplore simplement que le Conseil ne partage pas mon point de vue et qu’il me refuse la possibilité d’épouser une femme, sous couvert de vouloir s’en tenir au genre de ce qui n’est qu’un mot. Pour le reste, j’épouserai quiconque me permettra de rester au pouvoir.
— Si c’est là votre choix, je respecterai votre décision. Toutefois, laissez-moi tout de même insister sur le fait que le Conseil exige des noces dans les règles avec… tout ce que cela suppose. Votre virginité est réclamée pour sceller l’établissement du couple royal.
Un vague éclair de tension passa sur les traits de Ceylan, mais ce dernier le chassa et acquiesça d’un signe de tête.
— Je n’imaginais pas qu’il en serait autrement…
— Concernant la question de la succession, le roi et vous aurez tout le loisir de procréer avec les concubines, quitte à en trouver de nouvelles. Avec un peu de chance, une fois l’union consommée, cet homme ne vous touchera plus…
Ceylan aurait menti s’il avait assuré que l’aspect intime ne suscitait pas en lui quelques angoisses. L’idée de s’unir à un homme ne le dérangeait pas. Jusque-là, il n’avait encore jamais aimé, il n’avait pas vraiment eu d’occasions de le faire non plus, mais il partait du principe que l’amour ne prévenait pas. Il était convaincu que l’on pouvait trouver son âme sœur aussi bien au sein de la gent féminine que de la gent masculine. En revanche, il avait quelques connaissances sur le sujet et craignait bien davantage de tomber sur un individu qui ferait peu cas de sa personne lorsqu’ils en viendraient à s’étreindre.
Mais, à ses yeux, le risque en valait la chandelle. Il ne pouvait pas se permettre de tout perdre.
L’or et les richesses n’étaient pas dans l’équation ; pas plus que les titres ou l’attrait du pouvoir. Ceylan était quelqu’un de concerné et d’attentif à son peuple. Or, en cet instant, toutes ses pensées étaient tournées dans sa direction. Peu avant la mort de sa mère, de nombreuses mesures et projets avaient été mis en place, ou étaient sur le point de l’être. Cela touchait certains points plus importants que d’autres, mettant parfois des vies en jeu. Dans ces conditions, laisser les rênes du royaume à un autre que lui, à un parfait inconnu ignorant de la situation et peut-être mû de moins d’implication que l’ancienne reine, était un risque qu’il refusait de prendre. Il était d’ailleurs personnellement impliqué dans plusieurs de ces affaires et savait que l’on comptait sur lui.
Sa décision se voulant de fait sans appel, il fixa Mekhet droit dans les yeux et demanda :
— Comment vont-ils décider de mon futur époux ?
— Il a été décidé que la nouvelle de votre recherche de prétendants serait diffusée à travers tout le royaume. Le Conseil entend donner deux semaines à quiconque souhaiterait vous épouser et accéder au trône pour se manifester. À cette date, tous ceux qui se présenteront devront s’affronter dans un grand tournoi, au terme duquel le vainqueur sera autorisé à réclamer votre main.
Ceylan savait parfaitement pourquoi le Conseil avait choisi cette méthode. Cela ne laissait la porte ouverte qu’à des gens vraiment motivés et, surtout, cela laissait une part de hasard. De destin, comme ils disaient.
— Soit. Dans ce cas, laissons les esprits décider.


Chapitre 2 : Le tournoi des prétendants
 
Deux semaines plus tard —
 
L’annonce avait fait le tour du royaume. À terme, le nombre de candidats en lice pour le titre de roi d’Alberial s’avérait moindre que ce qu’un mariage classique aurait rameuté, mais largement supérieur à toutes les expectations du Conseil. Pas moins de cinquante prétendants, parmi lesquels toutes sortes de profils et de gabarits. Nous retrouvions, rassemblés dans une même salle, riches seigneurs, mercenaires, arpenteurs des sables, petits commerçants et humbles gardiens de chèvres. Une variété peu surprenante, mais non moins accueillie d’un œil critique par les confrères de Mekhet, observant depuis une terrasse, soudain sceptiques sur leur demande.
— Peut-être aurions-nous dû limiter à la haute classe ? demanda un premier conseiller, dubitatif.
— Vous n’y pensez pas ? s’insurgea un autre en réponse. Voyez donc combien d’hommes de bonne naissance se tiennent prêts à nous écouter prendre la parole ! Moins que nous ne pourrions en compter sur les doigts de la main. Quel aurait été l’intérêt d’un tournoi si nous n’avions eu que quatre participants ?
— Nous aurions fait les choses autrement.
— Oubliez cela ! Les esprits protègent tout un chacun. Jadis, la déesse qui a sauvé Alberial n’avait d’allure que celle d’une mendiante. Prendriez-vous le risque de passer à côté d’un élu, tout cela pour avoir jugé un livre à sa couverture ?
Le silence tomba parmi les conseillers. Ils paraissaient se rejoindre sur la question.
— Calmons-nous, je vous prie, clôtura l’un d’entre eux. Mekhet ne va pas tarder à arriver et vous savez aussi bien que moi qu’il n’aime guère nous entendre nous montrer aussi critiques et pessimistes. Observons plutôt quelle tournure vont prendre les événements.
 
* * *
Mekhet accéléra le pas dans les couloirs. Il était en retard et cela ne lui ressemblait pas. Malgré les années qui commençaient doucement à se faire sentir dans ses vieux os, c’était un homme d’une grande ponctualité et très énergique. Il était toujours le premier à se montrer et le dernier à se retirer. En temps normal, il aurait été sur place dès l’aube et se serait évertué à tout contrôler pour que la rencontre se passe au mieux, mais un incident en avait décidé autrement.
Alors qu’il se levait et s’apprêtait à officier, le Grand Conseiller avait eu la surprise de tomber nez à nez avec Ceylan en quittant ses quartiers. Le prince était, comme d’ordinaire, souriant, mais il appréhendait ce tournoi et souhaitait avoir l’autorisation d’assister à sa tenue afin de se faire une première idée sur son futur mari potentiel. Hélas pour lui, le Conseil avait interdit sa présence, redoutant secrètement que les candidats ne se défilent en le voyant, ramenés à la réalité par les faits. En d’autres termes, ils avaient convenu d’un mariage à l’aveugle pour les deux parties.
Il lui avait donc fallu trouver des excuses pour tenir le prince à l’écart. Une guerre d’arguments avait suivi, une tentative de menace, une confrontation verbale et, à terme, un enfermement de Ceylan dans le sérail. Ce qui lui avait bien pris deux bonnes heures et lui valait ce retard significatif.
Ce fut finalement dans un état de nerfs palpable qu’il fit son entrée sur la terrasse surplombant la salle d’armes, dans laquelle patientaient les prétendants, et qu’il retrouva les langues de vipère qui constituaient l’élite intellectuelle du palais.
— Ah ! Grand Conseiller Mekhet, nous n’attendions plus que...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents