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L'homme qui fut assassiné

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Description

Limacet, le célèbre journaliste du « Crépuscule », assistant au tirage d’une grande loterie dont le prix est d’un million de francs, décide de partir à la chasse à l’heureux gagnant.


Une rapide enquête lui permet de remonter jusqu’au bureau de tabac où a été vendu le ticket et de là, à l’adresse du chanceux.


Étonné devant le stoïcisme du millionnaire, Limacet imagine déjà le reportage qu’il tirera de cet étrange personnage.


Mais il n’est pas seul sur le filon et Bigoulot, son principal rival de « L’Aube », cherche à lui voler la vedette.


Cette lutte fratricide va prendre une ampleur insoupçonnée quand, ayant suivi le nouveau riche dans un hôtel où il s’était réfugié, les deux échotiers découvrent sa chambre vide et ensanglantée...


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Informations

Publié par
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EAN13 9791070031360
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AVANT-PROPOS



Rodolphe BRINGER !
Il y a cent ans, ce nom suffisait à enflammer le cœur et l'imaginaire des lecteurs tant la réputation de l'auteur était immense.
Désormais, seule une poignée d'irréductibles amateurs de littérature populaire du XX e siècle connaissent encore l'homme et son œuvre…
Une portion de son œuvre, devrais-je dire puisque la production de Rodolphe BRINGER est tellement importante qu'il est presque impossible d'établir une liste exhaustive de sa prose et de sa poésie.
Car Rodolphe BRINGER, né en 1869 (certaines sources citent 1871 comme date de naissance) a très tôt été attiré par l'écriture, ce qui le décida sûrement à se diriger vers le journalisme.
Son goût pour la fantaisie le guide plus particulièrement vers la presse humoristique et satirique (mais pas que) qu'il abreuve de ses nombreux contes et nouvelles.
« La Gaudriole », « Jean qui rit », « Ceux qui font rire », « Le canard enchaîné » (dès ses tout débuts), mais également des journaux tels « Le grand écho du Nord », « Le Petit Marseillais », « Le Nouvelliste » de Lyon, « Le Matin », « Gil Blas », « L'Humanité »… dans lesquels il collaborera avec, entre autres, Tristan Bernard, Marcel Achard, Mallarmé, Verlaine…
En parallèle, il écrit des romans dès 1894, alternant les récits d'amour, d'aventures, de cape et d'épée, historiques, patriotiques… et, enfin, policier – OXYMORON Éditions, s'est déjà penché sur cette facette de Rodolphe BRINGER, notamment à travers les rééditions des enquêtes de son personnage récurrent, le « Commissaire Rosic » .
Mais Rodolphe BRINGER, l'homme comme l'artiste, ne pourrait être réduit qu'à sa seule littérature.
Rodolphe BRINGER était un auteur, un écrivain, un conteur, certes, mais il était avant tout un fantaisiste spirituel, un amuseur extravagant doublé d'un passionné.
Très attaché à ses racines, à sa Région, dans laquelle il a vécu la majeure partie de sa vie (naissance à Mondragon, enfance à Pierrelatte – où il reviendra dès 1904 après son expérience parisienne avant d'en repartir et de s'y établir définitivement en 1925 – décès à Pierrelatte où il sera enterré) Rodolphe BRINGER fut le père fondateur du Tricastin – une Région aujourd'hui tristement connue pour sa centrale nucléaire – qui s'étend autour des villes de Pierrelatte, Montélimar, Saint-Paul-Trois-Châteaux – dont elle tire son patronyme.
Car, à son retour définitif dans sa ville de Pierrelatte en 1925 et jusqu'à sa mort, Rodolphe BRINGER n'aura de cesse, avec quelques camarades, de faire reconnaître la contrée si chère à son cœur.
Il fondera l' Association des Amis du Tricastin et recueillera des documents multiples afin de déterminer l'espace géographique, l'histoire et la culture de sa Région.
Au sein de ce collectif, il créera la revue « Le Tricastin » qui publiera pendant plus d'une douzaine d'années des témoignages, des études, des contes, des nouvelles concernant le « pays » ; il fera éditer « Les bons vieux plats du Tricastin » ; fera l'éloge des monuments, des lieux à visiter, des personnalités, des artistes, de l'histoire, des légendes, de la gastronomie, des talents, de l'agriculture, de l'industrie, à travers des débats, des réunions, des expositions…
Des actes et des démarches qui aboutiront par la reconnaissance du Tricastin par Albert Lebrun, Président de la République, en avril 1939 lors de l'inauguration, à Montélimar, du monument à la mémoire d'Émile Loubet.
Dans un souffle autant de satisfaction que de fierté, Rodolphe BRINGER écrira alors la chronique suivante :

ENFIN !...
C'est au mois de juin 1926 que je lançai le premier appel en faveur du Tricastin, que quelques rares personnes connaissaient !...
Quelques-uns haussèrent les épaules :
— Le Tricastin ?... Qu'est-ce que cela ?...
D'autres se moquèrent :
— Le Tricastin ?... Capitale Bringer !...
Peu importe !... Les « Amis du Tricastin » s'unirent ; cette petite Revue naquit qui n'a pas cessé de paraître ; on se mit au travail, et sérieusement...
Et, le 3 avril 1939, M. Albert Lebrun, Président de la République, étant venu à Montélimar pour inaugurer le monument de M. Émile Loubet, à l'heure des toasts, au Banquet, prononça ces paroles :
Montélimar, noble cité qui profile le diadème vénérable de ses bastions et de l'antique donjon de Narbonne sur la grande voie de Lyon à Marseille. Montélimar, ville accueillante, avec ses quais ombragés, ses ramières, son Champ-de-Mars, ses jardins toujours pleins d'une joyeuse animation ; Montélimar, enfin, capitale de ce Tricastin qui, de la Drôme à l'Eygues et du Rhône aux derniers contreforts alpins, étale l'abondance de ses cultures.
Et voilà !...
« Amis du Tricastin », vous tous qui avez collaboré à la renaissance de notre petite Patrie, pensez-vous que n'avez pas droit, à cette heure, d'être fiers de votre œuvre ?...
Rodolphe BRINGER.

Le romancier, écrivain, nouvelliste, conteur, poète, humoriste, journaliste, père du Tricastin, mourra quelques années plus tard, probablement avec le sentiment du devoir accompli, celui d'avoir passionné les lecteurs pendant cinquante ans, mais également d'être parvenu à faire vivre sa Région.
L'auteur laisse derrière lui un nombre impressionnant de textes en tous genres dans lesquels il n'hésitait jamais à se servir des villes et villages – tant réels que fictifs – de son terroir comme scène de jeu.
Et pourtant, à part quelques amateurs du Tricastin ou de la littérature populaire de la première moitié du XX e siècle, qui se souvient encore de Rodolphe BRINGER ?
N'est-il pas malheureux que ce nom, autrefois illustre, ne soit désormais plus prononcé que par les personnes ayant affaire au Centre des Finances Publiques de Montélimar ? – sis rue Rodolphe BRINGER.
Il était temps de faire revivre l'artiste à travers ses textes.
C'est ce que vous propose OXYMORON Éditions en dédiant une collection à Rodolphe BRINGER pour y regrouper divers de ses récits naviguant dans les différents genres qu'il a pu aborder durant sa carrière.
Pour que la plume de Rodolphe BRINGER ravisse à nouveau les lecteurs !
Enfin !...
K.
L'HOMME QUI FUT ASSASSINÉ
Roman policier

par
Rodolphe BRINGER
CHAPITRE PREMIER
LE GAGNANT DU GROS LOT

À peine les roues fatidiques qui servaient au tirage de la grande Loterie des Enfants Arriérés eurent-elles annoncé que le n° 13345 était le gagnant du gros lot de un million, que, déjà, le jeune Limacet, l'habile reporter du Crépuscule , sautait dans un taxi afin d'être le premier à interroger cet heureux gagnant.
Mais il s'agissait de mettre la main sur lui et ce n'était pas chose facile.
Comme il est écrit que la Fortune récompense les audacieux et que Limacet était un garçon plein d'audace, il y réussit presque du premier coup.
En effet, s'étant rendu tout d'abord au siège de la Société financière, qui avait émis les billets de cette loterie, il y apprit que le n° 13345 de la 35 e série avait fait partie du lot confié à l'Agence Z-K de Saint-Mandé.
Un petit quart d'heure après, Limacet interrogeait le directeur de l'agence Z-K qui voulut bien lui dire que le numéro en question devait avoir été vendu par M lle Senille, débitante de tabac au n° 24 de la rue de la République et, sans se donner la peine de remercier, bien qu'il fût d'ordinaire des plus courtois, Limacet courut chez ladite demoiselle Senille.
C'était une personne rose et boulotte, d'une quarantaine d'années, qui avait obtenu ce bureau de tabac comme fille d'une victime de l'Ordre-Moral. Elle y avait joint un petit commerce de papeterie et de librairie et jouissait, dans le quartier, d'une parfaite honorabilité.
En apprenant que le n° 13345 avait gagné le gros lot de un million, M lle Senille faillit se trouver mal. Mais Limacet n'avait pas de temps à perdre aux défaillances de cette vieille fille, et, l'ayant pressée de questions, il finit par apprendre d'elle que le n° 13345 était entre les mains de M. G. S. Point.
— Quel est ce Point ?... demanda Limacet.
— Mais... un de mes clients !...
— J'entends !... Seulement où habite-t-il ?
— Au 34 de la Chaussée de l'Étang... C'est un charmant garçon ! C'est...
Mais Limacet était déjà loin.
Le 34 de la Chaussée de l'Étang est un immeuble neuf et de style moderne dont la façade s'alterne joyeusement de briques vertes et blanches du plus réjouissant effet.
Mais Limacet, comme on le pense bien, n'avait point le temps d'admirer ce chef-d'œuvre d'architecture moderne, et, tel un bolide, il tomba dans la loge du concierge, bousculant au passage, un individu qui sortait de la maison au moment précis où il y pénétrait.
— Monsieur G. S. Point ? demanda-t-il à un homme qui s'occupait à scruter sérieusement l'intérieur d'une montre, ce qui semblait indiquer qu'il était horloger de son métier.
— Au premier, à droite, répondit cet homme de bien.
— Savez-vous s'il est chez lui ?
— Je ne le pense pas, répondit cet homme sans lever la tête. Non ! Je ne le pense pas... Attendu qu'il vient de sortir à l'instant... Toutefois, vous pourriez monter quand même, pour voir...
— Brute ! cria Limacet, à cet horloger facétieux.
Évidemment G.-S. Point ne pouvait être que l'individu qu'il venait de bousculer.
Mais, nous l'avons dit, la chance paraissait au service de notre journaliste, car, ayant jeté un rapide regard à droite et à gauche, il entrevit, là-bas, s'enfonçant sous les futaies du bois de Vincennes, un homme dont la silhouette lui parut ressembler étrangement à celle de l'homme en question : ce ne pouvait être que le nommé Point.
En quatre bonds, il fut sur lui.
— Est-ce à monsieur G.-S. Point que j'ai l'honneur de parler ?
— Cela dépend ! répondit cet homme d'une voix placide et prudente.
Mais Limacet ne se laissa point intimider, et :
— N'achetâtes-vous point, il y a quelque temps, un billet de loterie à M lle Senille ?
— Cela se pourrait bien !
— Ce billet ne porterait-il point le n° 13345 ?
M. G.-S. Point considéra d'abord une seconde le reporter ; puis il hocha la tête, et enfin, tirant un portefeuille de sa poche, il en extirpa un carré de papier, puis répondit simplement :
— En effet !... Ce billet porte le n° 13345.
Puis regardant son interlocuteur :
— Mais je ne vois pas !...
Il n'acheva pas, effaré par le geste de cet inconnu qui l'abordait ainsi, car, rapide comme la pensée, Limacet avait tiré de sa poche un minuscule appareil photographique, l'avait braqué, tel un revolver, sur le tranquille M. Point et en avait fait jouer le déclic.
Et cela s'était passé si rapidement que G.-S. Point n'avait même pas eu le temps de faire un simulacre de protestation.
Enfin, il put articuler :
— Monsieur... voulez-vous me dire...
— Avec plaisir, Monsieur, fit alors Limacet, en remettant son appareil dans sa poche : vous venez de gagner un million !...
— Hein ?
— C'est votre numéro qui vient de sortir le premier, tout à l'heure, au tirage de la Loterie des Enfants-Arriérés !
Alors, ce fut au tour de Limacet de s'étonner.
Au lieu de voir son interlocuteur pâlir, rougir, s'évanouir, trépigner de joie ou se livrer à quelques excentricités, bien excusables, en somme, chez un bonhomme à qui subitement vient d'échoir un million, Limacet eut en face de lui un garçon qui mit tranquillement ses deux mains dans ses poches, baissa la tête puis la releva pour regarder cet inconnu qui lui annonçait une telle bonne fortune et, enfin, dit simplement :
— Alors, j'ai gagné un million ?
— Oui !
— C'est fort curieux, ajouta-t-il du même ton qu'il eût assuré que le lendemain on pourrait bien avoir un peu de pluie.
Limacet n'en revenait pas.
Et il crut devoir dire :
— Peut-être, Monsieur, me prenez-vous pour un mauvais plaisant ou un insane ? Il n'en est rien ! Je me nomme Limacet ; je suis rédacteur au Crépuscule , journal du soir. Je me trouvais tout à l'heure dans la salle au moment du tirage. J'ai vu votre numéro sortir le premier de la roue Fichet... Je me suis renseigné... j'ai eu la chance de vous trouver tout de suite, et je suis tout heureux d'être le premier à vous annoncer cette bonne nouvelle.
— Et je vous en remercie, répliqua G.-S. Point, sans se départir de son calme. Mais vraiment, ce n'était pas la peine de vous déranger.
C'en était trop ; Limacet cria :
— Mais enfin, Monsieur, il est Surprenant...
— Que j'aie gagné un million ? Vous trouvez cela surprenant ? Vous me permettrez, Monsieur, de n'être point de votre avis. Cela me paraît au contraire la chose la plus normale, attendu que j'avais un billet... Certes, si je n'avais pas acquis de billet à cette loterie, je serais le premier à m'étonner avec vous de cette bonne fortune, mais du moment que je possède un billet, que la chose a été faite honnêtement, qu'il fallait, mathématiquement qu'un numéro sortît le premier des urnes ou de la roue, si vous préférez, je ne trouve rien d'extraordinaire que ce soit le mien... Ce sont là des choses qui arrivent et ne doivent point surprendre... Je ne vous en remercie pas moins, d'ailleurs, pour le dérangement, et je vous prie de croire à mes meilleurs sentiments... et... enchanté d'avoir fait votre connaissance.
Ayant ainsi parlé, G.-S. Point souleva son chapeau et s'enfonça, paisiblement, de son pas tranquille, sous les futaies du bois de Vincennes, laissant Limacet complètement abasourdi, si stupéfié, vraiment que, pour la première fois de sa vie, il demeura béant, et qu'un long temps il resta là, les pieds cloués au sol, incapable de faire un mouvement.
— En voilà un type !... fit-il enfin.
Puis, haussant les épaules :
— Après tout, cela me va faire un papier épatant. Mais quelle heure est-il ?...
Il consulta sa montre : elle marquait onze heures quarante-cinq.
— J'ai tout juste le temps !...
Et, ayant regagné son taxi, il donna au chauffeur l'adresse de son journal.
Comme Le Crépuscule paraissait à trois heures de l'après-midi, il n'avait pas une minute à perdre. Tout de même, Limacet se frottait les mains : il avait gratté ses confrères du soir, et Le Temps , lui-même, serait obligé d'attendre au lendemain pour donner à ses lecteurs le nom de l'heureux gagnant du gros lot de un million.
Suivant son habitude, cette fois encore, Limacet détenait le record de l'information.
Cependant, comme il pénétrait dans les bureaux du journal, une crainte le tenailla, et c'était que son ami Bigoulot, le reporter de L'Aube , ne vînt à publier, le lendemain, quelque article plus nourri, plus substantiel, plus documenté que ne pourrait être le sien.
C'était, entre les deux journalistes, une lutte de toutes les minutes, et ils déployaient, l'un contre l'autre, de véritables ruses de Comanche, pour se détourner mutuellement des beaux reportages, à l'heure poignante du tirage de leur journal respectif.
Aussi, tout en écrivant son article d'un stylographe hâtif, Limacet se demandait, anxieux, comment il pourrait bien faire pour éloigner Bigoulot, et ce, avant une heure du matin, du domicile de l'honorable G.-S. Point !...
Le mieux, pensa-t-il, était assurément de retourner à Saint-Mandé, et de monter la garde auprès de l'heureux gagnant, afin d'empêcher Bigoulot, à tout prix, d'en approcher.
Mais, fort à propos, il se souvint de l'amabilité narquoise du concierge-horloger qui veillait au seuil de l'immeuble de l'honorable G.-S. Point. Ce respectable gentleman ne paraissait point des plus commodes, et, dans tous les cas, il devait avoir sur le cœur l'épithète malsonnante dont Limacet l'avait salué en le quittant.
Il fallait donc trouver un subterfuge.
Ce n'était point pour embarrasser notre reporter, qui en avait vu d'autres, et qui excellait à forcer les consignes les plus sévères.
CHAPITRE II
OÙ LIMACET SE MET EN CAMPAGNE
 
Comme on le pense bien, Limacet ne mit pas longtemps à découvrir la fine combinaison qui allait l'aider à mettre à exécution le plan qu'il méditait.
Ayant parachevé son article, il rentra rapidement chez lui, et, sans même se donner le temps de déjeuner, il coiffa sur ses cheveux noirs une perruque rousse de Jocrisse, adorna sa lèvre naturellement rase d'une magnifique moustache jaune, enfila une blouse bleue, et, convaincu qu'il avait ainsi l'apparence du maraîcher le plus authentique qui se puisse rencontrer dans la banlieue parisienne, il sauta dans un taxi et se fit conduire à Saint-Mandé.
Il descendit place de la Mairie, pénétra chez le marchand de vin le plus proche, et là, ayant demandé « un verre de la bouteille » il s'enquit auprès de ce respectable bistrot s'il ne connaissait pas, dans les environs, un bonhomme dont il ne pouvait se rappeler le nom, non plus que l'adresse, mais qui joignait à ses talents de concierge une incomparable adresse à rhabiller les montres.
— Sans doute, expliqua le marchand de vin, voulez-vous parler de Cosson, qui est concierge rue de la Chaussée-de-l'Étang, à deux pas d'ici.
Limacet se frappa le front :
— Tout juste !... Cosson, c'est le nom de mon homme !... J'ai une montre à faire arranger et l'on m'a indiqué ce Cosson comme fort habile à ce genre de travail !...
Limacet remercia, paya et fila.
Deux minutes après, il pénétrait dans l'immeuble de l'heureux gagnant du gros lot de un million.
Les abords en étaient tranquilles ; assurément, pensa Limacet, nul ne connaissait encore la nouvelle ; mais dans une couple d'heures, quand le Crépuscule aurait paru, les confrères, les amis de G.-S. Point, la foule innombrable des quémandeurs et tapeurs de tous poils et de tous sexes allaient accourir...
Il fallait donc qu'il se trouvât là pour écarter les fâcheux et surtout Bigoulot.
Ayant donc heurté au carreau de la loge, il y entra délibérément, et, avec un petit accent de Seine-et-Oise qui eût fait la fortune d'un cabot de café-concert.
— Mossieu Cosson ?... C'est y que c'est ici ?...
— C'est moi !... répondit l'horloger-concierge en considérant curieusement ce nouvel arrivant. Qu'est-ce que vous lui voulez ?...
Certes, l'amabilité ne devait pas être le point faible de ce Cosson-là ! Petit et replet, avec des yeux en boule de loto, un nez largement évasé dont les narines avaient l'apparence d'un terrier de lapins, une bouche lippue disparaissant sous la broussaille d'une moustache en fond d'artichaut, M. Cosson éveillait immédiatement l'idée d'un chien de boucher dont il possédait l'agréable caractère.
Mais Limacet ne se laissa pas intimider par cet air de porc-épic, et s'installant sans façon sur une chaise, en face de la porte, dont les vitres dépourvues de rideaux permettaient de voir tout ce qui se passait dans l'entrée de l'immeuble, il prononça :
— V'là donc que mon cousin Panouille, qu'est maraîcher du côté de Rosny, comme je le suis à Mandres, pour vous servir, m'a assuré qu'il n'y en avait pas deux comme vous pour arranger une montre, que j'en ai une que j'y tiens comme à la pimprenelle de mes œils, vu qu'elle me vient de mon grand-père qu'était maraîcher comme moi et qu'elle bat la breloque à cette heure, sauf le respect que je vous dois, vu que je l'ai laissée tomber dans la fosse à purin, pas plus loin que dimanche dernier ousqu'on célébrait le mariage de ma cousine Olympe qu'a épousé un maraîcher.
Cette interminable phrase, prononcée avec l'accent le plus délicieux, eut le don de plonger l'honorable M. Cosson dans un abîme de contentement. Cet excellent homme, qui se vantait d'être né natif du Faubourg, bien qu'en réalité il eût vu le jour sur les frontières de la noble Helvétie, professait un mépris goguenard pour les habitants de la banlieue parisienne qu'il flétrissait du nom dédaigneux de « péquenot ».
— Ah ! Ah ! fit-il, contenant avec peine une grosse rigolade intérieure, comme ça, vous êtes le cousin de cet excellent... Comment avez-vous dit ?...
— Panouille... Onésime Panouille, de Rosny, répéta Limacet, tout heureux de voir si bien réussir sa ruse et le Cosson donner en plein dans le panneau. Et, comprenant qu'il pouvait y aller à fond, que l'honorable horloger-concierge était désormais à sa discrétion, tout de suite il exagéra, il fit du luxe :
— Faut vous dire que Panouille, Onésime, est le fils de Saturnin, qu'a épousé la sœur de mon propre père, lequel se nommait baptistèrement Boniface, mais portait encore le patronyme de Batifol, qu'est donc aussi mon nom, sauf le respect que je vous dois, comme de bien entendu, et toujours prêt à vous servir, comme de juste...
Cosson ne s'était jamais autant amusé de sa vie ; il n'aurait pas donné sa place pour un jambon ; réellement le type était impayable ; dire qu'il y a des imbéciles qui sortent cent sous de leur poche pour aller au théâtre, quand il se trouve, de par le monde, des Batifol pour vous donner la comédie pour rien.
Cependant Limacet continuait :
— Pour lors c'est bien vrai que vous pourriez, des fois me rarranger ma montre ?...
— Dame, puisque votre cousin Panouille vous a assuré qu'il n'y en avait pas deux comme moi !...
— C'est que je ne somme point trop riche, et je ne voudrais point que ça me coûte trop cher, bien que je ne regarde pas à la dépense...
— Faites voir l'objet ?... conclut Cosson.
Alors Limacet tira de sa poche un de ces oignons préhistoriques, que dix minutes auparavant, il avait acheté chez un brocanteur, et qui ont plutôt l'air d'avoir été fabriqués pour chauffer les lits des malades que pour marquer les heures.
En voyant cet ustensile, le bon Cosson pensa mourir de rire ; mais il se contint et, imperturbable, ayant collé dans son œil sa loupe professionnelle, le plus gravement du monde, il se mit à inspecter l'intérieur de cette montre phénomène.
Un tantinet inquiet, Limacet songeait :
— Il va voir que je me paye sa tête, et il va sûrement me renvoyer avec son pied quelque part !...
Il n'en fut rien.
Car, de son côté Cosson faisait ses petites réflexions et un plan machiavélique germait en ses ingénieuses méninges.
Il est temps de dire, sans doute, que le dénommé Cosson, concierge du 34 de la Chaussée-de-l'Étang, à Saint-Mandé, était non seulement connu et réputé, dans le pays, pour son aimable caractère de porc-épic, mais encore, et surtout, pour son goût effréné de la manille aux enchères, à quoi, sans doute, il eût consacré sa vie, si ses importantes fonctions de concierge ne l'eussent attaché à sa loge.
C'est que le propriétaire ne plaisantait point sur cet article, et, torturé par une continuelle terreur des cambrioleurs, monte-en-l'air et autres perceurs de murailles, il n'eût pas hésité à se priver des éminents services du susdit Cosson, si celui-ci eût abandonné sa loge la minime durée de seulement cinq pauvres petites minutes.
Il est vrai que Cosson était marié. Mais la respectable M me Cosson, afin d'augmenter les revenus du ménage, et de hâter le moment où elle et son mari pourraient se retirer et vivre de leurs rentes dans leurs natives montagnes helvétiques, avait décidé d'employer ses loisirs à colorier des films de la maison Pathé, à Vincennes, de sorte que, tel M. Choufleury, l'infortuné M. Cosson était bien obligé de rester chez lui, au lieu de couper victorieusement des manillons seconds, chez le petit bistrot de la place de la Mairie.
Et c'est peut-être à ces circonstances particulières que cet honorable concierge-horloger devait ce caractère amène de chien de boucher à quoi il était redevable de sa déplorable réputation.
Cependant, il arrivait bien, quelquefois, que le malheureux parvenait à s'échapper. D'ici, de là, quelques bonnes âmes consentaient bien volontiers à garder la loge et à veiller à la sécurité de l'immeuble et des locataires, tandis que Cosson se rendait à de fallacieux rendez-vous, d'une urgence problématique, mais qu'en réalité il se terrait chez le bistrot en question, où il manquait toujours un quatrième à la manille, ainsi que cela se passe chez tous les bistrots du monde.
Or, la vue hilarante de ce pédezouille invraisemblable et de sa montre préhistorique venait de faire naître, comme nous l'avons dit, dans l'inventive cervelle de notre féroce manilleur, un de ces plans dont peut s'enorgueillir le génie familier d'un horloger-concierge.
Certainement, cet extraordinaire Batifol lui était envoyé par la divinité tutélaire du manillon second pour lui permettre de faire une de ces parties qui font époque dans la vie d'un homme, et dont le petit bistrot de la place de la Mairie entretiendrait longuement sa clientèle !...
Aussi, n'hésitant pas une minute de plus à mettre son projet à exécution, ayant débarrassé son orbite de sa professionnelle loupe, il se tourna vers Limacet et le plus sérieusement du monde :
— Ce n'est rien... je vois ce que c'est... c'est la valve du clapet d'échappement du grand ressort qui a du jeu !...
— Ah !... fit Limacet, tout heureux de voir que sa ruse réussissait si bien.
— Oui !... Il n'y a qu'à changer les coussinets du différentiel !...
— Fichtre !...
— Oh !... ce n'est pas une grande dépense ! Cela vous coûtera quelques sous, se hâta de dire Cosson, tremblant que son client fût effrayé par la dépense.
— Alors...
— Malheureusement, continua Cosson, sérieux comme un conclave, je n'ai justement plus de coussinet en ce moment !... Il n'y a pas deux heures, j'ai employé le dernier pour réparer le tournebroche du secrétaire de la mairie.
— Voilà qui est embêtant...
— Bah !... Si vous n'êtes pas pressé, et que vous consentiez à garder la loge pendant mon absence, dans un saut, je serai chez le fabricant, place de la Nation, et vous pourrez retourner ce soir même à Mandres, avec votre chronomètre complètement retapé.
Et, ayant dit, il regarda son client pour voir si tout de même cela prenait.
Limacet...

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