L Humaine
206 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'Humaine , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
206 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Au cours des premières années de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, alors ville de tous les possibles, la découverte du cadavre d'un homme dans les sous-sols du château des Sortilèges, l'une des attractions du parc Mirapolis, sera le point de départ d'une enquête qui durera près de 40 ans. Le magistrat chargé du dossier, François Lesling, juge d'instruction au tribunal de Pontoise, va croiser l'histoire d'une jeune handicapée, puis d'un mystérieux ordinateur, va découvrir des événements qui se sont déroulés en 1969 dans les carrières souterraines de Cergy pendant les affrontements entre les agriculteurs et la police autour du chantier de construction de la préfecture ou encore, 10 ans plus tard, lors des mystérieux phénomènes électriques générées par la venue « d'extraterrestres », aux portes de la ville. Mais l'enquête dépassera très vite le cadre cergypontain et débouchera sur un affrontement philosophique et politique entre le Gouvernement et le mystérieux ordinateur. Les libertés, la démocratie, l’avenir de l’homme même sont les enjeux de cet affrontement... D'autres meurtres seront commis, François Lesling sera dessaisi, mais ce sera pour découvrir que l'enquête qu'il menait devait se poursuivre au sein de sa propre famille. Et quand enfin tout se terminera, le pire des crimes sera commis, un infanticide. Des années après, Lesling dévoile à l'intention de ses petits-enfants, dans ses Mémoires posthumes, tout ce qu'il sait sur cette affaire restée secrète. Et se demande si cette histoire est vraiment terminée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312026725
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’HUMAINE
Jean-Michel Houlbert
L’HUMAINE

















LES ÉDITIONS DU NET 22 rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
© Les Éditions du Net, 2013 ISBN : 978-2-312-02672-5
Le notaire chargé de la succession de notre grand-père, François Lesling, me tendit l’enveloppe, une grosse enveloppe de papier kraft. Je l’ouvris. Dedans, il y avait une chemise cartonnée d’un rouge un peu fané sur laquelle était collé un article de journal. La coupure de presse ne révélait ni la date ni le titre du journal.

« Meurtre à Mirapolis

Le corps sans vie d’un homme a récemment été découvert dans le parc d’attractions de Mirapolis, au sous-sol de la crypte réservée à l’imagerie électronique du château des Sortilèges. L’identité du mort n’est pas connue. On sait seulement que le corps était mutilé. La police se refuse à tout commentaire, et n’a pas souhaité préciser la date de cette macabre découverte. »

La chemise contenait 220 feuillets dactylographiés, les Mémoires de notre grand-père, rédigés à l’intention de ses petits-enfants, David, Mathieu et moi.

Les voici.

Guillaume Brunat
MEMOIRES de François Lesling

à l’intention de Guillaume, David et Mathieu
et de leurs descendants

Mes Chers Enfants,

Si j’ai rédigé ces mémoires c’est d’abord parce que je vous dois la vérité sur l’histoire de votre famille, sur vos origines, sur votre père et sur vos grands-parents paternels. Il me revient, car je suis désormais seul à pouvoir le faire, de remplir cette page blanche de votre mémoire, de combler ce trou dans votre passé qui ne doit rien à l’amnésie du jeune enfant, mais qui fut creusé délibérément pour préserver un secret, un secret aujourd’hui trop lourd à porter à moi seul…
Un secret que je devrai assortir d’une mise en garde.
Et puis ce fut pour moi l’occasion d’ordonner mes souvenirs, de clarifier mes doutes, de m’expliquer. Car je fus l’un des acteurs de cette histoire…
Ceci est donc le récit honnête et sincère de l’histoire de votre famille pour ce que j’en savais néanmoins au jour de ma mort.



Avec toute mon affection
Votre Grand-père
François Lesling

Livre 1 - ORDINE
1 - Meurtre à Mirapolis
Derrière leur grillage les vieilles reliures luisaient doucement : noires, bleues, marrons ou rouges, toutes rehaussées d’or, fortes de la légitimité que leur conféraient les anciens codes, les vénérables livres de droit, les mains courantes riches d’observations aussi variées que dérisoires ou encore les précieux grimoires aux pages friables et à l’encre pâlie, elles veillaient sur le président, aménageaient autour de lui un rempart contre les rumeurs de la ville et les bruits de couloir.
Je me revois, franchissant le seuil du bureau du président du tribunal de grande instance de Pontoise. La vaste pièce baignait dans la pénombre ; seules quelques tâches de clarté projetées par plusieurs lampes à abat-jour réparties sur la grande table qui servait de bureau au président et sur les tirettes des hautes bibliothèques murales semblaient délimiter le territoire autorisé ; l’atmosphère ouatée, presque pesante, sans doute en raison du mobilier un peu trop cossu, décourageait toute velléité de parler haut.
Le président me tendit la main et m’invita à m’asseoir. Lui-même prit place dans le second fauteuil à mon côté.
Il y avait de la solennité dans cette entrevue. Le président était un juriste rigoureux, insensible aux pressions, amicales ou comminatoires, froid et hautain, inspirant le respect mais très apprécié du petit monde du tribunal, magistrats et fonctionnaires. Même les avocats l’estimaient. Mais chaque entrevue avec lui impressionnait, surtout quand il en avait lui-même pris l’initiative.
J’attendais qu’il parle, avec un mélange de curiosité et d’inquiétude. Il était rare que le président confie une affaire de vive voix à un juge d’instruction. Le plus souvent, la saisine se faisait par écrit, au tour de bête, au hasard des permanences, ou suivant la spécialisation de chacun.
« Le parquet vient de me transmettre un dossier qui semble assez embarrassant, commença-t-il d’une voix enrouée. Il s’agit d’un meurtre, d’un assassinat plutôt, accompagné de mutilation ; de l’assassinat d’un vieil homme de soixante-seize ans qui vivait dans une maison presque abandonnée au bord de l’Oise à Neuville. La victime était un psychiatre. Il semble qu’il ne pratiquait plus. Il avait un peu exercé en clientèle privée mais avait surtout travaillé dans un institut médico-éducatif, en ville nouvelle, ainsi qu’au CNRS et à l’Institut Pasteur. Il aidait les malades atteints du Sida à supporter l’angoisse de la déchéance et de la mort, ou quelque chose comme ça.
Il n’a pas été tué chez lui. On a retrouvé son corps à Mirapolis, dans une salle de jeux vidéo. Détail surprenant : il avait le nez coupé…
Vengeance ou meurtre rituel ?
C’était un étrange personnage, original, un peu fou, à la fois généreux et sectaire. Certains disent raciste. Très secret aussi. Vous verrez tout ça dans le rapport du commissaire Laquert. Le parquet se montre très circonspect.
Pourquoi avez-vous pensé à moi pour instruire ce dossier ?
Il y a dans cette affaire quelque chose d’étrange, d’indé-finissable, de troublant. La personnalité de Michel Frank c’est son nom intrigue et il faut bien reconnaître que sa mort est peu banale. La DST s’est intéressée à lui autrefois ; une enquête sans doute en rapport avec ses activités au CNRS ou à l’Institut Pasteur. »
Je n’avais pas jugé utile de poser davantage de questions sur les raisons du choix du président. Il était évident qu’il avait pris en compte mon expérience des sectes, expérience acquise lorsque j’avais lutté, de toutes mes forces et de tout mon amour de père, pour retrouver ma fille Joyce et l’empêcher de se laisser détruire dans une aventure de ce genre. Je l’en avais sortie. Mais ces mois d’angoisse m’avaient laissé un goût amer, un sentiment d’échec : je ne suis jamais parvenu à comprendre comment l’éducation attentive, aimante et je crois relativement rigoureuse, que ma femme et moi avions donnée à Joyce, n’avait pu la protéger de cette épreuve.
L’inquiétude de l’y voir replonger me rongeait constamment et m’incitait à suivre attentivement les activités des sectes d’après ce que je pouvais en lire dans les livres ou la presse, ou apprendre par les médias.
« Vous êtes saisi pour une information contre X. L’enquête préliminaire n’a privilégié aucune piste. »
Le président me tendait le dossier avec un sourire navré, comme s’excusant d’utiliser à des fins professionnelles mes difficultés familiales.
2 - Le cas Corinne L.
A l’impression mitigée que m’avait laissée mon entrevue avec le président du tribunal de grande instance s’ajouta la surprise de voir l’intérêt porté par le procureur à cette affaire.
C’est donc accompagné de celui-ci, du commissaire Laquert, auteur de l’enquête préliminaire, et de ma greffière, Mme B., que tous nous appelions par son prénom, Alice, que je me rendis à la morgue de l’hôpital de Pontoise.
Michel Frank avait été un homme de taille très moyenne, un mètre soixante-dix, robuste et sportif jusqu’à un âge avancé, attentif sans doute à soigner son corps autant que son esprit. C’est du moins ce qui ressortait du rapport que l’on m’avait remis car, allongé sur le brancard, il paraissait frêle et rabougri, impression que donnent souvent les cadavres.
Mais ce qui frappait, ce qui fascinait même, c’était son visage mutilé. Nettoyée de toute trace de sang, la coupure était nette et laissait apparaître l’os et le cartilage du nez ; la chair avait été tranchée au rasoir, posément, sans hésitation. Le morceau manquant n’avait pas été retrouvé.
Sur les causes de la mort, l’enquête préliminaire ne disait rien. L’autopsie que j’ordonnais ne m’éclairerait pas davantage : arrêt cardiaque c’est toujours ce que disent les médecins, légistes ou pas, quand ils ne savent pas , aucun traumatisme, ni apparent ni interne, si l’on exceptait le tranchage du nez effectué post mortem . Cette dernière indication était la seule certitude à laquelle avait abouti le laboratoire à partir des analyses de sang ainsi que de l’état et de la position du cadavre.

Mon déplacement à Mirapolis se révéla beaucoup plus fructueux. Cette fois encore, Alice B., le procureur et le commissaire m’accompagnaient.
Je ne connaissais pas Mirapolis. Récemment installé au tribunal de Pontoise, avec une fille unique déjà étudiante, je n’avais plus d’enfant en âge de me tirer par la manche pour aller explorer les intérieurs de Gargantua ou saliver devant les merveilles sucrées du palais de Dame Tartine. N’empêche ! Comme le parc reprenait lentement vie pour accueillir ses premiers visiteurs, déjà assaillis de mélodies et de rythmes entremêlés, d’odeurs de guimauves et de fritures, il aurait fallu avoir le cœur bien sec pour ne pas retrouver une âme d’enfant avide de tout. L’air printanier était agréable et nous avons décidé de gagner à pied le château des sortilèges, où avait été perpétré le crime.
Le directeur du parc d’attraction, qui nous accompagnait, ne semblait guère inquiet de la mauvaise publicité qu’un tel fait divers ne manquerait pas de lui faire. Je compris vite pourquoi : Mirapolis en avait vu d’autres ! Et comme nous nous approchions du géant débonnaire et coloré, nous en savions déjà beaucoup sur l’histoire de cette gigantesque usine à féérie inaugurée en 1987. Il avait fallu résister aux forains inquiets de la concurrence du parc venus tout saccager, surmonter de graves difficultés financières pour enfin affronter la concurrence d’Eurodysneyland, de l’autre côté de Paris.
Ce combat fratricide, qui sera finalement perdu, avait déjà duré depuis suffisamment longtemps pour que les plantations chétives de 1987 se fussent transformées en une végétation luxuriante qui nous cacha longtemps le château des sortilèges avec sa tour Léonard de Vinci et, en ses profondeurs, la mystérieuse crypte réservée à l’imagerie électronique.
C’est là qu’on avait retrouvé le corps de Michel Frank.
La crypte de l’imagerie électronique, à l’époque des faits, n’utilisait pas une technologie très sophistiquée ; mais son succès était déjà considérable. Ainsi que nous l’expliqua le directeur, ce succès reposait sur une idée simple : visualiser les pensées ou les phantasmes sur un écran de télévision ; l’activité cérébrale était captée par des électrodes placées dans un casque qu’on se posait sur la tête et l’ordinateur traduisait le tout en images de synthèse. Un peu d’entraînement permettait de réussir des compositions colorées assez esthétiques. Parfois, avec la complicité d’un des techniciens du parc, les visualisations se faisaient plus précises. Mais jamais on avait vu apparaître quelque phantasme osé, car le spectacle était avant tout familial.
En pénétrant dans la salle je m’attendais à un décor futuriste ; le choc en fut d’autant plus grand ! Face à moi plusieurs araignées aux yeux multiples, globuleux, scintillant dans la pénombre, fixaient le visiteur, l’hypnotisaient et le paralysaient pour en faire une proie docile.
Et devant, comme tissée par les pédipalpes velues, une immense toile arachnéenne piégeait et engluait les cerveaux de nos enfants inconscients ravis de communiquer avec le monstre, prédateur vorace de leurs pensées et peut-être de leur âme.
Effrayante vision qui me laissa tout interdit. Et il me fallut une éternité pour discerner à la place des yeux polylobés de simples écrans de télévision empilés en d’étranges figures géométriques que j’identifiais bientôt à certains signes du zodiaque, et à la place des pièges de soies gluantes les multiples câblages des électroencéphalographes.
Personne n’avait remarqué mon trouble. D’ailleurs peut-être n’avais-je pas été le seul à ressentir cette impression de défi, d’observation curieuse et féroce face à cette inimaginable machine ?
Et tandis que le directeur continuait tranquillement ses explications, je cherchais à reprendre contenance. Le clou des attractions de la crypte était, déjà à cette époque, la visualisation holographique des pensées. Au lieu d’apparaître sur les écrans de télévision, l’image apparaissait dans l’espace et en relief ; mieux ! on pouvait tourner autour. Le succès était tel que les organisateurs avaient prévu toute une mise en scène. Le cobaye, en général un enfant, s’installait dans un fauteuil digne d’équiper un vaisseau spatial, face à une machinerie toute clignotante de lumières multicolores, au centre d’un petit amphithéâtre. Parents, camarades et spectateurs pouvaient se déplacer sur les gradins pour examiner les images extraites du cerveau du gamin.
C’est au pied de ce fauteuil qu’avait été trouvé le corps de Michel Frank.
Le commissaire Laquert résuma ce qu’il avait découvert au cours de son enquête, à vrai dire peu de choses. Aucun indice n’avait été retrouvé, aucune trace de lutte, et les portes étaient toutes fermées de l’extérieur.
J’appris cependant que Frank se rendait parfois dans la crypte et s’essayait à visualiser ses pensées, mais sans paraître s’intéresser beaucoup aux résultats. Il n’avait d’ailleurs jamais posé de questions sur le fonctionnement des appareils et de l’ordinateur, ni à propos des postulats à caractère psychologique qui sous-tendaient le logiciel et les programmes informatiques. Une fois même il avait été involontairement enfermé par le service de sécurité et, curieusement, n’avait pas cherché à sortir, ni appelé de l’aide par téléphone.
Pour être complet Laquert mentionna encore la présence d’un chat dans la crypte la nuit du meurtre : le chat s’était enfui lorsque le préposé avait ouvert l’une des portes. Et le commissaire y vit l’explication de la disparition du morceau de nez.
Quant aux gens du nettoyage, ils n’avaient rien vu, ce qui n’étonna pas outre mesure le directeur qui se plaignit d’être contraint de changer régulièrement d’entreprise en raison de leur manque de conscience professionnelle ou de leur incompétence…
Pour tenter d’expliquer la mort le psychiatre j’ordonnais une expertise de l’appareillage électronique ; il s’agissait de déterminer si, au lieu de capter les courants cérébraux, celui-ci pouvait fonctionner à l’envers et électrocuter la personne assise dans le fauteuil, et si l’intensité électrique suffisait à entraîner la mort par arrêt cardiaque, sans laisser la moindre trace.
« Cela n’explique pas le nez coupé, objecta le directeur » qui commençait à manifester quelques inquiétudes pour la réputation de son parc d’attractions et qui précisa immédiatement sa pensée en évoquant les centaines d’emplois saisonniers créés par Mirapolis. D’après lui l’appareillage ne pouvait être la cause du décès et rien ne devait filtrer de la demande d’expertise. Eurodisneyland aurait tôt fait de tirer parti de l’aubaine.
Nous le tranquillisâmes sur ce point : l’expertise resterait secrète et d’ailleurs personne ne croyait vraiment à cette hypothèse qui n’expliquait pas tout. Mais une bonne administration de la justice nous contraignait à ne négliger aucune piste, même la plus ténue. Le directeur parut rassuré.
« Le psychiatre est peut-être mort d’apoplexie, subjugué par la visualisation d’un de ses fantasmes, risqua Alice B., toute cramoisie ; à son âge il n’a pas supporté… »
Cette hypothèse, aussi coquine qu’audacieuse, et le trouble de ma greffière nous firent sourire. Cela encouragea le directeur à nous faire les honneurs du reste du parc. La matinée se termina donc par un peu de tourisme avec la visite de la ville d’Ys et une promenade sous les ombrages de la forêt de Brocéliande. Nous déclinâmes l’invitation à descendre les rapides comme contraire à notre dignité de magistrats dans l’exercice de leurs fonctions ; imaginez la légende qu’aurait pu rédiger un journaliste à l’humour chagrin sous la photo prise à l’endroit le plus spectaculaire de la chute, quand les sourires se crispent face au vide liquide qui vous aspire : « Meurtre à Mirapolis : la justice (dans toute sa majestueuse raideur) plonge sur le crime ».
Comme nous nous en doutions l’expertise, au grand soulagement du directeur, fut négative. Les électrodes, trop fines, n’auraient pu électrocuter une personne, même à la suite d’une mauvaise manipulation ou d’un branchement malveillant. En outre on aurait découvert des traces de brûlures sur le cuir chevelu. La sécurité des installations du parc n’était donc pas en cause et Gargantua, soulagé, pu s’en retourner dévorer son bœuf et s’humecter le gosier de quelques barriques d’un Ginglet bien râpeux.

La visite du domicile de Michel Frank il faudrait plutôt dire l’exploration tant la demeure de Frank ressemblait à la caverne d’Ali Baba relança l’instruction.
Michel Frank habitait un coin de Cergy oublié des aménageurs, sur la rive gauche de l’Oise, une longue bande de terre sauvage coincée entre le chemin de halage et le plateau de Neuville, face à la plaine des maraîchers sur l’autre rive. Il y avait là, ignorées de tous, plusieurs maisons enfouies dans la végétation, quelques-unes adossées aux contreforts du plateau, certaines toutes pimpantes et proprettes, tranquilles résidences secondaires, d’autres, la plupart, abandonnées depuis longtemps, parfois en ruines. Bien qu’habitée jusqu’à une date récente la maison de Michel Frank paraissait, elle-aussi, abandonnée. L’accès en était difficile, hostile. Le chemin de halage, aujourd’hui inutile, n’était plus emprunté, sur cette portion, que par les habitants des lieux, de rares promeneurs et les paysans qui cultivaient encore quelques champs d’accès mal commode et dont les tracteurs creusaient de profondes ornières grossièrement remblayées de gravats. L’endroit exhalait un parfum de vieille carte postale et, oubliant la ville toute proche, le visiteur n’aurait pas été étonné plus que ça s’il avait croisé, sur la berge abrupte autrefois empierrée, un attelage de quatre chevaux, conduit par un moustachu en blouse de maquignon et la tête couverte d’une casquette, tirant au bout d’un long câble deux péniches accolées luttant de travers contre le courant.
Une grille rouillée, définitivement bloquée à peine entrouverte par un furieux agrégat de racines, de touffes d’herbes et de taupinières, signalait l’entrée du jardin encombré lui aussi d’herbes folles, d’arbustes difformes et d’inexpugnables ronciers, jamais coupés ni taillés, desséchant sur place chaque été, puis repoussant chaque printemps ; on suivait un sentier juste suffisant pour un homme, à condition de ne pas craindre les accrocs, et l’on débouchait par surprise sur une ceinture de bambous ; pas une palissade de bambous, mais de vrais bambous, certains secs, d’autres verts, poussés là jusqu’à former une véritable jungle. A l’origine ces bambous avaient été plantés en bosquet à l’extrémité d’un semblant de canal, une longue saignée de béton recouverte de faïences qui n’avaient jamais été finies de poser, remplie d’herbes en décomposition et d’ordures.
Ce désintérêt pour les choses de la terre n’épargnait pas la maison ; le crépis, les fenêtres, les volets et même la toiture étaient souillés et attaqués par une végétation insatiable qui enserrait la bâtisse dans un inquiétant cocon végétal ; car la plupart des plantes, qui témoignaient à l’évidence de recherches dans l’art du jardin, m’étaient inconnues et me faisaient l’effet de s’être développées contre nature, d’avoir recouvré un état sauvage pour lequel elles n’étaient plus faites.
Le seuil franchi, immergé dans une pénombre dorée, le visiteur se sentait envahi d’impressions nouvelles, contradictoires ; au sentiment de solitude et de désolation né de la traversée des abords succédait une oppressante sensation de trop plein, de surabondance de témoignages de vie, mais d’une vie brusquement figée, transformée en symbole, en signe : trop de bibelots, trop de tableaux, trop de meubles, trop de tapis, trop de bric à brac, radios, instruments de musique, roues de bicyclette, appareillages électriques difficilement identifiables.
Cependant cette exubérance stimulait l’imagination. A l’évidence une partie du mystère devait trouver là son explication, dans cette poussière déposée partout, soufflée ou déplacée d’un revers de main, et griffée de signes cabalistiques, entre ces toiles de maîtres empilées à l’envers contre les murs, visages de femmes, regards de femmes, corps de femmes, cachés aux visiteurs comme les perles d’un harem, parmi ces statuettes anciennes, odalisques de marbre poli, walkyries de pierre, vénus archaïques de terre cuite aux larges fesses, déesse-chatte égyptienne de bois pétrifié, ou encore sur ces étagères ployées sous les rangées de livres et de revues, sous la masse compacte des dossiers empilés ou enfoncés à force dans le moindre espace libre de livres…
Fascinant décor dont les deux seuls occupants, lors de notre perquisition, étaient deux énormes matous débonnaires engoncés dans leur fourrure et qui ne daignèrent même pas se déranger. Restait cependant à trouver en quoi ce capharnaüm dissimulé dans un jardin en friche pourrait nous aider à mieux cerner l’étrange personnalité de Frank. « A vrai dire, de la part d’un psychiatre, il n’y a pas lieu de s’étonner ! Ils ne sont pas comme nous ces gens-là, marmonna malicieusement Alice qu’un simple regard de psychiatre croisé au cours d’une audience du tribunal mettait mal à l’aise.
Pourquoi tous ces tableaux de femmes, poursuivit-elle, ces visages, ces corps, ces statuettes de femme, ces cailloux polis et rayés comme un sexe de femme ? Et ces chats, d’ailleurs ce sont peut-être des chattes…
Comme vous y allez ! s’exclama le procureur.
Si ce n’est pas le signe d’un manque…, reprit ma chère Alice que les collections d’œuvres d’art un peu osées du psychiatre faisaient sortir de son habituelle réserve.
Mais si les femmes lui manquaient tant, pourquoi les a-t-il toutes retournées contre les murs ? lui ai-je demandé.
Jalousie, idéal inaccessible, punition de l’être aimée, que sais-je… On peut fantasmer devant un tableau.
Sans doute pas aussi bien que devant les machines de Mirapolis, renchérit le procureur. Là-bas les fantasmes prennent corps, bougent, et ils doivent être si dociles…
C’est exactement ce que j’avais dit, triompha Alice. Et il en est mort d’émotion. »
Et pendant que les inspecteurs, sérieux et professionnels, comme sourds à nos divagations, examinaient méticuleusement les pièces, l’une après l’autre, sous la direction du commissaire Laquert, la conversation se poursuivit sur ce même ton, sans apporter d’explications évidentes à la présence de ces représentations féminines aussi exclusives que variées. Nous en oubliions presque le meurtre de Frank.
Toutefois, si notre découverte du cadre de vie et des curieuses collections du psychiatre rendait encore plus énigmatique sa personnalité, le bilan de notre visite s’avéra positif.
Alors que nous attendions patiemment, soucieux de ne pas entraver la progression méthodique des enquêteurs, Alice s’avisa d’aller caresser les chats, qui lui en surent gré et ronronnèrent doucement. Toute fondante de tendresse envers ces peluches soyeuses, elle se pencha pour en prendre un dans les bras. Quand soudain la bête se redressa, le poil hérissé et la queue droite, poussa un cri combinant le feulement étouffé du tigre et le crachat au visage, et projeta une patte sur le visage d’Alice qui ne sauva son œil que parce qu’un inspecteur doué de réflexes stupéfiants l’avait bousculée pour faire gicler le chat à travers la pièce d’un formidable coup de poing.
Mais le chat, loin de s’enfuir, narguait méchamment son monde tandis que son compère se redressait, tout aussi menaçant.
On appela les policiers restés à l’extérieur, qui les firent déguerpir à coups de crosse. Alice n’avait qu’une griffure à la pommette.
« On aurait dit qu’ils gardaient ce machin, dit quelqu’un quand l’excitation vengeresse se fut calmée. »
On ne trouva effectivement pas d’autre nom pour le meuble ainsi désigné, sinon truc, chose ou bidule. C’était une console posée sur un guéridon, alimentée par le courant électrique et reliée à une antenne plate installée sur le toit ainsi qu’à la ligne téléphonique. Et il y avait une sorte de bonnet en tissu souple, rempli de nombreuses petites électrodes branchées à la console. Cela évoquait les casques électro-encéphalographiques de Mirapolis, en plus sophistiqué, ou un appareil médical.
La console était sous tension ; sa tiédeur avait sans doute attiré les chats qui s’étaient aménagé une petite couche douillette dans les fils des électrodes.
Naturellement, afin de déterminer l’usage de cet appareil, je prescrivis une expertise que je confiais au service de police scientifique de la préfecture de police de Paris. L’objet intrigua, on me le fit savoir, et pour cette raison je pense, l’affaire sortit du lot des milliers d’instructions auxquelles personne ne s’intéresse ; si les médias continuaient d’ignorer le meurtre de Mirapolis, il n’en alla pas de même des hautes sphères judiciaires : j’eus bientôt le sentiment qu’« on » suivait l’enquête, ou du moins qu’« on » la suivait avec davantage d’intérêt.
Frank n’exerçait plus depuis longtemps mais ses étagères étaient encore couvertes de dossiers médicaux d’anciens patients. C’est en examinant ces rangées de dossiers que le commissaire Laquert fit une nouvelle constatation. Les stries observées dans l’épaisse poussière omniprésente semblaient indiquer que les documents avaient été tirés des étagères puis hâtivement repoussés, sans égard pour les chemises et leur contenu, froissés ou déchirés. Surtout, un trou dans la rangée et un large sillon dans la poussière révélaient l’absence d’un ou de plusieurs dossiers. Le dossier immédiatement précédant le trou s’intitulait « Cas Corinne L. » et portait le chiffre I. Tout naturellement nous en avons déduit que le ou les dossiers suivants concernaient la même Corinne L. et portaient les numéros II, et au-delà.
Heureux de trouver à m’occuper en attendant que les inspecteurs de police terminent leur travail, je me suis confortablement installé dans le seul fauteuil du cabinet de consultation, qui faisait également office de salon, de chambre à coucher, voire de foire à la brocante, pour me plonger avec curiosité et gourmandise dans le « Cas Corinne L. ». Je retrouvais bientôt mon âme d’adolescent, quand je me délectais des passionnantes « Cinq psychanalyses », Dora, l’homme aux rats ou l’homme aux loups et les autres…

Ce dossier, je le connais presque par cœur, même encore aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes, des dizaines d’années après sa découverte, tellement je l’ai lu et relu, cherchant à percer le mystère qu’il recelait, tentant de deviner ce que pouvait bien contenir la ou les autres chemises disparues, retirées de leur place par Frank lui-même, ou volées, peut-être par l’assassin…
Sur la naissance et les premières années de cette Corinne L., le dossier n’apportait pas grand-chose, sinon qu’elle avait 17 ans en 1968. Sur ses parents, il n’y avait rien, mais j’imaginais aisément que son milieu devait évoluer à des années lumières des événements du printemps de cette année-là. Mon expérience de magistrat me permettait facilement de retracer l’itinéraire dramatique de cette enfant « dont le handicap mental, la déficience intellectuelle, n’avaient pas de cause organique congénitale, ni n’étaient dus à un traumatisme de la naissance. » Non ! à l’évidence son handicap était purement social ; des parents désunis, peut-être pas de père, une mère légèrement demeurée, au chômage, vivant quelques temps en couple, au hasard des rencontres, souvent abandonnée avec un marmot de plus, maladivement, presque bestialement, attachée à ses enfants au point de les traîner d’un médecin à l’autre (qu’elle accuse généralement d’incompétence), et les bouclant dans une pièce avec dix-huit pots de yaourt et une montagne de friandises pour toute la durée du week-end, pendant qu’elle part faire la fête avec une nouvelle rencontre. En face des institutions sociales impuissantes.
Puis, un jour, à force de ténacité, ou parce que les amis de la mère commencent à s’intéresser trop visiblement à la fille et qu’il faut intervenir d’urgence, une assistante sociale parvient à faire passer un dossier pour essayer de récupérer l’enfant.
C’est ainsi, en lisant à travers les lignes, que je reconstituais l’histoire de Corinne jusqu’à son entrée, comme interne, à l’institut médico-éducatif où travaillait Michel Frank.
Le dossier, en plus de feuilles éparses sur quelques problèmes médicaux bénins et sur de rares conseils donnés aux éducateurs confrontés à des difficultés occasionnées par le comportement de l’adolescente, contenait deux sous-chemises traitant chacune d’une question majeure dans la vie d’une handicapée mentale.
La première regroupait des notes, ainsi que les commentaires personnels de Frank, prises au cours d’une réunion de synthèse réunissant médecins, éducateurs, assistante sociale et dirigeants de l’IME pour décider s’il convenait de mettre Corinne sous contraception, et laquelle.
Corinne, qui devait avoir 15 ou 16 ans, avait été surprise à l’internat avec un garçon, comme elle handicapé mental. L’épisode n’avait pas eu de suite mais il avait fallu en tirer les conséquences : Corinne, bien que portant les traces de sa débilité sur son visage, était mignonne et attirait les garçons. De plus, ce n’était pas une fille à dire non, en quoi que ce soit. Contre un sourire, un peu de tendresse ou seulement un peu d’intérêt, elle vous aurait suivi partout, heureuse et soucieuse seulement de prolonger ces instants si rares.
C’est ainsi que la dépeignaient les éducateurs, qui l’aimaient.
Et il ne fallait pas compter sur une surveillance renforcée pour prévenir l’accident. La rouerie de Corinne était bien connue. Dans son groupe à l’IM-PRO, à l’atelier de tissage ou à la confection de pompons, elle savait provoquer l’incident et profiter du remue-ménage ainsi créé pour s’échapper et retrouver son ami jardinier.
« On ne peut pas en faire des Roméo et Juliette en les empêchant de se voir, avait noté Frank.
Mais elle est encore trop jeune, elle a bien le temps.
A part la baise, qu’est-ce qu’elle a ? Laissons-la un peu vivre sa vie ? Que Christine lui prescrive la pilule, avait suggéré le psychiatre avec un cynisme grivois que j’imagine assez bien répandu dans sa caste.
Ah non ! C’est trop simple, avait protesté Laurette, une éducatrice, nous sommes des éducateurs, pas des Madame Claude, nous avons un rôle à jouer ; nous sommes là pour lui inculquer un minimum de tenue, de principes. »
Et le psychiatre de commenter en marge dans un griffonnage orné de quelques obscénités : « Toi, ma chérie, t’aimerais bien mais t’oses pas. Alors tu veux l’interdire à Corinne. Ça t’embêterait qu’elle prenne son pied !
L’un n’empêche pas l’autre, avait dit Christine, la pédiatre, pour tenter de concilier les points de vue. Mais je ne peux lui prescrire la pilule qu’avec l’accord de la nourrice de la DDASS. »
Le débat, agrémenté des sarcasmes du psychiatre qui passa en revue toutes les méthodes connues pour ne pas avoir d’enfant (lui-même préconisant de ligaturer les trompes), porta alors sur la capacité de Corinne à prendre régulièrement la pilule. Malgré quelques doutes, cette solution fut jugée la plus appropriée et la directrice conclut, non sans ironie : « Et rien ne vous empêche, Laurette, d’essayer d’inculquer à votre protégée les rudiments d’une éducation de jeune fille de bonne famille. »
Sur ce qui fut finalement décidé en accord avec la DDASS, le dossier du psychiatre ne disait rien. Mais apparemment, soit que l’on ait rejeté tout recours à des moyens contraceptifs, soit que la décision ait été prise trop tard, soit encore que la contraception n’ait pas garanti une entière sécurité, Corinne se retrouva enceinte.
Que faire face à cette nouvelle situation ? C’était l’objet des notes regroupées dans la deuxième sous-chemise, qui relataient deux épisodes extrêmement dramatiques séparés de quelques semaines ou de deux à trois mois tout au plus.
Le premier épisode transparaissait sous les griffonnages rageurs de Michel Frank opposé au projet, qui semblait recueillir l’adhésion de tous les autres, d’interrompre la grossesse. La directrice parla la première : « Je vous ai réunis pour que nous prenions la décision qui s’impose à propos de la grossesse de Corinne. Je crois que nous sommes tous d’accord sur un point : Corinne sera incapable d’élever son enfant, pas plus que de le prendre matériellement en charge. Il sera donc, comme elle, à la charge de la société.
J’ajoute, dit un psychiatre qui n’était pas Michel Frank l’IME employait plusieurs psychiatres à temps partiel , que cette grossesse et surtout la naissance de l’enfant présentent un grave danger, sinon pour la santé physique de Corinne, du moins pour sa santé mentale ; il y a là un risque considérable d’aggravation de son affection, ce qui pourrait avoir par ricochet des conséquences funestes pour le bébé.
Nous en avons déjà longuement discuté, dit avec lassitude et mécontentement la directrice. C’est bien le risque grave encouru par Corinne qui justifie de recourir à l’avortement. »
Je me souvins alors qu’à cette date l’avortement était illégal et pénalement réprimé. La loi n’admettait que l’avortement thérapeutique, et seulement quand la vie de la mère était en jeu. L’évolution vers des indications psychiatriques se dessinait cependant dans les milieux médicaux mais rien n’indiquait, alors que les procès de Bobigny n’avaient pas encore eu lieu, que les magistrats sans parler du législateur entérineraient cette évolution. Ceux qui avaient recours à l’avortement pour ces motifs quelque peu extrapolés de la lettre de la loi avaient sans doute le sentiment diffus d’enfreindre cette loi, même s’ils étaient convaincus du bien-fondé de leur décision. D’où les réticences de la directrice à relancer un débat qui les laissait mal à l’aise : « J’émets naturellement les plus grandes réserves sur la capacité de Corinne à assumer son rôle de mère, reprit le psychiatre (l’autre), car je ne suis pas sûr que nous soyons en mesure de développer son instinct maternel. L’enfant risque d’être considéré comme une poupée, rien de plus. Et nous savons tous que les poupées n’ont pas la vie facile : il faut qu’elles soient vraiment solides pour résister…
Que peux-tu savoir du comportement maternel de Corinne ? demanda Frank.
Non ! coupa court la directrice. Vous n’allez pas vous lancer dans l’une de vos controverses favorites. Le docteur S. ne fait que confirmer, avec d’autres arguments, l’opinion générale, à savoir qu’il est préférable de ne pas garder l’enfant.
Voilà, c’est dit, l’interruption provoquée de la grossesse, l’avortement ! Le remède miracle ! Un petit curetage, un petit coup d’aspirateur si vous tombez dans un service de pointe ravi d’utiliser son tout nouveau jouet, et tout le monde est content. Mais dites-moi, vous ne seriez pas dans cette situation si vous m’aviez écouté… »
Puis le débat s’enlisa, chacun reprenant les arguments qu’il avait certainement déjà développés en maintes occasions. Les notes de Frank, maintenant très succinctes, n’en donnaient que les thèmes. On compara contraception, stérilisation et avortement, on parla du droit à la vie, de la position des églises, d’eugénisme et même de nazisme et l’on s’invectiva sur la cohérence des positions des uns et des autres.
Frank, quant à lui, insista habilement sur la nécessité d’assumer l’échec de la contraception, et de s’interroger : « Pourquoi considérer que l’enfant sera inévitablement une charge pour la société ? Vous ne pouvez pas assurer que le bébé de Corinne sera lui aussi handicapé. Ce sera peut-être un génie ; on a bien eu ici un débile profond dont le frère jumeau est devenu polytechnicien », avant de noter avec une satisfaction cynique le succès de son argumentation : « Je les manipule comme je veux ! »
C’est ainsi qu’il fut décidé, malgré le surcroît de travail et de responsabilités bien souligné par la directrice qu’occasion-nerait cette naissance, de renoncer à l’avortement.
Le deuxième épisode, en rapport avec la grossesse de Corinne, me révéla encore un peu plus l’étrange et complexe personnalité du psychiatre.
Michel Frank savait bien, lui aussi, tout en ayant soutenu le contraire lorsque la décision fut prise, que Corinne transmettrait son handicap à son enfant, dès lors que celui-ci vivrait à ses côtés. Comment aurait-il pu en être autrement avec une mère au cerveau infantile, sachant à peine lire et écrire, incapable de s’intéresser à quoi que ce soit de façon suivie et qui, devenue adulte, reprendra son enfant, quittera le nid douillet de l’IME et l’amour de quelques éducateurs pour être ballotée d’institution en institution (dans le meilleur des cas), ou se retrouver seule, au hasard des familles d’accueil ou des petits travaux qu’on tentera tout aussi charitablement que vainement de lui confier. En quelques années, peut-être moins quelques mois , l’enfant vivant dans un tel contexte, un tel dénuement mental, sera irrémédiablement perdu, handicapé à vie, analphabète et maladif.
Si bien qu’après s’être prononcé contre l’avortement Michel Frank proposa tranquillement de retirer définitivement le bébé à la mère. Quel était son but en faisant cette proposition ? Pensait-il même avoir quelques chances d’obtenir une décision de justice en ce sens ? Voulait-il prouver quelque chose ? Une quelconque théorie relative à l’inné ou l’acquis… Etait-ce le chercheur du CNRS qui s’exprimait, ou bien s’était-il pris de tendresse pour l’enfant et voulait-il sincèrement lui assurer un avenir meilleur ? Personnellement une explication m’est venue, mais une explication indigne d’un juge d’instruction, car ne reposant pas sur le moindre petit commencement d’indice, une explication fort commode cependant pour comprendre le comportement ultérieur du psychiatre : je vous la livre telle quelle, avec son petit côté répugnant, voire sordide, mais qu’un peu de tendresse, portée au crédit de Frank, rend plus acceptable : celui-ci ne serait-il pas le père de l’enfant de Corinne ? Après tout, la chronique judiciaire abonde en dépravations de ce genre…
Frank défendait remarquablement bien son opinion, je dirais aujourd’hui diaboliquement bien. La transmission du handicap social ne lui paraissait pas un argument d’un poids suffisant pour justifier que l’on retirât l’enfant à sa mère : « D’ailleurs la société s’en accommode fort bien, disait-il ; à partir du moment où tout le système social repose sur l’inégalité de fait, il est normal qu’il y ait, à la marge, des situations excessives, des génies, des surhommes, des élites d’un côté, des handicapés, des sous-hommes, des exclus de l’autre. Tout le monde ne peut pas être président de la République ou Einstein. La cohésion sociale est à ce prix. La société accepte donc sans difficulté que Corinne, handicapée mentale d’origine sociale, transmette son handicap à son bébé. Il lui suffit, pour avoir bonne conscience, de financer des instituts médico-éducatifs. »
Ignorant les protestations, il poursuivit : « S. (l’autre psychiatre) l’a dit lors de notre dernière réunion, pour Corinne, le bébé sera une poupée de chiffons, un nounours qu’on dorlote souvent, mais aussi qu’on étouffe par excès de tendresse quand on est malheureux, qu’on bourre de coups ou qu’on jette à terre pour se venger des misères que vous font les autres, qu’on oublie ou qu’on égare quand on a mieux à faire… Objet de chantage, d’expérimentation, projectile à l’occasion, c’est tout cela la poupée de l’enfant.
Et à la place de ce petit être de tissus et de coton, patient et aux bons yeux garantis pour être inarrachables par les enfants de moins de 36 mois, vous allez donner à une fille de 17 ans au cerveau d’à peine plus de 36 mois un bébé de chair, qui va avoir des exigences, qui va crier, salir ses couches, agacer, et dont ni les yeux, ni rien d’autres, ne seront garantis pour résister aux manipulations violentes…
Je vous le dis (j’imagine le regard de braise du psychiatre derrière ses petites lunettes à la Zola), en permettant à Corinne de garder son bébé, vous vous rendez complices d’un meurtre, vous en êtes même les instigateurs, car, en vérité, s’il arrivait malheur à cet enfant, comme Corinne serait déclarée irresponsable, ce sera vous, vous tous, individuellement et collectivement, qui assumerez la responsabilité de la mort ou des blessures du bébé… Et vous le savez ! »
Frank note avec satisfaction le flottement qui suit son objurgation. Mais satisfaction de courte durée car la directrice de l’IME se reprend très vite.
« Vous vous égarez, Frank, s’énerve-t-elle, vous savez parfaitement que l’enfant ne lui sera pas matériellement confié. Il ira en pouponnière, et Corinne ne pourra s’en occuper qu’en présence de la nourrice. Et nous tous serons là pour veiller à ce que cela se passe bien. Vous également, en tant que psychiatre, aurez un rôle à jouer. Ce sera à vous de veiller à prévenir les comportements ou les situations dangereuses.
Une nouvelle fois vous vous déchargez sur le psychiatre, ironise Frank. S’il arrive quelque chose c’est parce que nous ne l’aurons pas diagnostiqué à temps, et la faute retombera sur nous, boucs émissaires. Et vous, agneaux immaculés, vous pourrez continuer à vous regarder dans votre glace quand le bébé aura les deux yeux crevés.
Frank, ça suffit, vous dépassez les bornes !
Sachez, Madame, que le diagnostic, je l’ai fait ! C’est folie criminelle que de ne pas couper tout lien entre son enfant et Corinne. Aujourd’hui déjà, dans son ventre, il n’est pas en sécurité. Plus tard, même si l’enfant vit en pouponnière, Corinne aura mille occasions de saccager son beau jouet. »
Le représentant de la DDASS intervient alors pour essayer de calmer la polémique en rappelant les dispositions du code civil sur la tutelle et les pratiques de la Direction des affaires sanitaires et sociales.
« Je vous demande seulement, dit Frank qui s’était étonnamment radouci, de me donner acte du fait que je vous ai prévenu. Je persiste à considérer que Corinne n’est pas apte à exercer son rôle de mère et qu’il y a tout lieu de craindre pour l’intégrité physique et mentale de l’enfant. Mais puisqu’il faut respecter le sacro-saint code civil, respectons-le ! »
La rapide, bien qu’ironique, abdication de Frank devant les arguments des représentants institutionnels m’avait beaucoup étonné. Pourquoi s’être tant battu pour se satisfaire, in fine , d’une simple formule visant à se décharger de toute responsabilité, comme si l’essentiel était ailleurs.
Et Frank de conclure ses notes par un allègre « fin du premier acte ! »
Malheureusement les autres actes ne figuraient plus dans la bibliothèque du psychiatre. Je me promis cependant d’essayer de satisfaire ma curiosité en recherchant, dans le cadre de l’enquête de personnalité du de cujus , des témoins de ces lointains événements.

Quand je repris pied dans la réalité de la présente enquête, Laquert et ses inspecteurs avaient presque terminé leurs investigations. Je confirmais ma demande d’expertise et sélectionnais quelques dossiers parmi les plus récents afin de les étudier en détail dans mon cabinet. Le crime d’un ancien patient ne pouvait être totalement écarté et les notes de Frank prises en cours de traitement révéleraient peut-être quelques indices. Si la lecture de ces dossiers confirmait mon hypothèse, j’envisageais sans enthousiasme de demander un examen systématique de l’ensemble des dossiers par les hommes de l’art, les experts-psychiatres.
Avant de sortir et d’apposer les scellés, Laquert me fit admirer la bibliothèque du psychiatre. J’eus la surprise d’y découvrir une collection fabuleuse de disques d’opéras ou de récitals de chanteurs lyriques, en disques laser ou en vinyles, chaque opéra étant représenté par plusieurs enregistrements, d’époques très différentes, que je devinais appartenir tous à l’histoire, ou plus simplement pour une raison ou une autre, exceptionnels ; une grande voix, un aria ou un ballet habituellement coupés, peu connus, une belle direction d’orchestre ou une version rare dans une langue inusitée. Contrastant avec ces trésors, pour les écouter, une vulgaire chaîne hi-fi, d’un modèle dépassé depuis longtemps ; manifestement Frank cherchait autre chose qu’une reproduction de qualité, peut-être une mélodie, le timbre d’une voix, une vibration, cette subtile harmonie à la lisière du sentiment et de la musique.
Autre sujet d’étonnement, les livres. Peu de romans, mais des livres scientifiques, des manuels, dans tous les domaines de la connaissance, des biographies et des ouvrages de philosophie. Je notais en bonne place Kierkegaard, Fichte, Nietzsche, Heidegger, Hegel, Alain… Et, remarque formulée par un inspecteur sagace, rien depuis la fin des années 70, ni livre écrit ultérieurement, ni réédition d’ouvrages anciens, comme si Frank, un jour, s’était détourné définitivement de l’écrit.
Enfin, il y avait, serré dans trois grosses chemises toilées, tout un matériel sur l’histoire de Cergy : des livres, des revues, des articles de presse, des bulletins municipaux, des publications de l’établissement public d’aménagement et du syndicat d’agglo-mération nouvelle, des plans anciens et des cartes récentes, des tirages de microfilms de différentes versions du cadastre napoléonien, des photocopies de monographies manuscrites, des clichés jaunis, des cartes postales anciennes, et des pages de notes et de commentaires. Nous en avions conclu que Frank projetait d’écrire une histoire de Cergy…
3 - Le testament du Dr Frank
Prévenu de la mort du psychiatre, un notaire de Pontoise me fit parvenir une copie du testament olographe de Frank déposé en son étude.
Frank y disait vouloir être incinéré « afin que son corps devienne aussi évanescent que l’esprit » et, naturellement, ses cendres dispersées aux vents.
Il y disait ne pas vouloir de fleurs, de couronnes, de cérémonies, de discours ni de prières.
Il y disait ne pas avoir de famille et léguer tous ses biens à la ville de Cergy ou, à défaut, au département, mais il précisait que ses collections devaient être dispersées et que nulle mention ne devait être faite de la donation et du donateur.
Il y disait encore que tout ce qui avait un caractère personnel, les dossiers médicaux, ses notes et manuscrits, ses livres dès lors qu’ils étaient annotés, devaient être brûlés, et c’était là une condition de la donation.
Et il y avait ce texte égaré dans les papiers du notaire, incongru au milieu des actes notariés et des articles du code civil, énigmatique justification de cette exigence absolue d’anonymat, de secret, d’anéantissement…

« Devenir immortel et tel mes cendres dispersées aux vents, immatériel, glisser et évoluer là où souffle l’Esprit et enfin te rejoindre et suprême destinée m’unir à toi, la fille qui est aussi la mère…
« Fol espoir, angoissante incertitude ! Accepteras-tu mon projet sacrilège, cet inceste magnifique, ou alors, m’opposant un glacial refus, me laisseras-tu errer dans l’infini des espaces et des temps, puni de n’avoir pas cru en toi, de t’avoir mal comprise, mal jugée, mal aimée, de m’être fait de toi une image grossière et fausse, me laisseras-tu errer, abandonné, au seuil de l’éternité et du savoir comme Moïse devant la Terre promise ?
« Je veux, je dois savoir. Je suis las d’attendre. Je prends le risque.
« Partir, tout effacer derrière soi. Abandonner ces toiles imparfaites, images de toi mille fois contemplées, mille fois scrutées, délaisser ces statuettes grossières, formes de toi, êtres de pierre ou de terre que je pouvais tenir au creux de ma main et caresser, pour te retrouver enfin, toi, resplendissante déesse.
« Je remets ma vie entre tes mains.
« Seule ma mort tranchera les ignominieuses racines.
« Ainsi tout sera oublié et tout deviendra possible, si tu le veux.
« De moi, de mes erreurs, de mes errances, de mes espoirs, il ne restera rien. »

Obscures élucubrations d’un fou, m’étais-je dit.
Belle confession, ai-je ensuite rectifié, d’un homme qui s’était voulu athée, dont le métier était de traquer au nom de la raison le père chef de clan derrière chaque divinité, et qui, au terme de sa vie, régressa sans pudeur en une mystique recherche de la mère primitive, nourricière et féconde, jusqu’à en collectionner les représentations les plus frustres ou les plus monstrueuses.
Homme sans femmes élevé par une mère dominatrice et dévorante qui a fait de lui un être immature, ont dit en plus élaboré les experts-psychiatres de leur confrère. Et la mutilation du nez ne serait que la célébration de la castration symbolique autrefois opérée par la mère sur le fils. Ainsi Frank se serait suicidé après avoir offert à la déesse mère le sacrifice rituel de son pénis en se coupant le nez !
Hélas, cela ne cadrait ni avec l’autopsie (qui plaçait la mutilation après le décès), ni avec la matérialité des faits tels qu’ils avaient été relevés à Mirapolis. D’ailleurs, comment ce désordre psychologique n’avait-il pas été mis à jour et soigné au cours de la psychanalyse suivie par Frank avant d’exercer ?
Plus j’apprenais de choses sur la personnalité du psychiatre, plus celle-ci m’échappait. Quels rapports pouvait-il y avoir entre le délire sénile d’un vieillard essayant d’amadouer sa mère et le visiteur nocturne du parc d’attraction, entre le sauveur du bébé de Corinne L. et le lecteur de Nietzsche, ou encore entre le jardinier au goût prononcé pour les plantes exotiques et le psychiatre venant en aide aux malades atteints du SIDA ?
Naturellement, il n’était pas dans mes intentions de respecter du moins pour l’instant les dernières volontés de Frank. Je délivrais un permis d’inhumer, et non d’incinérer, pour éviter de me priver d’une éventuelle nouvelle autopsie et je différais toute procédure d’envoi en possession de la succession au profit de l’Etat et des collectivités locales.
Je n’assistai pas personnellement aux obsèques de Frank malgré l’intérêt que je portais à cette affaire. Mais j’avais bien d’autres instructions à faire progresser dont certaines, parce que des gens étaient incarcérés, réclamaient de ma part une grande diligence. Si, par son étrangeté, le dossier de Frank piquait ma curiosité et stimulait mon imagination, s’il se nimbait d’un halo culturel qui me procurait une paisible jouissance intellectuelle, il n’occupait encore qu’une faible partie de mon temps, partagé entre les affaires de viols, de drogue, de trafic de main d’œuvre, de carambouille et de fausses factures, le tout-venant du pénal.
Joël Laquert accompagna le corps de la morgue au cimetière de Cergy, au Ponceau, par la bien nommée rue du Repos. Selon le commissaire, ce fut « mortel ». Il était seul à suivre le corbillard. Pourtant, à ma demande, il avait expédié des avis de décès aux adresses de ceux en fait surtout des institutions dont nous avions relevé les noms dans les papiers de Frank. Mais plus personne ne semblait le connaître ; ses relations, très certainement des relations de travail, l’avaient oublié, ce qui après tout ne pouvait raisonnablement étonner : vous quittez votre emploi, votre statut professionnel et vous n’êtes plus rien, vous n’existez plus aux yeux de vos anciens pairs. La retraite, pour Frank, qui ne semblait pas avoir de famille, avait sûrement été synonyme de solitude, de repli sur soi, de naufrage lent dans une douce folie sénile.
4 - Enquête de personnalité
Les enquêtes que j’avais confiées sur commission rogatoire au commissaire Laquert n’avaient pas abouti. Le personnel de Mirapolis n’avait rien vu et rien ne permettait de le soupçonner. Quant aux sectes de la région, aucune ne pratiquait l’ablation rituelle du nez.
« Je n’ai peut-être pas trouvé de sectes coupeuses de nez, mais j’ai quand même glané quelques renseignements ici et là, reprit Laquert en ménageant ses effets, manifestement très fier du bouquet final qu’il allait tirer sur ses piètres résultats. C’est ainsi que j’ai découvert, dans leurs livres sacrés, que les Israélites pratiquaient la mutilation du nez à titre de châtiment. Yahvé dit : « Tu recherchais l’inconduite de ta jeunesse, du temps où, en Egypte, on saisissait ta poitrine en caressant tes seins juvéniles. Eh bien ! Oholiba c’est Jérusalem je les ai chargés les Assyriens, assimilés aux amants d’Oholiba de ton jugement, et ils te jugeront selon leur droit. Je dirigerai ma jalousie contre toi, ils te traiteront avec fureur, ils t’arracheront le nez et les oreilles (Frank a échappé à ça, plaisanta le commissaire) et ce qui restera des tiens tombera par l’épée … » Voilà ce qui est promis à ceux qui délaissent Yahvé pour se souiller au contact des idoles ! Et si le nez est si important c’est parce que, d’après la Genèse, « Dieu insuffla dans les narines de l’homme, fait de la glaise du sol, une haleine de vie et celui-ci devint un être vivant » . Et ce n’est pas tout. En Egypte on coupait le nez aux brigands avant de les déporter à Rhinocolura, devenue Al Arisch. Au Moyen Age le pape Sixte V faisait de même. En France c’était les blasphémateurs qui étaient châtiés de la sorte, et en Angleterre ceux qui tenaient des propos injurieux sur la reine Elisabeth 1 re .
Et quelles conclusions tirez-vous de toute cette érudition ?
Que Frank a été châtié, pour une raison que nous ignorons.
Frank était déjà mort quand on lui a coupé le nez.
Peut-être s’agit-il d’un châtiment symbolique, une sorte de message destiné à d’autres que Frank.
A qui ? Tout cela me paraît un peu tiré par les cheveux. Entre la signature illisible de l’assassin et le message codé adressé à un hypothétique destinataire nous ne sommes guère avancés. Sans compter que l’appendice en question a disparu, mangé, selon vos dires, par un chat.
C’est une hypothèse très vraisemblable, protesta Laquert qui expliqua, décidément en veine d’érudition : d’ailleurs l’écrivain Edmond About en a fait la trame d’un de ses récits « Le nez d’un notaire » : un notaire perd son nez au cours d’un duel ; on tente de le lui recoudre mais un chat vous voyez que d’autres que moi y ont songé ! le dérobe et le mange. Alors on lui recoud le tarin qu’un ivrogne a bien voulu lui vendre. Malheureusement à chaque fois que l’ivrogne s’enivre, le nez du notaire gonfle et rougit… »
A défaut de pouvoir éclaircir le mystère du nez coupé, je mis mes espoirs dans l’enquête de personnalité ; essayer de comprendre le caractère fuyant et volontiers provocateur de Frank, débroussailler le maquis des informations et des anecdotes contradictoires glanées ici et là me parurent vite les seuls moyens de faire avancer l’instruction. Et puis j’espérais bien apprendre la suite de l’histoire de Corinne L. et de son bébé.
Au début, mes recherches se révélèrent décevantes : les fiches de renseignements expédiées aux services de police et de gendarmerie, ainsi qu’à la mairie, me revinrent sans apporter la moindre information nouvelle. Je m’étonnais seulement de ne pas y trouver mention de l’enquête faite par les renseignements généraux, enquête évoquée par le président du tribunal de grande instance et dont j’avais une trace dans mon dossier. Même si cette enquête n’avait rien donné, elle aurait dû figurer sur la fiche de renseignements. Je décidais cependant d’attendre d’en savoir plus pour demander des éclaircissements et en cela je fus bien avisé.
Quant au casier judiciaire de Frank, il était vierge.
Par contre les auditions de témoins auxquelles je procédais moi-même ou que je confiais à la police furent beaucoup plus fécondes.
Ce n’est pas sans arrière-pensées que je me réservais l’audition des témoins qui avaient travaillé à l’institut médico-éducatif en même temps que Frank, quinze ou trente ans plus tôt. La plupart avaient été éducateurs ou enseignants. Je pus entendre également le docteur Christine G., autrefois pédiatre de l’IME. Malheureusement il me fut impossible de retrouver les directeurs qui s’étaient succédé à cette époque. Plus âgés, ils avaient pris leur retraite depuis longtemps et on avait perdu leurs traces… Je convoquais également l’ancienne assistante sociale, Monique D., qui produisit des certificats médicaux et ne vint pas. Plusieurs autres tentatives que je fis pour l’entendre s’avérèrent tout aussi infructueuses, le témoin usant de procédés que je jugeais dilatoires. Cependant je ne cherchai pas à la contraindre, car ce qu’elle aurait pu me dire et qu’elle voulait taire même si cela m’intéressait, n’avait sûrement pas de rapport avec la mort du psychiatre. Et je ne voulais pas risquer le vice de procédure en la contraignant à s’expliquer sur des faits non concernés par l’instruction.
Tous, éducateurs, instituteurs, moniteurs de technologie, personnels soignants, avec un désenchantement à la mesure de leur passion d’alors, volubiles, intarissables, avides de reconnaissance, m’ont parlé de leur métier, m’ont raconté leur vie, m’ont raconté l’IME et, au détour d’une phrase, ont parfois laissé échapper une pique contre Frank, une remarque amère sur la difficile coopération avec le psychiatre, mais rien qui me permit de déceler une inimitié telle qu’elle eût pu constituer une piste sérieuse pour expliquer le meurtre.
Leurs récits m’avaient bouleversé. Gravés dans ma mémoire, ils m’ont permis de planter le décor, de saisir le quotidien de l’IME, de comprendre ce milieu rejeté et oublié, où se mêlent diminution physique et mentale, amour et dévouement, inconscience et revanche ; c’est ainsi que je pus, en imagination, reconstituer l’itinéraire de Corinne et aussi découvrir une autre facette de la personnalité de Frank.
Les enfants et adolescents étaient répartis en groupes, en fonction de leur âge et du degré de leur handicap.
Il y avait les « petits moyens » et les « grands moyens » à la débilité légère ; leurs principaux handicaps étaient l’instabilité, l’impossibilité de suivre une scolarité normale, des relations affectives difficiles avec leurs parents, voire inexistantes, faute de parents. Le plus souvent, à l’origine, le handicap était social, milieux défavorisés, couples désunis, un seul parent, instable… Mais à cette infortune de la naissance s’ajoutait bien vite, presque inéluctablement, l’adversité d’un sort acharné à casser l’enfant, à détruire ses derniers ressorts affectifs et mentaux. Malheurs et malchances s’accumulaient, se stratifiaient peu à peu, figeaient, bétonnaient l’esprit à un degré d’évolution variable selon les enfants, mais toujours primitif.
Et les éducateurs, et les instituteurs s’évertuaient inlassablement à percer cette désastreuse carapace, à la recherche du ressort encore intact qui permettrait à l’enfant de progresser. Oh, certes pas beaucoup ! Mais quelle victoire quand l’enfant de quinze ans, souriant, heureux de satisfaire son maître, au terme de son séjour à l’institut médico-pédagogique, commence à lire quelques mots, à compter ses crayons ou ses doigts, reconnaît certaines formes et certaines couleurs, apprend suffisamment à maîtriser son geste pour tracer une ligne ou un cercle… Quelle récompense ! Que d’amour dans cette relation si difficile, si fragile !
Plus tard ces adolescents, un peu débrouillés, passent à l’IMPro. Ils y apprennent les rudiments d’un métier, un peu de menuiserie, de maçonnerie, de jardinage, de cuisine ou de tissage. Ils y confectionnent quelques objets, des boîtes, des petites étagères, ils scient sans se couper les doigts, ils clouent sans se taper sur la main, confectionnent des repas sans s’ébouillanter et acquièrent une petite habileté qui peut-être leur permettra de travailler en centre d’aide par le travail ou en atelier protégé, d’être un peu autonomes.
Et puis il y avait les handicapés lourds, les insuffisants moteurs cérébraux, les « petits profonds » et les « grands profonds », souvent en chariot, ou grabataires ; tous génèrent un profond malaise chez le profane qui craint d’être contaminé, d’être souillé de leur anormalité, comme si l’anoxie, la souffrance du cerveau et de l’âme étaient des virus particulièrement contagieux.
On comprend mieux alors l’angoisse des éducateurs qui, chaque jour de la semaine, doivent occuper les enfants, les amadouer, les apprivoiser, leur donner un peu de tendresse, les consoler, veiller à ce qu’ils ne se blessent pas, qu’ils ne se noient pas dans leurs glaires, essuyer leur morve, changer les couches de colosses de 15 ans, étouffer leurs cris, calmer leur désespérance, remplir leur néant, et surtout protéger la société, décharger les familles, soustraire à la vue de tous ces ratés de l’existence, ces mal aimés de naissance, ces expulsés de la vie au moment même où on leur coupe le cordon ombilical.
Souvent ils doutent, ils s’interrogent, quelquefois ils craquent : l’enfant victime, prisonnier de son matelas devient un légume, et ils se mettent à le haïr ; les parents qui culpabilisent et qui, cela va parfois de pair, font preuve d’une intransigeance extrême quant aux soins à prodiguer à leur progéniture inachevée les exaspèrent, et ils les rembarrent vertement. Et puis un jour ils se sentent inutiles, ils découvrent que leurs victoires sont dérisoires, fragiles ou éphémères, que les familles, la société ne tiennent pas tellement à réinsérer ceux à qui ils se sont consacrés avec tant d’abnégation.
D’où l’importance du psychiatre dans l’IME, de ce médecin vers lequel chacun, finalement, se tourne.
Mais Frank refusait ce rôle, les renvoyait systématiquement à la morve et aux couches des gosses. Bien plus, il les culpabilisait en les accusant, en raison de leur « immaturité » psychologique, de faire échec aux traitements qu’il préconisait.
« Ce sont tes propres angoisses, tes propres difficultés que tu projettes sur les enfants. Leur handicap n’a rien à voir avec ce que tu ressens. Résous tes problèmes personnels et tu verras les enfants d’un autre œil. Leur misère, leur handicap ne t’interpelleront plus comme aujourd’hui. Tu pourras analyser sereinement la situation et améliorer ta relation avec eux. Ces enfants ne sont que les révélateurs… »
Frank avait ainsi réussi à se faire haïr d’eux. Aussi, la douleur ravivée presque comme aux premiers jours, ils ne tarissaient pas en anecdotes pour fustiger l’attitude du psychiatre qui oubliait les réunions de synthèse, ou s’y endormait, refusait de venir sur les groupes, recevait avec réticences les parents que d’ailleurs il vitupérait. A tel point qu’on finissait par se demander s’il était vraiment à sa place dans une institution pour enfants handicapés.
Ses compétences professionnelles, son dévouement pour les malades n’étaient pas en cause : je n’entendis que du bien de lui de la bouche de ses collègues du CNRS ou de l’Institut Pasteur.
« Frank faisait un blocage devant les enfants, me dit un jour Rony, une ancienne éducatrice, forte et solide, qui avait fait presque toute sa carrière avec les grands profonds. Il avait coutume de dire que de toute façon il était complètement impuissant, que pour eux il n’y avait plus rien à faire, si ce n’était les garder et soulager leurs maux. « Mais ça, c’est le travail des éducateurs, des kinés, du pédiatre, pas le mien ». Et il refusait ou y accédait avec réticence de faire une piqûre ou même de soigner un bobo. Le simple contact des enfants semblait le révulser. Cela confinait étrangement à la phobie. »
Au cours de mes longs entretiens avec le personnel de l’IME et aussi par l’intermédiaire de Laquert j’avais essayé de glaner quelques renseignements sur la vie privée de Frank, mais sans résultat. Il ne s’était jamais marié et on ne lui connaissait aucune liaison.
Ou Frank menait une vie monacale, terriblement banale et solitaire, entièrement consacrée à son métier, ou alors cette vie recélait un mystère dont les seuls indices étaient sa mort et sa mutilation. Naturellement je penchais pour la seconde hypothèse, par profession mais aussi à cause de l’énigmatique cas Corinne L .
5 - Naissances
Si l’instruction du dossier Frank ne progressait pas, les auditions des anciens employés de l’IME me permirent néanmoins de satisfaire en grande partie ma curiosité à propos du cas Corinne L. ; et puis, à quelques temps de là, alors même que je croyais avoir épuisé l’intérêt ému que j’éprouvais pour la jeune handicapée et son bébé, un « fait nouveau » réveilla cet intérêt en dévoilant un lien ténu entre l’affaire Frank et l’histoire de Corinne L.
Voici ce que j’appris.
Tout avait commencé à la fin de l’hiver 1969, le 10 mars, le jour de la grande manifestation des agriculteurs dans les vergers qui séparaient la mission d’aménagement de la ville nouvelle du chantier de la préfecture en cours d’achèvement. Cergy, le village, qui n’était encore Pontoise-Cergy* {1} que sur le papier, venait de vivre plus de trois ans d’agitation, de révolte et de négociations en réaction aux expropriations et aussi pour protester contre la fatalité du schéma d’urbanisme qui perturbait tant d’existences. On s’acheminait lentement vers un accord avec les cultivateurs, mais la question des indemnités traînait. C’est pourquoi ils étaient près d’un millier, arrivés à travers champs sur leurs tracteurs pour éviter les barrages des gendarmes sur les routes, à battre la semelle dans l’herbe et la terre des chantiers, casquette ou béret vissés sur la tête, à écouter les responsables syndicaux et à attendre le retour de la délégation partie négocier avec l’administration.
Et partout, pour protéger des manifestants la préfecture et la mission d’aménagement, les CRS et les gendarmes avaient pris position tantôt à pied pour former de longs cordons, tantôt dans leurs cars, en renfort. La tension était grande.
Des hélicoptères tournoyaient dans le ciel gris et bas. Une légère brume enveloppait tout, étouffait le grondement des centaines de conversations particulières qui en paraissaient d’autant plus menaçantes.
Et à quelques dizaines de mètres, perdue, effrayée jusqu’à l’hébétude, une jeune handicapée mentale fuyait, contournait ou peut-être même traversait le grand rassemblement indifférent, et s’enfonçait dans des carrières et des souterrains oubliés.
Les récits qu’on me fit de la fugue de Corinne me remirent en mémoire le dossier constitué par Frank sur l’histoire de Cergy. J’y avais notamment trouvé l’ébauche d’une brochure à la manière des sociétés archéologiques et historiques locales, où aurait dû figurer un chapitre intitulé « Souterrains, caves, cavernes et autres lieux enfouis et mal connus » . Hélas ce chapitre n’avait pas été rédigé. Quelques articles rassemblés par le psychiatre évoquaient cependant l’existence de souterrains reliant entre elles les nombreuses caves, souvent voûtées, qui témoignaient du passé viticole du village ; on y mentionnait également des cavités inexplorées, une chapelle ou une crypte enfouie… A vrai dire je n’avais guère porté attention à ces articles qui se fondaient sur des rumeurs et ne donnaient aucune indication sur l’emplacement exact de ces lieux mystérieux. Seule l’existence de carrières, creusées pour en extraire des pierres puis utilisées comme champignonnières, ne souffrait aucun doute : bien que fermées pour des raisons de sécurité on en connaissait parfaitement les entrées.
Corinne L. avait accouché d’une petite fille quelques mois plus tôt, qu’elle avait prénommée Fleur, peut-être en souvenir de son ami jardinier, l’un des pères possibles, transféré peu de temps avant la naissance dans une autre institution. Fleur était, d’après le pédiatre qui l’avait examinée à la naissance, un très beau bébé, goulu et vif, sans problème. L’accouchement, qui n’avait pas été vraiment préparé, s’était cependant bien passé, le nouveau-né avait crié immédiatement et les tests donnèrent les meilleurs résultats.
Tout l’IME s’était mobilisé autour de Fleur de telle sorte qu’on puisse la sortir régulièrement et sans danger de la pouponnière de l’hôpital. C’est que Corinne, ravie de posséder une nouvelle poupée, mieux qu’un poupon de celluloïd, se comportait comme tous les enfants avec leurs jouets : elle l’abandonnait quand elle en avait assez. D’autant qu’on ne faisait pas taire Fleur en coinçant un ressort ou en retirant la pile. Néanmoins la vigilance des éducateurs et l’instinct maternel firent que tout se passa bien. S’il y eut quelques incidents (sur leur nature les témoins restèrent évasifs ce qui, si longtemps après, est bien compréhensible), ils furent sans gravité et le nourrisson n’en souffrit pas.
Un jour cependant, ce 10 mars, Corinne s’enfuit avec le bébé. Le personnel ne s’en aperçut que plusieurs heures après ; c’est que ce lundi-là la plupart des témoins évoquèrent la scène tout l’institut médico-éducatif était en émoi. On avait trouvé au petit matin les poubelles, pleines à ras-bord, dans le local syndical. Et chacun de commenter l’incident. Mécontentement des représentants du personnel, conciliabules, concertation, remarques rigolardes de ceux qui ne se voulaient pas concernés, tout cela fit que les enfants furent laissés à eux-mêmes. La direction reçut les délégués pour leur expliquer qu’elle avait agi ainsi par mauvaise humeur, parce que le comité d’entreprise, qui avait organisé une fête le samedi soir, n’avait pas remis le réfectoire en ordre pour le lundi matin.
Et les délégués de se justifier en faisant observer qu’ils consacraient déjà beaucoup de temps à l’institut, en dehors de leurs heures de service, que leurs fêtes contribuaient à améliorer les relations entre les gens et à souder les équipes, qu’ils pouvaient bien se reposer le dimanche alors qu’ils avaient travaillé tout le samedi pour préparer la fête et enfin que le nettoyage et la remise en ordre du réfectoire auraient parfaitement pu attendre ce lundi matin.
Tous campèrent sur leurs positions et personne n’accepta de sortir les poubelles si bien qu’on en vint à rédiger des projets de lettre à l’inspecteur du travail et à la DDASS. Cela prit toute la matinée et une partie de l’après-midi.
L’annonce de la disparition de Corinne et de son bébé fit l’effet d’un coup de tonnerre ; elle les ramena tous à la réalité et à la raison. Chacun put mesurer avec effroi sa part de responsabilité.
On fouilla vainement l’IME, bâtiments, serres et jardins, avant que la directrice ne se résolve à prévenir le commissariat de police de Pontoise, où il lui fut répondu qu’on prenait note de son appel, mais qu’en raison des événements sur le plateau de la préfecture on ne pouvait pour l’instant l’aider dans ses recherches, faute d’effectifs. La directrice, dans l’ignorance de ce qui se passait à quelques kilomètres de l’institut, en fut toute abattue, mais très vite ce nouveau désagrément réveilla sa force de caractère ; elle argumenta, implora, menaça, tempêta de telle façon que le policier de garde au téléphone décida de transmettre l’appel à ses chefs. Même refus d’agir dans l’immédiat, mêmes échanges d’arguments et de mots aigres, mêmes menaces à la limite de la vulgarité, si bien qu’un sous-officier de gendarmerie fut dépêché à l’IME pour voir ce qui pouvait être envisagé. Comme il n’était pas possible d’organiser un gigantesque ratissage de la région faute d’effectifs CRS et gendarmes quadrillaient les terrains de la préfecture, les pompiers étaient en état d’alerte et l’armée consignée dans ses casernes du plateau Saint-Martin, quant aux éventuels volontaires civils ils étaient occupés ailleurs , et qu’il était préférable d’éviter tout incident avec les populations agricoles assez peu enclines à supporter, ces temps-ci, la vue d’uniformes, surtout répartis sur tout l’horizon, on se contenta d’interroger par téléphone ou par radio les moyens radios ne manquaient pas ce jour-là les postes de police de la région et les compagnies stationnées aux abords de la préfecture. Des adolescentes, il y en avait partout qui accompagnaient leurs parents ou qui badaient autour des unités, seules ou en bandes, provocantes ou provocatrices, prenant le parti des villageois contre les « voleurs de terre ». Cela ne facilitait guère les recherches.
Finalement, des éducateurs, qui s’étaient rendus sur le plateau autant par curiosité que pour rechercher Corinne, finirent par recueillir des témoignages suffisants pour circonscrire les recherches aux environs du village de Cergy. Corinne avait été aperçue non loin de la croix des Maheux, cette colonne de pierres qui disparaîtrait mystérieusement en 1974 lors de la construction du centre commercial.
Corinne fut retrouvée, tard dans la nuit, perdue au fin fond d’une carrière ou d’un souterrain, on ne put me le préciser, épuisée et couverte de sang. Le bébé était mort.
Je m’aperçus cependant quelques temps plus tard que la réalité différait légèrement des récits qui m’avaient été faits. Corinne avait certes été retrouvée, mais sans son bébé. Les recherches avaient vainement été poursuivies jusqu’à ce qu’il fût évident que Fleur ne pouvait plus être en vie. C’est du moins ainsi que je reconstituais le drame après avoir consulté les mains-courantes de la police et de la gendarmerie ainsi que les registres d’état civil : le décès du bébé avait été constaté par jugement ; le corps n’avait donc jamais été retrouvé.
A mes questions pressantes, les anciens employés de l’IME répondirent que Corinne n’avait pas paru particulièrement affligée : elle avait reporté son affection débordante mais intermittente sur une poupée de chiffons toujours sale qu’elle revêtait de la layette du bébé. Et que Frank n’avait pas fait de triomphalisme ; il aurait même été très affecté par la mort du bébé. Il y eut une enquête administrative et la directrice fut sanctionnée. L’IME, un temps, fut même menacé de fermeture.
Je n’en appris guère plus sur les raisons de la fuite de la jeune handicapée.
Corinne resta à l’IME.
Le placement des handicapés adultes a toujours constitué un grave problème, tant pour les responsables de l’action sanitaire et sociale que pour les parents. Si les structures d’accueil pour les jeunes handicapés sont en nombre relativement satisfaisant, la situation est très différente pour les adultes, et la recherche d’une place devient vite une véritable course d’obstacles, dès lors que l’adulte handicapé ne dispose pas d’un minimum d’autonomie. A une certaine époque, devant la pénurie de maisons d’accueil, on avait imaginé de prolonger le séjour des jeunes adultes, au-delà de 18 ou 20 ans dans les instituts pour enfants. Ces instituts ne furent alors plus en mesure d’accueillir de nouveaux enfants, et leur fonctionnement en fut grandement désorganisé car l’encadrement et les besoins des adultes ne sont pas ceux des enfants ; finalement on ne fit que reculer les échéances sans rien résoudre.
Corinne bénéficia de cette politique de dérogation à la limite d’âge. Elle resta à l’IMPro quelques années supplémentaires. Puis je perdis sa trace.
Là aurait pu s’arrêter l’histoire de Corinne L. Mais le hasard, relayant une curiosité impuissante, me permit de renouer le fil, plusieurs mois après la fin de mes auditions de témoins.
Je reçus une lettre adressée au docteur Frank par le directeur d’un foyer pour handicapés adultes situé dans les environs de Vic-le-Comte, dans le Massif central ; il lui faisait part d’une aggravation de l’état de Corinne L., de plus en plus agitée et fugueuse. Il y sollicitait quelques conseils et suggérait même que le psychiatre se rende auprès d’elle (Corinne, d’après mes calculs, devait avoir un peu plus de 50 ans). C’est ainsi, en prenant contact avec lui, que j’appris que Frank, de loin et très épisodiquement, s’était toujours occupé de Corinne. C’est lui qui l’avait retirée de l’hôpital de semaine (elle s’y éteignait doucement) où elle avait échoué après avoir erré d’institutions variées en petits emplois précaires, pour la placer dans cette maison de la région de Clermont-Ferrand. C’est Frank encore qui offrait quelques menus cadeaux et qui remplaçait la poupée de chiffons quand elle tombait en loques (nous avions d’ailleurs trouvé quelques-unes de ces poupées dans la maison de Cergy).
J’appris également quelque chose qui commença par m’étonner puis, après que j’eus bien retourné l’information dans tous les sens, modifia ma façon de voir le crime et de concevoir mon instruction : Corinne L. avait, depuis la mort du psychiatre, reçu une visite, la seule qu’elle ait jamais reçue en dehors de celles de Frank. Sur l’identité du visiteur, le directeur ne put rien me dire, sinon qu’il était relativement jeune. Comme j’insistais il promit de se renseigner et finit par admettre, mais avec beaucoup de réticences sans doute craignait-il un quelconque blâme de la part de sa hiérarchie , que l’agitation de Corinne datait de cette visite.
Le directeur me rappela quelques jours plus tard pour me dire que l’homme, de passage dans la région, avait dit venir visiter Corinne L. à la demande de Frank, celui-ci n’ayant pas le temps de s’y rendre. L’explication était plausible, et elle arrangeait bien le fonctionnaire qui répondait ainsi par avance à une éventuelle accusation de négligence.
6 - Un jeune homme très séduisant
Je ne me rappelle plus quand exactement, du moins était-ce quelques mois après que l’instruction sur la mort de Frank me fut confiée, Joyce nous présenta Antoine Brunat, jeune polytechnicien qui travaillait dans une société d’informatique installée à Cergy où il exerçait d’importantes fonctions.
Joyce parla tout de suite mariage, cérémonie et formalités.
Bernadette et moi étions quelque peu déconcertés. La décision soudaine de notre fille et le ton cérémonieux employé pour nous dévoiler ses projets nous parurent en complet décalage avec son caractère aventureux, anticonformiste et volontiers provocateur. Joyce était plutôt du genre à collectionner les aventures ; très peu de temps avant sa rencontre avec Antoine, elle avait même déménagé chez un photographe en vogue dont je ne me rappelle d’ailleurs plus le nom. Et je passe sur son bref séjour dans une secte dont les préceptes sensés conduire le nouvel adepte vers l’extase suprême s’inspiraient très largement du Kâmasûtra.
Cependant, passée notre première surprise teintée de suspicion, nous dûmes très vite nous avouer séduits, le terme me paraît même un peu faible, plutôt ensorcelés, comme sans doute l’était Joyce, par ce jeune et bel homme dont nous ne savions pourtant rien. C’était un garçon fascinant, non seulement parce qu’il était brillant, sorti très jeune major de sa promotion, mais aussi parce que tout son être dégageait comme une aura de supériorité bienveillante, de plénitude tranquille qui faisait qu’on se sentait bien auprès de lui. Il avait réponse à tout, connaissait tout, développait des raisonnements qui enchantaient l’esprit par leur simplicité, leur rigueur et leur nouveauté. Toutefois cette supériorité, si évidente qu’elle aurait pu, même en l’absence de toute morgue, nous indisposer, était pondérée par une imperceptible fragilité qui forçait la sympathie.
Ils formaient un beau couple.
Nous avions même fini par nous laisser convaincre de la véracité des circonstances de la rencontre des jeunes amoureux, récits maintes fois réitérés par Joyce, agacée par notre vague incrédulité. « Papa, avait dit Joyce, tu vas être content ! C’est le droit qui nous a rapprochés. Comment cela ? Grâce au Minitel. Le Minitel rose ? Pas du tout, Papa. Je cherchais sur le Minitel des références d’arrêts pour rédiger une note juridique sur je ne sais plus quel sujet et à ma grande stupéfaction l’écran m’a affiché les arrêts, mais en plus il me proposait le plan de ma note. Je n’y comprenais rien. C’était comme si le sujet avait été deviné à travers mes questions et les quelques mots-clés que j’avais rentrés pour sélectionner la jurisprudence ! Etonnant, en effet. Et Antoine, que vient-il faire dans tout cela ? Et bien, c’est Antoine qui, alors qu’il travaillait sur la même base de données juridiques, avait vu mes questions et en avait déduit le sujet de la note. C’est ainsi que nous avons fait connaissance, en échangeant des références et des raisonnements juridiques par Minitel interposé. Extraordinaire ! avais-je fait, sans croire un mot de ce récit si romantique. »
Si Joyce semblait vouloir précipiter les choses, nous entendions cependant nous comporter en parents bienveillants mais soucieux de l’avenir de leur fille et donc curieux de connaître le parti qui se présentait à notre porte ; aussi, à quelques temps de là, entre hommes, seuls au salon, un verre d’Armagnac à la main, je conduisis ce que dans toute « bonne famille » surtout si la fiancée a des frères et sœurs un peu taquins, ce qui n’était, hélas, pas le cas de Joyce on nomme « l’examen de passage ». J’y voyais un rituel susceptible de créer une complicité entre futurs beau-père et gendre, une sorte de cérémonie d’accueil : « Asseyez-vous, Antoine, je voudrais vous poser deux ou trois questions. »
Et après avoir échangé quelques propos anodins sur la chance que nous avions, moi d’avoir Joyce comme fille, lui de l’avoir comme compagne, je donnais libre cours à ma curiosité : « Vous ne parlez jamais de votre famille, Antoine. Vous apparaissez dans notre maison tout auréolé de mystère ; même Joyce reconnaît qu’elle sait très peu de choses de vous.
Sans doute avons-nous encore beaucoup de choses à nous dire… Mais rassurez-vous, j’ai une mère, un beau-père, un frère et une sœur. Mes grands-parents maternels étaient des gens honorables et connus. Mon grand-père était chirurgien, Jean-Paul Brunat ; il était même assez célèbre.
Brunat ? Comme vous ? Pardonnez-moi, mais vous ne nous avez jamais parlé de votre père ?
Il hésite un long moment, me regarde sans me voir, immobile, puis, d’une voix douce, il admet : « C’est vrai, je n’ai pas de père, mais…
Excusez-moi, je ne voulais pas vous gêner… Vous n’y êtes pour rien… Je veux dire, ce sont des choses…
Non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez…
Expliquez-vous, dis-je sans réfléchir.
Il s’agit là de la vie privée de ma mère, de sa vie la plus intime, répondit-il en changeant soudain de ton. Les réponses ne m’appartiennent pas, d’ailleurs je ne les ai pas toutes. »
Je me sentis ridicule. Pourtant, je repris tout aussi maladroitement : « Vous êtes un étrange garçon, Antoine ; intelligent, très intelligent, respectueux des règles sociales, conservateur comme on ne l’est plus, religieux, presque mystique…
Tout cela devrait vous apparaître comme des garanties.
… Secret, mystérieux. Nous avons le sentiment, Bernadette et moi, que vous avez envoûté Joyce ; elle n’est plus la même…
L’amour peut-être, dit-il finement, m’offrant ainsi l’occasion de sortir de mon faux pas.
Excusez ma maladresse. Cette situation est nouvelle pour moi. L’un et l’autre voulons le bonheur de Joyce. Soyez le bienvenu dans notre famille Antoine. J’aurais plaisir à vous voir passer l’anneau à son doigt.
Soyez sûr, Monsieur, que je ferai de mon mieux pour assurer le bonheur de notre foyer et offrir toute la quiétude possible aux grands parents que vous serez certainement un jour.
Ne m’appelez plus Monsieur, appelez-moi François. Vos parents accepteraient-ils une invitation à déjeuner ou à dîner avec votre frère et votre sœur ?
Ils en seraient très heureux.
Nous verrons dans un instant à proposer une date avec mon épouse. »
La conversation se poursuivit, plus détendue, l’esprit en paix et le cœur réchauffé par une resucée de mon alcool de poire favori. Après avoir porté sur l’histoire de Cergy, qu’Antoine connaissait bien, elle revint sur sa famille dont il me parla cette fois avec plaisir, chaleur et tendresse.
J’appris ainsi que sa mère, Anne Hornis-Brunat, avait, comme son propre père Jean-Paul Brunat, fait des études de médecine ; après son doctorat, elle s’était spécialisée en biologie et avait passé les certificats qui lui permirent d’être intégrée à une célèbre équipe de recherche en génie génétique ; tous lui prédisaient un brillant avenir. Elle avait pourtant renoncé à cette carrière pour épouser Gérard Hornis, pharmacien. Ensemble ils avaient créé un laboratoire médical à Cergy.
Antoine pensait que sa mère regrettait sa carrière de chercheur, mais dit ne pas connaître les raisons qui l’avaient poussée à y renoncer.
Je respectai son silence et crus préférable de rejoindre Bernadette et Joyce, qui s’impatientaient.
« A-t-il passé son examen avec succès ? demanda Joyce.
Brillamment ! »
7 - L’enterrement d’un inconnu célèbre
Au cimetière de Cergy.
L’homme qu’on portait en terre était Pierre Desnoix, le président-directeur-général de la société d’informatique où travaillait Antoine. Et il venait de se suicider.
Je connaissais à peine Pierre Desnoix, un homme sombre, soucieux, d’environ soixante-cinq ans mais paraissant d’avantage, prématurément vieilli, que l’on pouvait difficilement qualifier de sympathique mais qui, assurément, était bienveillant. Nous l’avions invité au mariage de Joyce et d’Antoine et il s’était « fendu » d’une somptueuse participation à la liste de mariage, ce qui avait fait dire à Joyce, en plaisanterie, qu’il faudrait l’inviter souvent. Les quelques mots que nous avions échangés au cours de la réception, dans les allées ombragées du Moulin de la Renardière, avaient surtout concerné Antoine ; Desnoix ne tarissait pas d’éloges sur son jeune collaborateur et lui prédisait un brillant avenir.
Et de fait Antoine lui succédait aujourd’hui à la tête de la société Data Dine.
J’assistais aux obsèques à titre privé. Là, j’eus la surprise d’y voir le commissaire Laquert et plusieurs personnalités locales au milieu de nombreux visages inconnus. Autre sujet d’étonnement, la présence de Mme Hornis-Brunat, la mère d’Antoine, parmi les proches du défunt.
Le commissaire Laquert étancha ma soif d’informations tout au long de la cérémonie. Il m’expliqua d’abord les raisons de la fulgurante ascension d’Antoine ; celui-ci disposait de la majorité du capital social : légataire universel de Desnoix, il recevait les parts de celui-ci alors même que sa mère, Anne Hornis-Brunat, détenait déjà une grosse participation. Cette participation expliquait d’ailleurs, plus que les brillantes études du jeune homme, le poste élevé qu’Antoine avait occupé dès son entrée dans la société.
Lors du mariage, j’ignorais évidemment tout des liens financiers et juridiques qui unissaient Anne Brunat et Pierre Desnoix ; d’ailleurs ni Bernadette ni moi n’avions soupçonné, ce jour-là, que la mère d’Antoine et le PDG se connaissaient. Et maintenant je me sentais ridicule et vexé de ne pas en avoir su davantage sur mon gendre…
Puis j’interrogeais Laquert sur le défunt : « Qui est réellement ce Pierre Desnoix pour déplacer tant de personnalités alors qu’il est inconnu du simple citoyen ? Lui n’est pas connu car c’est un homme qui est toujours resté discret, mais sa société est présente partout où se pose un problème informatique un peu pointu, quel qu’en soit la nature. Ses équipes d’ingénieurs interviennent constamment, que ce soit pour résoudre les difficultés de gestion des collectivités locales ou pour conseiller les entreprises, voire même développer leurs programmes de recherche ou leurs programmes industriels. Sa société est si importante ?

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents