La duchesse d Anglase
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La duchesse d'Anglase , livre ebook

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Description

En 1524, presque dix ans après la montée sur le trône de François Ier, Léanna d'Anglase et Joachim de Montmartre vivent une passion sans commune mesure. Ils ne s’attendent certes pas à ce que le père de la jeune femme considère comme une mésalliance leur éventuelle union et qu’il mette un terme abrupt à leur projet.
Cinq cents ans plus tard, la destinée de la jeune Lisa Lépine paraît étrangement liée à celle des malheureux amants, sans qu'elle puisse se l'expliquer. Le jour où, à la suite d'un songe mystérieusement précis, elle décide de se rendre dans le Val de Loire, au château où s’est scellé leur destin, sa vie prend un nouveau tournant. En essayant de comprendre les visions qui l'assaillent, elle découvrira qu'un mystère entoure la descendance des Anglase.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 septembre 2014
Nombre de lectures 16
EAN13 9782894359273
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Conception de la couverture et infographie : Marie-Ève Boisvert, Éditions Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-927-3 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-744-6 (version imprimée)

© Copyright 2014

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
À Julia et Jérôme. À mes parents. Merci à Aurélie, Marlène, Claudine, Eric et sa famille, Michel Quintin et Clément.
PROLOGUE
Le soleil levant éteint les autres étoiles. Lucrèce 1
Le 1 er janvier de l’an de grâce 1515 montait sur le trône de France un grand jeune homme de vingt ans à la beauté incontestable, lettré et athlétique. Il faisait l’admiration de tous.
François, le premier du nom, n’était pas né fils de roi. À sa naissance, il n’était que le fils de Charles d’Angoulême et de Louise de Savoie. Le roi de France, Charles VIII, était marié à Anne de Bretagne. Mais aucun des enfants du couple royal n’avait survécu quand, en 1498, Charles VIII trépassa des suites d’un stupide accident. Ce fut son oncle de trente-deux ans, Louis XII, qui prit sa place sur le trône. Le jeune François, comte d’Angoulême à la mort de son père, était le cousin de Louis XII. Il était devenu l’héritier direct en l’absence de Dauphin.
Cependant, le nouveau roi épousa Anne de Bretagne, la veuve de Charles VIII, avec la ferme intention d’engendrer bientôt un héritier. Mais ils n’eurent que des fils mort-nés ainsi que deux filles, Claude et Renée de France, écartées du trône par la loi salique. Après de longues années et contre la volonté d’Anne de Bretagne, qui espérait toujours un fils, Louis XII, plus réaliste, promut le jeune François duc de Valois et le fit venir à Amboise pour le préparer à son futur règne. Il annula le projet de mariage de sa fille Claude avec Charles de Habsbourg pour l’unir à François. Il choisit un gouverneur pour former le jeune homme en vue de ses futures fonctions en la personne de Pierre de Rohan, seigneur de Gié, remplacé plus tard par Artus de Boisy. De nobles enfants de l’âge du jeune François s’installèrent à Amboise pour lui servir de compagnons de jeu. Ainsi Robert de Fleuranges, Philippe Chabot de Brion, Anne de Montmorency et Gouffier de Bonnivet, le jeune frère d’Artus de Boisy, connurent François dès leur plus jeune âge ; ils devaient à jamais rester ses amis.
En 1512, Louis XII nomma François lieutenant général de l’armée chargée d’arrêter les troupes espagnoles en Guyenne, ce qui ne donna pas lieu à une grande victoire. En dehors de cette expérience, le jeune comte d’Angoulême et duc de Valois connaissait peu de chose lorsqu’il accéda au pouvoir, en 1515. Mais il était entouré de sa mère, de sa sœur, de ses amis d’enfance et d’excellents serviteurs tels que messieurs Duprat et Robertet, qui avaient servi Louis XII.
Lors de son couronnement, Louis XII avait pris le titre de duc de Milan et François I er avait grandi avec l’idée que, en tant que successeur au trône de France, il possédait de véritables droits sur ce duché au nom de l’héritage Visconti des Orléans. Ainsi, Louis XII lui avait-il inculqué un rêve de conquête qui ne le quitterait jamais. François admirait la péninsule, ses richesses, ses artistes et ses savants. Il comptait tirer profit de la profonde division de ses cinq principaux États, soit l’État pontifical, l’État florentin, le royaume de Naples, la république de Venise et l’État lombard, qui se disputaient l’hégémonie. Car la prise de possession de Milan n’était pas le seul rêve du jeune roi. Au XIII e siècle, le pape Urbain VI avait choisi le frère de saint Louis, Charles d’Anjou, pour régner sur Naples. Pourtant, en 1442, les Français en avaient été chassés par les Aragonais. François I er comptait également récupérer ce royaume.

Aidé par ses proches, François I er établit sa légitimité dès le début de son règne. Par ses pérégrinations à travers toute la France, il assit son autorité, rendit la justice et s’imposa à ses sujets. Il s’assura le respect des grands du royaume, notamment en rétablissant deux charges, la connétablie qu’il attribua à son cousin Charles, le duc de Bourbon, et la chancellerie qu’il confia à Antoine Duprat.
La puissance de son royaume était inégalable. En raison de la souveraineté de leur roi, les Français ne craignaient plus de voyager à l’étranger. Le commerce apportait de nouvelles richesses qui s’ajoutaient à celles que l’agriculture et l’industrie, développées grâce à la reprise démographique, procuraient au pays. Aucune des deux autres grandes puissances, l’Angleterre et le Saint Empire romain germanique, n’égalait la France. Henri VIII manquait continuellement d’argent et l’Empereur régnait sur des milliers de principautés autonomes en constante rébellion. Mais cette hégémonie ne suffisait point au souverain français. Il rêvait d’un fait d’armes mémorable, possible grâce à la supériorité de son armée et à la puissance de son artillerie. Ainsi, dès la première année de son règne, il partit à la conquête de Milan, qu’il annexa sans difficulté. Contraint de s’absenter de son royaume, il en confia la régence à sa mère, Louise de Savoie, qui jouera toujours un rôle de première importance. La très célèbre victoire de Marignan rendit à François I er , en sus du duché de Milan, les domaines de Parme et de Plaisance. Lors de ces instants de gloire, ses fidèles compagnons étaient auprès de lui : Fleuranges, Montmorency, Bonnivet, Chabot de Brion, et aussi Guise, Alençon, La Palice, La Trémoille, Bayard, Bourbon.
En 1517, la paix régnait de nouveau. François I er profitait de la vie tout en parcourant son royaume comme l’avaient fait avant lui tous les rois de France. Les choses commencèrent à se gâter en 1518, quand l’empereur Maximilien mourut en laissant vacant le trône de l’Empire. Les deux principaux aspirants au titre d’empereur qui se manifestèrent furent François I er et Charles de Habsbourg, le roi d’Espagne. La lutte qui s’engagea fut sans pitié et coûta une fortune aux deux intéressés. Ce fut Charles de Habsbourg qui la remporta, laissant François humilié et ruiné, quatre cent mille écus d’or en moins. Charles de Habsbourg, qui régnait à présent sous le nom de Charles Quint, avait dix-neuf ans. Il devenait le maître de l’Espagne, des Pays-Bas, de l’Italie du Sud et de l’Allemagne, sans oublier ses possessions dans le Nouveau Monde. C’était désormais le plus grand ennemi de François I er , qui songea alors à faire d’Henri VIII un allié. En mai 1520, il organisa l’entrevue du Drap d’or pour le rencontrer.
Ce fut une fête magnifique, éclatante de richesses. Une ville imaginaire avait été montée pour l’occasion, avec tout le luxe possible. Le souverain anglais se déclara enchanté. Mais Charles Quint et son chancelier Gattinara agirent en coulisse pour ruiner les efforts du roi de France, et parvinrent en plus à gagner la faveur du pape Léon X, qui jusque-là avait choisi le parti du roi français. La rivalité prenait donc entre les deux souverains des proportions nouvelles, d’autant que, même si François I er avait récupéré Milan, il pensait encore à Naples, tandis que l’Empereur, de son côté, rêvait à la Bourgogne qui, selon lui, lui revenait par ses ancêtres. Une autre pomme de discorde intervenait dans le conflit ; il s’agissait de la Navarre, qui était à cheval sur les Pyrénées. Henri d’Albret, roi de Navarre français, voulait récupérer la partie de son État qui appartenait maintenant à l’Espagne et il réclamait l’aide du roi de France contre Charles Quint.
Ce fut en 1521 que se déclencha cette guerre si prévisible. En Italie, Odet de Foix, comte de Lautrec et frère de la maîtresse du roi, à qui François I er avait confié le commandement de Milan, recula devant les Impériaux qui, avec l’aide d’Henri VIII et du pape, reprirent toutes les possessions françaises. La campagne coûta cher au royaume et les impôts explosèrent. Par ailleurs, la réforme religieuse s’infiltrait discrètement en France ; à Meaux, un groupe formé d’intellectuels, surveillé de près par la Sorbonne 2 , envisageait la spiritualité d’une façon nouvelle.
En même temps, une crise sans précédent se faisait jour. L’immensité de la richesse du connétable de Bourbon n’avait jamais plu aux dirigeants du royaume, notamment à Louise de Savoie. Or cette même année 1521, Suzanne de Bourbon, l’épouse du connétable, s’éteignit. Le roi et sa mère engagèrent un procès pour récupérer le duché de Bourbon, procès qu’ils gagnèrent. En 1523, ruiné et humilié, Charles de Bourbon finit par se mettre au service de Charles Quint. Et, lorsque les troupes ennemies pénétrèrent en France à la fois par Bayonne, la Champagne et les côtes de la Manche, l’ancien connétable de France se battait aux côtés des ennemis contre ses anciens amis, contre son roi. Cette guerre ne dura point. Henri VIII n’avait pas l’argent pour la continuer, et Charles Quint décida d’attendre.
À l’été 1524, avec l’aide du félon Charles de Bourbon, les Impériaux essayaient de nouveau de pénétrer en Provence, mais Henri VIII restait en retrait, neutralisé par la diplomatie de Louise de Savoie, qui lui envoyait régulièrement des coffres remplis d’écus. Les soldats français placés aux frontières parvenaient pour l’instant à repousser l’ennemi. Mais il faudrait bientôt repartir en guerre pour décourager définitivement les Impériaux d’envahir la France.
Seulement, Louise de Savoie craignait que son fils ne songeât de nouveau à Milan, qu’il avait perdu. Il fallait lui expliquer que les finances ne permettaient plus une nouvelle campagne en Italie.
I
CINQ SIÈCLES PLUS TARD…
Ils n’avaient plus, à eux deux, qu’un seul cœur et qu’une seule âme. Lambert d’Ardres 3
Montrouge, septembre 2013
Princesse s’élança sur le lit avec sa grâce naturelle. Elle s’y étira de tout son long et ouvrit grand sa gueule pour bâiller. Elle s’approcha doucement de sa maîtresse et lui frotta amoureusement la joue de son museau humide. Depuis toujours, Princesse aimait les baisers du nez. Elle passait sa petite frimousse poilue sur la figure de sa compagne humaine, attendant d’être payée de retour. Rien ne la faisait plus ronronner que le petit nez pointu de Lisa frottant le dessus de sa tête. Mais, ce matin-là, déçue devant l’absence de réaction de sa complice, elle miaula d’un ton désespéré. En guise de réponse, Lisa se tourna ostensiblement en bloquant l’oreiller contre son visage. Vexée, la chatte sortit de la chambre la tête haute, dans un dernier miaulement de protestation contre l’outrage qui lui était fait.
Il était trop tard pour se rendormir. Lisa était bel et bien réveillée. Elle jeta un coup d’œil à son réveil, et grogna contre Princesse, qui venait de lui faire perdre quinze minutes de sommeil précieux. Si seulement elle avait écrit moins tard, la veille!
Ce fut de façon subite que la jeune femme se souvint de son rêve. Elle en gardait une impression désagréable. Où allait-elle chercher de telles idées? D’où lui venaient ces images de guerre, celles de soldats qui semblaient tout droit sortis du XVI e siècle?
— Miaouuuw!
— Oui, Princesse, je ne vais pas oublier de te donner ton déjeuner!
— Miauuuuuuuuw! lui fut-il répondu sur un ton rempli de doutes.
À la maison, Lisa n’était pas la maîtresse, loin de là. Princesse avait pris les commandes dès son tout jeune âge. Entourés du masque noir que portait toujours la jolie chatte, ses yeux de saphir, lorsqu’ils se faisaient ronds et suppliants, devenaient irrésistibles. Lisa l’enlaça pour lui plaquer un bisou sonore entre les deux oreilles. Elle lui servit son repas avant de filer dans la salle de bains en avalant un thé. Après une douche rapide, la jeune femme choisit une tenue vestimentaire classique convenant à son emploi de secrétaire. Cela allait bientôt faire deux ans qu’elle avait suivi Marianne à Paris. Sa meilleure amie avait réussi un concours au moment même où Lisa délaissait ses études de comptabilité. Elle s’était réveillée un matin, sûre qu’elle perdait son temps. Elle avait décidé de suivre Marianne à la capitale et de se trouver un travail en attendant de choisir une nouvelle orientation. Ainsi, sa vie qui avait été réglée jusqu’à ce jour comme du papier à musique – cours, stages d’été, diplômes obtenus haut la main – avait pris un tournant incertain avec cet emploi qui l’ennuyait, mais qui lui permettait néanmoins de vivre. Lisa Lépine avait deux passions, celle de dessiner et celle d’inventer des histoires pour les enfants. Si ses fonctions de secrétaire l’intéressaient modérément, elles lui permettaient néanmoins de laisser libre cours à son imagination. Chaque soir elle écrivait et esquissait les traits de petits personnages attachants, parfois pendant une heure, parfois une partie de la nuit. À ce jour, six histoires avaient été terminées. Seulement, aucune d’entre elles n’avait jamais été envoyée au moindre éditeur.
— À ce soir, Princesse! lança-t-elle au moment de dévaler les escaliers. M. Delon m’attend.
Sous-directeur des ressources humaines dans la société qui avait recruté Lisa, Jean-Daniel Delon était son supérieur hiérarchique direct. Elle tenait son secrétariat et, accessoirement, s’occupait de ses affaires personnelles, ce qui n’était pas une mince tâche.
Le premier geste de Lisa en arrivant sur son lieu de travail fut de lancer son ordinateur. Pendant son initialisation, elle rajusta dans son cadre la photographie de Princesse, son petit amour au poil angora blanc et noir. Elle entreprit de passer en revue les rendez-vous du jour de son patron. Il recevait un homologue dans la matinée. Plus tard, il avait une rencontre-midi dans un restaurant du VII e arrondissement de Paris. Cela signifiait qu’elle devrait user de sa petite voix pour obtenir un chauffeur, sinon son patron trépignerait à l’instar d’un enfant de quatre ans en refusant de prendre un taxi : « On ne sait jamais sur qui on peut tomber! » Sans parler des transports en commun : « Je ne vais tout de même pas me mêler à la populace! Je ne suis pas n’importe qui! »
Après, M. Delon disposerait de son après-midi pour travailler. Cela signifiait qu’il n’allait pas manquer d’appeler Lisa à longueur de temps pour divers sujets à traiter : ses impôts – il lui faisait envoyer une lettre par semaine pour modifier son adresse depuis la fin de juillet –, l’achat en cours de sa voiture ou encore ses rendez-vous chez le médecin. Loin de se révéler désagréable, Jean-Daniel Delon était néanmoins un être capricieux malgré ses cinquante ans révolus. Son statut et tous les avantages dont il bénéficiait depuis des décennies lui avaient fait perdre le sens de la réalité, et il tenait sa chance pour acquise. Malgré cela, Lisa l’appréciait, car il était humain ; il avait un bon fond.
— Bonjour, mademoiselle Lépine! Comment allez-vous? lui fut-il claironné d’une voix guillerette qui augurait bien de la journée à venir.
— Très bien. Vous-même, monsieur Delon?
— À merveille! Pouvez-vous me rappeler mon programme de la journée?
— Vous recevez M. Guérand de la société SMEC à dix heures, et vous cassez la croûte à la Gondole à treize heures avec MM. Émard et Renaud du ministère de la Culture.
— Il me faut ab-so-lu-ment une voiture, Lisa! L’avez-vous réservée?
— Je m’en occupe tout de suite.
— Très bien. Je compte sur vous, hein!
— N’ayez pas d’inquiétude, monsieur.
Sur ce, Jean-Daniel Delon disparut dans son bureau, tandis que Lisa décrochait son téléphone. Ce fut d’une voix doucereuse et pleine d’entrain qu’elle demanda à Damien Armand, le chef des chauffeurs de la société, comment il se portait. Elle partit d’un rire cristallin, tête renversée en arrière, quand il répondit :
— Très bien depuis que votre nom s’est affiché sur mon téléphone!

Huit heures plus tard, Lisa quittait le bureau pour rejoindre sa meilleure amie. Elles avaient rendez-vous à Montparnasse où elles allaient choisir un cadeau pour Delphine, la collègue de Marianne qui fêterait bientôt son emménagement avec Gérald. Lisa ne prêta pas attention à la brise légère de ce mois de septembre, pas plus qu’au ciel d’un bleu parfait, rare à Paris, et encore moins aux quelques feuilles déjà jaunies qui annonçaient un automne prématuré. Ce fut avec une foule d’autres personnes qu’elle s’engouffra dans la bouche de métro direction Montparnasse par la ligne douze. Il y régnait une chaleur étouffante et elle dut supporter le trajet collée à des dizaines de Parisiens qui, comme elle, avaient terminé leur journée de travail. Arrivée au point de rendez-vous, elle n’attendit pas longtemps Marianne, qui lui fit une bise sonore au milieu de la foule habituelle.
— Alors, on commence par quoi? interrogea Lisa.
— J’ai pensé au magasin de déco que tu adores dans le centre commercial, suggéra son amie.
Après trois tours de magasin, elles optèrent pour un kit de cuisine moderne composé de couteaux de toutes tailles, de trois planches à découper de couleurs différentes et de divers ustensiles. Il n’était que sept heures du soir quand elles sortirent, très satisfaites d’avoir trouvé aussi vite un cadeau qui leur plaisait à toutes les deux.
— On prend un verre? proposa Marianne.
— Oui, et on pourra enchaîner avec le repas. J’ai faim.
— Notre bistrot préféré?
— C’est parti!
En souriant au bonheur simple de passer un moment ensemble, elles partirent en direction des cinémas. Leur bistrot se situait sur le boulevard de Montparnasse. Elles adressèrent au nouveau serveur des bonsoirs joyeux auxquels il ne fut pas insensible. Il suivit discrètement des yeux les deux jeunes femmes qui choisissaient une table. Marianne était couronnée d’une splendide chevelure blonde ondulée et d’yeux gris qui frisaient en permanence en reflétant une insouciance et une joie de vivre à faire pâlir d’envie n’importe qui. Très mince, elle ne dépassait pas le mètre soixante. Son corps de sportive n’était que muscles. Lisa était une jolie brunette aux grands yeux noirs typée méditerranéenne. Grande, élancée, elle détestait le sport, dont elle n’avait nul besoin pour rester mince. Les cheveux aux épaules, elle ne se coiffait jamais, ce qui la rendait ravissante à souhait.
Lorsque Marianne adressa un sourire d’ange au serveur dont le prénom était affiché sur sa chemise, il accourut pour prendre la commande.
— Bonjour, Angelo, susurra-t-elle. Moi, c’est Marianne, et je désire un kir pêche.
— La même chose pour moi, s’il vous plaît, ajouta Lisa.
— Tout de suite, jolies demoiselles, répondit le jeune brun aux yeux bleus.
Lorsqu’il eut tourné les talons, Marianne se pencha vers Lisa avec un air de connivence.
— Quel charme, cet Angelo! Tu ne trouves pas?
— Trop beau à mon goût, répondit Lisa d’un ton détaché.
— Tu plaisantes! Eh bien, tant mieux, je me le garde pour moi.
Marianne tourna la tête pour scruter avec convoitise le serveur dont les traits trahissaient les origines italiennes.
— Regarde-moi ce fessier, Lisou! Lui, c’est quand il veut.
— C’est fini, avec David? laissa tomber Lisa à brûle-pourpoint, avec une pointe de scepticisme dans la voix.
— Heu! non… fit-elle du bout des lèvres. Je le vois de temps en temps. Mais, bon, tu sais, je l’aime bien, mais je ne l’aime pas tout court.
Lisa sourit discrètement. « Je l’aime bien, mais je ne l’aime pas tout court. » Combien de fois avait-elle entendu cette phrase dans la bouche de sa meilleure amie! Alors que Lisa ne voyait pas l’intérêt de se lancer dans une histoire si elle savait que cela ne fonctionnerait pas, Marianne, de son côté, avait la phobie de l’engagement. Elle adorait l’idée de séduire. Ce jeu était inné chez elle. Elle avait un besoin impérieux de voir dans les yeux des hommes à quel point elle leur plaisait, comme ils la désiraient. Et elle ne savait pas ce qu’aimer signifiait.
— Et voilà pour les deux plus jolies filles de Paris, fit Angelo en posant les verres. Souhaitez-vous prendre votre repas ici?
— Oui, Angelo. Peux-tu nous apporter le menu? susurra Marianne.
Lisa l’observait. Les yeux de son amie lui firent penser à ceux de Princesse lorsqu’elle voulait obtenir des caresses à tout prix. Seulement, dans ceux de Marianne brillait une lueur particulière à laquelle les hommes succombaient les uns après les autres. C’était comme si elle possédait un pouvoir, un don pour emprisonner qui elle voulait dans ses filets. Lisa la voyait faire depuis le collège et jamais personne ne lui avait résisté.
— Aussitôt dit, aussitôt fait, répondit le jeune homme, tout sourire.
Il était évident que Marianne lui plaisait. À qui ne plaisait-elle pas? Après qu’Angelo eut déposé les menus sur la table en gratifiant la belle blonde d’un clin d’œil, elle qui ne l’avait pas quitté du regard revint enfin à Lisa. La brune avait ostensiblement levé les yeux au ciel. Parfois, Marianne l’agaçait, à se montrer ainsi disponible pour de parfaits inconnus!
— Alors, quoi de neuf? l’interrogea Marianne pour faire diversion.
Elle venait de s’apercevoir que les ongles de Lisa tapotaient nerveusement la table. Les différences de point de vue entre les deux amies les induisaient parfois à l’incompréhension et aux reproches. Marianne n’en voulait pas ce soir-là, car elle ne souhaitait que deux choses, profiter de la présence de Lisa et séduire Angelo.
— J’ai encore fait des rêves bizarres, cette nuit. J’aimerais bien comprendre pourquoi… murmura Lisa, sourcils froncés.
Marianne fit les gros yeux.
— Tu as rêvé de quoi, cette fois?
Lisa raconta son rêve de guerre, qui semblait se dérouler des siècles auparavant. Quand elle eut terminé, elle attendit l’avis de sa confidente. Celle-ci avait l’air pensif. Elle semblait chercher sa réponse dans une mauvaise reproduction d’un Monnet accrochée de travers au mur du bistrot. Tandis qu’elle méditait, sa longue chevelure ondulée lui conférait un air angélique, ses yeux gris, légèrement en amande, ne brillaient plus de la même manière et ses lèvres fines et roses formaient une petite moue.
— Tu crois que cela signifie quelque chose? insista Lisa, impatiente de sortir Marianne de sa réflexion.
— Écoute, je ne pense pas que ce soit normal que tu fasses des rêves de guerre aussi souvent. Réfléchis bien : tu n’aimes pas ton travail, tu ne sais pas encore ce que tu vas faire de ta vie, tu aimes inventer des histoires pour les enfants sans croire en toi. Ces frustrations doivent bien engendrer de l’angoisse, non?
— Manou, j’ai vingt et un ans. Certes, le secrétariat, ce n’est pas ma passion et mes résultats à l’école me laissaient espérer mieux, mais c’est un job pour payer mon loyer, pour manger et m’habiller. À côté de ça, j’ai une vraie passion. C’est formidable, non? Même si je ne deviens jamais écrivaine pour enfants, tous les jours en rentrant de ma journée de travail je fais quelque chose que j’adore. Non, je ne suis pas angoissée, ça, c’est sûr.
— Alors, il ne reste qu’une seule option, conclut Marianne avec l’assurance d’une experte.
— Laquelle?
— Une histoire de fantômes ou de réincarnation.
— Pardon? s’exclama Lisa.
— J’ai lu dans une revue de ma mère en fin de semaine dernière que les morts peuvent entrer en communication avec les vivants, expliqua Marianne sur un ton très sérieux. Parfois ils le font à travers les rêves. Il y a aussi des témoignages de gens qui se souviennent de leur vie antérieure et…
— Non, la coupa Lisa, je ne crois à rien de tout cela.
— Ne sois pas trop fermée. C’est une option à étudier.
— Alors? Les demoiselles ont pu choisir?
Lisa et Marianne sursautèrent.
— Pardon! Je ne voulais pas vous faire peur, s’excusa le serveur.
— Ce n’est rien, Angelo, nous étions très prises par notre conversation, se rattrapa Marianne en reprenant des poses de star.
— Conversation sur les hommes? fit-il dans un sourire qui ne visait que Marianne.
— C’est presque cela, répondit-elle, taquine. Je vais prendre votre fameux tartare maison, s’il te plaît.
Angelo nota consciencieusement la commande avant de jeter un regard interrogateur en direction de Lisa.
— Pour moi, ce sera le magret de canard aux pommes sarladaises, s’il vous plaît.
— Très bien!
— Merci, Angelo, fit Marianne en clignant des cils.
Elle ne le quitta des yeux que lorsqu’il eut disparu derrière le comptoir.
— Alors, ses fesses? Toujours aussi fermes?
— Encore plus que tout à l’heure! assura Marianne dans un grand éclat de rire.

La soirée se termina sur des sujets de conversation légers et des rires sans fin que les deux amies partageaient depuis l’enfance. Lorsque Angelo déposa l’addition sur la table en bois, Lisa, qui voulait inviter son amie, s’aperçut qu’il avait glissé à l’intention de Marianne un petit carton où était inscrit son numéro de téléphone. En levant les yeux vers le comptoir, elle découvrit les traits décomposés du serveur. Elle lui adressa un grand sourire pour le rassurer, tout en tendant le carton à son amie. Il la remercia d’un clin d’œil et s’éclipsa timidement. Marianne lut le mot avec un plaisir qu’elle ne chercha aucunement à dissimuler et le glissa dans la poche arrière de son jean.
Une fois que Lisa eut déposé deux billets sur la table, elles sortirent bras dessus, bras dessous pour prendre le métro. Elles habitaient à deux pâtés de maisons l’une de l’autre, à Montrouge. Arrivées à destination, elles se quittèrent en se faisant la bise et en se souhaitant une bonne nuit.
Après avoir jeté un coup d’œil sur le ciel superbe, piqué de multiples étoiles, qui semblait augurer d’un bel avenir, Marianne s’empressa d’envoyer un texto à Angelo pour lui donner son numéro. Elle sourit ; elle savait qu’il allait lui répondre le soir même. C’était fou comme elle plaisait aux hommes et comme elle les aimait! C’était grâce à eux qu’elle se sentait vivante et heureuse.

Lorsque Lisa alluma son ordinateur, ce ne fut pas pour écrire. Elle prit connaissance de divers articles et forums sur la communication entre les vivants et les morts, de même que sur la réincarnation. Pouvait-elle faire confiance à ces écrits? Les gens disaient-ils la vérité ou étaient-ils des mythomanes qui usaient à tort et à travers du Net? Fatiguée, elle éteignit l’ordinateur et prit Princesse dans ses bras pour la caresser. Elle plongea son regard dans le bleu des yeux de sa chatte, qui étirait les pattes de plaisir. Elle semblait lui sourire. Lisa admirait la capacité de Princesse de se détendre complètement en quelques instants. La chatte savait lui communiquer son bien-être. Son seul ronronnement lui faisait un bien fou. Quand elle se réveillait la nuit et peinait à se rendormir, elle allait la chercher et la serrait contre elle dans son lit. Compatissante, Princesse posait une patte féline sur le visage ou sur la main de Lisa, lui rendant ainsi le sommeil perdu.
Lisa déposa délicatement la chatte et prit la direction de la salle de bains, où une longue douche chaude la relaxa. Elle lut un peu avant d’éteindre la lumière, un petit pincement de remords au cœur de n’avoir pas écrit ce soir-là à cause de ses maudits rêves. « Peut-être que la première option de Marianne était la bonne, se dit-elle. Je suis sans doute angoissée inconsciemment devant le sentiment de perdre mon temps. J’ai un travail transitoire, j’écris en estimant que mes histoires ne méritent pas d’être lues. Que vais-je faire de ma vie? Impossible à dire. Je devrais songer à reprendre des études et à acquérir une formation pour trouver un vrai boulot. »
Sur ce, elle se laissa tomber dans les bras de Morphée et se retrouva bientôt au cœur d’un beau rêve, galopant sur une jument aux côtés d’un homme. Cet homme, elle savait sans avoir besoin d’explications qu’elle l’aimait plus que tout, qu’elle était tout pour lui. C’était ce qu’il y avait de magique dans les rêves. Parfois, comme dans celui qu’elle était en train de faire, l’amour et la passion semblaient multipliés par mille par rapport aux plus forts sentiments ressentis dans la réalité.
Lisa souriait en dormant, heureuse et comblée comme elle ne l’avait pas été depuis bien longtemps.
* * *
Anglase, mai 1524
À son réveil, Léanna se sentait bien, terriblement bien. Elle s’étira lentement dans son lit en soupirant d’aise et découvrit Perceval, son cocker anglais, roulé en boule sur son oreiller. Incroyable! Comment son oreiller avait-il pu glisser de sa nuque jusqu’au petit corps de Perceval? Quel fieffé coquin, celui-là! Alors qu’elle le caressait tendrement, elle remarqua la lumière qui filtrait à travers les rideaux. Mais que faisait sa gouvernante? Tant pis, elle ne l’attendrait pas.
Elle sauta du lit et tira les rideaux pour savourer le paysage. En contrebas serpentait la Loire qui reflétait les hêtres plantés sur ses bords, les colombes chantaient et les paysans travaillaient la terre alentour, semaient et labouraient. Depuis sa fenêtre située au premier étage du château de famille bâti sur une colline, elle pouvait voir des barques à perte de vue. Elles charriaient du blé vers les grandes villes, et aussi des fagots que les plus riches achèteraient pour faire du feu l’hiver prochain et se réchauffer au coin de la cheminée, tandis que les plus pauvres se serreraient les uns contre les autres. Depuis toujours, elle assistait de sa chambre à ces échanges d’une région à l’autre du royaume et se demandait ce que cela pouvait bien faire d’être l’un des conducteurs de bateau qui voyaient défiler tant de décors bucoliques. La Loire, c’était toute sa vie, et Dieu savait à quel point elle l’aimait.
Voilà que s’offrait à elle une nouvelle journée printanière pour courir le pays sur sa jument, Hernandine, le présent qu’elle avait eu pour ses quinze bougies, le plus beau avec Perceval. Hernandine et elle ne seraient pas seules pour parcourir la lande ce tantôt. Joachim était là jusqu’à la fin de l’été. Il ne rejoindrait qu’en septembre la cour du roi François, où il resterait un long mois. Son cœur se serra à cette idée. Jamais elle n’avait été séparée aussi longtemps de lui. Néanmoins, ils n’avaient aucunement le choix : son ami devait assurer son premier service auprès du monarque.
Joachim et elle avaient échangé leurs vœux secrètement, fous d’amour l’un pour l’autre depuis bien longtemps. Elle sourit en repensant à leurs récents baisers ; elle avait hâte d’être auprès de lui pour remettre cela.
— Mademoiselle Léanna, que faites-vous debout?
Elle sursauta, ayant la désagréable impression d’avoir été surprise dans ses pensées les plus intimes.
— Bonjour, Éléonore. Il est l’heure de se lever ; regarde ce beau soleil.
— Mademoiselle, il est à peine six heures, protesta Éléonore avec un sourire qui contredisait ses paroles.
— Mais je suis en pleine forme et je n’ai qu’une envie, aller galoper.
— Il vous faudra d’abord prendre votre leçon avec maître Gaspard après la messe de neuf heures.
— Certes, Éléonore. J’aurai ensuite à broder une heure avec mère, et enfin la liberté! J’espère que Joachim arrivera tôt, aujourd’hui ; j’ai besoin de me dégourdir.
— Une jeune fille de seize ans ne doit point songer à se dégourdir en compagnie d’un gentilhomme. Elle doit songer à faire son devoir et à se préparer au mariage.
— Je suis encore jeune pour cela, Éléonore!
— Oubliez-vous donc que votre sœur a été mariée à l’âge de quinze ans?
Le cœur de Léanna se serra. Elle ne voulait à aucun prix que son père lui choisît un époux comme il l’avait fait pour Marie, qui avait dû quitter le pays pour aller vivre à la frontière espagnole. Elle n’en épouserait qu’un, Joachim de Montmartre. Ils se l’étaient promis. Elle n’en aimerait jamais d’autre, de cela elle pouvait jurer. Ce serait lui ou le couvent. Joachim avait décidé d’en parler à son père, Jehan de Montmartre, baron de Santas. Elle attendait avec impatience que la chose fût faite et que les fiançailles fussent enfin officielles. Mais, pour l’instant, elle ne pouvait rien dire à sa gouvernante.
— Éléonore, trêve de babillages. Aide-moi à faire ma toilette et à m’habiller.
— Bien, mademoiselle Léanna, soupira la vieille dame.

Heureusement, la matinée se déroula plutôt vite. Il y eut comme prévu la messe, puis le cours de latin et d’histoire avec M. Gaspard, qui savait se montrer éloquent et éveiller sa curiosité. Il avait vécu des années en Italie, comme cela se faisait très souvent, et il y avait puisé des connaissances que ne possédaient pas tous les précepteurs du pays. Ensuite, ce fut le repas avec ses parents, puis l’heure de couture avec sa mère, Jeanne d’Anglase, pendant laquelle elle ne cessa de surveiller les allées et venues dans la cour d’honneur. Enfin, il y eut le bruit d’un cheval au galop et l’homme de sa vie apparut, beau comme un dieu grec. Sa mère l’observait. Léanna lui sourit en lui demandant si elle pouvait rejoindre le fils du baron de Santas pour se promener avec Hernandine.
— Allez-y, ma fille, et promettez-moi d’être prudente et de bien vous tenir.
— Je vous le promets, ma chère maman, fit-elle en baisant les deux joues roses maternelles.
Elle prit sur elle pour sortir avec dignité et ne point se précipiter en courant dans les escaliers qui menaient à la cour. Joachim descendit de son pur-sang arabe avec élégance pour venir saluer avec considération la duchesse d’Anglase, qui avait accompagné sa fille à la porte. Il baisa la main de Léanna et ils allèrent ensemble à l’écurie où Hernandine, qui les attendait, hennit de plaisir, aussi heureuse que sa jeune maîtresse à l’idée de courir la campagne. Elle put bientôt satisfaire son impatience.
Sans mot dire, Joachim et Léanna échangeaient des regards complices et il leur semblait que leur bonheur irradiait autour d’eux. Le fils cadet du baron de Santas avait vingt ans. C’était un beau blond aux yeux clairs, les cheveux légèrement crépus, les sourcils proches des yeux, les lèvres charnues et le nez à peine busqué ; c’était le plus bel homme du royaume aux yeux de la demoiselle d’Anglase. Son regard était profond et limpide comme celui d’un ange.
Son frère aîné, Anatole de Montmartre, avait épousé cinq ans auparavant la fille d’un baron très riche. Son épouse et lui vivaient à la cour de France depuis près de neuf ans, c’est-à-dire depuis l’avènement de François I er . On disait que ce gentilhomme était proche du roi en personne. Le jour où il deviendrait le nouveau baron de Santas, lui et son épouse s’installeraient probablement dans le domaine de Santas. Jehan de Montmartre lui avait déjà remis une partie de ses biens en avance d’hoirie, mais Anatole avait la délicatesse de faire comme si de rien n’était pour ne pas mettre son jeune frère mal à l’aise, lui qui ne possédait pas encore de situation, ayant refusé d’entrer dans les ordres. En attendant, Anatole servait fidèlement le roi. Il l’avait accompagné à la guerre à plusieurs reprises et son épée serait sans doute requise bientôt pour affronter les troupes du vil Charles Quint, qui osait proclamer à qui voulait l’entendre que la Bourgogne lui revenait et qui refusait de rendre à François I er la cité de Milan. Quelle outrecuidance! Léanna ne doutait pas un instant d’une nouvelle victoire de Son Altesse, qui avait acquis tant de gloire à Marignan l’année de son couronnement. Le baron de Santas était joliment fier de son aîné qui, après avoir participé à cette victoire, avait obtenu du roi la qualité de chevalier, la plus haute entre toutes.
— Où souhaites-tu aller aujourd’hui, mon cœur?
— Tout en haut de la colline d’en face, là d’où nous voyons le pays de la Loire dans toute sa splendeur. Qu’en dis-tu, très cher?
— Tout ce qui te fait plaisir me fait plaisir, répondit Joachim, tout sourire.
Ils partirent à bride abattue et battirent la campagne sous les yeux ébahis des paysans qui travaillaient avec acharnement. En reconnaissant le fils du baron de Santas et sa voisine, la fille du duc d’Anglase, ils baissaient à toute vitesse leur bonnet pour les saluer bien bas. Les jeunes gens n’y prenaient pas garde, tout à leur bonheur d’être ensemble. Le vent qui leur fouettait le visage leur donnait le sentiment merveilleux, incomparable, que la liberté leur appartenait, qu’ils étaient les seuls maîtres de leur destin. Arrivés au sommet de la colline, ils sautèrent à bas de leurs montures pour les laisser paître et rassasier leurs yeux du spectacle de la nature qui s’étendait à des lieues devant eux. Sur une colline plus élevée, le domaine d’Anglase, celui du père de Léanna, avait fière allure. En son centre, le château surplombait le pays. Autrefois, il avait été une forteresse, mais le grand-père de la jeune fille, suivi par son père, s’était attaché à le retoucher à maintes reprises. Son père surtout en avait fait une véritable résidence à la mode du jour en perçant l’imposante façade de grandes fenêtres et en créant une galerie à l’italienne, exactement comme les aimait le roi. Il était loin, le temps des fortifications, il était révolu, celui où les populations étaient terrorisées par les guerres intestines au cours desquelles les soldats assiégeaient les villes et brûlaient les faubourgs.
Le château d’Anglase possédait quatre greniers, un fournil, un pigeonnier que Léanna aimait beaucoup et un grand moulin, autour desquels il y avait des prés et des champs appartenant à la famille. Non loin s’étendait le petit village avec son clocher qui faisait la fierté de l’abbé Félange, car il datait de l’époque gothique dont il avait conservé le style. Ses cloches se mettaient justement à carillonner à pleine volée. Éparses dans la nature, des chaumières égayaient la campagne. Au loin, Joachim et elle pouvaient distinguer le domaine de Santas, avec sa rivière ornée d’un moulin. Ce n’étaient pas d’immenses territoires, que le duché d’Anglase et la baronnie de Santas, mais ils remplissaient de morgue leurs seigneurs, surtout le duc d’Anglase dont les possessions faisaient six fois la taille de la baronnie de Santas et existaient depuis le règne de saint Louis, preuve que la famille était de très haute noblesse. La famille d’Anglase était connue de tout le royaume, car chaque génération avait su se faire remarquer. Godefroy de Mirabeau, l’actuel duc, n’avait pas failli à la réputation familiale. Il n’était pas peu fier d’avoir marqué l’histoire du royaume en déboutant, en 1488, les princes menés par le futur Louis XII qui voulaient à l’époque soustraire le roi Charles XIII, encore dans sa minorité, à ses tuteurs. Plus tard, au lieu de le lui faire payer, Louis XII avait su s’en faire un allié pour tirer profit de ses talents.
Ce pays, c’était celui de leur enfance à tous deux, celui qu’ils aimaient depuis toujours et qu’ils n’avaient envie de quitter pour rien au monde.
— C’est ce soir, révéla Joachim, que je parle à mon père. Ma décision est prise. Je vais aussi écrire à Anatole pour essayer d’obtenir une place dans l’armée.
Léanna se jeta dans ses bras.
— Mon amour, nous allons bientôt être fous de bonheur!
— Fiancés officiellement aux yeux de tous! J’imagine déjà la joie de nos parents à l’idée de voir leurs enfants, qui se connaissent depuis toujours, s’unir devant Dieu.
Ils s’embrassèrent, lèvres contre lèvres, timidement encore. Ils avaient toute la vie pour apprendre à s’aimer et à oser de vrais baisers. Seule leur manquait la bénédiction de l’homme de Dieu, qui les unirait pour le meilleur et pour le pire.
Après deux bonnes heures de chevauchée et de baisers échangés avec une tendresse inouïe, Joachim raccompagna sa dulcinée au château d’Anglase. Il l’aida à descendre de sa jument. La selle disposait d’un repose-pied pour permettre aux dames de monter, même lorsqu’elles portaient des robes élaborées. Après avoir confié Hernandine au palefrenier et avoir aimablement baisé les deux mains de Léanna, Joachim sauta avec force et adresse sur son destrier et partit au galop, tandis que la demoiselle d’Anglase gravissait les marches du perron.
Rose de plaisir à l’idée de ses fiançailles prochaines, Léanna ne vit point les sourcils froncés de son père derrière le rideau du grand salon.
* * *
Tandis que Léanna remontait le grand escalier du domaine familial pour se changer avant que la cloche du dîner ne sonnât, Godefroy de Mirabeau, seigneur d’Anglase, faisait les cent pas. Grand et l’air altier, il se tenait au fait des dernières modes qui s’imposaient à la cour, tant pour lui que pour sa femme et sa fille. Les étoffes dans lesquelles sa chemise crème, son pourpoint et son haut-de-chausses beiges avaient été taillés provenaient directement d’Italie. Ses cheveux blancs et lisses étaient coiffés en arrière, alors que sa barbichette étrangement noire témoignait de son ancienne chevelure sombre. Le duc était en train de tripoter nerveusement le pommeau de l’épée qu’il portait en toute occasion. Outre son épouse et ses deux filles qu’il aimait profondément malgré son avarice en matière de démonstrations sentimentales, cette épée, c’était la fierté de sa vie. Son arme avait participé à de nombreuses victoires et avait abattu de nombreux ennemis de la couronne. S’il avait eu un fils, il la lui aurait transmise le jour de sa mort. En l’absence de cet héritier si vivement espéré, il pensait l’offrir à son premier petit-fils.
— Nous ne pouvons plus laisser Léanna jouer avec le fils du baron comme s’ils avaient encore dix ans! clama-t-il enfin.
La duchesse d’Anglase le contempla, les traits pleins de douceur. Ses grands yeux verts, dont avait hérité Léanna, étaient empreints de délicatesse et d’intelligence. Ses cheveux blond foncé étaient relevés en un chignon élégant. Le chic et la magnificence de sa toilette étaient dignes des plus grandes dames à la cour.
— Mon ami, répondit-elle d’une voix calme, elle est si jeune! C’est encore une enfant.
— À son âge, sa sœur avait pris un époux, répliqua sèchement le duc. Léanna est une jeune femme, à présent, et nous sommes bien trop laxistes avec elle. Imaginez que le peuple se mette à jaser sur ses escapades avec le fils du baron! Nous devons penser à sa réputation avant tout. Sinon, plus personne n’en voudra et le déshonneur sera jeté sur notre dynastie.
— Léanna est une jeune fille sérieuse. Jamais elle ne penserait à mal, protesta la duchesse.
— Léanna, peut-être, admit-il un ton plus bas. Mais je connais la nature profonde des hommes. Joachim de Montmartre est en pleine force de l’âge et qu’il se retrouve seul avec une aussi jolie damoiselle n’est pas sans comporter des risques.
La duchesse soupira. Elle connaissait le caractère de sa fille et son attachement pour le jeune Montmartre. De la priver de sa compagnie allait beaucoup la peiner. C’était son seul véritable ami ; elle le connaissait depuis sa naissance et avait grandi auprès de lui. S’ils devaient les séparer, un vide immense se créerait dans la vie de sa fille, à un âge où elle avait besoin de se divertir. Elle trouvait son époux sévère, même si elle comprenait ses motivations. Peut-être fallait-il songer sérieusement à marier Léanna. Une maison à tenir et des enfants à élever l’occuperaient et elle n’aurait plus le loisir de s’ennuyer. Mais la duchesse aurait tant voulu que sa petite Léanna ne quittât pas le pays comme sa sœur, Marie, l’avait fait! La duchesse n’avait encore jamais rencontré ses deux petites-filles. Son souhait le plus cher était que Léanna s’installât non loin d’Anglase pour qu’elle pût voir ses autres petits-enfants grandir.
— Nous lui parlerons dès ce soir, au dîner, décréta le duc sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
* * *
Montrouge, septembre 2013
Lisa se réveilla de meilleure humeur que jamais. Elle avait dormi comme un loir et son rêve l’avait rendue joyeuse. Elle décida quelque chose de tout à fait inattendu.
— C’est réglé, dit-elle à haute voix. Je vais envoyer ma dernière histoire à une dizaine d’éditeurs. Qui ne tente rien n’a rien!
Princesse miaula, pour confirmer qu’elle approuvait hautement cette idée, et suivit des yeux Lisa, qui glissait une clé USB dans son sac à main. Elle imprimerait discrètement son manuscrit au bureau, lorsque M. Delon serait absent. Ce n’était pas très honnête, mais dix exemplaires de sa courte histoire ne ruineraient pas la société. Elle sourit à l’idée qu’elle allait enfin avoir le courage qui lui manquait depuis trop longtemps. Elle allait affronter la réalité.
II
DES AMOURS CONTRARIÉES
Hélas! Combien je croyais savoir D’amour, et combien peu j’en sais! Bernard de Ventadour 4
Rue Olivier de Serres à Paris, septembre 2013
Marianne avait obtenu une journée de congé. Elle n’en avait pas beaucoup pris cette année-là et avait décidé de profiter de la fin de l’été parisien. Elle se tourna le plus doucement possible vers le réveil. Déjà dix heures! Pourtant, elle avait si peu dormi! À cette pensée, un sourire se dessina au coin de ses lèvres fines. Telle une chatte, elle se glissa hors du lit et sortit de la chambre pour récupérer son jean et son tee-shirt dans le petit salon. Elle appréciait l’appartement d’Angelo, bien situé dans le XV e arrondissement de Paris, et décoré avec soin. Angelo aussi, elle l’aimait beaucoup. Il la faisait rire, il était romantique… Elle n’avait jamais connu un garçon comme lui.
Cela faisait une semaine qu’elle le fréquentait assidûment. Comme il ne travaillait pas le lundi, elle avait décidé de prendre cette journée un peu au dernier moment pour prolonger leur tête-à-tête. Tant que cela ne dérangeait pas sa collègue Delphine, ses supérieurs hiérarchiques n’y voyaient aucun inconvénient. Il faut dire que Marianne et Delphine formaient une équipe unie au ministère de l’Écologie, et s’entendaient à merveille en dehors de leur travail.
Après avoir dévalé l’étroit escalier en colimaçon qui menait au troisième et dernier étage du vieil immeuble parisien, Marianne traversa la petite cour pour accéder à la rue. Sans hésiter, elle se dirigea vers la boulangerie du coin, tenue par un couple d’origine portugaise avec lequel elle avait déjà sympathisé. Il était tard et il n’y avait plus de file d’attente quand Marianne clama un joyeux bonjour. Malgré les cernes dus à sa courte nuit, elle était ravissante avec ses longs cheveux blonds ondulés qui dégringolaient en cascade et son sourire plein de vie.
— Comment allez-vous, mademoiselle? Vous travaillez plus tard, aujourd’hui?
— Je suis en congé pour la journée.
— Tant mieux. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, ce matin?
— Je vais prendre trois croissants et trois pains au chocolat, s’il vous plaît.
De retour chez Angelo, elle disposa les viennoiseries et deux tasses de café sur un plateau et entreprit de réveiller doucement son amoureux. Il se déclara aux anges d’être servi au lit. Ce fut alors que le portable de Marianne se mit à sonner. Elle fit d’abord mine de ne pas vouloir répondre, mais la curiosité prit le dessus et, lorsqu’elle vit que c’était Lisa qui cherchait à la joindre, elle n’hésita plus.
— Coucou! Je ne te dérange pas, j’espère?
— Non, non… mentit Marianne.
— Tu n’es pas au travail? Je viens de tomber sur Delphine!
— Je t’avais dit que j’étais de repos, aujourd’hui, lui reprocha-t-elle.
— Ah oui, c’est vrai! Je dois te déranger, alors. T’es avec Angelo?
— Oui…
— Je vais faire vite. Voilà, je vais envoyer Histoires de peluches à des maisons d’édition spécialisées dans les livres pour enfants. En fait, je ne sais pas si je dois faire une lettre de présentation pour accompagner le manuscrit.
— C’est une excellente nouvelle, ça! Oui, écris une lettre. Et n’oublie pas de préciser tes coordonnées.
— Merci, je vais faire ça discrètement. J’ai un peu de temps devant moi. Bisous!
— Bisous!
Marianne raccrocha, et s’exclama en ouvrant grand les deux bras :
— Youpi!
— Une bonne nouvelle? interrogea Angelo en dévorant son pain au chocolat.
— Oui! Lisou se décide enfin à envoyer l’une de ses histoires à des maisons d’édition. Cela fait quatre ans que je l’y pousse, mais rien à faire. Elle vient de changer d’avis et je suis sûre que ça va marcher.
— Tu as lu ses histoires?
— Je suis la seule à avoir eu ce privilège, figure-toi, jeta Marianne sur le ton de la confidence en baissant la voix comme si on pouvait les entendre.
— Et alors?
— Alors, elles sont merveilleuses, assura-t-elle. Le problème, c’est que, jusqu’à aujourd’hui, Lisou les a toujours trouvées trop décevantes pour tenter le coup. J’avais même pensé, une fois, en envoyer une à son insu à un éditeur, mais cela aurait été une trahison.
— De quelle façon allons-nous fêter ça?
— Que dirais-tu de finir ce que nous avons commencé cette nuit? susurra Marianne avec un air badin.
Angelo s’étouffa à moitié avec le croissant qu’il venait d’entamer.
— Je ne savais pas que nous n’avions pas terminé, mais tu m’en vois ravi.

Deux heures plus tard, Lisa quittait son bureau en serrant contre elle un sac plastique dans lequel elle avait glissé les dix enveloppes qui allaient emporter son manuscrit. Lorsqu’elle pénétra dans le bureau de poste, elle était émue. Son cœur battait plus fort que d’habitude.
* * *
Anglase, mai 1524
— Père, riposta une Léanna offusquée, la lignée du baron de Santas est très renommée! Son Altesse a exigé qu’Anatole de Montmartre le serve toute l’année à la cour. Cela ne signifie pas rien!
— Et après? répondit froidement Godefroy de Mirabeau.
— Eh bien… Pourquoi ne voulez-vous plus que Joachim de Montmartre m’accompagne, puisqu’il est de bonne famille?
— Parce qu’il n’est point convenable qu’une jeune fille en âge de se marier passe des heures seule en compagnie d’un jeune homme, quel que soit son rang. Votre mère et moi vous avons laissé trop de liberté ; nous avons failli à notre rôle de parents en risquant votre réputation.
— Ma réputation! Mais enfin, père, je ne…
— Même si vous étiez fiancée à cet homme, je ne vous autoriserais plus ces sorties avant le mariage! la coupa sèchement le duc.
— Eh bien! mariez-moi à lui, conclut Léanna, l’air de rien. Ainsi, nous pourrons bientôt reprendre nos promenades.
Jeanne d’Anglase leva des yeux inquiets sur son époux. Unie à lui à l’âge de quatorze ans, elle le connaissait mieux que quiconque. Fier, autoritaire, exigeant envers lui-même comme envers son prochain, il attendait de tous considération et déférence. Sa famille remontait à saint Louis et il en concevait une morgue et une suffisance sans pareilles. Rien ne devait entraver l’élévation des Anglase. Pourtant, le destin avait été cruel avec lui en ne lui accordant pas de descendance masculine. Jour et nuit, il était rongé par l’idée que son domaine puisse être offert à un étranger après sa mort. Il fallait à tout prix que le duché revienne à sa descendance. À ce jour, sa fille aînée n’avait donné naissance qu’à deux fillettes. Il y avait encore de l’espoir, cependant. Le duc comptait également sur sa cadette pour combler ses attentes.
— Vous plaisantez, Léanna, s’offusqua-t-il d’une voix sans timbre.
Léanna ne regardait pas son père, concentrée sur les petits pois qu’elle attrapait du bout des doigts.
— Pourquoi pas? insista-t-elle.
— Pourquoi pas? hurla soudain Godefroy de Mirabeau.
La jeune fille sursauta. Les petits pois retombèrent piteusement dans l’assiette.
— Mais pour qui vous prenez-vous? rugit-il.
— Je ne comprends pas, mon père. Qu’ai-je dit?
— Épouser ce cadet de famille qui n’héritera de rien? Oubliez-vous que vous êtes fille de duc?
— Il est fils de baron et d’une grande famille, rétorqua-t-elle. Il n’est pas n’importe qui.
— Il est pauvre! Je ne vais tout de même pas lui offrir toutes mes richesses par le biais d’un mariage! Et contre quoi? Un petit titre de baronne pour ma fille, qui pourrait être duchesse ou marquise. Avez-vous vu l’étendue des terres de son père? Ce n’est qu’un tout petit seigneur rural, rien de plus.
— Mais nous aussi, père! Avez-vous oublié que votre grand-père, votre arrière-grand-père et leurs ancêtres ont travaillé les uns après les autres pour acheter des terres et donner au duché d’Anglase son étendue actuelle? N’est-ce pas vous qui nous avez enseigné, à Marie et à moi, qu’un véritable seigneur doit toujours se montrer désintéressé, que la vénalité n’est pas digne de la noblesse, qu’un gentilhomme doit se contenter de ses terres pour vivre?
— Taisez-vous, impudente! Les Anglase ont un rang à tenir et vous vous plierez à mes volontés, que vous le vouliez ou non! beugla-t-il.
Le ventre de Léanna se tordit de douleur. Malgré le choc, elle avait déjà compris que son père ne changerait jamais d’avis. C’était comme si elle tombait au ralenti dans un puits sans fond. Elle était jeune, certes, mais l’âge importait peu. Il était une chose qu’elle savait au tréfonds d’elle-même, une certitude qu’elle avait depuis son plus jeune âge : elle n’aimerait que Joachim de Montmartre, et ce, toute sa vie. Ils avaient échangé leur premier baiser et leur première promesse à l’âge de sept ans et, depuis, leur amour ne s’était jamais démenti. Jamais ils n’avaient songé une seule seconde que le père de Léanna s’opposerait à leur bonheur.
— Mon père, insista-t-elle avec un calme et une maîtrise d’elle-même parfaits, est-ce réellement déchoir, pour la fille puînée d’un duc, que d’épouser le fils d’un baron?
— Mais, mais… avez-vous songé sérieusement à l’épouser? rugit-il, rouge pivoine de rage.
— Je l’aime, affirma-t-elle en fixant ses yeux au fond des pupilles paternelles.
Il fallait qu’il le sût. À l’heure où son père prenait de si haut l’idée de l’unir à Joachim, Léanna ne lui épargnerait pas de mesurer le sacrifice qu’il s’apprêtait à lui imposer.
Le duc d’Anglase se tourna vers son épouse, les yeux hagards. La duchesse fixait son assiette, livide. Elle sentait que cette discussion n’allait pas en rester là. En même temps, elle venait de découvrir à quel point sa fille était éprise de Joachim. Elle savait ce que cela signifiait. N’avait-elle pas éprouvé un sentiment similaire vingt-six ans auparavant? Son mariage forcé avec le duc d’Anglase l’avait obligée à tuer une partie de son être profond. Elle n’avait pas eu le choix, pour survivre. Elle comprenait donc ce que sa fille ressentait en cet instant et elle avait mal pour elle. Comment pourrait-elle accepter que sa Léanna, si pleine de vie et d’allant, anéantît une partie d’elle? Cette insupportable idée lui donna la force de faire face à son époux.
— Mon ami, calmez-vous. Nous pourrions en reparler un peu plus tard à tête reposée.
— C’est hors de question, fulmina Godefroy de Mirabeau, nous n’en reparlerons jamais! J’ai d’autres projets pour Léanna et elle s’y soumettra en silence!
Il se leva si brusquement que son siège bascula en arrière. Un valet qui assurait le service de table et qui était resté coi et immobile se précipita discrètement pour le relever. Le duc pointa un index menaçant sur sa fille.
— Ne vous avisez plus jamais, plus jamais, ai-je dit, de parler de mariage d’amour. Je serai le seul à décider qui vous épouserez! aboya-t-il en postillonnant. M’avez-vous bien entendu?
Blanche, mais en conservant tout son sang-froid, Léanna affirma qu’elle avait bien compris. Ne pouvant plus rien avaler, elle demanda à son père en prenant un air soumis la permission de se retirer. Elle quitta la table avec flegme, en prenant son temps. Arrivée dans sa chambre, elle sonna la cloche pour demander Éléonore, qui tarda un peu à se présenter. Quand elle pénétra enfin dans la chambre de sa jeune maîtresse, elle fut atterrée devant sa pâleur.
— Que vous arrive-t-il, mon petit? s’étrangla-t-elle.
— Éléonore, j’ai besoin de ton aide, expliqua posément Léanna malgré la tempête intérieure qui la ravageait.
La servante prit les mains de la jeune fille qu’elle trouva froides et tremblantes. Son inquiétude grimpa d’un cran, car, si elle prenait des airs sévères avec elle, ce n’était qu’apparences. Elle adulait cette petite depuis sa naissance et aurait donné sa vie pour elle.
— Que se passe-t-il, ma chère enfant?
— Je ne sais pas ce qui m’a pris, je viens d’avouer à mon père mon amour pour Joachim de Montmartre. Il est fou de rage.
Éléonore ne fit pas semblant de prendre un air étonné. Même si Léanna ne lui avait jamais parlé de ses sentiments passionnés pour le jeune Montmartre, même s’il n’avait toujours été question que d’amitié, elle avait compris depuis bien longtemps ce qu’il en était réellement. Ce n’était pas le moment de discuter des détails, mais bel et bien de ce qu’elle pouvait faire pour son petit ange.
— Joachim se prépare à parler à son père ce soir. Il faut l’en empêcher à tout prix.
— Que puis-je faire?
— Je vais rédiger un mot à l’intention de Joachim et tu vas le porter au château de Santas. Tu demanderas à parler à Nathan ; c’est le valet de Joachim, le plus fidèle qui soit. Tu lui remettras cette missive de ma part en lui disant bien que Joachim doit la lire sur-le-champ.
— Très bien, mademoiselle, comptez sur moi.
Léanna s’installa à son secrétaire avec précipitation. Elle attrapa une plume et un morceau de parchemin sur lequel elle rédigea quelques mots aussi vite qu’elle le put.
* * *
Francine et Laurette s’affairaient dans la cuisine du château de Santas. Le baron avait commandé à la dernière minute un souper spécial. Au pied levé, elles avaient dû concocter quelque chose d’un peu plus élaboré qu’à l’accoutumée. Francine, qui était la plus ancienne du château, avait passé la soirée à râler et la jeune Laurette en avait eu les larmes aux yeux à force de se faire rabrouer. Elle était soulagée que le baron et son fils fussent enfin installés au salon où ils dégustaient de la pâte d’amande accompagnée d’un doux vin du pays. Le service était donc pratiquement terminé, même si elle allait passer une partie de la nuit à récurer les fourneaux. Elle leva les yeux vers la porte contre laquelle il lui sembla qu’on frappait.
— Francine, il y a un visiteur à l’extérieur.
— Eh bien! Qu’veux-tu qu’j’y fasse? Elle va pas s’ouvrir toute seule, la porte!
Sur ce, la vieille Francine se déplaça en prenant son temps. Elle tira la poignée tout en marmonnant :
— C’est-y une heure pour se présenter au château? C’doit être un mendiant qui a faim, pour venir frapper aux cuisines.
La porte coulissa pour découvrir le visage de la bonne Éléonore, qui venait de galoper à toute allure, ainsi qu’en attestaient ses joues écarlates.
— Bonsoir! Pardonnez-moi de vous déranger, mesdames. Je suis au service du duc d’Anglase et j’ai un mot à remettre à M. Nathan pour Joachim de Montmartre.
Francine fronça les sourcils.
— J’vous r’connais. Z’êtes la servante de la jeune Léanna d’Anglase. M’sieur Nathan, que vous dites?
— C’est cela même, affirma Éléonore le plus poliment du monde.
— Et qu’est-ce que vous lui voulez, à m’sieur Nathan? ajouta effrontément Francine en dévisageant Éléonore de bas en haut.
— Je viens de vous le dire, madame, je dois lui remettre un mot en mains propres. C’est extrêmement urgent.
— Hum… Attendez ici! ordonna Francine en laissant entrer Éléonore et en refermant la porte à clé derrière elle. Laurette, va chercher Nathan. Il est de repos ; tu le trouveras dans sa chambre.
Laurette rougit vivement et partit en courant. Elle ne tarda pas à revenir suivie du valet, au grand soulagement d’Éléonore, qui n’en pouvait plus de supporter le regard suspicieux de son hôtesse. Elle expliqua à Nathan, fort charmant au demeurant, que le mot dont elle se faisait la messagère devait être remis sur-le-champ à M. Joachim de Montmartre. Nathan acquiesça et, sans mot dire, quitta la pièce après avoir salué Éléonore courtoisement. Laurette le dévorait des yeux, ce qui n’échappa ni à Éléonore ni à Francine. Cette dernière rouvrit la porte, permettant ainsi à une Éléonore heureuse d’avoir pu mener à bien sa mission de prendre congé.
* * *
En ce mois de mai, les journées étaient ensoleillées et déjà chaudes, mais la fraîcheur reprenait ses droits le soir venu. Le feu crépitait dans la cheminée en pierres massives immensément haute qui, à elle seule, suffisait largement à réchauffer le grand et le petit salon, séparés uniquement par une large voûte en pierres. Un tronc entier s’y consumait. Au-dessus de l’âtre était exposé un portrait, celui d’une ravissante jeune femme aux yeux rieurs, la femme du baron de Santas alors qu’elle avait vingt-quatre ans. Elle était morte à la naissance de Joachim, vingt ans auparavant.
Le baron de Santas et son fils riaient aux éclats. Ils s’étaient toujours entendus à merveille. Le baron n’avait jamais tenu rigueur à Joachim du décès de sa mère, qu’il avait pourtant profondément aimée. Son union avec elle avait été un mariage d’amour, un fait très rare et critiqué par la noblesse qui tenait pour acquis que seul le mariage de raison pouvait être solide, l’amour étant voué à s’étioler, ce qui altérait les relations de couple. Cela n’avait jamais été le cas pour le baron et son épouse, qui s’étaient toujours aimés comme au premier jour. Au fond de son cœur chevaleresque, Jehan de Montmartre avait une préférence secrète pour son deuxième fils, qui tenait tant de sa mère et qui la lui rappelait à bien des égards.
Ce soir-là, le père et le fils étaient comblés ; ils fêtaient un événement à venir qui les remplissait d’un bonheur indicible, celui de s’unir à l’être aimé pour l’un, celui de voir son enfant heureux pour l’autre.
— Eh bien, mon fils, je vous souhaite d’être aussi heureux avec la jeune Anglase que je le fus moi-même avec votre mère, énonça Jehan de Montmartre sur un ton guilleret.
— Mon père, je ne doute point un seul instant que tel sera le cas. Léanna, par sa seule présence et par son amour, m’apportera toute la joie qu’il est possible d’avoir sur cette terre.
— Ah! L’amour, le véritable! C’est une chance, mon fils, un don de Dieu qu’il faut saisir à pleines mains et bichonner. Dieu ne prêche-t-il pas l’amour au-delà de toutes choses?
— Oui, cher père, approuva Joachim, rêveur.
— Trinquons de nouveau à Léanna d’Anglase et à toi, proposa le baron, légèrement aviné.
Les verres se heurtèrent dans un tintement qui résonna à travers toute la pièce. Ce fut à cet instant que Nathan se présenta, courbé, devant ses maîtres.
— Vos Seigneuries, pardonnez-moi de vous interrompre. J’ai ici une lettre du duché d’Anglase pour monsieur Joachim. C’est urgent, m’a-t-on dit.
Le jeune homme attrapa le courrier pour en déchirer le sceau avec l’empressement que seules les plus fortes passions confèrent. Il posa les yeux sur l’écriture et adressa un grand sourire à son père.
— C’est elle.
Ses yeux déchiffrèrent chaque mot avec attention. Il changea de couleur.
— Que se passe-t-il, mon fils? s’inquiéta Jehan de Montmartre.
Sans mot dire, Joachim tendit la missive à son père, qui la parcourut le plus rapidement qu’il put. À la fin de sa lecture, il se mit à trembler et balança son verre dans le feu en hurlant :
— Damnation éternelle! Comment ose-t-il te trouver indigne de sa cadette? Je vais occire ce misérable! Je vais lui faire ravaler sa suffisance, je vais lui montrer de quel sang sont les Santas, je vais, je vais…
— Mon père, le coupa énergiquement Joachim malgré ses traits défaits, vous n’allez rien faire de cela. Il n’existe qu’un moyen de déjouer la volonté du duc. Je vais aller voir le roi et demander à le servir. Je ferai mes preuves et, dans quelques années, lorsque notre souverain voudra me récompenser, je demanderai un titre et des terres. Alors, le duc d’Anglase ne pourra plus me refuser la main de sa fille.
— Cher enfant, c’est impossible! Oubliez-vous donc que notre fortune est modeste? Pour pouvoir suivre le train de vie de la cour, il vous faudrait débourser par semaine plus que je ne gagne en six mois!
— Mais comment a donc fait Anatole jusqu’à aujourd’hui, père? Il ne vous a jamais demandé la moindre aide. N’est-il pas la preuve vivante qu’il est possible, en gagnant la confiance du souverain, d’accéder à ses faveurs?
— Anatole a bénéficié de la fortune de sa femme, au début. Ce que tu dis est vrai, toutefois, il a su plaire à Son Altesse, qui le comble. Mais combien de temps te faudra-t-il pour devenir l’un des favoris du roi?
— Je prendrai le temps qu’il faudra. Léanna m’attendra, je n’ai aucun doute à ce sujet. Si vous le permettez, mon père, je vais monter dans ma chambre pour lui répondre. Nathan portera ma lettre dès ce soir, car je pars demain à l’aube pour rejoindre la cour du roi.
Jehan de Montmartre bénit son fils en lui souhaitant bonne chance.

Quelques heures plus tard, Joachim se releva de son lit. Il était incapable de trouver le sommeil. Les poings serrés, il marchait de long en large, arpentant sa chambre en tous sens, l’esprit en ébullition. Tout, il était prêt à tout pour que le roi lui accorde sa confiance. Il accepterait n’importe quelle mission qui lui permettrait de faire ses preuves. N’avait-on pas vu de pauvres nobliaux de province élevés au rang de ducs parce qu’ils étaient aimés du bon roi François? Ces anciens chevaliers sans fortune avaient aujourd’hui droit aux honneurs suprêmes. Et puis, Joachim avait en tête la littérature chevaleresque qui avait bercé son enfance, où il puisait des exemples de chevaliers pauvres qui étaient parvenus à briller pour l’amour d’une dame. Lui venait aussi à l’esprit l’exemple des proches conseillers de son idole, l’empereur romain Auguste. Si Mécène était issu d’une famille princière, il n’en allait pas de même d’Agrippa qui, malgré ses modestes origines, s’était démarqué jusqu’à gravir tous les degrés de l’échelle sociale grâce à ses talents militaires et à l’amitié que lui portait Auguste.
Le père de Joachim avait toujours entretenu une relation cordiale avec leur voisin, d’autant plus qu’ils s’étaient côtoyés durant leur jeunesse. Ils avaient fait la guerre aux côtés de Charles VIII, de Louis XII et aussi de François I er dix ans auparavant, à Marignan. C’était lors de cette célèbre bataille que le frère de Joachim, Anatole, avait fait ses premières armes et s’était démarqué. Rien n’avait laissé penser à Joachim que le duc d’Anglase considérait ceux de sa lignée comme des gens inférieurs. Le jeune homme se sentait humilié de ce mépris et malheureux de devoir sans doute attendre des années avant de pouvoir unir son destin à celui de la femme pour qui battait son cœur. Il se mit à faire les cent pas, tandis que son esprit imaginait des dizaines de manœuvres possibles pour réussir à la cour. Le roi aimait les hommes courageux possédant un grand sens de l’honneur, courtois avec les dames, raffolant de la chasse et sachant profiter de la vie. Il avait appris tout cela par les lettres d’Anatole. Il avait tout pour plaire à Sa Majesté, mais bien des obstacles restaient à franchir, car il fallait avoir les moyens de financer ses propres équipements pour la guerre et de suivre le train de vie de la cour.
Or, le baron de Santas avait du mal à joindre les deux bouts. De lui demander de l’argent pour le pourvoir du nécessaire était impensable. Il ne pouvait compter que sur la générosité du roi, mais encore fallait-il qu’il arrive à lui prouver de quoi il était capable. Une guerre ou une croisade, quoi de mieux pour y parvenir! Il se prit à s’imaginer partant en Terre sainte, où il deviendrait un véritable chevalier, prêt à mourir pour le Christ et pour son roi. S’il survivait, à son retour il serait récompensé et le duc d’Anglase serait heureux de lui donner Léanna en épousailles.
Il allait reprendre sa marche effrénée, stoppée un instant par les délires de son esprit, quand un bruit retint son attention. Il aurait juré que cela venait de la fenêtre. De nouveau un petit claquement retentit et un caillou roula jusqu’à son pied. Il se précipita à la fenêtre restée ouverte et plongea son regard dans l’obscurité. La lune était pleine. Il ne mit pas dix secondes à discerner la belle Léanna, penchée, qui tenait la bride d’Hernandine d’une main et cherchait de l’autre de nouveaux projectiles sur le sol. Quand elle leva la tête, il lui fit signe de rester silencieuse, et se précipita à sa rencontre le plus discrètement possible. Le visage de son aimée était baigné de larmes et ses paupières gonflées attestaient qu’elle pleurait depuis des heures. Sans qu’ils aient eu le temps de réfléchir, leurs bouches s’unirent dans un baiser désespéré et nouveau où leurs langues se découvraient pour la première fois. Malgré leur chagrin, cette sensation leur fut délicieuse et réveilla dans leur chair un désir refoulé depuis bien longtemps.
Jusque-là, ils n’avaient jamais douté de disposer d’une vie entière pour apprendre à se connaître, mais rien n’était plus pareil, à présent. Ils allaient devoir se quitter sans savoir dans combien de temps ils se retrouveraient. Quand, après un long moment, leur baiser prit fin, ils se regardèrent sans mot dire. Alors, Joachim prit Hernandine par la bride, Léanna mit sa main dans la sienne et il l’entraîna sur la route. Quand ils se furent suffisamment éloignés du château pour que le galop de la jument fût imperceptible aux éventuelles oreilles encore éveillées, il monta Hernandine et prit Léanna près de lui.
Ils galopèrent sans interruption jusqu’à leur colline, le lieu privilégié d’où ils aimaient depuis toujours observer le pays de la Loire. C’était là qu’ils avaient échangé leurs premiers baisers timides. Joachim sauta en bas du cheval et prit son aimée dans ses bras. Lorsqu’elle toucha terre, il ne résista pas à l’envie de l’embrasser de nouveau fougueusement. Puis, main dans la main, ils s’approchèrent du point culminant de la butte.
La vue y était plus belle que jamais et, malgré la peine qui leur barrait le cœur, ils savourèrent la magnificence du décor. Après avoir promené leur regard sur les tours du château ducal, sur le hameau, sur le clocher et sur chacune des prairies, toutes choses qui ne ressemblaient pas à ce qu’elles étaient de jour, ils levèrent les yeux au ciel pour y étudier la lune qui luisait de mille feux. Les nuages s’étaient dispersés comme par magie, et laissaient place aux milliers d’étoiles étincelantes. Les yeux brillants, ils se tournèrent doucement pour se retrouver en face l’un de l’autre.
— Je t’aime tellement! murmura Léanna.
— Je t’aime tellement! répondit Joachim avec ferveur. Personne ne pourra jamais prendre ta place dans mon cœur. Personne, même après ma mort.
— Je continuerai de t’aimer à travers les siècles, mon amour.
— Je vais partir à la cour, mon cœur, dès que le soleil se lèvera. J’y gagnerai l’estime du roi, je deviendrai une personne importante et ton père ne pourra plus me refuser ta main. M’attendras-tu?
— Toute la vie, Joachim.
Un nouveau baiser les unit. Le désespoir au cœur à l’idée de devoir se séparer bientôt, ils oublièrent toute pudeur, toute bienséance, ils oublièrent tout ce qu’on leur avait inculqué jusque-là. N’écoutant que leurs âmes, leurs corps nus se découvrirent et s’explorèrent pour la première fois. Aucune appréhension ne les habitait plus ; ils ne ressentaient que de l’amour. Perdant toute notion du temps, cette nuit de mai, ils furent seuls au monde.
III
UN RÊVE DÉCONCERTANT
Il faut partir et vivre, Ou rester et mourir. Shakespeare 5 , Roméo et Juliette , acte III, scène 4
Montrouge, fin septembre 2013
L’étroit balcon du studio de Lisa Lépine donnait sur un petit parc public. Cela lui inoculait le sentiment de conserver un vague lien avec la nature. Lorsqu’elle vivait à Bordeaux, elle avait l’habitude de rentrer souvent chez ses parents, qui habitaient la même commune de Gironde que ceux de Marianne. La petite ville était entourée de vignes et de prés qui fleuraient bon les arômes de la vie, les vrais parfums, pas ceux de la capitale où l’on s’étranglait en voulant prendre une trop grande inspiration.
Ce soir-là, il n’y avait pas une once de vent et l’air était presque chaud. Lisa s’était installée sur la loggia après avoir disposé deux chaises face à face de manière à pouvoir allonger ses jambes. Elle avait entamé Jane Eyre en picorant dans un sac de chips. Rêveuse, elle leva la tête de son livre. Elle était en train de se demander combien des dix exemplaires de ses écrits qu’elle avait postés étaient arrivés à destination et quelle était la longueur de la file d’attente, constituée de kilogrammes de papier, avant qu’un inconnu tourne enfin la toute première page de son texte.
Cela faisait une heure qu’elle lisait et la chaise, inconfortable, lui faisait mal au dos. Elle se leva et fit quelques pas en direction du salon. C’était vendredi soir. Elle n’avait rien de prévu pour la fin de semaine, Marianne étant toute à son Angelo. Ses yeux se posèrent par hasard sur le dictionnaire des rêves qui trônait sur la table basse.
— Je voulais absolument vérifier la signification d’un mot, au réveil, ce matin, dit-t-elle à haute voix.
En guise de réponse à son soliloque, Princesse se frotta contre ses jambes. Lisa lui décerna une douce caresse sur la tête, avant de s’exclamer :
— Mais oui, c’est ça! Merci, ma Princesse!
Elle se souvenait de tout avec une précision infinie. Il lui semblait avoir rêvé d’un lieu visité. Ce songe se résumait en un mot : château. Un château admirable dont elle connaissait par cœur la moindre pièce, la moindre cachette. Ses doigts tournèrent les pages du dictionnaire jusqu’à la rubrique recherchée où elle put lire : Il symbolise son propre inconscient. Accéder au château, c’est réaliser tous ses désirs. Sa première réaction fut de faire le lien logique entre son souvenir nocturne et l’envoi de son manuscrit : de réaliser tous ses désirs ne se résumait-il pas pour elle à être éditée? D’autre part, elle avait rarement visité des châteaux dans sa vie, n’étant pas très portée sur l’histoire, sur le passé. En classe de cinquième, avec ses jeunes camarades de l’époque, elle était allée voir le château de Bonaguil dans le Lot-et-Garonne et, bien sûr, peu de temps après son arrivée dans la région parisienne, elle avait découvert Versailles. Mais aucun de ces châteaux, l’un une forteresse du Moyen Âge érigée sur un rocher, l’autre une construction de style baroque et classique datant du XVII e siècle, ne correspondait à ce qu’elle avait vu en songe.
L’explication du dictionnaire restait la plus plausible. Lisa se concentra sur son rêve : des pierres blanches, des jardins à l’italienne, pas de murailles ni de douves pour se protéger des assaillants, ce qui montrait que la période des guerres entre seigneurs était chose du passé. Au fait, comment savait-elle que c’était des jardins à l’italienne? Impossible à dire. La Renaissance! Ce mot surgit dans son esprit sans qu’elle sût comment. Elle ne connaissait rien à l’histoire, une matière qu’elle avait pratiquement zappée à l’école. Pourtant, elle était sûre d’elle. Prise d’une fièvre nouvelle, elle se connecta sur le Web et amorça une recherche sur les châteaux de la Renaissance, ce qui la mena directement aux châteaux de la Loire.
— La Loire, poursuivit-elle à haute voix, il y avait un fleuve qu’on voyait de la chambre, je regardais ce fleuve qui zigzaguait. C’était triste… je ne sais plus pourquoi…
* * *
Anglase, mai 1524
Les larmes ne coulaient plus sur les joues de Léanna ; elle n’en possédait plus la moindre. Son cœur était meurtri à jamais. Si de se donner la mort n’avait point conduit à la damnation éternelle, elle n’aurait pas hésité une seule seconde à se jeter par la fenêtre de sa chambre. Le détachement vis-à-vis de toutes choses avait gagné son âme. Ce pays de la Loire qu’elle avait toujours aimé ne lui faisait plus aucun effet. Le paysage était le même et pourtant il la laissait indifférente. Ce jour était un jour de deuil où tout ce qui l’entourait était gris, comme si elle eût déjà été morte. C’était son père qui l’obligeait à faire le deuil de sa vie en lui imposant un inconnu comme époux, un certain Gauthier de Saluces, dont le père avait été un fidèle vassal du dernier duc de Bourgogne 6 , mais était resté attaché au roi de France quand Marie de Bourgogne avait épousé Maximilien I er de Habsbourg pour contrer Louis XI. Un égal, avait déclaré le duc d’Anglase. « Un égal en quoi? avait songé Léanna. En inhumanité? En vanité? »
Malencontreusement, les mots étaient sortis de sa bouche sans qu’elle en eût conscience et la main de son père s’était abattue sur elle comme pour l’achever. Jetée à terre, elle s’était relevée silencieusement, sans un regard pour son bourreau. Elle était morte, désormais.
* * *
Lisa passa en revue les châteaux de la Loire les plus connus : Chambord, Chenonceau, Fontainebleau, Cheverny, Blois… Aucun ne ressemblait à celui de son rêve.
— Que je suis bête! se reprocha-t-elle. Comme si j’allais tomber sur la photo du château de mon rêve! Mais c’était tellement précis… C’est troublant.
Comme à son réveil, elle visualisait parfaitement les lieux où le songe l’avait fait évoluer : un jardin qu’elle savait à l’italienne, des pierres blanches, le hall d’entrée, l’escalier en colimaçon, une chambre, le salon, même les cuisines! Et puis, il y avait le paysage enchanteur qu’elle voyait d’en haut, comme depuis une montagne : un petit village avec une église, des hameaux çà et là et la rivière. Cette rivière, c’était la Loire, elle en était à présent certaine. Un élément surgit soudain dans sa mémoire : les armoiries. Sur fond bordeaux, elle se souvenait d’un aigle bleu foncé et d’un lys posé sur deux épées entrecroisées couleur or.
— Un lys? Une famille royale?
Un autre détail lui revint. Il s’agissait d’un nom. Lancrasse? Langlasse? Elle entama une nouvelle recherche.
Pays de la Loire + Lancrasse.
Elle obtint des résultats pour Pays de la Loire , mais rien sur Lancrasse .
Pays de la Loire + Langlasse.
Google réagit en lui proposant Pays de la Loire + Anglase . Elle cliqua sur la proposition, et tomba sur une fiche Wikipédia dédiée à la famille d’Anglase.
— Oh mon Dieu! s’écria-t-elle.
Les armoiries de son rêve trônaient fièrement en haut de la page. C’était effarant!

La maison d’Anglase est une illustre famille de la noblesse de France. Elle a été fondée par Gontran d’Anglase en l’an de grâce 1254. Gontran d’Anglase (1230-1275) était le troisième fils de Carlos de Castillon du royaume d’Espagne. Il se battit auprès du roi Louis IX, dit saint Louis, lors de la septième croisade. Son courage à la bataille de Fariksur, où nombre de Français furent emprisonnés, impressionna le roi, qui n’oublia jamais le soutien que lui avait assuré ce jeune chevalier lors de leur captivité. Il le naturalisa Français et le fit duc lors de leur retour en France. La mère du roi, Blanche de Castille, qui avait assumé la régence dans l’attente de la majorité de son fils, aurait participé à la montée en puissance de Gontran d’Anglase, dont elle avait su jauger la valeur.
La descendance de Gontran d’Anglase lui fit honneur.
D’abord, Rémi d’Anglase (1311-1347) fut le meilleur conseiller politique du roi Philippe VI (1293-1350), et se démarqua lors de l’acquisition du Dauphiné où il proposa la stratégie du blocus maritime pour faire plier le roi Édouard III d’Angleterre.
Sous le règne de Charles V (1338-1380), Adémar d’Anglase (1343-1402) participa activement à la reconquête du royaume de France, alors que s’achevait la première partie de la guerre de Cent Ans. Adémar d’Anglase dirigea l’armée qui sut battre Charles le Mauvais à Cocherel en 1364.
Foulques d’Anglase (1412-1465) se battit aux côtés de Jeanne d’Arc pour libérer la France des Anglais et la rendre à Charles VII. Il mourut des suites d’une blessure de guerre.
Godefroy d’Anglase (1461-1526) fut le vainqueur incontesté de la Guerre folle le 28 juillet 1488, alors que les princes menés par Louis d’Orléans, le futur Louis XII (1462-1515), essayaient de séparer le jeune roi Charles VIII de sa sœur qui exerçait la régence pendant sa minorité. Après son accession au pouvoir, Louis XII ne lui en tint pas rigueur. Il sut reconnaître sa persévérance lors des guerres d’Italie, qui s’achevèrent sur une défaite de la France en 1513, à Novare.
Pendant le règne de François I er (1494-1547)…

Lisa stoppa net sa lecture pour dévisager le dernier portrait. Subjuguée par la beauté du seigneur d’Anglase sous François I er , hypnotisée par la pureté de ses yeux que le peintre, un certain Jean Clouet, avait su reproduire, elle se surprit à passer l’index sur les contours de son visage. Elle reprit ses esprits et pensa à imprimer la page, après quoi elle commanda une nouvelle recherche à Google, celle du château d’Anglase. Sa déception fut grande lorsqu’elle découvrit la photographie d’un domaine détruit aux trois quarts lors de la Révolution française. En revanche, le château appartenait toujours à la famille d’Anglase et il était accessible au public. Lisa imprima également cette page.
Lorsqu’elle leva la tête, elle fut surprise de découvrir qu’il faisait nuit. Elle entreprit de fermer la baie vitrée. Elle ouvrit une conserve de raviolis qu’elle renversa dans une assiette pour la faire chauffer au micro-ondes. Enfin, elle alluma le téléviseur sur les informations en continu, mais elle n’entendit pas la voix de la présentatrice. La stupéfaction que lui avait causée sa découverte l’avait laissée dans un état second. Elle repassait en boucle les réminiscences de son songe, puis vérifiait les pages qu’elle venait d’imprimer. Comme pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas, elle se pinça. Confondue, elle ne put contrecarrer son envie d’envoyer un message à Marianne. Tant pis si elle était avec Angelo, elle avait trop besoin d’elle. De rester seule en un tel moment allait la rendre folle.
* * *
— Mon amour, supplia Angelo, tu ne vas pas partir maintenant ; on est si bien, tous les deux! susurra-t-il en se lovant contre Marianne.
Durement, elle le repoussa. Angelo l’agaçait soudain. Lisa n’était pas du style à la déranger pour rien. Jamais elle ne s’était immiscée dans ses histoires, se montrant toujours délicate et effacée lorsqu’elle fréquentait quelqu’un. Et puis, il était un peu prématuré pour s’appeler « mon amour ». Qu’est-ce qu’il croyait, celui-là? Qu’ils allaient se marier, tant qu’à faire?
— Je vais voir mon amie, annonça-t-elle d’un ton sec et résolu tout en enfilant son cache-cœur bleu.
Pour une personne qui avait depuis toujours la frousse de l’investissement amoureux, elle cracha avec une mauvaise foi extrême :
— Si ton sens de l’engagement vaut ton sens de l’amitié, j’ai des questions à me poser!
Marianne avait parfaitement conscience de sa déloyauté. À peine eut-elle prononcé ces paroles qu’elle les regretta. Angelo avait un très bon fond ; elle avait rarement rencontré son pareil. Il ne manquait de fidélité ni en amitié ni en amour. Il avait vécu deux relations sérieuses et plutôt longues dans sa vie, ce qui démontrait qu’il n’accordait pas d’importance aux relations non suivies, au jeu de la séduction superficielle comme elle la pratiquait.
Ils restèrent un court instant à se dévisager. Marianne était mal à l’aise de sa propre réaction, mais son orgueil mal placé la paralysait. Ce fut Angelo qui fit le premier pas. Il esquissa un sourire, lui cachant de cette façon le mal qu’elle venait de lui faire.
— Je n’aurais pas dû essayer de te retenir. Si ta meilleure amie a besoin de toi, tu as raison, tu dois y aller. J’aurais aimé venir avec toi, mais je comprends que vous ayez besoin de vous retrouver. Appelle-moi pour me donner des nouvelles, des siennes et des tiennes.
Marianne mordillait le côté droit de sa lèvre inférieure, signe d’une grande nervosité qu’Angelo n’avait pas encore eu le temps de découvrir. Elle avait envie de se jeter dans ses bras et de l’emmener avec elle, mais elle se contenta de le saluer brièvement.
— OK, à tout à l’heure!
Elle l’embrassa furtivement sur les lèvres avant de s’engouffrer dans les escaliers qu’elle dévala à contrecœur. Elle grimpa toute la rue Olivier de Serres en pestant contre elle-même, traversa le boulevard Lefebvre, puis longea le parc des expositions jusqu’à la ville de Vanves où elle marcha un quart d’heure pour arriver jusqu’au métro, qui filait en ligne directe jusqu’à Montrouge. Malgré cette demi-heure de marche, elle n’était toujours pas calmée.
« Pour une fois que je n’ai pas envie de rompre à peine après avoir conclu une rencontre, voilà que je me comporte comme la dernière des idiotes! » se reprocha-t-elle in petto . Elle songea aux dernières semaines. Jamais, au grand jamais, elle ne s’était sentie aussi bien avec un garçon. Elle trouvait Angelo généreux, affectueux, vrai et, surtout, il ne se prenait pas au sérieux, ce en quoi il était très différent de ses anciens petits amis. À vingt-quatre ans, Angelo avait délaissé des études d’anglais qui l’ennuyaient. Il suivait un programme de formation sur le commerce en alternance. Il parlait couramment l’anglais, l’italien et l’espagnol. Enfin, il travaillait comme serveur pour ne pas tout devoir à ses parents. En lui posant des tas de questions, pour la première fois elle avait découvert un homme presque gêné d’avouer que ses parents lui avaient payé un appartement en plein Paris, ou que le métier de serveur n’était pas son activité à temps plein. Angelo semblait en tout point bien supérieur aux hommes que Marianne avait rencontrés jusque-là.
Elle en était là de ses pensées lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était arrivée à destination. En sortant de la bouche de métro, elle se sentait mieux, parce qu’elle venait de réaliser à quel point elle tenait à Angelo. Elle admettait que quelque chose d’important avait changé en elle grâce à lui. Quelques instants plus tard, elle sonnait chez Lisa. Après un temps d’attente, elle sonna de nouveau en laissant son doigt plusieurs secondes sur le bouton.
— C’est qui?
— Marianne.
— Manou! Tu es venue! Oh, t’es adorable! J’ai honte…
— Ouvre-moi, bon sang! on parlera en haut!
En pénétrant dans le studio du huitième étage, Marianne fut surprise de ne pas voir, comme à l’accoutumée, chaque objet à sa place. La manie de Lisa de faire le ménage plusieurs fois par semaine sous prétexte que sa chatte laissait de la litière sur le sol, d’astiquer chaque objet et de les remettre systématiquement à la même place était un sujet d’incompréhension chez Marianne qui, de son côté, attendait pour passer l’aspirateur de voir des moutons gambader sur le sol, la poussière s’accumuler sur les meubles et les traces pulluler sur le miroir de la salle de bains au point de ne plus s’y voir. Elle remarqua un grand bouquin sur le sol, ouvert sur une page où Lisa avait surligné quelques mots, ainsi que des feuilles éparses sur le tapis rouge au pied du canapé-lit. Sur la petite table de cuisine, son amie avait laissé une assiette sale. Décidément, elle n’était pas dans son état normal!
— Je n’aurais pas dû t’alarmer, se reprocha Lisa, l’air confus. Il n’y a vraiment rien de grave, seulement le besoin de te parler.
Elle se laissa tomber sur son clic-clac. Malgré ses efforts, son inquiétude ne put échapper aux yeux de celle qui la connaissait depuis toujours.
— Tu as bien fait de penser à moi, je suis là pour ça, assura Marianne d’une voix douce.
— Mais Angelo doit…
— Angelo m’a poussée à venir te voir, surtout qu’il avait envie de revoir un vieux pote de passage à Paris, mentit Marianne avec aplomb. Alors? Dis-moi tout!
Après avoir repoussé une mèche rebelle derrière son oreille, Lisa résuma son aventure de la soirée, qui s’était déroulée entièrement dans son appartement avec pour seuls protagonistes Princesse, Internet et elle-même.
— Elle est bizarre, ton histoire, fit Marianne quand Lisa en eut terminé.
— Tu crois que je suis folle? demanda Lisa avec inquiétude.
— Non. Tu as peut-être des pouvoirs de médium, ou alors tu te souviens d’une vie antérieure.
— Ne recommence pas avec cela, je ne crois pas en ces choses.
— Tu devrais! Il vient régulièrement à notre connaissance des faits divers qui prouvent que…
— Et si j’avais visité ce château, petite?
— Mais comment expliques-tu que, dans ton rêve, tu connaissais toutes les pièces, même celles qui ont été brûlées lors de la Révolution française?
— Encore faut-il s’assurer que je les connais vraiment.
— Tu as raison, il faut aller là-bas pour être sûres que les pièces de ton rêve existent, du moins celles qui ont survécu, et que ce n’est pas le fruit de ton imagination.
— Je peux commencer par demander à mes parents.
Sur ce, elle attrapa son téléphone et appela sa mère. Après avoir pris de ses nouvelles, elle posa la question qui la taraudait, puis la remercia et lui accorda de nombreux baisers avant de raccrocher.
— Alors? interrogea une Marianne impatiente.
— Alors, non, ils ne m’ont jamais emmenée dans le pays de la Loire et, selon elle, je n’y suis jamais allée lorsque j’étais petite. Elle m’a seulement dit que mamie Marie-Andrée était née près de Blois, mais maman n’a jamais entendu parler d’Anglase. Elle n’en connaissait pas l’existence.
— Mamie Marie-Andrée, c’était la mère de ton père?
— Oui.
— Faut y aller demain.
— Demain? Où ça? s’écria Lisa, interloquée.
— Attends!
Ce fut Marianne qui prit son téléphone portable, cette fois.
— Chéri, écoute, j’ai quelque chose à te demander, mais je tiens d’abord à m’excuser pour tout à l’heure. Je ne pensais pas ce que j’ai dit sur ton sens de… enfin, tu sais.
— …
— T’es vraiment un ange! En fait, je sais que tu es en congé demain. Est-ce que ça te dérangerait de nous conduire avec ta voiture dans le pays de la Loire, Lisou et moi?
Comprenant maintenant ce que tramait son amie, Lisa lui fit de grands gestes accompagnés de mimiques pour lui intimer l’ordre d’arrêter, mais Marianne fit semblant de ne pas les voir.
— Super! enchaîna-t-elle à l’adresse du téléphone. Je rentre dans pas longtemps et je t’explique tout. Gros bisous!
Après avoir appuyé sur la touche rouge, elle se retourna, tout sourire, vers Lisa.
— Tu es malade! tonna son amie. Tu ne vas pas tout raconter à Angelo, que tu connais à peine! Je vais passer pour une malade mentale!
Ses grands yeux noirs en amande lançaient des flammes, qui cependant n’impressionnèrent nullement la très calme Marianne. Les cheveux auburn et souples de Lisa suivaient chaque mouvement de sa tête et sa bouche charnue affichait une moue rageuse.
— Calme-toi, lui recommanda Marianne en croisant ses jambes avec une assurance qui donna à Lisa l’envie de la gifler. D’abord, Angelo est une personne en qui j’ai confiance. Mais, par respect pour toi, je vais lui conter une histoire inventée de toutes pièces.
Le regard de Lisa se fit plus perçant qu’un éperon dans la cuisse du cheval.
— Quelle histoire? siffla-t-elle entre ses dents.
— Je ne sais pas, je n’y ai pas encore réfléchi. Par exemple, que nous avons été là-bas quand nous étions jeunes… à Anglase, c’est ça?
— Hum.
— Et que nous avons très envie de retrouver cette petite ville et son château que nous avions visités avec nos parents.
Lisa bouda encore un peu, mais s’effondra bientôt sur le canapé en se rendant aux arguments de son amie. Elle avait tellement besoin de savoir, d’en avoir le cœur net! Tant pis pour Angelo, car, après tout, d’ici peu, sachant comment Marianne menait sa vie en matière de relations sentimentales, elle ne risquerait de revoir le jeune homme qu’à leur bistrot.
IV
ARRIVÉE À LA COUR
C’est une multitude qui cherche à plaire à un seul homme. Gautier Map 7 , à propos de la cour
Chambre de Léanna à Anglase, le 16 juin 1524
Éléonore venait de quitter Léanna. La jeune fille n’ignorait nullement qu’elle était malheureuse de la voir prostrée, abattue, incapable de parler, submergée par la souffrance. Qu’y pouvait-elle? Elle n’avait point la force de sortir de sa léthargie. Pire, elle n’en avait pas les moyens ; elle était comme enchaînée. D’être une femme était le sort le moins enviable sur cette terre. N’importe quel animal était plus libre qu’elle. Léanna était à la merci de son père, qui allait la livrer à ce comte maudit, lequel aurait toute latitude pour faire ce qu’il lui plairait de sa vie. Elle n’aurait pas le droit d’émettre la moindre protestation, d’avoir la moindre opinion, de faire valoir le moindre désir. Elle devrait faire son devoir et obéir encore et encore à cet époux et maître. Cette injustice la rendait malade presque autant que le chagrin d’être séparée de son amour.
L’envie de mourir l’avait submergée ces derniers temps. Trois semaines à rester allongée sur son lit, à sangloter malgré la tendresse dont Perceval, son adorable cocker, faisait preuve avec constance à son égard, malgré les douces paroles de sa mère, qui lui caressait longuement la tête chaque jour pour essayer de l’apaiser comme quand elle était enfant, malgré les soins prodigués par Éléonore avec tout l’amour qu’elle lui portait. Depuis le départ de Joachim à la cour, elle pensait à lui à chaque instant, à chaque seconde, elle vivait à travers lui, elle vivait pour lui. Cela faisait trois semaines que, chaque fois que le clocher de l’église marquait une nouvelle heure, elle se demandait ce qu’il faisait, où il était, s’il était aussi malheureux qu’elle, si la cour lui plaisait, s’il avait la force de sourire ou même de rire…
Elle n’avait pas encore eu le courage de lui écrire pour lui annoncer son mariage avec le comte Gauthier de Saluces, qui servait le gouverneur de la Bourgogne 8 . Elle avait rencontré son fiancé pour la première fois quatre jours auparavant. Comme si elle n’était pas suffisamment malheureuse, son père avait réussi à le convaincre de hâter les noces sous le prétexte que le comte devait rejoindre la cour avant la fin de l’été et qu’il était préférable de ne pas reporter le mariage à l’hiver suivant.
S’il avait su… Il aurait été trop heureux d’être parvenu à devancer d’autant ce qu’ils appelaient les fêtes, ces noces qui représentaient aux yeux de Léanna une condamnation, un anéantissement total de sa vie. Elle allait devoir partager la vie, le lit et le quotidien d’un homme qui lui avait fait une impression sinistre, d’un fat qui lui avait paru si froid, si repoussant. Le comte de Saluces était bel homme, assurément. Toutefois, il ne lui inspirait rien qui vaille.
Il avait passé le temps de sa visite à la dévisager comme il l’aurait fait d’une jument choisie pour compléter son haras. Un sourire carnassier aux lèvres, il avait amorcé son examen par sa crinière fauve, passant ensuite de son front bombé à ses yeux verts, puis de sa bouche à sa gorge. Elle n’avait pu réprimer le désagréable frisson que lui causait la convoitise qu’elle lisait dans son regard. Tel un vulgaire manant, il n’avait pas eu la délicatesse de cacher sa satisfaction, quand l’envie de vomir nouait la gorge de la jeune fille. Malgré sa belle prestance, il n’en restait pas moins un barbon grisonnant qui aurait bientôt trente-sept ans, alors que Léanna en avait à peine seize. Et puis, quelle importance que tous ces détails! Son âme serait dévouée à Joachim jusqu’à la fin des temps. Elle ne s’éprendrait jamais de cet individu.
Seulement, c’était bel et bien son nom que son fils porterait. C’était un fils, elle le sentait.
Car, en effet, Joachim lui avait offert avant de partir, lors de la merveilleuse nuit étoilée qu’ils avaient passée ensemble, un présent insoupçonné. Elle venait à peine de le comprendre. Après s’être apitoyée sur son sort, elle allait se relever. Elle serait forte pour ce petit être innocent qu’elle portait, ce fils qui toute son existence ferait vivre sous ses yeux son amour pour Joachim, cet enfant qu’elle voulait plein de vie, plein d’allant. Elle ne lui transmettrait pas l’amertume qui avait gagné son cœur. Elle le voulait souriant, bon vivant, rieur comme Joachim et elle avant que son père ne fît chavirer leurs destins. Il serait heureux et aimé.
Elle l’aimait tant, déjà!
* * *
Blois, un peu plus tôt, fin mai 1524
Ce fut par un après-midi ensoleillé et chaud que le jeune Joachim découvrit la porte de la fameuse ville de Blois, encerclée par les remparts de pierres qui entouraient la cité.
Son voyage avait été court, mais il n’avait pas été dénué d’intérêt. Le jeune homme avait réalisé qu’il n’avait pas voyagé beaucoup en dehors de la baronnie de Santas et du duché d’Anglase. Il n’avait pas souvenir des richesses de son royaume et il avait été surpris par la beauté des paysages et la diversité des récoltes. Il n’avait cessé de tourner la tête dans tous les sens ; les couleurs flamboyantes de ce printemps 1524 appelaient irrésistiblement le regard à elles, quel que fût l’état d’esprit du passant. Ici c’était les céréales, froment, seigle, orge ou même sarrasin, là c’était les vignes, plus loin, les fruitiers, ailleurs, les champs peuplés de quelques chaumières autour desquelles paissaient paisiblement cochons, vaches et moutons. Des bois s’étendaient à l’horizon, parsemés de rares chaumières avec parfois un clocher qui s’élançait vers le ciel.
Joachim était venu à Blois cinq ans auparavant avec son père. C’était à l’occasion de sa présentation au roi François, auquel il avait prêté allégeance. Le jouvenceau de quinze ans qu’il était alors avait été impressionné par la force et la bonté qui émanaient de ce géant, lui-même alors âgé de vingt-cinq ans. Cet être sacré depuis que l’archevêque de Reims l’avait oint de l’huile sainte était le médiateur entre Dieu et les hommes. Joachim n’en avait pas douté une seconde à la vue du monarque, dont les yeux ne mentaient pas et reflétaient courage et sagesse. Il avait éprouvé un respect infini pour celui qui, pour la première fois, avait imposé le pouvoir royal sans concession en France, pour ce grand monarque qui avait affirmé son autorité auprès de tous ses féodaux, les obligeant à courber l’échine et à respecter leur serment d’allégeance.
L’histoire se répétant, la cour résidait pour quelque temps au château de Blois en cette période de l’année. François I er ne restait jamais longtemps dans un même lieu. Il changeait constamment de résidence. Il aimait à voyager par tout le royaume pour y rencontrer son peuple qu’il affectionnait et dont il était aimé. Le souverain avait la certitude que de s’exhiber aux yeux de tous renforçait la monarchie française et son pouvoir tout-puissant, en rappelant à chacun et notamment aux nobles de province qu’il était le maître incontesté du royaume. Il était le premier roi, depuis la fin du IX e siècle, à avoir imposé sa domination effective sur les provinces, en mettant fin au pouvoir des seigneurs locaux. Qui ne gardait pas à l’esprit les nouveautés qu’il avait instituées, telles que l’obligation de l’appeler Sa Majesté? Et puis, il avait la passion de son pays ; il aimait à en découvrir les diverses régions et les nombreuses richesses. Sa santé de fer lui permettait de passer sa vie en voyages. Il se faisait aussi un devoir de rendre sa justice dans tout le pays et d’entendre ses sujets. C’était ainsi qu’il entraînait avec lui sur les routes de France, mais aussi sur ses fleuves pour certains déplacements, sa maison et celle de la reine quand elle pouvait l’accompagner, de même que ses gardes, ses secrétaires, son trésor, son mobilier et sa vaisselle. Des milliers de personnes et de chevaux l’accompagnaient, sans oublier les chariots qui suivaient.
Malgré ses constantes pérégrinations, il affectionnait particulièrement la résidence de Blois, où il séjournait le plus souvent avec son épouse, la reine Claude, et les enfants qu’elle lui avait donnés.
Joachim dut tirer sur la bride de Sultan, son destrier. Le porche étroit par lequel on pénétrait dans la jolie cité était encombré de nombreux chariots qui roulaient dans les deux sens. Il ne pouvait pas les doubler à cause de la foule de paysans à pied qui portaient des sacs sur leur dos ou qui tiraient des bœufs ou des mules à leur suite.
— Holà, l’ami! interpella Joachim.
Le conducteur du chariot qui se trouvait à sa droite baissa la tête pour le saluer.
— Bonjour, messire.
— Dis-moi, l’ami, quel est donc ce raffut?
— Ce raffut?
— Oui, tous ces gens. Il se passe quelque chose d’extraordinaire?
Une lueur amusée passa dans les yeux du quadragénaire.
— Ah! monseigneur n’est pas de la ville, je suppose. Les paysans vont vendre aux Blésois leurs récoltes et les marchands que vous voyez quitter la cité, eh bien! ils partent faire affaire avec les gens de la campagne à qui ils vendent leur camelote.
— C’est donc ainsi tous les jours?
— Oh oui, monseigneur!
Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qui lui parut un siècle que Joachim pénétra dans Blois. Il avait oublié à quel point il y avait de mouvements et de bruits dans une ville. Habitués au calme de la vie au grand air, tous ses sens étaient en alerte. Il ne savait où donner de la tête et il faisait avancer son pur-sang arabe au pas, craignant de gêner ou de blesser un passant. Il y avait du monde partout. Les enfants couraient en tous sens, criant et jouant. Des tréteaux sur lesquels étaient posées des planches de bois envahissaient les rues marchandes. Pour attirer le regard de la clientèle, les commerçants exhibaient leurs marchandises en dehors de leur échoppe et des commis criaient à tue-tête, chargés d’appâter le client en vantant les mérites de leurs produits. Cela déterminait une cohue infernale qui aurait pourtant plu à l’intrépide Joachim de Montmartre s’il n’avait eu le cœur aussi lourd.
Ses longs yeux étirés d’un bleu pur passaient d’une boutique à l’autre. Le nombre d’articles qu’on trouvait en ville était inouï : draps, tapisseries, meubles, verres, porcelaines, chausses, robes… Quant à la nourriture, elle abondait : charcuteries, produits de la boulangerie, pâtisseries, rôtis, épices, fruits et légumes… Ici, une diseuse de bonne aventure proposait ses services aux passants, là, un groupe de badauds riaient aux éclats, tandis qu’un peu plus loin des soldats patrouillaient. Les maisons et leurs jolis colombages n’avaient pas tellement changé depuis sa première venue dans la cité, mais il lui semblait que la population avait augmenté en nombre.
La vue d’un homme pendu au beau milieu de tous ces êtres pleins de vie le gêna. Il ne put s’empêcher de lire ce que l’écriteau, qui avait été placé autour du cou du condamné, indiquait : Je suis un voleur. « Quelle iniquité! pensa furtivement le jeune noble. Mourir ainsi ignominieusement, certainement pour n’avoir volé que de quoi se nourrir. »
Ces pensées le ramenèrent à sa propre infortune. Les grands yeux en amande plus verts que la plus belle des pommes qu’il eût jamais croquée, les longs cheveux parfumés au lait dont le roux tirait parfois sur le blond, le petit nez retroussé agrémenté de quelques taches de rousseur, et enfin cette bouche sur laquelle il aimait tant poser ses lèvres, le parfum que dégageait l’haleine de Léanna, tous ces détails s’imposèrent cruellement à sa mémoire, comme s’il les avait oubliés depuis des années. Les quelques minutes où son esprit avait été accaparé par l’émoi de la ville, il ne se les pardonnait pas. Comment avait-il pu, ne fût-ce qu’une seconde, ne plus penser à elle?
Il balançait entre le désespoir de ne pouvoir la tenir entre ses bras aux yeux de tous, la rage d’avoir été méprisé par le duc d’Anglase et la passion qui le submergeait continuellement et qui s’accentuait au souvenir de la nuit passée au pied du chêne centenaire, une nuit à s’aimer. Le corps de Léanna avait rendu le sien fou comme jamais il n’aurait cru que ce fût possible. Le souvenir de sa tendresse pendant ces heures heureuses le faisait fondre, comme s’il était possible de devenir plus amoureux qu’il ne l’était déjà depuis leur plus jeune âge.
L’esprit de Léanna ravissait le sien depuis toujours et il avait la certitude que personne ne parviendrait jamais à l’égaler dans ses réparties qui le laissaient pantois d’admiration. Sa joie de vivre était la même que la sienne et, souvent, sans avoir besoin de parler ni même de se regarder, ils avaient tous les deux le sentiment que leurs âmes étaient en parfaite harmonie dès lors qu’ils étaient côte à côte. Il aimait le cœur de Léanna, un cœur immaculé, empli de bontés pour chacun et encore plus pour ceux qui avaient besoin d’elle. Lorsqu’ils étaient enfants, il l’avait toujours vue partager avec les pauvres l’argent que lui donnait le duc son père. Elle ne pouvait passer une semaine sans visiter le village d’Anglase pour aider les familles dans le besoin, elle distribuait pain et couvertures de la façon la plus spontanée qui fût.
En sus de cela, elle avait tout d’une princesse. Joachim n’avait pas parcouru le monde, certes, mais il était prêt à parier beaucoup que, pour trouver une femme d’une beauté équivalente à celle de Léanna, il lui faudrait en visiter des villes et des pays lointains. Lui qui n’avait rien fait pour ça, il avait la chance d’être aimé de cette déesse quand tant d’hommes auraient sacrifié leur vie pour mériter l’amour d’une pareille beauté. Car, il n’avait point l’ombre d’un doute sur la question, ce genre de merveille suscitait des passions irrépressibles dans le cœur des hommes.
Léanna était loin d’être sotte ; elle savait qu’elle était splendide. Nonobstant, elle semblait s’en moquer. Tout ce qui lui avait importé jusque-là, c’était l’amour de Joachim. Et il en avait remercié le Ciel des centaines de fois, jusqu’à ce jour.
— Par tous les saints, regardez donc où vous allez!
La voix grave et autoritaire ramena Joachim à la réalité. Baissant les yeux, il découvrit un gros bonhomme outragé qui, bedaine devant, tenait ses poings sur les hanches. Ses sourcils froncés se rejoignaient, lui conférant un air d’ours. Ses joues rouges et rebondies contrastaient avec son air sévère.
— Pardon, monsieur, s’excusa le jeune homme. J’étais tout à mes pensées.
Il descendit prestement de son pur-sang, et tendit une main amicale à l’inconnu. Son geste stupéfia le gros bonhomme. Habillé d’une toile vulgaire, l’individu devait être un marchand sans fortune qui n’avait pas l’habitude d’être traité avec autant d’égards par les nobles, qui ne lui faisaient pourtant pas peur.
— Joachim de Montmartre, insista le jeune homme avec le sourire, la main toujours tendue.
— René Dufour, articula enfin le gaillard en daignant attraper et serrer vigoureusement la main qu’on lui offrait.
— J’espère ne pas vous avoir blessé, monsieur Dufour.
— Il y a eu plus de peur que de mal, répondit l’homme, étonné et admiratif devant ce jeune noble qui ne semblait pas le mépriser.
— Tant mieux! Je n’ai point l’habitude des grandes villes. Je tâcherai à l’avenir de me montrer plus prudent.
— Monseigneur vient de la province? questionna Dufour en rejetant vers l’arrière son crâne dégarni pour s’adresser au noble qui le dépassait de deux têtes.
— Pas de bien loin ; de la baronnie de Santas.
— Je connais point cette baronnie, messire, fit l’autre en hochant la tête de droite à gauche.
— C’est à deux heures d’ici. Peut-être pourriez-vous me rendre service et m’indiquer mon chemin, monsieur Dufour?
— Avec grand plaisir, affirma le bonhomme en découvrant une dentition clairsemée et noircie.
— Par où accède-t-on au château royal?
— C’est très simple, monseigneur. Voyez-vous l’enseigne de la taverne Au soleil couchant ?
Il tendait le bras et l’index pour mettre en évidence l’auberge en question.
— Certes.
— Juste après être passé devant, vous tournerez à droite. Au bout de la petite rue, vous déboucherez sur une avenue. Vous prendrez à gauche, et en continuant toujours tout droit, vous arriverez directement au château. Vous verrez, ça monte un peu.
— Vous êtes bien aimable, monsieur. Que faites-vous donc comme travail?
— Je suis verrier, annonça non sans fierté l’intéressé, voulez-vous visiter ma boutique? demanda-t-il sans grand espoir.
— Avec grand plaisir.
— Vraiment?
— Mais oui, montrez-moi donc votre collection.
Joachim suivit René Dufour à l’intérieur de l’échoppe après avoir solidement attaché son pur-sang et donné une pièce à un enfant pour qu’il le gardât, en lui promettant le double à son retour s’il s’acquittait correctement de sa tâche. Le magasin était tout en bois et, malgré l’apparence fort simple de l’artisan, ses verres étaient très recherchés quant à leur facture.
— Vous rencontrez des difficultés pour vendre d’aussi beaux objets? supposa Joachim à haute voix.
— Oh non, monseigneur! Je n’ai pas à me plaindre de ce côté-là! Avec l’avènement de notre jeune roi, le luxe est devenu à la mode même chez les bourgeois et cela fait que beaucoup préfèrent aujourd’hui mon beau verre au simple gobelet. Mais, ce qui nous rend la vie difficile ces dernières années, c’est l’augmentation de la taille 9 . Elle a explosé avec les guerres que mène Sa Majesté et le quotidien n’est plus celui d’autrefois. C’est le peuple qui paye pour les pensions des princes. Jeune comme vous l’êtes, vous n’avez certes pas souvenir du bon roi Louis XII, le Père du peuple 10 .
En hochant la tête, Joachim admirait une parure de quatre verres à vin dont le rebord avait été modelé sur la forme du lys royal et dont le pied était peint en bleu.
— Je vais vous prendre ces verres. Si vous pouviez me faire un petit paquet! C’est un présent pour mon frère, que je n’ai pas vu depuis des mois.
Enchanté, René Dufour s’empressa de préparer un joli emballage.
— Je connais un peu le règne de Louis XII, enchaîna Joachim. Mon père l’a bien connu autrefois.
— Ah, je vois, fit l’artisan. Votre père est donc allé en Italie?
— Plusieurs fois avec Charles VIII, puis avec Louis XII.
— Le roi Charles VIII était parti là-bas pour attaquer les Turcs, n’est-ce pas, fit M. Dufour, fier de montrer ses connaissances en politique.
Joachim sourit.
— Ça, c’est ce qu’il disait pour se donner bonne conscience…
— Vraiment? s’étonna le commerçant.
— Il voulait surtout prendre possession du royaume de Naples. Anne de Bretagne a poussé ses deux époux successifs à partir à la conquête de l’Italie.
— Naples? C’est la ville pour laquelle notre roi se dispute avec l’Empereur?
— Tout à fait, ainsi que Milan.
— Mais vous qui vous y connaissez bien, savez-vous comment est née cette dispute? Je ne comprends pas ce que l’Empereur et nous-mêmes allons faire en Italie.
— Cela fait bien longtemps que les Castillans et les Français se battent pour le royaume de Naples, car le traité de Grenade de 1501 a partagé une partie de l’Italie : Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon avaient laissé Naples à la France. Cela, nos souverains se sont fait un devoir de ne point l’oublier.
— Oh, je vois.
— Pour la défense de Sa Majesté, il faut savoir que Louis XII avait certes baissé les impôts, mais il s’est endetté pour faire la guerre et notre roi s’est vu obligé d’augmenter les impôts pour rembourser.
— Je vous sais gré de vos explications, jeune gentilhomme. Vous êtes bien savant!
— Combien vous dois-je? demanda Joachim.
— Cinquante livres, je vous prie, monseigneur.
Joachim posa la monnaie sur le comptoir avant de saluer René Dufour.
— Maintenant, je vais vous laisser, cher monsieur, et je vous remercie pour le joli présent que je vais faire grâce à vous, répondit Joachim.
René Dufour sourit de contentement sous l’effet du compliment. Il regarda repartir ce beau jeune homme dont il admirait la prestance et la beauté, mais dont il appréciait plus encore la simplicité, qui n’allait pas de pair, généralement, avec les beaux seigneurs de sa trempe.
* * *
— Incroyable! souffla Joachim à l’adresse de Sultan en lui ébouriffant la crinière.
Après avoir gravi l’avenue que lui avait indiquée René Dufour, il était parvenu à l’entrée du domaine royal, gardé par nombre de sentinelles. Construit sur un promontoire, le château dominait la Loire. En jetant un bref coup d’œil en arrière, Joachim réalisa le chemin parcouru et la hauteur de la colline que Sultan avait escaladée. Ils dépassaient à présent une partie des toits de la ville.
Il se présenta au capitaine des gardes, qui le laissa passer après qu’il lui eut donné son nom. Il se sentait minuscule devant l’immensité du bâtiment qui s’offrait à lui. Une cour pavée, dont la superficie égalait à elle seule celle de la petite ville du duché d’Anglase, donnait accès à de nombreux pavillons devant lesquels étaient postés des gardes. L’intense activité créée par les employés du château était comparable à celle du centre-ville de Blois qu’il venait de quitter. Des servantes transportaient du linge à laver, d’autres frottaient les dalles de la cour, des commis revenaient du marché avec les légumes et les viandes qui seraient cuisinés pour le souper du roi ce jour même, quelques nobles faisaient une promenade et les soldats effectuaient des rondes.
Le jeune Joachim ne se souvenait pas de la merveille qu’il avait sous les yeux, bien qu’il y fût déjà venu. Était-il arrivé par cette même entrée, cinq ans auparavant? Ses yeux furetaient en tous sens pour ne rien négliger : l’architecture qui mêlait des styles gothique et moderne 11 , l’escalier aux dimensions gigantesques, les salamandres que François I er avait choisies comme emblèmes, gravées dans la pierre en tous endroits, et une statue représentant le prédécesseur du roi au-dessus d’une porte. Louis XII et Anne de Bretagne étaient les premiers souverains à s’être plu dans ce château et à en avoir fait une résidence royale. Leur fille, Claude de France, était très attachée à ce domaine qui l’avait vue grandir et où convergeaient tous ses souvenirs d’une enfance extraordinairement comblée. Ses parents l’avaient chérie de tout leur cœur, d’autant plus qu’elle était restée leur unique enfant en vie jusqu’à ses dix ans, avant la naissance de sa sœur Renée. Pour lui faire plaisir, et parce qu’il aimait lui aussi ce palais, le roi François y avait entrepris de grands travaux. Joachim en admirait le résultat.
Il resta un moment à contempler, bouche bée, les trésors extérieurs de l’ancienne forteresse des comtes de Blois. Quand il eut repris ses esprits, il s’adressa à un garde pour savoir où il pourrait trouver Anatole de Montmartre. On lui indiqua la salle des États près de l’escalier monumental. Après avoir confié Sultan à un palefrenier, Joachim se dirigea avec assurance vers le lieu indiqué. Les portes étaient grandes ouvertes et de la musique se faisait entendre.
La salle devait bien mesurer trente mètres de long et vingt mètres de haut, et ses murs peints de multiples couleurs plurent immédiatement au jeune homme, attiré par tout ce qui était vif et gai. Les musiciens s’étaient placés près de la cheminée monumentale, tandis que des groupes discutaient gaîment. Joachim ne fut pas étonné de voir les femmes occuper le centre des conversations. Il savait que Sa Majesté leur accordait une place prépondérante à la cour. Anne de Bretagne avait été la première reine à désirer sa propre maison, composée de demoiselles d’honneur ayant reçu une éducation marquée par la distinction et le raffinement, de manière à ce qu’elles se démarquent des autres femmes du royaume. Leur nombre avait augmenté à l’avènement du roi François, qui avait décidé que sa mère, sa sœur et son épouse auraient chacune leur maison. Il avait demandé aux gentilshommes et aux officiers de venir à la cour avec leur épouse et leurs filles, car il avait besoin de dames d’honneur pour les maisons des princesses. Il leur avait promis en échange de se montrer généreux et il avait tenu parole. Les femmes comme les gentilshommes de sa cour devaient être parfaits, en particulier lors des entrevues avec les ambassadeurs, le pape ou, plus tard, l’Empereur. Il dépensait des sommes exorbitantes pour soigner l’apparence de ses courtisans, ce qui n’était pas pour déplaire aux banquiers lyonnais auxquels il empruntait pour acheter de beaux meubles, des tissus raffinés et des bijoux fabuleux.
Joachim distingua enfin son frère, au bras de qui se tenait son épouse. Anatole n’était pas prévenu de son arrivée impromptue et Joachim ne savait pas encore comment l’aborder. Il observa son frère quelques instants. Grand comme lui, Anatole de Montmartre ne lui ressemblait du reste en rien. Les cheveux raides et châtains, les yeux marron foncé, il avait hérité de la forme ronde du visage de leur père.
Joachim sourit en voyant l’air posé et réfléchi de son frère, qui lui rappelait leur enfance. Anatole avait toujours pris très au sérieux son rôle de frère aîné autant que celui de futur baron de Santas. Il s’était toujours senti responsable de Joachim et avait tendance à le surprotéger et à le diriger, ce qui n’était pas du goût de l’intrépide et hardi petit garçon.
Par hasard, Anatole, qui écoutait attentivement les propos tenus par son petit cercle, s’aperçut de la présence de son frère. Ses traits exprimèrent à la fois la surprise et la félicité. Délaissant avec courtoisie son épouse, il se précipita vers Joachim et, sans un mot, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre pour s’embrasser avec effusion.
En dépit de l’air épanoui de son frère, Anatole ne tarda pas à découvrir au fond de ses yeux une lueur triste et inquiète qui l’alarma. Il n’était pas dans le caractère de Joachim de se laisser abattre. Fonceur invétéré, il était d’une nature gaie que rien ne pouvait atteindre.
— Mon frère, que me vaut le plaisir de ta visite à la cour? questionna-t-il, une pointe d’inquiétude dans la voix. Père se porte-t-il bien?
— Père se porte comme un charme, s’empressa d’affirmer Joachim.
Anatole sentit la boule qui s’était formée dans son ventre disparaître aussi vite qu’elle était apparue. Cependant, il se devait de découvrir ce qui taraudait son petit frère. Il posa une main dans son dos et l’entraîna dans la cour du palais royal.
— Allons parler tranquillement.
Ils se rendirent derrière le château. Il y avait un jardin qui offrait une vue spectaculaire de la ville de Blois en premier plan et du pays en arrière-fond. Quand ils furent isolés, Anatole engagea la conversation.
— Je vois bien que quelque chose ne va pas, mon frère. Que s’est-il passé?
Les beaux yeux purs de Joachim s’échappèrent sur les toits de la ville pour y chercher l’inspiration. Anatole respecta son mutisme et attendit qu’il se sente prêt à parler. Quelques instants plus tard, quand il lui eut enfin tout confié, en omettant toutefois la nuit qu’il avait passée avec Léanna, Anatole ne fit aucun commentaire. Il promit de le présenter au roi dès le lendemain et de requérir en sa faveur un poste où Joachim pourrait prouver sa valeur.
— Le roi parle depuis des mois d’une nouvelle expédition en Italie, même si sa mère fait tout pour le dissuader d’entreprendre un tel projet. Il veut reprendre le milanais que nous avons perdu et asseoir sa gloire en réalisant d’autres exploits chevaleresques à l’instar de Marignan.
— Les frontières, en Provence, ont du mal à résister aux Impériaux depuis quelques semaines. Pourquoi ne se lance-t-il pas? C’est l’occasion, s’enhardit Joachim en pensant qu’une guerre était le meilleur moyen de montrer au roi son courage et sa détermination.
— La reine Claude est malade. Ses sept grossesses en si peu de temps l’ont épuisée. Il ne veut pas la laisser seule, surtout que les médecins ne se montrent pas fort optimistes quant à une possible guérison.
— Tant de femmes ont connu plus de grossesses et n’en sont pas mortes! Elle est donc fragile…
— Hum, ajouta Anatole à voix basse, on dit que le roi lui aurait donné la grosse vérole. Il aime un peu trop les femmes…
V
LA SÉPARATION
Le roi peut bien emmener le corps, mais il n’emmènera rien du cœur. Chrétien de Troyes 12
La cour de France était telle qu’il l’avait imaginée. Elle était même plus belle encore, plus faste, plus vivante surtout. D’où venait ce nom de « cour »? Des cours de justice qui, il y avait bien longtemps, avaient laissé place aux mondanités lors de grandes occasions et qui, au cours des siècles, étaient devenues permanentes. Joachim avait appris cela dans son enfance, mais il l’avait oublié au fil du temps. Cela lui revenait, à présent.

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