La lune cendrée
165 pages
Français

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Description

Céline, artiste, change de vie et part emménager dans un pays baigné par les contes et légendes.
Dans la cour de sa propriété, elle découvre un catalpa qui semble gardé par une louve apprivoisée. Elle s’aperçoit que ses voisins s’intéressent de très près à sa maison.
Que peut-elle bien renfermer de si précieux ?
Une nuit, Wahya, mystérieux Indien aux longs cheveux surgit et un attachement profond s’installe entre eux.
Mais pourquoi ne vient-il qu’au crépuscule pour disparaître à l’aube ?
Et que signifie le rituel de la lune cendrée qu’il doit accomplir et dont sa vie dépend ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 643
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA LUNE CENDRÉE

Brune-El



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-181-4
« Il n’y a d’oasis que pour ceux qui n’ont pas de sable dans les yeux.
Sache que tes yeux peuvent faire des miracles. Ouvre-les bien et grandement, et tu verras tout, autrement et mieux.
C’est ainsi que tu verras, tout comme moi, briller des larmes aux cils des fleurs ; surgir de la mer des îles fabuleuses ; apercevoir au cœur de la forêt des clairières où dansent les loups et où chantent les chevreuils. C’est ainsi que tu découvriras également la montagne sacrée, la source de toutes les magies, le pont d’or qui relie le ciel et la terre ; la face cachée de la lune, toutes les oasis du désert et les châteaux de l’Espagne. Tu verras des nuages te sourire et des anges te faire de grands signes de la main. Et tu auras, étalées pour toujours devant tes yeux, et rien que pour toi, les splendeurs jamais éteintes de l’aube et du crépuscule.
Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. »
Khalil GIBRAN
Chapitre 1


Le cœur serré, j’abandonne tous mes souvenirs là où j’ai vécu heureuse avec Jules, mon mari. Un malencontreux accident de tracteur forestier me l’a enlevé il y a deux ans et, à trente ans, je me retrouve seule. La propriété que nous louions est en vente et je quitte aujourd’hui mon village pour l’Azé, hameau de l’Estélat en Haute-Loire. Bourg touché par la désertification : 142 habitants s’éparpillent de part et d’autre de la rivière. Qui souhaiterait aller se perdre là-bas ? Moi, apparemment.
La maison est vide et j’ai passé ma dernière nuit sur le sol dans mon sac de couchage, brisée par le manque de confort de ce lit improvisé. Pas d’eau non plus, je me débarbouille au bac de l’écurie et j’enfile juste un jean et un débardeur. Il fait déjà chaud, prémices d’un été caniculaire.
Je distribue les croquettes à Basile, mon jeune border collie, et à Minimoï la minette ; pendant qu’ils prennent leur dernier repas ici, je mets les poules et leur coq en cage. Drôles de compagnons de voyage.
Hier, les déménageurs ont emporté mes quelques meubles. Oh ! Pas grand-chose, mais j’y tiens, ils suffiront pour la nouvelle maison, de quoi me sentir chez moi.
Le coffre de la Logan accueille les derniers bagages et la cage de la volaille. Dans la remorque, j’ai aussi chargé toutes les planches rabotées par Jules, car je souhaite continuer mon activité artistique.
Basile s’assied tel un seigneur sur la banquette arrière et Minimoï boude dans son panier. À l’avant, complice de bien des déménagements, la pivoine de ma mère, dans un seau avec sa motte de terre humidifiée.
En chemin, je m’arrête pour saluer les parents de Jules. J’ai de la peine. Oui, bien sûr je reviendrai, promis. Les bras chargés de présents, la gorge nouée et les yeux humides, je remonte dans la voiture. Par la fenêtre ouverte, j’entends crier ma belle-mère : « Adieu, Céline, prends soin de toi ! » De nouveau, une bouffée de nostalgie et d’inquiétude me comprime la poitrine.
Décision irrévocable, je pars ! Loin de ma belle-famille pour m’installer avec mes animaux dans ce coin désert. Jules avait acheté le domaine de l’Adahy, cinq ans auparavant, en vue de notre retraite. Charmant corps de ferme datant des années 1800. Une belle terrasse en bois s’ouvre sur un grand parc arboré entretenu par notre ami Paul Moureï.
La fluidité de la circulation sur l’autoroute fait défiler les kilomètres assez vite. La musique m’aide à conduire et à garder le moral. Au moins, je n’entends pas le concert donné par la minette en colère. Basile, bienheureux, dort affalé de toute sa longueur sur deux sièges. Le harnais ne semble pas le gêner. À mi-chemin, une pause sur une aire de repos devient absolument indispensable : soulager le dos, la vessie et le gosier de tous les passagers. Guère de places libres sur ce parking, c’est l’autoroute du Sud et la première vague de vacanciers de cette fin de semaine cherche le soleil. Des voitures bondées avec la plage arrière recouverte de fringues, jouets et jeux destinés à calmer des enfants impatients et turbulents. J’aurais bien aimé pouponner, mais le sort en a décidé autrement. Pourtant, j’envie ces familles bruyantes et joyeuses.
Après l’autoroute, le massif imposant de la Margeride surgit devant moi, au passé lourd de mystères, comme la bête du Gévaudan. Paul m’a raconté l’histoire. Ils n’ont jamais su qui avait commis ces horribles crimes, un loup ou un tueur en série. Certains même croyaient à un loup-garou ! C’est dire ! Tout ce qu’ils savaient se résume à des rumeurs déformées au fil du temps. De nombreux films ont pris pour trame de fond l’histoire et des scénarios tous aussi effrayants les uns que les autres.
Vertigineuse et sans garde-fou, cette route étroite zigzagante m’oblige à une concentration maximum. Je ne pourrais pas croiser un tracteur !
La route surplombe de rares villages aux maisons en pierre et aux toits d’ardoises, qui semblent abandonnés. D’immenses plantations les ceinturent. En contrebas, le ruisseau vagabonde et réplique à l’identique les multiples virages de la petite route. Peu d’habitants au mètre carré. Chaque parcelle est boisée. Par-ci par-là, quelques trouées vertes où paissent chevaux de trait, moutons et vaches.
Tout le long du trajet, des panneaux aux incroyables noms de contes : Chanteloube, La tuile des Fées, Lestigeolet . La route grimpe, le panorama change et devient plus sauvage. Les sapins et les hêtres centenaires remplacent les pins sylvestres. Une longue ligne droite défile sur plusieurs kilomètres, assombrie par la densité des branches de grands conifères semblables à ceux sacrifiés pour illuminer la grande place de la ville durant les fêtes de Noël.
En milieu d’après-midi, je dépasse le panneau l’Azé avec un petit pincement au cœur. Je conçois à quel point je vais être seule. Pour m’enterrer vivante, je ne pouvais pas trouver mieux. Paul est absent, pas besoin de m’arrêter. À la verticale sur le talus, je croise ses chèvres affairées dans les ronces en bordure de route. La commune devrait les récompenser. Aucun équipement de voirie ne pourrait faire ce travail de débroussaillage. Elles ne risquent pas grand-chose, vu la quasi inexistante circulation. Une fois par semaine un grumier monte charger les résineux abattus. Quelques habitués, à l’automne, remplissent leurs paniers de cèpes ou de girolles. Ici, rare celui qui ne connaît pas Biscotte et Bergamote. La première fois, quelques années avant le décès de Jules, nous avions ralenti devant ce panneau insolite avec cette phrase en patois : espalegé de chabrà , « traversée de chèvres ». Paul Moureï, un ami de longue date, l’a fabriqué et planté malgré l’interdiction verbale de son ami, le maire de la commune.
Personne sur le chemin. Après deux fermes insignifiantes, les volets bleu lavande de la troisième attirent mon regard. Encore cent cinquante mètres en direction de la forêt et je devrais voir l’entrée de la maison au bout de la route, là où démarre un sentier de grande randonnée, là où, enfin, je serai chez moi.
Chapitre 2


À travers le feuillage du parc, je distingue la bâtisse. Le souvenir de mes quelques visites demeure assez vague. En revanche, je connais assez bien la forêt alentour, pour avoir souvent suivi Jules lors de l’achat d’arbres sur pied. Avec Paul Moureï, responsable du hameau – le chef, en quelque sorte –, nous partions arpenter d’un bout à l’autre la forêt pentue. Nous devions trouver les bornes, limites des propriétés. À l’aide du marteau forestier, Jules marquait d’une entaille les troncs qui devaient être abattus et ensuite rapportés à la scierie afin d’être coupés en longues planches ou en chevrons pour la réalisation de charpentes.
Voici l’Adahy, nom donné par le premier propriétaire, René Alzait. Je passe la pergola de bois où grimpent des clématites aux fleurs brillamment colorées de pourpre et j’arrête la Logan près de l’escalier de bois, à l’ombre des branches garnies de cœurs verts. Je sors, libère mes deux fauves et m’étire sans aucune retenue.
Ma maison : belle et orgueilleuse. Avec ses murs de pierres blanches réchauffés par le bois des volets percés d’un cœur. Son toit au singulier damier gris-vert d’ardoises et de feuilles mélangées pour protéger l’habitation. La fragrance d’un chèvrefeuille des forêts entortillé dans la balustrade parfume la petite terrasse.
Quel silence étonnant ! Pas un chant d’oiseaux, certainement rendus muets par cette subite invasion d’étrangers. Même le vent a disparu.
Basile détale vers la forêt. Inquiète, je siffle et n’en crois pas mes yeux ! Il revient près de la voiture avec un chien gris efflanqué aux yeux d’un bleu perçant qui paraît calme, mais je reste tout de même sur la défensive. Il s’assoit contre un bel arbre et attend, les oreilles mobiles plaquées en arrière. Il était là le premier, après tout.
Je me souviens d’avoir repéré un poulailler sur le côté. J’attrape la cage, l’ouvre et la volaille ébroue son plumage, heureuse de cette liberté retrouvée. Attenante à leur parc, la réserve de bois. Merci, Paul !
Les trois marches en bois craquent sous mes pieds. Avant de pénétrer dans la maison, je m’assois sur le bord de la vieille terrasse et repense aux années passées… Douceur d’une époque où ma vie de jeune femme avec Jules s’écoulait là-bas, dans les Bois Noirs, au rythme de ses brèves apparitions. La passion amoureuse a cédé la place à une autre, bien plus insidieuse : son travail ! Les premières années, je l’attendais pour dîner. Puis ses retours tardaient de plus en plus, alors je mangeais seule. En fait, je vivais seule, comme aujourd’hui ; rien n’a changé, sauf qu’il ne reviendra plus.
Je me redresse en soupirant et me lève pour atteindre la porte qui grince en s’ouvrant. Le trac m’envahit. J’entre… enfin chez moi ! Pas d’odeur de renfermé, mais plutôt de propre.
La surprenante conscience professionnelle des déménageurs, poussée à l’extrême, se voit dans la disposition esthétique des meubles, mais aussi par tous les cartons empilés dans un coin du couloir. Ça me plaît. Je n’aurais pas fait mieux.
L’intérieur sent bon le bois. À droite, la cuisine avec un gros bouquet de fleurs sauvages sur la table et une carte avec ce petit mot : « Bienvenue à l’Adahy, Céline ». On m’attendait ? Paul m’aurait-il cueilli ces fleurs ? Surprenant. Une certitude, pour avoir souvent reçu ses courriers, cette belle écriture ne lui appartient pas.
Une porte à gauche s’ouvre sur la souillarde, pièce fraîche, utilisée jadis pour les gros travaux de cuisine et où l’on entreposait la nourriture. Et là, sur les étagères, des dizaines de conserves. Incroyable !
En face du couloir, la pièce principale lambrissée du sol au plafond. Et en face de la porte de la cuisine, le coin salle à manger avec en son centre ma longue table rustique et ses bancs.
Dans le salon, le canapé fait face à la grande cheminée de pierre dont l’âtre conserve les traces d’un feu récent. Au-dessus du linteau, un écusson circulaire avec étoile jaune et brins de laurier. Sans doute l’emblème de quelque État américain, oublié par les derniers propriétaires, les Henton. À droite de l’un des montants du foyer, une grande caisse à bois remplie de bûches. Une porte donne sur la grange et une autre sur le verger.
Des fleurs sur la table, la bonne odeur de bois, je m’attendrais presque à voir l’hôte passer le pas de la porte et me souhaiter la bienvenue.
Avec Minimoï, je poursuis la visite du premier étage. Trois chambres, les toilettes et la salle de bains. Ici aussi règnent l’ordre et la propreté. Dans les pièces meublées par Paul sans doute, une senteur flotte, discrète, boisée, pas désagréable du tout.
Un escalier continue jusqu’au grenier. Je verrai une autre fois.
Dehors, toujours près de l’arbre, le chien aux allures de loup.
Je rentre la voiture et la remorque dans la grange, puis décharge parapluie forain, tréteaux et plateaux, ainsi que mes caisses de créations. Par la porte vitrée de la petite salle attenante, j’aperçois tout mon matériel d’atelier déjà entreposé. Scies, ponceuse et perceuse sont fixées à l’établi. Je peux travailler. Il faudra que je remercie Paul ! Le stockage des planches longues et lourdes s’avère fastidieux. J’ai déjà des courbatures dans les bras. Je pose enfin la dernière sur la pile. Mon portable affiche 21 heures, la nuit tombe. Mon chien gémit, le regard braqué sur son congénère.
La grande porte de chêne refermée, je scrute les alentours. Une brise soudaine m’ébouriffe. Un ultime regard parcourt le parc, tout paraît figé, seul le beau feuillu s’anime. Étrange.
Fini pour ce soir. Avec Basile et la minette, je regagne la maison. Nous abandonnons le vagabond à quatre pattes au pied de son arbre.
Je prolonge la douche chaude plus longtemps que nécessaire, mes muscles se détendent sous le jet. J’enfile mon pyjama et descends. Dans le réfrigérateur, un plat cuisiné : un lapin avec des pommes de terre. Fameux, ce repas pris dans la cuisine en tête-à-tête avec les fleurs sauvages. La saison des marchés reprendra bientôt et, avec les collègues, je passerai de belles journées de franche rigolade. Je me sentirai moins seule. Et puis il y a Paul.
Jules, je t’en veux de m’avoir abandonnée. Jamais, jusqu’à hier, je n’avais autant ressenti le vide laissé par ton absence.
Une fois tout en ordre et les volets clos, je m’installe sur le canapé, les pieds sur la table basse, avec mon livre. En ce moment, je lis la collection Le chat détective , de Lilian Jackson Braun, l’histoire d’un journaliste alcoolique repenti et solitaire, et de ses deux chats siamois. Il adore les enquêtes policières et, bien sûr, se trouve sans cesse mêlé à des affaires de meurtres.
Avec Basile sur les pieds – une vraie bouillotte ! – et Minimoï sur la poitrine, persuadée que je suis sa mère, je me sens déjà chez moi.
Vers minuit, je réalise que je relis deux fois la même page. Je vais me coucher et m’installe dans la chambre où mon lit a été monté. On dirait un chalet. Tout est en bois clair : murs, plafond et sol. Mes meubles se fondent harmonieusement dans ce décor de montagne.
Je trouve les oreillers et les draps dans le carton « literie ». Je secoue énergiquement la couette par les coins pour ajuster la housse quand j’entends un bruit sec sur les lames du plancher. Quelque chose est tombé sous le lit. Je me penche. C’est quoi, ça ? J’étire le bras et saisis… un capteur de rêves. Je reconnais l’objet – un ami en fabrique –, mais celui-ci a l’air d’être réalisé dans la pure tradition amérindienne. Rond avec des perles de bois et des plumes. Il dégage des effluves boisés. Censé éloigner les cauchemars, d’après les légendes ; je le replace sur la tête de lit, là où il devait sans doute se trouver.
Je m’allonge et m’endors immédiatement, avec une main sur l’oreiller de l’Absent. Une nuit sans rêves. La fatigue et tous les événements de la veille ont raison de moi.
* * *
À l’ouverture des volets, je plisse les yeux, gênée par la luminosité. Je laisse la fenêtre entrebâillée sur une belle journée amorcée. Le parc, anormalement silencieux hier, bourdonne aujourd’hui de mille piaillements bruyants, dominés par le cri d’un geai. Je tends le bras et touche les gigantesques feuilles en forme de cœur. Majestueux, d’ailleurs, cet arbre ! Il détonne parmi les autres espèces feuillues ou résineuses d’altitude. Je me penche et constate la présence de l’animal couché près de ce même arbre, tranquille.
Gris. Il s’appellera ainsi.
Coiffée, habillée ; un petit coup d’œil rapide dans le miroir me renvoie une image qui ne me déplaît pas, ce qui est rarement le cas. Habituellement, je me considère banale et insignifiante, contrairement à mes amis qui me trouvent mignonne. Je ressemble à ma mère, mince, la poitrine généreuse, brune, les cheveux en bataille, vêtue à la baba cool.
Les tartines grillées du petit-déjeuner avalées, j’installe mon ordinateur et mon imprimante sur le bureau dans la grande pièce à vivre. La ligne Internet établie, mon bol de café à la main, je consulte ma boîte mail et annule le message d’absence de mon e-boutique . J’avais bloqué les commandes durant quelques jours, le temps d’emménager. À la mort de Jules, pour combler ma solitude, j’avais créé mon atelier de bois recyclé en m’inscrivant sur une plate-forme de vente d’artisanat. Une boutique virtuelle sans charge locative ou autres impôts à payer. Complément financier non négligeable avec les marchés artisanaux et les dividendes de la scierie. Curieuse, je lance une recherche sur la région : mille mètres d’altitude, le pays des Hautes Terres. Tout près du mont Mouchet, haut lieu de résistance de la Deuxième Guerre mondiale. La ville voisine étant à 27 kilomètres, c’est plutôt éloigné !
Je me déconnecte et vide quelques cartons. Pas moins de cinq placards dans cette pièce et autant dans les autres. À croire que cette demeure a été bâtie autour ! Plus que désordonnée, j’apprécie.
Le soleil me fait de l’œil et m’attire dehors. Calme, entretenu et fleuri, cet endroit est reposant. Pas de moteurs intempestifs de tondeuses ou de klaxons.
À la façon de ramper de mon jeune chien devant son compagnon de jeu, la hiérarchie est incontestablement établie. Gris, en maître des lieux, entraîne un Basile soumis dans des roulades et folles poursuites ponctuées de quelques joyeux aboiements. Minimoï, elle, préfère la sécurité de mes bras.
Le verger promet une belle récolte de fruits à l’automne. À moi les tartes aux poires et les tartines recouvertes de gelée de pommes. D’ici peu, j’aurai besoin d’un engin pour entretenir le tapis de verdure sous les arbres… ou d’un mouton… ou d’un homme sachant manier la faux. Les poules mangent de l’herbe, mais ne sont pas en nombre suffisant pour garder la pelouse rase.
Jules, tu me manques. Avec toi, tout paraissait si facile. Comment vais-je faire ? Tant de promesses, de projets anéantis…
J’ouvre le poulailler et jette une poignée de blé. J’affectionne tout particulièrement une poule naine, une Nègre-soie prénommée « À l’ouest ». Toujours perdue ou en retard. Je suis soulagée de les avoir dans ce coin sauvage, car elles sont réputées pour tuer et manger les vipères.
De nombreuses variétés arboricoles ombragent la propriété : bouleaux, sapins, hêtres ou fayards – ainsi les appellent les paysans. Un immense tilleul et quelques frênes. Avec ces derniers, Paul, gardien de la propriété, « fait de la feuille » pour ses chèvres. À l’automne, il coupe les branches les plus garnies, les attache en gros fagots qu’il suspend à sécher dans sa grange. Les chèvres en sont très friandes.
J’ignore le nom de l’arbre près de la terrasse. Il pourrait s’apparenter au paulownia. Splendide, pas très haut, mais avec un large tronc brun gris, il se termine en dôme. Alourdies par ses feuilles originales, ses branches abritent la maison. Les fleurs tigrées, pareilles à des orchidées, traversent de points blancs, bruns et rouges cette verdure.
Appuyée contre le tronc, j’évalue le labeur des mois à venir : rien ! Il n’y aura rien à faire ! Le travail d’entretien des Moureï se voit. Trois générations de gardiens se sont succédé ici et Paul en est le dernier.
Ici, je planterai deux ou trois pieds de lavande. Et là, peut-être la pivoine de ma mère. La rambarde est flanquée d’une haie d’hortensias bleus, mes préférés. Quand j’irai en ville, j’achèterai aussi quelques plantes pour fleurir les fenêtres. Les paupières mi-closes, j’apprécie la quiétude du parc.
Hé !
Je sursaute, croyant qu’une main me touche la joue. Ce n’est qu’une brindille ballottée par la brise. J’en frissonne et tapote le tronc, comme je l’aurais fait avec Basile.
T’es content ?
Voilà que je parle aux arbres, maintenant ! La solitude me rend dingue.
Gris reprend sa place et grogne, regard fixe, poil hérissé, babines retroussées sur une mâchoire impressionnante. Monsieur n’apprécie pas que je touche à son arbre. Alors qu’il est tourné vers le tronc, son attitude tout à coup change : il baisse les oreilles et part, la queue entre les jambes. On dirait qu’il vient d’être réprimandé.
Entre deux doigts, je saisis avec précaution la fleur tombée et posée sur mon pied. Je la glisse au-dessus de l’oreille.
Basile, la truffe en l’air, remue la queue.
Tu as vu quoi ? Un écureuil, un oiseau ?
Minimoï crapahute de branche en branche, toutes griffes dégainées, ravie de son nouveau territoire.
Vers 10 heures, je téléphone à Paul pour l’avertir de mon arrivée et l’inviter à déjeuner. Je mets à réchauffer le lapin au four et lave une salade. Pour le dessert, je confectionne un gâteau vite fait. Le « 5-4-3-2-1 » : cinq cuillerées de farine, quatre de sucre, trois de lait, deux de crème et un œuf. Une ou deux pommes émincées, et hop ! Enfourné.
Chapitre 3


À l’ombre de la terrasse, il fait doux ; je dresse la table, nous serons bien. Paul appréciera, il déteste être enfermé. Je pose la panière quand un bruissement me surprend. J’observe les environs. Personne dans le parc, tout paraît calme, y compris les chiens.
Pas de paranoïa, s’il te plaît.
En attendant Paul, je cherche le meilleur endroit pour replanter la pivoine. Ici ! Près d’un mur, loin de l’ombre de la forêt et où le soleil donne, je creuse un grand trou à la bêche, y mets de la terre de bruyère et la fleur. Elle en a fait des voyages, cette plante ! Au moins cinq ! À chaque déménagement – avant de lier mon destin à Jules –, je l’emmène. Ainsi ma mère est avec moi. Ce n’est pas la bonne saison pour replanter, mais je sais que cette fois encore, la belle rustique survivra.
Vers midi, un cliquetis annonce Paul à bicyclette avec Maya, sa vieille chienne, sur les talons. J’apprécie l’effort qu’il a fait : propre et rasé de près. Sauf sa casquette qui aurait bien besoin d’être remplacée ! Plus tout jeune, il a quand même 75 ans ! Plus très grand, quelques centimètres perdus au fil des ans, le dos voûté, usé par le dur travail d’agriculteur. Malgré tout, un bonhomme tonique, vif, nerveux. La bonté se lit dans ses yeux bleu délavé et des rides d’expression, pas de vieillesse, burinent son beau visage toujours souriant. Sa famille habite ici depuis trois siècles, la première bâtisse sur la gauche à l’entrée du hameau.
Il appuie son engin contre un arbre. Un gros fracas : le vélo se retrouve à terre ! Et là, je crois entendre Paul blasphémer, le poing en l’air et d’une voix trop basse pour que je comprenne.
Gris manifeste sa joie. Il avance près du vieil homme, donne quelques petits coups de truffe sur la main qui le caresse. Ils se connaissent !
Hé, Paul !
Dans l’étreinte, l’émotion nous submerge, comme il y a deux ans aux obsèques de Jules. Je me souviens avec quelle constance il souhaitait me voir habiter ici. Il me certifiait que mon bonheur serait là, désormais. J’avais mis cette demande incongrue sur le compte de la douleur. Il venait de perdre son ami. Mais peut-être a-t-il raison aujourd’hui ?
Je suis heureuse de vous revoir. Ça va ?
Buon jou. Oui merci, à peu près bien ! Tu sais, avec l’âge, on ne s’arrange pas ! Toi par contre, toujours aussi belle.
Vous alors !
Un large sourire illumine son visage rosi par l’effort. Les doigts déformés par les rhumatismes arrangent sa chevelure grise et clairsemée.
Il extrait de sa besace une bouteille de vin qu’il pose sur la table et me tend une poche plastique.
Tiens, range-moi ça au frais, tu auras certainement des invités bientôt…
J’espère bien !
Un canard prêt à rôtir ! Parfait. Car tuer et vider cette pauvre bête, très peu pour moi. L’œil coquin et la mimique clownesque, Paul rectifie :
Ou… un invité…
Et médium, avec ça ?
Qui sait ? me nargue-t-il, mystérieux.
Merci de tout ce que vous avez fait ici. Vous avez réalisé un travail énorme. Et j’ai…
Il m’interrompt d’un grand éclat de rire, puis redevient sérieux. Il esquive mon regard et marmonne – je saisis à peine ses paroles : « non, je n’ai rien fait… »
La propriété, il la connaît dans le moindre recoin. Il m’a raconté qu’enfant, il jouait dans l’immense parc, chapardait les fruits du verger ou pataugeait dans la mare, à la pêche aux têtards.
Paul aime rendre service, une seconde nature chez lui, presque une religion. L’autre, il l’a laissée avec sa première communion. Depuis que sa mère est morte, il vit solitaire. Pas de frère à chahuter ni de sœur à taquiner.
Pas de femme non plus à aimer.
Ce chien est à vous ? Je l’ai appelé Gris, mais j’ai peur pour mes poules.
Oh, grand Dieu, non ! Ma Maya me suffit. Tiens, tu l’appelles Gris ? Il traîne là depuis des années. Il n’est pas méchant et tu as de la chance, il ne touche ni à la volaille ni aux chats.
Me voilà rassurée.
Maya, le border collie, se couche près de Paul, le museau entre les pattes et les oreilles aux aguets. Ces deux-là sont inséparables. Depuis la retraite de son maître, Maya s’ennuie. Je l’ai vue travailler. Paul ne descendait jamais au fond de la pâture chercher ses vaches, il se contentait d’ouvrir le trapou . Et elle, en bon chien de berger, se chargeait de tout. Ventre à terre, en un temps record, elle regroupait le troupeau dispersé dans le pré en une boule docile, compacte et vivante, disposée à rentrer à l’étable.
Plusieurs fois pendant le repas, Paul dirige les yeux vers le feuillage au-dessus de sa tête. Le regard amusé, me semble-t-il. Nostalgique, il ressasse nos visites dans les forêts communales de l’Estélat avec Jules, son ami. Parler de mon défunt mari à un étranger ne m’émeut pas ou peu, mais avec Paul, ce sont des souvenirs joyeux qui ressurgissent et qui pourtant nous attristent. Ruminer encore et encore m’aidera, je le sais, à éradiquer cette douleur due au vide d’amour rongeant mon cœur.
J’apporte le gâteau et le vin de cerise de ma belle-sœur. Paul dévore goulûment deux parts et siffle d’un trait la liqueur. Entre deux bouchées, il me parle du village, de Biscotte et Bergamote, de ma propriété entretenue par ses ancêtres. Et de moi. Pourquoi suis-je toujours seule ? Gênée, je détourne les yeux. Voyant mon embarras, il change alors de sujet.
Hum… Tu connais cet arbre ?
Son index désigne celui où son vélo est appuyé.
Non. Justement, j’avais l’intention de faire une recherche sur Internet.
Il a une belle histoire, je te la raconterai, mais pas maintenant. Je dois filer. Ouah, il est déjà cette heure-là ! s’étonne-t-il en consultant sa montre-bracelet. J’ai encore plein de trucs à faire et j’ai un invité ce soir.
Merci pour tout et bonne soirée. À bientôt. Je passerai vous voir.
Ah ! Une dernière chose : verrouille tes portes la nuit.
Vous m’effrayez ! Il n’y a pas de voleurs, ici. Si ?
Va savoir. Quelques jeunots de la ville qui viendraient se défouler.
Merci de me prévenir. Attendez ! Prenez le gâteau.
C’est mon invité qui va se régaler, merci. Adiu.
En partant, il donne une grande claque sur le tronc et disparaît derrière les clématites du porche.
Accompagnée des chiens, je retourne explorer le parc. Derrière la bâtisse, le verger : une rangée de poiriers et une de pommiers. Un sentier étroit longé de fleurs multicolores me conduit à une petite mare bordée d’iris des marais mauves. Mes poules grattent, picorent la terre et les cailloux. Non ! Ce ne sont pas les miennes. Pas de « grise du Vercors » ni de « À l’ouest ». Je reste étonnée devant un potager clos, cultivé avec soin pour nourrir une famille nombreuse. Bah ! Paul a dû laisser ses poules et faire son jardin.
Au nord, derrière le potager, je retrouve le chemin balisé du GR qui passe devant chez moi, contourne l’Adahy et continue dans la forêt. D’un pas tonique, je marche dans la sapinière. Avec toutes ces coupes, c’est un vrai parcours de cross. Des souches, des chablis – ces arbres déracinés par la tempête – jonchent le sol, m’obligeant à sauter et à m’écarter du sentier. Au bout, le chemin noyé par le ruisseau, sans doute dévié de son lit par les innombrables pluies printanières. Sans bottes, je ne peux aller plus loin. Sur ma droite, un pré ouvert ; je cueille de grandes fleurs jaunes d’arnica. Je les reconnais pour les avoir déjà peintes l’an dernier.
Basile se baigne et m’éclabousse. Inlassable, il laisse tomber un caillou à mes pieds. Je ne comprends toujours pas pourquoi il fait ça. Gris, roulé en boule à l’orée du bois, attend, impassible.
Le jour baisse et le soleil disparaît derrière les montagnes. Il est temps de rebrousser chemin. Il fait presque nuit lorsque je vois la maison. Soudain, à quelques mètres devant moi, les chiens aboient et grognent.
Chapitre 4


J’aperçois un monstrueux 4x4 rouge sang garé sous le bel arbre. Et à l’aise, chez eux en quelque sorte, des individus dont je ne discerne presque rien sont assis sur ma terrasse. Sans gêne, tout de même, ces deux-là ! Contente d’avoir verrouillé toutes les issues, je m’avance vers l’interrupteur et allume la terrasse. Je les distingue enfin, un couple de bourgeois d’une soixantaine d’années.
Basile fonce sur eux en grognant. Manquerait plus qu’il les morde !
Basile, stop !
Mais après une inspection minutieuse et sonore des intrus, il rejoint Gris à mes côtés. Ce dernier, en alerte, oreilles en arrière, mâchoire entrouverte sur des crocs effrayants, ne leur souhaite certainement pas la bienvenue.
Bonsoir, dis-je sèchement, presque hostile.
La femme se lève. Son compagnon rougeaud l’imite avec difficulté, gêné par son ventre rebondi. Les boutons de sa chemise hawaïenne semblent prêts à sauter. D’une voix empreinte de gouaille, il prend la parole.
Bien le bonsoir, ma petite dame. Jean Brun et voici Nichole, ma femme. On est des amis de Carli, la fille de Tyee Henton.
Ma petite dame !
Je ne suis pas sa petite dame ! Le regard insistant de cet homme, qui me déshabille presque, me gêne. Et son haleine anisée ! Quelle horreur ! Il a dû lever le coude plus d’une fois aujourd’hui. Sans tendre la main, je me présente à ces importuns.
Céline. Que puis-je pour vous ?
Ravis de votre arrivée ici. Ça a du bon, la jeunesse ! envoie-t-il dans un sourire suffisant. On habite la maison aux volets couleur lavande, au-dessus du domaine des Moureï.
Oui, en effet, je l’ai remarquée, vous l’avez bien restaurée.
Merci. On l’a achetée il y a cinq ans. On a découvert la région grâce aux Henton. Deux ou trois week-ends ont suffi pour tomber amoureux de la Margeride.
Lui ? Amoureux ! Ça m’étonnerait ! Je ne l’imagine pas aimer et participer à la vie des villageois.
D’où connaissez-vous la famille Henton ?
Nichole Brun, élégante dans sa robe tulipe, rejette négligemment son châle sur ses épaules et me répond d’une voix douce, à l’opposé de celle de son bedonnant mari.
Carli Henton a fini ses études à la faculté de Montpellier avec moi. Nous avons sympathisé. Je suis américaine, de Floride. Quand elle venait ici, je l’accompagnais. Nous nous sommes retrouvées quelques années plus tard. Nous nous étions mariées, elle aux States, moi en France. Ses parents nous ont conviés à un voyage en Caroline du Nord dont nous avons gardé un souvenir impérissable. Dans les Great Mountains, nous avons rencontré des Indiens rescapés de l’exil. Vous l’ignorez peut-être, sa grand-mère Tekoa était d’origine cherokee.
Oui, en effet. Vous connaissez beaucoup de gens ici ?
Nichole ouvre la bouche pour répondre, mais son mari l’interrompt d’un coup de coude dans les côtes.
Ben non. On habite là en permanence depuis seulement trois mois. On est venus vous saluer et vous inviter aux feux de la Saint-Jean, c’est le dernier samedi de juin.
Merci. Je viendrai s’il n’y a pas de marché. Paul Moureï voudra certainement m’escorter.
Et là, tous les deux se rassoient, stupéfaits. L’homme reprend la parole.
Céline… Je peux vous appeler Céline ?
Sans attendre, il continue, le visage rubicond.
Moureï, je le connais bien, cet énergumène. Un jour, je passais devant chez vous, je l’ai surpris à faire la conversation avec un arbre. Et il était seul. Celui-là, j’vous jure. Il vit la nuit et perd les pédales.
Vous n’exagérez pas un peu, tout de même ?
Attendez de l’avoir entendu. Et puis, ce soi-disant cousin, ce grand échalas qui débarque de je ne sais où. La nuit, les sabots de son cheval font trembler le bitume. Pas clair, celui-là, pas clair du tout !
De qui parle-t-il ? Je ne connais pas de famille à Paul. La colère empourpre mes joues et ma respiration s’accélère. Outrée, les poings sur les hanches, j’assène :
Il m’arrive moi aussi de parler avec mes animaux ou seule, sans pour autant être folle.
Le grognement sourd de Gris me déride. Il fixe Jean Brun.
Bon, c’est vrai que ce soir, Paul a tapé un tronc en jurant et j’ai eu quelques doutes quant à sa santé mentale.
Faites attention à vous, il faut se méfier de tous ces paysans ! siffle Jean, irrespectueux. Ils vivent en sauvages et sont tous plus ou moins dingues.
Je ne vois pas pourquoi il vit ici s’il ne les aime pas. Il n’a rien de mieux à faire qu’espionner et critiquer ses voisins ? C’est trop fort ! Il insulte mon ami, mais aussi tous les habitants. S’il n’accepte pas leur façon de vivre, qu’il aille au diable. Mon regard passe de l’un à l’autre ; celui de Nichole fuit, elle semble gênée et ne partage pas l’avis de son mari.
Paul est mon ami. J’ai confiance en lui. Excusez-moi, j’ai du travail en retard. Bonsoir !
On vous aura prévenue…
Je tourne les talons et les laisse en plan. Avant de refermer, je vérifie qu’ils partent bien.
À l’intérieur, le dos appuyé contre la porte d’entrée, j’essaie de me calmer. Ils s’éloignent, polluant l’air avec leur énorme véhicule tout-terrain. Pas question de devenir amie avec ces gens-là !
Je ressens toujours un malaise après ce genre d’échange, jusqu’à culpabiliser !
Le calme revenu dans mon corps et dans ma tête, je ressors sur la terrasse pour profiter de la douceur de l’air et du chant du merle noir. Un long moment je musarde sur la chaise longue, bercée par la brise. Basile pose son museau sur mes genoux. Gris pirouette plusieurs fois et se couche en boule à mes pieds. Me voilà bien gardée. Hormis cet incident, c’est le paradis, ici. Un bruissement de feuilles me sort de ma léthargie.
Minimoï ! Ne touche pas aux oiseaux.
Je la réprimande à tort. Un petit miaulement contestataire sous le transat, et elle apparaît. Indignée, elle lève la tête et me toise de ses yeux foncés.
Désolée, ma belle.
Le froid tombe, je rentre, la minette dans mes bras.
Intriguée par l’absence de réponse au sujet de cet arbre aux feuilles étranges, je décide de faire une recherche sur le Web. Dans la barre de navigation, j’inscris « arbre » et clique sur images. Une pleine page d’arbres aussi beaux les uns que les autres. Malheureusement, ils se ressemblent tous. Qu’a-t-il de différent des autres que je pourrais ajouter dans ma demande ? J’ai trouvé : feuilles en forme de cœur. Bingo ! Le bignonia à feuilles cordées, originaire du sud des États-Unis, connu sous le nom de « catalpa », nom cherokee. Dans la région, nous avons les bignones ou trompettes de Virginie orange… Surprenant d’en trouver un ici, dans ce parc où l’arborisation des espèces locales est respectée.
Après la douche, allongée sur le lit, je tente de réfléchir. Que d’énigmes ! Les poules, le potager, le bouquet de fleurs. Pourquoi les Brun en veulent-ils autant à Paul ? Je finis par m’endormir sans savoir.
Un bruit m’extirpe de mon premier sommeil. Des pas sur le gravier. Les chiffres lumineux sur le cadran indiquent 1 heure. J’entrebâille le volet. Dans la lueur diffuse de la lune, je vois deux silhouettes, une longiligne et une autre beaucoup plus petite, celle d’un chien efflanqué. Gris… mais qui est avec lui ? Elles s’évaporent derrière la clématite. Basile ne s’est pas manifesté. L’avertissement de Paul me donne à réfléchir.
La constellation étoilée annonce le beau temps pour demain. Au loin dans la forêt, un hululement répond sans doute à quelques cris inaudibles pour l’oreille humaine. La nuit libère tous ces êtres de l’ombre dont la clarté du soleil aurait trahi la présence.
Recouchée, je repense à ce drôle de couple. J’y suis peut-être allée un peu fort. Après tout, cette invitation partait d’un bon sentiment. Oui, mais quel goujat, cet homme ! Et quelle brute envers sa femme ! J’en ai froid dans le dos. Elle est moins déplaisante que lui, malgré sa figure ronde trop maquillée pour la campagne. Ses vêtements et chaussures de marque trahissent une vie citadine. À côté d’elle, j’ai l’air de Cosette.
Et qui est ce grand échalas dont parlait Jean Brun ?
Chapitre 5


Le lendemain, un concert cacophonique d’oiseaux me réveille bruyamment. Levée, mais encore dans les brumes de la nuit, je m’attarde un long moment devant le miroir à me regarder, la crinière hirsute.
Oh non ! Encore un cheveu blanc ! Si je l’arrache, j’aurai sept ans de plus ! Tant pis. Aïe ! Ben oui, ma vieille, tu as trente ans et alors ?
Mes cheveux bruns mi-longs maintenant disciplinés, mes yeux noisette mis en valeur par un trait de khôl, mon regard apparaît lumineux. Je m’habille d’une tenue confortable réalisée par Julie. Elle et moi nous retrouvons régulièrement sur les marchés de créateurs. Elle conçoit de superbes vêtements en fibres naturelles. Des pièces uniques et sur mesure. Personne ne porte les mêmes et je me sens bien dedans. Ce matin, j’opte pour le sarouel ; « pantalon de clown », critiqueraient les gens d’ici qui considèrent marginale toute personne affublée autrement qu’eux. Et s’ils voyaient mon tatouage ! Une panthère noire au-dessus de la fesse gauche, dernier vestige d’une adolescence rebelle. Elle m’a valu les foudres de mes parents, de mon père surtout ! Je n’avais pas 18 ans. Jamais regretté.
Un ultime coup d’œil critique à ma silhouette mince d’un mètre soixante-trois et je finis de vider les derniers cartons. Je classe sur une étagère tous les ouvrages utiles à mon travail et ma bibliothèque de livres, la vaisselle dans le bahut de mon père.
Parfois, une baisse de moral me fait ressentir douloureusement l’absence des êtres chers : Jules, mes parents. Ces derniers n’ont pas passé le cap des 70 ans. Infarctus, tous les deux. Le cœur « usé », a diagnostiqué un grand ponte en cardiologie. Sans doute aujourd’hui auraient-ils pu bénéficier d’une transplantation… J’agite la tête pour chasser mes sombres pensées.
Il fait beau, journée idéale pour faire les vitres. J’entreprends de laver celle donnant sur la terrasse. Je regarde vers le catalpa, le sentier du parc, rien. J’aurais pourtant juré ! Basile, couché près du tronc, dort profondément, tout comme Gris, d’ailleurs. Tu parles de chiens de garde !
Après un déjeuner léger, je m’octroie une pause avec Minimoï étalée sur ma gorge. Va falloir lui faire comprendre gentiment qu’elle n’a rien de la légère miniature trouvée dans une poubelle ! Une nuit, elle m’étouffera !
L’après-midi, je rédige mon courrier, commande une série de cartes de visite avec ma nouvelle adresse et réponds aux multiples messages de mes clientes. Trop tard pour ouvrir l’atelier, j’irai après dîner, plutôt que de m’abrutir devant un quelconque navet à la télé. Il faut absolument que je constitue un stock d’objets pour les marchés de cet été et pour ma e-boutique. Vers 21 heures, à la tombée de la nuit, dans la grange je tente d’attraper une planche sur l’étagère. Loin d’avoir stocké mes pièces d’une manière professionnelle, en tirant sur l’une d’elles j’en reçois deux sur le crâne. Un cri décuplé par la douleur m’échappe :
Ouaaïïïe ! Putains de planches !
Ça va ?
Quelqu’un me parle ou c’est l’effet du coup ? Tout en frictionnant ma tête endolorie, je me retourne, persuadée qu’il n’y a personne.
Oh.
Mes joues rouges trahissent ma honte pour ce lâcher de vulgarité face au propriétaire de cette voix. Je demeure muette devant la vision, presque irréelle, de cet homme grand, mince, vêtu simplement, mais à la chevelure si longue et si noire. Je dois rêver. Il me regarde, inquiet, et ses yeux croisent les miens. Je ne retrouve ni mes esprits ni ma langue.
Est-ce que tout va bien ?
D’un geste efficace, il remet les planches à leur place. Nos regards se mêlent, je suis troublée. Comment ne le serait-on pas devant une telle image ? Je redeviens à nouveau petite fille l’espace d’une seconde, chapardant au grenier l’antique bande dessinée Aigle Noir , chef de tribu cheyenne, le bon et sage, dont j’étais éprise. Cet homme me fait penser à lui, avec son teint hâlé, son visage anguleux aux pommettes saillantes, son nez aquilin, ses yeux noirs ombragés par des sourcils épais et droits. La couleur de ses lèvres sculptées à la perfection se confond avec celle de sa peau.
Le regard rivé sur lui, je bredouille – avec l’air idiot, j’en suis certaine :
Hum… Oui… je crois, merci. Si vous êtes bien réel, alors tout va bien et j’ai encore toute ma raison.
Vous devriez mettre de l’eau froide, conseille-t-il dans un sourire en montrant ma tête.
Hein ? Oui, bien sûr…
Oh, je ne me suis pas présenté… Bonsoir, je suis Wahya.
« Oi-aya » ?
W-a-h-y-a, épelle-t-il lentement. Je dois bien être le seul à m’appeler ainsi dans toute la montagne et au-delà.
Wahya… Original et sûrement pas français. Sans détourner le regard, j’éteins les néons de l’atelier.
Moi, c’est Cé… line, Céline. Merci pour le coup de main.
Je s… joli prénom.
Merci. Que faites-vous ici ?
Je me baladais sur le chemin et j’ai entendu crier.
Il m’a entendue crier. De quoi j’ai l’air ! Je ne pensais pas avoir hurlé au point d’ameuter le voisinage. Bon, je préfère que ce soit lui plutôt que Jean Brun ! Un large sourire fait naître de belles rides au coin de ses yeux et me fait bafouiller.
Ex… cusez-moi. Je ne suis pas ici depuis longtemps.
Oui je sais, trois jours.
Et d’où vous savez ça ?
Le bouche-à-oreille…, ajoute-t-il devant mon air hébété.
Avez-vous traversé mon parc la nuit dernière ?
Pardon ?
J’ai cru reconnaître Gris avec quelqu’un.
Surpris, il caresse la tête de Gris et répond d’une voix hésitante :
Euh… Oui, je suis venu chercher Tala. Je vois que vous avez fait connaissance toutes les deux.
Ah, il… elle est à vous. Je me demandais à qui pouvait bien appartenir cet animal.
Il me présente sa chienne qui s’avère être une louve. Je vis et me promène avec une louve ! Troublée et frissonnante, je repense à l’autre soir quand elle a grogné. Elle aurait pu m’attaquer, même me dévorer.
Ben… dites-moi. Quelle surprise ! Elle est bien dressée, heureusement !
Vous n’avez rien à craindre. Elle vit avec moi depuis sa naissance et n’a jamais désobéi ni agressé quelqu’un.
C’est rassurant, mais avec la proximité du Gévaudan et toutes les rumeurs autour de la « bête », il y a de quoi effrayer.
Quelle serait sa réaction si quelqu’un m’agressait, je ne peux répondre, hasarde-t-il de sa voix charmeuse.
Je vous souhaite de ne jamais le savoir.
Il étrangle un rire et, d’un geste élégant, me laisse passer après avoir accepté mon invitation à boire un verre. Il dégage un arôme boisé, déjà senti. Il fait doux, alors nous nous installons sur la terrasse. Le halo de la lumière tamisée nous enveloppe, gommant tout autour de nous. Je me racle la gorge et lui demande :
Où vivez-vous ?
À l’entrée du village, chez Paul. Je sais que vous le connaissez bien. Je suis un vieux cousin.
Vieux, vieux ! Pas tant que ça.
Sacré cachottier, ce Paul !
Sa discrétion est légendaire.
Je le connais depuis longtemps et il ne m’a pas parlé de vous. Par contre, vos exploits nocturnes font écho dans le village.
Quels exploits ? De quoi parlez-vous ?
De vos chevauchées, de vos galops… sur le chemin, la nuit.
Ah ça ! Qui vous l’a dit ?
Un voisin. Je n’ai pas beaucoup apprécié sa façon de dénigrer Paul et… vous aussi, d’ailleurs.
Sans aucun doute les Brun. Ces gens n’apprécient pas notre manière de vivre en autarcie et en osmose avec la nature.
Par quelle branche de sa famille êtes-vous cousins ?
Est-ce vraiment important ?
J’ai énormément d’affection pour Paul, normal que je m’intéresse à sa famille, donc à vous.
C’est très généreux de me défendre sans me connaître.
Ce n’est pas vous que je défendais, mais mon ami.
Il repose son verre, se lève et prend congé. Une main aux doigts effilés et aux ongles impeccables se tend vers moi. Petit détail qui me touche chez un homme.
Il est métis, comment peut-il être parent avec Paul ? Debout, il me dépasse d’une bonne tête. De fines zébrures blanches marquent la peau de ses avant-bras. Des cicatrices ? Un étui en cuir, long et cousu en points irréguliers, pend à sa ceinture. Un couteau, certainement, pas un portable.
Je dois vous laisser, je suis attendu pour dîner.
Déjà !
Spontanément et d’une voix trop empressée, je réponds :
À la prochaine chute de planche… Et… si vous veniez dîner avec moi demain soir ?
J’ai fait ça ? Je l’ai invité ?
Avec plaisir. Mais pas avant 21 heures, si cela ne vous gêne pas.
Non, c’est parfait.
Alors bonne nuit.
Bonne nuit.
Je regarde mon inconnu s’éloigner avec la louve. Ces deux-là étaient faits pour se retrouver.
Allongée, les bras croisés sous la nuque, je revis cette agréable veillée… Wahya ! Quel prénom curieux. Comme sa façon de surgir dans la grange, derrière moi, au bon moment. Loin d’avoir l’allure d’un gars du coin, je parierais plutôt pour quelqu’un de passage. En vacances, sûrement.
Paul, bizarrement, n’y a jamais fait allusion lors de nos précédentes visites, mais il m’a dit avoir un invité ce soir, sans doute lui.
Amusant de constater la similitude de son comportement avec celui de Tala. Confiante, elle m’a acceptée à la seconde où je suis arrivée ; j’empiétais pourtant sur son territoire. Et lui a sympathisé dès le premier regard.
Troublée par cette brusque apparition, je m’endors avec ce prénom étrange sur les lèvres…
* * *
Ce matin, ma messagerie regorge de mails, de commandes et aussi de publicités. Je zappe. Dans la barre de recherche de Google, je tape : Wahya. Une liste de sites sur la culture amérindienne s’affiche. Un clic sur le premier et j’apprends que Wahya est un prénom masculin d’origine cherokee, signifiant « loup ».
Sacrée coïncidence ! Un arbre et un prénom de même origine : cherokee. De plus, Wahya est flanqué d’une louve. Certainement né très loin de ces montagnes, alors que fait-il chez Paul ? Sont-ils vraiment cousins, avec de telles origines ? Les premiers Moureï ont habité l’Azé il y a trois cents ans.
Je mémorise les informations et me déconnecte. Je sors par le verger et ouvre le poulailler. Les poules courent en se dandinant sous les fruitiers pour gratter le sol et en extraire quelques vers. Tala squatte à nouveau son arbre. Pas une de mes allées et venues n’échappe à son regard pénétrant si bleu.
Soudain, un petit pincement à l’estomac : l’espoir de voir Wahya. Puisque Tala est là, il ne doit pas très loin. Je le cherche du regard. En vain.
Une fois la maison en ordre, je consacre ma journée à l’atelier. Je démonte les cagettes récupérées auprès des marchands de fruits et légumes. Une fois qu’elles sont poncées, je découpe les silhouettes des chats qui composeront mes tableaux. Le matin, j’honore mes commandes. J’ai pas mal de supports à faire pour les créatrices de bijoux.
La pause repas terminée, je reviens à l’atelier. Je reproduis à la scie à chantourner la forme des pétales d’arnica cueillie hier en balade. Je consulte mon guide des fleurs : la médecine traditionnelle les utilise séchées pour traiter les hématomes et les contusions.
Je ne sais pas peindre d’après photo. Enfin, pour les fleurs. Ce qui m’oblige à partir en balade cueillir mes modèles, œillets des bois, bleuets, campanules et marguerites, belles, mais nauséabondes.
Je triture et découpe feuilles, tiges, pétales, étamines ou pistil. Ainsi maltraitée, en fin de journée ma cueillette ne ressemble plus à rien et n’a de fleurs que le nom.
Beaucoup de livres sur la flore de la région remplissent ma bibliothèque, dans lesquels je trouve tout sur les espèces cueillies et peintes. Mais je préfère barbouiller les animaux, les chats en particulier, auxquels je voue une véritable passion. Ma mère les peignait, mais sur toile et à l’huile. Sa façon de peindre les anémones était aussi remarquable. J’ai hérité de ses gènes artistiques, pas de ses talents de couturière… ni de cuisinière.
Déjà 16 heures. Wahya n’est pas venu fouler les graviers de l’allée. D’ailleurs, pourquoi serait-il venu ? Nous dînons ensemble ce soir. Saturée, je décide d’arrêter. Je rebouche les flacons d’acrylique et rince mes pinceaux.
Wahya. Qu’a-t-il fait aujourd’hui ? Où travaille-t-il ? Dans la cuisine, la bouilloire frémit, bruyante, et ramène mon esprit qui s’évade… Je n’en reviens pas de mon audace : inviter un inconnu à dîner. Je ne le connais pas, mais il inspire la confiance ; et puis, c’est un parent de Paul…
Loin d’être un cordon-bleu, j’ouvre encore mon livre de cuisine pour des recettes déjà réalisées. Fort heureusement, j’ai un super allié : le wok. Je découpe souvent à la chinoise, en fines lamelles, la viande et les légumes. Mais ce soir, je m’attaque au canard de Paul. Je préchauffe le four, épluche, émince les pommes de terre en rondelles et les jette dans le plat. Un bouquet garni, sel, poivre, oignons, quelques cuillerées de bouillon, le canard, et je place le tout sur la grille. J’espère qu’il cuira correctement.
La douche rapide me rafraîchit. Dans mon armoire, je choisis un pantalon léger en coton, un pull fin et troque mes vieilles pantoufles usées pour des nu-pieds. Ah, cette tignasse luxuriante et rebelle, difficile à discipliner !
Je redescends mettre le couvert dans la salle à manger.

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