La lune et l Ebène, tome 2
198 pages
Français

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La lune et l'Ebène, tome 2 , livre ebook

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Description

Je suis toujours belle, intelligente et la reine de vos nuits : Mi, l'Esprit de la Lune. J'ai exploré la moitié de Svaktu avec Guibert et Dionys, mais ils n'ont même pas été fichus de s'embrasser...
Après notre victoire, Guibert retourne à Median, la plus grande cité du monde. Sa ville natale l’accueille par une misère insupportable et la révolte des humains et des orcs contre la tyrannie des magiciens. Mon aventurier comprend que l'origine du conflit est le meurtre de ses parents, des mains d'un sorcier des ombres. Résoudre le mystère de cet assassinat se révélera être une étape inévitable pour libérer le peuple de Median. Malheureusement, Dionys et Guibert ne sont pas d'accord sur les moyens à employer pour mener ce combat.
Me voici dans de beaux draps ! Je dois protéger ce couple naissant au cœur d'une révolte alors qu’un dieu sorcier cherche à me faire disparaître...

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782379601514
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Quentin R. Guillen


Tome 2
© Quentin R. Guillen et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Jonathan Laroppe , pour la mise en page
© Mélodie Bevilacqua-Dubuis & Marine Gautier ,
pour la correction et le suivi éditorial

ISBN : 978-2-37960-151-4

Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.





Chapitre 1
Le retour au pays

Mon corps dérivait entre les constellations. Recroquevillée, mes genoux serrés sur ma robe de sélénite, je me laissais porter à travers l’espace. Mes longs cheveux noirs se mélangeaient avec le satin de la toile de l’univers, à l’inverse de ma peau de nacre qui brillait, aussi puissante que mon astre lunaire fendant les nuits de sa beauté. J’étais Mi, l’Esprit de la Lune, condamnée à m’éloigner, une semaine par mois, de l’autre côté du monde de mes mortels. Je tournais autour de cette boule bleue perdue au milieu de nulle part dans cet infini glacial. Les éclats solaires auréolaient cette planète. Ma planète. Je ne pus réprimer mon sourire à la vue de la courbe de ses plages. Sous mes yeux, les continents se dessinaient, les montagnes aussi hautes que des arbres, les arbres aussi étendus que l’herbe. Bientôt, je brillerais à nouveau dans leur ciel et tous célébreraient mon retour. Moi, je fêterais mes retrouvailles avec mes idiots préférés.
Les dernières heures parurent des éternités alors que l’horizon s’avançait peu à peu, refusant de se laisser saisir. Rien n’échappait à ma lumière céleste, même sous un soleil impérial. L’ombre de mon astre colora la couleur du ciel, un sourire sur les lèvres des pieux. Ma présence, imperceptible, mais déjà au creux de tous les cœurs, se glissa entre ces milliers d’âmes jusqu’à atteindre mon cher Guibert. Celui-ci, plus fidèle à lui-même qu’à moi, discutait avec une jeune femme à l’entrée d’un commerce. D’une main, il recoiffa sa mèche blonde perdue dans sa chevelure châtain, signe qu’il négociait. Ses yeux vairons, bleu et marron, oscillaient entre la poitrine de la femme et ses dents blanches qui riaient aux éclats. Une hilarité feinte, propre à duper les nigauds un peu trop riches. Mon Guibert adoré était bien des choses, mais surtout pas nigaud ni riche.
— Merci, gente demoiselle, lui lança-t-il d’un signe de tête. Je vous prends alors de quoi manger sept jours et de quoi boire pour neuf.
— Tout le plaisir est pour moi, j’espère vous revoir vite !
— Avec de tels prix, je n’y manquerai sûrement pas.
Quelques banalités qui trahissaient la conclusion de longs pourparlers. Mon aventurier portait sa victoire aux lèvres, il avait dû réussir à faire une belle économie. Ainsi, il retourna voir sa belle, enfin, si on pouvait dire ça... Cette dernière, les bras nus croisés sur sa cuirasse, gonflait encore plus sa musculature déjà impressionnante. Sa peau aussi sombre que l’ébène se ciselait de tatouages blancs ondulant jusqu’au sommet de son crâne. Et sa botte tapait du pied. Pour la première fois, Dionys me parut impatiente, peut-être jalouse ?
— Alors, qu’est-ce qu’elle te voulait pour te retenir autant ? aboya l’Ordalienne au retour de son compagnon chargé de victuailles.
— Elle me laissait admirer ses miches, dans l’espoir de me vider la bourse, mais j’ai préféré remplir nos ventres.
— Quelle élégance !
Ma voix, aussi délicate que la rosée, fit sursauter les deux voyageurs. Puis de larges rictus m’accueillirent.
— Je ne t’avais pas vue, l’étoile, me lança la guerrière en portant ses yeux aux cieux.
— De même, les jours passent si vite sans toi, s’amusa Guibert.
Une lune entière dans un ciel vierge de nuages ne se montrait donc pas assez voyante pour eux ? Que voulait-il dire par « les jours passent si vite sans moi » ? Car il s’amusait ? Avec elle ? Je n’appréciai guère ces allégations, pourtant... Je n’y pouvais pas grand-chose. Si mes bras ne pouvaient point serrer son corps, mon amour ne devait emprisonner son cœur.
— Vous avez fait un sacré trajet en une semaine ! J’ai bien cru ne pas vous retrouver , mentis-je d’un ton amusé.
— Ça t’aurait fait mal de perdre ton cher Guibert, mais je le surveille ! s’exclama Dionys en plaçant les mains sur les hanches. On a fini de longer la côte de l’Océan Météore, et on a commencé à traverser l’Edor vers le nord pour atteindre la mer de Landrock. Il nous reste combien de temps de voyage ?
— Humm... ça fait presque deux mois que nous sommes partis de l’Ordalique, on devrait donc arriver d’ici une semaine à Median.
Median . Guibert prononçait le nom de sa ville natale sans la moindre émotion, pas même de la tristesse ou de la peur. Les murs de cette cité avaient vu périr toute sa famille dans sa jeunesse, pouvait-il vraiment oublier ? Une même question agita les sourcils de l’Ordalienne. Son visage barré d’une moue préoccupée marquait son inquiétude. Elle aussi avait eu du mal à retourner en Ordalique, pour y expier ses vieux souvenirs. Pourtant, nous y étions parvenus. Son clin d’œil d’encouragement nous le hurlait. Ensemble, tout était possible.
Mes deux amis repartirent sur les routes. Ils quittèrent ce petit village fait de bois et de chaume comme les dizaines d’autres bourgs qui fleurissaient sur les plaines. Jusqu’à perte de vue, l’herbe ondulait en légères courbes, nues du moindre arbre. Quelques bosquets, cachés au creux de vallons, résistaient à ce flot verdoyant. Pour ne pas s’y noyer, de nombreux sentiers traçaient des pistes entre les groupes d’habitations écartés d’une demi-journée de marche. Un voyage que Guibert connaissait bien. Il nous avait confié que, petit, ses parents l’amenaient souvent visiter des fermiers orcs. Derrière les vagues paisibles de ce paysage, peaux-vertes et peaux-pâles se partageaient la contrée sans s’affronter. Du moins, le plus souvent. Cela me préoccupait quelque peu. Je savais mon cher marchand capable de négocier avec n’importe qui, mais cette brute d’Ordalienne ne manquerait pas de chercher des poux aux Orcs, même si ceux-ci faisaient deux têtes de plus qu’elle. Nous en avions déjà côtoyé à Haronan , et elle avait démontré son imprudence. Je sentis mon cœur battre un peu plus vite. Je ne voulais pas qu’elle soit blessée...
Au premier colosse vert que le duo croisa, mes doigts se serrèrent dans le vide. Sans raison. Ils se saluèrent d’un geste avant de continuer respectivement leur route, arborant un air quelque peu intrigué à la vue de l’Ordalienne. Le suivant fit de même. Celui d’après aussi. Un souffle apaisé vida mes poumons. Je me faisais encore un sang d’encre pour rien. J’espérais au moins que ça n’altérerait pas ma peau de nacre. Juger les étrangers aussi vite restait un vilain défaut. Une mauvaise habitude qui avait le cuir dur. Mes peurs disparues, je remarquai cette fois-ci une troupe d’hommes en armes escortant un collecteur d’impôt qui haussa un sourcil étonné à la vue de la paire de voyageurs. La tenue de Guibert, une simple chemise bleue surmontée d’un veston sombre avec des chausses de tissus, ressemblait en tout point à celles des autochtones. Seul le katana volé aux assassins de la Lune Rousse, pendu à sa ceinture, troublait cette harmonie. Le regard de l’administrateur se portait plutôt vers Dionys. Sa posture martiale détonnait au milieu des fermiers, autant que sa massue en forme de serpent qui enserrait entre ses crocs une sphère rougie. Ou peut-être bien était-ce sa couleur de peau ? Tous les humains de la région se révélaient aussi pâles que son partenaire. Les Hommes la voyaient comme une bizarre petite orc noire, les Orcs comme une mystérieuse humaine noire. Une étrangère aux yeux de tous.
Sans s’en soucier, le duo continua d’avancer au fil des heures jusqu’à atteindre le prochain hameau. Guibert proposa d’y faire une pause, ce que Dionys accepta dans l’instant, impatiente de boire un verre. La seule auberge de l’endroit ne se constituait que d’une paire de tables disposée à la lisière du village. Enclavés entre les quelques chaumières noircies par le temps et les champs labourés, ils ne pouvaient espérer plus de luxe. Alors que le soleil courait vers son zénith, aucun client ne prenait son repas, même le patron n’était pas présent. Les partenaires échangèrent un regard méfiant avant de continuer plus en avant. Je pris de la hauteur pour contempler le bourg depuis les cieux et vit un rassemblement autour d’un grand arbre. Ses branches se décoraient de banderoles et chaque habitation du village lui faisait face. Ce qui aurait pu passer pour une célébration quelconque me parut plus sinistre et important. Aucune musique ; les visages fermés, orcs et humains se regroupaient aux pieds d’un individu. Ce dernier se tenait au sommet de son escabeau, quelques hommes encapuchonnés derrière lui. Une lourde hache sur son flanc, ce peau-pâle nargua la foule de grands gestes du bras :
— Mes frères, qui d’entre vous s’est déjà couché avec la faim au ventre ? Avec les mains usées jusqu’au sang, mais sans un pain ? Vous savez où se trouve ce pain ? Dans le ventre de Sciant, et de Dust, l’ogre qui dévore notre terre et ne nous laisse que la poussière pour nourrir nos enfants ! Ils se pensent supérieurs grâce à leur magie ? Alors qu’ils fassent pousser leur propre nourriture et laissent les honnêtes travailleurs récolter le fruit de leur labeur.
Quelques acclamations accompagnèrent le discours de l’homme. Les ventres vides rendaient les esprits faciles à remplir.
— Ces crimes doivent cesser, et Lario, Le Guerrier qui Brisa la Magie, compte bien y mettre fin une bonne fois pour toutes ! Mes frères, la tyrannie du Royaume du Dieu Unique touche à sa fin ! Pour abattre une bonne fois pour toutes ce géant gangrené, nous avons besoin de votre puissance. Vous qui êtes capables de manier la houe, vous avez la force de manier une hache. Vous qui êtes capables de manier une fourche, vous avez la force de manier une lance. Vous qui êtes capables de travailler de l’aube au crépuscule, vous avez la force de vous battre pour de meilleurs lendemains !
De nombreux habitants acquiescèrent alors que leurs femmes tenaient leurs enfants contre elles, les plus serrés possible face aux sombres heures qui approchaient. La guerre civile, comme la justice, était aveugle, mais largement plus cruelle. À quelques pas de l’attroupement, Guibert et Dionys observèrent la scène en silence. L’éclat dans les yeux vairons de mon aventurier ne mentait pas. Il s’inquiétait. Rien pour me rassurer...
— Tu connais ces gens, Guibert ? lui susurrai-je entre mes lèvres éthérées.
— Non, pas eux en particulier. Je devine pourtant leur objectif, et ils sont habiles.
— Habiles ? Comment tu peux déjà voir ça ? s’étonna Dionys.
— Tu te souviens de la caravane en armes que nous avons croisée ? C’était un collecteur d’impôts et personne n’aime le voir, ça ravive les tensions, surtout dans les villages désœuvrés qui subissent les doubles taxes.
— Double ?
— Nous sommes dans le Royaume du Dieu Unique, et ils doivent payer l’impôt du roi de Sciant, mais ils sont aussi sous le joug de Median, capitale de la région, qui collecte au nom du Moonthof, le gouverneur local. Deux fois plus de raison de détester le collecteur, en somme. L’individu qui a fait le discours doit le suivre pour prêcher sa cause face à une foule déjà échauffée. Sa tirade commence d’ailleurs sur la faim, ce qui permet à tous les habitants de s’y reconnaître et donc de commencer à adhérer à ses propos. Puis ils font l’étalage des injustices pour les prendre au ventre et ne laisser personne indifférent. Ensuite, maintenant l’attention de la foule acquise et les émotions ravivées pour obscurcir le jugement, ils implantent enfin l’idée qu’ils veulent propager depuis le début : un coupable à tous ces malheurs, et un sauveur pour finalement finir sur une morale que tout un chacun ne peut qu’approuver. Une petite histoire ficelée pour qu’ils puissent avaler le tout d’un seul coup.
— Tu veux dire qu’ils mentent ?
— Non, ils ne mentent pas. Ils déforment la vérité. En bref, ils marchandent. Nous sommes bien de retour à Median où tout se joue sur la verve, y compris les révolutions.
— Ah ! Je n’ai jamais vu un combat finir sur des paroles, s’amusa l’Ordalienne.
Il était vrai que ces dernières ne constituaient pas la principale arme de Dionys, ni la réflexion, ni l’anticipation d’ailleurs... Par chance, elle avait sa massue pour résoudre ses problèmes, et s’en créer de nouveaux.
— Au fait, reprit-elle d’un petit coup d’épaule à l’attention de son partenaire. C’est qui ce Dust et ce Lario ?
Oh ! Une question intelligente ! Une question qui marquait son inculture, mais qui restait néanmoins pertinente.
— Lario, aucune idée, probablement un rebelle. Pour Dust, c’est le Grand Sorcier de la Matière, le premier humain à avoir réussi à manier la magie, il y a des milliers d’années de ça. On le dit immortel. En tout cas, il est aussi le fondateur du Royaume du Dieu Unique, et de sa capitale : Sciant.
— Quel lien avec Median, alors ?
— Sciant se trouve de l’autre côté du Viridi, un grand fleuve qui coupe l’Edor en deux. Autrefois, l’Edor Occidental était humaine, et l’Edor Orientale, Orc. Puis l’influence de ce sorcier s’est étendue loin dans le territoire des orcs et ils ont fondé la sœur jumelle de Sciant : Median, pour les mâter.
— J’ai jamais aimé la magie...
— Ça tombe bien ! Le Royaume du Dieu Unique est connu pour être un pays créé par les sorciers, pour les sorciers. On pourra y voir de la magie à chaque coin de rue !
Les sourcils de l’Ordalienne se froncèrent à cette annonce. Voilà une expression qui lui allait à merveille. Guibert la rassura d’une main sur l’épaule.
— Ne t’inquiète pas, il n’y en a pas tant que ça à Median, et puis, je suis là pour te protéger ! annonça-t-il d’un large sourire.
Dionys et moi éclatâmes d’un même rire. Nos côtes s’agitèrent de spasmes hilares alors que le visage de mon aventurier se décomposait en une mimique boudeuse. La guerrière dut essuyer de nombreuses larmes avant de réussir à articuler :
— Mais oui, ma princesse en détresse, un jour, tu me sauveras.
Sur ces mots, elle s’esclaffa de nouveau, et je ne pus me retenir longtemps d’en faire de même. Entre les étoiles, l’image de mon petit marchand secourant ce tas de muscles m’empêchait de me calmer. Même lui se fendit d’un léger rictus amusé. Il bouscula l’Ordalienne d’un coup de coude. Elle lui rendit, mais le fit décoller de quelques centimètres. Cette différence de force n’attisa que d’autant plus leur joie incontrôlable. Pourtant, la mienne fondit vite. Je les voyais se chamailler comme deux enfants. Cette scène avait tout pour être drôle, mais elle me faisait mal, quelque part au fond de moi. Je chassai une perle nostalgique au coin de mon œil d’un geste du pouce. Je ne pouvais donc me résigner à abandonner quelques vieux désirs ? Quelle immaturité...
— Bon, vous comptez repartir quand le soleil sera couché ? Vous n’atteindrez jamais votre prochaine halte avant le crépuscule à ce rythme !
— Ah, voilà que même la lune s’inquiète pour nous, me nargua Dionys. On peut bien voyager de nuit, tu nous éclaireras de ta lumière ?
— Excellente idée ! Comme ça, tous les prédateurs et créatures nocturnes auront leur proie en évidence, aussi visible que la première étoile du soir.
Cette perspective ne sembla guère déranger la guerrière. Elle se contenta de hausser les épaules avec un air perplexe. À l’inverse de Guibert qui se tétanisa à la simple idée de mettre le nez dehors dans le noir et tous les monstres qui pouvaient s’y cacher. Il se tourna d’un geste vers Dionys et lui annonça d’une voix peu assurée :
— Mi a raison, nous devons repartir, maintenant ! La route est encore longue.
— C’est pas toi qui voulais faire une pause ?
— J’ai changé d’avis.
— Ah, une véritable princesse, le nargua-t-elle d’une moue ravie.
Mon aventurier n’eut pas le cœur à rire de nouveau, l’esprit pris par ses terreurs enfantines. Depuis de longues années, cette peur de l’obscurité lui étreignait la poitrine. Retourner à Median n’arrangerait en rien la chose. S’il n’y avait pas tant que ça de sorciers dans cette ville, il y en avait néanmoins un aux mains rougies du sang de ses parents. Un nyxmancien, un manieur de l’obscurité et des ombres du crépuscule.
Malgré cette inquiétude au ventre, le duo reprit le chemin. Leurs regards soucieux traînèrent de longues secondes derrière eux, sur les habitants de ce village qui se disputaient pour savoir s’ils devaient partir rejoindre l’armée de Lario ou non. Savoir s’ils devaient quitter leur famille pour essayer de leur offrir un rêve, ou travailler avec elle pour cultiver la terre. Un choix qui parut aussi évident pour certains qu’impossible pour d’autres.
Sur ce paysage de plaines infinies, ces questionnements pouvaient s’étendre sans limites, rattrapant Dionys et Guibert dans leur voyage vers Median, le cœur du problème. Même le ciel se para d’une poignée de nuages. De larges ombres couvrirent l’herbe humide qui miroitait d’un millier de nuances de vert. Je n’aimais pas cette atmosphère. Je n’aimais pas sentir cette inquiétude me saisir les entrailles, mais... Je ne pouvais supplier Guibert de faire demi-tour. Il avait laissé trop de choses dans sa ville natale, qui l’attendaient depuis son enfance et sa fuite. Depuis notre rencontre.
Mes mauvaises pensées s’effacèrent à la vue d’un attroupement d’une dizaine d’orcs plus loin sur la route. Armés d’outils agricoles et de regards maussades, ils n’inspiraient aucune confiance. Mon corps n’existait pour les yeux des mortels que sous l’éclat de la lune. Sous ce soleil déclinant, je ne risquais rien, à l’inverse de mes compagnons. Guibert plissa imperceptiblement les yeux quand il remarqua la petite troupe. Pourtant, il ne fit point demi-tour ou un quelconque détour pour les éviter, de peur de paraître suspect. Dionys, elle, conserva son air de chien prêt à mordre au visage. Difficile de sembler plus coupable qu’elle. Les quelques peaux-vertes en armes de fortunes ne s’y trompèrent pas. Ils barrèrent la route du duo avant de les entourer. Leurs yeux accusateurs enserrèrent ma paire de voyageurs alors que les crocs sortaient de leurs babines.
Depuis les cieux, je plaçai une main sur mon cœur. Ce pays n’annonçait rien de bon.
Chapitre 2 Un océan de misère

De crocs et de grognements, la troupe d’orc tenta d’intimider le duo. Dionys, comme à son habitude, ne fut pas un instant impressionnée et se prépara plutôt à en découdre. Plus étonnant, Guibert non plus ne sembla pas prêt à plier face aux mastodontes. Il gardait le buste droit, la tête haute et les yeux plongés dans ceux de celui qui paraissait être le chef du groupe. Je connaissais cet air. Mon aventurier préparait quelque chose. J’espérais juste que ça ne raterait pas... À cette distance du premier point d’eau, même moi, l’Esprit de la Lune, serait impuissant pour leur venir en aide.
— Vous êtes bien loin de chez vous, peaux-pâles, vociféra le plus gros de la meute en faisant rouler un fauchard entre ses doigts.
— Plus très loin, à vrai dire, nous rentrons chez nous à Median, là où je suis né, répondit Guibert sur un ton de banalité.
— Median n’est le chez lui d’aucun sorcier ! Elle appartient aux Orcs !
— Il y a confusion, mon ami, je ne suis pas sorcier, s’amusa-t-il d’un faux air.
— Ah ! Pas à moi, peau-pâle ! Je sais reconnaître un objet magique quand je vois l’épée à ta ceinture, et à l’humaine qui t’accompagne. Tu as dû lui jeter un mauvais sort pour qu’elle soit aussi sombre ! grogna l’orc en pointant son arme vers Dionys.
Cette dernière n’apprécia guère ce geste. La guerrière, qui contenait son agacement dans l’agitation frénétique de son sourcil pour laisser son partenaire négocier, vit rouge. Elle dégagea la faux de devant son nez d’un revers de la main, avant d’à son tour pointer l’orc de sa massue à tête de serpent.
— Incroyable d’être aussi abruti ! Tu penses vraiment que je suis sa prisonnière ou un truc du genre ? T’as du muscle dans le crâne pour réfléchir ? beugla-t-elle.
Une certaine ironie me saisit quand cette brute reprochait l’excès de musculature.
— J’ai jamais vu une peau-pâle avec une telle couleur charbon, et ces peintures de guerre que tu portes, tu viens pour te battre ?
— Moi, j’ai jamais vu des orcs aussi pâles. Même sous la canopée, vos cousins de la jungle semblent prendre plus le soleil ! C’est peut-être toi qu’on devrait appeler peau-pâle ?
— Ne m’insulte pas, humaine ! Je n’ai rien en commun avec ces arrogants.
— Et moi rien à voir avec les humains d’ici, j’ai pas foutu de ma vie un pied sur un caillou de Median. Alors vos abrutiries , je m’en cogne !
— Menteuse, ton compagnon vient de dire qu’il est né à Median ! beugla la brute en dirigeant son fauchard vers Dionys, que cette dernière repoussa aussitôt.
— Ne dirige pas ton arme sur moi si tu ne veux pas que je te brise le bras !
— Mes amis, essayons de nous calmer, intervint Guibert en se plaçant entre les deux belligérants. Nous n’allons pas nous battre pour si peu.
Un rire jaune sépara la gronde de l’orc et de l’Ordalienne. Mon négociant tenta de faire croire qu’il s’amusait de la situation, et donna une explication sur un ton détendu :
— Comprenez-nous, nous venons de faire un voyage depuis l’autre bout de Svaktu : L’Ordalique. Là-bas, tous les humains ont la peau comme ma charmante compagne, et ses traces blanches..., bredouilla-t-il en inventant un mensonge en vitesse pour les expliquer. Eh bien, ce ne sont pas des peintures de guerre, mais une maladie vénérienne que son peuple possède.
Dionys écarquilla les yeux de colère. Je crus un instant qu’elle allait lui tordre le cou, alors que je ne pouvais me retenir de rire. La guerrière s’apprêtait à le remettre à sa place, quand le chef de la troupe poussa un cri dégoûté :
— Une maladie de venin ? Qu’est-ce que c’est ?
— Une sombre contagion... Voyez ce que ça fait au corps, déplora Guibert en relevant sa manche sur son bras couvert d’horribles brûlures encore rouges.
Cette vision trancha la rage de l’Ordalienne, comme mon amusement. Nous partageâmes alors une même moue amère. Bien sûr, cette terrible blessure n’avait rien à voir avec une quelconque maladie. Elle était davantage une plaie que nous devions partager à trois, mais dont seul Guibert portait les stigmates.
— Par Garash, c’est immonde, s’horrifia l’orc en reculant d’un pas. Je te crois, t’es pas un sorcier. Allez, dégage et ne nous touche pas !
Mon aventurier prit soin de cacher son sourire satisfait et laissa retomber la manche sur ses cicatrices. D’un signe de tête, il indiqua à Dionys de continuer leur route. Ce ne fut qu’après s’être éloigné d’une bonne centaine de mètres du groupe, que Guibert s’osa à fanfaronner :
— Tu vois, le combat s’est fini qu’avec la parole.
— Tu parles ! Le combat n’a jamais commencé.
— Tu te trompes. Il débute avant même le premier regard. C’est ce genre de duel qu’on dispute à Median.
— Guibert... tes brûlures, elles te font toujours mal ?
— Plus vraiment, se contenta-t-il de répondre en haussant les épaules.
Cette fausse vérité ne suffit pas à m’apaiser. Mon cœur se resserra sur lui-même. Je n’aimais pas qu’il me mente pour me protéger. Je n’eus le temps de le questionner davantage que mon aventurier se précipita en haut d’une petite butte d’à peine deux mètres. Il clama à l’Ordalienne de le rejoindre. Celle-ci s’exécuta, quelque peu perplexe. Pourtant, son visage s’ouvrit d’émerveillement une fois au sommet. Loin à l’horizon courrait l’herbe de jade jusqu’à atteindre une masse aussi azur que miroitante. Pas un arbre, pas une montagne ne troublaient la dichotomie de ce paysage, à l’exception de grands murs. D’une hauteur impressionnante malgré la distance, ces derniers traçaient une frontière grise inébranlable entre terre et mer. Ils se poursuivaient loin d’est en ouest pour pouvoir contenir dans leur ventre la plus grande cité du monde.
— Median, se réjouit Guibert d’un sourire d’une rare sincérité. Nous n’avons plus que quelques jours, en fin de compte. Nous progressons plus vite que ce que je pensais.
— Tu as peut-être hâte d’y être ? lança la guerrière avec un regard en coin.
— Peut-être. Je ne sais pas moi-même. Mes entrailles se serrent à chaque pas, mais mes lèvres s’étirent d’une vieille joie quand j’y pense. J’y ai laissé beaucoup de souvenirs, pas que des heureux. Je n’espère pas m’y replonger ni m’y noyer. J’espère en bâtir de nouveaux. Plus grands, plus magnifiques.
— Ah ! Vous semblez avoir le goût de la démesure dans cette ville.
— Je peux te promettre que tu ne seras pas déçue du voyage.
Il suffisait d’une bière ou n’importe quel autre alcool pour qu’elle ne soit pas déçue du voyage de toute manière... Pourquoi je n’arrivais pas à me réjouir de cette escapade ? Même Guibert semblait plus enthousiaste que moi. Non, un mauvais pressentiment cerclait ma poitrine. Celui-ci se fit plus profond au fil des jours. À chaque soleil se levant sur ces grands murs de pierre froide, un frisson glissait dans mon dos. À chaque coucher, ces défenses me paraissaient...

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