La Planète inquiète
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Description

Sur la planète Oeagre, paisible colonie de la Terre, d'étranges événements se produisent soudain : en plein été, les récoltes gèlent, la terre tremble, le sol s'entrouve.


Sans raisons apparentes. La Terre croit à la guerre, mobilise et envoie ses légions. Mais contre quel adversaire ?


Et la plus terrible de ces agressions est sans doute la folie collective qui s'est emparée des habitants d'Oeagre.


Sans explications, mus par une impulsion irrésistible, ils quittent leurs maisons et leur ville et se dirigent en un effrayant cortège vers un but imprévisible, comme des lemmings.


Dans cette cohue mortelle, Lorbeer le logicien a deux raisons de percer le mystère : d'abord retrouver la femme qu'il aime, Laurelance. Ensuite accomplir la mission que lui a confiée Erms, dieu du hasard, auquel il ne croit pas.



Né en 1948, d’abord auteur de romans de science-fiction, Christian Léourier a poursuivi sa carrière en alternant des romans pour adultes et pour la jeunesse, domaine où il est le plus connu. Son œuvre principale, le Cycle de Lanmeur, est disponible chez Folio-SF.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782361835088
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Planète inquiète
Christian Léourier

© 2012-2019 Les Moutons électriques
Conception Mérédith Debaque


Sur la planète Oeagre, paisible colonie de la Terre, d’étranges événements se produisent soudain : en plein été, les récoltes gèlent, la terre tremble, le sol s’entrouve. Sans raison apparente. La Terre croit à la guerre, mobilise et envoie ses légions.
Mais contre quel adversaire ? Et la plus terrible de ces agressions est sans doute la folie collective qui s’est emparée des habitants d’Oeagre. Sans explications, mus par une impulsion irrésistible, ils quittent leurs maisons et leur ville et se dirigent en un effrayant cortège vers un but imprévisible, comme des lemmings. Dans cette cohue mortelle, Lorbeer le logicien a deux raisons de percer le mystère : d’abord retrouver la femme qu’il aime, Laurelance. Ensuite accomplir la mission que lui a confiée Erms, dieu du hasard, auquel il ne croit pas.
Né en 1948, d’abord auteur de romans de science-fiction, Christian Léourier a poursuivi sa carrière en alternant des romans pour adultes et pour la jeunesse, domaine où il est le plus connu. Son œuvre principale, le Cycle de Lanmeur, est actuellement rééditée chez Folio.


***
Être invisible ou être aveugle,
c’est presque la même chose.
Robert Sheckley
*
De la plaine assoiffée s’élève la poussière.
L’air surchauffé racornit narines et gosiers. Des hommes, des femmes luttent. Ils marchent, mécaniques, comme ces recrues de fatigue, soldats de la défaite qu’on fait tourner dans l’enceinte barbelée d’un camp disciplinaire. Ils marchent, sans savoir où les mènera tant de souffrance reniée. Sans comprendre ce qui les pousse ni connaître le but.
De loin en loin, quelqu’un tombe. La horde l’absorbe en une meurtrière phagocytose. Rien ne peut la détourner. Elle a une route à ouvrir, une voie à tracer. Bien après que sera tari le flot monotone, la plaine éventrée gardera la cicatrice de son passage.
Le ciel est gris, le ciel est ocre. Il exsude des senteurs acides. Au centre, voilée par la poussière, l’étoile est suspendue, chaude et laide. La planète se rue dans l’espace pour en faire le tour en un peu plus de deux années terrestres. Les étés sont longs, la Terre lointaine.
Les colons, bien sûr, ont donné un nom à leur asile : Œagre. Qu’importe ? Sa réalité, aujourd’hui, se résume à cela : une plaine, un ciel, une étoile. Et les hommes qui marchent.
Les fugitifs arpentent la Grande Plaine, cette étendue semi-désertique qui se déploie au sud de Calliop, la ville dont ils étaient si fiers aujourd’hui répudiée.
S’il le faut, ils passeront les montagnes, ils franchiront fleuves et rivière, la mer ne les arrêtera pas. Qu’arrivera-t-il quand ils auront fait le tour de leur monde ?
Pourquoi poser la question ? Il n’y aura plus jamais de réponses. Rien que des doutes. Des incertitudes. Des suppositions. Des approximations.
Toutes également probables, les hypothèses. Y compris celles auxquelles on ne pense pas. Les Autres peuvent décider que la plaine n’aura pas de fin ou interdire à l’horizon sa fuite inutile.
Voilà ce que pense Lorbeer.
Il a connu vingt-huit équinoxes – autant d’années ont passé sur la Terre. Il n’est pas très grand, mais sa stature un peu maigre le fait paraître élancé. Deux sillons commencent à enserrer sa bouche et ses yeux sont déjà prisonniers d’un discret réseau de ridules. Dans ses cheveux que le vent agite, on distingue quelques filets blancs. Le front haut, le menton ferme, le nez droit. Ses traits expriment l’arrogance naturelle, dénuée d’agressivité, des fils de Calliop.
Sur son dos, repliée en un élytre triangulaire, une cape de voyage. L’étoffe du vêtement n’a pas humaine origine. Rares sont les initiés aux arcanes de sa fabrication. On en tissait jadis la toge des rois sur une planète devenue mythique. Les Terriens y ont fait irruption. Avec le précieux tissu, ils ont fabriqué les capes de voyages. Des tenues qui assurent une parfaite isolation thermique. Qui récupèrent la rosée du matin pour en rafraîchir le voyageur aux heures chaudes. Qui se transforment en boussoles aux moments d’indécision. Qui éveillent l’homme endormi quand un péril rôde. Qui renferment en leurs plis des réserves de nourriture que régénèrent la lumière du jour ou la chaleur du corps. Qui, se gonflant, isolent du sol ou permettent de traverser les rivières. Des outils dignes de l’espèce humaine.
Lorbeer marche d’un pas alerte. Il respire à longues inspirations assurées, malgré la poussière. S’il accompagne les fugitifs, il détonne parmi eux. Il n’a pas le regard halluciné de ces malheureux rongés par l’effroi. Il ne fait pas partie du flot. Il se laisse seulement porter par lui. Ses yeux ont vu la feuille geler en plein été et s’effriter les ailes d’un oiseau mort de s’être envolé un peu trop tard. Ils ont vu la nuit tomber en plein midi, quand un gigantesque vautour de flammes sombres occultait la lumière des vivants. Ils ont vu s’effacer le paysage dans un souffle de temps. Ils ont vu les Autres à l’œuvre.
Peut-être ceux-ci ne sont-ils pas des dieux. Ils en ont juste les pouvoirs. On n’échappe pas aux dieux. Tous les incroyants savent cela.
Donc, Lorbeer ne fuit pas.
Il cherche.
Un véhicule militaire malmène le flot de chair. Ses pattes d’acier griffues martèlent le sol et les corps trop lents. L’armée n’a rien à faire ici. Des déserteurs. Lorbeer n’a pas besoin de se retourner pour imaginer la machine : pistons insectoïdes conçus pour franchir les crevasses, dévaler les ravines, broyer les membres. Il devine les traits hagards des hommes derrière le hublot de plastiquartz. Il connaît. Il a déjà vu des déserteurs.
Jeune, si jeune, la poitrine nue, luisant de sueur, tremblant de froid. Les larmes aux yeux. Il sent le foin mouillé. Il a peur. Son compagnon est plus crâne. Une barbe noire envahit ses joues creuses.
« Sergent, faites votre devoir ! »
Les deux déserteurs vont mourir. Quelques gouttes de magma brûlant porteront l’hiver dans leur poitrine. Le capitaine, solennel :
« Sergent, faites votre devoir ! »
Salaud ! Ça te fait bander, deux hommes jeunes sur le point de crever ? Lorbeer jette un œil sur le peloton. Laub, avec sa tête de gazelle, a l’air aussi malade que le jeune condamné. Kircher serre les poings ; il a des envies de meurtres. Et tous les autres, contraints mais passifs. Trop de pluies ont lavé leur regard. Il n’y a plus de révolte en eux. Ils vont tirer. Lorbeer commandera le feu.
Laub s’est trouvé mal, ce jour-là.
*
Repris, les déserteurs étaient fusillés. Pour l’exemple. Ainsi les recrues restaient dans les rangs, parce qu’enfoui dans leurs cerveaux sidérés vivotait l’espoir de s’en tirer. On appelait ça le courage.
Enfin, cela, c’était au début. Maintenant, les déserteurs utilisent le matériel de l’armée pour participer à la débâcle. Lorbeer s’écarte, laisse passer le tout-terrain. Les blessés hurlent. Pas longtemps. Piétinement. Une femme contemple avec stupeur le sang qui se répand sur sa cuisse. Comment a-t-elle réussi à rester debout ? La foule se referme sur elle et l’emporte. Quelques fuyards tentent de réagir. Des pierres s’écrasent contre les hublots.
Lorbeer sourit. Sans joie. Quelque chose dans le bruit des pistons sonne faux. Bientôt l’engin couché sur le flanc battra des pattes. Enfermés dans leur cocon d’acier, les deux larves cruelles qui le pilotent n’oseront pas sortir. Il se trouvera bien deux ou trois types qui, lassés de marcher, décideront qu’il importe avant tout de se venger des écraseurs. Et sous l’étoile jaune, chaude et laide commencera l’affût.
« Nous ne pouvons plus attendre », dit le capitaine.
Il a raison. Cependant Lorbeer redoute ce qui va suivre. Il n’aime pas l’officier. Celui-ci est déjà âgé. Cinquante, soixante ans de temps subjectif ? Les rejuvénateurs n’ont pas empêché ses joues de s’affaisser, ses cheveux de grisonner. Pourtant cet homme carré, athlétique, semble indestructible. À la tête de son peloton d’éclaireurs, il parcourt, sans la moindre fatigue apparente, des distances qui épuisent ses hommes, plus jeunes et mieux adaptés au climat local.
Une ride profonde barre son front plat, luisant. Son nez est épaté ; l’arête en est écrasée. Il est difficile de savoir s’il doit cette particularité à une fracture ou s’il s’agit d’un caractère ethnique, comme sa totale absence de pilosité faciale et l’arrondi de sa paupière qui confère à son regard une fixité de rapace nocturne.
Planté au bord du vide, les poings sur les hanches, le capitaine mesure l’étendue de sa défaite. Quand le peloton, revenant d’une mission sans surprise, a vu sa route coupée par la manifestation évidente des Autres, il n’aurait jamais dû céder à la sollicitation muette de ses hommes. Il aurait dû ordonner de s’enfoncer dans la forêt pétrifiée, au lieu de commander le repli. Le piège s’était refermé sur eux. À présent, les Autres étaient tout autour, insidieux. Ils les traquaient pour les acculer aux marécages. Là, les éclaireurs avaient cru que tout était fini. Mais le capitaine avait son idée. Il ne fuyait plus au hasard. Un piton se dressait dans la forêt, au-delà des marais. Il dominait toute la région. Si on pouvait l’atteindre, on aurait une idée précise de la situation. Peut-être trouverait-on une échappatoire. Sinon… Ils rempliraient leur mission d’éclaireurs, qui est d’informer le quartier général, et qu’Ars leur soit favorable !
En maugréant, les hommes avaient pénétré dans la boue. Un tel acharnement paraissait stupide. Si les observateurs automatiques disséminés aux endroits névralgiques n’avaient pu transmettre les renseignements, comment eux y réussiraient-ils ?
Pourtant ils avaient obéi. Ils marchaient. Ils souffraient. Mais, au moins, ils avaient un but. Ils n’étaient pas minés par l’insupportable vacuité de l’absence, comme Lorbeer l’est aujourd’hui.
Une fois engagés dans le marécage, ils avaient aspiré de tout leur être à l’âpre solidité du rocher.
Et voilà. Depuis deux jours, ils ont trouvé refuge sur le piton, récif isolé crevant le moutonnement des arbres. Tout autour, la forêt a revêtu une teinte poussiéreuse : les Autres sont passés. L’étoile darde ses rayons sur les soldats. Le début de l’été. En bas, pourtant, la végétation a gelé.
« Nous ne pouvons plus attendre », répète le capitaine.
Il a posé le pied sur la tête d’un des nombreux détecteurs semés sur le piton. Apparemment, l’appareil fonctionne. Mais qui reçoit ses messages ?
Les liaisons sont coupées. Aucune plate-forme, aucun glisseur dans le ciel. Le vide.
« Que comptez-vous faire ? » demande Lorbeer.
Il n’est pas rasé. La crasse englue ses cheveux. Une odeur fétide, qu’il a appris à trouver confortable, accompagne ses mouvements. Le capitaine l’a entraîné un peu à l’écart, tandis que les hommes se reposent. Le versant forme un à-pic. Un mètre à peine les sépare de l’abîme.
« Bientôt, nous n’aurons plus d’eau, constate le capitaine. Nous ne pouvons pas rester ici. Il faut redescendre. Par là. »
Du menton, il désigne la cendre des cimes.
« Quand ? interroge Lorbeer.
– Le plus tôt sera le mieux. Pendant qu’il nous reste un peu d’énergie.
– Vous espérez passer ? » doute Lorbeer.
Le capitaine le dévisage. Il se gratte la tête.
« J’espère faire d’eux des soldats », dit-il enfin.
Par un mystérieux cheminement, sa pensée retrouve un cours familier.
« L’ennui avec les civils, c’est leur foutu individualisme », dit-il.
Et Lorbeer se demande à qui l’officier a emprunté ce cliché. Peut-être le lui a-t-on inculqué au cours de sa formation.
« Prenez cette planète, par exemple, poursuit son interlocuteur. Croyez-vous qu’on en serait là si chacun n’avait pas cherché à ?… »
Il s’arrête, à court d’arguments. De ce qu’était Œagre avant l’intervention des Autres, il ne connaît rien.
« Enfin, vous me comprenez ! »
C’est un ordre. L’intelligence comptant au nombre des facultés humaines, elle doit être disciplinée.
Naguère, il n’y avait pas d’armée sur la planète. On n’en avait pas eu besoin, puisqu’elle était inhabitée quand les pionniers avaient débarqué. La seule vie qu’elle connût s’apparentait au règne végétal. Il y avait bien les vestiges de l’Archépole, dans la montagne. Mais on ignorait tout de ses bâtisseurs, sinon qu’ils avaient disparu et qu’ils ne reviendraient probablement jamais. Quant aux risques d’une invasion, ils étaient nuls. Les exos disposaient de moyens très limités. Les hommes respectaient la Trêve, bouclier des mondes nouveaux contre les agressions extérieures. Au besoin, la Terre interviendrait pour l’imposer. La machine guerrière avait été rodée par des siècles d’expansion. D’abord la première vague, machines et cyborgs, portés par les flamboyants oviductes du subespace. Puis la deuxième vague, les vétérans de tous les combats descendant du ciel sur leurs chars de flammes. Leur mission : liquider l’ennemi englué dans la toile des machines-pièges. En cas d’insuffisance, on avait recours à la conscription. On jouait le nombre. L’attachement à la terre natale, dès la deuxième génération. Mais il était rare d’en arriver à cette extrémité. Dans ces conditions, inutile d’imposer aux mondes nouveaux la charge d’une armée permanente.
D’ailleurs, Lorbeer a pu apprécier la redoutable réactivité du système. Quand les phénomènes inexplicables se sont multipliés, quand la malveillance des Autres s’est avérée, le temple d’Ars a ouvert ses portes. Les cyborgs ont débarqué, puis les troupes. La conscription a débuté un peu plus tard.
Parfois, Lorbeer s’interroge : n’aurait-il pas été plus sage de s’abstenir ? Attendre, sans esprit de riposte. Il se garde bien de s’en ouvrir au capitaine. Son grade de sergent lui donne droit à une plaquette vitaminée supplémentaire par ration. Il voudrait bien rentrer chez lui. On ne lui demande pas son avis.
« L’individualisme, voilà l’ennemi ! » proclame le capitaine. Ses yeux d’effraie, aussi gris que le feuillage de cendre, plongent dans ceux de Lorbeer. Sa voix se fait dure quand il accuse : « Je sais ce que vos rombiers mijotent. Ils veulent tenter une exfiltration par le défilé ».
Lorbeer avale péniblement sa salive. Le capitaine poursuit, inexorable :
« Je sais aussi que vous les encouragez. Ne niez pas. Vous êtes leur supérieur. Si vous ne savez pas empêcher ce genre de rumeur, vous l’approuvez. Objectivement ».
Subjectivement aussi. Mais, sans être dupe, le capitaine préfère ne pas insister sur ce point.
« Supposez que vous réussissiez. Je ne le crois pas, car la passe que ces fous veulent emprunter traverse le territoire de l’ennemi : il est impensable qu’il ne la contrôle pas. Mais enfin, admettons que vous preniez la fuite. Que croyez-vous qu’il adviendrait ? Nous ouvririons une brèche. Nous encouragerions l’ennemi à poursuivre son offensive et les nôtres à relâcher leur effort. Il faut résister. Au lieu de penser à sauver notre peau à tout prix, nous devons montrer l’exemple. »
Lorbeer se demande si les Autres aussi font preuve d’individualisme. Ce mot a-t-il seulement un sens pour eux ? Probablement pas. Comment leur appliquer les catégories qui conviennent aux humains quand on n’a même pas su leur donner un nom ? Finalement, c’est l’argot qui s’en est le mieux tiré ; il les appelle les Allos. Beau patronyme pour des ombres.
« Je ne veux plus entendre parler de cette connerie, dit le capitaine. On passe par la forêt. C’est vous qui leur annoncerez la nouvelle. »
Qu’est ce qu’il penserait de cet exode, le capitaine ? L’individualisme aujourd’hui ? Il est sans superbe.
Chacun pour soi.
La foule est un être autonome et solitaire. Un serpent aux écailles sans cesse renouvelées. Pourquoi ces méandres ? Qui, dans la horde, décide ces détours ? Personne. La foule est animée d’un mouvement propre sans rapport avec la volonté des individus qui la composent.
Lorbeer navigue dans ce flot, essayant d’aller plus vite que le courant. Autrefois, il nageait dans le bonheur ; sans s’occuper de savoir s’il avait pied.
Petite et brune et belle et joyeuse : Laurelance. Le portrait en est succinct. Il le serait de toute façon. Comment enfermer un être aussi vivant dans la cage des mots ? On pourrait dire : ses yeux. Mais comment évoquer ses regards, les rires qui y dansent, les étoiles qui s’y embrasent, la colère qui y flambe, la douceur qui en sourd ? On pourrait dire : ses mains. Mais comment suggérer leurs caresses aux heures tendres, leurs frémissements aux instants fébriles ? On pourrait dire : son corps. Mais comment décrire la houle tumultueuse et le doux apaisement, ce mélange de mollesse et de tonicité ? Laurelance est bien davantage qu’une compagne. Elle a bousculé le monde trop organisé du logicien Lorbeer. Elle a l’acide beauté d’un paradoxe. Elle se dérobe à toute approche qui n’est pas inspirée par une pulsion animale. Elle secoue les phrases, éparpille les mots. Au début, Lorbeer a tenté de lui expliquer. En vain. Laurelance ne veut rien comprendre à la logique. Elle la défie, trop occupée à vivre pour s’enferrer aux crochets des connecteurs. Elle est à l’image de sa joie. Insaisissable, polymorphe, éternelle. Elle est Laurelance. Comment la décrire ?
Lorbeer y a depuis longtemps renoncé
comme il a abandonné tout espoir de voir dans ce troupeau obstiné autre chose qu’un ramassis d’automates abrutis par l’épuisement, la faim, la soif, la chaleur. Peut-être aussi la peur. Depuis quatre jours, il se laisse emporter par la horde hallucinée sans lui prêter attention.
La nuit, le flot s’éparpille, sans vraiment se tarir. Sur chaque rive, les corps s’égaillent. Déjà certains de ces nomades improvisés ne trouvent plus au matin la force de s’arracher à leur fatigue.
Les cadavres, dont les lèvres rétrécies grimacent un horrible rictus, écarquillent les yeux sur le ciel vide ; ils ont enfin gagné le droit de fixer sans ciller l’ardeur inhumaine de l’étoile. Leurs mains racines s’accrochent à la terre poudreuse. Le vent pousse vers eux une poussière trop ténue pour couvrir leur détresse. Certains vont par couple, en une dernière et frileuse embrassade. On dirait qu’au moment de mourir ceux-là ont retrouvé un peu de leur humanité.
Il en est aussi dont les blessures accusent. Tous ne sont pas mort d’épuisement. Les voleurs de provisions ont aidé la nature.
Manger ne tardera pas à devenir un problème. Pour l’instant, Lorbeer dispose de quelques réserves ; il a appris à les épargner. Mais déjà il ressent la soif, malgré les comprimés qu’il absorbe pour s’éviter ce tourment et la cape de voyage. Le moindre point d’eau est investi. Les sources, quand Lorbeer y parvient, sont réduites à l’état de cloaque boueux. L’eau a un goût de vase. Quelquefois, il n’y en a plus du tout. À peine une trace d’humidité pour donner des regrets. Des femmes hurlent en portant à bout de bras le corps d’un enfant à l’article de la mort. Il en faut davantage pour impressionner une foule habitée par la peur. Ces êtres traqués en viendront, si nécessaire, à s’entr’égorger pour étancher leur soif à la carotide d’un frère ou d’un amant. Les hommes sont capables de tout quand ils sont acculés. Ils appartiennent à une race très douée pour la survie.
Une espèce s’est répandue dans toute la galaxie. La voilà, du fait d’un exode imbécile, ramenée aux seules dimensions de ses phobies. La fuite mesquine et sordide. Il ne s’agit pas d’un épisode qu’un revers ajouterait à la chronique d’une résistance malheureuse. C’est une fin. Le dernier acte d’une guerre insipide, sans viols et sans carnages. Les légions qui se répandent dans l’arrogance d’une gloire clinquante, ivres du sang répandu, les conquérants sublimes qui savent goûter le plaisir animal de la curée, les pillards saoulés par le tumulte d’un sac atroce qu’ils trouvent gai, les vampires qu’exalte le parfum métallique de la mort, tous les seigneurs du meurtre dont on chante les épopées sont exclus de ce combat.
Lorbeer connaît le visage maussade de la guerre invisible.
On distingue mal les morts des vivants. Tous affichent une inhumaine indifférence. Même l’homme affalé le long d’un arbre qui vomit son sang. Même le blessé qui pleure en silence. Il n’a plus de mains pour essuyer ses larmes. Ni l’un ni l’autre n’ont l’air de souffrir.
Les cheveux ont blanchi. Les cadavres éventrés bourdonnent : les hommes, en colonisant la planète, ont importé les mouches.
Le peloton d’éclaireurs est tombé par hasard sur la section détruite.
« C’est une première, constate le capitaine. D’habitude ils ne s’y prennent pas ainsi ».
Exact. Les blessures, les traces d’incendie, ce fatras trop explicitement guerrier ne ressemble pas aux Allos.
Kircher réagit le premier. C’est un colon des plateaux nordiques, taciturne, endurci. Aucune expression ne transparaît sur son visage émacié, aux paupières bridées. Mais il agit avec décision, alors que ses compagnons décontenancés se serrent frileusement les uns contre les autres.
Suivant enfin l’exemple de Kircher, ils laissent tomber leurs sacs à dos pour en extraire leurs trousses de soin.
« Raum, Gharad, Dahorg, Verrier », ordonne Lorbeer, en désignant les quatre coins de la clairière. Un réflexe. Il sait que les Autres ne reviendront pas. En quelques bonds, les hommes prennent position. Leurs jointures blanchissent tant leurs doigts se crispent sur leurs armes. Ils sont d’autant plus à vif qu’ils ignorent quelle forme prendrait une éventuelle attaque.
Assis sur un tronc spongieux, insensible au charnier, un adjudant mastique lentement de la viande froide endeuillée de fer blanc. Ses yeux noirs, à la sclérotique rougie par l’abus de vin de Khor, ne fixent personne. Une cicatrice étoilée du cuir chevelu, une mâchoire lourde, un nez couturé achèvent de faire de son visage la plus belle gueule de reître que Lorbeer ait jamais vue.
Le capitaine se dirige vers le sous-officier. Figeant son masque d’oiseau en une expression à la fois autoritaire et admirative, il s’écrie :
« Eh bien, on dirait que ça a bardé, par ici ! J’espère au moins qu’ils en ont pris pour leur grade ».
La voix de l’adjudant, sèche comme un couperet :
« Qui ? »
Ni question, ni réponse, c’est, résumée, toute la situation. Depuis des semaines, des hommes se battent, des hommes meurent, des hommes deviennent fous, des hommes cèdent leurs terres, perdent leurs récoltes et leur esprit, sans savoir qui les chasse, les tue, les hait, les dépouille, les foudroie.
Les détecteurs les plus perfectionnés échouent à repérer l’ennemi. Tout au plus peuvent-ils mesurer son avantage en recensant les territoires dont la végétation a été détruite.
Et puis, de temps à autre, il y a un incident plus grave. Ici, par exemple : dans cette clairière d’un secteur par ailleurs tranquille, des hommes sont morts de leurs blesssures.
Le capitaine cache mal son embarras.
« En tout cas, c’est fini. Un appel radio et on vient vous chercher. 
– Va te faire foutre », bougonne l’adjudant sans relever la tête de son cylindre sustentateur : conserve.
Le capitaine pâlit.
« Que voulez-vous dire ?
– Je ne rentre pas. J’en ai ma claque. Je me tire.
– Adjudant ! »
L’interpellé s’arrache enfin à la contemplation de sa viande morte. Il fait peser sur le capitaine un regard chargé de tout l’ennui des salles de garde accumulées au chapitre des jours perdus.
« Allons, mon adjudant, ressaisissez-vous ! (voix blanche, mains tremblantes).
– S’pèce de vieux con, tu ne comprends pas que c’est foutu ? (voix grasseyante, mains couturées de cicatrices).
– Levez-vous ! C’est un ordre. »
L’adjudant obtempère. Ce n’est pas une victoire pour le capitaine. L’autre le domine d’une bonne tête. Des touffes de poils roux jaillissent de son treillis.
« Votre attitude est indigne d’un soldat », poursuit l’officier.
Il a tort d’insister. L’adjudant rigole en se grattant les couilles.
« C’est pas à moi que tu vas apprendre ce que c’est qu’un soldat, figure-toi. J’ai crapahuté sur tant de planètes que je ne suis pas sûr de me les rappeler toutes. Tiens, je me suis battu contre les Fruhls. Des espèces d’écrevisses avec une peau tellement dure que les balles explosives les chatouillaient. Pour les descendre, il fallait attendre leur mue. Et quand ils attrapaient un rombier, ils le suçaient par l’intérieur. On retrouvait juste la peau. J’ai aussi fait Géhoong ; un masque à gaz en permanence, et pour bouffer, des intraveineuses. Mais je n’ai jamais rien connu de pareil. Les Allos, c’est pas des vrais ennemis. »
Pourtant ils tuent.
Pourtant on les cherche.
Ou on les fuit ? Comme dans ces marais putrides dans lesquels le peloton pataugeait avant d’atteindre le piton. Et sur cette plaine vibrante où s’étire le flot des vaincus. En marchant, on pense. Plus exactement, on se laisse envahir par les souvenirs. Les images surgissent en vrac, insidieuses, ternes et fugitives, ou triomphales et blessantes comme l’arrête d’un cristal.
Il y a celles qu’on aime à évoquer : la quiétude d’un matin de paix, le corps de Laurelance se découpant, nu, sur les ruines de l’Archépole. Et celles qu’on refuse.
Le froid s’empare de son être. Je ne veux pas mourir. Je ne veux…
Curieuse faculté, la mémoire. Depuis que Lorbeer suit l’exode, les souvenirs ne cessent de l’assaillir. Il n’a aucune raison de penser à la section détruite, au peloton, à la guerre. Tout cela appartient au passé. Seul importe le présent. Et le présent se résume à la fuite en avant, survie de tous les instants. Lorbeer n’a pas l’habitude de se sentir ainsi traqué. Sans rien pour l’aider à comprendre, sans référence, son cerveau affolé tente de faire face. Il recherche dans le passé une situation comparable. On prétend qu’au moment de mourir, on se remémore en un instant toute son existence. Avant de mourir ? Pas Lorbeer ! La vie palpite en lui. Elle l’emplit. Il aime, malgré la fatigue, éprouver le mouvement de ses muscles cruraux. Il avance, et cette marche est une preuve : il existe. Cependant, pour beaucoup, l’exode signifie la fin d’Œagre. Les hommes ont perdu. L’adjudant aux yeux bovins avait raison. Cela paraît impossible. Les Terriens, multipliant les sauts de puce, ont essaimé dans la galaxie. Prosélyte assassin, l’homme a imposé sa loi. Il défiait des civilisations millénaires, et les remparts de cités sans âge s’effondraient à son approche. Il a répandu son rire, son sperme et son sang sur toutes les planètes. Il a digéré toutes les sciences, toutes les magies, toutes les sagesses des mondes anciens. Il en a fait son héritage, après les avoir brassées, amalgamées, édulcorées : humanisées.
L’homme était le triomphe de la protéine sur la roche. L’aboutissement.
Puis les Autres arrivèrent. L’univers s’écoula.
« Que se passerait-il si nous rencontrions une intelligence différente ? Vraiment différente ? »
La question est inattendue. Non par son contenu, mais parce que d’ordinaire la petite brune qui la pose suit le cours avec une attention plutôt relâchée.
« Je l’ignore, avoue Lorbeer. En fait, je crois une telle rencontre impossible, pour deux raisons. La première est que, si une entité de cette nature existait, on ne pourrait littéralement pas entrer en contact avec elle, même à un niveau très superficiel. Peut-être sommes-nous, en ce moment, dans cette salle, environnés d’esprits dont nous ne soupçonnons pas la présence et qui, réciproquement, ne savent rien de la nôtre (un sourire : il s’agit d’une plaisanterie). À vrai dire, je ne le pense pas. Parce que – seconde raison – le cerveau est un organe semblable aux autres : il ne revêt sa signification que dans le cadre de l’évolution. Du point de vue de la biologie, l’intellect est un instrument de la survie au service de l’individu, et au-delà, de l’espèce. Sa fonction première est de favoriser l’adaptation de l’organisme à son biotope. Or, les lois physiques sont identiques sur toutes les planètes. En particulier, la causalité, au niveau macroscopique tout au moins, reste le fondement de la perception de tous les phénomènes auxquels un organisme vivant est confronté. Puisque toutes les intelligences doivent résoudre des problèmes semblables, il ne paraît pas abusif d’imaginer qu’elles fonctionnent selon des mécanismes analogues. La meilleure preuve de ce que j’avance se trouve dans le fait que nous avons toujours réussi à comprendre la logique des espèces que nous avons découvertes, et souvent combattues. Pensez-y : comment faire la guerre à un ennemi dont la stratégie serait indéchiffrable, incompréhensible ? »
Dans le fond de la salle, un écran s’allume : un périphérique demande à intervenir. L’image d’un homme d’une quarantaine d’années, aux traits rudes, apparaît. Bien que plus vieux que Lorbeer, il s’adresse avec respect au professeur :
« R’mal Elib, secteur 3, Région des Lacs, se présente-t-il. Excusez-moi, si j’ai bien compris, une intelligence complètement différente serait indécelable : par conséquent, votre second argument, si je puis me permettre, est démenti par votre introduction. Car les lois naturelles n’expriment-elles pas notre vision du monde, laquelle est déterminée par nos catégories logiques ? »
Lorbeer sourit. Il fallait que quelqu’un tombât dans le panneau. Bien sûr, l’objection est solide. Mais il a omis un terme de l’hypothèse.
« Eh bien, je suppose que vous êtes un esprit moderne ? Je veux dire que des conceptions comme l’immatérialité de l’âme et autres ectoplasmes intellectuels vous sont étrangères ?
– Bien sûr », répond le périph, sans se départir de son expression tendue. Mauvais, cela. Il aurait pu, au moins, sourire.
« Alors, vous devriez savoir – mais vous le savez, j’en suis sûr – que les systèmes physiques interagissent les uns sur les autres. En premier lieu, nous « expérimenterions » le support physique de ces intelligences. Or, en tant qu’ils sont des supports physiques, ils obéiraient aux lois physiques telles que nous les avons toujours décelées dans l’univers. Nous sommes donc ramenés aux termes de ma démonstration. D’autres questions ? »
*
Cette année-là quelque cinq cent périphériques étaient branchés sur le cours de logique formelle. Pourquoi Lorbeer garde-t-il un souvenir aussi précis de l’intervention de R’mal Elib ? Il aurait peine à reconnaître les vingt-cinq étudiants qui, résidant à Calliop, pouvaient assister en personne à son enseignement ; leurs traits sont estompés par l’image obsédante de Laurelance. Et le reflet d’un cultivateur distant de trois mille kilomètres sur un écran lui paraît vivant. Peut-être à cause de l’ironie des événements : la Région des Lacs fut la première touchée par l’offensive des Autres.
Les plantes meurent, comme brûlées par le gel. Les cultures sont entièrement ravagées. On envoie des chercheurs sur place. Ils opèrent des prélèvements, rassurent les populations, laissent entendre qu’ils ont déjà leur idée sur le phénomène et battent en retraite, déroutés.
L’unité d’enseignement de Calliop est peu concernée par la catastrophe, sinon en raison du problème intellectuel qu’elle pose. Normal : il n’y a pas de section d’agronomie à l’U.E. La capitale n’a pas une vocation agricole. La mauvaise récolte de ce territoire éloigné ne fait peser sur elle aucune menace de disette. D’autres contrées prospèrent et, au besoin, les chimistes prendront la relève des cultivateurs.
À l’arrivée des premiers bulletins, cependant, les biologistes manifestent quelque fébrilité : serait-on confronté à un micro-organisme inconnu ? Rêvons : autochtone ?
Bientôt les analyses sont publiées. Pas de virus. Les plantes ont bel et bien gelé sur pied. En plein été. L’intérêt tombe vite. Seule une poignée de spécialistes continue à s’interroger en vain sur les causes de la catastrophe.
Lorbeer ne se laisse pas gagner par l’indifférence. L’absence d’explication l’irrite. Les esprits portés à la métaphysique commencent à prétendre que la planète tire vengeance de sa terraformation.
Laurelance n’est pas loin de le penser.
Laurelance… Cela fait déjà presque deux saisons qu’ils vivent ensemble.
La petite brune du cours 3 nage dans la piscine d’eau de mer. Lorbeer ne va pas la rejoindre. Il n’aime pas se baigner. Il préfère attendre au sec que remonte la jeune femme, cherchant un prétexte pour l’aborder.
Elle a des fossettes au creux des reins.
Quand elle l’aperçoit, elle se dirige droit sur lui.
« Que feriez-vous si l’eau de la piscine se mettait à monter monter monter et submergeait tout ? demande-t-elle abruptement, en s’asseyant sur une chaise longue.
– Une telle éventualité reste extrêmement improbable, je suppose.
– C’est bien ce que je pensais. Vous vous noieriez. Voilà l’inconvénient, avec les logiciens.
– N’exagérons rien, je ne suis pas Pyrrhon. Vous savez, ce philosophe de l’Antiquité terrienne qui, mettant l’existence du monde en doute, devait se faire accompagner d’un disciple pour ne pas percuter le premier mur venu.
– Il ne doutait donc pas de la perception du disciple ?
– Eh, mais, on dirait que vous faites des progrès ! J’avais le sentiment que la logique vous resterait à jamais étrangère. Pour tout dire, il me semblait que vous somnoliez pendant mes cours.
– Je ne dormais pas. Je n’écoutais pas non plus. Pour être franche, la logique formelle m’ennuie. Je n’aime pas les musées.
– Pourquoi venir à mon cours, alors ? Rien ne vous y oblige. »
Elle s’étire en riant. Son corps humide se détache sur la toile, souple et ferme. Son geste accuse la plénitude de ses seins. C’est sa réponse.
« Je m’appelle Laurelance », précise-t-elle.
Il n’y a rien d’autre à dire. Elle assistait à son cours pour le voir. Pour qu’il la voie. Pour qu’il désire ce corps éclaboussé de lumière, ces cuisses musclées et ce sourire gourmand. Pour qu’il ne puisse plus vivre loin de sa lumière et ne connaisse de joie que par son rire. Un rire qui ne fait qu’un avec son corps, sans rien devoir aux constructions hasardeuses de l’esprit.
*
Un rire s’élève pour mourir en sanglot. Instinctivement, Lorbeer porte la main à sa ceinture. Contact rassurant du bois poli : manche de poignard. La femme qui a hurlé son rire comme une agonie cherche à remonter le flot. Elle serre sur sa poitrine un paquet informe, enfant mort ou viande fumée. Elle s’accroche à Lorbeer, l’agresse de ses cris. Sous ses joues décharnées saillent les os de sa mâchoire. Son nez pointu, son menton en soc forment une horrible pince. Ses yeux fiévreux se terrent dans des orbites anormalement profondes. Des larmes en jaillissent tel un ru chassieux. Au ton de la voix, Lorbeer devine qu’elle implore, mais il ne saisit pas quoi. Les mains qui l’agrippent lui semblent arachnoïdes. Panique : il se débat et les mots, les mains, le couvrent de soie gluante. La mandibule de la femme araignée s’agite en grinçant. Dans un sursaut de dégoût, il la repousse et elle va s’accrocher à une autre proie.
Une voix éraillée lui adresse une remarque sur la femme. Il prend note, absent, sans s’attacher à ce qu’on lui dit. Il se sent sale, il se sent lâche. Il a hâte de se plonger dans la foule pour s’y laver. Puis la répulsion le reprend : la horde est un fleuve charriant d’immondes sanies.
Succion chuintante de la boue tiède. Des reptations indistinctes agitent le marais. La fange s’introduit dans leurs treillis, dans leurs brodequins. Elle les transforme en statues mobiles au regard de brouillard. Riche en soufre, elle ronge leur peau, amollit leurs ongles. Laub geint. Kircher l’engueule. C’est la fuite. En militaire, on prononce : repli. Quel âge réel le capitaine peut-il avoir ? Il avance, infatigable, remorquant une bande dépenaillée. Il a fixé un but : l’étroit piton qui se détache à l’horizon, au-delà de la ligne qui marque l’orée de la forêt. De là, il espère dominer la situation. C’est-à-dire qu’il pourra mesurer l’étendue de la défaite.
Lorbeer ne sent plus ses reins. Laub pleurniche. Dans le masque de boue qui recouvre ses traits poupins, on ne distingue plus que ses yeux d’herbivore. Il menace de tout laisser tomber, de s’asseoir dans la boue. Comme le niveau en atteint déjà sa poitrine, il ne met pas son projet à exécution.
Quand les éclaireurs abordent la rive, la peau à vif et les paupières brûlantes, il manque deux hommes. Verrier, un khorœnomane taciturne, et l’Nor, qui rêvait de sculpter les nuages. Nul ne les a vus disparaître.
Nul n’a entendu le clapotis goulu du marais se refermant sur un corps d’homme.
Nul ne s’est retourné.
Personne ne s’attarde quand un vieillard s’arrête, attendant d’être piétiné. D’aucuns, plus malins, plus robustes ou moins harassés, s’efforcent d’atteindre l’épave...

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