La république de l abîme
67 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

La république de l'abîme , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
67 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Utopiste, Akal s'accroche à ses rêves. A 26 ans, il vit dans une théocratie qui ne croit pas à la différence entre les humains. Un jour, il reçoit un courrier anonyme qui le somme de faire chanter publiquement la chanson d'Anzar, dieu berbère banni par l'islam politique. Des amis échafaudent un plan afin de diffuser cette musique interdite dans la mosquée où officiait jadis le cheikh soufi apostasié, le jour même de sa pendaison publique. La République en sera ébranlée.
S'amorce alors un périple, marqué de rencontres improbables avec le vieil homme tel un Noé sauveur des genres musicaux, le conteur d'Al-Andalus qui revisite la grandeur de Cordoue, Nathan le Sage qui récite la parabole de l'anneau détenteur de la vérité. Un jour, les personnages arrivent au village des poètes. Ils y rencontrent le dernier survivant des Puisatiersg, les musiciens rescapés qui disent propager la musique guérisseuse, Winitran disparu il y a dix ans. Elyas tombe amoureux de Daya, la jeune femme passionnée des mythes et de la mémoire. Les hommes et les femmes s'organisent pour détrôner les idéologues et tenter un Etat citoyen. Mais les faiseurs de guerre peuvent-ils faire la paix ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 octobre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896995653
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


 
La liberté commence où l’ignorance finit. 
Victor Hugo 
 
 
 
 
— Hein, mon fils, tu sais pourquoi on te la coupe ?  
Le garçon ne comprend quand même pas pourquoi autant d’hommes l’entourent. Du plus loin qu’il se souvienne, il en a toujours été ainsi ou presque : pour se mettre quelque chose sous la dent, il doit se débrouiller d’une manière ou d’une autre ; si bien qu’il ne sait plus la frontière qui sépare la nourriture licite de celle interdite. 
— Hein que tu sais, dis ! réitère le coupeur. 
— Oui, oui, qu’il répond sans broncher, parce que j’ai fait quelque chose qui n’est pas bien.  
— Quelque chose qui fait que l’on doit te couper la main.  
— Oui, la main ! Mais…  
Le môme est distrait. Il appréhende la poutre et le cordon en caoutchouc où passent habituellement les mains pour être tranchées comme les pieds des béliers de l’immolation. Il sourit. Il ne pense pas que ce soit si grave que ça pour lui.  
— Mais… pourquoi la main ?  
— Parce que c’est la main qui vole.  
— Oui, opine ingénument l’enfant de la tête en lorgnant la main coupable.  
— On t’a déjà dit qu’il y a des choses qui ne plaisent pas à Dieu, hein qu’on te l’a dit ? 
— Oui, les choses qui le mettent en colère !  
— Exactement. Dieu est en colère, c’est ça. Mais tu sais pourquoi Dieu est en colère ?  
— Parce que voler pour manger c’est pas bien ! répond l’enfant.  
— Non, parce que tu as volé, tout court ! reprend le châtieur. 
— Parce que tu as volé tout court !  
— Non, je veux dire… que… toi… tu… as…volé… Toi !  
— Toi… tu… as… volé… toi !  
— Non… Je veux dire…  
— Je veux… 
— Silence ! tranche net le coupeur.  
Le môme ne sait plus à quel saint se vouer. Ses yeux s’embuent, se voilent d’un rideau de sanglots. Une larme grossissante menace de dévaler sur son joli minois.  
— J’avais faim et je n’avais pas d’argent ! bafouille-t-il difficilement en pleurant.  
— Mais pourquoi tu pleures ? Tu vas voir, ça ne fait même pas mal. As-tu déjà été piqué par une abeille ?  
— Hein… Oui, oui !  
— C’est comme la piqûre d’une abeille, une écharde, la petite aiguille d’une abeille !  
Le chérubin tente de retenir le hoquet qui soulève ses frêles épaules.  
— C’est que… je… Je n’avais pas mangé de toute la journée, j’avais vraiment faim. 
Un homme arrive, un jeune trentenaire tout de blanc vêtu avec des yeux bleu azur et malicieux, une calotte immaculée et ajourée sur la tête qui épouse un visage glabre et anguleux. Les hommes se taisent. Même nouveau dans le pays, le Docteur s’est déjà bâti toute une réputation. Tout le monde ici a déjà eu vent de l’imam intense. Le plus intégriste des hommes est un enfant de chœur devant lui.  
— N’aie crainte, mon enfant, arbore-t-il d’emblée une voix douce : tu verras, c’est vite accompli et ça ne fait même pas mal !  
Les gens présents sont un brin surpris ; le ton de la parole ne cadre pas avec l’austérité du cheikh. La frimousse baignant dans les larmes, l’enfant pense que c’est peut-être son ultime chance. L’espace de quelques instants, il se dit que le blanc impeccable de ses habits, les yeux bleus, le visage beau et imberbe, tout ça ne peut dissimuler un sans-cœur. Déjà qu’il ressemble à un ange, c’est donc qu’il doit avoir raison ; ce ne peut être en effet que vite et doux !  
L’imam pose une main amicale sur son épaule :  
— Tu sais que c’est Dieu qui le dit, ce n’est pas nous, et tu sais que l’on ne peut désobéir à Dieu !  
— Non, il ne faut pas désobéir à Dieu.  
— As-tu une famille, mon enfant ?  
— Non, je suis un bâtard !  
— Que Dieu bannisse les dépravés ! Mais il ne faut pas dire ces mots, mon enfant !  
— Mais c’est comme ça qu’on m’appelle : le bâtard !  
Le garçon sait qu’il a un nom de fille : Hassiba. Mais on lui a expliqué qu’il valait mieux le taire.  
L’imam explique l’endroit où l’on couperait :  
— Nous te la couperons ici, tu ne sentiras rien, tu verras c’est comme la… 
— …piqûre d’une abeille !  
— As-tu pris le médicament ?  
— Oui, oui, s’empresse de répondre l’enfant, j’ai avalé toutes les pilules. Un homme m’a dit que comme ça, je ne sentirais rien même si on me coupait la tête.  
— En plus on va te faire une injection. 
Tout bien pensé, songe encore le gamin, ce ne peut être grave : il aura mal un moment, un peu comme si on lui extrayait une dent, et puis la douleur disparaîtra, et comme la dent, la main repoussera. Et, dit-on, il y a même des pilules pour après, pour que la main pousse plus vite, peut-être !  
Il sourit de joie, tant sa pensée ouvre sur un possible. Il se sent même la confiance de poser la question qui le turlupine :  
— Dis, monsieur, est-ce que vous me la donnerez ?  
Le Docteur, le coupeur et les hommes ne comprennent pas.  
— Qu’est-ce qu’on vous donnera ?  
— Ma main, rétorque naturellement le petit.  
— Et pourquoi on vous la donnera ?  
— Pour que je la mette sous mon oreiller, la nuit.  
— Ah bon !  
— Comme ça, quand se lèvera le soleil et que le ciel sera entièrement bleu, je la jetterai de toutes mes forces là-haut, dans le ciel, du côté du soleil.  
D’aucuns devinent la suite, s’efforcent de réprimer le rire inopportun. D’autant que le cheikh austère ne laisse rien passer de ces pratiques païennes et jâhilites   1  !  
— Parce que si je la lance bien, ma main repoussera !  
Des rires comme des crevaisons de silence parcourent l’assistance.  
— Oui, oui, c’est comme ma dent ! J’en ai perdu quelques-unes, pardieu, et toutes ont repoussé !  
— J’aimerais bien que repousse ma jambe moi aussi, lance railleur un unijambiste dans la foule.  
Le gamin cherche la provenance de la moquerie. Il croit nécessaire de rappeler l’évidence !  
— Toi, c’est différent, dit-il d’une voix sûre, tu sais pourquoi elle n’a pas repoussé ? Parce que tu es vieux ; les vieilles jambes ne repoussent pas !  
Les hommes éclatent d’un rire inextinguible.  
— Taisez-vous ! s’écrie l’imam, un peu de retenue ! Le moment est grave, très grave. Nous sommes ici pour appliquer la loi de Dieu.  
Le ton est sérieux. Le garçon doute. Est-ce parce que les mains ne sont pas exactement comme les dents ? se questionne-t-il. Est-ce que sa main, comme la jambe de l’estropié, sera bientôt un souvenir, et il ne la reverra peut-être plus jamais ? 
Il regarde les gens autour de lui ; leurs mines sont aussi tragiques, aussi tendues que la sienne. Le doute se retire petit à petit pour laisser place à la certitude et à ses interrogations qui aboutissent à la même conclusion.  
— Pardonne-moi ! Ô, monsieur, pardonne-moi ! Je ne volerai plus, je te le jure par Dieu et son Prophète. 
— Tu verras, tu ne sentiras rien ! tente de le rassurer d’une petite voix le coupeur à son tour.  
— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, ô monsieur, pardonnez-moi !  
Imperturbable, le Docteur sourit. Derrière la foule, éteint, pâle et silencieux, une chéchia élimée sur la tête, un homme ventru sent pousser dans son cœur le chiendent du remords. Une boîte de sardines qui coûte une main d’enfant. Le chagrin scelle son âme, le confie à ses morsures.  
Le môme remue ses doigts, les regarde un par un, ausculte la paume et le revers de sa main. Il en connaît le moindre muscle, la moindre sinuosité, la plus infime des éraflures. Le coupe-main luisant disposé sur une belle boîte en bois lui est vraiment destiné. Il doit graver dans sa mémoire la géographie de cette partie chère de lui-même qu’il croyait à lui, seulement à lui, mais qui est destinée désormais à disparaître au nom de Dieu. 
Le mufti entonne un hadith  2 pour se donner bonne conscience :  
— «  Une femme de la tribu de Makhzum avait volé. Elle fut amenée devant l’apôtre d’Allah et elle chercha l’intercession d’Umm Salam, l’épouse du Prophète. Alors l’apôtre d’Allah dit : - Par Allah, même si elle avait été Fatima [sa fille] , je lui aurais fait couper sa main. Et sa main fut coupée  3 .  »  
Le garçon est lié à une chaise. L’injection dans une main un tantinet tremblante, le coupeur s’impatiente.  
— Mais, pleure et supplie encore l’enfant dans son ultime espoir, si je n’avais pas mangé les sardines, je serais peut-être mort de faim et Allah serait en colère que je me sois laissé mourir !  
 
•  
 
Les blessures répétées. Comme la mémoire dont les peuples ont été sevrés. Pour que les ancêtres expropriés aient la colère comme héritage. Dans une certaine mesure, une terre, le conteur d’Al-Andalus n’en a jamais eue. Parce que la sienne a toujours été une terre promise. D’après mon père, il est vivant et il est toujours à la recherche d’un toit. D’une patrie. On dit que son peuple erre toujours et son sang ne cesse de mémoriser des terres à venir. Un pays futur pour ainsi dire. Et comme il ne leur reste que le conte, la musique et la poésie, lui et les siens, ils ont fini par sacraliser une clé. Un pays abrégé, réduit à un morceau de métal. Depuis le temps que le conteur rêve de rouvrir la porte de la maison ancestrale qui, dit-on, avait peut-être abrité l’un des manuscrits poussiéreux d’Averroès qui avaient échappé à l’autodafé.  
Ce que nous savons à Tafat surtout est que le pays des musiciens a été décimé, parce que la musique était l’une de ses identités. Le conteur, me disait mon père, était dans l’ultime terre qui commençait à se réaliser. Une terre cernée de montagnes hissées d’où coule l’or sidéral, avec en bas la plaine qui réfléchissait un vivre-ensemble comme celui de Cordoue jadis, la première ville des hommes à avoir fait cohabiter les religions abrahamiques.  
Ils étaient des artisans de la musique. Ils fabriquaient des violons modernes, des guitares, des qanûns, des ouds, des flûtes, des kamanjas, des mandoles... et ils en jouaient. Ils étaient des musulmans, des juifs, des chrétiens, des animistes, des areligieux. Ils étaient des hommes pour qui importait l’essentiel : les œufs fragiles du vivre-ensemble. Ils étaient tous les descendants d’un musulman, d’un juif et d’un chrétien, et les trois étaient des survivants de l’Inquisition. Ils avaient fui l’Espagne pour l’Afrique du Nord, afin d’édifier un pays pour transmettre la mémoire du retour. Et ils avaient chacun une clé.  
De père en fils, outre la musique et la poésie, ils se transmettaient la clé de l’espérance. En Espagne déjà, les ancêtres étaient des marginaux. Ils fuyaient les hommes qui juraient que leur vérité est la vérité.  
Déjà, eux, les musiciens et les poètes, ne croyaient pas à la vérité ; ils croyaient en sa recherche.   La vérité évolue , disait le conteur d’Al-Andalus.  
— Existe-t-il vraiment, père ? Tu n’en as même pas une photo. On dirait qu’il habite une légende ; une clé transmise comme un mythe, un ancêtre qui a fondé le pays des musiciens, et j’en passe !   
— Et la poésie que tu entends, les contes que tu écoutes depuis tes 16 ans… Et tu sais que le pays des musiciens a été décimé. 
— Oui, oui, et les musiciens répandent la musique guérisseuse. Trois disques que tu caches sous une plinthe ; une voix, une poésie, une magnifique poésie, on peut le dire, mais j’ai l’impression que le conteur n’est pas de chair et de sang.  
— Oui, tu as raison, quand il ne reste plus rien pour les yeux, il leur reste l’imaginaire.  
— J’ai même entendu d’Agtit que Winitran et le conteur ont fondé le village des poètes. 
 
•  
 
À l’horizon, le couchant continue de baigner le pays dans ses eaux solaires. Sur le rivage, les vagues effritent suavement le silence de leur sempiternel poème aux rimes des clapotis. Assis sur le sable, les pieds dans l’eau, Akal repart de plus belle :  
— Mon Dieu, ici même il y avait des touristes venus de tous les pays ; des femmes en maillots deux pièces, des musiciens, des saltimbanques. Il devait même y avoir des hommes et des femmes qui s’embrassaient.  
— Tu te rends compte, approuve Elyas, même pas mariés, des hommes et des femmes se tiennent la main.  
— On a tourné le dos à la mer ? enchérit Akal.  
— Et c’est reparti ! se murmure Yetourgun. 
— Un mois de juillet aussi caniculaire, ajoute Elyas, et il n’y a pratiquement personne à la mer. Nous sommes des Méditerranéens, mais on dirait que nous sommes du désert.  
— Nous avons intériorisé le sable idéologique ! dit Akal, autrement on peut assumer aussi bien le désert que la mer.  
— Encore une, persifle Yetourgun, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !  
— Regardez la mer et les montagnes ; on dirait qu’ils étreignent le pays pour le protéger de toutes les tentations agoniques !  
— Décidément, à chaque coucher son philtre !  
— Si notre pays aimait la mer, Yetourgun, moi et toi serions accompagnés de belles nanas : des Européennes, des Africaines, des Arabes, des Berbères. Imagine, là, juste ici, au-dessous des pins et des eucalyptus, il y aurait des campings, des hôtels. Nous vivrions de la mer.  
Yetourgun le regarde dans ses yeux toujours aussi pétillants. Au fond, il envie sa passion, sa poésie telle une nef pour scinder les océans de l’imaginaire.  
— Ça, oui, approuve-t-il enfin ; ici, les femmes bronzeraient au soleil ; elles riraient publiquement ; elles parleraient à voix haute… 
— Les cheveux au vent, reprend Akal, les femmes n’étaient pas cette espèce que l’on confine comme les lépreux dans les léproseries.  
— Pardieu, les hommes, enchérit Elyas, devaient être beaux, tendres, spirituels ! Regarde nos rues, il n’y a aucune femme ; c’est à se demander qui a mis ces hommes au monde !  
 
•  
 
Des chacals jappent de l’autre côté de la rivière, le Ruisseau. La nuit est limpide et convie dans ses bleuités des millions de lucioles astrales. Les compères préfèrent patienter encore ; on ne sait jamais, par les temps qui colportent de toutes les rumeurs ; la Muttawa   4 est partout ; ses agents rôdent de jour comme de nuit. Et braver le couvre-feu vaut au moins une petite virée à Tourneux et quarante coups de fouet.  
La maison de l’exilé écime la crête de la colline où se répandent les figuiers en contrebas de la vertigineuse montagne, à quelques minutes seulement du frêne du Traître ; une bicoque aux tuiles courbes et aux vieux murs décrépits. La petite étable qui abrite les trois biquettes qui fournissent en lait le vieil homme et en fumier son petit potager est adossée à la maisonnée, du côté qui tourne le dos à la mer.  
La porte s’entrouvre, la lueur du feu qui crépite été comme hiver se dessine dans l’embrasure.  
— Entrez !  
Les amis sortent de l’obscurité, saluent et entrent. Le vieil homme hume ostensiblement l’odeur délicieuse qui conquiert déjà ses sens.  
— Hum ! devine-t-il d’ores et déjà : le blé, l’huile d’olive et l’orgueil de la Numidie !  
Akal dépose le paquet préparé par sa mère sur la table, toujours aussi étonné que leur hôte reconnaisse infailliblement les odeurs. Yetourgun, comme à son accoutumée, s’empare du tisonnier, en ravive déjà quelques tisons mourants. Le vieil homme cherche dans le casier d’un vieux meuble.  
— Une verveine, les enfants !  
— Assieds-toi, Da Mounir, je m’en occupe ! propose Akal, son aide.  
Il s’empare du sac, cherche l’eau, la théière, le sucre. Il connaît la maison. Yetourgun se lance d’emblée :  
— Tu as entendu, Da Mounir, pour le cheikh Arezki ?  
— J’espère qu’il ne lui est pas arrivé malheur.  
— Il a été apostasié par le Docteur, assène le jeune homme, il a été sommé de quitter enfant et épouse. 
— Le Docteur c’est l’imam qui a coupé sa main à un enfant, rappelle Elyas. Jamais un homme avant lui n’avait coupé la main d’un enfant.  
— Doucement, doucement, les enfants… Mais pourquoi ? Il n’y a pas plus sage que le cheikh Arezki.  
— Il a seulement dit que l’on doit fêter Anzar  5 .  
— Qui, Anzar ? Et alors ? Expliquez-moi !  
Le vieux de la montagne arrache la tige de fer des mains de Yetourgun, écoute attentivement l’histoire.  
— C’est ça, soupire-t-il à la fin, nous moissonnons les fruits mûrs de notre indifférence. Il n’est de Dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète !  
 
•  
 
— La vache des orphelins , grand-mère, je veux La vache des orphelins  ! insiste Ali.  
Na Tachamlalt sourit. À vrai dire, elle sait ce qu’aime particulièrement son petit-fils dans le conte : le coup de sabot de la vache dans l’œil de l’envieuse demi-sœur.  
— Il faut juste baisser un peu le ton, mon fils, le méchant ogre risque de nous entendre !  
Le chérubin réprime un rire, de crainte qu’il parvienne à des oreilles malveillantes. Il sait de quel ogre il s’agit : un homme en chair et os humains ; il entre dans les maisons sans être invité, et à l’heure qui lui convient ; c’est un être qui peut faire tomber le ciel sur une tête quand il en a envie. À huit ans, Ali est déjà entraîné pour ne pas répéter dehors ce qu’il entend chez lui. 
Au reste, pour contrôler tant bien que mal ce qui se dit dans l’intimité des chaumières, la République a décrété l’extinction des lumières à 22 heures, pour que le couvre-feu du dehors soit le même au-dedans.  
— Amachahou … Autrefois, vivaient un homme et une femme qui avaient deux enfants, un garçon et une fille qui étaient beaux comme soleil et lune…  
Et la trame des deux héros, au fil d’une mielleuse poésie, se réapproprie l’imaginaire honni. D’une voix douce, mélodieuse, dramatique, ouvrant des portes inconnues, les mots comme des ricochets sur une mer étale de métaphores, les silences tels des éclosions de sucs, les yeux des bambins comme des adultes s’illuminent, leurs têtes enfourchent le tapis volant des rêves conjurés de la mémoire des femmes et des hommes.  
Idir sait que le ton de la voix fouaille aussi la plaie et pour cause, il y a plus de dix ans disparaissait Winitran, son frère, et Na, sa mère, refuse obstinément de faire son deuil. Car pour lui, il n’y a pas de doute, son frère n’est plus de ce monde ; il est dans l’au-delà. Il se range en tout cas du côté de ceux qui le disent dévoré par les flots avec d’autres harragas .  
— Ce conte s’est déroulé comme un fil, je l’ai conté à des seigneurs ! termine Na suivant la formule habituelle.  
Ali ronfle déjà dans les bras de sa mère avec un petit papillon de sourire qui butine sur sa bouche.  
— Mère, comment tu sais que Winitran est vivant ? lance Idir d’emblée.  
Brusquée par la question, elle ne répond pas tout de suite.  
— Comment tu le sais, mère ?  
— Je le sais.  
— Comment tu peux en être sûre ? 
Na met sa main sur son cœur.  
— Je le sens ici, mon fils, comme je te sens, toi aussi. Je sais quand tu as froid, quand tu as mal ; je sais quand tu as peur, quand tu as faim.  
— J’espère, mère, que ce n’est pas le fou qui met dans ta tête l’idée saugrenue d’un village et d’un maquis.  
Agtit  6 , le fils du poète pendu jadis ami du conteur d’Al-Andalus, est le fou à l’intarissable faconde ; un fou du village comme il n’en existe plus que dans les livres. Rares sont ceux qui n’ont pas eu droit à ses piques, à sa verve ou au moins à son imagination débordante. Il faut le dire, sa folie ou ce qu’on croit l’être lui permet en quelque sorte de dire tout haut ce que les gens pensent tout bas. Et lui, il jure ses grands dieux qu’il a vu l’enfant prodigue au marché, et mieux, qu’il est sûr qu’il se trouve dans le maquis, dans le village des poètes, avec le conteur d’Al-Andalus.  
— Non, mon fils, c’est tasa  7  ; je n’ai pas besoin que quelqu’un me le dise. Quant au conteur et au village, puisse Dieu exaucer la parole de cet homme que tu dis être un fou !  
Idir ressasse encore la ritournelle rodée : la mer calme, puis le réveil des démons aquatiques, la nuit de l’orage, les déferlantes qui avaient fracassé l’embarcation de fortune où étaient entassés les hommes. Il en veut pour preuves l’épave retrouvée, quelques jours plus tard, à l’est de Tafat, et les témoignages de disparition de plusieurs personnes le même jour, dans toute la région.  
Mais Na n’en a cure. Oh ! Son cœur a bu dans le calice de toutes les amertumes ! Orpheline de son père à seulement 5 ans et de sa mère à 15 ans, elle a perdu cinq enfants avant d’avoir Idir, celui qui vivra , d’où d’ailleurs son prénom, comme un peu partout en Kabylie, une sorte de prénom comme une prière pour que l’enfant vive. Elle s’est débrouillée une grande partie de sa vie pour vivre, contourner un tant soit peu sa condition de femme. S’il est encore des choses qui la ravigotent, eh bien, la croyance entretenue que son fils est vivant est essentielle. Pour le reste, elle le sait, elle le sent dans tout son être.  
 
•  
 
Une brise glisse dans le feuillage ses chuchotis, l’herbe et les arbres convient dans le pays des essaims d’oiseaux invisibles. Akal se lève, jette un œil à l’extérieur, revient à sa place, hésite encore. Depuis le temps que la question tergiverse sur ses lèvres, il fallait bien qu’elle en sorte enfin.  
— Da Mounir !  
Il affecte un air grave.  
— Da Mounir, est-ce que…  
— Oui, mon fils, qu’est-ce que tu veux dire ? 
— Est-ce que tu leur en veux ?  
Le cœur du vieil homme se serre tout à coup. Il s’efforce de garder son impassibilité coutumière.  
— Tu veux savoir, mon fils, pour le fait que je ne vois plus une goutte. 
Akal est conscient des œufs fragiles que doivent fouler les souvenirs pesants. Attisant le feu du tisonnier dans ses mains, il a l’impression de raviver le foyer peut-être éteint de son chagrin. Le vieil homme lève enfin les yeux.  
— Trente ans, trente ans mon fils que je ne vois pas une goutte. J’ai vécu quarante ans avec mes yeux. Oui, je voyais de ces deux yeux-là ! Oui, je me suis habitué, mais c’est comme si on avait enterré une moitié de moi ou un peu plus. Dans une autre vie, j’étais enseignant. J’étais même un peu dramaturge. Je regardais. Je lisais donc et écrivais. Je vivais. Je n’ai pas écrit ni lu un mot depuis vingt-neuf ans. Pour être plus exact, depuis vingt-neuf ans, cinq mois et neuf jours. Un chiffre, hein ! Un aveugle comme moi, mon fils, ne vit pas. Il meurt tous les jours que Dieu fait. Je suis un compteur. Un mathématicien du vain, un mort-vivant qui survit dans les ruines du souvenir assailli de partout par les eaux inexorables de l’amnésie. La cécité, mon fils, est une hécatombe sûre et silencieuse.  
Akal regrette presque sa question. 
— Parfois, mon enfant, j’ai envie d’en… Mais enfin !  
Le jeune homme tente de réorienter la discussion :  
— Da Mounir, est-ce qu’il y a des choses qui te manquent spécialement ?  
Le septuagénaire réfléchit avant de répondre.  
— Oui… J’aime bien cette question… Oui, tiens, je voudrais… Je voudrais revoir le jour quand il se glisse dans les fêlures de la nuit, le coucher du soleil sur les eaux tremblantes, les fleurs blanches et cotonneuses comme de la neige sur les arbres, le friselis et l’ondulation concentrique sur une eau claire et polie, mettre une image sur l’odeur du poivron braisé tout juste sorti du feu…  
L’espace d’un instant, il manque de lui dire comment la République a fini par l’abêtir ; comment est désormais sa réaction pavlovienne, quand des centaines de mètres avant que ses visiteurs ne toquent à la porte, il sait s’ils ont du manger pour lui ; ce que provoque en lui l’odeur de la galette et de l’huile d’olive ; et sa puérile déception quand ils ont les mains vides…  
Certes, la perte de sa vue a été pour ainsi dire comblée par une plus grande sensibilité olfactive, voire auditive et thermique, mais la République n’a-t-elle pas finalement réussi à en faire la vieille loque que conditionnent les senteurs ?  
Tout bien considéré, ses visiteurs sont sa planche de salut dans l’océan de la nuit souveraine qui érode inflexiblement la mémoire de la lumière.  
— Vous voulez que je vous dise ce qui me manque en cet instant précis ?  
— Oui ! s’enhardissent les visiteurs.  
— J’ai envie de lire un livre, de le lire et le sentir ; sentir la feuille moisie qui se souvient de l’arbre, du soleil et des racines. 
— Est-ce qu’il y a un livre en particulier, Da Mounir, que tu aimerais lire ?  
— Deux livres : un recueil de poésie : Révolution du corps et de l’enfance. 
 
Comment saurais-je te retrouver ô enfance  
Dans les décombres en moi, ô douce ascension 
Boirais-je à nouveau de ton vin d’insouciance 
Ô enfance une coupe de la fontaine aux questions  
 
Ô patrie ensevelie dans le musée de ma nostalgie 
Rallume ma lampe vers la philosophie première  
Pour que je grandisse et dompte le vertige des temps  
Car le feu de l’âme est éteint par le désir de l’homme 
 
…Et une œuvre dramatique : Nathan le Sage de Lessing. 
 
•  
 
La légende raconte qu’à l’arrivée du premier ancêtre de Tafat en ce pays, la côte méditerranéenne à l’est de la basse Kabylie, une région montagneuse, était alors une immense forêt vierge qui pullulait d’animaux sauvages. On raconte que Sidi Medane était un saint qui avait le don de domestiquer les bêtes féroces. Il est par exemple commun d’entendre de la bouche d’un vieux Tafatois qu’il avait un lion qu’il bâtait comme une bête de somme ; qu’il lui faisait transporter des fagots de bois, le gibier et bien des charges ; et que, bien mieux, il l’enfourchait comme une monture pour explorer le vaste pays. On rapporte même que le maître du grand félin nouait ses fascines d’oliviers et de frênes avec des serpents venimeux. Au reste, dit-on, c’était le détail qui avait dissuadé le sultan turc et son armée de s’emparer des terres qui font aujourd’hui Tafat. 
Un jour, alors que les invraisemblables compères se promenaient dans la forêt, le félidé déboucha sur un lac. L’ancêtre n’en crut pas ses yeux ; il était déjà passé par là maintes fois, mais jamais il n’en avait soupçonné l’existence. Des chacals et des renards barbotaient à côté des paons, des faisans, des perdrix, des bouquetins, des gazelles, sans les importuner outre mesure ; comme si un armistice liait les animaux autour de la retenue. D’ailleurs, aucun animal ne battit retraite à la vue de l’imposant carnivore. Et contrairement à l’épaisse forêt qu’effleurait à peine le soleil, on aurait dit que l’astre rapatriait ici tous ses rayons solaires : « Tafat, Tafat, Tafat ! » criait de joie l’ancêtre, émerveillé.  
C’est comme ça que naquit Tafat, et c’était ici que fut construite la première maison, près du lac. Les ruines y sont toujours ainsi que l’olivier séculaire.  
Autour des âtres, dans le secret des chaumières, afin d’embellir le récit et d’en faire un mythe fondateur, les vieux rajoutent souvent qu’en ces temps-là les animaux avaient encore le don de la parole.  
Au fond d’eux, les Tafatois sont fiers du nom et de l’histoire de leur ville ; le pays est de la lumière, de la verdure et de l’eau, même s’il ne reste de la fameuse étendue que quelques arbres, des galets et de la poussière. 
 
•  
 
Pendant la colonisation française, Tourneux, du nom du colon propriétaire de la ferme, était une terre de vignobles qui faisait trimer pour un salaire de misère beaucoup d’hommes des villages circonvoisins. Au milieu de la ferme, le colon avait élevé un grand bâtiment où il avait disposé, creusée à des mètres sous terre, une cave pour stocker le vin dans de larges cuves au col étroit. À l’éclatement de la guerre d’Algérie, lorsque la région se fit vite connaître pour ses faits d’armes, le colon vigneron fut exproprié de sa ferme par l’armée française, qui en fit un centre de détention et de torture. Dans le cellier, l’armée avait bientôt élevé des dizaines de cellules comme des récipients qui faisaient seulement quarante sur quarante centimètres, à l’intérieur desquelles était disposée une eau de l’épaisseur d’une semelle afin que ceux qui y étaient introduits ne pussent se tenir debout. Après l’indépendance, l’État nationalisa les lieux qui retrouvèrent pour quelques années leur vocation initiale de vignoble, mais quelques années plus tard, dès le fameux coup d’État, les services de renseignements du pays alors reprirent la plantation. Officiellement, c’était pour en faire un bureau pour le Parti, mais très tôt, les gens eurent vent des premières paires de couilles d’opposants qui passaient au tiroir, des intellectuels que l’on y torturait…  
Quand la République islamique fut instaurée, personne ne se fit d’illusions quant à l’avenir du clos. Tourneux avait encore de beaux jours devant lui. Bien pire, ce n’était plus les hommes qui torturaient, dira-t-on, mais Dieu ! Du moins selon les vicaires autoproclamés. L’édifice avait été rénové et élargi. Les États et les époques changent, mais le lieu est toujours le même ; colonisés ou officiellement libérés, vivant en terre souveraine ou en pays conquis, les hommes et les femmes, au nom chaque fois d’une nouvelle vérité, y subissent le joug des mêmes hostilités. Pendant la colonisation, les Français y torturaient et violentaient pour « civiliser le barbare! » ; après que le pays eut retrouvé sa souveraineté, la tyrannie de l’idéologie de l’État-nation arabo-islamique s’en servait pour que les hommes n’exprimassent point une opinion osée ; avec les tenants de l’ islam religion et État  8 , eux, c’est bien plus compliqué : on y foule souvent le sol sans savoir si l’on est ici pour un péché capital ou véniel, sur la base d’une preuve ou simplement d’un soupçon.  
Dans la mémoire collective, Tourneux n’est pas seulement l’endroit où l’on torture, mais aussi la maison hantée où se rencontrent les âmes tourmentées. L’on raconte qu’un ergastule était déjà là au temps de Tamâghès , soit Timgad, la grande cité romaine portant le nom de la divinité berbère antéislamique, il y a des millénaires. D’aucuns disaient que c’était ici que l’on emprisonnait alors les esclaves insoumis.  
La nuit, arguent les plus superstitieux, on y entend des caquètements, le bruit retentissant et cadencé des pas de rangers, des hurlements d’agonie et d’horreur, des youyous comme des ululements d’épouvante, des lamentations funèbres. Ce sont les revenants que la tyrannie a fauchés sans qu’ils aient achevé leur mission sur terre.  
Dans l’un des récipients ténébreux, pieds nus, trempé, transi de froid, le détenu ne sentait plus ses membres, et le silence amplifié par le bruit et les gouttes d’eau verdâtres qui s’égouttaient du plafond semblait le pire des supplices. Il regrettait jusqu’à la première ligne qui le destinait à la lecture de tant de livres à l’origine du geste subversif.La mort elle-même serait une libération par rapport à ce qu’on peut endurer ici.  
Quand il se réveilla, après des heures de sommeil, couvert et au chaud, l’espace de quelques instants, avant qu’il ne remît de l’ordre dans sa tête, il se crut vraiment au paradis. Il avait faim ; il avala comme un ogre la nourriture que l’on avait disposée pour lui sur un plateau en plastique. Deux gardiens vinrent le chercher, le menottèrent, lui bandèrent les yeux, scellèrent avec du scotch sa bouche et le conduisirent dans une salle vide, glaciale et pestilentielle où il fut assis sur une chaise métallique vissée directement au sol. On lui enleva les menottes, on l’attacha à son siège et on le laissa le temps qu’il cuvât ses regrets.  
Des pas résonnaient, allaient et revenaient. Le prisonnier entendait des murmures ravalés, des vocables qui rapportaient des hommes habitués et prompts à la besogne.  
L’air était oppressant. Des mains véloces qui semblaient couper l’air de leur agilité fourraient soudainement des tiges sous la chaise, vissaient des fers et des plaques autour de sa tête. Il respirait bruyamment et son cœur cognait. Il était le bélier désarmé qu’on offrait gracieusement au sacrifice de la République. Puis on attacha ses mains avec de solides cordelettes aux plaques métalliques ; il ne pouvait presque plus bouger. Un homme lui enleva l’écharpe. La lumière était si aveuglante qu’il ferma ses yeux pendant de longues minutes. Quand il ouvrit, il ne voyait plus qu’une nuée de mains qui se mouvaient dans l’indécision de la scène ; une vision trouble qui puisait dans un cauchemar. Il reconnut le bruit du ruban adhésif sur un dévidoir. Des mains faisaient écarquiller ses yeux. Bientôt, il ne pouvait plus cligner des yeux. Il pleurait dans l’âme. Il ne pouvait même plus crier.  
Des lumières blanches étaient placées devant ses yeux, à quelques centimètres seulement. Le compte à rebours pour ainsi dire de l’extinction de sa lumière à lui était commencé. La salle était vide.  
Mounir avait déjà eu vent de cette surexposition des yeux aux rayons ultraviolets B, les UVB, que l’on pratiquait comme torture dans certaines prisons et qui causait jusqu’à la cécité. Pourtant, il n’imaginait pas encore concrètement qu’il existait des êtres capables de prendre comme ça à d’autres hommes un sens aussi précieux que leur vue.  
Le monde était désormais une morbide mise en scène avec son rideau de la nuit qui entamait son inexorable descente. Où était l’œuvre dramatique qui cherchait le meilleur en chaque homme ? Le livre des identités composites qui célèbre le pluriel et l’altérité ? Pouvait-il ne plus jamais lire, ni regarder, ni voir, à cause de Nathan le Sage  ? 
La nuit, se souvint-il, alors que les braises du foyer rendaient l’âme, une fois la lampe à pétrole éteinte, il s’enfonçait encore sous la couverture et poussait dans l’angle du mur, comme l’ultime rempart contre l’ogresse dévoreuse d’enfants. Soudain, il entendit un craquement entre les solives et la tuile. Son cœur battit très fort. Heureusement, avant que sa grand-mère n’ait éteint le feu, le jeune guilleret avait enfoui une boîte d’allumettes dans sa poche. Il ne pouvait attendre plus longtemps dans l’opacité qui fécondait un monde d’êtres malfaisants. L’allumette scintillant, puis s’enflammant, il souleva le verre à étranglement et alluma la mèche. Une lumière douce traquait déjà les ombres de la maisonnée vieille, pierreuse, noircie par la suie. Ah ! Si ses yeux étaient comme la lampe, une allumette suffisant à faire taire définitivement la nuit pleine et suprême !  
Oh ! Il avait beau essayer de communiquer à ses yeux un effort herculéen, à peine s’en rendaient-ils compte. Il criait, se débattait, mais sa douleur était insignifiante dans le silence et l’indifférence des espaces infinis. Sa souffrance ne suscitait pas un fétu de pitié dans le cœur de dame Nature, de dame indifférente.  
Éteint dans le corps, dans l’âme surtout… La sentence du cadi tomba une semaine plus tard : « Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux, et de la République islamique, au nom du calife de Dieu sur terre, l’émir des croyants, il vous est interdit désormais d’enseigner, de travailler dans un organisme de la République, de prendre la parole publiquement, d’ameuter des gens. Vous êtes interdit d’enseigner dans toutes les écoles et les universités du pays. Vous êtes condamné à l’exil. Vous habiterez loin de chez vous. Vous êtes impropre au mariage avec une musulmane. Puisse Dieu nous pardonner de vous avoir ainsi laissé atteindre les faibles du poison du doute et de l’impiété ! »  
Mounir Oumalu fut exproprié, dépossédé légalement de tous ses biens, y compris de la terre et des oliviers qu’il avait hérités de ses ancêtres. Il fut exilé sur la colline des figuiers, à une heure de marche de la frontière de Tafat, dans une vieille masure, comme un pestiféré à tenir éloigné des hommes. Il n’en descend que lorsqu’on l’y autorise. Pour ses besoins essentiels, la République a mis à sa disposition trois biquettes et lui fait parvenir un panier de vivres à chaque mois. 
 
•  
 
D’un geste mécanique, le cheikh Arezki fait passer entre ses doigts un à un les grains de son chapelet en marmonnant les formules rituelles. Il en est tellement absorbé qu’on dirait que chaque grain est prétexte à aller encore plus loin, de ses nefs, dans les eaux mémorielles. Il est dans la mosquée aux larges fenêtres ouvertes qui écoutent les potins de la Méditerranée, dans les arabesques multicolores qui savaient raisonner l’imparable méridienne, les colonnes marbrées où accouraient les croyants pour s’y appuyer et piquer un somme volontaire ou involontaire. La Crête était vraiment la maison de Dieu ; un lieu qui conviait l’errant et le mendiant, mais aussi où l’on se rassemblait quand les temps imposaient de faire des choix. La maison de Dieu s’appelait du nom du lieu, la crête ; elle n’avait même pas de nom pour qu’elle tirât idéologiquement d’un côté ou d’un autre.  
Quand la sécheresse asséchait les sources et les ruisseaux, c’était aussi ici que l’on s’entendait sur le sacrifice qui contente Anzar, le dieu des eaux. Personne, croyant ou non, ne pensait que l’on associait à Dieu une divinité païenne. Allah était, disait-on, dans le cœur.  
Aussitôt que se terminait la prière rituelle, les hommes s’accordaient sur l’offrande. Les tâches déjà partagées, une quête était engagée, chacun offrait ce qu’il pouvait. Un jour ou deux plus tard, un bœuf ou un bélier aux cornes spiralées arrivait sur la place publique, au grand bonheur des enfants qui bourdonnaient autour de la bête telle une ruche effervescente. Dès le lendemain, sinon le jour même, le village s’affairait à son devoir : immoler la bête, rationner la viande à parts égales, prier, chanter à l’unisson pour qu’il pleuve, que coulent dru les rivières et qu’éclosent les sources.  
 
Anzar, Anzar 
Oh ! dieu des eaux, donne-nous de la pluie !  
Anzar, Anzar 
Nous t’en dédions la perle de nos yeux 
Anzar, Anzar  
Notre fontaine est triste comme la nuit 
 
Le vieil homme regarde son chapelet : le fil qui en tient les grains est comme un fil d’Ariane dans le labyrinthe du souvenir honni. Il croit avoir toujours été un homme probe dans la mesure du possible. Il récite, soupire presque, dans son cœur un verset coranique  : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur ; il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé  9 . »  
Tout le pays était rassemblé autour de l’olivier séculaire. Dans un coin, lançant à tous les échos leurs rires comme des perles de joie, alors occupées à nettoyer abats et tripes, les jeunes filles devisaient de vive voix. Plus loin, les yeux comme des carquois où ils puisaient les meilleures de leurs flèches, les jeunes villageois se bombaient le torse, vantaient exploits et prouesses inconnus. Les hommes, fiers, peinaient à être les précautionneux habituels, tant le bonheur entamait leur retenue. On connaissait l’égorgeur, le dépeceur, la matrone qui veille au grain, les pourvoyeurs en eau et en bois, les vieux sages à qui incombe la tâche de partager en rations la viande, les cuisinières...  
C’était la fête, l’épousée d’Anzar, même si à la place d’offrir au maître des eaux une belle épouse, on lui offrait maintenant une bête propre et repue. La prière se mêlait au chant, les youyous et les chœurs aux percussions, Tafat exorcisait dans la communion et le partage ses démons.  
L’imam apostasié a dans sa tête le temps qui se gâtait en un moins que rien, le pays qui prenait soudainement des ombres épaisses, les nuages sombres qui assaillaient l’azur, pour qu’il pleuve à flots. Une heure ou deux plus tard, le soleil réapparaît, les ruisseaux chantent, les sources éclosent.  
Le cheikh entend soudainement un bruit assourdissant et les murs de la prison en tremblent, puis il capte un cri dans la cellule voisine. Le souvenir se heurte de plein fouet à la tragédie du réel.  
 
•  
 
— Père, s’il était encore vivant, le conteur d’Al-Andalus aurait quel âge ?  
— Mais pourquoi tu dis s’il était vivant  ?  
— Parce que personne ne l’a vu depuis au moins vingt ans à Tafat ; on dirait qu’il appartient à une légende.  
Les yeux du cheikh Moussa pétillent. Son amitié avec le conteur lui semble une rose odorante sur l’âpre route de son destin. Ah ! les années du conte, du chant et de la poésie ; le pays qui oscillait entre le mythe et le réel !  
— Le conteur d’Al-Andalus est un grand homme, un dinosaure, dit-il fièrement.  
— Exactement, ne peut s’empêcher de le seconder Akal, un dinosaure qui n’a pas survécu à l’astroïde de la bêtise humaine !  
— Il doit avoir entre 67 et 70 ans. Des gens disent l’avoir aperçu à Tafat plusieurs fois.  
— Les gens disent plein de choses. Et si Agtit avait raison ; que Winitran avait pris le maquis et non pas la mer ; qu’il avait rejoint le conteur pour fonder un pays libre ? 
— Moi, je reste convaincu que le conteur parcourt le pays pour changer un peu les choses. C’est un homme du mouvement, un rêveur qui croit à la musique et aux mots pour guérir les âmes des négations profondes.  
— Je n’ai jamais vu, père, un homme parler d’un autre homme de la sorte. Combien de temps a-t-il enseigné dans notre lycée ?  
— Je dirais quatre ou cinq ans.  
— Peu de monde à Tafat semble s’en souvenir. 
— Les hommes ont juste peur de s’en souvenir. L’idéologue rationne la mémoire. Et comme cette mémoire est de nous, elle est interdite. La République n’autorise que les souvenirs qu’elle importe et autorise.  
— Mais c’était déjà la République, comment le calife l’avait-il autorisé à enseigner ?  
— Personne ne savait qu’il était du village des musiciens ni qu’il était le conteur. Et puis, les idéologues étaient à l’image un peu du pays d’alors. Il restait encore des petits espaces d’ouverture. Les responsables de l’époque n’auraient jamais tranché la main d’un enfant. Tu sais, Akal, tout subit l’homme, la religion y compris. Il y a quelque temps, les gens se souvenaient encore des livres, des bibliothèques, des femmes, de la mer, mais le temps passant, l’islam politique noyautait tout, formatait le vivre-ensemble, et le désert de la pensée se normalisait. Bientôt ce qui était banal ne l’était plus ; ce qui était considéré comme détestable était désormais interdit et un péché véniel devenait un péché capital. Cette idéologie est comme le désert ; le sable ardent érode la terre petit à petit ; de jour en jour, il la réduit à une peau de chagrin. D’abord, quelques oasis, un peu de verdure, des lacs et des rivières résistent, puis, bientôt, le sable aura tout recouvert, réduit le pays à une vastitude d’amnésie qui ne se souvient plus de la flore et de l’eau. La République d’il y a vingt ans était plus vivable, la République d’aujourd’hui est invivable et celle dans vingt ans sera encore plus invivable. Tu vois ce qui se passe dans le monde : l’évolution de la science est exponentielle ; eh bien, l’évolution de l’ignorance aussi. La fatwa était venue de haut ; elle dit qu’il y avait encore des musiciens vivants et ils ont su que le conteur était du village des musiciens décimés. Il fallait exterminer jusqu’au dernier les disséminateurs d’Al-Andalus, d’où étaient originaires les musiciens. Quelqu’un a eu vent de la fatwa. Le conteur a fui la nuit, seul, sans rien avec lui.  
— Est-ce qu’il jouait de la musique à Tafat ?  
— Clandestinement, dans les caves, comme pour toute activité créatrice, et le jour ; parce que la nuit amplifie le bruit.  
— Tu sais, père, ce qu’il y a de remarquable dans l’histoire ? remarque Akal, c’est qu’habituellement on parle de gens dont les exploits sortent de l’ordinaire, mais chez nous on rêve et fantasme sur des choses normales. Le conteur est un homme normal : il fait de la poésie. Simplement. Il raconte pour éclairer les hommes.  
— La nuit a le don d’amplifier la lumière, mon fils, et le savant est une île de lumière pour les naufragés de la nuit inquisitrice.
 
 
 
II 
 
 
 
 
 
 
 
Poser un œil d’homme sur une femme désirée, admirer une chevelure qui ondule au vent, l’impétuosité érectile d’une paire de seins sous le tissu… des choses qui n’existent plus dans le dictionnaire de la quotidienneté des hommes. La nuit, chaque nuit, Mésange rêve de la voisine dévoilée qu’il a à peine vue derrière les roseaux. Il la dénude et l’habille, la supplie et la fuit, la séduit ou la repousse, au gré du scénario nocturne et torride qu’il écrit, efface et réécrit, le scénario dont tout change hormis l’essentiel : il en est toujours l’acteur, le héros autour duquel orbite le monde, le personnage principal de l’interminable film inspiré d’un bout de chevelure derrière une clôture, de péripéties invraisemblables nourries par un regard dérobé aux vigiles de la morale bigote. Peux-tu te retourner ? se murmurera-t-il. Monte ici !  
Il se prend vraiment pour un sultan, Mésange ! 
 
— Qu’est-ce que tu gribouilles encore ? demande Yetourgun.  
— Un petit rien du tout.  
Akal sait que ça ne l’intéresse pas ; la poésie, les lettres, revendique fièrement Yetourgun, ne sont que mièvreries pour minettes. Il ne croit même pas que l’Histoire, la sociologie, la philosophie ou l’anthropologie soient des sciences. Son bac en maths et ses études universitaires techniques lui procurent un sentiment de supériorité sur ses amis. Il pense d’ailleurs que ceux qui choisissent l’option Lettres au lycée n’ont pas en vérité le choix : ils sont faibles en mathématiques !  
Pourtant, pense Akal, Yetourgun est le moins cartésien d’entre eux ; dans la collection de l’irrationnel, il a toujours une longueur d’avance sur ses acolytes ! C’est pour ça qu’Akal pense que Mésange lui convient tant bien que mal. Yetourgun, comme son personnage, peine à soutenir une discussion sans y laisser une ou deux énormités.  
Akal sait aussi que Yetourgun a beau donner à voir un grippe-sou sans cœur, au fond, il est tendre comme du bon pain. Au reste, combien de gens aussi aisés que lui couperaient du bois avec leurs amis pour juste leur donner un coup de main ? Il est vrai que, quand on lui demande quelque chose, il fait languir son plaignant, prolonge son plaisir longtemps, mais jamais, s’il en a les moyens ou la possibilité bien entendu, il ne se dérobe à ce qu’il considère désormais comme son devoir.  
Akal a eu l’idée de Mésange le jour où il a entendu de la bouche de son père, instituteur retraité, le cheikh Moussa, comme le surnomment ses anciens élèves, ce proverbe : Une mésange dans la main vaut mieux qu’une grue dans le ciel, c’est-à-dire qu’il vaut mieux avoir une chose de moindre valeur que de se contenter d’une grande promesse, et dans son cas, un ami enquiquinant à souhait, mais généreux et fiable, c’est mieux qu’un ami introuvable qui applaudirait à tout ce qu’il dit et écrit !  
Yetourgun est en tout cas pour beaucoup dans Mésange. Un homme frustré, une ratatouille de contradictions, mais un homme bon et dans la bouche duquel la sécheresse des mots est souvent la poésie même !  
— Est-ce que tu te masturbes quand même ?  
Akal suit des yeux l’envol sinueux d’un goéland. Il tombe des nues !  
— Quoi… Toi, un ingénieur en génie mécanique !  
Yetourgun ne se rend même pas compte de la vulgarité de son propos.  
— Oui, parce que tu as une copine, toi, et quelle copine ! Une veuve… Tu ne te contentes pas de quelques mamours, pardieu, toi tu vas dans les abysses ! Moi, si ça continue comme ça en tout cas, il disparaîtra d’usure et d’érosion !  
— Enfin un peu de poésie !  
— Deux, trois fois par jour. Je ne sais pas, il est toujours debout ! Parfois, j’ai du mal à imaginer que derrière la mer, il y a des pays où tout le monde fait l’amour, et sans être mariés ; ça doit être génial. Tu imagines un peu, 23 ans et je n’ai pas encore embrassé une fille.  
— Mon Dieu, feint Akal, par Dieu que tu rendrais enceinte une femme de tes yeux seulement ! As-tu jamais vu un sein de ta vie ? Enfin, hormis celui de ta mère !  
— Oui, c’est ça, tu peux te moquer. Toi, un jour ils te la couperaient et la donneraient aux chats !  
— Je mourrais en martyr de l’amour… Alors que toi, tu vivrais vierge et rouillé !  
— Moi je te le dis, fais gaffe à tes fournitures scolaires !  
— Et mourir pour du cul, raille Elyas, ce n’est pas ce qu’on peut appeler une belle mort !  
Yetourgun ne l’admettra sans doute jamais, mais au fond Akal constitue sa seule fenêtre sur la galaxie abracadabrantesque de l’autre sexe.  
— Pardieu qu’on ferait mieux de te mettre un robinet à la place !  
Yetourgun affecte un air innocent :  
— Sérieusement, Akal, est-ce que je peux te poser une question ? Je sais que tu te moqueras encore…  
Akal se fait rassurant :  
— Ne t’inquiète pas. Tu sais, personne ne s’y connaît assez en la matière. Vas-y, lâche-toi !  
— Tu vas te moquer !  
— Je te jure que non.  
Yetourgun regarde autour de lui, fixe son ami d’un regard où perce l’innocence.  
— Étiez-vous nus, hier ? Je veux dire vraiment nus, rien sur ses parties intimes : avec le costume de Dieu, quoi ! 
— Oui, comme une poule et un poulet accrochés à une esse !  
— Et à la lumière ?  
— Oui. 
— Est-ce qu’elle crie beaucoup ? Ça dure combien de temps ? 
— Ça dépend. Par exemple hier, c’était une heure, d’autres fois une demi-heure, quelquefois cinq ou dix minutes suffisent. Une fois, nous avons passé toute la nuit ensemble.  
— Je n’arrive pas à croire que je prendrais un jour une femme dans mes bras ; j’en mourrais ! 
 
•  
 
Un chardonneret effarouché s’envole à tire-d’aile. Yetourgun croit entendre un craquement de bois derrière lui, mais ne bronche pas.  
— Azul !  
Dans cette partie du pays, d’aucuns, à leurs risques et périls, se saluent encore en berbère.  
Le jeune homme croit avoir entendu la voix d’une femme :  
— Azul à Yetourgun !  
Hallucine-t-il ou sont-ce les fantômes de la maisonnée du lion ? Il se retourne. Oui, une femme, et elle a les cheveux au vent.  
— Azul ! balbutie-t-il enfin.  
La jeune femme s’approche, elle n’a même pas peur. Yetourgun a les yeux écarquillés.  
— Tu ne me reconnais pas ?  
Le jeune homme met un peu d’ordre dans sa tête. Son cœur cogne, lui monte à la gorge, secoue sa cage thoracique.  
— Chez Na… Nous étions des enfants.  
— Oui, c’est ma tante !  
Il cherche dans ses souvenirs, il n’en revient pas. Elle a grandi et a changé ; elle est devenue une femme, une belle femme.  
— Oui… Tu… Tu… as grandi… Amira !  
Au fond, il avait envie de lui dire que sa beauté l’impressionne.  
— Toi aussi, tu as grandi !  
Les femmes d’ici semblent d’une autre espèce. Des êtres irréels qui folâtrent, des houris inatteignables.  
— Je dois rentrer.  
Amira regarde le fagot de bûches coupé par le jeune homme.  
— Tu le vends au marché ? 
— Quoi ? 
— Le bois. 
— Oui, oui… au marché… avec…  
Il pense à lui dire que c’est pour s’occuper, aider un peu ses amis, mais les mots peinent à s’agencer et à sortir. Ah ! Solitude tentatrice ! Iblis est sans doute dans les parages, qui guette de sa nasse ! Pourtant, lui, il n’a aucune mauvaise pensée.  
— J’ai terminé, je vais rentrer, murmure-t-il à peine, le cœur comme un troupeau de chevaux agités sans qu’il en esquisse cependant le moindre mouvement.  
— Ça rapporte ?  
— Hein !  
— Le bois…  
— Oui, les gens n’ont même pas de quoi se payer le gaz pour un pays de pétrole et de gaz ! 
La jeune femme habite juste en bas, elle connaît les lieux. Elle continue son chemin comme si de rien n’était. 
— Tu passeras le bonjour à Na !  
Le jeune homme murmure des paroles confuses. Il a peur, il veut partir, il veut rester ; il a envie de tant de choses, mais il n’a ni le courage ni la capacité de formuler ses désirs. Songeant à Akal, il se dit que la poésie lui aurait été d’un grand secours. 
Ébloui, il regarde l’apparition dévaler le sentier sinueux parmi les pins et les peupliers, comme un mirage qui se dissout dans l’implacabilité du sable ardent et des dunes. Pourtant, il a déjà dans la roche de sa mémoire la bouche suave, les yeux comme des sagaies de tendres blessures, un corps ferme dont l’impétuosité torture le cœur. Bouche veloutée, rouge vermeil, nez fin sculpté dans une argile céleste ; des yeux noirs et immenses comme des verres d’âme ; un visage beau, une chevelure qui ondule et frisotte ; une crinière d’indomptable jument qui se nourrit d’espaces et de liberté. Il n’a même pas remarqué la burqa dans sa main. Du reste, pourquoi lui fait-elle confiance ? Ne sait-elle pas à quoi elle s’expose ? À moins qu’elle soit venue pour le rencontrer !  
La vision évanouie, il attend quelques instants, puis les ailes aux talons, le cœur battant la chamade, il court de toutes ses forces en direction de sa tante pour donner sens à la chimère.  
 
•  
 
« Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux : ’’Quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent. Ne vois-tu pas qu’ils divaguent dans chaque vallée, et qu’ils disent ce qu’ils ne font pas ? À part ceux qui croient et font de bonnes œuvres, qui invoquent souvent le nom d’Allah et se défendent contre les torts qu’on leur fait. Les injustes verront bientôt les revirements qu’ils éprouveront  10 .’’  
« Frères de Dieu, méfions-nous des poètes ! Méfiez-vous des pièges de Satan, car pour eux leur religion et pour nous la nôtre ! Dieu a dit qu’il était des temps, prémices de la fin imminente des mondes, des peuples fornicateurs et sodomites qui jetteront l’opprobre sur la terre sacrée de Dieu et des prophètes, des califes bien guidés et des saints hommes. Frères de Dieu, avons-nous jamais été aussi probes et aussi purs ? Ils disent : ’’Dénudez vos femmes ! Elles sont belles, pourquoi les cachez-vous ?’’ À ceci nous répondrons : ’’Elles sont belles pour Dieu, elles sont belles pour nous, elles sont d’autant plus belles qu’elles sont chastes et dociles, car quand viendra la fin ultime, le Jugement dernier, il ne comptera plus ni argent, ni fratrie, ni ami, ni père, ni mère, ni aucune affiliation.’’  
« Les prunelles de nos yeux sont belles par et pour la grâce du Maître des cieux, ’’Lui qui a imposé au Soleil et à la Lune de poursuivre chacun sa course jusqu’au terme fixé  11 ’’, le Dieu des mondes visible et invisible. La joliesse des roses et leur senteur agréable ont-elles une fin hormis celle de se soumettre au Très-Haut et de faire la miraculeuse démonstration ? Ainsi en est-il de la science, de la parole, de la nature et de la grâce réunies du Seigneur dans l’univers. J’ai lu, frères de Dieu, qu’il est un savant, parmi ces hommes qui craignent Dieu, qui a découvert que l’univers est en continuelle expansion. Dieu a dit, au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux : ’’Le ciel, nous l’avons construit par notre puissance : et nous l’étendons constamment dans l’immensité  12 .’’ 
«  J’ai lu un savant qui a découvert une eau pure, si incorruptible qu’elle est comme un isthme qui sépare les eaux salées ; au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux : ’’Et c’est lui qui donne libre cours aux deux mers : l’une douce, rafraîchissante ; l’autre salée, amère. Et il assigne entre les deux une zone intermédiaire et un barrage infranchissable  13 .’’  
« J’ai lu, frères de Dieu, dans des livres de mécréants qu’il était tant de théories que l’on a découvertes et qui ont été dites voilà combien de siècles dans le livre du Glorieux révélé à son Prophète aimé Mohammed, sur lui la prière et le salut. J’ai lu que la science rejoignait Dieu, déchiffrait le monde à la lumière de ses éclairages et de ses remontrances ; j’ai lu que des gens perdus se convertissaient désormais à la parole du Tout-Puissant. J’ai lu frères de Dieu que faune et flore étaient désormais êtres vivants, tous des êtres aux organismes complexes, aux rôles essentiels dans l’échelle ineffable du vivant. Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux : ’’Et c’est devant Allah que se prosterne tout être vivant dans les cieux, et sur la terre ; ainsi que les Anges qui ne s’enflent pas d’orgueil . Ils craignent leur Seigneur, au-dessus d’eux, et font ce qui leur est commandé . Allah dit : ’Ne prenez pas deux divinités. Il n’est qu’un Dieu unique. Donc, ne craignez que Moi  14 ’.’’ J’ai lu, frères de Dieu, des peuples jaloux de la République où l’homme n’est que le vicaire, le lieutenant et le mandataire. Dieu a dit, au nom du Dieu Clément, le Miséricordieux : ’’Je vais établir sur la terre un califat  15 .’’ »  
Le silence est profond. Rien ne trouble la quiétude des âmes réceptacles de la parole divine et de son prophète. D’aucuns ont des larmes qui coulent de piété sur leur visage. Un sentiment du devoir accompli met de la lumière dans les yeux.  
Des hommes sont venus de loin pour voir l’émir de la wilaya (division administrative en pays africain) et de Tafat prêcher le bien, fiers que l’un deux ait réussi, soit aussi craint et respecté ; un homme comme eux, pétri dans la même argile que la leur ; c’est presque la preuve qu’ils ont leur part, eux aussi, dans l’administration des hommes. 
Le regard luisant, le visage émacié, encore que quinquagénaire, Abdullah Al-Hakim a encore le corps athlétique, la démarche agile. Les Tafatois savent qu’il était un officier qui a fait ses preuves dans l’armée nationale. D’ailleurs, il y a terminé sa carrière comme lieutenant-colonel. Oh ! Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on a mis à la tête de cette région de basse Kabylie un chef comme lui. Les hommes sont d’autant plus séduits qu’il connaît les sciences positives et la religion, les choses de la vie comme de l’au-delà.  
Au fond de la mosquée, somnolent, Akal ne pense qu’à son rendez-vous avec Amane. Le vendredi, après la prière, la vigilance des gardiens de la morale diminue : « Oui, murmure-t-il, c’est ça, les hommes se cassent la tête, cherchent, découvrent, inventent, et vous… tournez les pages ! »  
 
•  
 
Il va et vient, tourne en rond, sursaute à la moindre apparition.  
— Toi, tu es sur des charbons ardents ! remarque Elyas.  
— C’est un bonobo  16 , la veuve, je te jure que c’est un bonobo !  
Visiblement impatient, Yetourgun fait encore quelques pas en direction du sentier de la pinède, revient sur place, regarde encore dans toutes les directions, dans l’espoir d’apercevoir Akal.  
— Tu crois, toi, qu’il va se marier à une veuve de cet âge-là !  
Elyas ne comprend toujours pas.  
— Je te conseille de garder ça pour toi ! Mais qu’y a-t-il enfin ?  
— Lui, on ne peut vraiment pas compter sur lui… Mais il est encore où ?  
— Au paradis avec une déesse ! Et il n’en redescendra pas de toute la journée, ça je peux te le dire ! Et, décidément, ça fait des jaloux !  
— Ne me dis pas qu’il ne viendra pas aujourd’hui ! 
Elyas fronce les sourcils. Il ne se souvient pas de l’avoir déjà vu dans un tel état.  
— J’ai besoin de lui, c’est vraiment urgent.  
Elyas a un doute. Il connaît son ami.  
— Toi, mon ami, tu as rencontré une nana… C’est ça, hein ? 
Il le prend par les épaules, le secoue amicalement : 
— C’est une femme, hein !  
La dulcinée défile dans l’écran nébuleux de la mémoire.  
— Oh, Elyas, je n’ai jamais vu une femme aussi belle !  
— C’est normal, c’est la première !  
— Elle est belle comme le jour !  
 
•  
 
Mésange est beau, mais il ne le sait pas ; il ne croit pas ceux qui lui disent qu’il a le physique d’un tombeur. Dans une certaine mesure, parce que pudibond et orphelin de père, le seul frère d’une fratrie de sept enfants, la République islamique l’arrange bien. À un ami, alors étudiant, il l’avait dit en ces termes : « Oui, il faut qu’elles se cachent toutes, les enterrer sous le tissu pour que tout le monde soit égal devant le sexe, et qu’elles cessent d’attenter à l’honneur des hommes ! » Et puis, ses sœurs, il n’a même pas besoin de les surveiller !  
« Mais tu es beau, Mésange, lui dit son ami, j’aimerais bien être à ta place et voir autant d’yeux, quoique ajourés, qui me rappelleraient qu’un cœur de femme qui me soit permise peut battre aussi pour moi. Mais peux-tu seulement aimer, Mésange ?  
– Je ne crois pas en l’amour. 
– Et à l’égalité ? Y crois-tu, toi ? »  
Qui soulève le fer, qui va en guerre ! Sommes-nous égaux devant le fardeau ? Qui gagne le pain de la marmaille ?  
Mais il n’y a rien qui ne trempe dans notre subjectivité ; dans une certaine mesure, tout prédestinait Mésange à être ce qu’il est. Cadet et seul garçon de la famille parmi une fratrie de filles, personne n’a jamais su lui dire non. Il obtenait tout ce qu’il voulait d’un hochement ou cillement. Il était le mâle de la famille, la promesse de la prolongation générationnelle ! Aussi avait-il toujours raison ; il mangeait le premier fruit de la saison et le dernier, le plus mûr et le plus succulent. C’était l’empereur de la famille. Il se sentait investi de la mission du frérot qui ne badine pas avec l’honneur ; il refusait la femme en lui, la source, dit-on, qui nous adoucit un tantinet et qui nous empêche d’être ces êtres soldatesques, ithyphalliques et pioupiesques  17  ; la fille inévitable qui sculptait le garçon qui évoluait, seul, dans un milieu de femmes. Somme toute, quoi qu’il ait tenté, il avait un tant soit peu de ses sœurs en lui.  
La théocratie, oui, réglait bien des choses. Elle « enfuyait » le corps dans les geôles du vêtement asexué, uni et unicolore ; elle était la sentinelle des mœurs des gens ; comme elle se substituait aux hommes et aux femmes… 
 
Akal relit ce qu’il vient d’écrire. L’écriture agit comme la cigarette de l’amant après l’amour ; les spiritueux du désir ailent son imaginaire.  
Sur l’eau tranquille de la grande bleue, le caillou ricoche six fois et chaque ricochet est une sorte de frisson liquide. Souvent oisifs, les hommes ont généralement le temps qu’il faut pour sophistiquer leur lancer, détecter le caillou capable de frôler les ondines sans les violenter. Le plus banal des gestes recèle quelquefois l’histoire profonde d’un pays, son rapport à l’espace, ses frustrations, ses obsessions, ses rêves et ses peurs.  
— Regarde, raille Elyas, je te le dis, moi, il est sur un nuage, il est encore au paradis ! Quand il arrivera, regarde-le dans les yeux ! Tu y trouveras de la fatigue et du feu. Comme s’il avait bu un vin de nonchalance aux vignes des muses ! Les yeux sont embués comme sous l’effet de l’évaporation de la chaleur intérieure !  
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !  
Une minute plus tard, un joyeux sifflement sur les lèvres, Akal est parmi eux.  
— Es-tu au courant que Yetourgun aime ? annonce d’emblée Elyas.  
— Mais tu étais où ? renâcle déjà Yetourgun.  
— À la maison, pourquoi ? Je dois maintenant te fournir l’itinéraire de mes déplacements !  
— Et après la prière d’El-Asr ?  
Yetourgun veut des réponses précises, avec bien entendu force détails au chapitre des jambes en l’air : du souffle, du gémissement, du cri, la lumière de la chambre, la peur au ventre que l’on fracasse la porte, la couleur de la délicieuse absence dans les yeux : « Comment étaient ses yeux, y en avait-il l’absence, étaient-ils mouillés et grands comme ceux d’une génisse qui accouche ? Est-ce que tu l’as déshabillée entièrement ? A-t-elle peur que les Muttawas défoncent le portail ? Te dit-elle de faire vite ? Et son soupir est-il fait de voyelles surtout ?... » Mais quand il est rappelé à l’ordre, il rétorque, comme à chaque fois, que la haya fi dine , c’est-à-dire qu’il n’y a pas de gêne en religion !  
— Alors, raconte-nous ! encourage Elyas.  
— Oh ! Akal, ses yeux… Ses yeux noirs, une peau blanche, on dirait la nuit et le jour ensemble.  
Akal n’en revient pas de la fêlure métaphorique.  
— Oh ! Akal, mon cœur battait très fort dans ma poitrine.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents