La rumeur : 2 – L’espoir
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Description

La rumeur continue de poursuivre Oswald, Brewen et les Fuyards. Ils le savent désormais : des Silhouettes sont de leur côté. Mais de nombreuses questions restent sans réponse. Comment sauver les Expérimentés ? Quels sont les vrais desseins du Secteur ? Qui sont leurs alliés ? Que va-t-il advenir de Simon, le seul du groupe à avoir subi l'Expérimentation ? Alors que les événements s'accélèrent chaque jour un peu plus, le Secteur progresse. La Phase 1 se termine. Il est donc temps de passer à la suivante.Phase 2 : Réinjection.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782365389259
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA RUMEUR
2 – L’espoir
Solenne HERNANDEZ
 
www.rebelleeditions.com  
COMME UNE ÉVIDENCE
Tout aurait pu être évité.
Zac le comprit alors qu’il fuyait désespérément les flammes qui dévoraient sa maison, ses souvenirs et sa vie. Il chercha des yeux sa sœur, Lilas. Quand il la repéra, Brewen se cramponnait à sa mère, terrorisé. Elle errait à toute vitesse sans sembler savoir où aller. Elle était seule et paniquée. Où était Royd ? Les avait-il abandonnés ? Lui était-il arrivé quelque chose ?
Zac se tourna vers Oswald et Romance.
Son fils pleurait et tremblait de tous ses membres. Il le regardait comme s’il attendait de lui qu’il arrête tout. Qu’il lui révèle que tout cela n’était qu’une mauvaise plaisanterie. Un cauchemar duquel ils allaient bien finir par se réveiller. Mais Zac ne pouvait pas. Tout était vrai. Tout était atrocement vrai.
Sa femme, la seule qui savait l’aimer, la seule qu’il avait aimée. Elle était forte et courageuse, il en avait conscience. Et alors que la poussière ternissait sa chevelure lumineuse, que l’éclat de sa peau avait cédé la place au blême, son regard restait ferme. Elle était prête à se battre, comme lui. Auprès de lui.
Pour sauver ceux qui pouvaient l’être.
— Il faut les rejoindre ! cria-t-il à son épouse.
D’un mouvement de tête, il désigna les ombres errantes de Lilas et Brewen, perdues au milieu du néant. Mais rien ne lui paraissait plus compliqué que de se frayer un chemin jusqu’à eux. Les inconnus qui répandaient le sang, la peur et les cendres pouvaient surgir de partout. Zac en distinguait parfois quelques-uns, à travers le flou, la peur et le noir. Il les voyait s’en prendre à tous. Parents, enfants. Personne ne trouvait grâce à leurs yeux.
La fumée dense devenait de plus en plus insupportable. La chaleur de l’enfer brûlait sa peau et son âme. Les hurlements effrayés. La détresse de sa sœur qu’il peinait à rejoindre. Les pensées s’entrechoquaient dans son esprit comme une farandole de dominos qu’un geste trop brutal fait s’écrouler.
Ils progressèrent lentement. Les derniers murs de leur maison s’écroulèrent derrière eux. Ils se baissèrent pour éviter les débris, les éclats, la morsure de la détresse et du chagrin. Zac se rua sur un des inconnus qui tentait de mettre la main sur Oswald. Il se battit violemment et ordonna à Romance de continuer d’avancer, de ne pas l’attendre avant de réussir à assommer l’inconnu et de la rejoindre en quelques enjambées. Alors qu’il embrassait le front d’Oswald, un hurlement déchirant vint les gifler. Il plissa les yeux. Il le voyait, là-bas. Brewen, pétrifié. Que se passait-il ? Il tenta de suivre le même chemin que le regard de son neveu. Les enfants Soks. Simon et Louison se faisaient enlever sous leurs yeux. Zac sentit une décharge de colère électriser tout son corps. Il se rua à la poursuite des assaillants, mais un sanglot d’Oswald le coupa dans son élan. Son fils. Sa femme. Il ne pouvait les abandonner. Déchiré entre une foule de sentiments contradictoires et violents, il tenta de retrouver les ombres des enfants Soks. Déjà, les flammes avaient englouti leurs souvenirs. Alors Zac, dans une douleur immense, attrapa la main de Romance et avança de plus belle. Envers et contre tout.
Et finalement, ils y parvinrent. Après de longues minutes aux airs d’éternité, ils avaient traversé les quelques mètres qui les séparaient du reste de leur famille. Pendant que Romance se redressait, leur fils collé contre sa poitrine, Zac étreignait sa sœur. Derrière elle, Royd était là. De retour ? Il douta. Son beau-frère avait-il bien disparu durant quelques minutes, ou le chaos ambiant lui avait-il fait perdre l’esprit ?
— Je suis resté derrière pour les protéger, lança Royd, tendu.
Son intonation suffit à Zac. Tout ce qu’il avait soupçonné pendant des mois. Toutes ces idées qu’il avait si vainement tenté de chasser de son esprit. Tous ces doutes qui le rongeaient de l’intérieur depuis si longtemps. Tous ces mystères. Tous ces comportements si étranges. Toutes ces réponses voilées. Tout ce qu’il avait gardé pour lui. Tout ce qui lui semblait improbable. Tout ce qu’il refusait de croire depuis tant de temps.
Royd. La Rumeur.
Tandis que l’incendie faisait rage et que tout partait en fumée, Zac le décela dans le noir des pupilles de son beau-frère. Il était au courant. Depuis le début, il savait. Il savait que ce soir-là, leurs vies allaient changer. Il savait que quelqu’un s’en prendrait à leur village. Il savait. Depuis combien de temps ? Pourquoi ? Pour qui ? Le Secteur ?
Un goût de bile monta dans la gorge de Zac.
Royd se tourna vers lui. Livide. Comme s’il prenait soudain conscience de ce qui arrivait. Comme s’il revenait à lui. Ils se fixèrent une fraction de seconde, le temps pour Zac de voir poindre une lueur coupable dans son regard.
— Ils viennent pour les enfants !
La voix de Royd était rauque. Elle tremblait. Zac comprit qu’il devait se séparer d’Oswald, pour le protéger. Il regardait Romance sans rien dire. Les larmes perlaient aux coins des yeux de son épouse qui fixait Lilas et Royd. D’un même mouvement, les quatre parents se baissèrent à la hauteur de leurs enfants. Il n’y avait aucune autre solution, Zac et Romance le savaient. Ils s’étaient préparés à une telle éventualité. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Timaël serait là.
Zac avait l’intime conviction que Romance et lui feraient tout pour rejoindre Oswald et Brewen. Il n’avait pas encore décidé, cependant, ce qu’il advenait de faire pour Royd. Si ce dernier les avait bel et bien trahis, comme il le pressentait… Mais il n’avait pas le temps d’y penser.
Sans savoir que cette image le hanterait chaque jour qui suivrait, Zac vit les larmes de sa femme rouler sur ses joues. Elle serrait Oswald très fort dans ses bras, comme si elle espérait ainsi le protéger indéfiniment. Il s’accroupit auprès de son fils et parla très vite. Son regard ne cessait de balayer les alentours. Des ennemis pouvaient surgir à tout moment : ils n’avaient plus le temps. Il lui fit promettre de ne pas lâcher la main de Brewen. Il intima à Oswald d’aller à l’étang des grenouilles. Il lui dit que, là-bas, Timaël s’occuperait de lui. Il lui fit jurer d’écouter et de faire tout ce qu’il lui dirait.
— On arrive, Oswald. On ne t’abandonne pas, je te promets qu’on arrive.
Et lui qui n’avait d’yeux que pour Oswald en cet instant, ne sachant s’il retrouverait son fils un jour, il entendait Royd, à côté de lui, qui parlait à Brewen. Il lui disait qu’il allait aider les autres avant de les rejoindre. Ce traître de Royd regardait son fils droit dans les yeux et osait lui mentir, comme il leur avait menti depuis tout ce temps. C’était…
— FUYEZ !
Le hurlement de Lilas. Celui qui résonnait dans ses pires cauchemars depuis cette nuit sinistre. Sa sœur, debout, dressée entre eux et les six ombres atroces, une immense faux à la main. Et son cri qui arracha Oswald à sa mère.
— FUYEZ ET NE VOUS RETOURNEZ PAS !
Dans la panique, Zac vit Romance se précipiter pour aider Lilas. Brewen avait attrapé la main d’Oswald avec fermeté et ils s’étaient mis à courir aussi vite que leurs jeunes jambes le leur permettaient. Bientôt, au milieu des flammes, de la fumée et du vacarme assourdissant qui l’entouraient, Zac ne les distinguait plus.
— On ne t’abandonne pas, répéta-t-il tout bas.
Pendant que Lilas et Romance faisaient reculer ces ombres menaçantes, aidées par d’autres adultes venus les rejoindre, Zac se précipita sur Royd. Ses phalanges heurtèrent avec force la mâchoire de son beau-frère qui ne tenta pas de se défendre. Il sanglotait péniblement, alimentant à chaque inspiration la colère de Zac.
— Evy ! Debout !
Cette voix, grondante et tonitruante, était celle d’un des inconnus qui détruisaient le village. Et si, quelques secondes auparavant, Royd se laissait faire en se lamentant sur sa couardise, son comportement changea brutalement. Son regard se voila, ses larmes disparurent. Avec une force nouvelle, il propulsa Zac en arrière. Romance se précipita auprès de lui, prête à le défendre. Sonné, il tentait de se redresser. La peur lui noua la gorge. Les ombres les encerclaient désormais par dizaines. Certaines d’entre elles maintenaient fermement des amis, des voisins. D’autres marchaient nonchalamment sur des corps sans vie. L’une s’approcha et attrapa Lilas par les cheveux, lui tirant violemment la tête en arrière. Le regard de la jeune femme se posa sur un corps mutilé et exsangue. Elle vomit de terreur.
Très vite, sans même qu’ils ne puissent se défendre, on leur lia les mains. En regardant autour de lui, Zac remarqua qu’ils n’étaient pas nombreux à être faits prisonniers. Il espéra silencieusement que les autres avaient réussi à fuir mais, à mesure qu’il découvrait les cadavres sur le sol, son espoir diminuait comme peau de chagrin.
— Là ! Là, j’en ai encore !
Cette voix lui arracha une grimace de démence. Elle fit sursauter Lilas. Il voyait sa sœur regarder partout. N’avait-elle donc pas encore compris ? Refusait-elle encore de se rendre à l’évidence ? Royd Evy, son mari, arriva. Zac avait sans doute dû perdre connaissance quelques instants : il n’avait pas remarqué qu’il avait disparu.
Royd était apparu dans les ombres des flammes encore dansantes de l’incendie. Il traînait par les chevilles deux jeunes enfants du village. Les petits étaient perdus, à bout de forces. Lilas parut soudainement sur le point de défaillir. Zac discerna presque les pièces du puzzle s’assembler dans son esprit. Elle comprenait, petit à petit, qu’ils avaient tous été dupés. Qu’elle avait été dupée. Par son propre époux.
Un lourd silence les enveloppait. On n’entendait plus que le crépitement du feu qui ondoyait seul sous la nuit noire. Boitillante, une nouvelle ombre se dessina dans la poussière. Cette fois-ci, Romance ne put contenir ni sa surprise, ni sa colère :
— Madeleine ?
Madeleine, la mère des enfants Soks, était bel et bien là. Sereine. La voix de Romance avait résonné dans le chaos ; pas autant, cependant, que l’écho de la gifle qu’un des inconnus lui flanqua sur la joue. Zac se débattit comme un lion pour la défendre, mais une barre de fer assénée violemment dans son abdomen le plia en deux. Ils ne parviendraient jamais à s’en sortir s’ils continuaient comme ça. Ils devaient se taire. S’accrocher à l’idée qu’Oswald était en vie. Résister. Survivre.
Le temps sembla s’étirer incommensurablement, cette nuit-là. On les attacha les uns aux autres, les forçant à former une file indienne. Ils boitaient. Ils souffraient. Ils pensaient tous à leurs enfants sans savoir s’ils étaient parvenus à s’en sortir. On les fit ainsi marcher pendant des heures, les yeux bandés, avant d’arriver le long du Chemin. Le seul et unique. Vestige des anciennes voies ferrées qui avaient, durant une époque, traversé le pays d’un bout à l’autre. Estimant qu’ils ne représentaient plus une menace, on leur ôta les bandeaux qui les aveuglaient. La lumière agressa les yeux de Zac avec tellement de violence qu’une migraine insolente lui vrilla les tempes. Devant lui, Romance. Derrière, Lilas.
Royd et Madeleine marchaient côte à côte, indifférents aux regards, fiers de leur accomplissement. Les inconnus qui les accompagnaient s’étaient présentés comme appartenant au Secteur. Ils étaient emmitouflés de noir, le visage caché derrière un masque. Aucune trace d’enfants. Un silence lourd dans leurs rangs. Une indifférence froide et des rires glaçants du côté de ces ombres terrifiantes que Zac appellerait plus tard Silhouettes.
Ils marchèrent le long du Chemin pendant une journée et une nuit entières, sans jamais s’arrêter ou manger une seule fois. On leur ordonna de monter dans un camion. Personne ne se parlait. Aucun ne savait le sort que leur réservait le Secteur. On les conduisit dans un lieu inconnu et, finalement, ils furent réunis dans une pièce exiguë. D’immenses fenêtres permettaient à qui regardait au travers de les observer de haut. Personne ne s’arrêtait, cependant. Au bout de plusieurs heures, les portes s’ouvrirent violemment. Une farandole de Silhouettes fit irruption, les unes derrière les autres, toutes enveloppées dans le même uniforme noir. Masquées.
Royd et Madeleine se dressaient-ils face à eux, en cet instant ? Impossible à dire. L’une des Silhouettes s’avança de quelques pas. Sa voix résonna si fort dans la pièce que Romance retint son souffle.
— Bonjour à toutes et à tous. Bienvenue au Secteur, soldats.
Zac se raidit. Il n’était pas un soldat du Secteur. Il ne voulait pas devenir un soldat du Secteur.
Mais il était trop tard.
On leur expliqua que désormais, ils œuvreraient pour le Secteur. On tenta de leur faire croire que c’était pour le bien de l’humanité. Puis on les changea de salle. D’autres adultes, capturés dans d’autres villages, les y rejoignirent, hébétés. On les répartit dans des box, espace restreint où ils trouvèrent un matelas pour dormir. On les força à porter ces effrayants uniformes noirs qu’on leur interdit d’enlever. Très vite, il était devenu impossible de savoir qui se cachait derrière un masque.
Au début, ils étaient tous semblables. Perdus, ne sachant plus quoi faire. Zac se rappelait de tout avec précision. L’anniversaire de Brewen, la soirée, l’incendie, Oswald. Royd, les Silhouettes. Les enfants, le Secteur. Il s’en rappelait. Il se forçait, chaque jour, à revivre cette sinistre journée dans les moindres détails. Et c’était sans doute cela qui lui permit de tenir bon, de ne pas sombrer. Cela qui, dans l’ombre, l’aida à poursuivre le combat.
Cela et cette évidence, intense et profonde.
Cette certitude, comme une litanie.
Cette idée, que rien ni personne ne pouvait lui ôter de l’esprit.
Cette certitude que tout, tout aurait pu être évité.
PÈRE ET FILS
Le Secteur lui avait volé sa voix en même temps que ses parents.
Depuis l’Incendie, Oswald n’avait plus jamais prononcé un seul mot. Son cousin Brewen avait longtemps cru qu’il le faisait volontairement. Le temps de se remettre, ou quelque chose comme ça. Au fond, Oswald devait le croire aussi, car il ne s’en était jamais véritablement inquiété. Il ne ressentait plus ni l’envie ni le besoin de parler. Il passait ses journées muré dans un silence à la fois nouveau et étrangement réconfortant. Il aimait s’y enfouir pour entendre en souvenir l’écho discret de la voix de sa mère ou du rire de son père.
Il avait peur de les oublier, en permanence. De se réveiller un jour et de ne plus parvenir à s’en rappeler. Alors, il s’entraînait. Aussi difficile que cela pouvait être, Oswald se concentrait jour après jour, mois après mois, année après année pour toujours entendre la voix de ses parents, au fond de lui. Parfois, elles étaient tellement lointaines qu’il devait se précipiter à leur poursuite. Il leur sautait au cou, les rattrapait in extremis avant qu’elles ne tombent du bord de la falaise. Qu’elles ne disparaissent de sa mémoire. Il voulait pouvoir les reconnaître, s’il les rencontrait à nouveau, s’il les retrouvait. Il se perdait parfois à imaginer la sensation que ça lui ferait. Une décharge électrique ? Un coup de poing dans le ventre ? Un baiser sur la tempe ? Les baisers de sa mère étaient si doux. Ceux de son père, eux, sentaient toujours la forêt. Mais plus le temps passait, plus leur image s’effaçait. Alors qu’il réussissait à conserver intact le souvenir de leurs voix, il ne parvenait pas à faire de même pour leurs visages. Au bout de quelques années, il se souvenait à peine de la couleur de leurs yeux. C’était pire pour les souvenirs de son oncle Royd et de sa tante Lilas. Ils n’étaient plus que des ombres dans son esprit. Des ombres qui s’étaient éloignées si vite qu’il n’aurait jamais eu la possibilité de les rattraper.
Jusqu’au jour où il avait récupéré cette photo, pour l’anniversaire de Brewen. Oswald n’aurait jamais osé rêver à un pareil présent. Retrouver quelque chose qui avait appartenu à leur vie d’avant semblait tellement impossible… Pourtant, cette photo existait bien et elle était désormais avec lui. Tout le temps. Il la lui avait offerte pour son anniversaire, mais Brewen avait insisté pour qu’il la garde. Depuis, Oswald passait son temps à la contempler quand il était certain que personne ne pouvait le surprendre. Il sentait une boule se former dans sa gorge à chaque fois, mais il aimait ces retrouvailles avec ses parents. Comme il était doux de se souvenir de sa tante, de son oncle. Il inspirait le parfum éteint de ce temps qu’ils ne retrouveraient jamais. À chaque fois qu’il regardait la photo, la nostalgie venait s’installer à côté de lui. Elle s’asseyait là, en tailleur et passait son bras autour de ses épaules. Elle pouvait rester des heures. Oswald la détestait autant qu’il ne pouvait s’en passer. Tout comme il pensait ne pouvoir se passer de son propre silence. À vrai dire, il ne s’en apercevait plus. C’était devenu la normalité, le quotidien. À chaque personne rencontrée, il avait écouté Brewen expliquer avec pudeur qu’il ne parlait plus depuis cette fameuse nuit sans jamais s’étendre sur le sujet. Parce qu’il ne comprenait pas. Parce que cette situation l’inquiétait ; même s’il avait fini par s’en accommoder.
Ce silence plaisait visiblement à Simon. Simon, qui avait subi toute cette folie et qui, même s’il avait réussi sans le savoir à s’extirper des griffes du Secteur, semblait perdu pour toujours. Simon. Une coquille. Pourtant, il était déjà arrivé à Oswald de déceler au fond de son regard une lueur. Une étincelle. Son ami était encore là, quelque part. Il aurait voulu en parler, il était intimement persuadé de ne pas se tromper. Mais comment l’expliquer ? Pourquoi les autres l’auraient-ils cru ? Mais Louison, elle aussi, l’avait vue. Cette lumière étrange et fugace. Le Secteur lui avait fait subir quelque chose d’atroce ; malgré tout, ils n’avaient pas réussi à tout prendre de Simon. Et s’il était possible de faire quelque chose pour lui ? S’ils pouvaient le retrouver ?
Oswald aurait pu y penser pendant des heures. Tout comme il aurait pu passer des heures à lire et relire les notes qu’il avait prises dans son carnet. Car si ses lèvres restaient silencieuses, les rouages de son esprit, eux, ne cessaient de faire un boucan infernal. Le jeune homme tentait en permanence de démêler le vrai du faux, de comprendre ce qui se tramait. De suivre une piste, de l’abandonner, de la reprendre. Il était intimement convaincu que tout ce qu’ils pouvaient faire serait inutile s’ils ne comprenaient pas contre qui, ou même contre quoi, ils se battaient. Pour beaucoup, c’était limpide : le Secteur était mauvais. Le gouvernement avait capturé des enfants pour voler leurs rêves et les revendre. Un moyen de relancer l’économie qui perdait pied. Pourtant, cette théorie – bien que la plus prisée – lui semblait fumeuse. Il ne parvenait pas à tout comprendre, à combler les blancs. Beaucoup trop de questions demeuraient sans réponse. Comment voler des rêves aux uns pour les donner aux autres était-il envisageable ? Comment décemment croire que le Secteur procédait à de telles expériences ?
Comment était-ce même possible ? Et, que feraient-ils, une fois tous les rêves vendus ? Les voleraient-ils à nouveau, pour les rendre à leurs propriétaires ?
La crise qui avait sévi ces dernières décennies avait pris naissance bien avant que les parents d’Oswald ne voient le jour. Le monde s’était enlisé dans une spirale infernale dont personne n’avait été capable de sortir. À en croire l’Instruction, beaucoup avaient pressenti la catastrophe. Plusieurs personnes avaient vainement tenté de rétablir un certain équilibre, même précaire. Mais il était trop tard. L’argent n’était plus rien. Les gens ne croyaient plus en quoi que ce fût. Tout avait perdu sa valeur. Il ne s’agissait désormais que d’une chose : survivre, autant que possible, dans un monde qui semblait avoir abandonné. Le problème des réfugiés climatiques avait connu une ampleur sans précédent. Alors que la nature reprenait ses droits en certains endroits, l’Homme continuait de la malmener. Ceux qui fuyaient le désastre ne furent bientôt plus accueillis et secourus. L’humanité courait à sa perte pour finalement n’être réduite qu’à une poignée. Les conflits. Les guerres. La faim. La soif de pouvoir. Le mensonge. La trahison. Personne pour les résoudre. Personne pour y mettre un terme.
À l’Instruction, Timaël leur avait expliqué comment le Secteur avait réussi à prendre sa place : les membres du gouvernement antérieur étaient trop occupés à s’entretuer. Le Secteur avait promis de tout rétablir. C’était l’ultime recours. Il disait avoir réussi à se réapproprier certains territoires abandonnés à la nature. À rassembler les plus érudits, les plus intelligents, les plus grands scientifiques et ingénieurs. Le Secteur avait, disait-on, toutes les raisons de penser qu’il pouvait rétablir la situation. Qu’il pouvait réussir là où tous les autres avaient lamentablement échoué. Mais comment ?
Oswald en était persuadé, le Secteur avait autre chose en tête. Ce que disait la Rumeur n’était que de la poudre aux yeux. Il ne s’agissait pas que des rêves. C’était davantage. Ou autre chose ? Le Secteur s’était donné pour mission d’offrir une renaissance à l’humanité. Ce n’était sans doute pas en prétendant voler des rêves qu’il allait y parvenir. Oswald en était certain, il y avait plus, beaucoup plus. Timaël lui-même semblait en savoir davantage que ce qu’il partageait. À de nombreuses reprises, il avait laissé échapper devant Oswald des informations que le jeune homme n’était pas supposé entendre.
— Et n’oubliez jamais… l’espoir fait vivre.
Ces derniers mots qu’il l’avait entendu prononcer dansaient perpétuellement dans son esprit. Ils étaient la clef. Mais Oswald ne parvenait pas à les déchiffrer. Tout s’était bousculé très vite depuis qu’ils avaient fui sur ordre de Timaël. Ses fragiles certitudes avaient été balayées d’un revers de la main tandis qu’ils retrouvaient Louison et Simon, qu’ils échappaient aux Silhouettes grâce au groupe de Gabe et Eulalie, qu’ils découvraient la Bouche. C’était à peine s’il parvenait à se souvenir comment et pourquoi ils étaient arrivés jusqu’à la Tranchée, ce jour-là. Les doigts fermement serrés autour du manche de son couteau, il progressait parmi les cadavres comme si c’était lui, le fantôme. Il avait senti son estomac se retourner, puis disparaître ; probablement dans ses talons. Son regard ne pouvait s’empêcher de fixer chacun des visages de ces enfants. Certains avaient son âge, d’autres étaient plus jeunes. Pourquoi étaient-ils ici ? Pourquoi avait-il fallu qu’ils arrivent trop tard ? Ses pas avaient fini par le mener vers un énième corps sans vie. La cape sombre. L’uniforme. Le masque. Une Silhouette.
Il sentit tout le reste du groupe s’approcher à son tour.
Eulalie qui soupire. Louison qui balbutie.
La certitude que ces Silhouettes étaient de leur côté.
Puis un gémissement.
Et un autre.
Oswald avait plongé sur la Silhouette sans même s’en apercevoir.
Ils l’avaient tous écouté parler. Il était difficile à comprendre. Le masque et la douleur l’étouffaient.
— Les Errants… les Errants sont venus… Échec… Nous avons échoué… Libérer les Captifs… Vous… Renverser le Secteur… Les Errants… Les Errants… Ont repris les Expérimentés… Tué les autres… Nous avons échoué… Pardonnez-moi… Pardonnez…
Puis la mort.
Les autres.
Le temps qui se suspend.
Les doutes qui le transpercent.
Oswald avait la sensation de regarder la scène de très haut. Il tentait comme il le pouvait de se détacher de tout ce qui se passait sous ses yeux. Il avait peur de perdre pied. Mais Brewen avait encore besoin de lui. En un seul regard, il avait compris que son cousin allait exiger d’honorer ces personnes qui avaient tenté de porter secours aux Captifs. Sans attendre, Oswald s’était glissé dans le trou, auprès du corps maintenant sans vie de l’homme. Soudainement, un malaise l’envahit. Un pressentiment. Une douleur étrange. Une peur viscérale.
Il se mit à trembler.
Il tendait doucement la main vers le visage de l’inconnu. Il allait lui ôter son masque. Ils allaient l’enterrer en sauveur, pas en criminel. À mesure qu’il s’en approchait, la voix de l’homme revenait à son esprit. Une mélodie. Un écho. De plus en plus clair. Pur. Comme si soudainement l’homme lui avait parlé sans son masque. Sans douleur.
Non. Non, c’était impossible.
Le temps sembla soudainement reprendre son cours, plus rapide que jamais.
Avec une brutalité involontaire, l’adolescent ôta son masque au corps sans vie.
Une sueur glacée le parcourut.
Il s’immobilisa.
Une odeur de bois, de forêt. La réminiscence d’une photo. Des souvenirs qui plongent du bord de la falaise.
— Papa !
Un déluge. Un tourbillon. Une éruption.
Le mot avait franchi les lèvres d’Oswald en lui brûlant la gorge. Il avait envie de s’arracher la langue si seulement cela avait pu permettre de ramener son père. Au bout de plusieurs minutes, il sentit que Brewen et Gabe le hissaient hors du trou. Lui ne se débattait pas.
— Papa… répéta-t-il en regardant Brewen.
Son cousin pleurait. Lui-même pleurait. Le groupe les observait, sans oser prononcer un seul mot, craignant de les voir s’embraser ou s’écrouler. Louison serrait la main de Simon, qui ne chantonnait pas. Janvier, Melvin et Chris recouvraient les corps de terre. Oswald n’arrivait plus à réfléchir. Petit à petit, les voix s’élevèrent. Tous se posaient des questions qu’Oswald n’entendait plus, dans le tumulte de son esprit. Ses idées se heurtaient à ses doutes. Il devinait les murmures des autres, pourtant il avait la sensation qu’ils lui hurlaient dans les oreilles. Son cœur tambourinait contre ses tempes. Il le sentait dans son cou, ses poignets, sa poitrine.
Louison s’était approchée de lui.
— Wald, je…
— NON !
À sa grande surprise, il avait crié.
Sa voix lui paraissait inconnue. Il ne la reconnaissait pas. Elle avait changé.
Il ne voulait plus rien entendre. Il voulait que le temps s’arrête. Que tout s’arrête. Si on lui parlait, si on s’excusait, si on cherchait à comprendre, cela voulait dire que tout était vrai. Qu’il aurait pu retrouver son père. Mais qu’il était arrivé trop tard. Que Zac était mort.
Non, il ne le voulait pas. Il ne le pouvait pas.
— Wald… tenta à nouveau Louison, posant une main sur son épaule.
Mais le jeune homme se dégagea et se mit à courir. Il trébucha à plusieurs reprises, s’écorcha de nombreuses fois. Il devait partir d’ici. À toute vitesse, il se précipita au creux des arbres et disparut de la vue de Brewen et des autres.
Melvin se tourna vers Gabe :
— On va le chercher ? demanda-t-il, prêt à bondir.
— Non, intervint Brewen.
Sa voix était blanche. Perdue. Il sentait qu’il pouvait vomir à tout moment. Gabe inspira profondément avant d’annoncer :
— Il nous rejoindra à la Bouche. Oswald a l’habitude de la forêt. Suivons-le de loin, au cas  où, et rentrons.
Le silence s’abattit sur eux, une fois de plus. Petit à petit, ils se rassemblèrent. Ils n’avaient plus rien à faire ici. Ils devaient partir, réfléchir, comprendre. Alors, lentement, ils s’enfoncèrent à leur tour dans l’épaisse forêt, laissant derrière eux le théâtre des atrocités. Rien ni personne ne vint troubler leur trajet à part Simon, qui répétait aveuglément et constamment « Papa ! » comme s’il s’agissait d’une nouvelle comptine. Il imitait à la perfection la voix d’Oswald.
Oswald.
Le Secteur lui avait rendu sa voix, en même temps que l’un de ses parents.
PHASE 2
Ils n’avaient plus que trois jours. Trois jours avant que le Secteur et ses horribles Silhouettes ne s’emparent de tout ce qui faisait d’eux ce qu’ils étaient. Des enfants, des adolescents, des jeunes. Des esprits vifs, pleins de souvenirs, de douceur, de peurs, d’envies, d’idéaux, de principes. De vie.
Ils étaient désormais entassés, comme on le faisait autrefois avec le bétail. Aveuglés par la terreur, incapables de convenablement réfléchir. Vides, anéantis, dans l’attente du moment où tout allait basculer. Vaincus. Aucun rideau ne pouvait plus s’ouvrir sur un quelconque futur : s’ils ne mouraient pas dans les jours à venir, alors ils oublieraient tout et serviraient de cobayes à des expériences dont personne ne savait réellement en quoi elles consistaient. Depuis la spectaculaire tentative de libération de l’ensemble des Captifs, les choses avaient changé. Comme si quelqu’un avait soudainement trituré tous les réglages de leur quotidien. L’air était plus lourd. Le temps beaucoup plus rapide. Les couleurs ternies. Comme si, petit à petit, tout s’effaçait. Comme si, petit à petit, la vie les habituait à ce qui les attendait.
On entendait les plus jeunes pleurer à longueur de temps. Des hurlements déchirants venaient par moments électriser l’atmosphère. Combien mourraient de chagrin ? Combien de peur ? Combien ?
Trois jours.
Que faire, quand on sait qu’il ne nous reste que trois jours à vivre ? Courir dans les bois, observer le ciel à s’en fatiguer les paupières, rire comme si chaque inspiration distillait une drogue euphorisante dans nos veines, lire à n’en plus finir, dessiner, parler, sentir, goûter, oser, aimer, tenter ? Oui, si elle avait eu trois jours, Trish aurait voulu faire tout ça et bien plus encore. Mais elle ne le pouvait pas. Parce qu’elle était enfermée au fin fond d’un entrepôt humide qui empestait la mort et le danger, collée aux peaux moites de tous les autres Captifs qui n’avaient pu être libérés.
Trish avait la sensation d’être là depuis le début. Depuis que tout avait commencé. Une éternité aux allures de toujours.
« Toujours ».
Ce mot ne signifiait plus rien. Elle ne savait plus quel âge elle avait, exactement – sans doute entre quatorze et seize ans – ni à quoi elle ressemblait vraiment. Elle se souvenait avoir de longs cils et des yeux clairs. De ce qu’elle distinguait de temps en temps sur les pointes de ses cheveux, leur couleur s’approchait du blond. Ils étaient longs.
Elle avait toujours été là. Elle avait toujours subi. Elle avait toujours maudit, au fond, tous ces Captifs qui parvenaient à s’échapper. Elle les enviait autant qu’elle les détestait. Pourquoi eux ? Pourquoi pas elle ? Elle s’en doutait, quelqu’un les aidait. Et la seule fois où ce quelqu’un s’était décidé à finalement s’intéresser à tous les Captifs, l’échec avait été cuisant. Jamais elle n’avait vu les Silhouettes dans un tel état de rage. Le Secteur allait leur faire payer le prix fort. Chaque jour, une dizaine d’entre eux partaient pour l’Expérimentation. La moitié ne revenait pas.
Une odeur caractéristique soulevait alors le cœur de Trish, qui n’avait rien d’autre que de la bile, sa détresse et sa colère à vomir. Les Silhouettes faisaient brûler les corps de ceux qui ne supportaient pas l’Expérimentation. La jeune fille avait rapidement compris pourquoi : c’était un moyen comme un autre d’effacer les traces, les indices. Si la grande idée du Secteur pour sauver l’humanité échouait, alors personne ne pourrait savoir de quoi il en retournait, exactement. La jeune fille avait d’ailleurs son propre avis sur la question, sur ce qu’était cette fameuse solution. Elle était persuadée que l’Expérimentation, ou la Phase 1 comme ils l’appelaient, permettait de déterminer lesquels d’entre eux étaient les plus résistants. Pour elle, c’était certain : le Secteur chercherait ensuite à découvrir ce qui, en eux, leur donnait la possibilité de survivre sans leurs rêves. Chaque fois qu’elle tentait d’approfondir son raisonnement, un fin sourire étirait ses lèvres, puis les larmes noyaient ses yeux. Elle se trompait sans doute : toutes ces idées, elle les tirait des livres qu’elle lisait, avant. De tous ces ouvrages, anciens, vieillis, trouvés dans ces bibliothèques qui couraient le long de chacun des murs de sa maison. Ses parents passaient leur temps à dévorer les mots, comme s’ils étaient ce qu’il y avait de plus savoureux. Ils avaient su lui transmettre cet amour avec douceur et Trish avait parcouru des pages et des pages d’histoires toutes plus invraisemblables, poignantes et rocambolesques les unes que les autres. Alors, pour tenir, elle s’imaginait qu’elle vivait la plus folle de toutes. Que tout ceci n’était qu’un roman grandeur nature. Que rien de tout cela ne pouvait être vrai tant ça semblait fou. Mais elle s’était finalement rendue à l’évidence. Tout était bien réel. Atrocement réel. Elle ne s’en sortirait pas en fermant le livre. Elle ne s’en échapperait pas en le reposant délicatement dans la bibliothèque. Elle était prisonnière de la vraie vie, au fond d’une cage, à la merci d’un Secteur terrifiant dont personne n’était capable de la délivrer, pas même son imagination si débordante.
Pourtant.
Pourtant, quand il fait noir, il y a toujours une étoile à laquelle s’accrocher. Son père le lui avait toujours répété et Trish avait fini par l’oublier. Jusqu’à ce troisième jour. Elle savait que c’était son tour. Il ne restait plus qu’une vingtaine de Captifs qui n’avaient pas subi l’Expérimentation. Tapis au fond de l’entrepôt comme s’ils espéraient parvenir à se fondre dans les murs, ils attendaient leur tour comme on attendrait la mort. Autour d’eux, les Expérimentés retournés dans leurs cages ne semblaient plus les voir. Le regard vide, la trace fine et rougie du ceptum sur le front, certains restaient immobiles tandis que d’autres se balançaient doucement d’avant en arrière en chantonnant. Trish ne savait pas ce qui l’effrayait le plus : les Silhouettes ou les Expérimentés ? À l’idée de devenir comme eux, son cœur se serrait. Elle se précipitait contre le mur et cognait de toutes ses forces, vainement. Elle tentait de rayer la pierre avec ses ongles, se blessant jusqu’au sang. Les autres la regardaient, désemparés. Ils savaient que cela ne servait à rien, mais ils savaient également que cet élan de colère était peut-être le dernier élan de vie qu’elle allait avoir. Pourquoi se mettre en travers de son chemin ?
En attendant que l’on vienne la chercher, cependant, Trish ne pouvait s’empêcher d’espérer. On allait les secourir, tout comme on avait sauvé tant de Captifs auparavant. Cela prenait simplement un peu plus de temps, parce que leurs sauveurs devaient se montrer beaucoup plus prudents. Tous ces Fuyards n’allaient tout de même pas les laisser derrière eux sans se retourner, c’était impossible…
Trish retint sa respiration. Dans un mouvement identique, tous reculèrent : l’immense porte de l’entrepôt venait de claquer avec violence. Ils entendirent les voix tonitruantes de certaines Silhouettes s’élever avec froideur. Ils jetaient dans des cages… des Captifs ?
— Voilà, rentrez chez vous. Ça vous apprendra à vouloir nous échapper, bande de petits…
Trish manqua de s’étrangler. En plissant les yeux, elle les vit : des Expérimentés, qui avaient disparu après la grande évasion. Elle les pensait en sécurité, elle les croyait libres, elle était intimement persuadée que leurs sauveurs allaient pouvoir les soigner, leur rendre ce qui leur avait été enlevé. Alors, pourquoi ? Que faisaient-ils ici ?
— Ils sont tous prêts ?
Si elle n’avait pas réussi à distinguer les mots qui venaient d’être prononcés, Trish aurait été convaincue que la Silhouette avait aboyé.
— Opérationnels pour la Phase 2. On leur a refait passer l’Expérimentation, pour être sûrs. Ils sont à point. Plus que ceux du fond et on est bon.
Alors que l’air était étonnamment lourd, la jeune fille sentit ses poils se hérisser sur chaque parcelle de sa peau. Comme si la mort venait de souffler son haleine glaciale droit vers elle.
— Et les autres ? Enfuis ?
— Morts. Pas de temps à perdre.
À sa droite, une fille vomit. Trish l’observa sans esquisser le moindre mouvement dans sa direction, mortifiée. Le frère de cette fille faisait partie des Captifs qui étaient parvenus à s’enfuir. À en croire les Silhouettes, le Secteur les avait tous retrouvés. Ils avaient donc ramené les Expérimentés à l’entrepôt, laissant les autres…
— Morts ?
Le mot, chuchoté, était répété avec effroi. Trish échangeait avec les autres des regards effarés, comme si chacun attendait que l’un d’entre eux leur annonce que tout ceci était faux, qu’ils avaient sans doute mal compris. Mais tous savaient, au fond, que la réalité n’était qu’atrocité. La porte claqua à nouveau. Ils étaient seuls au beau milieu de tous ces Expérimentés. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que…
Plus personne n’osait parler, ni même bouger. Trish sentait à peine sa propre respiration lui gonfler les poumons. Le temps s’égrainait à une vitesse folle et à la fois avec une lenteur infinie. Ils allaient tous mourir. Ou pire.
La porte qui s’ouvre. Le pas lourd des Silhouettes. Un goût de métal dans la bouche. Des spasmes. Des tremblements.
Quatre Silhouettes arrivèrent devant eux, générant un violent mouvement de panique. Les plus anéantis des Captifs s’étaient mis à courir dans un ultime élan d’espoir, espérant atteindre la sortie et échapper à leur funeste destin. Trish était bousculée de toute part, elle entendait les hurlements des Silhouettes, les pas de course des Captifs. Dans la précipitation, elle fut propulsée contre les barreaux d’une cage dans laquelle plusieurs Expérimentés avaient été placés. Suffoquant de panique, elle essaya de l’ouvrir, sachant pertinemment qu’elle se heurterait à la ferme résistance des barreaux… Mais il n’en fut rien. Elle écarquilla les yeux. Les Silhouettes n’avaient pas fermé la cage, peut-être même qu’aucune cage n’était désormais verrouillée. Après tout, comment, dans leur état, les Expérimentés auraient-ils pu tenter de s’échapper ? Une infime seconde suffit à la jeune fille pour prendre une décision : alors que tout autour d’elle n’était que zizanie, que des coups de feu retentissaient, que des Silhouettes arrivaient en renfort, Trish se faufila à l’intérieur de la cellule. Elle observa les Expérimentés et, dans un mimétisme absolu, plia ses jambes pour ramener ses genoux vers son menton. Elle les encercla de ses bras et imita le fameux mouvement de balancier qu’ils adoptaient tous. Ils étaient peau contre peau.
Elle devait agir comme une Expérimentée. Elle était une Expérimentée. Pour gagner un peu de temps, ne pas mourir. Une alternative. Un espoir.
Le tumulte s’atténuait progressivement. Trish sentait son cœur tambouriner contre sa poitrine. Les Silhouettes pouvaient-elles l’entendre battre si fort ? Non, non, c’était impossible.
Raisonne-toi, Trish, s’ordonna-t-elle mentalement.
Se concentrant de toutes ses forces pour adopter un regard vide et fixer un point loin devant elle, elle vit des Silhouettes traverser son champ de vision dans un sens puis dans l’autre. Elles tiraient par les cheveux les Captifs qui étaient restés au fond de l’entrepôt. Certains pleuraient, d’autres étaient déjà morts. Les Silhouettes allaient-elles noter son absence ? Et si elle se faisait prendre, et si… L’un des soldats du Secteur s’immobilisa devant sa cage. Trish manqua de défaillir. Elle maintint cependant sa posture, n’écoutant plus l’affolement de son cœur mais uniquement les mélodies que les Expérimentés fredonnaient sans y penser. Après une minute qui lui sembla durer toute une vie, la Silhouette reprit sa route, traînant derrière elle deux Captifs apeurés, Jense et Lim.
Précautionneusement, elle s’approcha des barreaux de la cage. Quand elle croisa leur regard, le poids de la culpabilité s’abattit sur elle avec force et violence. Les avait-elle trahis ? Elle paniqua à nouveau et amorça un mouvement pour se précipiter vers eux. Mais, en silence, d’un même mouvement, index posé sur la bouche, ils lui firent signe de se taire. Hypnotisée par cette scène hors du temps, Trish, muette, regarda l’embrasure de la porte les engloutir. Elle était la dernière Captive. La seule qui n’avait pas subi l’Expérimentation. Elle devait redoubler de vigilance et tout faire pour tenter de s’échapper. Un plan, il lui fallait un plan. Mais son esprit était incapable de réfléchir convenablement. Elle revoyait constamment les visages de Lim et Jense, menés vers l’Expérimentation. Et s’ils s’en sortaient ? Elle décida de les attendre, tous. Dans un élan d’espoir démesuré.
Le jour se traîna lentement. Régulièrement, des Silhouettes déambulaient dans le hangar, pour vérifier que leur expérience se déroulait comme prévu, sans doute. Les muscles endoloris par la tension, Trish ne bougeait pas d’un iota et calquait chacun de ses mouvements sur ceux des Expérimentés. Mais, puisant dans toute son énergie pour n’éveiller aucun soupçon, elle ne parvenait plus à réfléchir. Quand la porte s’ouvrit pour la énième fois au beau milieu de la nuit, la jeune fille dut se retenir de se précipiter auprès de ses amis qui pénétraient dans les lieux en une masse informe. Il en manquait la moitié. Jense était hagard. Aucune trace de Lim. Trish se mordit l’intérieur de la joue pour ne pas pleurer et tenta de repousser au fond de son estomac le nœud étouffant qui se formait dans sa gorge. Elle n’y survivrait pas. Elle n’avait aucune échappatoire. Aucun moyen de fuir.
— Ça y est.
Les Silhouettes ne prenaient plus la peine de se transmettre les informations avec discrétion, persuadées que personne ne pouvait plus les comprendre.
— Phase 2 dans quatre heures.
La Phase 2. Trish n’avait aucune idée de ce en quoi elle consistait, pourtant elle était sûre d’une chose : l’horreur n’irait que crescendo. Dans quatre heures, au petit jour sans doute, ils allaient amorcer le deuxième stade de leur expérience. Elle ne trouva pas le sommeil, bien qu’étrangement bercée et apaisée par la présence des Expérimentés. Lorsque la porte manqua de se dégonder sous la violence du coup de pied de l’une des Silhouettes, il lui sembla qu’à peine quelques minutes venaient de s’écouler. L’un des soldats du Secteur s’amusait à cogner une barre de fer contre les barreaux de chaque cage, pour attirer l’attention des Expérimentés. Les Silhouettes semblaient d’humeur joviale, comme si rien, dans les agissements du Secteur, ne pouvait les atteindre.
— Alors, bande de dégénérés ! C’est le grand jour ! s’époumona l’une d’elles, la voix étouffée par l’horrible masque de son uniforme.
Les autres Silhouettes qui l’entouraient éclatèrent d’un grand rire moqueur.
— Phase 2 ! On va vous bouger de là, les débiles, continua la voix menaçante. Vous inquiétez pas, y’en aura pour tout le monde. Une p’tite balade avant de passer à autre chose ?
Trish entendit des bruits sourds, avant de percevoir un mouvement sur sa droite. La Silhouette déambulait entre les cages, sachant pertinemment qu’aucun des Expérimentés ne l’observait vraiment. Elle passa alors devant la cellule de Trish, tenant fermement dans sa main une corde épaisse. Ne pouvant bouger, la jeune fille attendit quelques secondes pour découvrir ce que traînait ce monstre. À l’autre bout, la corde était nouée autour du cou d’un jeune homme. La Silhouette le tirait derrière elle comme une bête tenue en laisse. La trace du ceptum sur le front du garçon ressemblait à une cicatrice. Son cou rougissait à vue d’œil au contact de la corde qui lui brûlait la peau. Il ne fredonnait pas. Comme si, malgré tout, il comprenait qu’il était en grand danger. Par moments, la Silhouette le tirait subitement jusqu’à elle, le forçant à avancer plus vite, dos courbé, tête en avant.
Oui, la Phase 2 allait commencer.
Et Trish avait plus peur que jamais.
VOUS ÊTES DEMAIN
— Non, Zac. Non ! Je ne veux pas être une des leurs… Je dois retrouver Brewen. Je ne veux pas être un sold…
Zac avait plaqué la paume de sa main contre la bouche de sa sœur, la forçant à reculer pour se cacher un peu plus. Romance faisait le guet quelques pas plus loin, à l’intersection de plusieurs couloirs gris. Elle s’était retournée vers eux, sourcils froncés : ils faisaient beaucoup trop de bruit. Ils devaient absolument veiller à être plus discrets s’ils voulaient survivre et, surtout, s’ils souhaitaient sauver leurs enfants.
— Lilas, je le sais. Je ne le veux pas non plus mais, pour le moment, nous n’avons pas le choix. Nous devons faire semblant. Il faut que nous fassions mine d’approuver, de suivre les ordres. Nous ne savons rien encore de leurs véritables projets, nous devons absolument…
Les mots de Zac flottèrent dans l’air un instant : Romance venait de bruyamment se racler la gorge, signe que quelqu’un arrivait. D’un mouvement plus brutal qu’il ne l’aurait voulu, il rabattit le masque de sa sœur, puis le sien. Ils étaient arrivés le matin même et déjà ces uniformes leur avaient été imposés.
— Je déteste ces tenues, murmura Lilas, la voix étouffée par son masque. Je n’arrive pas à vous reconnaître, dans la foule. Nous sommes tous pareils.
Impossible pour Zac de rassurer davantage sa sœur. Après un bref mouvement de tête vers Romance, ils prirent tous les trois une direction différente. Ils devaient se méfier en permanence : le Secteur pouvait tout voir. Ils ne savaient pas encore en qui ils pouvaient avoir confiance. Il ne fallait surtout pas se faire remarquer. Mais Lilas n’avait pas tort : cachés sous ces infâmes masques et sous ces immenses capes, ils ne parviendraient plus à se reconnaître. Ils devaient absolument trouver un moyen. Un signe. Quelque chose qui leur permettrait de ne pas se perdre, quoi qu’il arrive. De toujours se retrouver.
Le regard de Zac vrilla vers l’un des immenses écrans qui tapissaient les murs. Ils ne diffusaient rien de divertissant, simplement des images de propagande du Secteur, en boucle. Pour la dixième fois de la journée, il s’arrêta pour les regarder. Des plans des villages dévastés, des ombres d’enfants qui pleurent, une nature qui s’épuise. Puis, l’image d’une armée, sans doute trouvée dans des vidéos d’archives. Un jour qui renaît, une nature qui fleurit. Et une voix, atone, qui scande à n’en plus pouvoir :
— Vous êtes demain.
Comme à chaque fois, Zac s’entendit grogner. Ses poings s’étaient contractés par instinct. Non, ils n’étaient pas demain. Le Secteur n’était pas demain. Le Secteur ne tenait aucune belle promesse. Il tentait de les manipuler, leur faisant croire que la crise serait bientôt terminée. Il avait capturé leurs enfants. Comment ces monstres pouvaient-ils croire une seule seconde qu’ils allaient coopérer ? Zac remarqua que plusieurs soldats avaient stoppé leur course dans le couloir pour observer les écrans. Cachés derrière leur masque, il ne pouvait pas distinguer leurs visages, leurs expressions, la lumière dans leur regard. Mais il en était persuadé : personne ne pouvait croire en tout ceci. Le Secteur courait à sa perte.
Il lui fallait absolument retrouver Romance et Lilas, ils ne devaient pas se séparer, pas tant qu’ils ne savaient pas réellement ce qui les attendait.

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