La Sferia, tome 2
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Description

La Sferia a réussi à conquérir toute l'Europe et cible ses prochaines attaques sur le continent américain. Alors qu'Alya reste introuvable, son père décide d'abattre sa dernière carte pour l'obliger à réapparaître et surtout la forcer à embrasser son destin en se ralliant à lui.
La jeune femme, qui est enfin parvenue à maîtriser son pouvoir, va de nouveau devoir affronter la dualité qui continue de la consumer en dévoilant son côté obscur. C’était sans compter sur son terrible passé qui ressurgit subitement sous une forme inattendue et brise toutes ses certitudes.
Laissera-t-elle La Sferia prendre définitivement possession de son âme ? Où trouvera-t-elle la force de combattre ses propres démons ?
Au fond d'elle, elle le sait, quelqu’un devra être sacrifié.

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Informations

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EAN13 9782379600241
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Malia Belrun



Tome 2 : Le Fléau du Sang





© Malia Belrun et Livresque éditions pour la présente édition – 2019
© Thibault Benett, pour la couverture
© Karry Le Gras, pour la correction
© Jonathan Laroppe , Suivi éditorial & Mise en page
ISBN : 978-2-379600-2-41
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
Des abysses de cendres sonneront le glas ou la rédemption de l’espèce en péril

Prologue

La Havane, Cuba, mai 2010

Réveillée en pleine nuit, une mare d’eau tiède sous mes cuisses, je me tordais de douleur. Mon ventre implosait, mes organes se déchiraient, mon sang bouillonnait, le feu en moi grondait. Mon anatomie d’adolescente frêle ne résisterait pas à de tels supplices.
Alors que mon corps sombrait dans les abysses, mon esprit rejouait en boucle ses insupportables réminiscences.
Comment m’étais-je retrouvée dans cette situation aussi épouvantable qu’inimaginable ?
J’avais pris conscience de mon état au bout de sept mois. Le moment où mon père avait enfin avoué ses atroces plans.
Des reflux gastriques. Voilà comment mon corps s’était manifesté. Une affliction banale qui m’avait pourtant pliée en deux. Une douleur aiguë, incommensurable. Des coups de couteau dans l’abdomen. À l’image du poignard que mon paternel m’avait planté dans le cœur.
Terrassée par la souffrance, je m’étais évanouie sous les yeux de mes camarades de classe, en plein cours de mathématiques.
À mon réveil, la main réconfortante de ma tante Manuela caressait une mèche de mes cheveux. Manuela, ou plutôt Nanou. Nanou, le pre mier nom que j’avais prononcé face à elle. Un mot facile à articuler pour une enfant qui commençait à parler. Surnom affectueux. Inconsciemment significatif. Nanou, comme ma nounou, ma mère de substitution.
Les traits angoissés de ma tante m’avaient alert ée. Allongée sur un lit, j’avais tenté de me redresser. Gonflements. Lourdeur abominable. Mon ventre affichait un volume anormal. Un ballon douloureux, attaqué par des coups de pieds.
Que m’arrivait-il ? Tous les troubles les plus communs avaient défilé dans mon cerveau d’adolescente. Gastro-entérite, appendicite, indigestion, intoxication alimentaire. Tous. Excepté le véritable diagnostic. L’impensable. L’impossible.
Voilà comment ma vie avait basculé. J’apprenais de la bouche de Nanou que j’étais enceinte de sept mois. Passé le choc de cette désastreuse nouvelle, l’incompréhension me foudroya. Enceinte ? Depuis tout ce temps, sans aucun symptôme ? Pourquoi ? Comment ?
Non seulement toutes les femmes étaient stériles depuis l’éruption du Pizzaro Roja – le dernier volcan actif au monde  – , mais, en plus, du haut de mes treize ans, je n’avais encore jamais eu de relations intimes.
Étais-je la réincarnation de la Vierge Marie ? Avais-je été droguée, puis abusée, sans que je m’en souvienne ? Les hypothèses les plus folles, les plus effroyables avaient germé dans mon esprit meurtri.
Après plusieurs tests médicaux, Nanou avait confirmé ma virginité. Cette situation dépassait l’entendement. Aussi horrifiée que moi, elle ne détenait pas de réponses concrètes à fournir. Elle n’avait apposé qu’une certitude : la raison pour laquelle je n’avais rien ressenti durant tous ces mois. Un mécanisme de défense psychique méconnu : le déni de grossesse.
J’avais hurlé, pleuré, supplié qu’on m’enlève cette chose qui avait tissé sa toile dans mon utérus. L’avortement ne s’avérait évidemment plus possible.
Je ne voulais pas non plus m’exposer au monde. Personne ne le saurait. Je devais tenir encore deux mois.
Huit interminables semaines à rester cachée afin de préserver mon secret : moi, Alya, treize ans, la dernière fille féconde sur Terre. Et enceinte. Par quel malheureux miracle ?
Les affreuses suspicions de Nanou s’étaient renforcées le jour où elle avait affronté son frère. Terrible hasard qui avait scellé ma haine envers la personne que j’adulais le plus : mon père. Je les avais surpris en pleine conversation. Face à moi, Casagrande n’avait pas nié. Son regard diabolique s’était exprimé à sa place, signant son effroyable culpabilité.
Pourquoi ? Parce que mes ovules devaient être « activés » le mois suivant mes premières menstruations. Pour s’assurer de ma fertilité. Comment avait-il procédé ? Je ne l’ai découvert que plus tard : une insémination artificielle.
Salie, trahie. Il s’était servi de moi. Il n’avait cessé de me mentir, allant jusqu’à me faire croire que mes souvenirs à l’intérieur de ce laboratoire infect n’étaient que le fruit de mon imagination. Un cauchemar. Alors qu’il m’avait emprisonnée dans ce lieu maudit.
Personne ne m’avait jamais révélé l’identité du géniteur. Sûrement un type aussi monstrueux que mon père. Certainement l’un de ses sbires. Je n’avais d’ailleurs jamais cherché à le savoir. Une seule chose m’importait : arriver au bout de ce calvaire et me débarrasser de ce parasite qui colonisait mon c orps.
Le moment de la délivrance sonnait aujourd’hui même, en ce jour de printemps, un peu moins de deux mois après l’improbable diagnostic. Je venais de perdre les eaux.
Assise sur mon lit, je sombrais dans la terreur.
Du sang sous mes cuisses. Les murs de ma chambre virevoltaient autour de moi. Le sol chavirait. Des étoiles scintillaient sous mon crâne. Je sentais l’évanouissement prêt à m’emporter ailleurs, dans une lointaine dimension. Ma tête, trop lourde, retomba sur l’oreiller.
Claquements de porte. Des pas pressés, vifs, qui s’abattent sur le parquet. La lumière qui éclate dans l’obscurité.
Vagues de chaleur. Suffocation. Tremblements. Suées froides. Je discernai un visage flou, une voix qui percutait mes oreilles par intermittence. Des traits particuliers et un timbre que je reconnus immédiatement, malgré mon état de semi-conscience.
Nanou. Penchée au-dessus de moi, une main serrant la mienne, l’autre appuyée sur mon ventre.
Mes muscles se raidirent, des décharges électriques déferlaient par afflux violents dans mon abdomen. D’intenses contractions, de plus en plus rapprochées. Nanou releva ma nuisette. Je compris. Plus le temps.
J’accoucherai ici, dans mon propre lit. Elle quitta la chambre à la hâte, puis réapparut quelques minutes plus tard, les bras chargés. Serviettes, bassines, ustensiles que je réussissais à peine à distinguer.
Frissons, angoisses, mon cœur courait le marathon, prêt à exploser. Nouveaux spasmes. Plus virulents, excessifs, destructeurs. Mes doigts se crispèrent sur les draps.
Nanou. Ses gants qui écartent mes jambes. Sa voix qui m’intime de pousser. Fort. Encore plus fort. À chacun de ses signaux. Au rythme des contractions. Souffler. Contrôler ma respiration. Je n’y arriverai pas. Trop de pression pour mon corps de gamine.
La suite défila au ralenti, comme dans un mauvais film. Des heures de tourments, de pleurs, de tensions. Cette chose s’agrippait à moi avec l’énergie du désespoir, elle me pompait le sang comme une sangsue.
Je poussais de toutes mes forces, jusqu’à m’arracher les tissus et à me broyer les organes. Reprendre le dessus. Ne pas permettre à ce parasite de triompher.
Les premiers rayons du soleil filtraient à travers les stores lorsqu’un cri s’éleva dans les airs. À bout de forces, je m’écroulai sur le matelas. Je détournai mes yeux embués vers Nanou. Elle m’adressa un sourire rassurant, me caressa la joue, puis me tendit un breuvage trouble que j’avalai d’un trait. Mes muscles se relâchèrent. Soulagement, apaisement. Le calvaire prenait fin.
Enveloppé dans une couverture à côté de moi, le bébé pleurait. Elle le souleva délicatement et le serra contre elle.
Ma tante se dirigea vers la sortie et disparut avec le nourrisson. Je ne vis même pas son visage. Mes paupières se baissèrent. Il ne me restait plus qu’à oublier cette ignoble nuit. Ou du moins, essayer d’oublier.
1

Une île au milieu du Pacifique, 30 mars 2017

Sa robe légère flottait au vent. Une brise iodée, tiède, agréable. Ses pieds nus foulaient le sable encore chaud. Ses cheveux balayaient sa nuque. Ses iris brillaient dans les dernières lueurs du soleil couchant. Face à l’océan, elle inspira profondément. Des rouleaux ondulaient dans l’immensité bleue.
Derrière elle, une ombre se détacha. Des mains glissèrent sur son ventre, des bras l’enlacèrent. Elle frissonna, resserra l’étreinte et se blottit contre le torse de l’homme.
Sa tête frôla sa joue, sa paume caressa son visage. Elle rapprocha ses lèvres des siennes et lui sourit.
— Tu m’as retrouvée ! s’exclama-t-elle.
— Je te retrouverai toujours, tu le sais, répondit Fernando.
— Tu resteras avec moi cette fois ?
— C’est l’objectif, beauté. Même si tu me tues, je ne m’en irai jamais, je vivrai toujours en toi, murmura-t-il à son oreille.
Le sourire d’Alya s’affaissa soudainement. L’angoisse figea ses traits. Son cœur accéléra. Des flammes larmoyantes brillèrent au creux de ses émeraudes. Tremblement de terre. Horde d’oiseaux qui s’envolent vers l’horizon. Colonne de fumée noire. Étincelles lumineuses dans le crépuscule. Le volcan derrière eux s’échauffait la voix. Éruption. La lave entamait sa descente mortelle.
Elle pressa plus fermement les bras de Fernando autour de sa taille. Chaleur corporelle à son paroxysme. Elle ne remarqua pas immédiatement l’extrémité de ses ongles en feu. Seulement quelques secondes d’inattention.
Elle ne ressentait déjà plus le corps plaqué dans son dos. Elle réalisa que ses doigts ne palpaient plus que des cendres. Elle leva les mains. Les particules se confondirent avec le sable blanc.
Alya tomba à genoux et hurla. Des perles salées roulèrent sur ses joues. Douleur lancinante sur ses membres inférieurs. Ses pupilles se figèrent sur les rochers acérés et noirs sous ses pieds. L’île paradisiaque avait disparu.
Elle se releva lentement et inspecta les alentours : de la roche à perte de vue, des arbres calcinés, une voûte céleste peinte de nuages menaçants. Une planète hostile, désertée, morte. Une scène de guerre, un lieu détruit par des bombardements.
Elle sursauta lorsqu’une voix brisa le silence.
— La fin de l’humanité, expliqua Azaël, voilà à quoi cela ressemblera lorsque tous les humains seront éteints. Nous régnerons sur Terre et tu ne pourras pas nous arrêter ! Bienvenue dans mon monde, beauté.
Elle fit volte-face, agita la tête en guise de protestation, mais n’eut pas le temps de riposter. Une pluie torrentielle s’abattit sur elle. Elle scruta le ciel. Une goutte d’eau acide s’immisça à l’intérieur de son œil. Picotements, brûlures.
Des éclaboussures giclèrent sur son visage. Elle ouvrit les yeux. Un pélican avait déployé ses immenses ailes qu’il secouait vigoureusement devant elle. L’oiseau reluqua furtivement la jeune femme, hasarda son imposant bec vers elle, lâcha un cri perçant puis s’envola.
Alya se redressa et passa une main sur ses traits encore endormis. Le retour de ses cauchemars. Son cerveau s’était réactivé. Fernando… Azaël. Jamais il ne la laissera en paix.
Elle soupira, replia ses jambes sous sa poitrine et sonda les environs. Bercée par le clapotis de la vague, apaisée par la chaleur du soleil, elle s’était assoupie en plein jour, à même le sable, au bord de l’océan.
Six mois auparavant, le portail magique d’Octus  –  le sorcier le plus puissant de la péninsule Ibérique  –  l’avait conduite sur cette île volcanique, Isla de la Perdición, construite de toutes pièces, imaginée pour elle.
Afin qu’elle parvienne à contrôler Nemignis. Pour qu’elle maîtrise ses pouvoirs obscurs hérités de Fernando Casas, alias Azaël, l’ange déchu auquel elle avait succombé le temps d’une nuit passionnée.
Des facultés malsaines qui s’apprêtaient à la détruire, l’obliger à se rallier à La Sferia. Afin qu’elle échappe à son père, Claudio Casagrande, et à ses sbires. Pour qu’elle oublie les secrets de Nanou, sa tante, les trahisons d’Esperanza, sa propre mère.
Grâce à l’aide d’Octus, elle avait réussi. Elle dominait ses émotions et ses dons.
En revanche, ses rêves, eux, continuaient de la hanter.

***

Andessa, au même moment

— Au nom des Enfers, mais comment est-ce possible ? hurla Casagrande.
Il propulsa un poing sur son bureau et, d’un revers de main, envoya valser une pile de dossiers au sol. Ses sbires, réunis autour de lui, ne bronchèrent pas. Mains derrière le dos, têtes baissées, ils fixaient le plancher.
— Six mois, vociféra-t-il, cela fait six mois que nous avons commencé les recherches et toujours rien ! Vous poursuivrez jour et nuit, vous m’entendez ! J’exige des résultats et vite ! Maintenant !
— Boss, intervint Rina, nous avons déjà ratissé tous les endroits que vous nous avez indiqués ! Aucune trace de l’enfant. Nulle part !
Il examina la jeune femme un instant. Elle affichait encore les stigmates de ses intenses brûlures. La greffe n’avait pu guérir qu’une infime partie de son épiderme, détruit à un profond degré. Peau craquelée, vallonnée, striée. Une cicatrice violacée barrait le côté droit de son visage blanc, elle courait de son oreille jusqu’à la naissance de son menton. Un bandeau de type cache-œil camouflait l’organe abîmé.
Il arpenta ensuite la pièce de long en large, tourna sur lui-même, incapable de fournir une explication plausible à l’échec de cette mission.
Alya, disparue de la surface de la Terre à cause d’Octus. Manuela et Esperanza, envolées du jour au lendemain. Intraçables.
C’était sa faute, il avait commis une imprudence : il s’était concentré uniquement sur le mioche et avait suspendu ses systèmes de surveillance sur sa sœur et son ex. Grave erreur. Maintenant il s’en mordait les doigts.
— L’enfant ne s’est pas volatilisé ! C’est impossible ! Pas comme ma fille ! Recommencez tout depuis le début ! Ramenez-le-moi !
Il s’interrompit, s’immobilisa face à la fenêtre, passa une main sur son menton impeccablement rasé et souffla longuement. Un silence pesant plombait l’atmosphère déjà lourde. Il opéra soudainement un demi-tour et hurla de plus belle.
— Que fichez-vous encore là ? Allez, du balai ! Au boulot ! Rina, secoue-moi ces limaces !
La jeune femme aux cheveux noirs et à la peau couleur aspirine leva vers lui un œil rutilant de rage. La furie de celle qui n’abdique jamais. La combattante motivée, haineuse. Celle qui n’aspire qu’à triompher coûte que coûte.
Surtout depuis qu’elle et sa jumelle Tara avaient été officiellement nommées chefs de son armée. Une marque de confiance infinie de la part du boss. Elle acquiesça et envoya un signe de tête aux autres soldats.
Ils quittèrent la pièce à l’unisson. Seules leurs lourdes semelles résonnèrent sur le parquet.
Casagrande soupira et se laissa tomber sur son fauteuil, le visage fatigué par ses nuits blanches à répétition et les traits creusés par l’angoisse. Les rides de son front ressemblaient à de grosses veines éclatées.
Il frotta rapidement ses yeux rougis puis se servit un scotch. Il porta le liquide ambré à ses lèvres, avala une gorgée et manqua de s’étrangler quand des applaudissements impromptus brassèrent l’air.
Des battements qui ne s’apparentaient absolument pas à une acclamation. Plutôt le contraire. Des clappements non synchronisés, furtifs, moqueurs.
La boisson racla son gosier. Il toussa bruyamment.
— Bravo, sympa la réunion pour motiver les troupes !
Azaël, accoudé contre le chambranle, continuait de frapper dans ses mains. Exaspéré, Casagrande claqua violemment son verre sur son bureau. Des gouttes d’alcool giclèrent sur sa paperasse.
— Tu veux bien arrêter cet insupportable bruit, Azaël ! s’écria-t-il. J’ai la tête qui éclate !
Celui-ci haussa les épaules d’un air ironiquement déçu, puis s’avança vers son interlocuteur.
— Hum, je vois. On a des migraines ? railla-t-il. Les recherches n’aboutissent toujours pas, le plan ne se déroule pas comme prévu alors le boss ne le supporte plus, n’est-ce pas ?
— Que cherches-tu exactement ? Si tu n’es pas là pour aider, je me demande ce que tu fabriques encore ici !
— Oh, mais justement. Heureusement que je suis là pour rattraper tes échecs ! Parce que le Seigneur suprême commence à perdre patience !
Casagrande se releva, quelques mèches grises se dressèrent sur son crâne et un voile d’inquiétude assombrit ses iris verts. Il ne trouva pas de mots pour répondre à sa provocation.
Oui, il avait besoin d’aide. Non, il ne pouvait l’avouer. Sa fierté démesurée jouait contre lui et Azarius ne le raterait pas. Il n’avait plus droit à l’erreur. Lors de la dernière invocation, il lui avait assuré leur proche succès. Comment lui divulguer qu’il ne détenait toujours aucune piste ?
— Bon, allez, je te donne un peu de répit, confessa Azaël. Le plan B est en marche à l’heure où je te parle.
— Quel plan B ? Je n’ai pas connaissance…
L’ange déchu l’interrompit et poursuivit ses brèves explications. Lorsqu’il avait récupéré ses pouvoirs obscurs, grâce à sa nuit passionnée avec Alya, Azarius lui avait dévoilé l’existence de l’enfant secret de la Néfirah. Et leur quête afin de le retrouver.
Il avait omis de lui avouer l’identité du géniteur. Information inutile pour le moment selon le Seigneur des Enfers. Les révélations se profileraient au fur et à mesure.
Bien que surpris, Azaël, sous l’emprise de la puce ancrée dans son cerveau, n’avait pas posé plus de questions. Et puis, il vouait une confiance sans bornes à Azarius. Il savait que toutes les clarifications suivraient prochainement.
— Il faut toujours prévoir un plan de secours. Kali s’en occupe, le Seigneur suprême lui a assigné cette mission. Elle restera sur Terre un petit moment. Tu comprendras très vite.
Il se dirigea vers la porte et se retourna une nouvelle fois.
— Je ne pouvais pas te regarder t’acharner sans résultats ! Le temps presse trop maintenant, la Néfirah doit revenir… Il me tarde de pouvoir enfin m’amuser avec elle. Quel délice ! Bref, j’ai donc pris les choses en mains et nos efforts payeront, lança-t-il avant de sortir.
Sonné, Casagrande prit une grande inspiration et s’adossa contre le mur le temps de recouvrer ses esprits. Il rajusta le col de sa chemise puis, machinalement, se baissa et ramassa ses dossiers éparpillés au sol.
Il reposa les documents sur son bureau, glissa au fond de son fauteuil et engloutit le reste de son verre.
Ses yeux las se braquèrent sur le journal qu’il n’avait pas terminé de lire, interrompu par le retour de ses sbires et de la réunion qui en avait découlé. Page cinq. Un article au titre intrigant. Les lettres se mélangèrent plusieurs fois dans son cerveau avant d’apparaître clairement.
Il s’empara du papier et s’empressa de le déchiffrer en détail. Une lueur d’espoir brilla au cœur de ses iris. Un rictus diabolique figea ses lèvres. Le rictus de la victoire.
Il soupira de soulagement, se précipita sur le boîtier fixé au mur. Son poing déterminé écrasa le bouton.
Le gyrophare rouge clignota, la sirène hurla dans tout le fief.
Le tyran s’était enfin réveillé.
Moins de cinq minutes après l’activation de l’alarme, les soldats de La Sferia se rassemblèrent à nouveau face à lui. Mains sur les hanches, il marcha silencieusement et s’arrêta en plein milieu de la pièce.
—  Île de Penang, Malaisie, se contenta-t-il d’annoncer. Temple de Kek Lok Si.
2

Atlantic City, États-Unis, 31 mars 2017

Moteur ronflant, la Ferrari rouge cabriolet se gara face à l’entrée principale de l’hôtel Caesars. Le valet se précipita et ouvrit la portière. La passagère se glissa au bord du siège, genoux et chevilles serrés, balança son corps en avant, posa un pied au sol, puis un autre.
Sa main droite attrapa la paume gantée du subalterne. Elle prit appui sur lui et, gracieusement, elle se leva. L’air, encore frais en ce mois de mars sur la côte-est américaine, lui fouetta le visage.
L’employé monta à bord du bolide, démarra et disparut.
Le regard de Kali s’attarda un instant sur la fontaine qui crachait ses jets d’eau vers le ciel, une symphonie harmonisée par les lumières nocturnes du bâtiment à l’architecture romaine.
Des touristes prenaient des photos devant la statue de César dans son char, tiré par ses quatre chevaux. D’autres attendaient patiemment leur tour afin d’immortaliser le moment.
Un sourire moqueur habilla ses lèvres alors qu’elle assistait à cette scène pathétique entre humains.
Moulée dans sa robe fourreau blanche fendue jusqu’en haut de la cuisse, boa en plumes grises autour du cou et perchée sur sa paire de Louboutin, elle grimpa quelques march es. Puis elle s’immobilisa et contempla l’intérieur luxueux du hall : des mosaïques aux couleurs mar ron et beige, des rosaces en forme de couronne de laurier et d’imposants piliers et sculptures à l’effigie de l’empereur romain.
Cette décoration antique la replongea dans ses souvenirs lointains, à l’époque où elle avait effectué sa première virée terrestre lors de la construction de la capitale italienne. Des semaines d’orgies et de batifolages parmi les Romains. Un passé glorieux qui la rendit mélancolique.
Elle s’approcha plus près de la statue et la frôla du bout de ses doigts fins. Jules César. Son amant durant plusieurs nuits. Un soupirant légendaire. Son visage, encore gravé au creux de sa mémoire, ne ressemblait absolument pas à cette face plâtrée.
Elle le savait, elle l’avait côtoyé intimement. Meneur dur et sensible à la fois, il respirait la passion et dévoilait ouvertement ses émotions. Rien à voir avec ces traits figés et inexpressifs. Décidément, les mortels ne jouissaient d’aucun talent artistique.
Elle continua son chemin, les talons aiguilles claquant sur le sol, et elle emprunta les escaliers roulants qui menaient au niveau inférieur.
De gigantesques lustres dorés en forme de chandelier s’alignaient sur toute la longueur du plafond, comme autant de soleils artificiels qui habillaient les parois d’un jaune chaleureux. Les pieds de Kali s’enfoncèrent dans l’épaisse moquette aux motifs triangulaires noir et orange.
Elle se délecta des sons qui l’entouraient. Les cliquetis des pièces, le brassage des jetons, les bruitages infernaux des machines à sous, le stress des perdants, l’euphorie des vainqueurs, la concentration extrême des parieurs.
L’ambiance surnaturelle des casinos. Cet étrange concept inventé par les humains autour des jeux d’argent. Une drogue pour certains, une dépendance qui vire souvent au cauchemar et à la ruine. Un simple passe-temps pour d’autres.
Elle se dirigea vers un guichet et glissa un billet de cent dollars à la femme derrière le comptoir. Sans même lever les yeux vers elle, la caissière subtilisa le butin et lui tendit deux jetons bleus rectangulaires.
Du bout de ses impeccables ongles manucurés rouges, elle récupéra ses biens et se dandina à travers la salle comble. En un coup d’œil, elle localisa sa cible et jeta son dévolu sur la table appropriée. La roulette.
Pas une seule place vacante. La tendance s’inverserait rapidement. Elle posa une main déterminée sur l’avant-bras d’un joueur. Les iris étonnés de l’homme scrutèrent le bracelet en or qui encerclait le poignet de la jeune femme.
Une tête de félin aux pupilles écarlates. Un léopard, une panthère. Il ne réussit pas à le distinguer clairement. Sa vision se brouilla. Les deux rubis l’hypnotisèrent. Son cerveau se déconnecta de la réalité. Il flottait dans les airs.
— Sois gentil, mon chou, laisse-moi ta place, je te prie, chuchota Kali à son oreille.
Tel un robot, il se leva et s’éclipsa tandis qu’elle s’installait sur la chaise en cuir noir, face au tapis vert, en croisant ses interminables jambes.
Pile dans son champ visuel, un type métissé, aux cheveux frisés, ne quittait pas des yeux la petite bille qui rebondissait contre les parois de la roulette. Une montagne de jetons devant lui et une fille sur chacun de ses genoux, il buvait du champagne. Emprisonné dans sa bulle, il ne remarquait même pas les gens autour de lui.
— Rien ne va plus, mesdames et messieurs ! s’exclama le croupier en lorgnant furtivement le décolleté de Kali.
La jeune femme se pencha en avant et recoiffa une mèche de sa longue crinière soyeuse. Le tourniquet infernal s’arrêta enfin.
— 20 noir pair, manque, annonça l’employé d’une voix monocorde. Le 20 est gagnant.
Janyel se dressa d’un bond, cria et frappa dans ses mains. Il souleva et enlaça, l’une après l’autre, les deux nanas qui, quelques secondes plus tôt, étaient assises sur ses cuisses. Soupirs d’amertume, d’envie, de détresse autour de la table. Le panel fabuleux de l’être humain face aux péchés capitaux. Intérieurement, Kali jubilait, amusée par cette ironie.
— 2000 et 2500 sur le noir, continua le croupier en ramassant les jetons à l’aide de son râteau plat. Un, deux, trois, pour vous.
Il poussa ensuite les pièces gagnantes en direction du vainqueur.
— Yeah, baby, une autre bouteille de Dom Perignon ! commanda le métis. La chance est de mon c ôté ! Les filles, en place ! Vous êtes mes porte-bonheur ce soir !
Les deux bimbos en mini-jupe reprirent leur place et le gratifièrent d’un baiser sur chacune de ses joues. Kali esquissa un rictus moqueur et, tout en embrasant une cigarette, fixa intensément sa cible.
Le timbre monotone du croupier retentit à nouveau. Elle jeta un œil sur ce type chauve et aux lunettes rondes à monture métallique. Nœud papillon, costume Armani. Sourcils broussailleux, regard de fouine, cernes jusqu’au bas des pommettes, teint délavé.
L’allure d’un politicien frustré qui aurait été recalé de l’ENA 1 et qui aurait achevé son parcours ici, à comptabiliser et distribuer des jetons en plastique. La caricature s’était ancrée dans la réalité.
— Faites vos jeux, mesdames et messieurs !
Kali misa sur le numéro 11. Janyel plaça plus de la moitié des siens sur le 27.
— Allez-y ! rabâcha le croupier. Les jeux sont clos.
Il lança aussitôt la bille qui entama ses interminables tours, assortis de son cliquetis infernal.
Stress, tension, tremblements, prières. Les visages se
modulaient au rythme de la roulette.
Elle décelait les lourds battements des cœurs angoissés, le sang qui tambourinait fortement contre les carotides, les veines gonflées, les respirations saccadées, les corps au bord de l’évanouissement.
Ces stupides humains pourraient succomber d’une crise cardiaque. Tout cela pour leurs paris débiles.
— Rien ne va plus ! lâcha le politicien raté.
Des phrases banales répétées inlassablement, des paroles bien rodées, censées augmenter la pression artérielle des joueurs. Effectivement, cela fonctionnait à merveille.
Kali continuait d’observer Janyel. Impassible, il se concentrait sur le jeu. Elle tira langoureusement sur sa cigarette et recracha un nuage de fumée serpenté.
Le raclement de la bille ralentit puis cessa. Le visage confiant de Janyel se para soudain du voile de la désillusion. Sa chance avait tourné. La fouine confirma ses craintes.
— 11 noir, pair et passe. Le 11 est gagnant.
Kali se redressa sur sa chaise, une main à plat sur la table, l’autre qui porta sa cigarette à ses lèvres pourpres.
Le métis s’échappa de sa bulle et la remarqua enfin. Il lui adressa un regard curieux. Elle se contenta de lui envoyer un clin d’œil provocateur. Piqué au vif, le jeune homme repoussa les deux minettes sur le côté et bomba le torse.
Machinalement, le chauve au crâne luisant ratissa les jetons. Il prit le temps de contempler la gagnante avant de les glisser vers elle.
— 3000 et 3500 sur le noir, annonça-t-il. Un, deux, trois et quatre pour vous.
La panthère récolta ses gains, subtilisa le verre de whisky de son voisin et l’avala sous les yeux médusés de ce dernier.
— Faites vos jeux, mesdames et messieurs ! s’exclama le croupier.
Janyel rassembla le reste de ses munitions et les plaça énergiquement sur le 5. Numéro pair. Celui par lequel il avait remporté plusieurs fois la mise lors des précédentes soirées. Sa date de naissance. Quitte ou double. Il ne laisserait pas cette femme sortie de nulle part lui voler la vedette.
Kali écrasa sa cigarette, entortilla ses ongles en amande dans ses cheveux de jais et déposa ses jetons à nouveau sur le 11.
Une goutte de sueur coula sur le front de la fouine lorsqu’il communiqua la fin des paris. Chaleur ? Stress ? La joueuse à la peau ébène le déstabilisait. Étrangement, il ne se sentait pas dans son assiette. Il desserra légèrement son nœud papillon, inspira, puis reprit son ton monocorde. Professionnalisme avant tout.
— Les jeux sont faits !
Il largua la bille et actionna la machine. En une soirée de travail, il ne comptait plus le nombre de fois où il effectuait ces gestes routiniers. Silence de mort. Concentration des flambeurs. Certains n’osaient même plus regarder le jeu.
Entre deux tours de roulette, les iris ténébreux et déterminés de Kali rencontrèrent les pupilles claires et anxieuses de Janyel. Elle lui décocha un sourire en coin qu’il ignora.
D’interminables secondes. La boule métallique tournoyait depuis une éternité. Rien ni personne ne l’arrêterait. Le croupier demeura muet. Sans doute lassé de sa fameuse phrase préfabriquée qui augmentait la pression.
Frottement insoutenable contre les parois. Perte de puissance du tourniquet. Les contours des chiffres troublés par la vitesse se dessinèrent plus nettement.
Janyel plissa les yeux. Son cerveau bouillonnait. Intérieurement, il priait.
Un coude appuyé sur la table, une paume enveloppant son menton, Kali décroisa et recroisa les jambes. Ce jeu de mortels commençait à l’ennuyer sérieusement. Heureusement, la fin approchait.
La roulette agonisa enfin. La bille se coinça dans l’emplacement du numéro. Des soupirs de détresse s’élevèrent. Des grimaces figèrent les visages éreintés. Kali posa une main sur sa bouche et réprima un bâillement.
— Bon Dieu ! s’écria le métis en tapant du poing.
Le croupier hésita un instant et écarquilla ses étroites pupilles. Il ne croyait pas ce qu’il voyait. Il pensa d’abord à la fatigue, aux chiffres qui se mélangeaient dans sa cervelle. Non, il lisait bien. D’une voix robotisée, il déclara :
— 11 noir… pair… et passe. Le 11 est gagnant.
Puis il rajusta ses lunettes, ramassa mécaniquement les jetons, comptabilisa les gains et poussa les bouts de plastique en direction de la chanceuse.
Janyel assista, dépité, à sa chute fulgurante. Il resta prostré en constatant l’ampleur des dégâts : il venait de tout perdre. Tout le fric empoché plusieurs heures durant. Volatilisé. En une seule mise. Il lança un regard de tueur à Kali.
— Allez, les poulettes, on se casse d’ici. J’ai ma dose, clama-t-il aux deux bimbos. Y a des ondes négatives qui me déconcentrent sur cette table !
Il s’éloigna, une fille sous chaque bras. Kali les suivit de ses yeux noirs jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière un couloir.
— Tiens, mon chéri, cadeau ! s’exclama-t-elle en glissant ses jetons à son voisin. Avec un karma aussi misérable que le tien, tu ne risques pas de gagner. Amuse-toi pour moi, veux-tu ?
Des étoiles dansèrent dans les iris bleus de l’homme.
Elle tapota son épaule, se leva, remit en place un pli de sa robe moulante et prit la même direction que sa cible.
Le type n’eut pas le temps de la remercier qu’elle s’était déjà volatilisée.
3

Isla de la Perdición

Les flammes orangées pétillaient dans les émeraudes d’Alya. Elle plongea une main au cœur du brasier, retira les langoustes, huma le fumet qui s’en dégageait, puis les déposa sur deux assiettes.
Elle en tendit une à son compère qui était assis face à elle. La jeune femme savoura un morceau de chair tendre tout en entamant la conversation.
— Je me demande encore à quoi ça sert de pêcher, de griller le poisson, de cultiver les fruits et légumes… alors qu’on peut obtenir tout ce qu’on souhaite sur cette île.
— La magie ne résout pas tout, rétorqua son interlocuteur. J’aspire à maintenir des gestes simples. Souviens-toi de ton apprentissage.
— Comment pourrais-je l’oublier ? Mais à présent, je ne vois plus le but ! Franchement, Octus, cette île n’existe pas ! Tu l’as créée uniquement pour moi ! Tout ici n’est que magie !
— Justement, très chère. Conserver un peu de naturel a toujours été mon désir. Afin que tu n’omettes pas les sensations du monde réel.
— À quoi bon ? Je ne partirai jamais. Tu te souviens de ce que tu m’as dit le jour où je suis arrivée ?
Il la fixa droit dans les yeux tout en mâchouillant son repas.
— Tu as affirmé que je serais enfin chez moi, continua-t-elle. Que tu avais créé cette île à mon image ! Et que je pouvais y passer le reste de mes jours si je le souhaitais.
Il acquiesça d’un hochement de tête. Le regard d’Alya s’égara dans le vide. Elle triturait une boule de feu entre ses doigts, songeant au moment où elle avait débarqué sur cette oasis.
Une arrivée fracassante.

***

6 mois plus tôt, jour 1

Le soleil au zénith miroitait sur l’étendue salée. La seconde d’avant, Alya foulait l’herbe tendre du jardin d’Octus. Puis le tourbillon l’avait aspirée. Changement net de panorama. Elle examina les environs, sans vraiment croire ce qu’elle voyait. Le portail magique l’avait emmenée sur une barque, en plein milieu de l’océan.
— Merci beaucoup, Octus, marmonna-t-elle.
Elle pesta sans relâche contre ce foutu sorcier, se mit debout et scruta l’horizon. Sa vision affûtée décela un haut relief droit devant. Elle plissa légèrement les yeux. Une montagne au cœur de l’eau. Une chaleur alluma son corps en fusion. Un frisson brûlant. Sa destination finale l’attendait à bras ouverts.
Ses mains tremblèrent. Elle souffla et tenta de se contenir. Puis elle attrapa les rames et commença son périple. Il aurait pu au moins lui fournir un bateau motorisé.
Moins de vingt minutes plus tard, elle posait un pied sur le sable blanc de cette île déserte entourée d’une végétation vierge. Elle contempla longuement le volcan qui se dressait face à elle, enfoui dans la jungle. Endormi.
Tranquillité apaisante. Elle inspira l’air pur, loin de la pollution, loin des humains destructeurs.
Un froissement de branches attira son attention. Elle s’avança vers les palmiers. Elle sentit une présence. Une étrange présence. Une aura particulière.
Un ara multicolore la chatouilla du bout de son immense aile lorsqu’il troua les feuilles. Elle sursauta d’étonnement. Une plume virevolta dans les airs, lévita plusieurs secondes, puis atterrit sur son épaule. Intriguée, elle s’en empara et l’observa. Sensation de déjà-vu. Couleurs familières. Scène familière.
Le volatile s’était posé sur un tronc, à quelques mètres. La jeune femme le fixa en fronçant les sourcils. Oui, elle connaissait cet animal. Elle l’avait aperçu un peu plus tôt dans le jardin d’Octus. Elle imagina donc parfaitement ce qui se passerait ensuite.
Elle croisa les bras sans le lâcher du regard. L’attente ne dura pas.
Sous une fumée ocre, le métamorphe reprit son apparence humaine : un type aux traits amérindiens. Elle le détailla de la tête aux pieds ; à peine plus grand qu’elle, cheveux noirs qui tombent dans le cou et yeux miel doré en forme d’amande dont les pupilles s’étiraient comme celles d’un félin.
Il portait un kimono anthracite noué à la taille par une large ceinture de cuir, couleur bordeaux. Sa voix à l’accent hispanique, grave et posée, brisa le silence.
— Bonjour, très chère. J’espère que mon île te plaît.
Un sourire narquois se dessina sur le visage d’Alya.
— Votre île ? rétorqua-t-elle en levant les bras au ciel. Hum… Octus n’a pas précisé que j’aurais de la compagnie.
Sa main gauche se mit à vibrer. Elle prit une inspiration et essaya de masquer ces insupportables tremblements en plaquant son bras contre sa hanche. Peine perdue. Son interlocuteur dirigea ses prunelles de chat vers ses membres supérieurs.
— Crois-tu honnêtement que je t’aurais laissé affronter ton incommensurable souffrance seule ? Tu n’y arriveras jamais. Les pouvoirs maléfiques d’Azaël respirent en toi. Tu as besoin d’être guidée. Après tout, c’est dans ce but que tu as utilisé mon arcane et demandé à me rencontrer.
Piquée au vif, elle se concentra sur ce type qui ressemblait à un indien égaré de sa tribu. L’image de l’Hermite représentée sur la lame de tarot lui revint en mémoire. Le vieillard solitaire marchant au bord de la mer, avec sa canne. Rien à voir.
Les apparences, comme l’avait mentionné le soi-disant Octus à la peau ébène dans son jardin. Encore et toujours les apparences. Elle s’adossa contre un palmier.
— Votre arcane ? répéta-t-elle. J’ai bien l’impression qu’on s’est foutus de moi depuis le début. Alors, dites-moi… Octus… le type arrogant au jardin d’Eden… L’usurpateur qui se prend pour un rappeur américain, qui était-ce ?
L’homme la toisa et haussa un sourcil amusé.
— Intéressante description, souligna-t-il. Tu as eu l’honneur de rencontrer Damatus. Le gardien de mon domaine. Considère-le comme mon bras droit. C’est lui qui filtre les visiteurs. C’est un rite de passage jusqu’à moi.
— Ouais, je vois. Un genre de test… donc assurément je l’ai réussi… Pourtant je vous ai vu, vous étiez là-bas, sous votre forme animale, en perroquet ! Vous auriez pu vous manifester et décliner votre véritable identité.
— Désolé, Néfirah, mais ce sont mes règles, expliqua-t-il d’un ton sans équivoque. N’oublie pas que tu t’adresses au sorcier mentaliste le plus puissant de la péninsule Ibérique !
Elle se redressa.
— Peut-être, oui, mais ici nous ne sommes apparemment plus sur la péninsule Ibérique !
Octus effectua quelques pas, lui tourna le dos puis l’affronta à nouveau.
— Tu n’en sais rien. Pourquoi ...

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