Le berceau
157 pages
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Le berceau , livre ebook

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Description


Dans un monde où la magie forge votre destin, suivez Éaque dans sa quête pour comprendre ses origines et vaincre les forces maléfiques qui le menacent.


Quelques jours avant sa Révélation, Éaque se prépare au jour le plus important de sa vie. Quel pouvoir se révèlera à lui ? Il est sûr qu'il maîtrisera la magie verte, comme son père qui dompte l’eau ou sa sœur qui fait pousser à sa guise n’importe quelle plante.


Seulement, la cérémonie ne se déroule pas comme prévu et la vie d'Éaque vole en éclats quand il découvre qu'il est de magie blanche, celle de l’esprit, annihilée des siècles auparavant lors d’une terrible guerre entre les quatre peuples.


Entre voyages dans la région de la magie noire, entraînements pour développer son pouvoir, émois amoureux et prophétie mystérieuse, Éaque devra partir à la découverte de son propre monde. Mais de nombreuses menaces pèsent sur lui et ses compagnons.



Réussira-t-il à accomplir sa destinée ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9791038106451
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jeanne Beautisson 
Le berceau
Les Reconnus de Mitzar - Livre 1  




Teen Spirit
Mentions légales
Le piratage prive l'auteur ainsi que les personnes ayant travaillé sur ce livre de leur droit.
Teen Spirit © 2021, Tous droits réservés Teen Spirit est un label appartenant aux éditions Bookmark.
Illustration de couverture ©  Helena Nikulina
    Suivi éditorial  ©  Pauline Bortolotti
  
  Correction ©   Emmanuelle Raux

Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit est strictement interdite. Cela constituerait une violation de l'article 425 et suivants du Code pénal. 
ISBN : 9791038106451
Existe en format papier


• 1 •
L’Arbre de la famille Bouracide
 
La nuit était tombée depuis plusieurs heures quand la troisième lune s’éleva enfin dans le ciel de Vassane et projeta sa lueur dorée sur le village. Les seuls bruits troublant la nuit calme provenaient des broliques, dont les pattes griffaient l’écorce des arbres au rythme de leur course nocturne. L’heure de la chasse était venue pour ces lézards géants aux écailles mauves et argentées.
Le bruissement des broliques berçait chaque nuit les habitants de Vassane, depuis les origines du village, lorsque les premiers Piérales de la région avaient utilisé leurs pouvoirs pour que des arbres massifs poussent autour de leurs demeures et en épousent la forme. Vassane était ainsi constituée d’une centaine de ces géants, chacun abritant dans son tronc et ses branches le foyer d’une famille piérale. Dans l’obscurité de cette nuit chaude, il était impossible de remarquer que chaque tronc était d’une nuance différente, allant du brun presque noir de l’Arbre des Bouracide, la plus ancienne lignée de Vassane, au rouge sombre de l’Arbre brisé, dressé au centre du village. Les feuilles suspendues aux branches avaient toutes, quant à elles, la même teinte orangée : l’ensemble ainsi formé par ces étonnantes maisons offrait en plein jour une image somptueuse.
Un brolique particulièrement gros savourait sa proie dans l’un des renfoncements d’un tronc de couleur ocre. Tout à son dîner, une araignée dont les pattes tressautaient encore faiblement, il n’entendit ni ne vit le jeune garçon qui s’extirpait avec souplesse d’une ouverture creusée dans l’arbre. Éaque avança en équilibre le long de la bra nche épaisse qui s’étirait devant lui, se suspendit à l’aide de ses bras au-dessus du sol tapissé d’herbe et de brindilles puis se laissa tomber agilement deux mètres plus bas. Sa chute provoqua un petit chuintement, et le jeune homme, inquiet, tendit l’oreille pour s’assurer qu’il était passé inaperçu. Le village était parfaitement silencieux. Éaque s’autorisa un soupir de soulagement, tout en s’efforçant de mettre de l’ordre dans sa chevelure. Il se dirigea d’un pas rapide et léger vers le centre du village, où s’élevaient les demeures les plus majestueuses et les plus imposantes. Il dépassa l’Arbre brisé, avant de s’arrêter devant la maison des Bouracide, un arbre qui atteignait vingt mètres de haut, de très loin le plus grand de Vassane.
—  Tu es en avance, pour une fois, murmura une voix à son oreille.
Éaque sursauta et se retourna brusquement, pour découvrir le visage hilare de Cergote, la fille cadette de la famille Bouracide, et son amie d’enfance. Soulagé de ne pas s’être fait attraper dehors par son père après la tombée de la nuit, il s’empressa de sourire à la jeune fille malgré les battements effrénés de son cœur.
—  Je savais que tu étais impatiente de commencer l’ascension, répliqua-t-il.
Cergote leva ses yeux clairs vers la cime de l’arbre qui abritait les nombreux membres de sa famille, secoua son épaisse chevelure de jais avec un air de défi, et sourit :
—  Allons-y alors ! La Révélation est dans quatre jours. Il faut que l’on atteigne le sommet au moins une fois sans magie.
Elle se tourna vers Éaque, lui fit la courte échelle, et ce dernier put se hisser sur la branche la plus basse. À son tour, il lui tendit une main pour l’aider à grimper à ses côtés, et d’un même mouvement, ils se mirent à escalader l’arbre. Cergote était plus rapide que lui, mais elle se retournait régulièrement pour vérifier qu’il la suivait. Éaque savait qu’elle faisait attention à ne pas s’approcher trop près des ouvertures creusées dans l’écorce, qui donnaient accès aux différentes pièces de la maison familiale et laissaient passer la lumière dans la journée. Les Bouracide seraient scandalisés à l’idée que l’on escalade leur maison comme un vulgaire arbre, mais les deux amis avaient tenté l’ascension à de nombreuses reprises sans se préoccuper de la punition qui les attendrait à coup sûr s’ils se faisaient prendre.
Ils atteignirent le houppier sans difficulté et se regardèrent un instant avec une lueur d’excitation dans les yeux ; ils n’avaient encore jamais réussi à progresser de plus de quelques mètres dans l’amas de branches et de feuillage qui s’élevait au-dessus d’eux. La ramure entourant la salle à manger et la chambre des parents de Cergote formait une sphère dotée de nombreuses ouvertures, susceptibles de les faire repérer. Les branches entremêlées rendaient quant à elles difficile toute progression vers le sommet. La jeune fille était cependant plus déterminée que jamais ; elle se tortilla à travers l’enchevêtrement de branches, n’hésitant pas à se laisser érafler les bras et le visage, puis s’enfonça tant dans le ramage qu’elle disparut complètement de la vue d’Éaque. Ce dernier s’empressa de la suivre mais grimaça de douleur quand il sentit les branches lui griffer le corps.
Après de longues minutes d’efforts à progresser de la sorte, le jeune homme, couvert d’égratignures, se retourna pour découvrir avec dépit qu’il pouvait encore apercevoir le sol à travers le branchage ; il n’avait parcouru que quelques mètres. Il leva les yeux mais ne vit pas son amie. Elle devait mieux se débrouiller que lui pour se frayer un chemin jusqu’à la cime de l’arbre. Éaque tenta de se hisser sur la branche au-dessus de lui, mais sa jambe resta bloquée et refusa de bouger, malgré ses efforts pour la dégager. Il commença alors à paniquer à l’idée de rester coincé toute la nuit dans un arbre, aussi beau et majestueux soit-il, mais secoua sa jambe tant et si bien qu’il finit par déchirer son pantalon et libérer son mollet.
Patiemment, il continua son ascension, écartant du mieux possible les feuilles qui lui piquaient le visage. Il s’efforçait de ne penser qu’à chaque nouvelle branche qu’il fallait escalader et perdit rapidement toute notion du temps. Cela faisait longtemps qu’il ne voyait ni n’entendait plus Cergote au-dessus de lui. « C’est la dernière fois que je la laisse me convaincre d’escalader ce fichu arbre », maugréa-t-il. Il était las de se hisser de branche en branche et sa peau le brûlait affreusement. Désespérant d’atteindre un jour le sommet, il hésitait à faire marche arrière mais savait que la jeune fille ne cesserait jamais de se moquer de lui pour avoir abandonné. Elle me rappelle encore la fois où j’ai refusé de voler le cheval de la famille Raturque pour lui rendre sa liberté, alors que c’était il y a plus de dix ans… Il lui semblait que plusieurs heures s’étaient écoulées depuis qu’il avait commencé l’ascension, mais, après avoir dégagé sa jambe pour la énième fois à grand renfort de jurons, il finit par entendre Cergote lui chuchoter :
— Nous y sommes…
Quelques secondes plus tard, ils se retrouvèrent assis l’un à côté de l’autre sur l’une des plus hautes branches de l’arbre, et Éaque réprima l’envie de regarder vers le sol. Il n’était pas aussi à l’aise qu’elle à l’idée de se trouver si loin de la terre ferme. Il dirigea donc son regard droit devant lui, et en eut le souffle coupé.
La vue depuis la cime était grandiose. Le ciel s’étendait à perte de vue, parsemé d’étoiles ; les trois lunes projetaient leur éclat sur la forêt de Vassane et les montagnes avoisinantes. Éaque avait passé toute sa vie dans le même village ; ses connaissances de la Lande étaient donc très parcellaires. Il connaissait les noms des villages et des cours d’eau voisins. Il s’était aventuré, en compagnie de Cergote, dans la Forêt du Remords, avait exploré à de nombreuses reprises les bords de la Rivière des Amants, mais il ne s’était jamais éloigné de plus d’une journée de marche de Vassane. Son père insistait toujours pour qu’il rentre avant la tombée de la nuit. Il s’interrogeait souvent sur ce qu i se trouvait au-delà du village, et même de la Lande. Pallebame, son propre monde, lui était inconnu.
— Regarde, lui souffla Cergote, interrompant ses pensées, je crois bien que c’est ici que mes ancêtres ont laissé leur marque. Elle désignait une branche au-dessus de leurs têtes qui s’enroulait sur elle-même et formait la lettre B. Valune m’en avait parlé, mais je pensais qu’il se moquait de moi.
— Il ne voulait pas venir ce soir ? lui demanda Éaque.
— Valune ? Le ton de Cergote était mordant. Non, il voulait se coucher tôt pour être en forme. Il participera à la Révélation.
Éaque n’avait pas besoin de se tourner vers son amie pour savoir qu’elle fronçait les sourcils. Une profonde affection liait Cergote à son frère Valune, qui n’était son aîné que de quelques années. Leur relation s’était cependant distendue après que ce dernier fut devenu l’un des Reconnus, deux ans plus tôt. Éaque comprenait parfaitement pourquoi son amie restait silencieuse. Lui non plus ne pouvait s’empêcher de penser au passé avec nostalgie.
Valune a partagé tant de jeux avec nous , se remémora Éaque. Il passait des heures à nous apprendre le nom des animaux que l’on essayait maladroitement de capturer. Il m’accompagnait pour s’assurer que je ramassais les bonnes herbes que Père me demandait pour le dîner. Valune m’a évité tant de remontrances. Ravère aussi , se rappela Éaque avec un soudain pincement au cœur. Sa propre sœur avait longtemps été sa meilleure amie.
Cependant, depuis sa Révélation, elle passait le plus clair de son temps à pratiquer sa magie. Éaque ne la voyait que pendant les repas, au cours desquels elle était le plus souvent silencieuse et pensive. Ravère n’a même pas l’excuse de Valune , pensa Éaque rageusement. Lui doit faire honneur à son statut, se préparer à exercer ses futures fonctions. C’est normal qu’il n’ait plus beaucoup de temps pour sa famille. Ravère, elle, préfère seulement s’exercer à la magie dans son coin sans parler à personne. Père dit que c’est naturel, que je comprendrai quand j’aurai mon pouvoir. Pourtant, je n’abandonnerai jamais Ravère de la sorte.
— Ne pense pas à ta sœur, Éaque ! Cergote le coupa dans ses pensées et il se tourna vers elle pour lui adresser un sourire faussement enjoué. Je préfère que l’on pense à notre départ. Et surtout à la Révélation, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux. Je suis sûre que tu vas avoir le pouvoir de parler aux broliques.
— Certainement pas ! s’exclama Éaque, outré que son amie lui assigne un pouvoir aussi ridicule, et oubliant d’un coup toutes ses pensées sombres à l’égard de sa sœur. Je n’aurai jamais un pouvoir lié aux animaux, je n’ai jamais aimé m’en approcher de trop près.
— C’est pratique pour un Piérale, ricana-t-elle.
Éaque devait bien admettre qu’elle avait raison. Les Piérales pratiquaient la magie verte ; leurs pouvoirs leur permettaient de dompter la nature. Ce peuple était réputé aimer les animaux et le jeune homme faisait, à cet égard, figure d’exception. Les pouvoirs de la magie verte étaient très variés. Le père d’Éaque pouvait maîtriser l’eau, un don assez répandu parmi les hommes et les femmes de leur peuple. Les pouvoirs de la famille Bouracide étaient souvent, quant à eux, rares et spectaculaires. Éaque savait que Cergote était fière d’être l’une des arrière-arrière-petites-filles de Tamara Bouracide, la célèbre savante qui avait eu, en son temps, la capacité de prendre n’importe quelle forme animale. Cergote lui avait raconté à de nombreuses reprises l’histoire de son aïeule qui avait, après plusieurs années d’exploration, apporté la preuve de l’existence des ours mordorés, lesquels ne relevaient jusqu’alors que de la légende.
— Et toi, rétorqua Éaque, tu penses vraiment que tu vas avoir un pouvoir extraordinaire ?
— Tout à fait, répondit la jeune fille du tac au tac. Quelque chose en rapport avec les animaux. La possibilité de les guérir peut-être. Ou de les comprendre.
— Est-ce que Valune se doutait du pouvoir qu’il allait avoir ? demanda Éaque anxieusement. Est-ce que nous sommes censés ressentir l’arrivée de notre magie avant la Révélation ?
— Non, je ne crois pas qu’il savait. Tout le monde se doutait qu’il allait être Reconnu et que son pouvoir serait remarquable. Il a toujours été plus intelligent et plus vif que les enfants de son âge. Mais il ne se doutait pas qu’il pourrait maîtriser le feu. C’est un pouvoir tellement rare ! Le dernier Piérale à l’avoir eu était mon arrière-arrière-grand-oncle, le frère de Tamara.
Éaque sentit son cœur se serrer. Il appréhendait terriblement la Révélation qui devait survenir quatre jours plus tard. Chaque année, les jeunes gens ayant atteint la maturité se rendaient dans la Plaine de Malianne, où leurs pouvoirs se révélaient à eux. C’était un événement solennel, durant lequel les trois peuples, Piérales, Loires et Mairaures, se réunissaient pour renouveler le Serment Fraternel. La cérémonie était suivie de fêtes et de réjouissances pour célébrer les Sœurs et les nouveaux dépositaires de la magie.
Éaque était rassuré de savoir que Valune n’avait eu aucune idée de ce que serait son pouvoir avant sa Révélation. Il craignait cependant de ne rien ressentir lors de la cérémonie, de ne pas avoir de magie en lui. Il resta silencieux pendant que Cergote lui énumérait les pouvoirs des membres de la famille Bouracide, et fut soulagé quand cette dernière lui proposa d’aller se coucher. Ils descendirent donc de l’arbre aussi péniblement qu’ils y étaient montés, et c’est le corps couvert d’égratignures qu’ils se dirent au revoir près de l’ouverture donnant sur la chambre de Cergote, tout en bas du tronc. Ils savaient qu’ils ne se reverraient que quatre jours plus tard, dans la Plaine de Malianne.
* * *
Éaque se réveilla avec l’impression de ne pas avoir dormi du tout. La lumière qui filtrait à travers les branches de l’arbre lui apprit qu’il était encore tôt et que la journée s’annonçait ensoleillée. Il descendit dans la salle à manger, qui occupait la majeure partie du rez-de-chaussée, pour y trouver son père attablé, finissant sa bouillie de trèfles d’or. Le jeune homme s’assit en face de lui et se servit à son tour son petit déjeuner. Pendant de longues minutes, on n’entendit plus que des bruits de mastication et le raclement des cuillères contre les bols.
— Nous devrons partir rapidement si nous voulons arriver avant la nuit à l’auberge du Cerf Fou, finit par dire Philaque.
Il semblait ne pas remarquer les égratignures qui striaient le visage et les mains de son fils.
— Mes affaires sont prêtes, répondit ce dernier.
— Tiens, c’est pour toi, ajouta Philaque d’un ton bourru, au moment où son fils se levait pour sortir de table.
Il lui tendit un petit paquet rectangulaire, emballé dans un linge blanc.
Éaque n’avait pas l’habitude de recevoir des cadeaux de la part de son père. Aussi défit-il le paquet avec curiosité et en sortit-il une dague, dont le manche, en ivoire, était surmonté d’une petite sphère percée.
— Il est de coutume d’offrir un cadeau à son enfant pour sa Révélation, murmura Philaque, l’air mal à l’aise.
Tournant et retournant l’objet étincelant entre ses doigts pour mieux admirer les nervures blanches qui parcouraient la lame, Éaque finit pourtant par en détacher le regard.
— Merci, Père, je vais aller la ranger tout de suite dans mon baluchon.
Le jeune homme sortit rapidement de la pièce, laissant son père silencieux et pensif, les yeux rivés sur la table.
 
Leur voyage jusqu’à Jaho, la ville des Sœurs et la capitale de Pallebame, allait durer trois jours. Éaque n’y était encore jamais allé mais il en avait entendu parler depuis sa plus tendre enfance. Les jours de marché, Cergote et lui se cachaient sous les étals des marchands qui avaient convergé vers Vassanne, puis tendaient l’oreille pour écouter les histoires de ces hommes et femmes venus des quatre coins de la Lande. Éaque se représentait parfaitement le Palais de la Triade, les rues bordées de bâtisses et d’échoppes, les statues érigées en l’honneur des Sœurs, Odylée, Agamnée et Horbée. Il savait également que la vallée de Malianne, nommée ainsi en l’honneur de la mère des Sœurs, se situait au nord-ouest de Jaho. C’était là qu’allait avoir lieu la Révélation.
 
Éaque retourna dans sa chambre pour récupérer son baluchon, qui contenait des affaires pour une dizaine de jours. Il rangea soigneusement au fond du sac la dague que son père lui avait donnée, puis sortit l’attendre dehors. Philaque le rejoignit avec sa propre besace, et tous deux se mirent en march e. Ils traversèrent le village, effectuant le même parcours qu’Éaque quelques heures plus tôt. En pass ant devant l’Arbre des Bouracide, Éaque chercha Cergote du regard, mais vit seulement la mère de cette dernière qui attelait un cheval au pelage d’ébène.
— Vous partez pour Jaho ? leur demanda-t-elle après les avoir salués.
— Oui, répondit sobrement Philaque en se grattant derrière l’oreille.
Éaque savait qu’il se creusait la tête pour trouver quelque chose à ajouter, mais son père n’avait jamais été très doué pour faire la conversation.
— Nous nous y verrons sans doute dans quatre jours, ajouta-t-elle avec un sourire bienveillant.
Elle semblait percevoir la gêne de Philaque.
— Bonne route, conclut-elle, qu’Odylée vous mène à bon port. Votre marche sera plaisante sous ce soleil.
Éaque regarda avec envie la monture trépignante ; il regrettait de ne pas pouvoir aller à Jaho à cheval. Cela aurait tout de même plus d’allure, bougonna-t-il intérieurement, d’entrer dans la capitale sur l’une de ces bêtes majestueuses, plutôt que d’arriver à pied, le visage cramoisi de soleil et les jambes fourbues . Mais il savait que son père ne l’entendait pas de cette oreille, qu’il trouvait ridicule de rejoindre Jaho ainsi. « Les animaux ne sont pas faits pour être montés », lui répétait-il depuis sa plus tendre enfance.
Philaque l’entraîna à sa suite, et ils sortirent de Vassane en se dirigeant vers l’ouest. Je n’ai même pas dit au revoir à Ravère , réalisa brusquement Éaque. Sa sœur devait encore être en train de dormir paisiblement chez eux. J’aurais dû lui laisser un mot d’au revoir , regretta-t-il.
Les deux hommes marchèrent pendant quelques minutes à travers un petit bois de bouleaux, et arrivèrent à la Rivière des Amants. Selon la légende, un couple de Piérales, tous deux dotés du pouvoir de maîtriser l’eau, avait, des siècles auparavant, usé de magie pour détourner le cours de la rivière. Les deux amants souhaitaient sans doute prouver l’étendue de leurs forces. Croyant avoir réussi, ils s’étaient élanc és dans le lit asséché de la rivière en s’embrassant passionnément, sans s’apercevoir que les eaux se refermaient sur eux.
Père doit être ravi de longer la rivière, puis le fleuve de Feu jusqu’à Jaho , songea Éaque. Cela lui promet trois journées au contact de son élément . Comme pour confirmer ses pensées, Philaque s’amusa à faire monter très haut une gerbe d’eau, qui retomba en provoquant remous et éclaboussures. Ses yeux, habituellement brun foncé, avaient pris une couleur verte, manifestation de la magie qui s’exprimait à travers lui.
— Bonne chance pour la Révélation, Éaque !
Le bruit de la rivière avait permis à Ravère de s’approcher de son frère sans se faire entendre. Elle semblait revenir d’une promenade matinale ; ses cheveux blonds étaient parsemés de fleurs des champs.
— J’avais peur d’avoir raté votre départ. Tu me raconteras tout à ton retour.
Elle tapota l’épaule de son frère en lui souriant gentiment. Ce dernier lui rendit son accolade, ravi de l’affection qu’elle lui témoignait.
— Bonne route, Père, ajouta Ravère en embrassant Philaque sur la joue, avant de s’engouffrer dans le petit bois qu’ils venaient de traverser.
Éaque regarda l’orée du bois avec l’envie de faire marche arrière pour suivre sa sœur et profiter de la douceur de la matinée, à l’ombre des arbres. Mais son père se remit en marche, sans un regard en arrière, et Éaque le suivit en soupirant.
 


• 2 •
Magies
 
Éaque et son père avaient marché en silence pendant un peu plus de trois heures quand ce dernier s’arrêta pour faire une pause. Le cours d’eau s’était élargi au fur et à mesure de leur avancée, tandis que le sable et les roches qui tapissaient le lit de la Rivière des Amants avaient pris une teinte rosée. Philaque, assis sur un tronc couvert de mousse, utilisait sa magie pour que de petites sphères d’eau montent de la rivière puis s’engouffrent dans sa gorge, sans doute desséchée. Éaque déposa son sac et s’abreuva à son tour, à genoux sur la rive.
— Nous arriverons bientôt au Fleuve Ardent, lui affirma Philaque.
Le jeune homme hocha la tête sans enthousiasme. La matinée avait été longue ; il regrettait de ne pas avoir un compagnon de voyage plus volubile. Son père lui indiquait de temps en temps le nom et les caractéristiques d’une plante qu’ils croisaient le long de la rivière, des informations qui ne passionnaient pas particulièrement Éaque. Mais Philaque restait muet la plupart du temps, marchant tête baissée, les yeux rivés au sol. Éaque se demandait à quoi était occupé l’esprit de son père, mais avait renoncé à s’en enquérir. Philaque était un homme gentil, mais réservé, qui posait toujours un regard étonné sur son fils, comme s’il se demandait qui était ce jeune homme blond qui s’obstinait à apparaître dans son champ de vision.
Éaque profita de cet instant de repos pour manger un peu. Il sortit le fromage aux épices de dragon, soigneusement empaqueté la veille, tendit une miche de pain à son père qui le remercia d’un sourire, puis s’assit à ses côtés pour savourer son repas.
Il finissait tout juste son pain quand il entendit des voix s’élever de l’autre côté de la rivière. Un trio, composé de deux hommes et d’une femme, sortait de la forêt bordant le versant nord du cours d’eau et arrivait à leur hauteur. Éaque nota que le plus jeune des deux hommes avait approximativement son âge. Il devina qu’il s’agissait d’un Piérale, accompagné de ses parents, se rendant à Jaho pour la Révélation. À cet endroit de la Lande vivaient principalement des hommes et des femmes dotés de la magie verte. Le couple salua Philaque et Éaque tandis que le fils regardait ce dernier avec curiosité. Le groupe poursuivit sa route sans s’arrêter, mais Éaque entendit l’écho de leurs rires et de leur conversation pendant plusieurs minutes.
Moins d’une heure plus tard, le duo arriva à l’embouchure du Fleuve Ardent. Le fond du fleuve était tapissé d’algues rouges, jaunes et orange ; les volutes d’eau qui tournoyaient semblaient être des larmes de feu. Philaque s’arrêta pour observer le cours d’eau quelques instants. Puis il leva une main en direction des flots tumultueux. Éaque avait vu son père pratiquer la magie verte à de nombreuses reprises, mais il ne lui avait jamais vu une telle expression. Ses yeux, remplis de flammes vertes, étaient écarquillés et des gouttes de sueur se formaient rapidement sur son front. Son visage reflétait aussi bien la déférence que la crainte. Éaque devina que son père éprouvait la puissance des eaux, qu’il s’efforçait de dominer le fleuve à l’aide de sa magie. Il ressentait presque le rapport de force entre le Fleuve Ardent et Philaque, et se doutait que le premier avait l’ascendant.
Quelques années auparavant, Cergote lui avait expliqué que les hommes pouvaient en général développer leur magie et devenir plus puissants au cours de leur vie, mais que certaines personnes avaient moins de potentiel que d’autres. Elle lui avait donné en exemple son oncle maternel, qui était la risée de la famille, car son pouvoir, la maîtrise de l’air, était si peu développé qu’il pouvait à peine se rafraîchir à l’aide d’une petite brise par temps chaud. « Il ne faut pas s’attendre à de la commisération de la part des Bouracide », avait-elle conclu en ricanant. Sa famille avait alimenté comme aucune autre les rangs des Souffleurs au cours des siècles.
Éaque s’était toujours douté que son père n’était pas doté d’une magie très puissante, mais il n’en avait jamais eu de preuve tangible. Philaque continuait à observer intensément le fleuve, mais il finit par en détourner le regard. Le jeune garçon comprit que son père avait perdu, qu’il renonçait à dominer l’élément. Il se sentit mal à l’aise, comme s’il avait découvert un secret que son père aurait préféré lui cacher.
Les deux hommes reprirent leur route en silence. Ils arrivèrent à l’auberge du Cerf Fou un peu après la tombée de la nuit et s’installèrent à l’imposante table de bois, qui occupait plus de la moitié de la grande salle. Soulagé de pouvoir poser son baluchon, Éaque put enfin étirer ses épaules endolories, tout en savourant la chaleur qui émanait de l’âtre. Quelques minutes plus tard, le fils de l’aubergiste leur apporta du civet de cerf aux myrtilles et Éaque s’attaqua à son assiette avec appétit. Les Albergar, qui tenaient l’auberge depuis plus de trois cents ans, ne servaient que des plats à base de cerf. Un homme, assis en bout de table, racontait l’histoire tragique de cette famille à ses compagnons de route. Éaque l’écouta, les yeux baissés vers son assiette. Il sentit que son père était également attentif au récit.
Deux sœurs piérales, de la famille Albergar, étaient tombées amoureuses du même homme, lequel avait préféré l’aînée. Ils avaient rapidement fondé une famille, et leur vie s’annonçait très heureuse. De son côté, la sœur cadette avait peu à peu sombré dans la folie. Elle avait le pouvoir de parler aux animaux et de s’en faire comprendre, et passait ses journées dans les bois à narrer ses peines à toutes les bêtes qu’elle croisait. Elle était particulièrement attachée à un faon, abandonné des siens, qui la suivait comme son ombre. Le faon grandit, l’esprit corrompu par la souffrance et la folie de la jeune femme, et il s’enfonça à son tour dans une sorte de démence. Lorsque la sœur aînée eut un quatrième enfant, une petite fille, une fête fut organisée dans une jolie clairière fleurie. La sœur cadette était conviée ; elle s’y rendit, le cœur empli de tristesse et de douleur. Comme à son habitude, le cerf la suivait. L’animal, qui lui était profondément attaché, ne put supporter la vue des invités, de toutes ces personnes qui avaient provoqué leurs malheurs. Il chargea les invités, éventrant les enfants et empalant les adultes. Personne ne parvint à l’arrêter, et seul le nourrisson survécut. Dans sa folie meurtrière, l’animal tua également la sœur cadette, et finit par s’enfuir dans la forêt. Personne ne le revit jamais. Arrivée à l’âge adulte, la dernière des Albergar ouvrit une auberge dans la clairière où sa famille avait péri, et se jura de ne servir à sa table que du cerf, chassé et tué par ses soins. Des années plus tard, quand le souvenir de cette horrible journée se fut un peu effacé, les descendants de la famille Albergar rebaptisèrent l’auberge, qui devint connue dans la région sous le nom de l’auberge du Cerf Fou.
Éaque eut du mal à finir son assiette. Il était troublé par cette histoire, n’osant imaginer la tristesse d’une enfance sans famille. Il n’était pas très proche de son père, mais il savait qu’il pouvait se tourner vers lui en cas de problème. De plus, il adorait sa grande sœur, qui l’avait toujours entouré d’amour et d’attentions. Il ne connaissait cependant pas sa mère, qui était morte lorsqu’il était petit. Il n’en gardait que peu de souvenirs et son père n’en parlait presque jamais. Seule Ravère lui racontait parfois des histoires sur elle et, à ces occasions, Éaque ressentait de la tristesse. Mais le reste du temps, il n’y pensait pas, se disant qu’il ne pouvait regretter quelqu’un qu’il n’avait jamais connu. Il regarda son père qui finissait de manger et croisa son regard. Philaque ne parlait pas beaucoup et se montrait souvent distant, mais, ce soir-là, Éaque vit une grande tendresse briller dans ses yeux, et il sentit son cœur se serrer. Le récit funeste de la famille Albergar avait également troublé son père. Éaque aurait aimé pouvoir lui dire tout ce qu’il ressentait mais il savait que son père serait gêné ; aussi préféra-t-il se taire.
 
Ils se remirent en route le lendemain matin, encadrés d’un côté par le Fleuve Ardent et de l’autre par une forêt d’arbres argentés. Un parfum de bois brûlé flottait dans l’air tiède et chatouillait agréablement les narines d’Éaque. La journée se déroula aussi silencieusement que la veille, mais cela ne le dérangeait plus. Il attendait désormais avec impatience les remarques de son père sur les bienfaits des épines de rose bleue, qui pouvaient guérir n’importe quelle morsure infligée par un animal. Le reste du temps, il laissait son esprit vagabonder, imaginait les plats qu’il allait déguster à Jaho, et commençait à réfléchir à des excuses pour échapper à la surveillance de son père et partir à l’aventure avec Cergote dans les ruelles de la capitale. La morsure du baluchon sur son épaule s’était à nouveau fait ressentir après quelques heures de marche ; aussi fut-il soulagé lorsque son père lui annonça, un peu avant la tombée de la nuit, qu’ils avaient fini de marcher pour la journée. Ils passèrent leur deuxième nuit à l’auberge de la Poule Vengeresse.
Par Odylée , supplia mentalement Éaque alors qu’il s’installait en compagnie de son père à une petite table pour souper, ne me racontez pas encore une histoire horrible pour ...

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