Le Cercle félin - 1 - La promesse de sang
196 pages
Français

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Description

Dure journée pour Isabelle ! En retard pour l’école, les vêtements subitement trop petits et le bruit qui l’agresse…
Tout s’illumine lorsqu’elle fait la rencontre d’Alexander Donahue. C’est le coup de foudre, il n’y a pas d’autres explications! C’est qu’on lui a caché bien des choses: ses origines, son âge, son nom… et leurs fiançailles ! Un pacte scellé à sa naissance par une promesse de sang qui rend le parfum d’Alexander… irrésistible.
On tente de la protéger de son propre fiancé. Pourquoi ? Ils s’aiment! Que doit-elle faire ? Suivre son coeur ou ses convictions?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 novembre 2020
Nombre de lectures 44
EAN13 9782898086182
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2020 Suzanne Roy
Copyright © 2020 Éditions AdA Inc
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale : Matthieu Fortin
Révision linguistique : Charlotte Paré
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photographie de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Catherine Bélisle
ISBN papier : 978-2-89808-616-8
ISBN PDF numérique : 978-2-89808-617-5
ISBN ePub : 978-2-89808-618-2
Première impression : 2020
Dépôt légal : 2020
Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1471, boul. Lionel-Boulet, suite 29
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com


Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
7 ans plus tard , revoici ma première histoire , légèrement bonifiée.
Merci à AdA de lui donner un second souffle.
Merci à ceux et celles qui ont déjà vécu l’aventure avec Iz…
et à ceux et celles qui s’y risqueront maintenant !
Pour cette version ,
je voudrais ajouter deux dédicaces particulières :
D’abord à ma sœur, Noëlla , qui m’aide à
garder un équilibre dans ma vie.
Et des remerciements particuliers à Charlotte qui a généreusement
offert son temps à cette nouvelle mouture de mon texte.
Grâce à vous, j’ai beaucoup de chance.
Merci !
1
Les premiers signes
M on père dit souvent qu’il y a des jours où tout va mal. Aujourd’hui, c’est exactement ce genre de journée.
J’ai mal dormi. Tellement que je n’ai pas entendu mon réveil sonner. Résultat : je n’ai plus le temps de déjeuner et encore moins de me défriser les cheveux. Comme si cela ne suffisait pas : il pleut comme si c’était la fin du monde ! Arg ! Je vais probablement arriver en cours avec la tête d’un caniche.
Inquiet, mon père vérifie que je ne fais pas de fièvre et il semble persuadé que je couve quelque chose. Je feins un sourire et le rassure comme je peux. Je ne me sens pas très bien, c’est vrai, mais j’ai un examen de mathématiques en deuxième période. Ce n’est vraiment pas le moment d’être malade !
Pour me rendre à temps à l’école, je cours. Pas le temps de m’arrêter à la cafétéria pour voir Gab et Mat. Je commence en éducation physique. Il faut donc que je me change avant de me rendre au gymnase. Ce matin, on joue au ballon chasseur, mais tout ce que je remarque, ce sont les regards en coin qu’on me lance. Probablement parce que mes cheveux sont frisés au lieu d’être lisses, et j’ai peut-être engraissée parce que mon t-shirt me paraît plus serré que d’habitude. Même moi, en me regardant dans le miroir du vestiaire, j’ai eu l’impression que je ne me ressemblais plus tout à fait. Est-ce qu’on a encore des poussées de croissance à 16 ans ? Enfin… presque 17 !
En général, je ne me débrouille pas trop mal en sport, mais ce matin, j’ai du mal à coordonner mes mouvements. Je rêve ou j’ai deux bras gauches ? Je m’impatiente de montrer ce que je sais faire. Dès que je mets la main sur le ballon, je le lance de toutes mes forces en direction d’Anna. Un cri strident résonne dans le gymnase, puis le coup de sifflet du prof sonne l’arrêt du jeu. Je m’approche des étudiants qui s’amassent autour de la jeune fille et sursaute en la voyant se tortiller de douleur sur le sol. Dès qu’elle me voit, elle se met à rager.
— Tu m’as cassé le bras, imbécile !
Les gens me lancent de drôles de regards auxquels je réponds en faisant de gros yeux. Quoi ? Je lui ai simplement lancé un ballon ! C’est le but du jeu, non ? Le prof se penche vers la jeune fille en pleurs et l’aide à se relever. Vu le temps qu’il reste à la période, le cours s’arrête. Certains me remercient, d’autres me dévisagent comme si j’avais fait exprès de blesser Anna. Ils se sont tous passé le mot pour m’énerver, ce matin, ou quoi ?
Alors que je marche en direction des vestiaires, j’entends des filles parler de moi : elles disent que je me suis bourré le soutien-gorge pour avoir une plus grosse poitrine et que c’est tellement enfantin… QUOI ? Je me tourne vers elles et je m’aperçois qu’elles sont à l’autre bout du gymnase. Comment ai-je pu les entendre à cette distance ? Avec tout le bruit qu’il y a ici, ce n’est pas possible ! Sous la surprise, ma colère fond comme par enchantement. Je reste figée dans mon coin à me demander ce que je suis censée faire. Devrais-je aller les confronter ou faire comme si je n’avais rien entendu ? D’un autre côté, comment leur prouver que je n’ai rien mis dans mes bonnets ? Je ne vais certainement pas remonter mon t-shirt pour leur faire plaisir ! Si cette histoire fait le tour de l’école, par contre, ça risque de devenir infernal ! Il n’y a rien de tel qu’une histoire de ce genre pour alimenter les rumeurs ! Les gens n’ont rien de mieux à faire que de me pourrir la vie, aujourd’hui ?
Pour la première fois, dans le vestiaire, je me change au milieu des autres. En général, je me réfugie dans l’une des cabines, car je n’aurai jamais la taille de Barbie, surnom que mes amies et moi donnons à la belle Émilie. Cette fille-là a vraiment un corps de mannequin avec de longs cheveux blonds. Je ne comprends pas pourquoi ce genre de fille aime se dévêtir devant tout le monde : est-ce pour se pavaner ? Ou, comme moi, pour prouver aux autres qu’elle n’a rien de caché dans ses bonnets ?
Je me change en quatrième vitesse, même si je sens encore le regard des autres sur moi. Ça m’énerve, mais je préfère qu’on me voie en sous-vêtements plutôt qu’on colporte des rumeurs sur mon compte. Je n’ai pas le temps de boutonner ma chemise qu’une fille que je ne connais pas pointe ma hanche, juste au-dessus de ma culotte.
— Hé, c’est quoi ça ?
Sur le moment, j’ai peur d’avoir un bouton ou un bleu, puis je comprends, en jetant un coup d’œil en direction du miroir, qu’elle parle du croissant de lune qui orne ma peau.
— Ah, euh… c’est une marque de naissance.
Sa curiosité satisfaite, elle cesse de m’observer et continue de se vêtir. Pour ma part, je scrute la lune dans le reflet du miroir. C’est peut-être parce que nous sommes en mai et que je n’ai pas pris de bain-de-soleil depuis un moment, mais on dirait qu’elle est plus foncée que d’habitude. Pas que je la regarde souvent, non plus, mais dans mon souvenir, cette marque était à peine visible sur ma peau. Aujourd’hui, elle est dorée et porte un léger halo que je n’avais jamais remarqué.
En poursuivant l’évaluation de mon corps, j’émets un nouveau constat : les filles du gymnase avaient raison : pas pour les bonnets bourrés, non, mais parce que ma poitrine a pris un sacré coup ! Je me scrute en essayant de ne pas me dévisager, mais je n’arrive pas à croire que mon corps puisse avoir tant changé. On dirait que je suis plus grande, plus… développée. Le pire, ce sont mes cheveux : ils ont complètement repris leur apparence initiale, c’est-à-dire noirs, épais et beaucoup trop bouclés à mon goût. Je grogne en me faisant une queue de cheval. Pourquoi personne ne m’a-t-il jamais dit qu’on changeait aussi vite ? Les cours de bio sont vraiment nuls !
Dans le corridor qui mène à mon cours de maths, je sens à nouveau les regards sur moi. Je courbe le dos et je tiens mon sac devant moi plutôt que derrière. Quelque chose me gêne dans cette poitrine qui a subitement fait son apparition. À la limite, si personne ne se retournait sur mon passage, cela irait encore, mais j’ai vraiment l’impression que tout le monde me remarque.
À ma place habituelle, je garde les yeux rivés sur mon bureau. Peut-être que j’aurais mieux fait de dire à mon père que je ne me sentais pas bien, tout compte fait. Pour une fois qu’il était enclin à me laisser me reposer à la maison ! Repoussant mes réflexions, je me concentre pour réussir mon examen de maths. Après tout, si j’ai décidé de venir à l’école aujourd’hui, c’est pour ça !
Quand j’entre à la cafétéria pour dîner, on dirait qu’un mal de tête surgit avant même que je ne rejoigne mes amies à notre table habituelle. Il y a trop de choses qui se passent autour de moi : tous ces bruits et ces odeurs ! Je me sens agressée de partout ! Je me dépêche de prendre place devant Gabrielle et Mathilde, mais je commence à croire que mon père avait raison : je suis malade.
— Hé ! T’en fais une tête !
— Je sais. Je ne me sens pas très bien depuis ce matin.
— T’as un nouveau look ? me demande Gab en me toisant de haut en bas.
Dans mon empressement à venir les rejoindre, une partie de ma tignasse s’est échappée de l’élastique, et je m’empresse de refaire ma queue de cheval pour les y replacer. Cette fois, j’attache le tout bien serré pour éviter que cela ne se reproduise.
— Désolée. Je n’ai pas eu le temps de me défriser les cheveux ce matin. Je me suis levée en retard.
— C’est joli comme ça, lance Mat en fixant le haut de ma tête.
— Euh… non.
Ma mauvaise humeur n’a rien à voir avec elle. C’est tout mon corps qui fait des siennes et qui me contrarie depuis mon réveil. Ces cheveux lourds, frisés, qui ne veulent pas rester en place ; ces bras qui me semblent trop longs et maladroits ; cette poitrine que tout le monde observe — du moins, c’est l’impression que j’en ai — et qui me serre dans cette chemise soudainement trop étroite. Je fais sûrement un mauvais rêve, il n’y a pas d’autre explication !
— Ça a été, ton examen de maths ?
— Je crois que oui.
Dans toutes mes mésaventures du matin, il n’y a que ma performance scolaire qui ne semble pas affectée. Pendant mes cours, je suis parvenue à me concentrer. Trop sûrement, parce qu’en ce moment, on dirait qu’un marteau me cogne sur la tête.
Si mes gestes sont similaires à ceux que je pose chaque jour, mes mouvements me paraissent néanmoins rapides et impatients : je déballe mon repas et j’engloutis ma bouteille d’eau dans un temps record. J’ai faim, j’ai soif, et cette cacophonie me pèse de plus en plus.
— On devrait… sortir d’ici, dis-je tout à coup. Pourquoi on n’irait pas manger près des casiers ? Y’a pas des tables dans ce coin-là ?
— Pour quoi faire ? me demande Gabrielle.
— Je ne sais pas. C’est bruyant aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?
Mes amies scrutent l’ensemble de la cafétéria et évaluent le bruit qui en émane, puis Mat hausse les épaules avant de répondre :
— Bien… pas plus que d’habitude.
— Et puis, si on veut voir des gars du CÉGEP, c’est le seul endroit pour le faire !
Je ne réponds pas, mais je m’en fiche complètement ! Même si notre école a une section collégiale, elle nous est totalement interdite. À quoi bon, de toute façon ? Eux, ils se moquent bien de nous ! Il faut dire qu’on se ressemble toutes dans cet uniforme : petite jupe à carreaux, blouse blanche et cardigan bleu marine, mais c’est bien la première fois que je ne me plains pas d’avoir à le porter, celui-là !
— Mange ! Si t’as mal à la tête, c’est peut-être parce que t’as faim ?
L’idée de Gabrielle ne me paraît pas bête, alors je m’empresse de porter mon dernier bout de sandwich à ma bouche et je termine mon repas en quatrième vitesse. Non seulement mon mal de tête s’estompe, mais j’ai encore faim ! Sans attendre, je fouille dans mon sac et j’en sors de vieilles barres de céréales que j’y avais glissées en début d’année. Je les ingurgite aussi vite que mon sandwich. Une fois la faim calmée, je me sens beaucoup mieux.
— Tu vois ! Je te l’avais dit ! Ma mère a toujours mal à la tête quand elle saute un repas. Tu dois être comme elle.
Pendant une quinzaine de minutes, je me sens à peu près normale. À trois, nous discutons de nos séries préférées et nous potinons sur les stars que nous aimons. Gabrielle est complètement folle de Johnny Depp depuis qu’elle l’a vu dans Pirates des Caraïbes. Mathilde, elle, préfère Taylor Lautner depuis qu’il s’est fait gonfler les abdos dans Twilight. Moi, je suis le genre Ashton Kutcher ou Robert Downey Jr. Il faut croire que j’aime bien les mauvais garçons.
Bien que mon mal de tête ait fortement diminué, je reste néanmoins sensible lorsqu’une élève éclate de rire ou qu’un plateau tombe sur le sol. Le bruit m’est toujours aussi agressant, mais plus aussi insupportable qu’à mon arrivée. Par contre, les odeurs me semblent plus fortes. Je n’ose pas dire à Gabrielle que son parfum m’agresse, mais c’est le cas. Je me sens comme à l’entrée d’un magasin à grande surface, là où toutes les odeurs se mélangent et s’amplifient. En plus, dans cette cafétéria, il y a des arômes de friture qui s’entremêlent à tous ces parfums. Quel mélange désagréable !
Je songe à me lever pour sortir. Je pourrais prétexter n’importe quoi : que j’ai besoin de prendre l’air ou d’aller aux toilettes, mais à peine ai-je fait un geste pour partir que quelque chose me fige sur place. Une autre odeur, mais celle-là m’est terriblement agréable. Instinctivement, je tourne la tête dans sa direction, comme si je voulais en déterminer la source. Ce n’est rien de comparable à une fragrance, c’est à la fois subtil et sauvage, un mélange de chaleur et de nature. C’est masculin, ça, c’est sûr. Et, pendant deux ou trois minutes, ça accapare tout mon esprit.
— Isa, tu m’écoutes ?
Non, je ne l’écoute pas, mais je l’ai entendue et je réponds sans réfléchir à sa question. Elle veut savoir quels sont les cours que j’ai à l’horaire pour l’après-midi. Mes yeux repartent à la recherche de l’origine de cette odeur. Au bout de la table, debout, à ma gauche, un jeune homme blond apparaît soudainement. Un gars du collégial, sans aucun doute, car il ne porte pas d’uniforme et semble bien plus vieux que nous toutes. Son regard fait le tour de notre table, puis s’arrête sur moi. Il me fixe et me sourit à pleines dents.
— Salut. Je suis Alex. I’ m from England. Angleterre.
Il a un accent très prononcé, mais je n’y songe qu’un instant, car, dès qu’il se penche vers moi, son parfum m’envahit complètement. Assez pour que je ferme les yeux afin de mieux le capter. C’est tellement fort ! On dirait un mélange de forêt, de pluie et de soleil. Ça tourne dans mon esprit. Quand j’ouvre les yeux, il me tend une main, et sans réfléchir, j’y glisse rapidement la mienne. Au lieu de secouer mes doigts, il se penche plus avant pour me faire le plus sensuel baisemain qui soit. Je frémis à son contact, charmée par son geste. Je me sens comme dans un film, dans ce genre de scènes où tout se passe au ralenti. Lui, sa bouche collée sur ma peau, puis ce regard bleu acier qu’il relève dans ma direction.
Cette fois, c’est sûr : je rêve !
— Je suis Alexander Donahue, annonce-t-il.
Il se redresse, mais je suis tellement sous le choc de son geste précédent que je n’arrive pas à lui répondre. Je reste là, comme une idiote, la main encore dans les airs, à le fixer comme si c’était le prince charmant réincarné. En plus moderne, évidemment, avec ses cheveux longs en broussaille, qui contrastent avec sa chemise noire.
C’est le rire nerveux de Gaby qui me rappelle que je suis dans la cafétéria de l’école. Elle répond à ma place :
— Elle s’appelle Isabelle. Ne t’en fais pas ; d’habitude elle parle, mais aujourd’hui, elle n’est pas dans son assiette.
Le jeune homme blond se détache de moi pour envoyer un sourire en direction de mon amie. Pendant ce court laps de temps, on dirait que je respire mieux, mais je n’arrive toujours pas à détacher mon regard de sa personne. Je promène mes yeux sur le reste de ce corps qui n’a rien d’un Taylor Lautner, mais qui est quand même très agréable à regarder. Grand, svelte, avec un torse plus développé que tous les gars que je connais…
— Moi, c’est Gabrielle et elle, c’est Mathilde, mais tu peux nous appeler Gab et Mat, poursuit-elle.
Une fois qu’elle se tait, Alexander repose les yeux sur moi, puis chuchote :
— Elisabeth ?
— Euh… non. Isabelle.
Il fronce les sourcils, comme si ma réponse le contrariait, et je laisse ma copine ramener ma main, encore dans les airs, contre mon corps. Je suis devenue idiote ou quoi ? On dirait que toutes mes forces m’ont subitement abandonnée. Dès qu’Alexander recule d’un pas, j’ai la sensation de reprendre mes esprits, mais ce n’est guère mieux puisque je n’arrive pas à prononcer le moindre mot.
— Je peux… assoir ici ?
— Ah, euh… oui. D’accord.
Je me glisse sur le banc pour laisser un peu de place, et Alex s’y installe aussitôt. Mes copines semblent folles de joie qu’un gars se joigne à nous. Un gars du CÉGEP, j’entends, parce que ça arrive fréquemment que ceux du secondaire s’installent tout près. Et pourtant, il y a un drôle de silence à notre table. Pour une fois qu’un gars intéressant me tourne autour, pourquoi suis-je trop bête pour dire quelque chose de sensé ? Je tente de reprendre mes esprits et une voix posée pour lui adresser une première question :
— Alors, euh… t’es à Montréal depuis quand ?
— Un mois.
— Et… euh… ça te plaît ?
— Well .. c’est une grande ville. Beaucoup de monde.
— En Angleterre, tu habitais à la campagne ? le questionne Gabrielle à son tour.
Le regard d’Alex se promène de moi vers elle et je constate que ma première impression était la bonne : je respire beaucoup mieux lorsqu’il regarde ailleurs. Je touche machinalement mes cheveux pour vérifier qu’ils sont toujours prisonniers de mon élastique. Quelle malchance de le rencontrer aujourd’hui, alors que je suis dans un sale état !
Tout en faisant de grands gestes avec les mains, Alexander nous explique qu’il habite tout près de la Royal Forest dans le Gloucestershire. Je ne comprends pas tout ce qu’il dit parce que je n’ai jamais voyagé et que je ne connais rien de l’Angleterre, mais je l’écoute nous décrire ces paysages qui semblent à la fois grandioses et magnifiques. J’essaie de ne pas le dévisager, mais c’est difficile. Parfois, il tourne la tête dans ma direction et me sourit. Durant ces instants, je ne suis plus certaine d’entendre tout ce qu’il dit. Mon corps se fige et répond bêtement à son sourire. Je n’arrive pas à croire que ce garçon-là vient de me faire un baisemain devant tout le monde et en plein milieu de la cafétéria.
Au loin, un bruit se fait entendre, mais je suis trop accaparée par ma contemplation de sa personne pour le remarquer. Ce sont les corps en mouvement qui me font prendre conscience que la cloche vient de sonner et qu’il faut se préparer pour nos cours de l’après-midi. Rapidement, Alex se lève et retourne là où il était, la première fois que je l’ai vu, soit au bout de la table. Il se penche à nouveau vers moi :
— On peut se voir encore ?
— Bien sûr, dis-je avec une toute petite voix. Je suis… toujours ici. Je veux dire… à cette table.
— I mean later. Plus tard. Après école.
Quelque chose en moi a envie de crier « oui », mais Gabrielle m’en empêche en répondant à ma place :
— Ce soir, on doit étudier. On a un examen de bio demain, tu te rappelles ?
Elle me regarde avec insistance, me ramenant aussitôt dans la réalité scolaire. Cette fois, je fais un effort considérable avant de me souvenir de ce maudit contrôle, mais je finis par répondre en tournant des yeux désolés vers Alex :
— Ah… oui, c’est vrai.
— Tomorrow then ? Demain ? Toi ici ?
Mon cœur ne fait qu’un bond dans ma poitrine devant sa question. Il veut me revoir ? Tout compte fait, cette journée n’est pas si mauvaise ! Je hoche vigoureusement la tête pour accepter ce qui ressemble à un rendez-vous, et il me salue d’un signe gracieux de la main avant de prendre congé.
— À demain, Isabelle !
La façon dont il prononce mon nom me ravit. Quel accent magnifique ! Et tout le reste qui l’accompagne l’est tout autant ! Je le regarde s’éloigner sans bouger pendant que Gab et Mat s’empressent de ranger leurs effets personnels. Je n’arrive pas à croire ce qui vient de m’arriver. Comment une journée qui débute aussi mal peut-elle devenir à ce point incroyable ?
— Wow ! T’as vu comment il te regardait ? me demande Mathilde, debout et prête à partir.
Je souris comme une idiote en y songeant de nouveau, mais ma joie n’est que de courte durée.
— Dépêche-toi, Isa ! gronde Gabrielle en poussant mes affaires de mon côté de la table. On va être en retard en français !
Je réagis aussitôt et je fais tomber mes affaires dans mon sac à dos. Tant pis pour le désordre, je rangerai plus tard ! Je me sens dans un état second jusqu’à ce que l’on sorte de la cafétéria, mais le sourire ne quitte plus mon visage pendant le reste de la journée.

Pendant mes cours de l’après-midi, je ne peux m’empêcher de songer à Alex : à sa façon de m’aborder, à son baisemain chevaleresque, à ses cheveux en pagaille et à ses yeux aussi. Je suis d’autant plus heureuse de me retrouver sur le chemin du retour avec Gabrielle à mes côtés, à qui je ne fais que répéter inlassablement la même chose :
— Je n’arrive pas à le croire ! Je n’ai pas rêvé au moins, hein ?
— Non ! me répond-elle en riant. Il est vraiment venu te faire le baisemain devant tout le monde dans la cafétéria. Je ne te parle pas des rumeurs qui vont circuler sur ton compte, maintenant.
Je me tourne vers elle, le sourire figé.
— Quoi ? Quelles rumeurs ?
— Ce gars-là est sûrement au CÉGEP ! Il doit avoir, quoi, 18 ou 19 ans ?
— Et ?
— La moitié des filles s’inventent des chums pour avoir l’air cool. Toi, un gars te fait le grand jeu devant tout le monde !
Elle termine sa phrase dans un rire et je l’imite sans hésiter. Pour ma part, ça m’est égal que tout le monde sache qu’Alex s’est présenté à moi de la plus romantique des façons ! Moi-même, j’ai envie de le crier sur tous les toits !
— Tu vas le dire à ton père ? me demande-t-elle alors que nous escaladons les marches menant à ma porte.
Sa question me trouble et je secoue rapidement la tête.
— T’es folle ? Il risquerait de faire une crise cardiaque !
Depuis que ma mère est décédée dans un accident de voiture, il y a cinq ans, mon père est devenu hyper protecteur à mon endroit. C’est à peine s’il me laisse sortir sans vérifier où je suis. Avocat à son compte, il a même décidé d’installer son bureau dans l’une des pièces avant de la maison pour être toujours présent, en cas de souci. En prime, l’école que je fréquente, qui est privée et stricte, inutile de dire que je suis toujours en garde à vue. Et si l’école n’était pas à trois coins de rue de chez moi, je ne suis même pas certaine que je pourrais y aller seule.
— Tu vas quand même avoir 17 ans, la semaine prochaine, reprend Gabrielle. T’es en âge d’avoir un chum, il me semble !
Je soupire en imaginant sans mal la tête de mon père le jour où je lui annoncerai qu’un gars m’intéresse. Lui qui a tendance à me surprotéger ! Mais après ce que j’ai vécu aujourd’hui, voilà que je réfléchis sérieusement à cette question…
— Je ne suis pas obligée de lui dire, lâché-je enfin.
— C’est vrai. Si ça se trouve, il ne va même pas se pointer, demain !
Agacée par sa réplique, je tourne un regard sombre dans sa direction.
— Hé ! On ne le connaît pas, ce gars-là ! insiste-t-elle. Peut-être qu’il veut juste impressionner une fille ? Que c’est un pari idiot ? Je suis déjà passée par là, ne l’oublie pas.
J’avoue que j’aurais préféré qu’elle ne me parle pas de son histoire avec Charles-Olivier, mais ma gorge s’assèche pendant qu’elle énumère les similarités avec sa propre histoire : le garçon est plus vieux, il use de son influence, te fait boire et te charme. Résultat : en moins d’un mois, te voilà sur la banquette arrière d’une voiture à perdre ta virginité… et célibataire dès le lendemain avec de très vilaines rumeurs sur ton compte !
— Les gars ne sont pas tous comme ça ! me défends-je.
— Je sais ! Et tout ce que je te dis, moi, c’est de faire attention.
Elle essaie de rester calme, mais je vois bien que cette histoire la fait encore souffrir. Je voudrais bien lui dire ce qu’elle veut entendre, soit que je ferai attention, mais ça m’énerve qu’elle nous compare. Moi, je n’ai jamais eu de chum. C’est à peine si j’ai embrassé Mario, le cousin de Mathilde, quand j’étais en troisième secondaire. Tout ce dont je me souviens, c’est de sa grosse langue dans ma bouche et de toute la salive qu’il a fallu que j’essuie sur mon visage, après coup. Pour une fois qu’un garçon s’intéresse à moi et qu’il se présente de la façon la plus romantique que je connaisse, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas y croire ? Pourquoi est-ce que ça ne pourrait pas m’arriver à moi, pour une fois ?
Un miaulement de chat m’empêche de promettre à mon amie que je vais suivre son conseil. Je sursaute en sentant la pression de l’animal contre mes chevilles, et Gaby s’émerveille à la seconde où elle l’aperçoit.
— Qu’il est mignon ! Je ne savais pas que t’avais un chat !
Je recule en essayant de ne pas écraser la boule de fourrure rousse qui semble me suivre en alternant ronronnement et miaulement.
— Ce n’est pas à moi. Je suis allergique.
Sans écouter ce que je dis, Gabrielle se penche pour cajoler la petite bête et lui parle comme si l’animal pouvait la comprendre :
— T’es mignon, toi ! T’as pas de médaille ? Mais qu’est-ce que tu fais dans le quartier ? Tu dois avoir faim !
— Tu crois qu’il va te répondre, peut-être ?
Le chat émet un miaulement avant de frotter sa tête contre la main de Gab et, devant sa réaction, elle me lance un regard moqueur.
— Tu vois qu’il me comprend ! On pourrait lui donner de l’eau, qu’est-ce que t’en penses ?
— T’es folle ! Si mon père le voit, il va le faire déguerpir à coup de botte, tu vas voir !
— Pourquoi ? Il est tellement cute ! J’ai toujours voulu avoir un chat !
— Je suis allergique, je te dis ! Il paraît que, lorsque j’étais petite, j’ai failli mourir d’une crise d’asthme à cause de ça ! Depuis ce temps, je n’ai pas le droit de m’approcher des animaux. Allez ! Fais-le partir !
Je hausse le ton, anxieuse à l’idée que mon père nous entende et qu’il vienne voir ce qu’on fabrique devant la maison. S’il aperçoit ce chat, je ne donne pas cher de sa peau ! Alertée par ma voix, Gaby relâche l’animal et le pousse en direction du terrain voisin. Elle le regarde disparaître en lui envoyant la main. Dès qu’il disparaît, elle me suit pendant que je rentre chez moi. Mon père apparaît juste avant que je puisse atteindre la porte qui mène au sous-sol.
— Isabelle ?
— Oui, p’pa ?
Je m’arrête, Gabrielle sur mes talons, et je me tourne vers lui pour attendre l’interrogatoire qui ne tarde pas à débuter :
— Comment s’est passée ta journée ?
— Très bien. Et mon examen de maths aussi.
— Bien.
Je fais mine de poursuivre ma route quand il m’interpelle de nouveau :
— Il n’y a rien eu de particulier à l’école, aujourd’hui ?
Je pivote pour le questionner du regard. J’ai un simple haussement d’épaules. Quelqu’un lui aurait-il parlé d’Alex ?
— Pas de maux de tête, d’étourdissements ? reprend-il.
— Ah, oui ! dis-je en me souvenant de cette mésaventure. Un peu, c’est vrai, mais c’est sûrement parce que j’ai oublié de déjeuner. Heureusement que j’avais des barres tendres dans mon sac. Il faudra que j’en remette, tiens !
Il s’approche de moi et me scrute, probablement parce qu’il pensait que je faisais de la fièvre, ce matin, puis il poursuit :
— Ça va mieux ?
— Ça va, mais si tu me préparais une collation, ce serait génial ! Qu’est-ce que j’ai faim !
Ma réponse le rassure, puis il affiche un sourire et hoche la tête avant de s’éloigner vers le frigo. Derrière moi, Gabrielle me pousse en direction du sous-sol, et nous dévalons les escaliers. Cinq minutes plus tard, nous ouvrons nos livres de biologie sur la table basse, mais nous délaissons très vite nos devoirs pour dévorer les sandwichs au beurre d’arachide que nous a faits mon père.
Et même si je n’en parle plus pour éviter de saouler mon amie, je pense constamment au merveilleux baisemain que m’a fait Alexander Donahue.
2
L’entente
J e me lève tôt pour me préparer. Après le rituel quotidien, soit la douche et la coiffure, j’essaie de trouver une façon de rendre mon uniforme attrayant. Alors que, la veille, mes formes m’agaçaient, soudain, je me dis qu’elles ont peut-être eu de l’attrait pour Alex. Autant essayer de les mettre en valeur. Et s’il est vrai que je n’ai pas eu le temps de me défriser les cheveux, hier, voilà que je réfléchis sérieusement à ma coiffure. Est-ce que ça lui plaît, les boucles ? Je ne sais pas. Je n’arrive pas à comprendre ce qui l’a mené jusqu’à moi. Pourquoi n’est-il pas allé voir la Barbie ou même Gabrielle, tiens ! Elles sont blondes, plus grandes et plus minces que moi. Vraiment, j’ai beau fixer mon reflet, je ne comprends toujours pas ce qu’il me trouve.
J’essaie différentes combinaisons, mais les choix sont limités quand on porte un uniforme. Je mets un peu de rouge sur mes lèvres, rien de trop voyant, et je souligne mes yeux avant d’entreprendre de défriser mes cheveux au fer plat. Au lieu de les attacher en queue de cheval, je ne fais que les retenir partiellement de chaque côté de ma tête avec des attaches qui brillent.
Lorsque mon père ouvre la porte de ma chambre, il m’aperçoit en train de retoucher ma coiffure.
— Tu vas à l’école ou dans un bar ?
— Très drôle. Je n’ai pas le droit de me maquiller ?
— Oui, mais… c’est que tu ne le fais jamais d’habitude.
— Peut-être, mais tout le monde le fait, à l’école.
Il a ce regard sévère, celui qu’il a chaque fois que je lui sers une réplique qu’il estime trop facile, c’est pourquoi je m’empresse de rectifier :
— Je sais ce que tu vas me dire : qu’on s’en moque des autres, mais j’ai juste envie de voir ce que ça fait pour une fois.
— Pourquoi ?
— Comment ça, pourquoi ? Parce que, c’est tout !
Je n’aime pas mentir et je regrette de ne pas avoir imité Gabrielle, soit me maquiller et me coiffer uniquement une fois rendue à l’école. Mon père va finir par suspecter quelque chose, et je n’ai pas envie de partager mon secret avec lui. Pas encore. S’il fallait qu’il essaie de rencontrer Alex rapidement, il serait bien capable de lui faire passer un interrogatoire en règle. Ce serait vraiment la honte !
— Aurais-tu rencontré un garçon ?
Je passe à deux doigts de m’étrangler et je me mets à tousser. Est-ce qu’il se doute de quelque chose ? Pour éviter de lui répondre, je soupire en lui jetant un regard noir.
— P’pa ! Est-ce que tu sais que je vais bientôt avoir 17 ans ?
Son visage blêmit, mauvais signe, je m’empresse donc d’ajouter :
— Je vais dans une école privée et je porte un uniforme. On se ressemble toutes, là-bas ! Et puis… est-ce que je n’ai pas le droit de vouloir ressembler à une jeune fille ?
Mes paroles le touchent. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il se sent coupable de s’aventurer dans mon intimité de la sorte. Le problème, c’est que c’est plus fort que lui, alors il continue de me questionner :
— Mais tu me le dirais si tu rencontrais quelqu’un, pas vrai ?
— Peut-être que je suis gaie ? lancé-je pour essayer de me dérober à son interrogatoire. Peut-être que je fais tout ça pour une fille ?
— Si seulement ! rétorque-t-il dans un rire.
Son humeur joyeuse ne dure qu’un moment, puis ses préoccupations premières reviennent en force :
— On s’est moqué de toi à l’école ? Tu es sûre que tu n’as rien à me dire ?
— Mais arrête ! Y’a rien, je te dis !
Il soupire bruyamment, visiblement contrarié par ma réponse, mais il cède et reprend, d’une voix faussement repentante :
— Les parents ne veulent pas que leurs enfants vieillissent ; est-ce que je ne te l’ai pas déjà expliqué ?
— C’est toi qui as peur de vieillir ! me moqué-je. T’as déjà bien des cheveux blancs ! Et si maman te voyait, elle te dirait sûrement d’aller te les faire couper, tiens !
Il s’ébouriffe les cheveux avec un visage triste, le même chaque fois que je parle de ma mère, puis il jette un dernier coup d’œil inquisiteur vers mes yeux.
— Pas trop de maquillage, hein !
— Promis !
Dès qu’il sort de ma chambre, je regrette de ne pas avoir eu le courage de lui parler d’Alex, mais il y a assurément des choses qui ne se disent pas aussi facilement à un père qu’à une mère. L’histoire des bonnets bourrés, par exemple…

Je suis fébrile lorsque j’approche de l’école. Je n’ai pas cessé de me demander si j’allais revoir Alex, ce midi. Est-ce qu’il va venir me voir ? Est-ce qu’il va me refaire un baisemain ? Et pourtant, quelque chose m’effraie : et s’il n’avait plus envie de me voir ? C’est vrai, quoi ! J’ai été tellement idiote, hier. C’est à peine si je suis parvenue à lui poser deux questions sans perdre tous mes moyens.
Dès l’instant où je foule le terrain de l’institution où j’étudie, je l’aperçois, lui , adossé contre la façade de façon nonchalante. Il me regarde escalader la montée qui mène jusqu’à l’entrée. C’est plus fort que moi : mes jambes se bloquent, et une bouffée de chaleur me fait aussitôt oublier l’air frais du mois de mai. Était-il aussi beau, hier après-midi ? Et si j’ai songé à différents sujets pour tenir une conversation en sa compagnie, voilà que tout disparaît de mon esprit dès qu’il se met à marcher dans ma direction.
— Hey !
— Hé ! répété-je en souriant bêtement.
— Tu veux marcher avec moi ?
Il jette un coup d’œil rapide sur sa montre et, sans attendre ma réponse, me tend son bras droit auquel je m’accroche sans hésiter. Son odeur me captive, douce et agréable. Divine, en fait ! J’ai envie de fermer les yeux et de me laisser guider à l’autre bout du monde. D’un pas lent, nous nous éloignons légèrement. Une fois que nous sommes à couvert du chemin principal, sous les arbres qui ornent le devant de l’institution, il relâche mon bras et pose prestement une main dans le creux de mes reins.
— Je suis content de te voir.
— Moi aussi, soufflé-je en le dévorant des yeux.
Ses mots provoquent une accélération de mon rythme cardiaque.
— So… toi avoir… anniversaire ? Birthday ?
Je souris et je réponds par un hochement de tête.
— Comment tu sais ?
— Je sais, c’est tout. Happy birthday , Elisabeth…
Il approche sa bouche de la mienne, et je suis pétrifiée à l’idée qu’il m’embrasse, surtout qu’il vient de m’appeler autrement. D’un rire nerveux, je l’interromps dans sa course en posant une main sur son torse et dérobe ma bouche à la sienne.
— C’est que… je m’appelle Isabelle, lui rappelé-je. Et mon anniversaire n’est que la semaine prochaine.
Ça me contrarie qu’il ne se souvienne pas de mon prénom. C’est pourtant le minimum ! Alex fronce les sourcils, recule légèrement pour mieux me dévisager, puis il a un geste qui m’étonne : il me sent ! Et je veux dire par là que ses narines bougent et qu’il inspire profondément l’air entre nous. Est-ce que j’ai mis trop de parfum ? Je suis gênée par son geste, surtout qu’il déplace son nez avec un air perplexe.
— Isabelle, répète-t-il en retrouvant son sourire. I’m sorry. It’s… difficile de dire. Tu comprends ?
— Euh… oui. Je crois…
Bon sang ! Je n’arrive pas à réfléchir quand il est aussi près de moi ! Il ne peut pas dire mon prénom, et alors ? Il est Anglais, après tout ! Possible que le mot « Isabelle » ne soit pas facile à prononcer pour lui.
— So… ton birthday…
— Ah, euh… c’est le 16. La semaine prochaine.
Son sourire redevient étincelant. À couper le souffle, littéralement. La preuve étant que je cherche le mien. Comment fait-il pour me paralyser si facilement ?
— Dix-huit ?
— Non, le 16 mai. Sixteen.
— Oh, no, me reprend-il. Je veux dire : 18 années ?
Sa question me rappelle ma dernière conversation avec Gab. Alex est plus âgé. Possible qu’il risque de trouver que je suis trop jeune, mais je ne me dérobe pas. Je me contente de répondre, non sans me sentir anxieuse :
— Euh… non. Dix-sept.
Encore une fois, il avance son nez vers moi, et mon corps se crispe contre l’arbre. J’ai l’impression qu’il va m’embrasser, mais il ne fait que sentir l’air ambiant de nouveau. Quel geste étrange ! Est-ce que mon parfum lui déplaît ? Discrètement, je porte mon poignet à mon nez et je constate que j’en ai mis plus que je ne le croyais !
Quand son visage s’approche du mien et que son nez caresse délicatement ma joue, tous mes sens s’enflamment d’un coup.
— Your smell … I’m sure it’s you. C’est toi.
Je ne comprends absolument rien à ce qu’il dit, mais ça m’est égal : je reste là, à savourer ce moment où il est si près de moi. Ma tête bourdonne pendant que nos joues se touchent. C’est lent et délicieux. Je sais qu’il va m’embrasser et je ne veux surtout pas gâcher ce moment. Dans mon dos, ses doigts remontent et, enfin, ses lèvres finissent par atterrir sur les miennes. C’est chaud ! Je crois que je vais m’écrouler s’il me lâche. Heureusement, ses bras se font plus fermes autour de moi, et ce qui ressemblait, quelques secondes plus tôt, à un petit baiser d’adolescent devient soudainement torride. Il dévore ma bouche, faufile sa langue près de la mienne, capture mon souffle, puis recommence une seconde fois. C’est sûr, si ses bras s’éloignent de moi, je me transforme en flaque d’eau et je m’écroule sur le sol !
Étourdie par les sensations qui m’assaillent, mes doigts s’agrippent au veston d’Alex pour le retenir contre moi. Mon geste le ramène à la réalité, car il rit contre ma bouche avant de se défaire de mon emprise. Il ne prend pas la fuite, au contraire ! Il me serre dans ses bras et me plaque contre l’écorce de l’arbre, ce qui m’offre un appui considérable et bienfaiteur vu l’état dans lequel je me trouve, puis revient fixer son regard dans le mien.
— Tell me something about you. Je veux te connaître.
Comment peut-il me poser des questions après un baiser pareil ? Comment peut-il s’imaginer que j’ai envie de discuter ? Avec difficulté, je bredouille :
— Qu’est-ce que… tu veux savoir ?
— Parle de ta mère.
— Ma mère ?
J’admets que je ne m’attendais pas à ce genre de questions. Je m’étais imaginée qu’il allait me demander quelque chose de plus personnel : ma couleur ou mon plat préféré, par exemple, mais qu’il veuille que je lui parle de ma mère…
— Est-ce que… belle comme toi ?
Ses doigts remontent jusqu’à mon visage, caressent ma joue, puis mes cheveux. Je reste un moment à chercher une réponse. Je voudrais avoir quelque chose d’heureux à dire, mais, sauf pour mes souvenirs d’enfance, il n’y a rien de joyeux à raconter au sujet de ma mère.
— Elle est morte. Il y a cinq ans.
Le corps d’Alexander se raidit, puis il recule pour recroiser mon regard. Croit-il que je mens ? Je ne sais pas. Je suis étonnamment concentrée sur les doigts qu’il garde contre ma peau.
— What happened ?
— Hein ? Oh ! Euh… elle a eu… un accident de voiture.
— Oh. Well I’m sorry. Je suis triste pour toi.
Il affiche un air confus, et je comprends qu’il ne s’attendait pas à cette information. Il cherche ses mots, comme tous ceux à qui je leur annonce la nouvelle. J’ai l’habitude de ce genre de réaction ; aussi, je force mon visage à prendre une expression plus légère pour qu’il ne se sente pas obligé de me réconforter, mais voilà qu’il reprend son interrogatoire :
— Dis son nom.
— Son nom ? Mais… pourquoi ?
Quelque chose m’intrigue. Je ne vois pas très bien ce que ma mère vient faire dans cette histoire, mais au lieu de me répondre, Alexander pose sa bouche à la base de mon cou. Aussitôt, notre discussion passe au second plan de mes priorités.
— Je veux tout savoir de toi, répète-t-il en chavirant mes sens. Tell me… dis son nom.
Ma main droite s’aventure dans sa chevelure, et je le retiens contre moi. Bon sang ! Qu’est-ce qu’il me fait perdre la tête ! Il intensifie ses caresses et voilà que les mots s’échappent prestement de mes lèvres :
— Judith Lewis.
Je tente de le garder auprès de moi, mais il se détache sans attendre. Son sourire est étincelant, et sa bouche est si près de la mienne que je n’ai qu’une seule idée : l’embrasser. Je m’exécute comme si c’était plus fort que moi. Au loin, j’entends la cloche de l’école qui résonne, mais voilà que je n’ai plus envie de le quitter. Je voudrais rester là, près de lui, et continuer de sentir cette chaleur se faufiler partout dans mon corps. Comme si le temps n’avait aucune emprise sur lui, il me reprend dans ses bras et je marmonne, dès que son parfum m’envahit :
— Qu’est-ce que tu sens bon !
— I know, dit-il dans un rire.
Légère, je ris avec lui. Je me sens bien. Je voudrais que ce moment ne s’arrête jamais. Pourtant, dès qu’il se détache de moi, je remarque que le terrain autour de l’école est désert et la réalité me revient de plein fouet : je vais être en retard à mon cours ! Rapidement, je replace mon sac à dos et me mets à courir en direction de l’entrée.
— Il faut que j’y aille ! À plus tard ! Lui crié-je.
J’arrive à mon cours à la dernière seconde, sans même avoir pris le temps de passer aux casiers pour retirer mon manteau. Tant pis ! Je l’accroche derrière ma chaise et je m’installe à ma place. Je suis à bout de souffle, mais rien ne peut ternir le bonheur que je ressens. Cette fois, j’en suis sûre : je suis complètement folle d’Alexander Donahue.

Il me tarde de retrouver Gab et Mat à la cafétéria pour leur raconter ce qui m’arrive, mais dès que je me rends à mon casier pour me débarrasser de mon manteau, une voix résonne derrière mon dos :
— Si j’étais toi, je choisirais un peu mieux mes amis.
Incertaine que ces mots me soient adressés, je range mes affaires et referme ma case, mais une jeune fille brune aux yeux lourdement noircis par le maquillage se place devant moi. Elle ressemble à une gothique, sans perçage, probablement parce qu’ils sont interdits à l’école, mais, avec sa tête et l’uniforme, son allure me paraît bizarre.
— As-tu la moindre idée de ce qui t’arrive, au moins ? me jette-t-elle avec dédain.
— C’est à moi que tu parles ?
— T’es conne ou quoi ? Tu le vois bien que c’est à toi que je parle !
Elle s’énerve, puis se met à bouger les mains dans tous les sens.
— J’y crois pas ! Tu sais que tu pourrais te faire mettre dehors si tu continues comme ça !
Je la scrute avec intérêt.
— Est-ce que je suis censée comprendre quelque chose à ton délire ?
Pourquoi cette fille est-elle en colère contre moi alors que je ne la connais pas du tout ? Dans un geste rapide, elle se tourne dos à moi et étire le col de sa chemise pour me faire voir sa nuque.
— Puisqu’il faut tout t’expliquer… ça te dit quelque chose, peut-être ?
Je m’avance pour distinguer ce qu’elle tente de me montrer et je sursaute en reconnaissant une marque qui m’est familière : le croissant de lune, identique à celui que j’ai sur ma hanche. Alors qu’elle relâche son col de chemise, je retiens son geste et force le vêtement à rester ouvert pour vérifier que je ne rêve pas.
— Mais… comment est-ce possible ?
Je reste sous le choc, à me demander comment une parfaite étrangère peut avoir la même marque de naissance que moi. Sa lune est discrète, plus pâle que la mienne ou, plutôt, aussi pâle que la mienne l’était, avant. Elle se dégage de ma prise et se retourne vers moi avant de replacer ses vêtements.
— Tu ne vas quand même pas me dire que tu ne sais pas ce que c’est ! s’énerve-t-elle.
— Quoi ? La lune ?
Ma question la fait blêmir. Pourquoi ? D’un geste, elle me fait signe de me taire, puis chuchote, comme si elle était sur le point de m’avouer un secret :
— Mais… t’es de quel clan, toi ?
— Un clan ? répété-je. Quel clan ? De quoi tu parles ?
Je m’approche d’elle pour respirer son haleine. Elle est probablement saoule ou droguée ; autrement, cela voudrait dire qu’elle est folle ! Je ne vois pas d’autres explications possibles. Et pourtant, je ne détecte aucune fragrance suspecte. Malgré tout, son parfum, lui, ne m’est pas étranger : celui des arbres, des pins ou des épinettes, un peu comme ces choses que les gens accrochent au miroir de leur voiture. En mieux.
— T’es bien… dans un clan, pas vrai ?
Sa voix m’est à peine perceptible, mais la crainte qui s’affiche sur son visage m’effraie. C’est pourquoi je me contente de secouer la tête. Un clan ? Qu’est-ce que ça signifie ? Et pourquoi est-ce qu’elle me fixe ainsi ? Visiblement déstabilisée, elle pointe son cou avant d’ajouter, d’une voix à peine audible :
— Mais… t’en as une, toi aussi, hein ?
Pour une fois, je connais la réponse à sa question, mais dès que j’ouvre la bouche, elle me fait signe de me taire. J’ai la sensation que nous sommes sous haute surveillance, un peu comme dans les films policiers où il y a des micros et des caméras cachés partout. Afin de ne pas la contrarier, je hoche la tête avant de pointer le lieu de mon croissant de lune : sur ma hanche gauche.
— Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ? chuchote-t-elle en plissant les yeux.
— Comment ça ? C’est juste une marque de naissance !
Sous son regard, je me sens comme une extraterrestre. De drôles d’idées me passent par la tête : cette marque signifie-t-elle quelque chose ? Je jauge son âge, j’essaie de nous trouver la moindre ressemblance. Deux marques identiques sur deux filles différentes ; est-ce possible que ce soit un hasard ? Je ne pense pas que cette fille soit ma sœur, mais peut-être sommes-nous des parentes éloignées ?
— C’est quoi ton nom ? demandé-je soudain.
— Tessa. Tessa Beaudoin.
— Beaudoin… tu veux dire… comme la directrice ?
— Oui. Je suis sa fille.
Cette information devrait me rassurer sur nos liens de parenté, mais je ne suis pas sûre que ce soit le cas.
— Alors… tu ne sais rien ? insiste-t-elle.
Son expression me fait sentir exactement comme l’idiote qu’elle soupçonne que je suis.
— Je ne sais pas quoi, exactement ? finis-je par demander.
Ses bras retombent de chaque côté de son corps, et elle recule jusqu’à ce que le mur bloque son geste. Les yeux dans le vide, elle se met à mâcher une gomme frénétiquement, comme si elle venait d’apparaître dans sa bouche. Elle réfléchit, puis elle reprend vie et peste :
— Oh ! Et puis… je m’en fous ! Ce n’est pas de mes affaires ! Elle s’éloigne de moi, puis fait volteface et revient sur ses pas pour me lancer un autre regard doublement noir.
— Je vais quand même te donner un conseil, la petite : si t’as un peu de matière grise sous cette crinière, tu vas rester loin du blondinet.
— Alex ? comprends-je enfin. Mais… pourquoi ?
Le temps que je formule ma question, elle est déjà loin, et si elle m’entend, elle n’en laisse rien présager. Vient-elle vraiment de me mettre en garde contre Alex ? Et quel rapport y a-t-il avec mon croissant de lune et cette histoire de clan ? Décidément, je ne comprends rien à son délire !

Je n’ai pas encore posé mon sac par terre, à la cafétéria, que je me mets à raconter mon aventure avec Tessa Beaudoin à mes amies. Comme son histoire est encore confuse dans mon esprit, je ne dis que ce qui me paraît essentiel : sa mise en garde contre Alex.
— C’est peut-être son ex ? Suggère Mathilde.
— Elle voudrait bien, ouais ! lance Gaby en riant. Pourquoi Alex sortirait-il avec une gothique ? Et puis, on l’aurait su ! Déjà, depuis hier, tout le monde ne parle que de vous deux : le baisemain et tout le reste.
Je sens mes joues qui rougissent. Est-ce qu’on nous aurait vus, Alex et moi, ce matin, en train de nous embrasser devant l’école ? Peut-être est-ce à cause de cela que Tessa m’a fait une scène ? Comment savoir ? Une chose est sûre : je commence sérieusement à craindre que notre histoire alimente les rumeurs pour le reste de la semaine.
— Alex m’a embrassée ce matin, annoncé-je très vite, surtout par crainte que l’histoire ait déjà fait le tour de la cafétéria.
— Il a fait quoi ? s’écrie Gabrielle en échappant son sandwich.
— Wow ! Alors, ça y est ? Tu sors avec lui ?
Toutes leurs questions m’étourdissent. Déjà, je ne me sens pas prête à subir un interrogatoire sur ce garçon. Est-ce qu’on sort ensemble, lui et moi ? Je crois que oui, mais j’admets qu’on n’en a pas vraiment discuté.
— Comment c’était ? Il frenche bien ?
— C’était… ouais, super !
C’était mieux que super, mais j’ai peur d’avoir l’air idiote si je leur dis que je suis complètement folle de ce garçon et que c’était le moment le plus merveilleux de toute mon existence. Est-ce que c’est trop tôt pour être amoureuse ? Si c’est le cas, pourquoi est-ce que mon cœur s’emballe autant quand j’y pense ?
— En tout cas, il ne perd pas de temps !
Les propos de Gabrielle ne sont pas faux : je ne connais Alex que depuis hier, mais je ne m’explique pas ce qui m’arrive lorsqu’il est près de moi. C’est sûrement le coup de foudre ; je ne vois pas d’autre explication.
— Pour ce que vaut mon avis, il vaut mieux prendre ton temps avec lui. Je veux dire… il est plus vieux, et toi… tu n’es encore qu’une petite fille.
— Elle n’a pas tort, la soutient Mathilde. C’est sûrement un gars du CÉGEP.
Elles ont peut-être raison, mais je n’aime pas qu’on me fasse la morale. Si Gabrielle a perdu sa virginité dans des conditions désastreuses, ça ne lui donne quand même pas le droit de me juger sur la question. C’est elle qui a fait une erreur avec Charles-Olivier, pas moi ! Et puis… avec Alex… on n’a fait que s’embrasser !
— Hey girls !
La voix d’Alex efface instantanément mon malaise, et tous les regards se tournent dans sa direction. Mes amies réaffichent un sourire à leur visage pendant que j’admire ce beau garçon blond. Mon cœur bat à vive allure lorsque je me rappelle que cette bouche-là était sur la mienne, pas plus tard que ce matin.
— Je peux asseoir ici ? demande-t-il poliment.
Sans attendre, je me pousse vers la droite et il se laisse tomber sur le banc. Dès qu’il pose son sac sur le sol, il se penche dans ma direction.
— May I ?
Il n’attend ni ma réponse ni ma permission et pose un baiser rapide sur mes lèvres. Mon souffle se coupe devant son geste et, au même moment, un bruit terrible envahit ma tête : celui de la cafétéria bondée, des chuchotements et de l’attention qu’on nous porte. J’ai l’impression que tout le monde nous regarde. Je le sais sans même avoir à vérifier autour de moi. Quand je daigne reporter mon attention sur mes copines, je vois de la surprise dans leurs regards. Le bruit s’intensifie. Je distingue clairement des fragments de conversations : toutes concernant le baiser que je viens d’échanger avec Alex. De toute évidence, la nouvelle a déjà fait le tour de la salle.
— Tout le monde nous regarde, dis-je tout bas.
— Bien… oui, confirme Mathilde. C’est une école privée, ici. On n’a pas le droit de… d’être avec des gars du collégial.
— Encore moins de les embrasser ! ajoute Gab, en jetant un œil craintif autour d’elle.
J’émerge du coton qui m’entoure et me remémore subitement les règlements. Quelle idiote je fais ! Au secondaire, il nous est interdit de nous aventurer du côté de la section collégiale, et l’inverse est tout aussi vrai. Si la direction tolère les interactions entre les élèves du secondaire et ceux du collégial, je doute que les gestes aussi intimes soient permis ! La preuve, il est écrit en toutes lettres dans nos agendas que toute dérogation à ce règlement pourrait mener à une suspension. Maintenant, je comprends pourquoi le bruit ne cesse d’augmenter autour de nous. Décidément, Alex me fait vraiment perdre tous mes moyens ! J’ai même envie de disparaître quand j’aperçois la directrice au fond de la salle. Quand elle s’avance vers nous, je chuchote :
— Alex, tu devrais partir…
— Huh ?
Quoi ? Il ne comprend pas ce que je dis ? Je gronde à nouveau, tout bas : « Va-t’en ! Tu vas me faire avoir des problèmes ! », mais il persiste à rester à mes côtés. Il attend sagement que la directrice se plante au bout de notre table.
— Puis-je voir votre carte étudiante, jeune homme ?
Je tourne un regard intrigué vers Alex qui hausse les épaules.
— Je ne comprends pas.
— Vous comprenez très bien, au contraire, le contredit-elle sèchement, puisque vous ne fréquentez pas cet établissement. Si vous ne partez pas immédiatement, je me verrai contrainte d’appeler la police.
Ma bouche devient sèche. Alex n’est pas de cette école ? Mais alors… que fait-il là ? Dans la cafétéria, tout le monde nous observe, probablement dans l’espoir d’assister à notre décapitation publique, mais Alex soutient le regard de la directrice sans sourciller, puis tourne un visage souriant vers moi.
— Nous deux, se revoir… plus tard ?
Je n’ose pas bouger la tête, puisque le regard de madame Beaudoin me scrute avec attention. Alexander prend un temps considérable avant de récupérer son sac et de se lever. Pas une seconde, son sourire ne quitte ses lèvres, comme si la situation l’amusait. On voit que ce n’est pas lui qui risque d’être suspendu ! Pour ma part, je dois être aussi blanche qu’un drap. Ce qui était le plus beau jour de ma vie se transforme subitement en véritable cauchemar !
Dès qu’Alex quitte la salle, je me surprends à souhaiter que la directrice s’en aille et m’oublie, mais évidemment, je n’ai pas cette chance.
— Jeune fille, je vous veux à mon bureau dans exactement 15 minutes. Ne me faites surtout pas attendre.
Sa voix fuse à travers la cafétéria comme un gong, et je ne doute pas que tout le monde l’entend. Ça y est : je vais être suspendue ! Mon père va me tuer ! Tout ça pour quoi ? Parce que j’ai laissé Alex m’embrasser ? Ce n’est pas vrai ! Je ne peux pas croire que je risque mon année scolaire à cause d’un garçon ! Pendant que les pas de madame Beaudoin s’éloignent, je me vois déjà faire pénitence dans ma chambre pour les 10 prochaines années.
— Mon dieu, mais qu’est-ce qu’elle va te faire ? Chuchote Mathilde, paniquée.
— Si t’as de la chance, elle va juste te mettre une note au dossier. Sinon… aïe !
Je cache mon visage entre mes mains pour essayer de me calmer. Comment une situation aussi anodine peut-elle autant porter à conséquence ? Je ne sais même pas ce que je dois dire pour ma défense ! Pire encore, je peine à imaginer la tête de mon père quand il saura ce que j’ai fait et comment je lui ai menti, ce matin. À choisir, je crois que je préfère la décapitation publique.
Je tire sur mon sac à dos et je prends une bonne minute pour y ranger mon repas non entamé. Mes mains tremblent. Dire que j’ai toujours été une étudiante modèle ! Jamais je n’ai mis les pieds dans le bureau de madame Beaudoin, ni dans celui d’aucun autre directeur. Je ne sais pas ce qu’on fait aux mauvais élèves, moi ! Est-ce que je vais devoir faire des travaux supplémentaires ou est-ce qu’elle va juste me donner des tas de retenues ?
— Je… je ne sais même pas où est son bureau, dis-je en me relevant de mon siège.
— C’est au premier. À gauche de l’entrée principale, m’annonce Gab tristement.
J’ai l’impression de partir pour un long voyage et que mes amies me font leurs adieux. Je garde la tête baissée quand je sors de la cafétéria, sachant pertinemment que tout le monde me regarde. Alors que c’était la cacophonie dans l’énorme salle, voilà qu’il y règne un silence de mort. Ironiquement, je ne peux m’empêcher de songer qu’il s’agit de la mienne.

Le bureau de madame Beaudoin est facile à trouver : devant l’entrée principale, près du gardien de sécurité et de la réceptionniste de l’école. Il s’agit d’une petite pièce remplie de livres avec un énorme bureau en bois massif. Dès qu’elle me voit devant sa porte, elle me fait signe d’entrer d’un geste de la main.
— Fermez et prenez place. Je crois qu’il est grand temps d’avoir une petite conversation toutes les deux.
Je m’exécute. Contrairement à l’intonation qu’elle avait à la cafétéria, sa voix me paraît beaucoup plus calme. Espérant lui montrer que je suis généralement une jeune fille sage, je ferme la porte et je m’installe docilement sur la chaise qu’elle me désigne. Elle me dévisage pendant de longues secondes durant lesquelles j’espère avoir l’air suffisamment pitoyable pour qu’elle m’accorde le bénéfice du doute, puis elle reprend :
— Sachez d’abord, mademoiselle Côté, que je ne prends pas la sécurité de mes élèves à la légère. Lorsque les parents me confient ce qu’ils ont de plus cher, il va sans dire que je prends ce travail très à cœur.
— Oui, madame. Je suis désolée. Je ne savais pas qu’Alexander n’était pas étudiant…
— Vous n’avez aucune excuse. Ce genre de comportement n’est pas toléré dans cet établissement. Dois-je vous rappeler que vous êtes mineure ?
Je baisse piteusement la tête lorsqu’elle ajoute :
— Sachez que je compte en référer à votre père…
Cette fois, ça y est : elle vient de signer mon arrêt de mort ! J’allais probablement être privée de sortie jusqu’à la fin de mon existence ! Je recule lourdement dans la chaise, dont le bois craque sous mon poids, et je baisse la tête pour masquer les larmes qui me brûlent les yeux.
— Isabelle, reprend-elle avec un ton plus doux. Vous connaissez nos règlements, il me semble…
— Oui, madame, mais Alex est… il est juste venu vers moi et… je pensais qu’il était d’ici !
Je me mets à sangloter comme une idiote, le visage caché entre mes mains, comme si je pouvais l’amadouer avec mes larmes. De l’autre côté de son bureau, elle se lève et vient se positionner à ma droite de façon à pouvoir poser une main sur mon épaule.
— Votre père sait-il que vous fréquentez ce garçon ?
Sa question me fait sursauter, et je relève des yeux noyés vers elle en secouant la tête.
— Oh non, madame ! Il ne voudrait jamais ! Il est… tellement protecteur ! Et si vous lui dites, je vais probablement être punie pour les 10 prochaines années.
— Hum… mais peut-être veut-il votre bien ? lâche-t-elle simplement. Peut-être espère-t-il vous protéger des garçons comme Alexander ?
Malgré moi, je fronce les sourcils : j’ai envie de défendre ce que je ressens pour Alexander. Ce n’est quand même pas ma faute s’il y a quelque chose de fort entre nous ! Et puis… on ne fait rien de mal ! C’était juste un baiser !
— D’après votre dossier, continue-t-elle en retournant prendre place devant moi, vous aurez 17 ans la semaine prochaine, est-ce exact ?
— Oui, dis-je simplement.
Après cette histoire, mon anniversaire risque d’être triste à mourir. J’imagine déjà mon père m’apporter ma nourriture dans ma chambre et me répéter une bonne centaine de fois à quel point il est déçu par mon comportement.
De l’autre côté de son bureau, la directrice semble plongée dans la lecture du petit dossier qu’elle a sur mon compte, mais, comme c’est long avant qu’elle ne reprenne la parole, je me décide à plaider ma cause en la suppliant :
— Madame, ne me suspendez pas ! Mon père risque de me punir si vous lui parlez d’Alex !
Ses yeux reviennent sur moi.
— Comment savoir si je peux te faire confiance ?
— Oh, mais vous le pouvez ! certifié-je, en espérant que son tutoiement soit de bon augure.
— Vraiment ? Voyons d’abord si tu peux répondre à mes questions… sans mentir, il va de soi.
Je me raidis sur ma chaise et lui réponds avec la vigueur d’un soldat :
— Bien sûr, madame ! Demandez-moi tout ce que vous voulez. Je n’ai rien à cacher !
Ma réponse la fait sourire. Ça, c’est bon signe ! Elle se penche vers moi, au-dessus de son bureau, et ses coudes viennent la tenir en appui.
— Depuis combien de temps connais-tu ce garçon, exactement ?
— Euh… depuis hier.
— Et il a déjà le droit de t’embrasser ?
Je la scrute avec étonnement. Comment peut-elle savoir qu’Alex et moi avons échangé un baiser ?
— De mon bureau, j’ai une jolie vue sur le devant de l’institution, me fait-elle remarquer en pointant sa fenêtre. Et même si je ne suis peut-être plus très jeune, je ne savais pas que les choses allaient si vite, aujourd’hui…
Je rougis violemment et je ne peux m’empêcher d’essayer de retrouver un quelconque crédit à ses yeux :
— Je vous assure, madame… C’est vraiment la première fois que je ressens ce genre de chose pour un garçon. Je ne sais pas ce qui se passe… quand il est près de moi…
— Oui ? insiste-t-elle.
Je cherche mes mots, mais comment lui expliquer que l’odeur d’Alexander me fait complètement perdre mes moyens ? Je risque de passer pour une folle !
— Je ne veux pas que vous pensiez que je suis une fille facile, parce que je vous jure que ce n’est pas le cas. C’est seulement… la deuxième fois que j’embrasse un garçon, vous savez… Et je n’avais pas de mauvaises intentions !
— Du calme ! dit-elle en relevant une main pour me faire cesser de parler.
— Madame Beaudoin, vous ne comprenez pas : mon père est vraiment très protecteur. Il va s’imaginer que je lui ai menti, mais je ne pensais pas que les choses iraient aussi vite avec Alexander ! Je vous jure que c’est vrai !
Elle continue de bouger la main devant moi et insiste pour que je me calme. Je m’emballe, il est vrai, mais si je dois être condamnée, je veux au moins avoir une chance de me défendre ! Je poursuis donc, à bout de souffle :
— Ne dites rien à mon père, s’il vous plaît ! Il va me punir, et je vais sûrement devoir annuler ma soirée d’anniversaire !
Au lieu de me prendre en pitié, la directrice sourit, comme si tout cela lui était bien égal. Évidemment ! Qu’est-ce qu’elle en a à faire de mon 17 e anniversaire, elle ?
— Isabelle, ma question va peut-être te sembler étrange, mais il faut que je sache : est-ce que ce garçon a une odeur particulière pour toi ?
Je me raidis sur ma chaise, légèrement sous le choc, puis lui réponds par une autre question :
— Comment vous pouvez savoir ça ?
Elle affiche une moue et émet un soupir avant d’insister :
— Décris-moi cette odeur, tu veux bien ?
Comme je suis embêtée de lui répondre, elle s’impatiente :
— Isabelle, tu as le choix : tu peux quitter ce bureau et je me verrai dans l’obligation de téléphoner à ton père pour lui raconter ce qui s’est produit dans la cafétéria. Ou alors, tu peux juste me parler…
— C’est une drôle d’odeur, dis-je enfin, espérant que la vérité puisse me sauver. Un peu comme la forêt… je ne sais pas comment la décrire exactement.
Ma tête semble bourdonner pendant que j’essaie de retrouver l’odeur en question.
— Est-ce que cette odeur t’est irrésistible ? insiste-t-elle. As-tu la sensation de perdre tous tes moyens quand il est près de toi ?
Je la dévisage avant de bredouiller
— Eh bien… oui. Un peu.
Parce qu’elle semble comprendre ce qui m’arrive mieux que moi, j’espère que c’est bon signe. Est-ce qu’elle va passer l’éponge ? Après tout, je suis une bonne élève, d’habitude ! Alors que j’essaie de retrouver l’odeur en question, la seule qui me monte aux narines ressemble à celle du sapin, et je relève les yeux vers elle, intriguée.
— Ce parfum… est-ce que c’est le vôtre ?
— Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu sens exactement ?
Elle paraît amusée par ma déroute, mais je n’ai qu’une seule réponse en tête :
— Vous sentez… un peu comme Tessa. Je dirais… le sapin ou… l’épinette ?
Madame Beaudoin me scrute avec intérêt lorsque je compare son odeur à celle de sa fille, c’est pourquoi je me remets à expliquer :
— C’est que… elle est venue me voir, ce matin, et…
— Ce n’est rien, m’interrompt-elle en reformant un sourire sur sa bouche. Je suis surprise, c’est tout. Généralement, Tess parle très peu aux autres…
Vu comme elle m’a insultée, je n’ai pas de mal à la croire, mais je me garde bien de le lui dire. Je me contente de confirmer par un petit signe de tête.
— Je peux savoir ce qu’elle t’a dit ?
— En fait… ça ressemblait à : fais attention à Alex.
— Hum…
La directrice tente de contenir le sourire qui se forme sur ses lèvres. Qu’est-ce qui est si drôle ?
— Elle est déjà sortie avec Alex ? demandé-je. C’est pour ça qu’elle m’a demandé de faire attention ?
Le rire de madame Beaudoin envahit son bureau, riche et fort, puis elle secoue vigoureusement la tête comme si je venais de prononcer les paroles les plus absurdes qui soient.
— Bien sûr que non ! Quelle idée ! Tess est bien trop jeune pour avoir ce genre de relation !
Je la regarde comme si elle était une extraterrestre. Les parents sont vraiment tous les mêmes : ils s’imaginent qu’on a 12 ans alors qu’on en a 17 ! S’il n’en tenait qu’à mon père, je ne pourrais jamais avoir de petit ami avant d’être mariée ! Et sûrement pas avant 30 ans ! Les parents n’ont vraiment aucune idée de ce que nous sommes, ou quoi ?
— Elle voulait sûrement t’aider, c’est tout, reprend-elle quand son rire s’estompe. Bien… je vais réfléchir à la question. En attendant, je te suggère de regagner la cafétéria. Il ne te reste plus beaucoup de temps pour dîner. Il vaut mieux que tu te dépêches.
Je me redresse avant de reposer les yeux sur elle.
— Est-ce que vous allez me punir ?
— Ça dépend. Est-ce que tu peux essayer de rester loin de ce garçon ?
Je fronce les sourcils. Comment ose-t-elle me demander une chose pareille ? Aussitôt, je me remémore que son règlement ne s’applique qu’à l’intérieur de ces murs.
— Et pas seulement à l’école, ajoute-t-elle comme si elle avait perçu mes pensées. Si tu veux un bon conseil, reste loin de ce garçon. Tessa n’a pas menti à son sujet : il est dangereux.
— Mais… vous ne le connaissez même pas !
— Isabelle, si je te revois à moins d’un mètre de ce garçon, je me verrai contrainte de téléphoner à ton père et de lui dire ce qui s’est produit, aujourd’hui, à la cafétéria.
Je n’y crois pas ! Elle me fait du chantage ? De quel droit ose-t-elle se mêler de ma vie privée, celle-là ? Une vague de colère m’envahit et je songe même à lui faire une scène. Pour une fois qu’un garçon s’intéresse à moi, pourquoi les choses ne peuvent-elles pas être simples ? Alex est pourtant venu jusqu’ici pour me voir ! Qu’allait-il penser de moi, maintenant ?
— Isabelle, je t’assure que je ne veux que ton bien, reprend-elle. À ta place, je parlerais à ton père de ce qui se passe avant qu’il ne finisse par l’apprendre. Et pas seulement d’Alex, mais aussi des changements que tu subis ces jours-ci : ton corps qui se transforme, des bruits et des odeurs que tu perçois…
Ma colère s’évanouit d’un trait, mais ma bouche, elle, s’ouvre sous l’effet de la surprise. C’est plus fort que moi, je ne comprends pas.
— Comment savez-vous tout ça ?
Autour de nous, la cloche résonne. Ah non ! Je n’ai rien mangé et je suis déjà en retard pour mon prochain cours ! Tant pis ! Je persiste à rester devant son bureau, à attendre qu’elle dise quelque chose.
— Voilà ce qu’on va faire, dit-elle enfin. Ce soir, tu rentres directement chez toi. Essaie de rester loin de ce garçon et je promets de ne rien dire à ton père. Enfin… pour l’instant.
Sa requête ne me satisfait qu’à moitié, mais je n’ai pas le temps de l’en informer qu’elle reprend :
— Demain, reviens me voir sur l’heure du midi. On essaiera de trouver une solution. Maintenant, dépêche-toi, sinon tu vas arriver en classe l’estomac vide et tu ne pourras pas te concentrer sur ton cours.
Même si j’ai la sensation qu’elle reporte ma sentence au lendemain, je récupère mon sac et le pose sur mon épaule. Dès que je tourne les talons pour quitter son bureau, sa voix résonne à nouveau :
— As-tu bien compris les clauses de notre entente, Isabelle ?
Je me risque à me retourner vers elle et je laisse filtrer un « oui » discret.
— Bien. J’espère que je peux avoir confiance en toi. À demain.
Ses paroles me libèrent et je sors sans attendre. J’engloutis mon sandwich en quatrième vitesse tout en courant jusqu’à mon prochain cours. Dans les couloirs, tout le monde me dévisage, et je me comporte comme la plus studieuse des élèves durant mon cours d’anglais. Quelque chose me dit que j’ai intérêt à me faire oublier pour le reste de la journée.
3
Désobéir
J e fais profil bas jusqu’à la sortie de l’école, évitant tout le monde, et même mes copines ! Même si je marche vite, certains m’envoient la main comme s’ils me connaissaient, mais je fais mine de ne pas les voir. J’ai l’impression d’avoir changé de statut, mais il est hors de question d’y songer pour l’instant. Il ne manquerait plus que la directrice s’imagine que je me moque d’elle, comme ceux qui trouvent son règlement ridicule.
Dehors, je respire l’air frais et je descends l’entrée avant de me précipiter sur le chemin du retour. Une fois rendue dans mon sous-sol, je considérerai avoir rempli ma part de l’entente avec la directrice. Qui sait ? Elle a peut-être déjà téléphoné chez moi pour raconter mes mésaventures à mon père. À cette idée, mon ventre se serre. J’ai intérêt à trouver une bonne excuse avant de rentrer. Autant me préparer à toutes les éventualités avant d’être mise devant le fait accompli.
À la moitié du trajet, qui est déjà court, mes pas se figent quand j’aperçois Alex à moins d’un coin de rue de ma maison, confortablement adossé à une voiture rouge.
— Hey you !
Il me tend la main, m’invite à me rapprocher de lui, mais je ne bouge pas. Je suis empêtrée dans un drôle de dilemme : n’ai-je pas promis à madame Beaudoin d’éviter Alex, ce soir ? En même temps, j’ai très envie de me jeter dans ses bras et de laisser son odeur m’enivrer. J’ai tellement rêvassé à notre baiser de ce matin, aujourd’hui !
— La directrice m’a interdit de te parler, sinon elle menace d’appeler mon père ! lui annoncé-je.
Je me sens ridicule de lui répéter ses paroles, et par crainte qu’il se moque de moi, j’ajoute :
— Il ne reste qu’un mois et demi d’école. Je n’ai pas envie d’être suspendue !
Il semble ne rien comprendre de mes propos, puis propose :
— Tu restes là et moi ici, then ?
J’évalue la distance qui nous sépare et je fais trois pas vers l’avant. Je suis environ à un mètre de lui. Théoriquement, je n’ai brisé aucune règle. Pour éviter de le rejoindre, je m’adosse contre un arbre.
— Tu sais… ce serait plus facile si tu sortais avec une fille qui ne va pas dans ce genre d’école. C’est très strict, là-bas.
Je suis gênée d’aborder le sujet, surtout qu’on n’a jamais discuté de sortir ensemble, lui et moi. Durant tous mes cours de l’après-midi, je n’ai pas cessé de songer à cette question : si Alex était avec une autre, ce serait sûrement plus facile. Il n’aurait pas à garder ses distances avec elle à cause d’un stupide règlement. Et encore ! Il ne connaît pas mon père !
— Isabelle, regarde-moi.
J’obéis, anxieuse.
— Je veux être avec toi, dit-il lentement. I’m here for you. Pour toi.
Ses mots m’émeuvent. Assez pour que, à la seconde où il tend ses doigts vers moi, j’oublie la requête ridicule de la directrice et je me jette dans ses bras. Tant pis pour cette promesse ridicule ! J’écrase mon visage dans son cou et me gave de son odeur, absolument divine ! J’en oublie jusqu’à mon nom pendant qu’il embrasse ma bouche. Contre Alex, mon corps prend feu. J’ai la sensation de m’être subitement transformée en femme. Ses mains sont fermes sur ma peau. Elles se baladent sur mes hanches et j’étouffe un cri quand je remarque qu’ils caressent le haut de mes fesses par-dessus ma jupe. Dans un grognement, je retiens maladroitement son geste.
— Alex, non. Attends !
— What ? me demande-t-il, visiblement contrarié.
— C’est que… ça va trop vite. Je ne suis pas… comme ça.
Sa main cesse de lutter contre la mienne. Il n’essaie ni de se rétracter ni de poursuivre son exploration. Bon sang ! Que son odeur est délicieuse ! Je devrais chasser ses doigts qui se trouvent trop près de la frontière de ma petite culotte, mais je ne sais déjà plus d’où me provenait cette volonté pour l’empêcher de poursuivre. Pendant d’interminables secondes, il me fixe. Je crois qu’il attend que je dise quelque chose. Dans ma tête, des mots se forment, mais on dirait que je ne sais plus comment parler. Sa bouche dessine un petit sourire en coin. Pourquoi est-ce que j’ai envie qu’il m’embrasse encore ? Pour tenter de garder mon calme et de retrouver mes esprits, je détourne la tête. En guise de réponse, Alex replonge ses lèvres dans le creux de mon cou pour y embrasser la peau près de mon oreille. Tous mes muscles se contractent à ce contact, et voilà que j’ai à nouveau l’impression que ma volonté n’obéit plus qu’à la sienne. Ma main relâche ses doigts, remonte vers sa nuque pendant qu’il a tout le loisir de franchir cette zone où personne n’est jamais allé. Sans attendre, il glisse ses doigts sous ma jupe et empoigne ma cuisse pour remonter ma jambe contre lui, forçant prestement mon corps à épouser le sien. Nous voici dans une étreinte passionnée, dehors, à la vue de tous ! Tout mon être frissonne. Je n’arrive plus à maîtriser ce qui se passe en moi et même si je sais que c’est totalement immoral, je m’abandonne aux délicieux baisers d’Alex.
— Ça suffit !
La voix qui hurle me paraît à des kilomètres. Je suis dans un coton si épais que je peine à retrouver la réalité qui m’entoure. Pourtant, je suis subitement arrachée des bras d’Alex, dont les mains tentent de me retenir. On me déplace comme une poupée, et je ne sais plus du tout où je suis quand je parviens à retrouver la vue. Je cligne des yeux à répétition pendant qu’on me fait prendre place sur une marche, dans l’entrée d’une résidence que je ne connais pas. Tessa me secoue pour capter mon attention, mais à peine reviens-je à moi que mon regard cherche aussitôt Alex.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce qui s’est passé ?
Ma voix est rauque. J’ai soif. Tessa bouge pour maintenir mon attention sur elle. Derrière, Alex et un homme que je ne connais pas discutent avec énervement. Dans tous les cas, sa voix, elle, ne me dit rien. Ni sa carrure, d’ailleurs ! Il a de si larges épaules que j’ai peine à voir Alex, derrière lui. Pourtant, à travers la colère de l’inconnu, je distingue un rire qui me plaît et qui me donne envie de couiner bêtement. Je ne sais pas ce que l’homme lui dit, mais cela ne semble pas déranger Alex outre mesure.
— Tu ne pouvoir rien faire. Elle est à moi.
Cette affirmation résonne dans mon esprit avec force. Assez pour que mon corps se mette à trembler. Alex ose défier cette armoire à glace ? Pour moi ?
Parce que je me sens suffisamment en forme, j’essaie de me relever, mais Tessa bloque instantanément mon geste en appuyant sur mes épaules d’une main. Je retombe prestement assise sur le béton. Agacée, je gronde :
— C’est qui, lui ?
— Quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Pas comme une certaine conne que je connais !
Son ton acerbe me laisse présager qu’elle vient de m’insulter, mais je m’en moque : je suis trop occupée à essayer de capter la plus petite bribe de la conversation d’à côté, celle qui vire à la dispute. Dans un grognement, le corps imposant de l’inconnu plaque celui d’Alexander contre la voiture rouge. Les seuls mots que je distingue sont « directrice » et « engagement ». La promesse que je lui ai faite me revient en mémoire. Dès que la directrice saura que j’ai revu Alex, elle risque de téléphoner à mon père pour lui dire ce qui s’est passé aujourd’hui ! Elle va peut-être même me suspendre de l’école !
Tant pis pour le sort d’Alex : je bondis sur mes pieds et, cette fois, Tessa ne parvient pas à m’arrêter. Je n’ai pas fait trois pas qu’elle s’accroche à mon bras pour m’empêcher de fuir.
— Il faut que je rentre ! m’expliqué-je.
— Pas toute seule ! Il y a toutes sortes de dépravés qui rôdent dans le coin, mais ça aussi, je suppose que t’es trop conne pour t’en rendre compte !
Elle jette un regard meurtrier en direction d’Alex avant de me relâcher. Et dès que je fais un geste pour reprendre mon chemin, la main de l’inconnu s’accroche à mon bras. Agacée par son intervention, je me défais de son emprise avant de le foudroyer du regard :
— Toi, tu ne me touches pas, sinon je te casse le nez !
Je le pointe du doigt pour lui montrer que je suis sérieuse, mais ses yeux soutiennent les miens sans broncher. Pendant quelques secondes, j’ai même l’impression qu’il me défie de passer à l’acte. Si j’en ai envie, je crains que ce combat ne soit pas à mon avantage. C’est une véritable armoire à glace ! Au bout d’un duel sans mot, il tourne les yeux vers Tessa :
— Ramène-la chez elle. Je m’occupe de lui.
La gothique me pousse désagréablement sur le trottoir, et je lance un dernier regard en direction d’Alex qui arbore toujours le même sourire charmeur à ses lèvres. Il le bonifie même d’un clin d’œil complice à mon intention. Comment peut-il être aussi calme alors que le type aux gros bras le maintient ainsi contre la voiture ?
Au bout de la rue, je respire mieux. Peut-être parce que je me suis éloignée de toute cette tension entre Alex et l’autre gars, ou parce que j’aperçois ma maison. Qu’importe. Je me mets à courir. J’espère arriver chez moi avant que la directrice n’appelle mon père. À choisir, il vaut mieux que je sois celle qui lui annonce toutes les catastrophes de la journée. C’est le moment de vérifier s’il est vrai qu’une faute avouée est à moitié pardonnée.
Toujours derrière moi, Tessa continue de me suivre. C’est qu’elle ne me lâche pas d’une semelle, celle-là ! À deux pas de mon point d’arrivée, je fais volteface.
— C’est bon, je suis arrivée.
— Ma mère m’a dit de te raccompagner…
— C’est fait, merci, sifflé-je en grimpant les marches deux à deux.
— Elle m’a aussi demandé de l’attendre chez toi, reprend-elle, parce qu’elle va venir me chercher après le travail.
Mon sang ne fait qu’un tour, et je la dévisage, croyant qu’elle me fait une blague.
— Il est hors de question que tu entres ! je peste.
— Si tu penses que j’ai envie de jouer à la gardienne avec toi, tu te fous le doigt dans l’œil, petite ! Je te rappelle que t’as même pas été capable de te rendre chez toi sans tomber dans les bras de ce maniaque !
Je crois rêver ! Elle ose traiter Alexander de maniaque ? Cette fois, c’est sûr, je sens que je vais m’énerver !
— T’es jalouse, ma parole ! C’est parce qu’il n’a pas voulu de ton allure de gothique, c’est ça ?
Elle se met à rire et secoue la tête en affichant un air sidéré par mes paroles.
— C’est pas possible d’être aussi conne ! Tu ne comprends vraiment rien ?
Sans attendre, elle passe au-devant de moi et tente d’accéder à la porte de ma résidence.

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