Le Cercle félin - 2 - Le destin trahi
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Description

Les choses sont loin d’être réglées pour Isabelle. S’il lui reste trois semaines avant la prochaine pleine lune, elle sait pertinemment que le parfum d’Alexander redeviendra bientôt irrésistible.
Ce temps, elle doit donc le mettre à profit pour s’entraîner et… apprendre à séduire. Car si Alexander tombe réellement amoureux d’elle, peut-être accepterait-il de vivre ici? Mais à jouer avec le feu, on risque fort de s’y brûler… ne sont-ils pas destinés, après tout? Si seulement le baiser qu’elle a offert à Simon ne compliquait pas autant la situation.
À côtoyer son protecteur, voilà que des sentiments d’une toute autre nature naissent, mais dès que le parfum d’Alexander recommence à lui tourner la tête, ses convictions s’effritent…
Est-il seulement possible de lutter contre son destin?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 novembre 2020
Nombre de lectures 33
EAN13 9782898086212
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2020 Suzanne Roy
Copyright © 2020 Éditions AdA Inc
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale : Matthieu Fortin
Révision linguistique : Charlotte Paré
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photographie de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Catherine Bélisle
ISBN papier : 978-2-89808-619-9
ISBN PDF numérique : 978-2-89808-620-5
ISBN ePub : 978-2-89808-621-2
Première impression : 2020
Dépôt légal : 2020
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1471, boul. Lionel-Boulet, suite 29
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
1
Et maintenant ?
J e n’ai pas envie de me lever, mais comme je suis à peine sortie de ma chambre depuis hier matin, je présume que mon père ne va pas tarder à s’inquiéter du temps que je passe au lit. J’ai beau lui répéter que je suis fatiguée, il se doute bien que mon attitude cache autre chose. Le connaissant, il va s’imaginer le pire : que je suis malade ou que j’ai fugué. Je suis pourtant descendue pour grignoter ! Si je continue, il va vraiment croire que je suis en dépression ou un truc du genre.
Les derniers jours ne m’ont pas épargnée : j’ai découvert tellement de choses sur moi et sur ma famille que je ne suis pas sûre de pouvoir les classer dans un ordre précis. Ma tête est dans un sacré bordel. Des images de ma soirée d’anniversaire me reviennent en rafale, et mes nouveaux sens attirent constamment mon attention. Chaque fois que je constate l’ampleur de mes possibilités, je suis à la fois étonnée de tout ce que je peux faire et effrayée à l’idée de ce qui m’attend. Je passe mon temps à répéter, comme si je ne pouvais pas encore le croire : « Je suis un félin. »
Simon a raison : c’est plus joli que « chat-garou », mais ça ne fait pas vraiment « super héros » non plus. C’est un peu banal comme nom, ça ne représente rien, surtout que, pour l’instant, je ne peux pas me transformer. Je suis juste forte, rapide, et mes sens sont incroyablement puissants.
Dès que je passe devant le miroir, je m’arrête pour observer à quel point j’ai changé en si peu de temps. Pas seulement parce que je ne me défrise plus les cheveux — quoique ça fasse une énorme différence sur ma tête —, mais mon corps en impose dorénavant : j’ai encore eu une poussée de croissance, mais désormais, on dirait que mes muscles sont plus gros. Mes cuisses aussi. Et encore, je ne parle pas de mes formes plus féminines. Déjà que mon uniforme est un peu juste, ces jours-ci…
Je ferme les yeux et je me concentre pour essayer de retrouver un semblant de calme. Il y a trop d’informations qui circulent dans ma tête, et je ne pense pas avoir encore assimilé la moitié d’entre elles : j’ai 18 ans, même si j’ai fêté mon 17 e anniversaire avant-hier. En plus, ce n’était même pas la bonne date de naissance. Ni le bon nom. Mes papiers ont été falsifiés quand j’étais petite et, jusqu’à la semaine dernière, je pensais que je m’appelais Isabelle Côté, que j’avais 16 ans et que mon père était… mon père.
Qu’est-ce que je raconte ? Je m’appelle toujours Isabelle Côté ! Je n’ai pas la moindre envie de retrouver mon ancien prénom. Ça m’a même énervée qu’Alex m’appelle Elisabeth, hier. C’est la première fois que je me rends compte à quel point je tiens à mon prénom. Isabelle, c’est le prénom que ma mère m’a donné quand elle a décidé de quitter l’Angleterre pour immigrer au Québec. Un geste qu’elle a posé pour moi, en espérant que son clan ne me retrouverait pas et que je pourrais vivre une meilleure vie ici plutôt que celle qui m’était destinée. Ce prénom représentait l’espoir pour elle : celui qu’elle a mis en moi lorsqu’elle a risqué sa vie pour m’offrir la liberté.
Elle serait sûrement triste si elle savait qu’Alexander est parvenu à me retrouver, surtout après tout ce qu’elle a fait pour me mettre à l’abri. Il est vrai que j’ai réussi à passer la première pleine lune sans être transformée, mais vais-je y parvenir encore, le mois prochain ? Je ne sais pas. Simon n’est pas des plus optimiste à ce sujet.
Je touche régulièrement ma marque de naissance, le croissant de lune qui est devenu rouge. Preuve gravée dans ma chair que j’appartiens à la race des félins. Désormais, si on me mord lors d’une pleine lune, je vais me transformer en bête poilue avec des dents pointues : chat, tigre, panthère, ce genre de choses. Ça m’effraie. Je n’ai aucune envie de me transformer en bête sauvage, ni même en chat. À quoi ça me servirait, de toute façon ? Il est vrai que mes nouveaux sens sont agréables : j’arrive à savoir tout ce qui se passe sans trop de difficulté, à voir la nuit, et ce bain de rayons sous la lune a vraiment été la chose la plus formidable que j’aie jamais vécue ! Mais est-ce que j’ai envie de devenir une bête sauvage ? Pas tellement, non.
Le problème, c’est qu’Alex tient à procéder à ma transformation et qu’il est prêt à tout pour y arriver. Tout ça pour s’assurer que ma soumission lui soit complète et que je lui appartienne. S’il y arrive, il pourra devenir le chef de son clan. L’Alpha des Black Tigers. C’est prestigieux, il paraît, mais c’est encore plutôt vague pour moi. Et mon opinion ne compte pas, de toute façon. Il veut juste m’emmener en Angleterre et me faire un bébé, même si je n’en ai pas la moindre envie. C’est vrai que son parfum me rend folle, surtout à l’approche de la pleine lune, et qu’il est plutôt séduisant comme garçon : grand, blond, élancé…, rien à voir avec Simon, avec son allure de guerrier et son corps musclé qui fait délirer toutes les filles de l’école.
Simon. Quelle idée de l’avoir embrassé, hier matin ! Il doit me prendre pour une vraie conne, maintenant ! Dire qu’il y a deux jours, je pensais à Alex tout le temps et je passais mon temps à me moquer de la taille des bras de Simon. Mais à quoi j’ai pensé ? Je voulais juste le remercier ou… je ne sais pas, exactement. C’est arrivé comme ça, c’est tout ! Je ne devrais pas en faire toute une histoire, alors… pourquoi est-ce que je n’arrête pas d’y penser ?
La tête sous l’oreiller, j’étouffe un grognement. En raison de l’ouïe qu’il a, je me doute qu’il entend tout ce qui se passe dans ma chambre. Je le sais parce que j’entends tout, moi aussi. Simon discute avec mon père, au salon. Ils parlent de ma soirée d’anniversaire, de ce qui aurait pu être évité, de la façon dont j’ai résisté à Alex et, contre toute attente, du fait que je ne me suis pas trop affolée en découvrant leur forme animale. Mon père passe son temps à répéter à quel point il est fier de moi et il remercie chaleureusement Simon de tout ce qu’il a fait depuis deux semaines.
— Après ce que tu as fait pour Isabelle ! Sans toi, où serait-elle, cette petite, tu peux me le dire ? Elle te doit une fière chandelle, mon garçon ! Et moi donc… et moi donc…
Je grogne à nouveau. S’il savait que Simon m’a embrassée, hier matin, j’ose espérer qu’il ne recevrait pas que des compliments de sa part ! Il le mettrait sûrement à la porte ! Ma réaction est peut-être excessive, mais est-ce qu’il ne pourrait attendre avant de l’encenser comme un héros ? Pour ma part, je n’en ai pas la moindre envie !
Mon père se déplace et, au bruit qu’il fait, je sais qu’il commence à préparer le petit déjeuner, signe que je vais devoir me lever sous peu, mais ce n’est pas ce qui m’alerte : Simon monte à l’étage. Il s’arrête devant ma porte, et je suis déjà assise sur mon lit, en train de replacer mes cheveux en prévision de son arrivée. Pourtant, il ne frappe pas à ma porte. Je crois qu’il hésite ou alors il attend que je l’invite. Peut-être qu’il s’imagine que je dors encore ? Il est vrai qu’il n’est que 8 h, mais ça fait déjà plus d’une heure que je suis réveillée. Est-ce qu’il ne le sait pas déjà avec ses supers oreilles ?
— Iz, je sais que tu ne dors pas.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Il va bien falloir qu’on en discute.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, lui dis-je en sachant pertinemment qu’il s’agit d’un mensonge.
Il parle de notre baiser, évidemment, mais autant faire semblant de ne rien comprendre. J’espère qu’il va me ficher la paix ! Après tout, c’est samedi ! Est-ce qu’il n’est pas censé être avec son clan ?
— Iz, arrête de bouder ! Au cas où tu l’aurais oublié : tu vas m’avoir sur le dos pendant tout un mois, encore. Est-ce qu’on ne pourrait pas… ?
— Hé ! Je ne t’ai rien demandé, moi ! m’énervé-je. Et pourquoi t’es là, tu peux me le dire ? T’as qu’à désigner quelqu’un d’autre pour me protéger si ça ne t’intéresse plus. T’es pas le seul, dans ton clan, il me semble…
Il ouvre ma porte de chambre sans me demander mon autorisation et me lance un regard inquiet à partir de l’endroit où il se trouve.
— Tu es fâchée à ce point-là ? me questionne-t-il.
— Je ne suis pas fâchée !
Je retiens un grognement. J’hésite à lui dire que je n’ai aucune envie de le voir ou que je suis fatiguée, mais je ne doute pas qu’il y a toujours de la colère en moi. J’essaie néanmoins de conserver le peu de fierté qu’il me reste en tentant de faire dévier le sujet :
— Je peux savoir ce que tu fais là ? Il reste encore tout un mois avant la prochaine pleine lune ! Tu devrais… aller rejoindre ton clan ou… je ne sais pas, moi !
Il croise les bras et s’adosse contre le cadre de la porte, un sourire flottant aux coins des lèvres.
— C’est drôle, vu le nombre de fois où t’as agi comme une idiote devant moi, je ne pensais pas que tu pouvais être aussi orgueilleuse…
J’ai envie de lui jeter un oreiller par la tête, mais je relève fièrement le menton. Je n’arrête pas de me répéter que je dois cesser d’agir comme une ado devant lui, mais qu’est-ce que j’en ai envie !
— C’est tout ? lâché-je pour essayer de clore la discussion. Si c’est fini, referme la porte en partant.
— D’accord, tu ne veux pas qu’on en parle. J’ai compris.
Alors que je m’attends à c qu’il reparte, il reste planté là, comme s’il attendait que je cède. Il peut rêver ! Agacée, je me laisse retomber sur mon lit et je récupère mon lecteur MP3, espérant lui montrer que je ne veux plus avoir affaire à lui, mais, dès que je le prends entre mes doigts, Simon entre dans la chambre et me l’arrache brusquement des mains.
— Isabelle, t’as fini de faire l’enfant ?
Je me redresse à nouveau sur mon lit et lui jette le regard le plus noir que j’ai en réserve.
— Mais je suis une enfant ! C’est même toi qui me l’as dit, hier matin !
— Ah ! On y est ! C’est pour ça que tu es fâchée contre moi ?
Il semble heureux que les mots se soient échappés de ma bouche, mais je détourne la tête pour éviter de le regarder.
— Iz, je ne t’ai pas traitée d’enfant. J’ai juste dit que tu étais jeune. Et c’est vrai.
C’est quoi la différence entre « être une enfant » et « être jeune » ? Je ne la vois pas, moi ! Et qu’est-ce que j’en ai à faire qu’il ne veuille pas de moi, au fond ? C’est bête ! En plus, je croyais qu’il était avec Tess, il y a deux jours, et je n’en avais rien à faire ! Peut-être qu’il a raison et que je suis orgueilleuse, mais je ne comprends pas pourquoi il m’a embrassée avant de me repousser comme il l’a fait. Je siffle un « Laisse tomber, tu veux ? » en espérant qu’il cesse d’en parler, mais il s’assoit sur le rebord de mon lit et pose les mains sur mes épaules pour retenir mon regard prisonnier du sien.
— Iz, je suis désolé. C’est la seule raison que j’ai trouvée sur le moment.
— Ça m’est égal. Je ne veux plus en parler.
— Laisse-moi finir ! Regarde-toi, bon sang ! Tu as peut-être le corps d’une femme de 18 ans, mais… dans ta tête, tu n’en as encore que 16.
Qu’il précise sa pensée, ça ne me plaît pas davantage. Qu’est-ce que je dois comprendre ? Que même si j’ai 18 ans, il considère que j’en ai 16 ? Ça revient au même ! Autrement dit, il me voit comme une ado sans intérêt !
— Iz, je suis chargé de te protéger. Toi et moi, on ne peut pas avoir… ce genre de relation. Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas flatté ou… que je n’en ai pas envie…
Je relève des yeux curieux vers lui. Qu’est-ce qu’il essaie de me dire ? Qu’il en a envie ? Alors pourquoi m’a-t-il repoussée ? Devant l’intérêt qui doit transparaître dans mon regard, il gronde aussitôt :
— Iz, c’est impossible !
— Mais… pourquoi ?
— Pourquoi ? Parce que t’es avec Alex, voilà pourquoi ! Et j’ai bien assez de choses à gérer, en ce moment, sans avoir une fille sur le dos !
Bref, ça revient au même : il n’est pas intéressé. Il me dit probablement toutes ces choses pour que j’arrête de lui en vouloir ou pour que mon orgueil ne s’en porte pas trop mal. Agacée, je siffle :
— C’est bon, j’ai compris ! Ce n’était qu’un baiser. Pas de quoi en faire une histoire !
Un nouveau sourire renaît sur ses lèvres.
— Alors pourquoi tu boudes depuis hier ?
— Je ne boude pas, j’essaie de me reposer, c’est très différent ! Avec tout ce que j’ai vécu…, j’ai bien le droit d’avoir envie d’être seule !
Il hoche la tête, comme s’il pouvait concevoir que mes paroles puissent être vraies, même s’il en doute. Quel prétentieux, celui-là ! Il ne va quand même pas s’imaginer que son baiser m’a chavirée ! Alex a pas mal plus d’expérience que lui en matière de baiser, et puis… ça n’a rien à voir !
— Iz, je ne veux pas qu’il y ait le moindre malaise entre nous. On a beaucoup de travail dans les jours qui viennent…
Je lui fais signe qu’il n’y en aura pas, mais je sens quand même qu’il me scrute du regard.
— Sache que tu devras changer de routine à partir de la semaine prochaine, m’apprend-il soudain. J’ai mis mon emploi et mon clan de côté pour pouvoir assurer ta sécurité, mais maintenant, ce sera à toi de faire quelques concessions.
— Moi ? Mais je suis bientôt en examens !
— Je ne parle pas de changer quoi que ce soit à ton horaire habituel, enfin… pas pour l’école, ton père ne me le permettrait pas. Seulement, il va falloir que tu fasses des compromis. Certains soirs et les jours de fin de semaine sont des moments réservés à l’entraînement du Cercle. Tu devras donc m’accompagner là-bas.
Rejoindre le clan pour m’entraîner avec eux, comme si je faisais partie du groupe ? Malgré moi, j’affiche un léger sourire, mais Simon n’attend pas que je confirme ma réponse, il continue :
— J’ai l’intention de reprendre certaines de mes activités. Mon travail aussi, bien que ce soit assez tranquille, en ce moment. Mais comme je suis chargé de ta protection, ton père m’a autorisé à t’emmener là où j’ai besoin d’aller.
Je m’enfonce davantage dans mon lit. Mon père venait de lui donner carte blanche sur mon emploi du temps ? Sans attendre que je proteste, il ajoute :
— Nous partirons en début d’après-midi pour le clan. Et tu devras apporter des vêtements de rechange parce qu’on ne reviendra que demain soir.
— Mais j’ai promis à Alex que…
— Je sais, mais à partir de maintenant, tu devras vérifier avec moi avant de prendre un rendez-vous de la sorte. Pour aujourd’hui, j’ai fait une exception. Je lui ai téléphoné pour l’autoriser à venir ici vers 11 h, mais vous n’aurez droit qu’à une heure. Après quoi, on mange et on s’en va.
— Mais c’est quoi cette façon de faire ? T’es devenu mon gérant, ou quoi ?
Son visage se crispe, et je comprends que ma réplique l’a énervé, mais il n’est pas le seul. J’en ai assez de son sale caractère ! S’il me l’avait demandé gentiment, j’aurais sûrement dit oui, en plus, mais je déteste qu’il agisse comme un dictateur.
Sans me répondre, Simon se redresse et marche en direction de la sortie, puis il se tourne vers moi avant de quitter ma chambre.
— Encore une chose : il est de coutume que les nouveaux venus fassent le repas du dimanche soir. Si j’étais toi, j’apporterais ton livre de recettes.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’attends qu’il me dise que c’est une blague, même si je me doute que ce n’est pas vraiment son genre de plaisanter. Je ne réponds pas et je me laisse retomber sur mon lit avant de me retourner pour éviter qu’il ne me voie. J’ai envie de grogner, mais je me retiens. Je suis nulle en cuisine ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Et pour 20 personnes, en plus !
— Évite de nous faire le coup de la nourriture pour chats, tu veux ? Étienne l’a fait, il y a deux mois, et je ne pense pas que tu aimerais te retrouver dans l’eau du lac. Surtout qu’elle est encore froide à cette période de l’année…
Il a un petit rire qui ne me plaît pas. Pourquoi est-ce que je n’arrive plus à apprécier ses blagues ? Je déteste le voir aussi détendu. On dirait que notre baiser n’a jamais existé pour lui. Pourquoi est-ce que, moi, je n’arrive pas à songer à autre chose ?
Je repousse mes couvertures et je me lève d’un trait, me doutant qu’il ne me fichera pas la paix tant que je ne serai pas sortie de ce lit.
— Tu me laisses, maintenant ? Je peux m’habiller toute seule ou il faut que tu supervises ça aussi ?
Devant ma tenue, Simon a un drôle de regard, puis il secoue la tête avant de déguerpir sans demander son reste. Est-il gêné de me voir en robe de nuit ? C’est vrai qu’elle est un peu étroite, mais je n’ai plus vraiment de vêtements amples depuis que mon corps a poussé d’un coup ! J’ai mal vu, forcément ! Après tout, est-ce que je n’ai pas dormi à moitié nue, contre lui, il y a deux jours ? Décidément, il est temps que j’arrête de me faire des histoires et que je cesse de penser à ce garçon !

Je passe la matinée à réfléchir à ce que je dois dire à Alex. J’ai été dure avec lui en revenant de ma nuit avec Simon. Et comme son parfum ne me fait plus autant d’effet, je suppose qu’on pourra en profiter pour discuter plus calmement, pour une fois. Je n’ai pas le souvenir que nous ayons eu une véritable conversation, lui et moi.
Dans tous les cas, je compte bien lui dire à quel point je suis déçue par son attitude. Il n’a pas tenu sa promesse et il m’a délibérément menti en essayant de me mordre lors de ma soirée d’anniversaire. Il a intérêt à comprendre que je n’ai pas l’intention de lui refaire confiance de sitôt.
À la seconde où il franchit le seuil de ma maison, j’en oublie tous mes reproches dès qu’il me tend un énorme bouquet de roses rouges. Un truc comme on en voit à la télévision, quand les hommes font n’importe quoi et qu’ils veulent se faire pardonner. C’est vrai que j’ai toujours trouvé ça ridicule que les femmes fondent comme des idiotes à cause de quelques fleurs, mais là… j’avoue que je suis partagée sur la question. Personne ne m’a jamais donné de fleurs, à moi ! Je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait un choc. On dirait qu’il vient d’étouffer tous les mots que j’avais en réserve.
— Isabelle, je suis beaucoup désolé. Pardon !
Il répète toutes sortes d’excuses jusqu’à ce que je prenne le bouquet entre mes bras. De l’autre bout de la cuisine, j’entends le « pfft » discret de Simon. De toute évidence, lui, il s’en moque des fleurs ! Le bouquet entre les bras, j’en respire poliment le parfum et je les serre contre moi. Je suis ébranlée par son geste, mais je retrouve rapidement mon visage sérieux et je lui lance un regard que j’espère suffisamment noir.
— Ça ne change rien à ce que t’as fait, tu le sais, hein ?
— Je être ici pour toi. J’ai besoin de toi. Isabelle, j’ai déjà dit ça, right ? Je… très content d’avoir encore temps avec toi. Tout un mois !
Je suis surprise qu’il m’appelle Isabelle. De toute évidence, il a compris le message, et il tente de faire des efforts pour se racheter. Je l’invite au salon et je dépose les fleurs sur la table basse. Loin de leur parfum, celui d’Alex reprend sa place, mais il n’a rien d’agressant ; au contraire, c’est agréable et doux. Pour le principe, je ne prends aucun risque : je m’installe de l’autre côté du canapé, le plus loin possible de lui. Il remarque mon geste, mais ne tente rien pour se rapprocher de moi.
— Isabelle, je sais… tu es… très fâchée contre moi.
— En effet, je rétorque. Alex, tu m’as menti ! Tu m’avais donné ta parole que tu ne me transformerais pas ce mois-ci ! Tu m’avais promis qu’on aurait du temps pour se connaître…
— Je sais.
Son corps s’affaisse, et il penche la tête vers l’avant pour arborer un air désolé. Il n’essaie même pas de se défendre. On dirait un condamné qui attend son verdict. Voilà qui ne lui ressemble pas.
— Pourquoi tu as fait ça ? Tu ne pouvais pas attendre un mois ?
— Pourquoi ? Isabelle, je sais que… nous parfait ensemble ! Toi et moi, être liés pour toujours ! Pourquoi attendre ? Je t’aime !
Alors que son discours me paraissait sensé, il y a quelques jours, voilà que je m’emporte :
— Tu m’aimes ? Mais comment peux-tu dire ça ? Tu ne sais même pas qui je suis !
— Tu es parfaite pour moi ! It’s enough ! Isabelle, quoi vouloir de plus ?
Je ne dis rien, surprise de le voir aussi convaincu par ses propres arguments. Comment peut-il être aussi sérieux ? Comme le silence s’installe, il pointe l’autre bout de la maison et s’emporte à son tour :
— It’s him, right ? Lui aussi, il veut être avec toi ! Je sais. J’ai vu ses yeux. Il avait la main sur toi tout l’autre soir. Il n’est pas pour toi, Isabelle ! C’est moi qui est parfait pour toi.
Il bondit sur ses jambes, vient se positionner devant moi et se laisse tomber sur les genoux, devant le canapé. Ses yeux redeviennent tendres quand il les relève vers les miens.
— Isabelle, tu dois pardonner à moi. I know … je faire erreur. I’ m sorry , O.K. ? Je ne pas vouloir attendre, but… look at you ! Tu es si belle ! Ne pas vouloir attendre un mois pour que toi être à moi ! Et… maintenant… lui… il a un mois aussi !
Ses doigts cherchent et écrasent les miens. Il me supplie du regard, à m’en faire frissonner tout le corps.
— Je veux être avec toi. Toujours. Je fais n’importe quoi. Demande-moi ! Je fais !
— Alex, je ne sais pas…
— Je tout un mois pour te prouver, Isabelle. Je sais que… je suis… trop…
— Rapide ? suggéré-je.
— Oui. Rapide, dit-il avec un visage sérieux. But I feel it inside me. I feel you ! Isabelle, je t’attendre depuis toujours !
Il tire ma main vers son visage, embrasse plusieurs fois le revers de mes doigts. Je crois que c’est sa façon de me demander pardon à répétition, mais je n’arrive plus à réagir. Son parfum est plus présent depuis qu’il est à mes genoux, dans une position que je ne comprends pas, comme s’il espérait me demander en mariage. Quand il en a assez d’embrasser ma main, il penche la tête devant moi et attend. Je crois qu’il veut un verdict, mais comme je ne sais pas quoi lui répondre, je ne dis rien. Ça me paraît irréel qu’un garçon aussi beau qu’Alexander débarque ici, un bouquet de roses dans les bras, pour me faire une déclaration d’amour comme celle-là.
— Isabelle, tu ne veux pas pardonner à moi ?
— Je ne sais pas. Tout ça, c’est… c’est vraiment charmant, bien sûr ! Je veux dire… je n’ai jamais reçu de fleurs et… personne ne s’est jamais mis à genoux devant moi…
Il sourit, et son visage s’illumine d’espoir. Qu’il est beau avec ce teint clair et ces yeux bleus. J’ai envie de toucher sa peau, de repousser ses mèches blondes derrière sa tête, mais je n’en fais rien. Je suis contente d’arriver à réfléchir alors qu’il est aussi près. D’avoir un certain pouvoir sur lui aussi. Il reste là, à attendre, à espérer. C’est tellement différent de ce que je ressens quand je suis avec Simon.
— Alors, euh… si j’ai bien compris… dans deux semaines, ton parfum va redevenir plus fort, c’est ça ?
— Pas trop fort, dit-il en secouant la tête. Juste… te pousser vers moi.
— Et il me reste combien de temps avant de ne plus pouvoir réfléchir, comme ça ?
— Oh… well … 10 jours ?
— Que 10 jours ? Sur 30 ?
Je trouve que la proportion est faible ! Pourquoi est-ce que je n’en ai pas au moins la moitié ? Dans la cuisine, Simon marmonne à voix basse : « Un cycle lunaire dure 29 jours et demi. » C’est comme s’il tenait à corriger le nombre que je venais d’avancer, puis, parce qu’il nous a interrompus, il se décide à répondre à la place d’Alex :
— Tu as une dizaine de jours durant lesquels son parfum te sera agréable, sans être intrusif. Après quoi, les choses s’amplifieront petit à petit. On ne sait pas à quelle fréquence tu ressentiras les choses. De ce fait, on ne peut pas prédire le nombre exact de jours qu’il te reste avant… de ne plus pouvoir être près de lui sans perdre la tête.
— Isabelle, ce n’est pas mon faute ! se défend Alex. Je ne jamais demandé que… parfum si fort !
— Je sais.
— Isabelle, we can’t fight it !
Je lui jette un regard noir.
— C’est ce qu’on verra.
Je reprends brusquement ma main et je lui fais signe de s’éloigner. Je le blesse ou, à tout le moins, je le surprends, parce qu’il hésite avant de m’obéir. De toute évidence, il n’a pas l’habitude qu’une femme lui donne des ordres. Il se relève, retourne s’asseoir de l’autre côté du canapé et se tourne vers moi. Il attend. Je crois qu’il n’a fait que ça depuis qu’il est arrivé. Attendre. Dans ma tête, je me questionne : « Iz, qu’est-ce que tu veux ? » Et je formule la réponse à voix haute :
— Je refuse que tu me transformes sans que je te donne mon accord.
— O.K. On fera tout quoi tu veux.
Il répond vite. Trop vite, d’ailleurs. Voilà qui n’est rien pour me rassurer. Je sens la colère se loger dans ma gorge.
— Comment veux-tu que je te fasse confiance ? Je suis sûre que tu dis n’importe quoi juste pour que je te croie !
— No ! Isabelle, je veux attendre et… je sais que tu dire oui ! C’est trop fort ! J’ai Alpha in England ! Je dois obey ! Ask him !
Il pointe derrière moi, et je comprends, à l’odeur, que Simon s’est rapproché de façon à pouvoir nous observer. Je pivote sur le canapé pour le regarder, mais je ne lui demande rien, je ne fais que reporter mon attention sur Alex.
— Et c’est quoi ces ordres ?
— Tu dois venir là-bas, en Angleterre. Ils attendent. Nous.
— Quand ?
— Well… ils voulaient… aujourd’hui, but …
Son regard sous-entend qu’il ne pourra pas m’y emmener, parce qu’il n’est pas arrivé à me mordre, avant-hier, mais il reprend, avec un air plus enjoué :
— Avoir tout un mois pour connaître. Après, tu dis oui, c’est sûr. C’est… destin !
— Le destin ? répété-je. Tu crois que le destin, c’est que je devienne ton esclave ? Que je te fasse des enfants ? Ça m’étonnerait !
— Isabelle, je être gentil ! Je vouloir attendre ! But … j’ai besoin de toi ! Pas mentir sur ça !
Simon se déplace derrière moi, mais je fais semblant de ne pas le sentir. Je voudrais être la seule à questionner Alex. Je voudrais être capable de détecter la vérité et le mensonge sur ce visage que je scrute à chaque fois qu’il parle, mais il semble tellement sincère que je ne vois rien d’anormal à son expression. Est-ce possible qu’il me dise la vérité ? Est-ce qu’il pourrait mentir sur tout ? Comment savoir ?
— Quel est ton délai ? le questionne Simon. C’est en septembre que les nouveaux Alphas sont mandatés dans la plupart des clans. C’est donc que tu as tout l’été pour arriver à tes fins, pas vrai ?
Sa question trouble Alexander qui secoue doucement la tête.
— Pas tout l’été. Septembre est… élection. Je être là-bas avant. With her. Je dois prouver que… j’ai réussi.
— Réussi ? Quoi ? demandé-je, avec un léger malaise.
— Que tu es avec moi.
— À lui, plutôt, rectifie Simon.
Je n’arrive plus à détacher mon regard d’Alexander, mais il confirme ces paroles sans même chercher à le nier, puis son corps se redresse, et il parle vite, comme s’il cherchait à se défendre :
— Je dire la vérité, mais je ne pas choisir les règles ! Je besoin de femme.
— Et l’idéal serait qu’elle soit enceinte, je suppose, ajoute Simon avec une voix dure.
Même si je me bute à ne pas détacher mon regard d’Alex, je ne peux m’empêcher de tourner la tête vers Simon. Est-il sérieux ? Je bascule entre l’un et l’autre pendant qu’ils se fixent en silence. Comme c’est drôlement long avant qu’Alex ne réponde, je m’impatiente :
— Est-ce que c’est vrai ? C’est ça ton plan ?
— Non ! Enfin… c’est mieux, oui !
— Tu es fou ? Je ne veux pas tomber enceinte à 18 ans ! Pour qui tu me prends ?
Alexander gronde en direction de Simon :
— Bébé être important pour Alpha !
— Dans ton clan, peut-être, mais pas dans le mien, intervient Simon.
— Ton clan ? Let me laugh ! There is no clan ! Pas un clan, it’s a joke !
Je me lève avant que la discussion ne tourne mal et je me positionne devant Simon, comme si je voulais le protéger d’Alex, ce qui n’est pas le cas. En réalité, tout ce que je veux, c’est attirer son attention sur moi.
— Tu penses vraiment que je vais tout abandonner pour toi ? Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, j’ai une vie ici ! J’ai des amis, un père !
— Pas vrai père !
Je le fusille du regard et, cette fois, je sens la colère rugir en moi.
— C’est le seul qui compte pour moi ! Tu crois que ça m’intéresse de rencontrer l’idiot qui m’a fait boire ton sang ? Et bien, tu te trompes ! J’en n’ai rien à faire de cet homme, t’entends ? Rien du tout !
Les mains de Simon se posent sur mes épaules. Je crois qu’il essaie de me calmer ou de m’empêcher de sauter à la gorge d’Alex. Il a raison, car tout mon corps se met à trembler de fureur.
— Doucement. Ça ne sert à rien de te mettre dans cet état.
Je ne l’écoute pas. Je sens une rage qui s’installe dans mon ventre. Elle m’aveugle, et je continue de m’en prendre à Alex :
— Tu ne vois pas que ton clan est une bande de barbares ? Moi vivante, tu ne m’auras pas, t’entends ce que je dis ?
Il se lève, le visage triste.
— Isabelle, je ne pas faire les règles.
— Alors change-les !
— Je peux changer ! But seulement si… je être Alpha. Et j’ai besoin de toi pour être Alpha. You know that !
Je suis contente que Simon me retienne les bras, sinon je lui aurais donné le coup de poing du siècle. Je le sais parce que la main me démange et que je sens une force incroyable rayonner en moi. Mes instincts sont drôlement vifs, et j’en viens même à me demander si j’y serais arrivée. Après tout, lui aussi, il est rapide. Est-ce que je peux le combattre ? Est-ce que les femmes peuvent lutter contre les hommes ? Sont-elles aussi fortes qu’eux ? Je fais un effort surhumain pour redevenir calme, puis je parle le plus lentement possible, autant pour qu’Alex comprenne bien mes paroles que pour lui montrer que je suis certaine de ce que j’avance.
— À partir de maintenant, tu as un mois pour me convaincre de te suivre, mais je ne te laisserai pas faire, tu m’entends ? Ma mère n’a pas fait tout ça pour que je te cède. Et elle ne sera pas morte pour rien. J’en fais la promesse.
— Isabelle… tu ne comprends pas…
— C’est toi qui ne comprends pas, Alex, le coupé-je sèchement. J’ai une vie, ici, et si tu étais un peu ouvert d’esprit, tu verrais que tu pourrais en avoir une, toi aussi !
— Je obey aux ordres !
— Pour quoi faire ? Pour devenir Alpha et refaire les mêmes bêtises que les autres ? Et la liberté, hein ? Ça ne te dit rien ? Est-ce que tu vois un peu tout ce que tu pourrais avoir si tu lâchais cette bande d’idiots ?
La main de Simon me secoue doucement. Je crois qu’il me demande de me taire. Pourquoi ? Est-ce qu’il a peur que je parle de son clan ou que je fâche Alex ? Je ne sais pas, mais comme je recule vers lui, il comprend que je cède à sa requête. Contrairement à ce que je croyais, c’est lui qui reprend la parole, et ses mots sont fermes :
— Parce que tu as été honnête, je me dois de t’annoncer qu’Isabelle a demandé à rejoindre mon clan.
Alex me questionne d’un regard paniqué et il se redresse pour me faire face. Je ne sais pas pourquoi, mais la vitesse de son geste m’effraie. Je recule instinctivement plus près de Simon, comme si je craignais qu’il ne m’arrache à lui.
— Il dire vrai ? me demande-t-il avec une pointe de colère au fond de la gorge.
— Oui, enfin… à peu près.
— Elle m’a aussi demandé de la transformer, mais c’était surtout pour éviter que tu aies le plein pouvoir sur sa personne. Peut-être que nos négociations pourraient aller dans ce sens ?
La voix de Simon est tout à fait calme, comme s’il ne ressentait aucune des tensions qui m’animent. Alex secoue discrètement la tête et passe son temps à vérifier mon regard avant de relever les yeux vers Simon.
— I will not negotiate that !
— Qui le saura ? Une fois loin de moi, elle sera toujours liée à toi. Personne ne saura que tu ne l’as pas fait.
Alex frappe du pied contre le sol. Si fort que j’ai l’impression que toute la maison en tremble. Il s’emporte à nouveau :
— She’s mine ! Trouve autre fille pour toi ! Prendre fille avec cheveux noirs !
Je me sens coincée entre eux deux et je me dégage pour faire un pas de côté, tout en reprenant la parole, les joues en feu :
— Je ne suis à personne. Ni à toi, ni à lui ! Et j’en ai assez entendu !
— Isabelle, écoute-moi ! me supplie Alex en faisant un pas dans ma direction.
Je l’arrête en levant une main vers lui pour lui faire signe de rester loin de moi, plus par précaution que par crainte de son parfum, pour une fois.
— Je ne veux plus rien entendre. Je n’ai pas confiance en toi. Et mon père va bientôt revenir du marché. Je ne veux plus que tu sois là quand il va rentrer.
Je tourne les talons et je crois qu’il essaie de me retenir, mais Simon l’en empêche. Je grimpe à ma chambre et je m’y enferme à double tour. C’est ridicule, je le sais. Même moi, je pourrais forcer la serrure en un rien de temps si je le voulais, mais ça me donne l’illusion d’ajouter une barrière supplémentaire entre eux et moi. Je me laisse tomber sur le lit et j’essaie tant bien que mal de retrouver mon calme. J’ai l’impression que tout le monde essaie de décider ce qu’il faut que je fasse et, s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que je n’ai pas l’intention de céder facilement à Alexander Donahue.
2
Retour au camp
T ess m’accueille au camp comme si on ne s’était pas vues depuis des siècles, elle et moi. Elle me saute au cou et me souhaite la bienvenue dans le Cercle félin. C’est drôle. Est-ce que je n’étais pas déjà là, la semaine dernière ?
— Mais pas comme ça, m’explique-t-elle. Maintenant, t’es forte et tu connais la vérité ! Tu vas pouvoir t’entraîner avec les autres !
— En partie, confirme Simon. Elle n’est pas encore transformée ; de ce fait, elle ne pourra pas nous suivre.
Étienne se positionne à ma droite, me cogne doucement à l’aide de son épaule.
— Je vais pouvoir te donner quelques trucs. Tu vas voir, c’est génial ! C’est juste que les panthères, elles courent drôlement plus vite, tu comprends ?
— Ah et tu sais que c’est à toi de faire le repas demain ? me demande Tess dont la bonne humeur m’est contagieuse. Je t’aide, si tu veux !
— Ouais, bien… je sens qu’on va manger du spaghetti. C’est la seule chose que je sais faire !
— Miam ! Génial ! J’adore les pâtes !
Étienne est tellement enthousiaste que j’en oublie ma colère et ma tristesse. Au diable Alex et Simon, je suis ici pour me détendre et pour m’entraîner. La joie des autres félins me contamine. Ils me félicitent d’avoir tenu tête à Alex. Ils semblent déjà savoir ce qui s’est produit, ce matin, et ne cessent de dire que c’était la bonne attitude à avoir. Malgré moi, je pose des yeux interrogateurs vers Simon qui répond à ma question muette :
— Dès que nous sommes à proximité, les autres ont un accès direct à mes pensées. Quand on fait partie d’un clan, on ne peut rien cacher aux autres membres.
— Et elle est bien chargée, sa tête, ces temps-ci ! rigole Yannick, un félin d’une quarantaine d’années dont les tempes sont de couleur poivre et sel.
Les deux hommes échangent un regard lourd et probablement des mots auxquels je n’ai pas accès, mais les rires s’estompent dans la cour arrière de la maison. Je comprends pourquoi quand madame Beaudoin s’approche de moi et pose une lourde main sur mon épaule.
— Je suis contente que tu sois là, Isabelle. Je suis sûre que ta mère aurait été très fière de toi. Bien, il est temps de passer aux choses sérieuses.
Elle pose les yeux sur Simon et, comme s’il s’agissait d’un signe discret entre eux deux, il frappe des mains et capte à nouveau l’attention du groupe :
— Profitez de vos derniers moments de liberté. Dans 10 minutes, on commence le parcours habituel.
Tess me pousse vers la maison.
— Vite ! Il faut que tu te changes ! Essaie de t’habiller avant de venir, la prochaine fois. Ça nous fera gagner du temps !

Nous passons deux heures à nous entraîner en groupe. Autrement dit, à courir à travers les bois, à sauter par-dessus certains obstacles et à gérer notre équilibre sur un tronc au-dessus d’une rivière. Tout le monde semble connaître le trajet par cœur tandis que je ralentis souvent par crainte de rater quelque chose et de me retrouver les fesses à l’eau. Même Tess n’a pas peur du pont en bois et elle s’amuse follement à le traverser avec l’agilité d’un chat. Dire qu’elle n’est même pas transformée !
Au bout du parcours, je me sens bien, détendue, pas même essoufflée. Tout le monde me félicite d’avoir tenu la cadence, mais je ne pense pas mériter ces compliments. Même en étant aussi rapide qu’eux, je suis restée bonne dernière. Mon corps me paraît agile et fort, mais je n’ai pas encore suffisamment d’assurance pour sauter sans vérifier s’il y a un appui quelque part. On me répète que c’est normal, que ça viendra avec le temps.
Simon nous emmène dans une clairière, relativement loin de la maison, et il nous positionne devant le boisé qui nous en sépare. Il place les gens deux par deux, et je me retrouve en équipe avec Étienne. Il m’explique que le but est de faire une course et de rejoindre la maison le plus rapidement possible. Tess nous y attend pour annoncer le vainqueur. Simon lance un avertissement à mon partenaire :
— Pas de tricherie ni de transformation.
Étienne lui répond, mais je n’écoute déjà plus ce qu’il dit. Tout le monde se déshabille sans la moindre pudeur et sur un air de fête. On se taquine en prévision de la prochaine course, et Simon vient se positionner à ma droite.
— Cette course, c’est un excellent test pour gérer ses réflexes. On doit apprendre à jauger les obstacles de la nature et à les contourner tout en tenant compte de sa vitesse. Sauf pour la course à laquelle tu prendras part, chacun pourra se transformer à sa guise. Tu vas voir, c’est très impressionnant.
Je ne dis rien, mais j’admets que ça l’est déjà bien assez. Les deux premiers coureurs se positionnent, et Gaëlle, une magnifique rousse dans la vingtaine dont le corps me paraît drôlement aguichant, se transforme en panthère à la seconde où Simon donne le coup d’envoi. Son partenaire, Éric, un jeune blond avec une petite barbiche, dans la fin vingtaine, court à travers les bois pendant quelques mètres avant de se transformer à son tour, en tigre. Au loin, j’aperçois Gaëlle redevenir humaine, s’accrocher à la branche d’un arbre, devenir un tout petit chat avant de replonger vers le sol et de reprendre sa forme initiale. La surprise me fait reculer d’un pas, et la main de Simon se pose dans le bas de mon dos, comme s’il voulait m’empêcher de m’enfuir à toutes jambes.
— Impressionnant, hein ?
— Oui.
— Chaque forme a sa particularité : l’animal sauvage est rapide, mais le chat se faufile partout. L’humain a des mains ; il a donc la possibilité de s’accrocher plus facilement aux branches. Il faut savoir gérer ses états et les utiliser selon les obstacles. Ton cerveau doit apprendre à calculer ton parcours et à maîtriser tes réflexes ; autrement, tu resterais toujours dans la même forme.
— C’est vraiment difficile de maîtriser ça, ajoute Étienne sans quitter la course des yeux.
— Tu y arriveras bientôt. Ça prend du temps pour maîtriser la transformation.
Je détourne les yeux vers Simon et lui pose la seule question qui me traverse l’esprit :
— Mais Étienne est forcément plus rapide que moi, non ?
— Durant la course, il n’aura pas le droit d’utiliser la transformation. Comme il n’est pas très doué à ce jeu, je suppose que ça t’avantagerait, mais ce n’est pas le but. En ce qui concerne la vitesse, vous êtes à égalité, à la différence près qu’il connaît mieux le trajet que toi.
— Je te laisse cinq secondes d’avance, si tu veux ? propose Étienne.
— Pas de traitement de faveur, sifflé-je avec un brin de fierté. Si je veux apprendre, il vaut mieux que ce soit à la dure.
Il rit, mais la façon dont je tourne notre course en défi lui plaît bien. Quand les applaudissements résonnent et que Tess annonce que Gaëlle a gagné, Simon me pousse vers l’avant :
— Allez. En piste.
Quoi ? Déjà ? On passe en deuxième ? Ma confiance en moi fond comme neige au soleil, et je suis gênée de m’avancer à travers toutes ces personnes nues. Il n’y a que Simon, Étienne et moi qui sommes encore vêtus. Étienne se positionne tandis que Simon m’aide à visualiser mon parcours ; il me place entre deux arbres, me demande de concentrer ma vision pour tracer le chemin à prendre jusqu’à la maison. C’est loin, mais avec ma nouvelle vue, j’arrive à distinguer clairement le parcours. Mon cerveau observe et analyse le trajet, détecte les déformations du sol et même les arbres sur lesquels je pourrais prendre appui. Même si je ne suis pas très douée pour grimper, je suis sûre que j’arriverai à m’accrocher aux branches basses. Quand je parviens à voir deux ou trois possibilités, je fais un petit signe de la tête.
Je me sens comme aux olympiades de l’école et je me place en position de départ. Dès que la voix de Simon résonne pour donner le coup d’envoi, je m’enfonce dans les bois à toute vitesse et je cours à en perdre haleine. Je sais que je dois garder une bonne distance avec Étienne parce qu’il connaît bien le trajet. Je bondis sur un arbre et sur un autre. Je me sens drôlement légère et rapide. À ma droite, j’entends ses pas se rapprocher et je donne tout ce que j’ai. Pas question que je le laisse gagner ! Il faut que je fasse mes preuves au sein du Cercle, et je ne doute pas que de gagner cette course impressionnerait les autres. Je laisse mes instincts prendre le dessus, accélère le mouvement en évitant les obstacles, dont certains, de justesse.
Je comprends que j’ai fait un faux pas en ayant gardé un rythme aussi soutenu, car mon souffle s’emballe, et j’ai du mal à le retrouver. J’évalue la distance qu’il me reste à parcourir, mais je sais que je n’ai plus suffisamment d’énergie pour m’agripper aux arbres. Ma respiration est si bruyante que l’on doit m’entendre aux quatre coins du terrain. Devant moi, Tess m’encourage en bondissant et en hurlant mon nom, les deux bras dans les airs. Je n’entends plus rien, sauf mon souffle et les battements de mon cœur. Ça m’est égal : je cours sans m’arrêter. Je vois les derniers arbres à quelques pas et, à la seconde où je les franchis, je sens que mes jambes vont m’abandonner. Je mémorise les derniers mètres du parcours et je ferme les yeux pour ne pas perdre de la vitesse. Au bout d’une dizaine de pas, je heurte quelque chose de chaud et, dès que j’ouvre les yeux, je remarque qu’Éric m’empêche de poursuivre à l’aveugle. Je m’écroule, et il rit en m’aidant à m’asseoir sur le sol. Tous mes sens reprennent vie, et le rire des autres me parvient.
— Eh bien, c’était moins une ! Elle est drôlement rapide !
Étienne est debout, les bras dans les airs, et drôlement en forme comparativement à moi. Pour ma part, je passe mon temps à avaler de l’air frais pour calmer mon essoufflement. Je ne sais même pas qui a gagné ! Tess se jette à genoux devant moi en riant aux éclats.
— Quelle course ! À trois secondes de la fin, tu le battais !
Quoi ? J’ai perdu ? Je lance un regard en direction d’Étienne dont le t-shirt est en sueur, ce qui me rassure un peu. Au moins, je ne suis pas la seule à avoir souffert de cette course. Il se penche vers moi et me tend une main amicale.
— La prochaine fois, t’auras peut-être une chance !
Je sens les rires derrière moi, et on répète que je suis drôlement douée pour une nouvelle. On se moque d’Étienne pour toutes sortes de raisons alors que c’est lui qui a gagné, mais il a failli se faire battre par une fille. Pour m’encourager, on me raconte que, lorsqu’il était dans ma situation, il n’avait pas gagné la moindre course et était même loin d’une victoire ! Les gens sont tellement joyeux que je finis par retrouver le sourire à mon tour… et mon souffle ! La jolie rousse, encore nue, s’accroupit à mes côtés.
— Évite de tout donner dès le départ, la prochaine fois. Il faut juste être constant et faire un sprint à la fin.
— Oh, euh… O.K.
Deux autres personnes arrivent, et Tess sautille comme une folle pour les encourager dans les derniers mètres. On dirait qu’elle prend un malin plaisir à annoncer les vainqueurs. Assise de ce côté-ci du boisé, j’avoue que la course est plus agréable à observer. Je remarque que Simon les place à différents endroits, comme s’il essayait de varier les trajets pour chacun. À part moi, personne n’arrive dans un état pitoyable, mais comme je suis passée très près de battre Étienne, personne ne semble m’en tenir rigueur. Même les perdants conservent une humeur à toute épreuve, et je me sens moins seule dans ma défaite. Il faut dire que nous sommes la moitié dans cette catégorie !
Vers la fin de la compétition, tout le monde se prélasse dans l’herbe, complètement nu, et j’attends impatiemment l’instant où Simon va surgir à son tour. Est-ce qu’il sera nu, lui aussi ? La dernière fois, j’étais tellement nerveuse que je ne l’ai même pas regardé. Je suis presque déçu de le voir vêtu, une pile de vêtements entre les bras qu’il laisse tomber sur le sol. Chacun récupère ses effets personnels en riant et se rhabille pendant que Tess s’installe à côté de moi.
— Tu vas voir, on s’habitue à voir tout le monde tout nu.
— Euh… je suppose.
— T’as faim ? J’espère que oui parce que ma mère a prévu des grillades, ce soir ! Miam !
Si j’ai faim ? Au moment où elle pose la question, je sens mon estomac qui crie famine. Avec tout cet entraînement, j’ai l’impression que je pourrais dévorer n’importe quoi ! Juste à y penser, une odeur de nourriture au loin me devient perceptible, et je bondis sur mes pieds pour aller y jeter un œil. Je présume qu’on devra se nettoyer avant de passer à table, aussi bien se dépêcher !

Qu’est-ce que ces repas en groupe me plaisent ! Il y a des rires qui fusent à tout moment, et tout le monde m’adresse la parole comme si je faisais partie des leurs. Ça ressemble à un repas de famille, et je regrette que mon père ne soit pas là pour en profiter. Comme ça lui ferait du bien d’entendre toute cette joie qui règne !
J’ai peut-être de bonnes oreilles, mais j’ai du mal à suivre toutes les conversations, tellement elles s’entrecoupent. On se moque d’Étienne parce qu’il a failli perdre, et Tess prend à cœur de le défendre : elle répète qu’il a fait exprès de prendre son temps pour me donner une chance de gagner, mais tout le monde rit de bon cœur. Personne ne semble croire à son histoire.
Je le défends à mon tour :
— Bien… c’est possible. Je veux dire… il a suggéré de me laisser un peu d’avance…
— Tu parles ! Il a eu drôlement peur de perdre ! pouffe Éric en transformant sa voix avant de poursuivre : « Ce n’est pas vrai ! Je ne vais pas me faire battre par la nouvelle ! »
— C’est qu’elle est rapide ! se défend Étienne sans même essayer de le nier. T’as qu’à essayer, tiens ! Tu vas voir ! Et t’as pas le droit de te transformer !
À ma gauche, Yannick se penche vers moi et attire mon attention.
— Qu’est-ce qu’on s’amuse depuis que t’es là ! Je ne crois pas qu’on ait eu une journée aussi amusante depuis… ouf ! Je ne me souviens plus !
Je capte le clin d’œil qu’il envoie en direction de Simon et je souris discrètement en guise de réponse. Quelques personnes ont des répliques similaires, et les rires fusent à nouveau. Est-ce que ça signifie qu’ils veulent de moi dans leur clan ? Que j’ai passé le test, ou un truc du genre ? Je vérifie le regard de Simon qui est probablement le seul à ne pas rire de ce qui se passe autour de la table, mais c’est Tess qui pose la question :
— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Ah ! C’est entre félins ! se moque Étienne en étouffant un rire à son tour.
— Quoi ? Quoi ? répète-t-elle en cherchant un appui autour de la table.
Simon ferme les yeux, et tous les rires s’éteignent d’un trait. Yannick recommence à manger en grognant :
— Si on ne peut plus s’amuser, maintenant !
Je crois qu’à la seconde où le regard de Simon se pose sur lui, il se passe quelque chose de violent, car sa fourchette retombe dans son assiette et un silence lourd s’installe autour de la table. Je n’aime pas ça. J’ai l’impression que tout nous échappe. Madame Beaudoin est la première à retrouver son sourire et à briser l’inconfort qui règne :
— Allons mes enfants ! C’est un soir de fête ! Je propose que nous levions nos verres en l’honneur d’Isabelle qui a déjà traversé beaucoup d’épreuves, ces derniers temps ! Puisse notre appui l’aider à traverser celles qui viendront !
Il n’en faut pas plus pour que les rires reprennent et que les verres se remplissent, puis se tendent vers moi : « À Iz ! » On m’accueille avec tant de chaleur et de joie que je n’arrête pas de répéter « merci », non sans être sincèrement émue.
— Ce serait bien si tu restais avec nous, chuchote Tess avec un large sourire.
— C’est gentil, dis-je simplement. Et je me rends compte que… que je n’ai pas eu le temps de vous dire merci. Pour l’autre soir.
Je pose un regard sur les deux hommes qui ont maintenu Alex loin de moi lorsqu’il a essayé de me mordre en espérant que toute ma gratitude se transmette dans le simple sourire que je leur offre.
— Bah, t’as remercié Simon, déjà ! marmonne mon voisin de gauche dans un petit rire.
Le baiser ! Aïe ! Ils savaient donc pour ça aussi ? Je comprends aussitôt ce qui anime le groupe depuis le début du repas et je me sens soudainement gênée, mais je ne suis pas la seule : Simon frappe discrètement sur la table pour ramener le calme autour de la table, et un autre silence lourd revient en force. Tess tourne un visage curieux vers moi.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai embrassé Simon, dis-je simplement.
Je me lève et je pose ma serviette sur le devant de mon assiette, pratiquement vide. J’essaie de poser des gestes lents et calmes, puis je me penche vers mon voisin de gauche.
— C’est vrai que ce n’est pas très juste. Il faut que j’embrasse tout le monde maintenant !
Je dépose un baiser bruyant sur sa joue rugueuse et je déclenche des fous rires par mon geste. J’embrasse Tess, Étienne, Éric. Je fais le tour de la table et je joue le jeu, autant avec les garçons qu’avec les filles. On m’ouvre les bras, on me remercie, on rit. Madame Beaudoin est la dernière à recevoir mon baiser et elle me tient un moment contre elle avant de chuchoter :
— Tu es adorable. Et ce petit caractère n’est pas pour nous déplaire. Pas vrai, groupe ?
Un rugissement de joie résonne et m’acclame. Je sais que c’est idiot, mais je me sens bien dans ce Cercle, et il me vient même à l’idée d’espérer qu’on ne trouve aucune autre solution pour contrer Alex. Dans ce cas précis, Simon serait tenu de respecter sa parole, de me transformer et de me laisser rejoindre son clan. Ne l’a-t-il pas promis, après tout ?
À la fin du repas, un petit groupe se lève et s’affaire à débarrasser la table. Je m’apprête à les suivre, mais Tess retient mon geste et m’emmène plutôt dehors.
— Nous, c’est demain, m’annonce-t-elle. Ce soir, c’est congé. Tu vas voir, c’est agréable : on va se prélasser devant un feu de camp.
Nous nous retrouvons tous à la belle étoile, à regarder Simon amorcer un énorme feu à partir de morceaux de bois séchés. Cette odeur me détend. Je me laisse tomber sur le dos et je soupire d’aise, Tess et Étienne à mes côtés, leurs mains se frôlant discrètement. Est-ce qu’ils sont déjà ensemble ? Je ne peux m’empêcher de me redresser pour m’assurer que j’ai bien vu leur geste, mais comme si elle avait compris mes intentions, Tess retire ses doigts et se tourne vers moi.
— Je ne savais pas que Simon t’intéressait.
Je lui jette un regard noir. Est-ce qu’elle réalise qu’on nous entend ?
— Mais il ne m’intéresse pas du tout ! Tu me connais, j’ai seulement agi comme une idiote ! Comme la fois où je suis allée décoller la Barbie parce que je croyais que… enfin… tu sais !
— Ouais, ça, c’était vraiment idiot ! dit-elle en riant. Moi et Simon, quelle idée !
— Je ne pouvais pas savoir que t’avais 36 cousins, non plus !
Elle hausse les épaules, puis se penche à nouveau vers moi et parle tout bas :
— Alors, raconte ! Comment c’était ?
— Tess, pourquoi tu chuchotes, puisque tout le monde t’entend ?
— Mais on s’en fout ! Tout le monde sait ce qui s’est passé, sauf moi ; alors raconte !
Je m’avance pour envoyer un regard vers Étienne.
— Bien, s’il sait tout, il n’a qu’à te raconter !
— T’es folle ou quoi ? Je risque de me faire griller la tête si j’en parle, dit-il en secouant la tête.
Je cherche Simon du regard, le retrouve de l’autre côté du feu et je gronde à son attention :
— Laisse-le raconter ! Qu’est-ce que ça change, puisque tout le monde sait tout dans cet endroit ?
Il détourne la tête, et la voix d’Étienne parle vite, comme si ce dernier avait reçu sa bénédiction.
— Elle l’a embrassé en quatrième vitesse. Pas de quoi en faire une histoire, dit-il.
— Parce qu’en plus il te dicte ce que tu dois dire ?
— Euh… oui.
Ça me déplaît qu’il dicte les mots d’Étienne, et j’essaie de lui envoyer un regard sombre, mais il fixe complètement l’autre bout du terrain.
— Tu ne l’as même pas embrassé avec la langue ? me questionne Tess, qui semble étrangement déçue par l’histoire que vient de raconter Étienne.
— Moi ? Non. Mais lui… il ne s’est pas gêné !
Je défie Simon du regard, et il tourne enfin la tête vers moi. J’entends son grognement discret et je ris de le voir aussi agacé par ma réponse. Étienne rigole, mais il n’est pas le seul, car mon commentaire a déclenché un fou rire autour du feu. Je me laisse retomber le dos contre l’herbe et je soupire à nouveau de joie. Le rendre de mauvaise humeur, ça me plaît bien, tout compte fait.
— Mais c’était bien ou pas ? insiste Tess.
— Bof. C’était tellement rapide, je ne m’en souviens pas vraiment.
Je mens, évidemment, mais je trouve amusant d’être la seule à pouvoir le faire sans qu’on ne puisse vérifier l’information dans ma tête. Simon n’a pas cette chance, lui, puisque tout le monde accède à ses informations sans aucun scrupule. Comme il ne dit rien de plus, je présume qu’on en restera là, mais il ne s’écoule pas trois minutes avant qu’Étienne recommence à étouffer des rires.
— Quoi ? Dis-moi ! le gronde Tess.
— Ta mère dit que c’est très divertissant.
— Quoi ?
— Quand Simon est contrarié ! Avoue que ça ne lui arrive pas souvent !
Même si j’ai les yeux fermés, je sens le corps d’Étienne se pencher vers l’avant, car sa voix se déplace lorsqu’il lance :
— En tous les cas, elle a mon vote !
— Ce n’est pas à l’ordre du jour, gronde Simon.
J’ouvre les yeux et me redresse pour jeter un œil au Cercle, un peu dispersé à travers le terrain, mais tous suffisamment près pour que la conversation se passe sans mots.
— Quel vote ? demandé-je.
— Clarisse dit que ta place est avec nous.
— Mais arrête de tout répéter ! le dispute Simon avec une voix grave. Elle n’est pas de notre clan, et nous ne sommes pas à l’heure de prendre cette décision.
— Au contraire, reprend madame Beaudoin avec calme, Isabelle devrait avoir accès à cette discussion. Pourquoi le Cercle devrait-il prendre le moindre risque si elle n’a pas l’intention de se joindre à nous ?
— Nous devons songer à notre sécurité, d’abord.
Je passe mon temps à tourner la tête dans tous les sens, à essayer de suivre une conversation qui m’échappe en partie. Il m’arrive d’en capter des fragments, mais je me doute que la majorité des mots s’échangent en silence. Tess, qui n’entend rien avec son ouïe d’humaine, cogne la jambe d’Étienne pour en savoir davantage, et il chuchote :
— Ta mère aimerait qu’on prenne position quant à la présence d’Isabelle dans notre clan. Pour l’instant, c’est partagé. Pas qu’on ne te veut pas, hein ! ajoute-t-il très vite en posant les yeux sur moi. C’est juste que… on n’est pas très nombreux et…
— Je comprends. Ce n’est pas grave.
— Pas grave ? s’écrie Tess en me frappant le bras pour me faire taire. Mais on ne va pas te laisser t’en aller avec ce macaque ! Et ton père, tu y as pensé ? C’est quoi ce clan de mauviettes !
Son propos fait réagir certains félins, et je pose une main sur sa cuisse pour la faire taire. Mes mots se veulent doux et rassurants :
— Ce n’est pas grave, je répète. Et Simon a raison, on n’en est pas encore là…
— Mais la question, petite, c’est si tu aimerais faire partie de ce clan, me demande Yannick. Si nous devons élaborer un plan, autant être certain de tes intentions, tu ne penses pas ?
— Et nous alors ? gronde Éric. On a quand même notre mot à dire ! Je vous rappelle qu’on ne pourra jamais se battre contre les Black Tigers ! Ils sont sûrement deux ou trois fois plus nombreux que nous !
La conversation s’envole dans tous les sens et, malgré les murmures qui résonnent, je comprends que cette décision ne fait pas l’unanimité. On ne veut pas déclencher une guerre contre le clan d’Alex. À la limite, si je n’étais pas promise par le sang à un autre Alpha, ça irait, mais là… Pour le principe, chacun essaie de tempérer ses paroles pour ne pas me froisser, mais je comprends sans mal que, si les Black Tigers décidaient de venir me chercher et qu’un combat avait lieu, le Cercle ne pourrait jamais gagner.
— Isabelle, si tu nous disais ce que tu veux, les interrompt madame Beaudoin d’une voix ferme.
Tous les regards se posent sur moi, et j’avoue que je n’aime pas être au centre de l’attention, surtout quand je vois ce qui est en jeu : eux ! C’est tellement de responsabilités ! Après tout, est-ce que ce n’est pas à Simon de décider ?
— En fait… je ne sais pas si j’ai envie de devenir comme ça.
— Bien sûr que tu veux, chuchote joyeusement Étienne. C’est génial ! En plus, t’es douée. Je suis sûr que tu seras meilleure que moi !
— Préfères-tu partir avec Alexander ? me demande la directrice.
Sa question me fait mal et je secoue aussitôt la tête, incapable de formuler ma réponse à voix haute. Quitter mon père et toute cette vie ? Jamais !
— Alors que veux-tu ? insiste-t-elle avec une voix douce.
Comment savoir ? Je voudrais que ma vie soit simple, qu’Alex et toute cette histoire de pleine lune n’aient jamais existé. Et pourtant, j’aime bien ces nouveaux sens, ce groupe et mon amitié avec Tess, aussi.
— J’aimerais… ne pas créer de problèmes, dis-je simplement.
— C’est un peu tard pour ça, siffle Éric en arrachant une poignée d’herbe qu’il lance devant lui.
— Sur ça, Isabelle n’y est pour rien, commente Simon avec une voix sèche. C’est Clarisse et moi qui avons pris la décision de la protéger.
— On n’allait quand même pas la laisser se faire enlever sans savoir ce qui l’attendait, cette petite !
Yannick m’envoie un clin d’œil amical, et je crois qu’il essaie de me montrer qu’il est de mon côté, mais je me doute que le reste du clan est toujours divisé sur la question.
— On l’a protégée, intervient Gaëlle, et maintenant Isabelle connaît la vérité.
— Et c’est tout ? demande la directrice avec une pointe de curiosité au fond de la voix. On la laisse se débrouiller ?
Un long silence suit cette intervention, et je comprends que la discussion se poursuit à un autre niveau. C’est agaçant de ne pas savoir ce qu’ils se disent, mais je sais parfaitement qui prend la parole, car tous les yeux se dirigent en direction de cette personne. Comme je n’ai pas accès à leurs mots, je me rabats sur leurs expressions faciales et j’essaie de voir s’ils sont pour ou contre moi.
— Mais c’est ridicule ! lance soudainement Yannick. Pourquoi enverraient-ils tout un clan pour une seule fille ? Ils sont en Angleterre ! À la limite, on en verra débarquer une dizaine…
— Et nous avons l’avantage des lieux. Ici, c’est notre territoire.
— Peut-être que certains d’entre eux verraient d’un bon œil qu’Alexander échoue.
La dernière réplique de madame Beaudoin m’interpelle, et je prends timidement la parole pour lui demander ce qu’il adviendrait si Alex ne parvenait pas à me ramener là-bas.
— Une autre famille prendrait le pouvoir, m’explique-t-elle avec calme. Il y a longtemps que les Donahue sont à la tête des Black Tigers. Depuis au moins six ou sept générations. Je me doute que les Lewis, les Appleton ou les Thompson seraient très heureux que cela change.
Qu’elle parle des Lewis et des Thompson, ça ne fait que me rappeler qu’il s’agit, même si c’est en des termes flous, de ma famille. À tout le moins, de mon sang. Si je ne cède pas à Alex, est-ce que ça veut dire qu’ils pourraient être à la tête du clan des Black Tigers ? Est-ce que ça changerait quelque chose, là-bas ?
— Et Alex ? Qu’est-ce qu’il va devenir ?
— Il aura provoqué le déshonneur de sa famille. Leur chute, en quelque sorte…
— Autant te dire qu’il fera tout pour que cela n’arrive pas, me prévient Simon.
Oui. À dire vrai, je m’en doutais déjà, mais j’aurais préféré qu’on me dise ce que lui, il risquait, dans cette histoire. Sera-t-il renié ?
— Si Alex décidait de se joindre à nous…, reprend madame Beaudoin.
— Il ne ferait jamais ça ! grogne Simon. Pourquoi un futur Alpha voudrait-il renoncer au pouvoir ?
Un autre silence imposant prend place et je remarque de nombreux échanges de regards. Des soupirs aussi. Que je déteste quand ils discutent ainsi ! J’ai la sensation d’être mise à l’écart ! Près de moi, Étienne frappe du pied.
— Ah non ! On ne peut pas lui demander ça !
— C’est de notre survie dont tu parles !
— Du calme ! Il y a des moyens de ne pas l’emmener ici. Alexander pourrait s’entraîner avec Isabelle et Simon, un ou deux jours par semaine, par exemple. Nous pourrions aller dîner avec lui, un soir…
— Hors de question ! grogne Éric. Vous ne pourrez jamais le convaincre de s’allier à notre cause ! C’est ridicule !
Des mots se perdent, puis madame Beaudoin lève une main et demande le silence, puis elle pose les yeux sur moi avant de reprendre la parole :
— Si Alexander décidait de se joindre à nous, cela te plairait-il ? Il ne s’agit que d’une supposition, évidemment, mais comme tu as tout un mois pour… disons… le rendre plus réceptif à notre cause…
— Non.
La voix de Simon résonne fort.
— Iz ne va pas jouer à ce jeu-là avec lui !
— Quel jeu ? demandé-je.
— Clarisse croit que si Alex tombait amoureux de toi…
— J’ai dit non, répète Simon en interrompant les explications d’Étienne.
Je le fixe sans comprendre : pourquoi est-ce que je ne peux pas décider par moi-même ? Pourquoi est-ce qu’on ne me demande pas mon avis sur le sujet ?
— Iz, tu ne pourras pas savoir s’il ment, et quand son parfum redeviendra irrésistible… il vaut mieux que tu restes loin de lui.
— Mais cela pourrait fonctionner…
— Mais arrêtez ! Je vous rappelle que, la dernière fois, il a promis qu’il ne la mordrait pas à la pleine lune, peste-t-il encore.
— Nous avons tout un mois pour le convaincre ! insisté-je à mon tour. Et puis… ton clan est tellement génial ! C’est vrai ! Pourquoi est-ce qu’il voudrait retourner là-bas après être venu ici ?
— Pas question qu’il vienne ici ! s’écrie Éric en bondissant sur ses pieds, visiblement mis en colère par mes propos.
Je sursaute et je me tais. Je ne pensais pas que le fait de vouloir emmener Alexander ici provoquerait une telle réaction ! Mais comment peuvent-ils le convaincre de rejoindre leur clan s’il ne peut pas voir à quel point leur groupe est chaleureux ? Autour du feu, les autres restent calmement en place et poursuivent la discussion, comme si ce cri n’avait jamais résonné dans la nuit.
— On peut utiliser l’ancienne ferme des Cadorette, suggère Yannick. On lui fera croire que c’est notre terrain. C’est assez isolé pour qu’il y croie.
— Rien ne dit que ça va fonctionner.
— Il faudrait d’abord savoir si l’idée plaît à Isabelle…
— Clarisse, elle est beaucoup trop naïve ! peste Simon. Alexander aura cent fois l’avantage sur elle !
— Et c’est là que tu interviens ! insiste la directrice. Allons Simon, qui résisterait à une aussi charmante jeune fille ? N’oublie pas qu’Alexander ne peut pas résister à son parfum, lui non plus…
Madame Beaudoin m’envoie un sourire chaleureux. Croyait-elle vraiment que j’étais apte à séduire Alexander ? À cause de ma personnalité ou de mon odeur ? Simon n’arrête pas de secouer la tête. De toute évidence, il ne partage pas son avis.
— Qu’en penses-tu, Isabelle ? me demande-t-elle directement.
— Bien… je peux essayer. Enfin… si tout le monde est d’accord.
— Je ne vois pas pourquoi quelqu’un s’opposerait à cette idée. Pour l’instant, il n’y a que toi qui prends des risques.
— Oh ?
— En essayant de séduire Alexander, tu risques fort de te prendre à ton propre piège, tu sais…
Je hausse simplement les épaules. De toute façon, Alexander allait probablement tout faire pour que je lui tombe dans les bras, lui aussi ! Autant jouer le jeu et risquer de gagner de mon côté. Le problème, c’était de savoir ce qu’il fallait faire pour séduire un garçon.
— Alors c’est oui ? insiste madame Beaudoin.
— Bien… oui.
Aussitôt, elle tourne la tête vers Simon.
— Tu es l’Alpha. C’est donc à toi d’entériner cette décision.
Son regard se pose sur moi, et il reste silencieux pendant un moment, puis il tourne la tête, et ses yeux s’attardent sur chacun des membres du clan. C’est tellement long que je me mets à douter de sa prochaine décision. Je songe déjà à m’opposer à son refus. Après tout, même s’il est l’Alpha du clan, il n’est pas mon Alpha, et je ne vois pas pourquoi il déciderait ce que je dois faire. Il termine son parcours en reportant son attention vers moi.
— Si Claude est d’accord, je ne m’y opposerai pas.
Je n’y crois pas ! Il sait parfaitement que mon père ne voudra jamais que je me mette en danger ! Comment pourrait-il vouloir que je tente de séduire Alexander sous son propre toit ? Autant lui demander de me laisser partir en Angleterre ! Je tourne un visage désespéré vers madame Beaudoin qui rit doucement, nullement inquiète de cette condition que vient de poser Simon.
— Je m’occupe de Claude. Je suis sûre qu’il comprendra la situation.
Elle me fait un clin d’œil complice qui me rassure, et Tess, à mes côtés, m’envoie un sourire qui me fait chaud au cœur. Au moins, maintenant, nous avons un plan. Et pour une fois, j’ai un rôle à y jouer !
3
Le rôle de l’Alpha
M es spaghettis à la bolognaise semblent avoir plu à l’ensemble du groupe. Je suis assez fière de ma sauce à la crème, une recette apprise de mon père que j’ai faite en quantité industrielle pour tout le monde. Je n’ai jamais fait autant de nourriture, mais ce n’est pas si compliqué, en fin de compte. Mes pâtes étaient un peu trop cuites, mais Tess a quand même passé la moitié du repas à me féliciter, et Étienne s’est servi deux fois !
L’entraînement de ce matin était ardu : debout à l’aube et avec un petit bout de pain dans l’estomac, Simon nous a fait courir et grimper aux arbres, puis nous avons fait une course à obstacles qui m’a paru interminable. Heureusement, je ne l’ai fait qu’une fois parce que je devais aller préparer le repas, mais je ne sais pas comment les autres ont pu refaire le parcours une seconde fois, après ça !
Pendant le trajet qui me ramène vers Montréal, je somnole. Le repas du midi pèse lourd sur l’estomac après une matinée pareille, et j’avoue que je n’ai pas envie de revenir à la réalité. J’étais bien, là-bas, en clan : je n’ai pas pensé à Alex ou à l’école depuis hier soir, trop occupée à discuter avec tout le monde, à écouter les conseils des autres afin de les mettre en pratique. Même si j’ai partagé une chambre avec Tess, j’aurais bien aimé rester dehors et m’endormir à la belle étoile, ce que certains ont fait. Je n’avais jamais remarqué à quel point j’adorais l’odeur de la forêt et la texture de l’herbe sur ma peau. Il me tarde déjà d’y revenir. Yannick a dit qu’il ferait un plat spécial pour moi, samedi prochain, et Étienne a promis de me montrer quelques frappes de kung-fu.
— Comment ça fonctionne, les couples, dans ton clan ? demandé-je sans ouvrir les yeux.
— Pardon ?
— Tess et Étienne. Ils sont ensemble ou non ?
— Ah… euh… non.
Sa réponse me paraît bizarre, surtout que je les ai vus se tenir discrètement la main, hier soir. Avec ses yeux, je ne peux pas croire que je sois la seule à l’avoir remarqué. Je tourne la tête et lui lance un regard endormi.
— Comment ça, « non » ?
— Non, ils ne sont pas ensemble. Tant que Tess n’est pas l’une des nôtres, ils n’en ont pas le droit.
— Tu plaisantes ? Pourquoi ?
Il tourne un visage agacé dans ma direction avant de gronder, comme si le sujet était sensible :
— C’est la règle, c’est tout.
— Mais c’est toi, l’Alpha !
Deux secondes plus tard, je reprends :
— Attends, tu veux dire que c’est toi qui le leur interdis ?
— Tess n’a que 16 ans, et Étienne est du genre écervelé. Ma tante ne veut pas qu’ils précipitent leur relation, et je suis d’accord avec elle.
— Elle a 16 ans, quand même !
— Je suis l’Alpha. C’est donc à moi d’en décider.
Je fronce les sourcils, mais je n’ai pas le temps de protester qu’il me pointe du doigt pour me mettre en garde :
— Sache que tout le monde est tenu de respecter les règles dans ce clan. Si tu veux rester sous ma protection, cela s’applique à toi aussi.
— Hé ! Mais je n’ai rien dit ! J’ai juste posé une question !
Je lui tire la langue en guise de protestation, mais il fait mine de ne pas le remarquer. Malgré tout, je n’arrive pas à croire qu’il puisse décider de la relation de Tess. Avec son sale caractère, comment le lui permet-elle, d’ailleurs ? Je me redresse sur mon siège et je prends un ton plus doux pour poursuivre mon interrogatoire :
— C’est comme ça pour tous les couples ? Je veux dire… c’est toujours à toi de décider ?
— Plus ou moins. Comme nous avons tous accès aux pensées des autres, tu admettras que ce n’est pas l’idéal pour avoir une relation secrète. Dès que deux personnes sont attirées l’une par l’autre, tout le clan le sait. Quand ce sont des adultes et que leurs sentiments sont partagés, je ne vois pas pourquoi je leur refuserais quoi que ce soit.
— Oui, mais alors… pourquoi Tess… ?
— Iz, t’as fini de revenir sur le sujet ? Elle est trop jeune, je te dis ! Et Étienne est son cousin ! Tu ne trouves pas ça étrange ? Ah, non, j’oubliais ! Toi aussi, tu sors avec ton cousin !
Je me doute qu’il essaie de faire glisser la discussion sur un autre sujet, mais je poursuis sans hésiter :
— C’est à cause de ça ? Parce que c’est son cousin ?
— Mais non ! C’est mon droit de refuser qu’ils soient ensemble. Je suis l’Alpha, tu n’as pas encore compris ?
— Ouais, mais quand même ! T’es pas bête au point de dire non, uniquement pour prouver aux autres que t’as le droit de le faire, hein ?
Il soupire d’agacement et il prend un temps considérable pour retrouver son calme avant de demander :
— Tu veux une raison ? C’est ça ?
— Oui.
— D’accord. Alors voilà : tant que Tess n’est pas l’une des nôtres, je préfère qu’il ne se passe rien entre eux deux. Je tiens à m’assurer qu’elle sera tout à fait prête quand ils décideront de faire l’amour. Quand elle sera transformée, il n’y aura aucun doute : ni pour moi, ni pour Étienne. Est-ce que ça te convient comme réponse ?
Là, j’avoue qu’il m’étonne au point de ne pas savoir quoi répondre, mais je bredouille un « Ouais » que j’espère neutre avant de me retourner face à la fenêtre pour masquer mes rougeurs. Qu’il parle de sexe, ça me gêne, surtout que cette histoire entre Tess et Étienne ne le regarde pas ! À 16 ans, elle est quand même capable de dire si elle est prête, il me semble !
— Vas-y, dis-moi à quoi tu penses !
Je ne réponds pas, mais je tourne la tête vers lui et j’affiche un petit sourire.
— Ça t’énerve de ne pas entendre dans ma tête, hein ?
— N’exagère pas, quand même ! Tu crois que les pensées d’une ado m’intéressent ?
Sa réplique m’agace, mais je n’ai pas le temps de trouver une réponse cinglante que son ton s’adoucit :
— Tu verras, la plupart du temps, c’est plus embêtant qu’autre chose d’entendre dans la tête des autres.
— C’est ça, ouais, sifflé-je avec ironie. Tu ne vas quand même pas me dire que ça ne te plaît pas de tout savoir !
— Et inversement. N’oublie pas que tout le monde sait tout sur toi.
J’ai un haussement d’épaules. Qu’est-ce que j’ai à cacher, moi ? Rien, au fond. Enfin… rien d’important.
— Mais comme tu es l’Alpha, tu ne peux pas… je ne sais pas, moi : bloquer le truc pour garder tes secrets ?
— L’Alpha a effectivement ce pouvoir, finit-il par avouer, mais pas les autres ; alors je trouve que c’est injuste envers eux si je l’utilise. J’ai promis que mon Cercle serait différent, que ce serait un lieu où il fait bon vivre et où chacun y trouverait sa place. Je ne vois pas pourquoi je ne me plierais pas aux mêmes règles. Sauf s’il en va de la sécurité du clan, bien sûr, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Je le fixe avec un air surpris. C’est étrange de l’entendre réciter les promesses qu’il a faites à son clan avec un air aussi solennel. De toute évidence, il prend son rôle d’Alpha très au sérieux. Dire que tout ça me paraissait très abstrait, il n’y a pas trois jours.
— Quoi ? demande-t-il devant la façon dont je le regarde sans dire un mot.
— Rien. Ça m’étonne. C’est beau de t’entendre parler de ton clan.
Il lâche un « Oh » discret, les yeux rivés sur la route. Je crois que je l’ai gêné. Je sais bien que c’est un Alpha, et tout ; je l’ai déjà vu prendre des décisions concernant ma sécurité, mais, en général, il est plutôt amical avec les autres. Il ne se prend pas pour le patron. Bon, il rechigne souvent, mais ça, je crois que c’est dans sa nature, pas parce que c’est un Alpha !
— J’ai eu un bon guide, reprend-il enfin. Ma tante. Elle m’a tout montré. Quand elle a décidé de léguer le Cercle, je pensais que les autres choisiraient Éric, parce qu’il est plus vieux et plus sûr de lui. Je ne sais pas pourquoi ils ont décidé que la place me revenait. Enfin… oui, je le sais, mais je ne pense pas qu’ils aient fait le bon choix.
— Qu’est-ce que tu racontes ? T’es un super chef ! Tu crois qu’Éric m’aurait aidée, peut-être ?
Sa bouche se tord, signe que ma question le rend mal à l’aise. Je ne vois pas pourquoi. Je n’ai pas besoin d’entendre dans la tête d’Éric pour savoir qu’il préférerait que je reste loin de leur clan !
— Si Clarisse ne me l’avait pas demandé, je ne pense pas que je l’aurais fait non plus, m’avoue-t-il.
— Mais tu l’as fait ! insisté-je.
— Éric aurait probablement fait la même chose.
Je ne dis rien, mais je ne suis pas certaine de ce qu’il avance. Éric était plutôt cinglant, hier soir, concernant ma protection. Je comprends ses réserves, évidemment, parce que tout le monde veut protéger le clan, mais si Simon n’avait pas été là, où est-ce que je serais, moi ?
— Malgré tout, je suis très content de pouvoir t’aider.
— Merci, dis-je, la gorge légèrement nouée.
C’est peut-être tard pour le comprendre, mais je me doute que ça n’a pas dû être évident pour Simon de me protéger alors qu’une partie de son clan ne le voulait pas. Si la majorité se ralliait du côté d’Éric, il se sentirait probablement coincé entre son clan et moi.
— Tu sais, si jamais les choses ne tournaient pas à mon avantage avec Alex, je ne t’en voudrais pas si tu changeais d’avis.
— À propos de quoi ?
— À propos de tout. De cesser de me protéger ou…. de ne plus vouloir me transformer.
Il tourne un visage intrigué vers moi, comme s’il ne comprenait pas ce que j’essayais de lui dire.
— Je ne suis pas conne, non plus, insisté-je. C’est déjà gentil de faire tout ça pour moi, alors… si c’est pour te créer des ennuis, ce n’est pas la peine.
Je ne sais pas pourquoi, mais ma réplique le faire rire, et il me lance un regard moqueur.
— Tu t’inquiètes pour moi, maintenant ?
— Quoi ? Non ! Pfft ! Je m’inquiète pour le clan, c’est tout ! Hier, j’ai bien vu qu’Éric…
— Éric fera ce que je dis. Jusqu’à preuve du contraire, je suis le chef du groupe.
— Tu sais ce que je veux dire ! Alex n’a pas fait tout ça pour repartir en Angleterre les mains vides, et je n’ai pas envie que tu bouleverses tout à cause de moi ! Quand on y pense, je suis plutôt une cause désespérée.
Tout en conservant les yeux rivés sur la route, il attrape mon bras et le fait glisser entre ses doigts jusqu’à récupérer ma main qu’il serre doucement.
— Iz, je t’ai donné ma parole. Je savais très exactement dans quoi je m’embarquais avant de le faire.
— Quand même. Si tu changes d’avis…
— Laisse-moi gérer ça, tu veux ? Toi, tu en as bien assez avec Alex.
Il relâche mes doigts pour reposer ses deux mains sur le volant, et je reste là, partagée entre la joie et la tristesse. Évidemment, ça me plaît de le sentir de mon côté, mais je me doute que cette décision ne fera pas l’unanimité à l’intérieur de son clan. Surtout que les probabilités pour que ce plan réussisse sont plutôt minces.
Et pour tout dire, je ne suis pas certaine d’être à la hauteur du rôle qu’on m’a confié…

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