Le Concile de Merlin - L intégrale illustrée
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Description

An 535. Le royaume breton est mort en même temps qu’Arthur à Camlann. Le chaos ravage l’Île de Bretagne, poussant Merlin, comme beaucoup de ses compatriotes, à l’exil en Armorique pour fuir les envahisseurs Angles et Saxes que plus rien n’arrête.
Depuis sa retraite au cœur de Brech El Lean, le vieux sage convoque sa fille, des druides et des moines influents pour une réunion secrète. Le mage, inquiet pour la postérité de l’enseignement des druides face au pouvoir grandissant de l’Église et les multiples guerres, évoque ouvertement ses craintes. Il dévoile ensuite un trésor inestimable : des manuscrits araméens sur la vie du Christ. Merlin souhaite leur partage, en guise de bonne foi, et pense créer ainsi un pont entre Chrétiens et Druides afin de trouver une issue aux crises actuelles.
Mais le lendemain, Merlin disparaît étrangement, abandonnant Gwendaëlle aux mains de multiples ennemis, de mystérieux mages et de sbires de l’Église, qui feront tout pour l’éliminer et rafler le trésor en même temps. Gwendaëlle plonge malgré elle dans une intrigue qui très vite dépasse les enjeux imaginés. S’y trouvent mêlés les plus grands pouvoirs, de Clovis jusqu’au Pape, ainsi qu’Arthur lui-même. Les destins se croisent et se mêlent.
Gwendaëlle devra marcher sur les traces du passé de son père et partir aux confins du monde et d’elle-même pour trouver des réponses.
Qui était vraiment son père et où a-t-il obtenu ces textes ? Arthur et son père auraient-ils finalement trouvé le Graal ? Et si le Graal n’était pas du tout ce qu’on croit ?


___


Édition illustrée par Igor Burlakov alias DartGarry (l’un des illustrateurs du célèbre jeu MYSTERIUM) et par l’auteur. L’ouvrage est une intégrale, améliorée et augmentée.




Né en 1976 près de Paris, Lionel Cruzille est un écrivain enseignant également le qi gong et la méditation dans une approche laïque. Après plusieurs années passées dans les services d’urgences des hôpitaux parisiens, il change de vie. Ses essais abordent une spiritualité au-delà de la religion, à l’instar des enseignements qu’il a reçus. Dans ce prolongement, ses romans explorent le sens du réel, questionnent le monde actuel et ses enjeux ou encore reflètent la quête intérieure de chacun.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9782379660870
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Igor Burlakov alias DartGarry (l’un des illustrateurs du célèbre jeu MYSTERIUM) et par l’auteur. L’ouvrage est une intégrale, améliorée et augmentée.




Né en 1976 près de Paris, Lionel Cruzille est un écrivain enseignant également le qi gong et la méditation dans une approche laïque. Après plusieurs années passées dans les services d’urgences des hôpitaux parisiens, il change de vie. Ses essais abordent une spiritualité au-delà de la religion, à l’instar des enseignements qu’il a reçus. Dans ce prolongement, ses romans explorent le sens du réel, questionnent le monde actuel et ses enjeux ou encore reflètent la quête intérieure de chacun.

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Lionel Cruzille

LE CONCILE
DE 
MERLIN
_______
L'intégrale illustrée



L’Alchimiste éditions
ISBN : 978-2-37966-087-0
Cet ouvrage est une production des Éditions L’Alchimiste et est édité sans DRM. 
© Les Éditions L’Alchimiste - 2020

Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation conjointe 
des Éditions L’Alchimiste et de l’auteur. 
Dépôt légal à parution. 

Illustration de couverture : 
Par Igor "Dartgarry" Burlakov

Les Éditions L’Alchimiste,  
9, La Lande - 37460 Genillé
contact@editionslalchimiste.com 
www.editionslalchimiste.com
PREMIÈRE PARTIE
« Ambrosius Aurelianus devint leur chef. C’était un homme vertueux, le seul des Romains à avoir, par hasard, survécu au choc d’une telle tempête : ses parents qui avaient aussi porté la pourpre avaient sans doute été tués. De nos jours, ses descendants ont beaucoup dégénéré de la vertu de leurs aïeux. Sous son commandement, les Bretons reprennent des forces et provoquent les vainqueurs au combat. Dieu les approuve, aussi remportent-ils la victoire.
 À partir de là, ce sont tantôt nos compatriotes, tantôt les ennemis qui l’emportent [...]. Ceci dura jusqu’à l’année du siège du Mont Badon, le dernier massacre peut-être des brigands, mais non le moindre. Ceci se passait, à ma connaissance, il y a quarante-trois ans et un mois. C’était aussi l’année de ma naissance. »

Gildas le Sage, vers 540, extrait de De Excidio et Conquestu Britanniae, XXV, 3. XXVI, 1 
on récit s’ouvre sur le jour du Concile secret. Plus exactement sur cette nuit magique, qui se révéla si cruciale. Mon cœur s’émeut encore à l’évocation de ces souvenirs. Pourtant, bien des années se sont écoulées, et les temps ont changé plus que je n’aurais pu l’imaginer. Mais, ainsi que me l’enseignaient mes maîtres autrefois, je garde l’esprit clair et ma pensée sous le joug d’une volonté inflexible.
Parfois, revivre certains souvenirs requiert autant de force et d’impeccabilité que lorsqu’on invoque la Haute Magie. Mais il est là question de bienveillance et de devoir. Après tout ce temps, me voici face à mes souvenirs et à ce défi de les faire revivre.
Ô esprit, ô corps vieilli, puissiez-vous ne pas faillir maintenant !
J’observe mes mains et ne peux que constater qu’elles n’ont plus rien de la poigne d’antan. J’ai pourtant, comme les dernières Bandruis, manié l’épée et l’arc nombre de fois, tant sur les terrains de chasse que sur les champs de bataille. Cela m’a menée dans nombre d’endroits étranges et de situations périlleuses. J’ai connu l’horreur des combats rapprochés, les chocs terribles de deux armées s’affrontant dans une vallée. Mais j’ai aussi goûté le faste des cours royales. Ces paumes de mains autrefois fermes et enserrant le pommeau de la spatha ont aussi tenu les fioles de verre, le gui et les herbes sacrées. Elles ont soigné bien souvent, car mes doigts savaient être souples et délicats. Le Roi Arthur lui-même mandait mes talents pour lui et ses guerriers.
Durant mes années de jeunesse, j’ai côtoyé tant de gens de pouvoirs, de grands guerriers, de sages Dru-Wides ; touché tant de richesses, parfois vécu de si grandes joies ! Mon cœur se gonfle de ces souvenirs d’une vie si pleine, si riche.
J’ai pourtant vu l’opulence comme l’extrême disette. J’ai pénétré des lieux cachés et protégés par mille sortilèges. J’ai reçu tant de connaissances, contemplé tant de paysages. J’ai croisé des hommes et des femmes si différents de moi. Je crois sincèrement que les Dieux m’ont bénie et ouvert les portes sur des secrets qui resteront à jamais inaccessibles aux communs des mortels. De tout cela, je n’en tire aucune gloire sauf celle d’avoir eu le cœur rempli par la joie sans faille d’une vie pleinement vécue.
À l’époque, il y avait pourtant ces guerres terribles contre les envahisseurs. Bien sûr, mon peuple a connu quelques longues périodes de paix, si précieuses. Mais nous étions sans cesse tenaillés, d’une manière ou d’une autre. C’était, malgré ce contraste, une ère faste et riche. Sans doute est-ce pour cela que le mythe d’Arthur Riothamus et de mon père est aujourd’hui si grand et ne cesse de se répandre encore bien au-delà de nos frontières. Il y a beaucoup de rêveries et de légende pure dans les histoires contées. Mais il y a certaines vérités aussi. Et ces vérités recèlent des facettes cachées de la véritable histoire, celle que je suis une des rares à pouvoir transmettre dans son intégralité.
Pour toutes ces aventures, pour cette vie extraordinaire, je remercie les anciens et les nouveaux Dieux de tout mon cœur ; mon histoire a été un tel miracle. Si riche, si folle. Si belle.
J’ai usé de magie, devisé avec les êtres de l’Autre-Monde et les esprits des plantes. J’ai ouvert les portes de la mort et contre toute attente en suis revenue. J’ai failli perdre la raison, l’âme morcelée, le corps blessé. Mais les Dieux avaient d’autres desseins pour moi. Et me voici là, si longtemps après toutes ces péripéties.
Au moment où je m’apprête à écrire ces lignes d’Histoire, mon cœur n’est plus aussi vaillant ni mes yeux aussi perçants. Mon pouvoir d’autrefois s’estompe avec mes forces vitales et les affres de l’oubli me tendent leurs bras. Mais je ne cède pas, pas encore. Je peux me remémorer sans difficulté toute cette période. C’est durant ces quelques mois que j’ai le plus appris sur la vie, et que je m’en suis trouvée véritablement transformée. Mon cœur et mon âme furent sondés, durement parfois.
Bien des lunes se sont écoulées depuis et presque tous ceux que je m’apprête à faire revivre dans cette histoire ont quitté ce monde ou sont sur le point de le faire.
J’ignore comment réagirait mon père s’il voyait ce que je vais transmettre ici avec, inévitablement, quelques-uns de ses secrets. Lui qui s’était toujours refusé à transmettre par écrit ce qu’il estimait être réservé aux seuls disciples méritants, il serait peut-être choqué. À moins qu’il ne trouvât cela audacieux… Je pense, en vérité, qu’il serait satisfait. 
Non que je veuille divulguer de précieux arcanes aux non-initiés. Je trahirais alors son héritage et celui des Anciens. Je couche simplement sur papier ce récit parce que je sens dans mon cœur que, depuis ces jours-là, les temps changent. Mais aussi parce qu’il est de mon devoir, en tant que femme, initiée et être humain, de révéler cette histoire, afin que tout ceci ne se perde point. Cette histoire est elle-même imbriquée dans la grande Histoire. Sans les révélations que je m’apprête à faire, tous ces secrets sombreraient avec mon départ pour l’Autre côté. Il est évident que mes jours sont comptés désormais.  
Afin de clarifier la chronologie du récit, je compilerai des écrits des Chroniques des moines, d’amis Dru-Wides, de guérisseuses Bandruis, ainsi que des extraits du livre de celui qui fut l’amour de ma vie : Gildas le Sage. Voici donc le dernier ouvrage de ma longue vie. 
Moi, fille unique de Myrdhin Emrys, dit Merlin l’Enchanteur, voici ce que je peux conter de ce que le Théâtre du monde m’a permis de vivre, à dater de cet incroyable hiver 535-536.
Gwendaëlle, Transmission
DEUXIÈME PARTIE
PARTIE I
LIVRE 3 : Graal
LIVRE 2 : Les Pèlerins du temps
GLOSSAIRE Livre I


Aurelius Conanus : appelé aussi Cynan Wledig en gallois, possible roi du Gwent en Pays de Galle.  Autricum : Auxerre en latin. Bandrui : Druidesse de « Ban dru », « femmes-fortes » ou sages; « Dru » de même racine que Dru-Wide et qui aurait donné le terme Sages-Femmes. Bleiz : souvent confondu avec Blaise. « Bleiz » signifie « loup » en vieux breton. Brech El Lean : Brocéliande en vieux breton. Britannia Major : Nom latin désignant la (future) Grande-Bretagne. Camlann : ville située au sud de l’Angleterre, dans la plaine de Salisbury et lieu présumé de la dernière bataille où le Roi Arthur aurait trouvé la mort. Childebert : Fils de Clovis, 1 er roi des francs et chrétien. Clairière : Réunion de Dru-Wide. Condate : Rennes, en Gaulois, qui signifie « confluent ». Cuneglas (Cuneglasus dans les textes latins, Cynlas dans les textes gallois) est un souverain du royaume gallois de Rhos ayant vécu au VI e siècle. Il était parfois surnommé Cynlas Goch (« Cynlas le Rouge »). Gildas le Sage le critique violemment dans son ouvrage De Excidio et Conquestu Britanniae, où il le dépeint comme un tyran cruel. Dagda : Divinité Celte de la fertilité, de la terre, des arts, de la connaissance et de la magie. Considéré aussi comme le Dieu dont sont issus tous les druides. Dux Bellarum : Chef de guerre en latin, équivalent du « Riothamus », mentionné par Grégoire de Tours, évêque et historien (539-594). C’est un grand roi rassemblant plusieurs autres rois sous une seule bannière pour combattre un ennemi commun. Gildas le sage : Gildas (né avant 504, peut-être en 494, mort probablement le 29 janvier 565 à l’Île-d’Houat) est un ecclésiastique originaire de l’île de Grande-Bretagne qui aurait fini sa vie en Bretagne continentale (il est appelé Gweltaz en breton, Giltas dans le plus ancien document citant son nom, une lettre de saint Colomban). Surnommé Sapiens, « le Sage », Gildas est connu comme auteur du sermon De Excidio et Conquestu Britanniae, l’une des sources majeures pour l’histoire de la Grande-Bretagne aux V e et VI e siècles. Il promeut dans ses écrits la vie monastique, et des fragments de lettres indiquent qu’il aurait également rédigé une règle monacale. Une biographie de Gildas écrite par Caradoc de Llancarfan au XIIe siècle atteste que Gildas était un des fils de Caw, roi de Strathclyde. Landevenec : ville de Bretagne, France. Llantwit Major : c’est le nom du monastère fondé par Saint Iltud, et d’une petite ville du sud du pays de Galles, dans le Vale of Glamorgan, au bord du canal de Bristol. Mont Cassin, monastère : le monastère du mont Cassin (Italie), berceau de l’ordre des Bénédictins, a été fondé par Saint Benoît de Nursie en 529. Mont Sinaï, monastère : le monastère sainte Catherine, au Mont Sinaï, a été construit sur ordre de l’empereur Justinien entre 527 et 562, mais il est attesté – dans l’écrit le Voyage d’Égérie – des traces de vie monastique dès la fin du quatrième siècle. Mor Breizh : Manche en breton. Neapolis : Naples en latin. Roi Hoel II : Roi illégitime de Domnoneée puisqu’il a usurpé le trône au fils légitime et héritier. Romain : dit Saint Romain qui fut ermite, instructeur de Benoît de Nursie, puis fondateur de l’abbaye Druyes-les-belles-fontaines, aujourd’hui disparue. Saint Benoît : fondateur de l’abbaye du Mont Cassin (Italie) et de l’ordre des Bénédictins ; il rédigea 73 articles pour l’organisation de la vie monastique qui inspirèrent durant des siècles la vie des moines chrétiens. Il fut disciple de Romain le Preux. Saint Guénolé : Gwenolé en breton, devenu saint Guénolé décédé entre 532 et 535. Saint Iltud : né au milieu du Ve siècle et mort vers 522, il fut l’instructeur d’illustres moines tels que Saint Samson de Dol, saint Magloire, Pol Aurélien, saint Lunaire, saint David de Ménevie, saint Gildas le Sage, saint Cadou, saint Brieuc, tous également d’ascendance aristocratique. Samain : Fête celtique, période de « non-temps » où s’ouvre l’Autre-Monde, ayant lieu du 31 octobre au 1er novembre (de notre calendrier). Vivlian : Viviane en français, altération du nom celtique Chwiblian signifie « la nymphe » voir « Les prophéties de Merlin » Geoffroy de Monmouth. Vortiporius Voteporix ou Votecoriga (Gallois : Gwerthefyr ap Aergul) est un roi légendaire de l’île de Bretagne, dont l’origine est liée à un souverain ayant régné au VI e siècle sur le Dyfed, région au sud-ouest du Pays de Galles, aujourd’hui nommée le Pembrokeshire. Ynis Pir : Seconde Abbaye fondée par Saint Iltud, en Glamorgan.
GLOSSAIRE Livre II

Affranchissement (d’esclave) : entre 529 et 533, l’empereur d’Orient Justinien Ier fait publier une mise à jour complète des lois romaines : le Code Justinien. Dans les divers statuts sociaux réglementés, l’esclavage continue d’avoir sa place, mais dans le contexte chrétien, le traitement de l’esclave est amélioré, et l’affranchissement est facilité et recommandé. Alliance (de Clovis): selon l’historien Léon Fleuriot, Clovis fit un pacte avec les Bretons et Armoricains de l’ouest qu’il ne pouvait battre, tandis que menaçaient les Wisigoths. Le baptême était une condition de ce traité car les Bretons étaient déjà christianisés. Ce traité fut conclu par l’entremise de saint Melaine de Rennes et Saint Paterne de Vannes. Les Bretons reconnurent l’autorité de Clovis mais ne payaient pas de tribut. Ampoule (La Sainte Ampoule) : fiole contenant une huile sacrée qui aurait servi lors du baptême de Clovis. Son nom viendrait du latin ampulla (petit flacon, fiole) ou du saxon ampel (coupe, fiole). Une portion de ce baume était mélangée à du saint chrême pour servir à l’onction des rois de France lors de la cérémonie du sacre. Elle était conservée à l’abbaye Saint-Rémi de Reims. Cadbury : colline fortifiée située dans le Somerset actuel, tout près de Glastonbury au sud de l’Angleterre. Caledfwlch : Excalibur. Camaaloth : Camelot, place forte où aurait résidé le Roi Arthur. Cassiodore : né vers 485 et mort vers 580, homme politique et écrivain latin, converti tardivement et fondateur du monastère de Vivarium. Vivarium fut un centre de première importance pour la transmission de nombreux textes, aussi bien bibliques ou liturgiques que païens. Londinium : Londres en latin, fondée par les Romains en 43 apr. J.-C. Marc-Aurèle : né le 26 avril 121 à Rome et mort le 17 mars 180, il était empereur romain, ainsi qu’un philosophe stoïcien qui dirige l’Empire romain à son apogée. De 161, il règne jusqu’à sa mort qui correspond à la fin de la Pax Romana. Medrawt : La tradition a retenu le nom de Mordred. Peste : 10 000 morts est un chiffre historique. Selon l’historien byzantin Procope de Césarée, l’épidémie débute en Égypte en 541 pour atteindre Byzance au printemps 542 où elle fait plus de 10 000 morts par jour ; elle suit les voies de commerce du bassin méditerranéen, ravage à plusieurs reprises l’Italie, les côtes méditerranéennes, remonte le Rhône et la Saône, atteint même l’Irlande et la Grande-Bretagne. Par la suite, elle se propage aussi à l’est, ravageant la Syrie ou la Mésopotamie. Ragnarok : Fin du monde dans la mythologie nordique. Tagmata : Placement tactique des soldats, de provenance byzantine et tardivement adoptée par l’armée romaine vers le V e siècle. 

GLOSSAIRE Livre III


Amarnath : Cachemire, Inde - grotte ou un linga de glace naturel se forme quelques semaines chaque été. D'apres la mythologie hindoue, c'est dans cette grotte que Shiva, le Dieu, aurait révélé la Parvati le secret de l’immortalité. Caïr : Monticule de pierre artificiel placé à dessein pour marquer un lieu particulier (prières, tombes, reliques etc.). Selon les régions du monde il porte différent nom. Caledfwlch : Excalibur en gallois. Cerniw : Cornouailles anglaise. Daol-Maen : Du vieux breton et gallois : "Daol" ou "taol", table et "Maen", pierre. Demeure des neiges : L'Himalaya, en sanskrit "demeure des neiges", (hima "neige" et alaya" maison, demeure"). Évangile de Nicodème et Actes de Pilate : ce sont les noms usuels d'un évangile apocryphe composé en grec au IV e siècle. Dans sa forme originale, il raconte le procès et la mort de Jésus puis, à travers la figure de Joseph d'Arimathée et de trois Galiléens, la résurrection et l'ascension du Christ. Rapidement traduit en latin, il connut en Occident un très grand succès, dont témoignent plus de 400 manuscrits. Évangile selon Thomas : c’est un écrit apocryphe chrétien découvert en 1945 à Nag Hammadi, en Haute-Égypte et daté du III e siècle. Goliath, le géant philistin :  Le récit décrit Goliath comme étant un géant d'une taille "de six coudées et un empan" soit environ 2,90 m, avec une cotte de mailles en cuivre d'une masse de 5 000 sicles soit 57 kg, et la lame en fer de sa lance de 600 sicles soit de plus de 6 kg.  Guptas (pays des) : Inde. Hormuz : Detroit du Golfe Persique. Ioannes Cassianus : appelé Jean Cassien en francais, est né entre 360 et 365 en Scythie mineure et mort entre 433 et 435 à Marseille. Il est le fondateur de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille. Kemet : Nom donné par les anciens égyptiens a leur propre pays, traduit le plus souvent par "terre noire".  Liger : la Loire en latin. Livres d'Hénoch : écrits apocryphes, officiellement écartés des livres canoniques vers 364 lors du concile de Laodicée (canon 60) par l’Église ; une part a été découverte parmi les manuscrits de Qumran (dit de la "mer morte"). Il est attribué à Hénoch, arrière-grand-père de Noé. Il fait partie du canon de l'Ancien testament de l’Église éthiopienne orthodoxe, mais il est rejeté par les juifs et n'est pas inclus dans la Bible dite des Septante. Manes : de manes : bienfaisants, sont les âmes de ceux qui ont eu une sépulture convenable. Les larves (larvae : malfaisants) sont celles de ceux qui n'ont pas eu une sépulture décente. Les lémures, quant a eux, sont les spectres des criminels, qui hantent les maisons. La plus ancienne mention des manes dont nous disposions, date de la Loi des Douze Tables, telle que rapportée par Cicéron. Monophysisme : Doctrine apparue au V e siècle qui affirme que le Fils (le Christ) n'a qu'une seule nature et qu'elle est divine, cette dernière ayant absorbe sa nature humaine. Théodora, femme de l’empereur Justinien était réputée avoir des croyances proches de celles-ci et aurait joue un rôle dans le dépôt du Pape et son remplacement par Vigile réputé plus tolérant face à ce que certains membres du clergé voyaient clairement comme une hérésie. Nephilim : ou géants, sont des personnages surnaturels de la Bible. Le mot "nephilim" apparaît deux fois aussi dans la Torah – ou Pentateuque – (Gn 6. 4 et Nb 13. 33), ou il est souvent traduit par "géants" C'est la forme plurielle du mot "nephel" ou "nāphil" en hébreu. Selon les interprétations, le mot "nephilim" pourrait signifier "ceux qui sont tombés", "ceux qui tombent" (Anges déchus), ou "ceux qui font tomber" (qui corrompent les âmes des hommes). Onguent : il est cité par Abu-Bakr Mohammad Zakaria Rhazès, dans le canon de la médecine d’Avicennes ("Al-Quanun-fi-al-tibb" de Abu Ali Hussain ibn Abudullah ibn Sena –980-1037), et dans la " Pharmacopoiia " grecque traduit en perse et en arabe et connu sous le nom de "Qarabadin-i-Unani".  Petr Penndrogn : Nom gallois qui deviendra "Uther Pendragon". Il est vraisemblable que le nom Uther Pendragon résulte d’une lecture erronée de Petr Penndrogn, "parfait chef de troupe" (Petr : "parfait/très", Penn: "chef/tête" & Drogn : "troupe"). Le draco était l'étendard de la cavalerie du bas Empire romain, d’où le nom de "dragons" pour désigner les cavaliers. Le Penndrogn serait donc le " magister equitum ", à savoir le général de la cavalerie. Uther est présenté comme le frère du roi Ambroise Aurèle et le chef de ses armées. Rephaïm : On parle des Réphaïm dans la Genèse (Gn 14. 5) et le Deutéronome (Dt 3. 11). Le "Livre d'Hénoch" présente une description bien plus détaillée des géants bibliques. C’est un écrit reconnu comme canonique par l'Église éthiopienne orthodoxe. Rois-Mages : "Bithisarea, Melichior et Gathaspa" sont les noms traditionnels de "Balthazar, Melchior et Gaspard". Ils apparaissent pour la première fois dans un manuscrit du VI e siècle intitulé "Excerpta Latina Barbari". Scramasaxe :Coutelas semi-long à un tranchant long sur un côté de la lame, l'autre côté n'étant affûté qu'à son extrémité, d'origine franque et germanique (saxonne, viking, etc.) Simon de Cyrène : personnage biblique qui, d'après les évangiles synoptiques, fut réquisitionné par les soldats romains pour porter la croix de Jésus alors qu'il était conduit au Calvaire pour y être crucifié. "Ils requièrent pour prendre sa croix un passant qui revenait des champs, Simon de Cyrène, le père d'Alexandre et de Rufus." Marc 15-21. Sindh : Province de l’actuel Pakistan. Solidus : Monnaie romaine encore en usage bien après la chute de l’empire de Rome dans de nombreuses contrées d’occident et Constantinople. Spatha : nom grec de l'épée longue, utilisé pour désigner l'épée longue romaine tardive, l'épée des " grandes invasions ". Strigiles : Sorte de racloir en fer recourbé, utilisé d'abord par les Étrusques après leurs combats, puis par les Romains dans les thermes romains pour se laver. La forme courbe du strigile servait de motif décoratif aux sarcophages romains ou paléochrétiens. Teurgn : Tours en breton. A l’époque romaine, le nom latin était Caesarodunum. Triades : écrits sacrés de la religion celtique. Tumulus : il conjugue la pierre et la terre (tertre à parements de pierre ou cairn recouvert de terre). Un cairn dolmenique est un amas de pierres de taille moyenne qui recouvre entièrement un ou plusieurs dolmens à couloir. Varanas : Actuelle Bénares, Inde.  Wadi el Natrun : Connue sous le nom de désert de Scété dans l'histoire chrétienne, Wadi el Natrun est une vallée aride située dans le désert occidental de l’Égypte, à environ 75 km au nord-ouest du Caire.
Du même auteur

ROMANS
Aux éditions L’Alchimiste
— 2048 (tome 1, 2, 3)
— Le Concile de Merlin (tome 1, 2, 3)

NOUVELLES
Aux éditions L’Alchimiste
— Sorciers : l’Intégrale

ESSAIS
Aux éditions L’Alchimiste
— L’alchimie des énergies – Petit traité d’énergétique interne
— Être libre des émotions - 10 clés pour vivre l'émotion en pleine conscience
Aux éditions Almora
— Changer ! Un chemin de transformation de soi
—  Se libérer des pensées
Aux éditions Accarias-L’originel
—  La spiritualité au cœur du quotidien
La présente version de la trilogie est une intégrale,
améliorée et augmentée d'illustrations par Dartgarry alias Igor Burlakov, l'un des illustrateurs du célèbre jeu Mysterum et par l'auteur.


TABLE DES ILLUSTRATIONS (dans l'ordre d'apparition)
Livre I Les rouleaux sacrés (Dartgarry).
Carte : An 535, Exil du peuple breton (Lionel Cruzille).
Vers la clairière secrète de Brech El Lean, Britannia Minor (Lionel Cruzille).
L’écritoire de Gildas (Lionel Cruzille).
Fort de Camaaloth (Dartgarry).
Monastère de Wadi El Natrun, désert de Scété (Lionel Cruzille).
Le plateau montagneux et la cabane de Chimé, Pays des neiges éternelles (Lionel Cruzille).
Combat à Camlann (Dartgarry).
Maisons et abbaye de Rhuys, Britannia Minor (Lionel Cruzille).
Le Maen-Hir de la falaise, Britannia Minor (Lionel Cruzille).
 LIVRE 1 : Le Secret
Chapitre 1 : Un pape et des Rois


An 535. De longs mois ont passé depuis la défaite d’Arthur, tombé mort sur le champ de bataille de Camlann. La débandade des troupes bretonnes qui s’ensuit accélère la confusion générale. Dès lors, profitant de la désorganisation des guerriers, les Angles et les Saxes gagnent chaque saison du terrain sur le peuple breton. Un exil massif des Bretons de Britannia Major débute alors. La plupart se réfugient en Armorique, avec femmes et enfants, accompagnés bien sûr de leurs Dru-Wides, ce que l’Église voit d’un mauvais œil. Mais le cœur des Bretons est d’autant plus lourd qu’ils ont aussi perdu un grand guide : Merlin, que tout le monde croit mort. Le rêve de la Bretagne unie n’est plus qu’un souvenir triste.
Chroniques de Bretagne

Palais du Latran, Italie.
n vieil homme en bure de moine remontait le long couloir. Élancé, le regard dur, il marchait le dos raide vers un jeune novice assis sur un des bancs de bois dont le corridor était flanqué. Le palais du Latran avait tout d’une illustre demeure de l’ancienne aristocratie romaine. Cédée autrefois par l’empereur Constantin à l’évêque de Rome, l’antique demeure des Consuls était devenue celle du vicaire du Christ. La richesse des fresques ou du mobilier éclatait sous l’œil des visiteurs, et Romain, abbé de son état, s’en détachait d’autant plus par son allure austère et sa bure de simple moine. Le faste était si ostentatoire que le vieil abbé paraissait vouloir s’en éloigner, comme si cet étalage de richesses pouvait finir par le souiller.
Le vieux moine arriva enfin à la hauteur de son novice qui s’empressa de se lever pour se joindre à sa marche. Le jeune homme inclina humblement la tête et se plaça à ses côtés sans mot dire, tâchant de suivre le pas rapide de son mentor. Les mains dans ses manches de robe, le garçon cherchait furtivement du regard des indications sur l’humeur de son vieux maître. Il savait qu’il ne devait pas le brusquer, sous peine de subir son humeur noire pendant les prochaines heures. Toutefois, impatient, le novice était désireux d’en savoir plus et parvenait mal à contenir son excitation devant ces événements extraordinaires. Pour lui qui n’avait jamais quitté sa région, tout cela était absolument incroyable. Lorsqu’il avait su qu’il viendrait à Rome accompagner son maître, il en avait été à la fois impressionné et très enthousiaste. Son mentor était convoqué à une audience privée avec le Pape. Le novice était jeune certes, mais il était intelligent et ambitieux et voyait dans ce voyage une occasion de montrer sa maturité et d’en apprendre plus sur les couloirs du pouvoir. Au bout de quelques pas, le garçon ne tint plus et tâcha de trouver les mots pour entamer le dialogue.
— Maître, puis-je vous demander comment s’est passée l’entrevue avec notre très Saint-Père ?
— Très bien, Dominique, très bien… répondit Romain, le visage fermé.
Le novice patienta juste le temps nécessaire pour poursuivre. 
— Maître, si je puis me permettre, savez-vous pourquoi le pape Silvère vous a confié cette tâche ?
— Je l’ignore, Dominique, mais ce qui est sûr c’est qu’on ne convie pas sans raison un abbé comme moi, même vieux et renommé, à une réunion avec des Rois et des princes issus des quatre coins du monde civilisé…
— Vous êtes donc convié à la réunion dont tout le monde parle ici… Dois-je demeurer présent aussi, maître ?
— Non, mon jeune novice. Tu devras m’attendre. As-tu vu tous ces illustres personnages ? dit Romain pensif. Pourtant, le Pape a désiré me voir personnellement et ceci avant la réunion avec ces seigneurs, évêques et rois… Tout cela semble inhabituel, vois-tu ? 
Il s’arrêta brusquement dans le couloir. 
— Et pourtant, poursuivit-il, je ne peux décliner l’offre de notre Saint-Père. Je ne le peux ni ne le veux. Je mènerai cette mission secrète jusqu’au bout…
Dominique n’osa en demander plus. Il trouvait déjà que son maître s’était montré inespérément loquace. Le novice trouverait un moyen d’en découvrir plus peu à peu. À ce moment, les cloches du palais du Latran sonnèrent onze heures, marquant ainsi le début de la réunion. Romain s’était soudain immobilisé, raide, dans ce grand couloir vide. De par sa maigreur, son âge avancé et sa haute taille, il affichait une apparence sévère. Il regarda brièvement son disciple puis, sans mot dire, se détourna pour suivre le grand couloir menant à la salle des audiences du pape.
Il parvint à la grande porte sculptée et magnifiquement peinte. Mais son regard se portait déjà au-delà, dans la grande salle où se tenait une petite assemblée de nobles aux riches atours. Romain affichait toujours sa désapprobation face à la richesse exhibée, que ce soit sur les illustres personnages qui peuplaient les lieux ou le mobilier parmi lesquelles trônaient des statues de marbre, des tables d’acajou et d’immenses fresques finement colorées. Pour lui qui avait été autrefois ermite, c’était une insulte à la pauvreté du Christ. Était-ce pour cela aussi que le pape l’avait choisi lui ? Pour son idéal de pureté du christianisme, mais sans nul doute aussi pour son incorruptibilité ? Un bon ménage, voilà de quoi a besoin notre Sainte Mère l’Église, songea Romain. 
Droit comme un piquet, l’abbé en simple bure se fraya un chemin dans la salle, silencieux, tel un vaisseau fendant la mer juste avant la bataille. Évitant soigneusement de croiser les regards, il trouva sa place autour de l’immense table au centre du salon. Chacun vint peu à peu s’y asseoir. Il y avait là le roi goth Vitigès et le roi franc Childebert 1er. L’abbé se souvint alors qu’il était notoire que ce dernier voulait céder la Provence aux Goths en guise de pacte de non-agression. Romain savait cela, parce que tous ceux qui côtoyaient de près ou de loin les sphères du pouvoir avaient eu connaissance de cette manœuvre. Mais pour le reste, Romain n’était au courant que de peu de choses. Il ignorait les intrigues du clergé autant que les évêques l’ignoraient lui. Et c’était très bien ainsi. Romain avait la réputation d’être un homme pieux et rigoriste, et cela lui convenait parfaitement. Mais il était évident que tous ces hommes rassemblés, d’habitude rivaux, devaient viser un but commun, mais lequel ? Cette réunion les avait amenés là, sans nul doute pour leur propre intérêt, mais aussi dans un intérêt partagé et c’était celui-ci qu’il allait découvrir. Cela aurait bien évidemment un lien avec la mission secrète que le Pape venait de lui confier. 
Tout cela l’embarrassait, le préoccupait même. Il songea qu’il avait passé l’âge de ces intrigues. Pourquoi l’avoir choisi lui ? Depuis qu’il avait quitté les appartements du Saint-Père, les informations révélées tournaient sans cesse dans sa tête. Pour mieux comprendre, Romain continua d’observer autour de lui dans l’espoir de collecter le plus d’indices possible. Quelques hommes aux tenues militaires paraissaient être des généraux d’armée. Il découvrit aussi au fond de la salle la présence de quelques évêques qu’il ne connaissait pas. Il se promit d’ailleurs de réparer cette lacune avant d’avoir quitté Rome. À en juger par leur allure et la couleur de leurs cheveux, ils devaient être de Britannia Major. Le vieil abbé poursuivait son tour de table des invités du pape lorsque celui-ci fit enfin son entrée. Le silence se fit.
Romain comprit soudain ce qui clochait et cela l’inquiéta plus encore. Une peur profonde, qu’il pensait ne plus connaître durant sa vie, s’insinua alors en lui. Une peur de la mort, de la souffrance, de la destruction. Il se tassa et pria brièvement le Seigneur dans le secret de son cœur, car il redoutait le pire désormais.
L’empereur romain byzantin Justinien 1 er était le grand absent de la réunion, et cela n’augurait que le pire. Si le nouveau Pape Silvère n’était guère aimé, suite à cette offense il était désormais l’ennemi déclaré de l’empereur. Quelle était donc cette folie ? Cette fois, Romain pouvait avoir choisi le camp des perdants ou pire, celui de la guerre, de la mort. À cette pensée, l’abbé frémit.
Chapitre 2 : Le Concile


Depuis la plus tendre enfance d’Arthur, l’île de Bretagne était en proie à la guerre. Le retrait des troupes romaines de l’île (vers 411), bien avant sa naissance, avait accentué les incessantes attaques des Pictes, au nord, et des Angles et des Saxons au sud. L’exil des britto-romains insulaires vers la Britannia Minor – l’Armorique – se poursuivit plusieurs décennies durant. C’est l’avènement d’Arthur qui changea tout. Lorsqu’il fut couronné Roi et entra en guerre en tant que Dux bellorum, chef de guerre, ses multiples victoires, comme celle du Mont Badon, repoussèrent l’ennemi jusqu’à la mer. Il offrit au royaume une paix inespérée et freina la fuite des tribus bretonnes. Ce n’est qu’à sa mort, dans la plaine sanglante de Camlann, que reprit le dernier mouvement des exilés vers la Gaule. Sans Arthur et ses troupes, plus aucun rempart ne se dressait contre les envahisseurs. L’ironie de la marche du monde voulait qu’en parallèle de cette barbarie sombre, l’église connût un essor incroyable et que de nombreux monastères vissent le jour. Cependant, les mages bretons dérangeaient le clergé en Gaule, alors même que Clovis s’était converti au christianisme quelques années auparavant […]
Gwendaëlle, Transmissions

Forêt de Brech El Lean, Armorique.
ous avions marché entre les chênes centenaires jusque tierce passée pour parvenir enfin au cœur de l’antique forêt. Je sentais la puissante vitalité de Brech El Lean que je retrouvais avec une joie teintée de nostalgie. Au milieu de ces arbres fourmillait une foule de souvenirs dansant dans mon esprit. Ici, au détour d’un ruisselet, là derrière une futaie ; parfois joyeux, parfois tristes. Il me semblait que j’avais beaucoup vieilli tandis que les chênes étaient à l’identique. Je venais d’un temps qui ne s’écoule pas comme le leur. Je suis du temps des Hommes, ils sont du temps des Elfes.
Je humais en marchant les parfums de l’automne et à mesure que la journée avançait, le froid humide commençait à piquer mon visage. Je levai les yeux, inspirée et silencieuse comme mon père qui marchait juste devant moi. Ici, les hauts troncs gris blanchâtres des chênes formaient notre église à nous, nos colonnes de pierre, notre Temple de Vie. La voûte était façonnée de feuilles vertes et drues, les murs de ronces et de fougères, les colonnes de futaies et branchages de houx formaient les allées, nefs et transepts qui convergeaient vers nos autels de granit, nos dolmens. Et au-dessus de nos têtes, nul arc ogive ni clé de pierre, seule la voûte céleste nous dominait. Mon père m’annonça soudain avec un grand sourire : 
— Nous sommes arrivés Gwendaëlle, regarde !
Le petit sentier débouchait sur une clairière vaste et encore lumineuse, malgré le temps d’automne et la journée bien avancée. Je me souviens que la terre dégageait cette odeur d’humus, mélange de feuilles mortes, de terre humide et de coques de fruits. La nature commençait à rappeler ses énergies en son sein. Les animaux se terreraient bientôt tandis que les arbres s’endormiraient peu à peu. L’automne était bien là.
L’aigle de mon père poussa un cri et dans un battement d’ailes puissant se posa sur son bras. Il me donnait toujours le sentiment de surgir de nulle part et je l’adorais pour ça. Il incarnait la force et l’implacabilité de la vie à l’état brut. C’était le fidèle ami de mon père, et je le considérais comme un de nos compagnons.
Nous étions au centre de la clairière, silencieux. Autour de nous, les arbres magnifiques et imposants formaient un cirque protecteur. Mon père me regarda et dit simplement :
— Ils vont arriver. Préparons un grand feu.
— « Qui » va arriver ? demandai-je.
— Les membres de notre groupe secret. Nous tiendrons ici un Concile.
Perplexe, je regardai mon père avec une expression qui dut l’amuser, car il me sourit d’un air espiègle.
— Gwendaëlle, tout ce dont nous avons parlé depuis hier soir doit être partagé et fait partie des sujets importants que notre groupe doit traiter.
J’attachai mes longs cheveux châtains en chignon au sommet de ma tête. Ma curiosité ne s’éteignait pas, car depuis mon arrivée la veille, il n’avait pas évoqué cette réunion secrète. Aucune information n’avait filtré parmi les sujets que nous avions abordés. Connaissant son goût de la mise en scène et son esprit facétieux, je savais qu’il agissait ainsi dans un but précis, aussi je gardais patience.
Alors que je commençais à préparer le bois pour le feu, je laissais quelques instants mon esprit vagabonder. Ce fut une erreur, car le souvenir déchirant de mon compagnon tombé à Camlann me traversa l’esprit bien vite. 
Je tâchai de laisser passer le souvenir douloureux, mais le mal était fait. Une part de moi était déjà plongée dans la blessure du deuil. Trop de sang avait coulé sur l’herbe verte de la plaine de Camlaan. Nous avions tant perdu à cette dernière bataille, mon compagnon, Arthur et nombre de guerriers valeureux. Les visages défilaient dans mon esprit. Linaël, l’homme que j’aimais, comptait parmi ceux-ci. C’était, encore à l’époque, une souffrance déchirante qui me faisait rejeter toute intimité avec autrui. Depuis ces jours sombres, je n’avais fait que voyager. Durant ces deux dernières années, je n’avais fait que cela, fuyant tout et tous, mais surtout moi-même. Malgré tout, je tenais toujours mon père au courant de mes allées et venues. Nos longues années auprès d’Arthur nous avaient habitués à rester en contact à distance, parfois même par la simple pensée. Durant tout ce temps, nous ne vivions que pour le royaume, avec soit le poids de la guerre sur le dos soit le baume de la paix sur le cœur. Mais, dans les deux cas, nos vies ne nous appartenaient pas. Nous servions le royaume. 
C’est ainsi que, lorsque quelques jours auparavant je reçus le message de mon père me demandant de venir de toute urgence, sans m’en préciser la raison, j’accourus ici à bride abattue. Il n’était pas dans ses habitudes de me convoquer ainsi, et froidement qui plus est. Depuis la bataille de Camlann, du fait que mon père s’était fait passer pour mort, nous nous étions d’ailleurs peu vus, c’était donc forcément pour une affaire urgente. 
L’improbable, mais pourtant sanglante défaite d’Arthur avait été suivie de la débandade des troupes bretonnes et avait accéléré la confusion générale. Arthur n’étant plus de ce monde, les Angles et les Saxes envahirent nos terres sans rencontrer aucune résistance. Nos armées avaient été défaites et cruellement anéanties. Quant à mon père, il était officiellement porté disparu. Mais, surtout, la mort de Linaël avait été le point culminant de ces atrocités, surtout pour moi. Je pansais encore mes blessures lorsque tout ceci arriva. Jamais je n’aurais imaginé que ma vie prendrait un tour aussi inattendu à partir de cette nuit-là, dans cette clairière.
De revoir mon père et d’être ici à Brocéliande me replongeait dans ces souvenirs. Pourtant, cela m’amusait de penser que presque tout le monde le croyait mort. Je l’observais de loin un instant et souris. Merlin ! Le grand enchanteur Myrdhin Emrys !
Il s’approcha et tout en ramassant des branches et de la mousse sèche pour le feu, reprit la conversation. 
— Certains de nos invités de ce soir viennent de loin. Mais tous devraient être rassemblés avant la nuit.
— Tu es bien secret, père… Est-ce que j’en connais certains ?
Avant qu’il ne puisse me répondre, un bruit de branches se brisant suivi de cliquetis métalliques nous firent relever la tête. Une carriole brinquebalante, tirée par un cheval aussi vieux qu’elle, entrait cahin-caha dans la clairière. Je me souviens m’être fait la remarque que son conducteur devait être fou pour s’aventurer en charrette en pleine forêt, avec toutes les ornières du chemin. Je vis mon père se diriger vers eux, car ils étaient deux, un vieil homme et un autre d’une trentaine d’années.
Préférant garder le silence, je finis d’assembler le bois pour le feu lorsqu’ils approchèrent. Ma curiosité était à son comble. Étrangement, je n’avais pas ressenti pareilles énergies depuis mon jeune âge. Cela ne m’était arrivé que lorsque nous avions des initiations, ou en présence de mes anciens maîtres. Ce jour-là aussi, je sentais une force incroyable s’accumuler dans les alentours et cela attisait encore ma curiosité.
— Gwendaëlle, voici Guénolé de Landevenec, et son fidèle disciple Gwénael.
Avant que j’aie pu répondre, Guénolé, petit et frêle, s’inclina légèrement, dévoilant une tonsure. D’une voix chevrotante, il dit :
— L’on m’a vanté vos talents de guérisseuse, Dame Gwendaëlle.
— Et l’écho de votre sagesse est venu jusqu’à moi. C’est un honneur pour moi, répondis-je en baissant la tête.
Le plus jeune, d’environ cinq ou sept ans de moins que moi, nous salua également alors que mon père s’exclamait déjà en levant les mains au ciel. Je tournai la tête et suivis son regard.
— Voici que nos hôtes arrivent tous en même temps. Romain ! Bleiz, mon ami ! Soyez les bienvenus !
— Alors, Merlin, toujours dans ces endroits étranges ! lui lança depuis l’autre bout de la clairière le petit homme ventru qui semblait être Bleiz. 
Il arborait un franc sourire, pourtant il avait un je-ne-sais-quoi d’inquiétant.
Moi qui pensais que tout le monde croyait mon père mort, je me trompais ! Les deux personnages à l’allure pittoresque émergeaient de la forêt. Romain était visiblement le grand homme sec, muni d’un bâton de marche. Il paraissait dur et très vieux. Je me rappelle avoir retenu mon sourire de le voir flanqué d’un compagnon de route en tout point aussi opposé à lui. Bleiz était aussi rond qu’il avait les joues creuses et aussi jovial que Romain paraissait austère. Au fond de moi, je trouvai cela comique. Je voyais qu’ils semblaient bien se connaître et tandis qu’ils traversaient la clairière, mon père me glissa tout bas :
— Vois-tu, Bleiz était mon disciple et c’est un grand ami. Rappelle-toi, tu l’as connu étant petite. « L’homme-loup », c’est lui ! Tu te souviens ?
Une foule d’images fit surface en moi. Le temps que je reprenne mes esprits, Bleiz était tout près et je vis soudain, au milieu de son visage jovial, ses yeux si profonds et si sauvages que je reçus son regard comme une percée. Les souvenirs continuaient de déferler en moi. Il m’avait entraînée à la magie des animaux lorsque j’étais jeune enfant. À l’époque, il m’effrayait et me fascinait en même temps. Brutalement, ma vigilance monta d’un cran comme en présence d’un danger imminent. Pourtant, j’étais contente de le revoir. Je souris et Bleiz me rendit mon sourire puis Merlin l’embrassa chaleureusement. Ensuite il s’adressa au plus grand :
— C’est un honneur, Romain, de te compter parmi nous. Benoît sera heureux de te voir ici !
— Tout cela grâce à toi, grand Enchanteur.
Mon père sourit largement sans répondre et les invita à se grouper autour du feu. Gwénael, le jeune disciple, déchargeait déjà de sa carriole de la viande séchée, des gourdes de vin, de l’eau ainsi que de grands pains aux épices et des galettes de blé noir. Tout était prévu, semblait-il. Tandis que nous nous installions et que nous allumions le grand feu, les derniers arrivants nous rejoignirent au fil des heures. Je restais distante, discutais peu et observais les hommes tour à tour afin de voir comment s’annonçait cette étrange réunion.
Ce fut ensuite Benoît de Nursie qui débarqua en traînant un âne chargé de grandes fontes de cuir finement travaillé que le reflet des flammes dévoilait. Comme l’avait annoncé mon père, les retrouvailles avec son vieux mentor se firent dans la joie bien que je crus sentir une légère retenue de la part du vieil homme. Peut-être était-ce dû à la fatigue du voyage… Je me rappelle bien le très fort accent romain qu’avait Benoît. Nous pouvions sentir sa force de conviction et son enthousiasme en même temps que sa grande discipline. Il était assez petit, mince, le crâne tonsuré et avait un regard décidé, ferme et calme à la fois. Il était amusant de voir comme Benoît était différent de son ancien instructeur. Un petit homme charismatique et un grand vieillard décharné. Nous avions décidément une assemblée remarquable ! Guénolé, fondateur prestigieux et sage de l’abbaye de Landevenec, et son disciple Gwénael, pressenti pour être son successeur. Romain, qui fut autrefois ermite et qui avait grandement influencé Benoît lorsqu’il était plus jeune. Désormais revenu dans le monde, Romain avait fondé sa propre abbaye du côté d’Autricum, tandis que la réputation de Benoît, son ancien élève, n’était plus à faire. Il venait d’édicter les règles d’une voie monastique authentique qui est, alors que j’écris ces lignes, très connue et qui je pense n’est pas près de s’éteindre. Il venait du Mont Cassin, et est aujourd’hui connu sous le nom de Saint Benoît.
Comme à son habitude, mon père était, malgré la présence magnétique de ces hommes, comme auréolé de lumière. Il se fondait dans la masse tout en y étant la perle incontournable. Je crois que je peux dire qu’il ne faisait rien pour cela, c’était ainsi, il était intense, simple, humble et pourtant lumineux.
Nous étions tous assis sous une pleine lune superbe quand arrivèrent enfin Gildas et sa sœur, Maëlys. Il paraissait encore jeune, bien qu’ayant mon âge, et je me rappellerai toujours son visage à la lueur du feu. Dans cette clairière, au fond de la forêt de Brech El Lean, sans que nous le sachions vraiment, c’est notre destin à tous qui se jouait.
Maëlys était comme moi une guérisseuse et ce fut ainsi qu’elle se présenta. Sa longue chevelure était nouée et attachée à la mode romaine, ce qui dénotait une singularité pour l’époque pour une femme bretonne. Gildas avait quant à lui l’habit du moine tout autant que l’allure. Mais un moine à l’aspect moins rude que Romain. Sa bure était impeccable, neuve et visiblement de bonne facture. Gildas avait une manière toute simple, mais précieuse d’être parmi nous. Je l’ai tout de suite trouvé beau. En les observant tous deux, je pouvais aisément deviner leur noble origine, tant dans leur manière de se mouvoir que de s’exprimer, sans pour cela qu’ils en soient orgueilleux.
Les présentations faites, ils s’étaient joints à nous autour du feu. Je notai très vite que Gildas avait une forme de candeur, son visage glabre et ses traits avaient une touche de féminité qui le faisait paraître plus jeune qu’il ne l’était en réalité. Il mentionna rapidement qu’il revenait de Britannia Major et je perçus en lui le goût du voyage et un cœur riche et ouvert.
Maintenant je peux l’avouer, je crois que Gildas me rappelait ce calme inné qu’ont les êtres accomplis, calme qui diffuse le silence et le respect autour de soi. 
Je m’arrangeai pour m’asseoir en face de lui, ce qui n’échappa aucunement à mon père bien qu’il se gardât d’y faire allusion.
Je m’adossai à un rocher et, bien installée, je respirai doucement pour revenir à l’instant présent, bien décidée à ne rien perdre de cette incroyable réunion. Je continuai d’observer chacun en silence, car je ne me sentais pour le moment pas directement concernée ; tout en devinant que cela ne durerait guère.
Mon père lança un regard circulaire afin de s’assurer que tous étaient confortablement installés et mangeaient à leur faim. Puis, il se lança dans une discussion avec Bleiz et Guénolé le Vieux. Très vite, cela attira mon attention. Mon père prit la parole d’une voix forte et claire, si bien que tous cessèrent leurs discussions pour l’écouter.
— Mes amis, je vous connais tous depuis un certain nombre d’années. Nous avons parfois vécu de grandes choses ensemble. Nous avons traversé les temps de guerre, mais aussi les temps de la paix, de l’amitié et du partage. Peut-être devinez-vous pourquoi je vous ai rassemblés ? Mon heure approche et il était de mon devoir d’accomplir cette dernière tâche : faire le trait d’union entre ces deux époques.
Un court silence s’écoula, puis Bleiz déclara :
— Maître Myrdhin Emrys, tu es sans doute le plus accompli d’entre nous. Nous t’écoutons.
— Mes amis, la grandeur de Rome n’est plus. Clovis est mort et les barbares envahissent l’île de Bretagne. Les Angles, Pictes et Saxes se partagent le butin et les exils des Bretons harassés par la guerre sont massifs. Le monde est en train de changer.
— Oui, dit Guénolé. Et tu as bien fait de partir aussi. Le rêve d’un royaume uni n’est pas pour tout de suite, acheva-t-il en levant les sourcils.
Bleiz renchérit en me regardant :
— Le temps est aux jeunes, et aux femmes plus que jamais. N’est-ce pas ce que nous disions déjà auparavant, il y a quelques années de cela ? Nous perdons ces derniers temps les valeurs du féminin sacré…
— Ha ! Je vois, mon ami, que ton intuition nous mène droit à l’objet de notre réunion. Ou plutôt devrais-je dire notre concile, dit Merlin d’une voix qui perça l’assemblée. Je vous ai rassemblés afin que nous travaillions ensemble à nos propres successions. Vous le savez, la religion des anciens Dieux décline et les authentiques maîtres se font rares. Le message du Christ, lui, se répand jusqu’au fin fond de l’Irlande, déjà porté au siècle dernier par Saint Patrick. Cela est bien et cela est tel que cela doit être, car l’Univers ne fait pas d’erreur. Mais un appel profond est né en moi ces derniers mois. Depuis la défaite du Dux bellorum à Camlann et l’exil des Bretons en Petite Bretagne, cette voix en moi s’est faite plus pressante. Il y a certaines choses qui se perdent dans les enseignements issus de la nouvelle religion du Dieu unique.
Romain sembla incapable de se retenir et interrompit mon père.
— Quels sont ces oublis, Merlin ? demanda Romain en fronçant légèrement les sourcils.
— Ils sont nombreux, mon frère. Ce sont la médecine, l’art des plantes, la chirurgie, la magie par exemple. 
Je commençais à voir où Merlin voulait nous emmener. Au cours de ses derniers voyages, il avait constaté les nombreux oublis, tant dans l’enseignement des nouveaux moines que dans celui des derniers Dru-Wides. Il avait pu l’observer d’autant mieux qu’il passait désormais anonymement dans les réunions, les auberges, les villages. Personne ne se sentait gêné de parler devant un vieil homme soi-disant inconnu.
— Mais que pouvons-nous y faire, Myrdhin ? lança Gildas. Il est vrai que j’ai vu un certain nombre d’incohérences, voire d’incompétences chez nombre de mes frères, mais depuis le concile de Nicée, de nombreuses règles monastiques doivent être appliquées à tous niveaux de la vie des moines et des instructeurs. Nous ne pouvons condamner ceux qui les respectent. Même si celles-ci semblent nous éloigner de la tradition...
Je vis chez lui une certaine naïveté, mais aussi un certain cran, car peu de personnes osaient parler ainsi directement à mon vieux père.
— Il ne s’agit pas de juger, Gildas. Il s’agit uniquement de constater. Nous devons sauver ce qui peut être sauvé de l’enseignement de nos pères.
— J’avoue avoir moi-même vu cela, tant à Rome qu’à travers le pays : le déclin de la connaissance ancestrale, dit Benoît. C’est aussi pour cela que j’ai édicté un certain nombre de règles monastiques…
— Oui, la discipline juste en fait partie, renchérit Merlin. Mais ce n’est pas l’unique aspect, mes frères. Cela m’amène au cœur du sujet : l’enseignement de la sagesse. Désormais tout s’écrit. Or, notre savoir s’est toujours transmis de bouche-à-oreille. Il nous faut donc nous adapter. Il serait judicieux, vraiment, que les Dru-Wides marchent main dans la main avec les moines et que nous nous entraidions afin que le savoir ne subisse pas de déformation dans sa mise par écrit, et afin que nous cessions de nous opposer. Je suis convaincu que là se tient la clé d’un avenir plus harmonieux.
— Mais ils nous détestent ! lança l’abbé Gwénael. La plupart des mages Dru-Wides nous fuient !
— Disons qu’ils se méfient de vous, précisa Bleiz d’une voix posée. Je fais partie des deux camps, en quelque sorte. Je suis à la fois Dru-Wide et converti au christianisme. Aujourd’hui, je partage la vision de Merlin, je ne vois pas d’opposition, mais plutôt une grande complémentarité, aussi étrange que cela paraisse aux yeux de nombre de personnes, dit-il avec un sourire triste. Et je peux vous dire que la situation n’est pas si simple.
— Mais alors, pourquoi les mages ne sont-ils pas présents ce soir ?
— Ils devraient l’être, dit Merlin à voix basse. Ils n’ont visiblement pas daigné répondre à ma requête. À mon grand regret.
— Alors que proposez-vous, Merlin ? lança Maëlys d’une voix claire.
— Que les femmes résistent et continuent le Travail. Pour commencer. Les femmes sont à mon sens trop mises de côté par l’Église Romaine.
— Comment continuerions-nous le travail ? demanda Maëlys.
— En secret. Voilà un des buts de notre Concile, protéger la Tradition et la Connaissance par le secret. Transmettre par écrit ne suffira pas. L’écriture peut indiquer, retenir, conserver, mais rien de tout cela ne remplacera un maître ni un enseignement. Rien ne remplace le vivant, la connaissance incarnée.
Le vieux Guénolé changea de posture et lança un regard circulaire.
— Tu as raison, mon frère. Je partage entièrement ton opinion. Mais quelque chose me dit que tu as une idée derrière la tête. Non ? Comment devrions-nous procéder ?
— Oui, mon vieil ami. Je l’avoue, j’ai d’autres idées à vous proposer. Vous êtes tous à des postes clés. Vous êtes soit Dru-Wide, soit maître guérisseuse, ou encore responsable d’abbayes, de monastères. La jeune génération vous écoute, vous respecte. Nous devrions collaborer. Ce serait donc à vous, en tant qu’instructeurs connus et reconnus, qu’incomberait la mission de transmettre la Tradition. Qu’importe la provenance de la connaissance.
— Je ne vois pas comment, lança Gwénael, avec un sérieux qui dénotait avec son âge. Nous aurions tôt fait d’être brûlés pour hérésie par notre propre hiérarchie !
Je notai de la peur dans le ton de sa voix. Mon père la perçut et visiblement, il avait prévu ce type de réaction. Ses plans étaient incroyablement risqués. Je suivis avec plus d’attention encore ce qui se passait et n’intervins pas encore. Il était évident que je le soutenais, mais je tenais à voir aussi dans quel sens tournerait le vent, afin de savoir vraiment qui comptait parmi nos partisans et qui se démarquerait. L’enjeu pouvait être crucial. Et je ne le sentais que trop à mesure qu’avançaient les discussions.
— Non, pas si vous êtes prudents et mesurés, répondit mon père. C’est là la force du secret. Vous le voyez, nos mystères de guérison par les plantes, ne serait-ce que cela, n’ont survécu à l’obscurantisme de Rome que grâce au secret et à la transmission de bouche-à-oreille, de maître à disciple. Peut-on arrêter un souffle ? Non, c’est un vent que rien ne retient, une brise ou une tempête ; et c’est là notre force.
— Je comprends, dit Gildas. Il faudrait alors choisir précieusement nos élèves. Les trier. C’est une idée, mais c’est un véritable défi que de continuer à transmettre ainsi. Il y a actuellement un mouvement irrépressible de l’Église à tout traduire du grec au latin et à tout consigner par écrit… L’histoire, la philosophie, les mathématiques…
J’avoue avoir apprécié encore plus Gildas à cet instant. Sa façon de parler était claire et enthousiaste. Cela faisait longtemps qu’aucun homme n’avait attiré mon attention. Pourtant, en apparence, tout nous opposait. J’étais une combattante aguerrie et une mage accomplie dans bien des domaines. Il était un homme pieux, un serviteur de la paix tandis que j’avais guerroyé durant de nombreuses années. Il ne devait croire qu’au salut du Christ tandis que mes dieux étaient nombreux et comptaient parmi eux les rivières et le soleil. Il était né dans l’opulence, j’avais connu le manque et la rudesse. Malgré tout cela, il m’attirait, par sa forme de candeur, son visage doux et sa pensée haute en idéaux que je découvrais dans ses paroles. Nous avions besoin d’hommes ainsi, ils servaient une cause et savaient s’y sacrifier au besoin. Les idées pures, mais utopiques ne servaient à rien pour moi. Tandis qu’œuvrer pour la guérison du monde avait un sens profond. En voyant Gildas, je me disais qu’il pouvait être ce genre d’homme.
Je sortis de mes pensées et balayai un instant du regard l’assemblée. Je vis alors clairement la mine renfrognée de Romain. Je pouvais presque sentir sa colère. Cela me frappa et je jetai un œil à mon père pour voir son attitude. J’ignorais s’il l’avait remarqué, mais j’aurai parié que oui. Pendant ce temps, Gildas poursuivit :
— Mais alors, si les moines travaillent pour maintenir une tradition orale, et que ceux-ci œuvrent main dans la main avec les Dru-Wides, on pourrait presque penser que vous feriez des ponts entre les traditions. Peut-être même des influences naîtraient ? Est-ce votre idée, Merlin, d’infiltrer l’Église afin de mieux préserver la Tradition ? C’est audacieux ! dit-il d’un ton ironique. 
Merlin eut un petit rire sans joie.
— Oh, nous ne pouvons pas dire ça. L’Église et ses moines sont en train de récupérer non seulement notre Savoir, mais aussi la Connaissance, et ceci à tous les niveaux : les plantes, l’astronomie, la philosophie, la chirurgie… D’un côté, mettre par écrit préservera tout cela, et c’est merveilleux ! Mais de l’autre, cela figera tout. Et le risque est aussi la déformation à volonté... ou par ignorance. De plus, seul celui qui saura lire pourra vérifier les affirmations déclarées orthodoxes… Cela fait à mon goût trop de pouvoir concentré en une seule main.
— Nous y voilà. Le Pouvoir… dit Maëlys en fronçant les sourcils.
À cet instant la tension dans l’air devint palpable. Cette déclaration pouvait être vécue comme un affront pour les chrétiens. Nous risquions gros à exposer notre plan et nos intentions ainsi. Les persécutions de Dru-Wide par l’Église ou autrefois les Romains, ajoutées aux guerres sur les terres bretonnes et aux luttes internes des différents clans de notre tradition avaient eu raison de toute cohérence, mais aussi avaient coûté des vies humaines précieuses. Depuis presque un siècle, le déclin de la vieille tradition était non seulement évident, mais semblait inéluctablement entraîner celle-ci vers sa disparition pure et simple. Tendre la main vers un de nos persécuteurs était audacieux, mais aussi dangereux s’il décidait d’ignorer notre geste. L’Église pouvait donner une dernière semonce et c’en serait fini des Dru-Wides et Bandruis. Mais mon père en avait vu d’autres à la cour d’Arthur. Il savait prendre des risques mesurés et maniait avec brio l’art de la parole en public. Et puis, qu’avait-il à perdre désormais ? Il ne faisait que son devoir, dans un âge sombre où tout semblait prêt à basculer. C’était terriblement hardi, mais pas impossible. Le silence fut rompu par la voix rauque du vieux moine breton. 
— Oui, car c’est de cela qu’il s’agit : le pouvoir, dit Guénolé avec une pointe de tristesse. Je suis assez vieux pour le dire ! Tu as raison, Merlin, tant de pouvoir aux seules mains de l’Église est dangereux. Ils ont déjà traduit de nombreux livres grecs, de médecine, philosophie, d’astrologie. Pythagore, Platon, Aristote pour les plus célèbres.
— Dans ce cas, il y a aussi une chose importante qu’il me faut amener au débat, mes amis, lança Benoît.
Je me rappelle alors très bien le ton de sa voix qui me fit pressentir un sujet plus grave encore. Mais j’étais aussi heureuse de voir qu’ils soutenaient visiblement tous deux notre cause. C’était sage de leur part et démontrait leur ouverture d’esprit. Ils ne nous voyaient ni comme des ennemis ni comme des barbares, mais des personnes de Tradition différente. Benoît poursuivit alors que tous tournaient la tête vers lui. 
— Oui. Vous parlez tous de la Tradition et de l’Église, mais je vais vous parler pour cette fois de l’Église seule. Il y a une chose terrible qui se fait sous notre nez. C’est la dénaturation du message à l’origine même du christianisme : la falsification – j’ose le terme ! - de l’enseignement et de la vie de Jésus.
— Que veux-tu dire ? demanda Romain l’ermite, piqué au vif.
— Depuis le dernier Concile important de l’Église, au siècle passé, il a été compilé les écritures en jugeant arbitrairement ce qui devait être considéré comme juste ou faux, voire hérétique.
— Afin de masquer la vie réelle de Christ, mes frères, et tous les autres aspects très précis que renferment les textes originels, répondit Bleiz à la place de Benoît.
— Oui, frère Bleiz, dit Benoît, mais aussi et je l’avoue un peu honteux pour mon Église, dans le but de les cacher au peuple.
Un silence plomba l’atmosphère quelques minutes. Merlin reprit.
— Voilà, tout est donc exposé. Mais j’ai avec moi quelque chose qui peut changer la donne et qui, je l’espère, jouera en notre faveur afin de vous prouver, à vous chrétiens, la bonne foi de ceux qui soutiennent ma cause. Bleiz, peux-tu nous montrer le trésor ? dit mon père les yeux brillants.
Une certaine agitation parcourut l’assemblée. Sans répondre, Bleiz se leva tel un chat, malgré son ventre proéminent, et s’éloigna de l’assemblée. Il rapporta six grands rouleaux de parchemin. Il se rassit et les posa délicatement devant lui, sur un tissu déplié à même le sol. Il se frotta les mains avec un liquide provenant d’une fiole puis ouvrit les parchemins. Je ne comprenais pas pourquoi il avait fait ce geste-là, mais mon étonnement grandissait : il venait d’utiliser la magie. Je ne pouvais en douter. Les vibrations n’avaient empli l’air qu’un très bref instant, mais suffisamment pour que je le ressente. Mon père me jeta un regard perçant que je ne sus interpréter autrement que « garde cela pour toi ». Il releva la tête et dit d’un ton solennel :
— Voici mes frères, sans doute l’un des plus grands trésors de toute la chrétienté : des évangiles non reconnus par l’Église !
Bleiz était décidément un personnage surprenant. En observant de loin les parchemins, je songeais à l’importance capitale de ces écrits. Tout le monde avait le regard rivé sur les inestimables rouleaux, sans oser rompre le silence. Je levai les yeux et croisai ceux de mon père puis le regard perçant de Bleiz. « L’homme-loup » appartenait aux deux traditions, à la fois Dru-Wide et prêtre. Je compris alors ce qui se jouait. Père le savait et comme s’il venait de lire mes pensées, il reprit la parole.
— Mes amis, je vous demande la plus grande prudence quant à ces précieux rouleaux. Il y en a six en tout, en fait trois ensembles de deux. Trois copies de deux livres, très anciens.
Toute l’assemblée tendait le cou pour voir les parchemins que Bleiz tenait ouverts. Après un coup d’œil entendu à mon père, le prêtre Dru-Wide laissa les ouvrages passer de main en main.
— Je ne pensais jamais voir un tel trésor de mon vivant ! C’est inestimable Merlin ! s’exclama enfin Gildas.
— Oui et nous souhaitons les garder secrets, ici, en Gaule. Nous avons beaucoup réfléchi, Bleiz et moi, à leur destinée. Seuls Benoît, Bleiz et moi-même étions au courant jusqu'à maintenant. C’est lors d’un voyage en Égypte que je les ai ramenés. Ils m’ont été confiés par des prêtres du Mont Sinaï. Évidemment cela a renforcé notre conviction de devoir organiser ce concile secret, pour toutes les raisons que vous connaissez désormais.
J’écarquillai les yeux, car jamais mon père n’avait évoqué qu’il s’était déjà rendu en Égypte. Je gardai néanmoins le silence, tout en me promettant de lui en demander plus lorsque nous serions en tête-à-tête. La liste de mes questions s’allongeait à vue d’œil. Qu’en était-il aussi du sortilège qu’avait utilisé Bleiz pour lire le parchemin ? D’autant que je n’avais pas pu sentir de quelle magie il s’agissait et ce dernier point m’intriguait. Possédait-il une magie m’étant totalement inconnue, à moi, fille de Merlin ? 
— Quand les avez-vous découverts ? demanda Gwénael, au bord visiblement agacé.
— J’avais vingt-cinq ans, répondit mon père. 
Tout le monde parut réfléchir à cette révélation. Mon père était âgé de plus de quatre-vingt-cinq ans. Il avait donc caché les manuscrits pendant toutes ces longues années ? L’incrédulité et l’interrogation se lisaient sur la plupart des visages. Quant à moi, j’étais mal à l’aise de l’attitude de plus en plus méfiante et dédaigneuse du vieux Romain.
— Mais, pourquoi les avoir gardés si longtemps secrets ? lança Maëlys d’un ton presque candide. 
— Lorsque les prêtres d’Égypte me les ont confiés, ils m’ont fait promettre de ne les révéler qu’au moment où l’Église serait prête, tout en précisant que cela ne devait être gardé ensuite que par les plus sages d’entre nous.
— Quand l’Église serait prête..., répéta Maëlys incrédule.
Mais personne ne releva. Romain reprit tout de suite son questionnement aux allures d’interrogatoire. Cette fois, il ne cacha point sa désapprobation ni son fiel.
— Alors, Merlin, pourquoi les avoir cachés gardés pour vous, à notre insu, à l’insu de l’Église ?
Il était désormais évident que Romain s’opposerait à nous. Et peut-être même avec véhémence. Son attitude laissait transpirer un désaccord profond avec ses propres convictions. Son visage était devenu dur et ses croyances confinant au dogmatisme aride s’affichaient clairement et figeaient ses traits.
Mon père répondit très calmement, cherchant à contrôler la situation et comprenant visiblement le flot de questions non formulées suscité par son récit.
— Frère Romain, je ne les ai pas gardés pour moi. Je les ai gardés tout court. Et cela a été un poids pour moi aussi. Mais je puis vous assurer que durant tout ce temps, ils étaient près de nous, protégés par toute la cour du Roi Arthur, et tous ses guerriers. Ils étaient au cœur du royaume le plus stable et le plus fort de toute la chrétienté d’alors. Arthur était chrétien, lui aussi. Peut-être était-ce aussi le royaume le plus sain de tous, à l’époque. Rome s’était effondrée, les barbares envahissaient tout. Nulle part ailleurs qu’au sein même du château d’Arthur, ces manuscrits n’auraient pu être plus en sécurité. Puis, Arthur est mort. Je me suis exilé, avec les parchemins sur moi. Et je me suis senti moi-même vieillir, et constatant aussi tous les changements dont nous avons parlé, la confusion des enseignements traditionnels ou encore l’obscurantisme du monde d’aujourd’hui, j’ai su que le moment était venu de révéler ces manuscrits « aux plus sages d’entre nous ». Et tout est dans l’ordre des choses désormais, tout prend sens ! Voyez, frères chrétiens ! Soyez assurés que ces parchemins sont le gage de notre bonne foi. Ces écrits sacrés sont la possibilité de notre entente. Je les ai gardés, non pour les cacher mais pour les partager le moment venu. Désormais, nous pouvons unir nos efforts afin de travailler ensemble, côte à côte, Dru-Wide, mages et chrétiens.
— Côte à côte ? Pourquoi donc ? Rien ne nous rassemble, lança Romain glacial.
Je le sentis prêt à se lever, et me repositionnai moi-même le dos droit. J’étais sur le qui-vive et j’avais de plus en plus de mal à garder le silence. Mais je me contins encore. Ce faisant, je créais aussi un contrepoids de silence, d’ancrage. 
— Pourquoi ? Au contraire, mon frère. Nous sommes tous les Fils du Divin. C’est le message du Christ et je l’ai fait mien. Nous devons nous aider et non nous opposer. Nous pourrions accomplir de grandes choses en marchant dans le même sens. Quel progrès pourrions-nous faire dans les méthodes de guérisons par exemple ou sur n’importe quels secrets de nos traditions si nous les partagions !
Toute l’assemblée écoutait en silence le discours de mon père mais l’on sentait l’ambiance se refroidir. Pourtant, il était comme auréolé de lumière. Son inspiration avait fait retomber un silence fort qui nous plongeait tous dans la réflexion. Son message de paix et d’union était pur et vrai. Mais pouvait-il vraiment se réaliser ? Déjà en ce lieu, je pouvais observer la discorde et la volonté de pouvoir et d’appropriation. Les mots de mon père étaient ceux d’un autre monde, accessible seulement à ceux qui avaient le Cœur ouvert. Ce n’était pas le cas de tous… Maëlys, Bleiz, Benoît et le vieux Breton étaient enthousiastes, mais Gwénael et Romain étaient suspicieux et en colère. Quant à moi je soutiendrais entièrement ce mouvement jusqu’au bout. Le jeune novice breton me fit revenir sur terre.
— Ne pouvant tout lire maintenant, puis-je demander ce que raconte l’ensemble de ces rouleaux ? demanda brusquement Gwénael.
— La véritable histoire du Christ ainsi qu’une bonne partie de son enseignement, dont une parcelle a manifestement été occultée, dit Bleiz d’un ton circonspect.
Les sens en éveil, j’observai les réactions. Et je perçus une tension croissante. La question que je redoutais finit par tomber. 
— Pourquoi dire que c’est la véritable histoire du Christ ? Qui peut prétendre une telle chose ? N’est-ce pas là plutôt un mauvais tour de l’ordre des Dru-Wides pour provoquer un conflit avec l’Église ? lança le jeune Gwénael en fronçant les sourcils.
— Gwénael ! dit Guénolé. Je t’en prie ! Tu ne peux dire cela devant moi.
Le novice se rembrunit.
— Réfléchis un peu. Regarde l’œuvre et les actes de l’homme et juge ses fruits. Merlin est un sage parmi les sages, tonna Guénolé, intimant ainsi le silence à son disciple. Ce que tu ne peux comprendre, au moins, respecte-le.
— Mais ce peut simplement être un faux ou encore un moyen de chantage, ajouta pernicieusement Romain. Pourquoi nous le donner maintenant ? Pourquoi ne pas le garder pour vous ?
— Il est possible qu’ils soient faux, dit Benoît volant à la rescousse de mon père. Mais c’est très peu probable. Ceux qui ont transmis ces rouleaux étudiaient des textes très anciens, qui, comme ceux ici présents, étaient en araméen. Ces rouleaux ne sont ni en latin, ni en grec, non. Ils sont rédigés dans la langue même que parlait Jésus. De plus les détails des récits, autant que la manufacture de l’ouvrage montrent qu’ils sont véritablement anciens. 
Romain se redressa, prêt à répondre, mais se ravisa et resta muet. Nous avions marqué un point. Cependant, cela me traversa moi aussi l’esprit. Et s’ils étaient faux ? Cela expliquerait le sort de magie si discret de Bleiz,  m’interrogeai-je. Puis, je me ravisai. Je ne pouvais douter de la bonne foi de Bleiz et de mon père. Même Benoît cautionnait leur trésor. Non, les manuscrits étaient authentiques. Dès lors, la question de la nature du sortilège de l’homme-loup, tout comme son but, restait entière. Qu’est-ce qui pouvait se tramer qui nécessiterait de telles précautions ? Décidément, un grand mystère entourait les rouleaux. Je vins à songer que, comme moi, personne ne lisait l’araméen. Jusque-là personne n’avait osé avouer qu’il n’avait pas su déchiffrer l’écriture des rouleaux… 
Je soupirai et observai encore l’assemblée. De toute évidence, mon père ne pouvait faire taire les doutes et ne s’en offusquait point. Toujours calme, il répondit d’une manière tout à fait habile.
— Mes amis, je ne souhaite pas que ces manuscrits créent une telle discorde. Ils sont un trésor sacré, même à mes yeux de « païen ». Non, je n’ignore pas que c’est ce que nous sommes aux yeux de l’Église : des païens. Or, mon cœur est désormais ouvert aux enseignements du Christ, sans pour autant que je renie mes origines. Ces rouleaux, ce trésor, je le partage avec vous, et je travaillerai pour la communion de toutes les traditions désormais. Vous offrir ce trésor est ma façon de commencer à nous lier.
— Mais pourquoi révéler cet enseignement caché jusqu’à présent ? demanda le vieux breton. Pourquoi les moines du Sinaï ont-ils gardé cela pour le révéler par la suite ? C’est presque un cadeau empoisonné… Cela va bousculer l’Église, Merlin, je te le dis…
— Oui, mon ami. Je m’en doute. Mais les moines du Sinaï avaient une perspective beaucoup plus vaste à mon avis. À l’époque, je n’entrevoyais pas encore vraiment de quoi il s’agissait. J’étais simplement extrêmement honoré de leur présent. Leur enseignement m’avait déjà tellement touché. Ils m’avaient tant donné, à moi qui n’étais pas chrétien…
— Tu n’entrevoyais pas encore de quoi il s’agissait, dis-tu ? Et désormais, qu’en penses-tu ? demanda Guénolé. Que penses-tu que les moines attendaient en te confiant cela ?
— Ils s’attendaient à ce que cela soit au service de la Vérité. L’Amour de la Vérité de l’Enseignement…
Nul ne souffla mot pendant quelques instants. Les rouleaux passaient de main en main, dans l’assemblée qui bruissait de murmures à mesure que les manuscrits étaient découverts.
— Qui va les garder ? demanda Romain d’un ton faussement détaché. Je ne crois pas qu’on puisse ignorer leur importance aux yeux de l’Église chrétienne !
Je notais le revirement de surface de Romain, qui souhaitait maintenant subtilement que l’Église récupère les manuscrits.
— Nous n’avons pas encore décidé. Pour l’instant, ils resteront dans des lieux tenus secrets. Nous avons prévu de diviser en trois les trois ensembles de deux rouleaux : une partie, avec deux livres, reviendra à frère Benoît représentant ainsi l’Église. Une autre sera gardée par Bleiz, représentant les deux Traditions, et les deux derniers livres par moi-même, représentant l’ancienne religion. Les trois ensembles de deux livres sont tous identiques. Ainsi, chacun, Bleiz, Benoît et moi-même, disposons des mêmes copies.
Benoît acquiesça solennellement. Je savais alors que Romain n’approuverait jamais. Voulait-il les manuscrits pour lui seul ou préférait-il les voir brûlés ? Tout était possible. Une ombre glaciale passa entre nous. Merlin dut sentir le changement aussi, peut-être même l’avait-il découvert dans ses visions, mais il se garda de réagir. 
— Nous les garderons en lieu sûr.
— Ne voulez-vous pas nous révéler ce lieu, Merlin ? insista Romain d’un ton où perçait une sourde colère.
— Du moins pas pour le moment, mon ami.
— Et s’ils étaient faux ?
— Ce n’est pas le cas, j’en fais le serment.
— Je te le jure aussi, Romain, dit Benoît d’une voix grave.
Le sage abbé de Nursie avait conscience qu’en répétant cela, il pesait de tout son poids de notre côté, marquant ainsi son désaccord avec son ancien mentor.
— Quelles preuves avons-nous ? insista Romain en fronçant un peu plus les sourcils.
— Vous ne pouvez pas en avoir ce soir. Vous devez nous croire sur parole, simplement. Ou l’accepter par l’étude même des manuscrits.  
— Je vois…, dit Romain.
Était-il trop vieux ou trop fermé pour comprendre l’enjeu, ou ne voulait-il pas le comprendre ? Si l’assemblée remarqua son désaccord, à mon grand regret, ils n’en montrèrent rien. Romain considérait visiblement ce qui se passait comme un affront grave, tout comme le jeune Gwénael, mais celui-ci était muselé par son maître. Pour eux, de tels écrits sacrés devaient rester secrets, oui, mais entre les mains de l’Église et non de païens, pratiquant la magie par-dessus le marché. Je ne me trompais pas, car il revint à la charge peu après.
— J’ai du mal à vous croire, Merlin. Ces écrits devraient revenir à l’Église et seul le Pape serait en mesure de décider de ce qu’il peut en faire. Seul lui, Merlin…
— Je ne le pense pas, le coupa Benoît, répondant à la place de mon père. Tout d’abord parce que c’est à Merlin qu’ont été confiés les manuscrits et non à nous. Les moines chrétiens du Mont Sinaï ont dû le faire pour une bonne raison, bien que Merlin n’ait pas tenu à nous l’exposer, et c’est son droit. Il a passé suffisamment de temps auprès d’eux pour que ceux-ci lui confient cet inestimable trésor. Rien que cela est, à mes yeux, un gage d’une profonde confiance de leur part. Je porte la même à mon ami Merlin. Ensuite, je suis d’accord aussi pour reconnaître qu’il ne faut pas tout centraliser à Rome. L’Église se doit d’être plus disciplinée, mais aussi plus ouverte qu’elle ne l’est actuellement. Je crains qu’en donnant ces textes aux prélats riches et avides de pouvoir, nous ne les donnions en pure perte.
— En pure perte ? s’indigna Romain.
— Oui, mon ancien maître. En pure perte. Je pèse mes mots. Ils finiraient dans un coffre, au fond d’une salle secrète. 
Benoît tenait tête à son ancien mentor, visiblement à contrecœur, mais il savait sa cause juste et l’on sentait qu’il n’y renoncerait pas. Aborder le sujet de cette façon blessait l’orgueil de Romain et celui-ci éclata.
— Vous vous égarez, frère Benoît !
— Croyez-vous ? Je ne pense pas. Vous-même m’avez enseigné autrefois la sagesse de la vie monastique que j’ai longuement méditée. J’en suis arrivé aujourd’hui à reconnaître au moins les bases renouvelées et assainies.
— Voilà votre orgueil !
À cette attaque, Benoît sourit tristement. Tout le monde suivait l’échange, silencieux.
— Non, le Christ m’a montré que la vie simple va avec la richesse du cœur. Et celle-ci va avec le cœur ouvert. Je sens en Merlin un saint homme, alors que je ne vois à Rome que des évêques au cœur fermé, se prélassant dans l’opulence, l’intrigue et le pouvoir. Ils ne reconnaîtraient sans doute pas l’extraordinaire importance de ces manuscrits. Ils les cacheraient simplement. Les Dru-Wides par l’intermédiaire de Merlin nous tendent la main. Prenons-la ! Nous avons l’occasion de créer un lien au service de la sagesse. C’est cela aussi le message du Christ : l’Amour, le partage. 
Romain se tut, visiblement vexé par les paroles de son ancien disciple, mais également offensé qu’elles aient été proférées en public. Quant à Benoît, il était déjà respecté et connu depuis de longues années, bien au-delà du Mont Cassin. Aussi, personne n’osa ajouter quoi que ce soit. Benoît resta droit et soupira simplement, soulagé que Romain s’en tienne là. Mais ce ne fut pas le cas. Un instant plus tard, Romain se releva, indigné et, le visage fermé, annonça froidement.
— Nous n’avons plus rien à nous dire. Je désapprouve entièrement votre plan Merlin, et ne soutiendrai en aucun cas une pareille hérésie. Je pars sur-le-champ.
— Romain… je t’en prie, dit Benoît d’un ton accablé.
L’ancien ermite ne répondit pas, se détourna et partit rejoindre sa mule.
Il y eut un grand silence. Mon père demeurait stoïque. Quant à moi j’étais soulagée de son départ. Benoît affichait un air sombre et nous nous regardâmes un instant. Je le comprenais et Gildas nous observait aussi en silence. Peu à peu les discussions reprirent et chacun fit son commentaire sur les rouleaux qui circulaient encore. Bientôt, pour ramener l’attention sur notre réunion et briser le malaise, je relançai le sujet sur la transmission orale des responsables spirituels.
— Père, demandai-je, que faire concrètement pour la question de l’enseignement spirituel ?
— Il n’y aura pas de recette. Aucune organisation. Ce sera uniquement selon le bon vouloir de chacun que la Tradition survivra. Il suffit d’un souffle pour que l’Esprit s’incarne.
— N’est-ce pas risqué de ne rien organiser du tout ? rétorquai-je.
— N’est-il pas risqué de laisser faire l’Église ou les faux mages ?
— Merlin, pensez-vous que ce sera suffisant ? demanda sincèrement Benoît. Gwendaëlle n’a pas tort. Il faudrait fixer des règles au moins, non ?
— Non, je ne le crois pas. Le but aussi de cette réunion est de renforcer un lien entre nos communautés. Et non de nous diviser. Certes, nous avons un trésor qui est censé appartenir à l’Église, mais nous ne souhaitons le laisser ni à l’Église ni aux mages. Vous devez savoir que je suis moi aussi en discorde avec une partie de mon ordre. Il nous faut dépasser nos idées partisanes et voir au-delà.
— Alors que proposes-tu, Merlin ? demanda Gildas.
— Je propose que nous prenions le temps de laisser reposer toutes ces informations. Le départ de Romain n’est pas anodin et les révélations faites ce soir de même que nos réflexions demandent à mon sens du temps pour être intégrées et mûrement réfléchies. Nous pourrions fixer d’ici quelques lunes la date d’un prochain concile secret. Ainsi nous aurons tous le temps de méditer ces sujets et de les approfondir.
L’assemblée murmura une approbation. Tous les visages montraient un soulagement mêlé d’enthousiasme. 
— Je propose que nous scellions notre accord ce soir, autour de ce feu. Je pense que vous avez tous compris l’enjeu de cette rencontre et que vous saurez tous quoi faire avec vos disciples respectifs. Il n’appartient pas à ce Concile de donner des instructions. Demain, nous nous séparerons, mais nous resterons en contact. Chacun d’entre nous retournera à la tâche qui est la sienne en ce monde, aussi puisse la Lumière vous accompagner mes frères ! Puissent les Dieux vous guider et l’Esprit vous soutenir !
— Par la Lumière Divine ! répondit l’assemblée en chœur.
Et tout fut ainsi scellé. Les discussions qui eurent lieu ensuite ne furent que des échanges entre nous sur les manuscrits, leur possible histoire et leur provenance. Mon père resta mystérieux quant à leurs anciens propriétaires et sur les raisons qui les poussèrent à les lui donner.
Le reste de la nuit, je ne cessai de penser à Romain, avec cette intuition persistante me soufflant que c’était un homme que trop d’ascétisme avait asséché et qu’il allait nous causer du tort. Son long ermitage semblait l’avoir rendu triste et aigri. Cette petite voix me soufflait qu’il se retournerait contre nous, tôt ou tard. Peut-être étais-je moi-même dans le rejet de l’Église ? L’expérience que j’avais d’elle n’était pas très positive même si je n’avais personnellement rien à lui reprocher. Mais de nombreuses histoires autour de moi m’inspiraient une méfiance croissante. Quant aux prêtres et aux moines, ils n’avaient que suspicions pour les mages. Devais-je me montrer plus tolérante que ceux que je critiquais moi-même ? Même Arthur s’était tourné vers le Christ, bien qu’il ne se soit jamais fait baptiser.
Laissant de côté mes réflexions, je profitai de la présence de ces moines pour discuter à la lueur des flammes. Et le temps passa ainsi, autour du feu nous réchauffant un peu jusqu’au petit matin frais.
Aux aurores, Benoît vint nous voir mon père et moi, et dit à voix basse :
— Merlin, je suis inquiet du départ de Romain, je crains qu’il ne s’égare dans la colère…
— Oui, tu as sans doute raison, dit mon père.
— J’ai le même sentiment, ajoutai-je.
Bleiz s’approcha, suivi de Maëlys et Gildas. Nous étions tous debout en cercle. Le moment des adieux était arrivé. Je lançai à voix haute :
— Veillons les uns sur les autres, n’est-ce pas le mieux à faire ?
— Gwendaëlle a raison, soutint mon père. Veillons et restons vigilants.
Nous nous embrassâmes, mais je vis du coin de l’œil Gwénael resté à distance. Son vieux maître Guénolé vint le rejoindre et bientôt tous s’éloignèrent dans la brume matinale. J’avais le sentiment persistant d’un manque. Bleiz, le visage sérieux, me regardait en s’apprêtant au départ, et je sentis qu’il tendait son esprit vers le mien, comme pour m’entourer, me soutenir chaleureusement, mais fermement.
Le Concile s’achevait à l’aube du solstice d’automne de l’an cinq cent-trente-cinq.
Chapitre 3 : Attaque surprise


Il est souvent dit que notre époque est un âge sombre. Mais c’est faire fi des sages qui ont œuvré et vivent même encore parmi nous. De nombreux moines se forment dans des écoles monastiques parfois très connues, comme celle du Mont Cassin en Italie, fondée par Benoît de Nursie ou encore Llanilltud fondé par mon maître, saint Iltud. Mais il y a aussi, du côté des Bretons, de grands Dru-Wides, tel Myrdhin dont je fus l’ami ; et parfois aussi les Bandruis, qu’on ne cite que trop rarement. Ce sont des guérisseuses, des accoucheuses, des oracles et parfois aussi de grandes guerrières. Sans elles, les Dru-Wides n’auraient pas la réputation qu’on leur donne.
Gildas, Journal

leiz remplissait sa sacoche tandis que l’aurore pointait, éclairant la clairière et ses derniers occupants. J’étais encore auprès du feu, tentant de me réchauffer de la fraîcheur nocturne. L’inactivité refroidissait les corps et j’avais hâte de reprendre la marche. De plus, mon esprit brassait trop de pensées. 
De loin, je vis mon père se diriger vers son ami Bleiz. Ils tenaient tous deux les vieux rouleaux dans la main tandis qu’ils discutaient à voix basse, concentrés. Bleiz plaça les parchemins dans un écrin de bois et de cuir puis salua mon père chaleureusement. Il vint ensuite me voir et me serra dans ses bras. Bleiz promit de nous revoir au plus vite. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus déchiffrer. 
Mon père avait les larmes aux yeux ce matin-là. Je ne pensais pas alors qu’il puisse s’agir d’autre chose que de l’amitié profonde qu’il portait à son ami, qui fut aussi le plus brillant de ses disciples. Avec du recul, je pense qu’il avait connaissance d’au moins une partie de ce qui allait se produire par la suite.
Bleiz nous quitta et nous fûmes les derniers à partir de la clairière. Ce fut tout ce que je vis ce matin-là. La suite, ce fut Bleiz lui-même qui me le conta plus tard. 
Il partit rejoindre par la forêt un village où une de ses modestes demeures l’attendait. Bleiz avait été initié en tant que Dru-Wide, mais il était aussi un des rares hommes à être ensuite devenu également prêtre. Une fois ordonné, il n’avait eu de cesse de faire des ponts entre les deux mondes, celui des anciens Dieux et celui du Nouveau. Pour lui, comme pour son maître Merlin, il n’y avait aucune différence. La sagesse était la sagesse. Il y avait simplement une autre façon de parler de l’Inconnaissable, une autre manière d’aborder le Mystère du Grand Tout. 
Bleiz déplorait donc ce qui se passait depuis des décennies. Et, comme mon père, il fut rejeté par les orthodoxes intransigeants des deux camps, en grande partie à cause de son originalité. Ce fut une grande blessure, surtout pour Merlin. La fin d’Arthur, qui représentait à la fois la fin d’un monde et la perte d’un grand ami, fut la principale douleur des dernières années de l’Enchanteur, mon père. La lutte des clans et le rejet par ses pairs constituèrent la deuxième. Mais il l’accepta comme un message de la Vie et comme une grande leçon. Car, au fond de son cœur, il le savait, cela aussi passerait, comme toutes choses.
Bleiz était parvenu à être accepté comme prêtre par le peuple breton. Or, c’était avant tout un Dru-Wide. Il était donc au plus profond de lui cet « homme-loup », comme l’avait appelé mon père. C’était son animal de pouvoir et il était présent en lui ce jour-là en revenant chez lui suite au concile. 
Bleiz était un mage prudent et vigilant. De par sa longue pratique, il n’avait pas cessé de prendre ses précautions, et, sur le chemin du retour, il ne manqua pas de sentir qu’il était suivi. Quelqu’un le traquait. Bleiz pénétra dans sa demeure, comme si de rien n’était, et se mit à réfléchir. Il savait qu’il devrait rester là plusieurs heures et attendre. Le mieux maintenant était donc de découvrir qui l’avait suivi sans que celui-ci ne se doutât qu’il était démasqué. 
Dans la plus grande concentration, il déballa toutes ses affaires, défit quelques pierres logées dans le mur pour dévoiler une cachette. Le trou était assez large pour y placer les rouleaux que Merlin lui avait confiés. Il replaça aussi vite les pierres et jeta un sort afin que le mur paraisse complètement normal.
Le Prêtre-Mage ferma les yeux un instant et ouvrit grand son esprit, au-delà des murs de la maison. Il ressentit des paysans affairés à leurs occupations, des poules picorant frénétiquement, toutes sortes de petits animaux se faufilant entre les maisons, les tonneaux, les caisses, les chevaux puis il poursuivit son exploration. Il perçut aussi des vagues d’émotions s’évaporant dans les airs, des restes des amourettes d’un jeune couple venant de se séparer sur le chemin menant au marché. Ils se retrouveraient plus tard et pensaient déjà l’un à l’autre. Bleiz perçut le lien fort qui les unissait et les gardait en contact alors même que leurs corps s’étaient éloignés. Il ressentit aussi des vapeurs de colère laissée par un charretier pressé, criant contre ses mules et le moindre passant osant freiner sa carriole. En élargissant encore le cercle de son champ de concentration, il finit par percevoir ce qu’il cherchait. L’homme qui le traquait était plus proche qu’il ne l’aurait cru. Bleiz identifia une grande détermination, de la frustration due à l’attente, autant qu’à son impatience. Bleiz en déduisit pourtant qu’il attendait lui aussi. Peut-être n’agirait-il pas, du moins pas tout de suite. C’était donc quelqu’un qui suivait des ordres et des directives précises, allant à l’encontre de sa volonté propre. Autre détail : ce n’était pas un mage. Rares étaient ceux, au sein des Dru-Wides ou même des prêtres, qui ignoraient le passé de Bleiz. Il fallait être fou pour s’attaquer à lui. Ou très bien payé. 
Bleiz soupira, et clôtura le sort en ramenant son esprit en lui-même. Il rouvrit les yeux puis alla s’allonger. Il choisit de se reposer jusqu’à l’après-midi. Il savait que sa journée n’était pas finie. Son poursuivant n’en voulait pas à sa vie, il ne sentait aucune menace de ce côté-là. Le traqueur voulait simplement savoir où il vivait et certainement d’autres choses. Alors, Bleiz n’avait qu’à attendre et voir. Aussitôt les yeux fermés, il sombra dans le sommeil.
Les coups frappés à sa porte l’éveillèrent. Bleiz se leva, jeta un œil prudent par la fenêtre puis ouvrit. La lumière extérieure lui indiqua qu’il devait être le début d’après-midi. En plissant les yeux, il accueillit son hôte, arrivé à l’heure comme convenu.
— Entre. Veux-tu quelque chose à boire ?
— Oui, merci, mon ami.
— J’ai ici quelques cervoises qui devraient nous rafraîchir.
Il sortit également des saucisses sèches, du pain et des galettes de blé noir.
— As-tu ce qu’il faut pour moi ? Tout s’est passé comme vous l’entendiez, Merlin et toi ? demanda son invité.
— Oui. Et de ton côté, as-tu été suivi ?
— Je ne crois pas.
— Pour ma part, je pense que oui, dit Bleiz.
— Ah… Cela change-t-il le plan ?
— Non, nous suivons le plan, répondit Bleiz en sentant la peur pointer dans la voix de son ami. Tout se passe comme l’a prédit Merlin. Mon maître avait raison, à mon grand regret. Je viens de m’éveiller de ma sieste et mes songes m’ont révélé d’étranges et sombres nouvelles.
Après un court silence, il ajouta : 
— Tu n’as pas mis ta bure de moine. Tu as bien fait.
Puis, il leva les yeux vers son invité, le regard fermement résolu. Un loup ne connaît pas la peur, il ne connaît que l’enjeu de l’instant présent.
*
Mon père et moi rentrâmes par un chemin différent de l’aller, plus long, afin de nous détendre en marchant. Je finis par lui avouer ce qui me trottait dans la tête depuis que nous avions quitté la clairière.
— Crois-tu que l’Église soit prête ? Pendant le concile, tu as dit que les moines du Mont Sinaï t’avaient demandé de donner ces manuscrits à l’Église, quand elle serait prête. Penses-tu que ce soit vraiment le cas ?
— Non. L’Église n’est pas prête, tu as raison de poser cette question.
— Mais alors, cela veut dire que nous prenons un gros risque !
— Et que ces manuscrits vont créer des troubles plus qu’autre chose ? Oui, c’est cela.
— Mais alors, pourquoi le faire ? Pourquoi leur donner ?
— Pour la Vérité. Parce que c’est l’enseignement juste.
— Au risque que cela soit rejeté par l’Église, et que nous soyons nous-mêmes mis dans des difficultés ?
— Oui. Mais tu oublies que les moines du Sinaï me l’ont demandé.
— Oui, mais Gwenaël et Romain avaient un peu raison. C’est un cadeau empoisonné…
— Jésus, en son temps, n’a pas refusé ce qu’il était de son devoir de faire, dit-il. Gwendaëlle, ce que nous faisons est juste. Nous le faisons, car il faut le faire. Regarde, ceux qui comprennent notre démarche sont avec nous. Gildas, Maëlys, Benoît, Guénolé. Ils ont tous compris l’enjeu. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Tout cela dépasse nos simples existences…
Je pris le temps de digérer ses mots tout en pensant que l’entreprise était périlleuse, mais la perspective pouvait être prometteuse tout de même.
Nous parvînmes à la maison alors que le soleil déclinait déjà. Mon père entra et m’invita à le suivre sans mot dire dans la pièce du premier étage. Nous prîmes le petit escalier de bois et je pénétrai à sa suite dans la pièce relativement sombre. Le plancher craquait toujours. Je me rappelle très bien avoir joué là étant petite. Ma mère était encore vivante à cette époque. Je pouvais presque sentir son odeur, les huiles parfumées qu’elle utilisait grâce à ses grandes connaissances des plantes. Elle savait aussi bien préparer des onguents que des parfums ou des tisanes, mais aussi des poisons ou encore des philtres magiques. Guérir ou tuer n’est finalement qu’une question de dosage. J’ai le souvenir des soirées où le soleil d’été passait par les deux ouvertures rondes dans le toit. Au plafond pendaient encore les talismans, et çà et là, des plantes aux racines en l’air en train de sécher. Toute petite, je jouais à même le sol et m’amusais à mimer des rôles imaginaires avec les grands hommes du roi, qui parfois étaient au même moment juste en dessous de moi, dans la pièce principale. Souvent Merlin recevait ici des guerriers, et parfois Arthur lui-même. Cette maison n’était pas connue pour être le lieu principal d’habitation de mon père, mais plutôt comme un lieu de retraite, de repos ou d’étude. Seuls les proches du roi savaient qui habitait là, et quand l’y trouver.
Pendant les grandes guerres, il arriva qu’Arthur et ses hommes prennent retraite quelques jours entre ces murs. Ils étudiaient les cartes, se reposaient, bénéficiaient des conseils du sage et parfois de ses soins ou de ceux de Vivlian, ma mère. Quelle chance j’avais eu de pouvoir connaître ces hommes, ces guerriers et guerrières, ces stratèges, ces astrologues, ces bardes, ces danseuses, ces guérisseuses, hommes et femmes unis pour maintenir leur terre dans les mains de leurs fils et de leurs filles et lutter contre les envahisseurs barbares. L’élan qui nous animait était alors grand et noble. Notre peuple ne faisait la guerre que parce qu’il n’avait pas le choix. Et je rends grâce aussi d’avoir pu m’entraîner avec certains d’entre eux, l’art de la guerre n’étant pas chez nous réservé aux seuls hommes. En tant que fille de haute caste, j’avais ainsi pu me former à l’art du combat rapproché, à la lutte à mains nues, à l’épée, mais aussi à l’arc. Une opportunité que peu de femmes connaissaient désormais. Mais je faisais partie des dernières Bandruis. Et aujourd’hui, une femme que les hommes ne peuvent contrôler selon leur bon vouloir leur fait d’ailleurs peur. Si les Romaines ne se battaient plus depuis longtemps, les Bretonnes comme moi n’avaient pas eu le choix, suite aux invasions.
— Tu dois t’attendre à de grandes perturbations, Gwendaëlle, dit mon père sans détour.
Mon père me tirait de mes pensées. Il s’assit devant moi et je le trouvai soudain encore vieilli par ses traits tirés. Je me dis que cette veillée ainsi que la marche de retour l’avait peut-être fatigué. Mais quelque chose dans ses yeux me dit que c’était plus profond que cela.
— Qu’entends-tu par là ? dis-je en lui touchant le bras.
— Tout va changer maintenant. Tout, Gwen, tout…
Puis il se leva et me serra dans ses bras. J’étais touchée, et n’osai rien dire alors. Je gardai toutes mes interrogations pour le lendemain. Je me disais que nous devions d’abord nous reposer et que nous aurions tout le temps ensuite pour deviser.
Après un moment, il rangea précieusement ses deux rouleaux de parchemin en me disant : 
— Souviens-toi qu’ils sont ici sous notre protection. Mais rassure-toi, il y a aussi les deux autres ensembles de copies.
Nous redescendîmes et préparâmes le repas dans un silence entendu. Peu après, nous partîmes nous coucher, épuisés de notre nuit blanche. Bien que le soleil ait été encore haut, le sommeil vint nous prendre tous deux rapidement.
*
Je m’éveillai aux aurores. Aujourd’hui encore je me rappelle la fraîcheur de l’aube et le frisson qui me parcourut en sortant de la maison. Je partis me promener pour ramener certaines plantes qui nécessitent d’être cueillies aux tout premiers rayons du soleil, mais sans trop de rosée. 
Je marchais lorsque je fus soudainement prise d’un pressentiment intense. Contrairement à mes habitudes, je me hâtai de sectionner les fleurs et feuilles recherchées puis les enfournai dans ma besace pour repartir aussi vite. Je sentais clairement l’imminence d’un danger. Je traversai les bois brumeux à grandes enjambées, tous les sens en alerte. J’arrivai bientôt à la maison, franchis le seuil et me précipitai vers la chambre de mon père. Au même instant, j’entendis à l’extérieur des bruits de brindilles et de feuilles sèches craquer sous des pas. J’allai à la chambre de mon père, et trouvai son lit vide. Je fis rapidement le tour de la pièce du regard puis découvris surprise que son vêtement de nuit était encore sous les draps du lit. Pourquoi aurait-il laissé ses vêtements ainsi ? Où pouvait-il être ? Je restai sans bouger un instant pour rassembler mes esprits.
Mon père ne serait jamais parti sans moi ! Pas ainsi ! J’étais décontenancée quand j’entendis un bruit caractéristique. 
Tchac!
Une flèche se fichait dans le bois. Je m’accroupis immédiatement.
Tchac. Tchac.   Fuis ! me commanda une voix en moi. Je me retins d’appeler mon père à voix haute, craignant d’avertir nos attaquants. Je ne doutais pas qu’il puisse s’en sortir s’il était encore dans les parages. Pourtant, je ne sentais pas sa présence. Mes jambes m’emmenaient déjà à la cave. Sur mon passage je saisis à la volée ma dague et quelques pièces d’argent sur la table. Je soulevai la trappe cachée du plancher, tirai le loquet invisible et descendis le plus discrètement possible les marches. Je refermai aussitôt derrière moi quand j’entendis des hommes pénétrer dans la maison qui brûlait déjà sous les flèches enflammées. Mon cœur cognait tandis que je progressais dans la pénombre. Après quelques pas, j’invoquai un peu de magie pour allumer un globe de lumière devant moi, juste assez lumineux pour que je puisse voir où poser mes pieds.
Je me mis à courir comme je pouvais, à demi courbée dans le souterrain de pierre. Merlin et Arthur l’avaient maintes fois parcouru et mon père me l’avait fait pratiquer dans les moindres recoins. Il m’avait toujours dit que cette maison n’avait l’air de rien, mais que tout y était stratégique. De nombreuses personnalités clés du royaume y séjournaient régulièrement. Ceux-ci devaient pouvoir fuir discrètement et s’échapper en cas d’attaque sans attirer le regard de l’ennemi. 
Tout en courant, je m’interrogeais. Qui donc avait pu oser faire ça ? Immédiatement, je songeais que l’époque du royaume d’Arthur était révolue. Désormais, ici, je ne connaissais plus personne ! Arthur n’était plus qu’un souvenir, mon père avait disparu et les moines étaient sans doute déjà tous en chemin.  
Les moines ! Ils devaient eux aussi être en danger ! À moins qu’au contraire, l’un d’entre eux nous ait trahis ?
Je tournai à gauche, puis à droite et couchai ensuite une énorme caisse de bois en travers du chemin. C’est alors que je me rendis compte de ma faute. Je dus m’arrêter un instant, la poitrine prise dans un étau. J’avais abandonné les manuscrits dans la maison. Je sentis alors un abattement sourd fondre sur moi. J’étouffai un juron mais c’était trop tard. L’incendie devait avoir emporté les parchemins et la maison avec. Mais pouvais-je en être sûre ? Mon père était déjà parti, peut-être avec les rouleaux, sans savoir ce qui allait se produire ? Je repris ma course en me forçant à guetter les bruits. Seul le son mat de mes pas résonnait sur le sol de pierre brut du souterrain. De longues minutes plus tard, j’émergeai à l’extérieur, près de l’Aff, la petite rivière qui serpentait à travers Brech El Lean depuis toujours. L’habituelle barque, prévue pour la fuite ou pour les temps de pêche joyeuse, se tenait là comme si elle n’attendait que moi, ironiquement paisible.
Je m’y installai, un pincement au cœur. À peine assise, les rames en main, je continuai à réfléchir sur la suite à donner. Où aller ? Où pouvait être mon père ? Pourquoi ne m’avait-il pas prévenue ? Avait-il été enlevé ? Un enchanteur enlevé ? N’était-ce pas ridicule ? Nos adversaires nous avaient attaqués à l’aube pour ne pas se faire prendre par la magie d’un mage. Cruel, mais très probable. 
J’engageai la barque en plein flot tout en regardant la grotte du coin de l’œil. Personne n’apparaissait à la sortie, tout était calme. Les attaquants n’avaient pas dû trouver le souterrain. Ils nous croyaient donc morts, l’un comme l’autre. À moins que la maison n’ait brûlé de manière à dissimuler la trappe et le souterrain. 
En voguant dans la brume, j’imaginais cette bâtisse où j’avais tant de souvenirs, dévorée par les flammes. Mon père était-il mort à l’heure qu’il est ? me demandai-je. Peut-être était-il sorti avant moi et avait-il été pris par surprise et victime d’une flèche ? Les larmes brouillèrent bientôt ma vue et je me laissai aller sur les flots à la dérive, le cœur oscillant entre la colère et la tristesse. J’étais encore une fois repartie sur les routes, et cette fois, vraiment seule.
Chapitre 4 : Rencontre


Depuis que l’Église gagne en pouvoir, les Dru-Wides et les guérisseuses Bandruis dissimulent de plus en plus leurs pratiques. C’est d’autant plus amusant que pendant ce temps, les moines consignent par écrit un nombre considérable de connaissances en ces domaines. Mais en les sauvant, ils les figent, voire les déforment. Au point qu’au fil des décennies, depuis au moins cent cinquante ans, nous pouvons voir qu’il n’y aura bientôt plus personne, ni chrétien ni païen, pour transmettre de manière vivante et authentique ce même savoir. Et nous pouvons aisément penser qu’il faudra même longtemps pour que ce qui était une révolution à l’époque de Socrate, Pythagore ou Marc Aurèle, soit simplement redécouvert et accepté par nos contemporains. Toutefois, si les moines ne sauvegardaient pas ces connaissances, peut-être l’ignorance et ses conséquences en seraient plus terribles encore ? Comment savoir ? Seul l’avenir nous le dira.
Bleiz, écrits personnels trouvés dans sa demeure.

'abordai un ponton proche d’un petit village où je décidai de me rendre et dissimulai la barque derrière des fourrés. J’ajoutai un petit sort d’invisibilité, simple mais efficace, afin d’être certaine de retrouver mon embarcation.
La matinée était bien avancée, aussi hâtai-je le pas au travers des hautes herbes et suivis un sentier qui ne tarda pas à déboucher sur une voie romaine délabrée. Je plissai les yeux pour voir au loin dans la brume matinale. Le village était assez proche et je choisis de suivre la route pavée. J’attachai mes longs cheveux châtains à la mode guerrière, en chignon sur le haut de ma tête. Fixés par un stylet de bois, cela me dégagea la nuque et la brise fraîche me réveilla. Je pris un instant pour me ressaisir. Je respirai calmement et ajustai ma tenue. Heureusement, j’étais vêtue convenablement de ma tunique de lin à lacets et de mon manteau à manches longues et doublé qui me tenait chaud. Quant à mes chausses pourvues de semelles cloutées, elles pouvaient m’emmener aussi loin que je le souhaitais. J’étais parfaitement habillée pour un combat à l’épée ou une longue chevauchée, mais guère pour passer inaperçue.
J’inspirai l’air frais et mes pensées s’apaisèrent. Je trouvai en moi-même un calme froid pour me préparer à tout. Mes recherches devaient avancer vite, peu importe le sens qu’elles prendraient. Je ne pouvais ignorer qu’on nous avait attaqués et devais donc rester sur mes gardes. Quelques membres du Concile devaient encore être dans les parages, ils n’étaient partis que la veille. Avec un peu de chance, je pourrais croiser l’un d’entre eux ou retrouver leurs traces. Cette pensée m’apaisa un peu. J’avais un plan à suivre. 
Soudain, un cri perçant me fit lever la tête. C’était Dagda, l’aigle, fidèle ami de mon père qui m’avait suivie. Il descendit avec grâce se poser sur le bras que je lui tendais. J’étais heureuse autant qu’étonnée de le voir si proche de moi. En se posant sur mon bras, il me désignait comme le digne successeur de mon père. Dagda, l’aigle de l’Enchanteur avait trouvé un nouveau maître.
Mais si Dagda accomplissait cela, c’est qu’il savait mon père mort, ou définitivement hors d’atteinte. Une immense vague de tristesse m’envahit. Suffoquée par l’idée, je dus m’asseoir sur un rocher. Dagda se renvola et tournoya dans le ciel. 
J’étais soudain complètement désemparée. En quelques heures à peine, tant d’événements éprouvants s’étaient produits que je ne savais que faire. La guerre, les morts c’était une chose. Mais l’idée de perdre mon père en était une autre. Des larmes silencieuses coulèrent sur mes joues. Pourtant quelque chose en moi résistait à cette idée. 
L’aigle était venu se poser sur un rocher à côté de moi, comme pour partager sa détresse et son amitié avec moi. Je le regardai avec attention. Il était noble, puissant, féroce et incroyablement intelligent. Me rendant un bref regard fraternel, il détourna la tête pour s’envoler dans un large battement d’ailes. Cette fois, il partit se fondre dans l’azur et je perdis sa trace. 
Son bref passage auprès de moi me redonna courage et force. Il reviendrait, je le sentais. 
Je relevai la tête quand un petit homme crasseux sortit des fourrés bordant la voie pavée et se dirigea vers moi. 
— B’jour, ma Dame, lança-t-il désinvolte.
— Bonjour l’homme, répondis-je prudente.
— Z’allez au marché comme ça ?
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Ben, vot' balluchon, là.
Je me souvins alors que depuis le matin, ma sacoche en bandoulière débordait des plantes de la cueillette. Je compris que je tenais là le moyen de récupérer des informations au village sans me faire remarquer et répondis d’un ton neutre :
— Oui, c’est ça, je vais au marché… Mais c’est la première fois que je m’y rends.
Il me regardait l’air hagard. La conversation risquait d’être difficile et surtout fort ennuyeuse. Ne jugeons pas, me dis-je.
— Bah, dans c’cas, faut pas traîner ma Dame, parce qu’on n’est pas tout seul au marché, là !
— Voulez-vous bien me montrer le chemin ?
— Z’avez qu’à m’suivre alors… Moi, c’est p’tit Pierre qu’on m’appelle.
— Enchantée. Moi c’est Gwen.
En lui emboîtant le pas, je sentis l’odeur de sa négligence et je me retins de jurer, en priant pour qu’on arrive à destination au plus vite. Il poursuivit :
— En plus, vous savez qu’aujourd’hui, y a le magicien qu’est là !
— Le magicien ? Ha non je ne savais pas, dis-je, la curiosité piquée au vif. Quel magicien ?
— Celui qui fait disparaître les choses, pardi !
— Oh ! lançai-je faussement impressionnée.
Heureusement pour moi, nous ne discutâmes que très peu jusqu’à notre entrée au village, et c’est avec soulagement que je m’éloignai de sa compagnie.
Je trouvai sur la place du village un marché plus important que je ne l’aurais cru. Il devait rassembler plusieurs bourgs alentour, car les étalages étaient nombreux et l’on pouvait y trouver presque tout : viandes, fruits, céréales, étoffes, pains. Il y avait même un forgeron. Je songeai que je n’aurais donc pas à me faire passer pour une vendeuse, mais plutôt à me faufiler parmi les nombreux badauds.
À l’angle d’une rue, je vis bientôt un attroupement plus dense, au-delà des étals. Je me glissai dans la foule où couraient aussi quelques enfants, pour parvenir au centre et tenter de me placer au premier rang.
— Qu’est-ce donc que cet attroupement ? demandai-je à un vieux paysan.
— C’est le magicien, vous n’êtes pas du coin vous, ça se voit ! dit-il en me regardant à peine. Tout le monde le connaît ici. Tenez, le voilà qui arrive !
Un jeune homme se frayait un chemin vers le cœur du cercle de la foule. Il était vêtu d’un pourpoint et de chausses de qualité et son visage fin et jeune était partiellement maquillé. Je n’aurais pas su dire pourquoi, mais il dégageait quelque chose qui me rappelait quelqu’un. Tout dans son attitude le faisait paraître singulier. Il restait silencieux et tout en exécutant une danse féline pour capter l’attention des badauds, il sortit d’abord une pièce puis un foulard écarlate de ses poches. Il marqua une pause, tourna son regard perçant en plusieurs directions et lorsqu’il fut sûr de tenir l’auditoire, il fit disparaître en trois gestes lestes et précis la pièce et le foulard. Le public ne se fit pas prier pour réagir. Mon attention s’aiguisait. Je m’attendais à un bateleur ordinaire, un petit escamoteur faisant rire les foules. Mais je pressentais autre chose. Prudente, j’entrai plus profondément dans la sensation de mon corps, car, comme disait mon père, « le voleur ne rentre pas quand nous sommes à la maison ». Une belle façon de dire que la vigilance ancrée dans le corps protégeait des attaques de magie. Alors qu’en ayant la tête dans les nuages, ce qui a pour conséquence de ne pas habiter son corps consciemment, cela rend vulnérable aux forces maléfiques. Or, je ne voulais pas me faire voler mon énergie bêtement par un jeune mage déguisé en fou du roi. Car c’est ainsi je le percevais. 
Ce fut à ce moment-là que je sentis son regard sur moi. Je décelai soudain une magie puissante. Plus aucun doute n’était possible, c’était un mage. Un vrai. Mais je ne détectai aucune intrusion dans mon cercle invisible, juste un effleurement de la bulle qui m’entourait et me protégeait. Comme un contact d’énergie qui me frôlait pour sentir une texture. Je choisis de me reculer dans la foule pour attendre la fin de ses tours.
Je m’assis non loin, sur un petit muret de pierre. Au milieu des rires et des applaudissements, je songeai que ce jeune homme était assez malin, car avec ses petits tours, il s’était visiblement forgé une réputation et son chapeau se remplissait vite des piécettes que les villageois lui jetaient.
Quelques instants plus tard, les spectateurs se dispersèrent et le magicien émergea du flot de personnes. Nos regards se croisèrent et je sentis qu’il m’invitait à le rejoindre. Je me levai, rajustai ma tunique, décidée à comprendre pourquoi en pareille journée les Dieux m’avaient placée sur la route de ce jeune mage. Malgré sa puissance contenue, je sentais son impétueuse jeunesse. 
— Jolis tours, mon ami, lançai-je pour détendre l’atmosphère.
— Merci ! Mon maître m’en a appris d’autres, mais ils sont moins plaisants au regard de l’inculte, répondit-il en me lançant un regard perçant.
— J’ignore qui est ton maître, mais je sais que tu es sur mon chemin et que tu pourrais peut-être m’aider. Je cherche des hommes qui ont traversé le village ou les environs.
— Non, plus exactement, ce sont des hommes qui vous cherchent et non l’inverse, dit le jeune homme un sourire en coin.
Il rassemblait ses affaires rapidement et m’enjoignit de le suivre dans une ruelle d’un geste de la main.
— Pourquoi dis-tu cela ? relançai-je, à nouveau sur mes gardes.
Je me redressai. Il me regarda brièvement, à la façon dont un jeune homme regarde une belle femme. Bien que je n’y accordasse guère d’importance, je savais avoir quelques atouts de charme, d’autant que ma tenue assez masculine serrait ma taille et faisant ressortir ma poitrine. Je continuais à le regarder. D’un air très assuré, il dit :
— Vous me faites confiance ?
Je le fixai et tendis légèrement mon esprit vers le sien, mais ne détectai aucune fourberie dans ses pensées de surface.
— Oui, répondis-je franchement.
— Alors, suivez-moi sans tarder.
Tout en avançant, il enlevait à la hâte son maquillage à l’aide d’un chiffon humide et je me retrouvai rapidement à suivre un garçon d’à peine dix-huit ans aux traits fins. Son nez court lui donnait un air enfantin, tout comme sa stature mince et sèche. Mais ses yeux étaient toujours perçants et son regard plus mûr que ceux des garçons de son âge. Toujours aux aguets, je lui demandai :
— Où m’emmènes-tu ?
— À l’abri, chez mon maître. Comme il m’a dit de le faire.
— Il t’a dit que j’arrivais ? lançai-je déconcertée.
— Oui.
À cette réponse laconique, je ne pouvais et ne souhaitais rien ajouter. La fatigue commençait à me gagner et cette étrange journée pesait déjà lourd sur mes épaules. Tout en marchant dans les ruelles du village, je me rendis compte que je nageais dans l’inconnu le plus total et que ce n’était visiblement pas fini. Mais la Providence m’avait placée ici, je décidai de la laisser me guider à nouveau.
Providence ou piège ? Si c’était un piège, il était un peu compliqué. Et très hasardeux. Non, mon esprit me jouait des tours, je devais rester concentrée et alerte. Peut-être trouverais-je bientôt des explications. Le jeune homme me sortit de mes pensées.
— Nous sommes arrivés, lança-t-il en m’indiquant la porte d’une petite maison de bois colorée.
Elle respirait la chaleur et l’accueil, et il en émanait des forces magiques. Bien ancrée dans ma bulle de protection, je suivis le jeune homme. Il toqua plusieurs petits coups à la porte qui s’ouvrit aussitôt. 
Chapitre 5 : Énigmes


Le départ des Elfes pour l’Autre-côté remonte à des temps immémoriaux. La légende de leur coexistence avec l’Homme vient du fait que ceux qui ont le pouvoir de voyager dans l’Autre-Monde ont toujours ramené de leurs rencontres des récits merveilleux. Les contes populaires ont fait le reste. Mais la réalité de leur existence n’en est pas moins véridique. Ils sont là, à côté de nous, mais demeurent inaccessibles à la plupart des humains. Sans doute est-ce leur volonté d’ailleurs. Certains disent que les Elfes ont toujours estimé l’Homme trop dangereux à côtoyer. Mais lorsqu’ils reconnaissent la valeur d’un humain et se lient avec lui, leur amitié est éternelle. Ainsi sont les Elfes.
Enseignement de Myrdhin Emrys, Gwendaëlle, Transmissions
yrdhin, que les Elfes nommaient aussi Merlin, interrogea à nouveau le Gardien du Passage:
— Ne pourrais-je donc pas m’adresser à Gwendaëlle ?
— Messire Enchanteur, nous sommes au regret de ne pouvoir accéder à votre demande.
— Pourquoi, mes amis ? Vos pouvoirs sont grands et je suis convaincu qu’il me faut lui parler, l’avertir de ce qui se passe, dit Merlin.
— Nous comprenons, dit l’Elfe, mais ce n’est pas que nous ne pouvons pas. C’est elle qui ne peut pas.
Merlin réfléchissait à ce que lui disait son ami Elfe. S’il était impossible de communiquer avec sa fille, qu’allait-il faire ?
— Rassure-toi Merlin, je vois déjà que ta fille va connaître la vérité d’ici peu. Et peut-être un chemin se créera-t-il alors.
*
Lorsque la porte s’ouvrit, je compris aussitôt, mais avant que je ne puisse prononcer un mot, on m’invita à entrer en silence, le doigt posé sur les lèvres. Le jeune homme suivit et nous nous installâmes tous autour de la table.
— Bleiz ! dis-je enfin, ne pouvant me retenir plus longtemps. Comme je suis contente de te voir !
— Moi aussi, mon amie, moi aussi, dit l’« homme-loup », un sourire aux lèvres.
— Mais, es-tu au courant de ce qui s’est passé ce matin ? Et puis comment as-tu su pour ma venue dans ce village ? J’ignorais moi-même que je m’y rendrais !
— Gwendaëlle, j’ai bien des choses à te dire. Mais d’abord, laisse-moi te présenter mon jeune disciple, Iloan.
— Enchantée, Iloan. Puis m’adressant à Bleiz : J’ai déjà eu le plaisir de découvrir quelques-uns de ses talents.
Iloan sourit. Bleiz reprit la parole sur un ton plus sérieux. Son visage s’assombrit et m’alarma encore un peu plus.
— Gwendaëlle, je suis au courant de ce qui s’est passé ce matin, du moins en partie.
— Alors, raconte-moi tout ce que tu sais. Je suis très inquiète pour mon père, ils ont brûlé la maison ! Comment ont-ils osé s’attaquer à lui ?
— Je pense qu’ils n’avaient peur de rien.
— Pourquoi ? Il faut être inconscient pour s’attaquer à Merlin ! lançai-je avec colère.
— Ils ne doivent pas être des nôtres. Je pense que ce doit être des hommes sans foi, sans doute des Romains, ou d’anciens soldats romains plus exactement. Depuis la chute de Rome, les anciens légionnaires sont nombreux à chercher comment gagner leur vie. Beaucoup sont devenus mercenaires à la solde du plus offrant. Rien ne les arrête, pas même l’idée d’un Enchanteur. Tu dis qu’ils ont brûlé la maison ?
— Oui, ils nous ont attaqués par surprise, à coup de flèches enflammées. Mon père avait déjà disparu de la maison, c’était incompréhensible.
À ces mots, des larmes me montèrent aux yeux malgré moi. Avoir perdu Linaël était bien assez difficile déjà à vivre. L’idée même de ne plus jamais être avec mon père, sans lui avoir dit adieu, sans l’avoir vu ne serait-ce qu’une dernière fois, m’était insupportable. J’avais l’impression que le monde s’écroulait. Mon père avait toujours été un socle, un enracinement dans ma vie. Sans lui, la terre se dérobait sous mes pieds. Sentant que Bleiz me regardait, je me ressaisis. Je m’en voulais de m’être montrée vulnérable et fronçai les sourcils pour masquer au mieux ma tristesse. Ce fut une vaine tentative, Bleiz n’était pas dupe et il se montra tout à la fois compatissant et compréhensif.
— Je comprends ta détresse, Gwendaëlle. Mais je ne pense pas que ton père soit mort. Merlin doit être de l’Autre-côté.
— De l’Autre-côté ?
Je déglutis et me frottai le visage. Un mélange de colère et d’impuissance tournoyait en moi.
— Et sans doute ne peut-il pas revenir.
— Pourquoi ?
— Parce que l’endroit d’où il est parti – son lit – a disparu. Le feu en détruisant son lit et votre maison a empêché son retour depuis l’Autre-côté. C’est comme lors d’un sortilège. Le feu a bloqué ce qui le reliait à notre monde.
— Cela voudrait donc dire que celui qui a prémédité cela savait ce qu’il faisait. Un autre sorcier ? Comment est-ce possible ? lançais-je.
— Peut-être est-ce un sorcier, répondit Bleiz, l’air soudain las.
Il se leva et proposa de l’eau.
— Je pencherais plutôt pour quelqu’un d’autre, dit soudain Iloan avec un agacement à peine contenu.
— Qui donc ? demandai-je.
— Iloan a peut-être raison. Nous en discutions tout à l’heure. En nous quittant hier nous avons pensé, ton père et moi-même, à une possible fuite par l’un d’entre nous.
— Un prêtre ?
— C’est possible, dit Bleiz. Certains connaissent les rites magiques, et je suis bien placé pour le dire.
— Certes, mais pourquoi s’attaquer à lui, le plus grand des mages ? Non, un prêtre n’oserait pas…
— Les sujets abordés au Concile ont dû faire jaser. Alors voilà que l’Enchanteur gêne à nouveau. Tout le monde croyait Merlin mort et beaucoup appréciaient cette idée. Et s’il ne l’était pas, alors il fallait y remédier, d’autant que cette fois l’enjeu est de taille…
— Mais ceux qui étaient à la clairière étaient vos amis, non ?
— Oui, du moins le pensions-nous.
— Alors qui a pu parler ?
— Quelqu’un de mécontent sans doute…
— À qui penses-tu, Romain ? demandai-je.
— Je n’ai que des suppositions. Mais Merlin et moi avions des doutes sur l’un d’entre nous.
— Romain, bien sûr, conclus-je. 
— Oui, nous avons pensé à lui. Tu as dû sentir aussi les énergies qu’il dégageait, n’est-ce pas ?
— En effet. Mais cela suffit-il pour en faire un coupable ? 
— Non, tu as raison. Gwénael aussi était inquiet, semble-t-il. Voilà pourquoi nous n’avons rien fait. Cependant, j’ai été suivi jusqu’ici ce matin, alors même que votre maison était attaquée. Et ça, c’est plus qu’un signe sur le fait qu’ils cherchaient bien quelque chose. Et se doutaient d’où le trouver. 
— Les parchemins, c’est cela ? et je me retournai en même temps vers son disciple.
Bleiz comprit mon regard.
— Non, rassure-toi. Iloan a toute ma confiance ! D’ailleurs, montre-lui, Iloan.
Le jeune disciple se leva et, dévoilant la cachette, sortit du mur les rouleaux de parchemin. 
— Par tous les Dieux, n’est-ce pas dangereux de les garder ici, comme ça ?
— Tu veux dire dans une simple cachette, dans un mur ou auprès du plus grand disciple de Myrdhin Emrys ? dit-il, les yeux malicieux.
Je ne pus m’empêcher de rire malgré la gravité de l’instant. Bleiz avait toujours cet humour un peu dérangeant et provocateur. Ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient fort souvent le prendre pour un très orgueilleux personnage. Cela m’amusait beaucoup.
— Si je comprends bien, tu gardes les manuscrits ici.
Après un instant où je scrutais la réaction de Bleiz et de son élève, je lui demandai enfin.
— Puis-je les voir de près ?
Sans mot dire, Bleiz déroula sur la table les précieux ouvrages vieux de plusieurs siècles. J’étais soulagée d’être avec lui, et me plonger un instant dans ces manuscrits m’allégerait l’esprit.
— De toute manière, Bleiz, je ne lis pas l’araméen… fis-je remarquer ironiquement à mon ancien instructeur tout en les déroulant.
Quelle ne fut pas ma surprise alors que je lisais les premières lignes ! Je regardai mes hôtes, les yeux écarquillés.
— Mais, Bleiz, C’est écrit en latin ! Et de plus… il y a erreur, ce parchemin parle d’une potion, et non de la vie de Jésus ! Et puis…
Bleiz me regarda alors avec un sourire. Son visage m’arrêta en pleine phrase.
— Oui, me répondit Bleiz avec malice, n’est-ce pas une merveilleuse idée ? Maintenant, observe bien le texte. 
*
Gildas, après avoir quitté la maison de Bleiz, emprunta des chemins en pleine campagne. Son entrevue avec le prêtre Dru-Wide l’avait déconcerté. Si le mage avait été suivi, malgré son entraînement de sorcier, alors lui-même, simple moine, risquait d’autant plus d’ennuis. Il lui était impossible d’être en paix. Depuis qu’il cheminait sur son âne, il avait l’impression d’être suivi en permanence. Pourtant, il ne voyait rien. Personne de menaçant ni même aucune âme qui vive depuis qu’il avait quitté le village. La campagne était désespérément morne et calme. L’automne n’était pas une saison que Gildas appréciait. Et la brume qui ne se dissipait pas n’avait rien pour le rassurer.
La journée avançant, il pensait que plus long serait le chemin qui le menait à son église, plus lourd serait le poids des parchemins sur lui. Un si précieux manuscrit, sur lui et son vieil âne seuls au milieu de la nature, tout cela l’impressionnait beaucoup. Et s’il faisait le mauvais choix ? Avait-il pleinement raison de soutenir cette manœuvre secrète ? Pouvait-on dissimuler aux vrais chrétiens la richesse et la vérité que contenaient ces rouleaux ? Gildas était plongé dans ses pensées chaotiques. 
Ses origines nobles auraient pu l’amener à manier l’épée, à côtoyer ducs et princes du monde, à voyager et à se marier à une belle jeune femme possédant un nom. Mais non, à se retrouver ainsi, pauvre moine sans défense perdu sur les routes à dos d’âne avec un tel trésor, il se jugeait ridicule. C’était contre la volonté de son père que Gildas avait choisi les vœux. Et quelle discorde s’en était suivie dans sa famille ! Son père ne lui avait presque plus adressé la parole par la suite. Même les années d’études auprès du grand sage érudit Iltud n’avaient rien apaisé. À cet instant, et pour la première fois depuis longtemps, Gildas douta de tout. Cette histoire de dissimulation de parchemins sacrés était étrange à ses yeux d’homme de principe. Pourtant, il avait foi en Bleiz et en Merlin – qui l’avait fort impressionné d’ailleurs – d’autant que le grand abbé Benoît lui-même leur faisait confiance. Alors, que lui arrivait-il ? Dieu le sondait-il ?  
Il entendit à peine les deux hommes sortir du fourré. L’un se plaça devant l’âne et l’autre sur son flanc. Figé de stupeur, Gildas ne put réagir et se laissa désarçonner quand l’homme agrippa son pied et l’envoya par-dessus l’âne. Gildas chuta lourdement. Un des deux hommes le traîna par sa cape puis lui asséna un coup violent sur la tête. Le moine s’écroula, inconscient.
*
Je m’étais lancée dans la lecture du manuscrit fort passionnant décrivant une formule de potion sous la forme d’un conte. Mais je ne parvenais toujours pas à comprendre quel était le rapport avec le manuscrit censé parler du Christ. Pourtant, le rouleau semblait beaucoup plus ancien que les plus vieux livres que mon père avait eus traitant de vieilles potions oubliées.
— Désolée, Bleiz, mais je ne comprends toujours pas. C’est un conte en latin décrivant habilement une recette magique…
— C’est normal, Gwendaëlle. Iloan, ferme les volets s’il te plaît. Et allume ces bougies.
Bleiz se leva avec son habituelle attitude de loup, la gestuelle déliée, souple et silencieuse. Il se saisit d’une fiole, versa un peu de son contenu et s’en frotta les mains. L’odeur et l’aspect de cette mixture m’étaient totalement inconnus. Jamais je n’avais vu pareil liquide. Il prit une feuille du parchemin, passa doucement sa paume au-dessus puis la plaça devant la flamme de la bougie. Suffisamment proche pour que l’on puisse voir à travers la page et assez loin pour que la page ne s’enflamme pas. Au bout de quelques secondes, la magie se produisit. Des lettres se formèrent peu à peu, se révélant à travers le papier. J’écarquillai les yeux d’émerveillement.
— Oui, moi aussi je trouve ça incroyable, dit Iloan.
— Et ce n’est qu’à peine de la magie ! lança Bleiz amusé par notre expression.
— Alors qu’est-ce donc ? demandai-je.
— C’est un palimpseste, mon amie.
— Un quoi ?
— Un manuscrit qui a servi pour un usage puis qui a été réutilisé pour un autre, plusieurs années voire siècles après. Mais ici, ce qui est extraordinaire pour un écrit chrétien, c’est qu’il s’agit d’un palimpseste magique. Regardez, ici, ceux qui ont codifié par la magie ce palimpseste savaient ce qu’ils faisaient. D’habitude le premier texte s’efface avec le temps et peut parfois réapparaître si l’on regarde bien. Il peut aussi être gratté pour repartir sur une base blanchie. Ensuite, on réécrit par-dessus, sans que cela ne se voie. Là, ceux qui ont fait disparaître le vieux texte relatant une part des Évangiles inconnus, l’ont recouvert d’un conte en latin codifiant lui-même une potion, comme tu l’as vu.
— Incroyable, lançai-je.
— Et très astucieux, ajouta Iloan visiblement content que son maître révèle tant de secrets devant lui. 
Le regard brillant d’excitation, il restait très attentif à tout ce que disait Bleiz. Celui-ci continua son explication.
— Il est fort rare de voir d’aussi vieux manuscrits. C’est donc un prodige que celui-ci soit encore là. Il doit avoir trois peut-être quatre siècles. Le texte qui apparaît est en araméen.
— Araméen ? demanda Iloan.
— Oui, la langue natale du Christ. Un tel texte est extrêmement précieux aussi de ce fait. C’est la langue originelle de l’enseignement de Jésus.
— Mais comment celui-ci s’est-il retrouvé en Gaule, maître ? interrogea Iloan.
— C’est Merlin qui l’a ramené d’Égypte.
— Oui, lorsque j’ai appris cela au Concile, j’étais très étonnée. Je voulais interroger mon père sur cette période de sa vie qui m’était inconnue, mais je n’ai pas pu, dis-je en m’asseyant.
Je devais avoir l’air confuse, car Bleiz commanda à son disciple de rouvrir les volets et de servir du vin aux épices.
Tout en rangeant précautionneusement les inestimables manuscrits, il poursuivit en me fixant de ses yeux perçants. Il parut me jauger un instant, puis se décida.
— Ton père a beaucoup voyagé autrefois, bien avant ta naissance. Il avait à peu près vingt-cinq ans. C’était après qu’il ait retrouvé Arthur et qu’il l’ait confié à une famille pour qu’il soit protégé des intrigues de la cour. Cette part de l’histoire, tu la connais. Il savait déjà à l’époque qu’une bonne partie des anciens de la vieille religion lui était hostile, à lui-même et au futur roi qu’était Arthur. Mais déjà à l’époque, Merlin possédait trop de pouvoirs et de connaissances. Son cœur était grand, il était brave et tout cela faisait trop d’ombre et nombreux étaient ses ennemis. On comptait parmi ses opposants des prélats et des nobles Romains, mais aussi certains Dru-Wides et prêtresses. Il ne pouvait pas rentrer dans le cadre qu’on lui imposait. Merlin à jamais indépendant, choisit donc de partir, loin et de faire cavalier seul. Il en profita pour compléter sa formation et encore approfondir sa connaissance des Mystères. Sa force de vie était grande ! Il avait appris par son maître qu’autrefois Pythagore avait créé une école en Grèce. Cela l’inspirait. Mais ce temps de la grandeur grecque était révolu. Alors, il partit voir son maître Dru-Wide afin d’avoir son conseil. Celui-ci était si puissant et si sage que personne n’avait osé le menacer, pas même lorsqu’il prenait la défense de son disciple Merlin. Donc, son vieux maître lui dit : « Traverse la mer, va en Perse, puis remonte jusqu’aux Indes sacrées. Là, tu sauras, mon fils. Suis ton cœur, à chaque étape de ton voyage, tu trouveras les signes. » Merlin partit donc et nous ne le revîmes que cinq ans plus tard, juste avant le couronnement d’Arthur. Il avait fait ce que lui avait conseillé son maître. Et il y avait ajouté une destination supplémentaire : l’Égypte, et le Mont Sinaï. 
— D’où il rapporta les manuscrits ? demandai-je.
— Exactement.
— Mais alors, il existe sans doute d’autres parchemins comme celui-ci, non ?
— Oui, sans aucun doute. Ils sont gardés précieusement par une tribu et des moines, près du Mont Sinaï. Merlin m’a laissé entendre qu’il y avait d’autres groupements comme ceux-ci dispersés. Ces moines ont dissimulé pendant plusieurs siècles ces trésors.
— C’est incroyable. Et j’imagine que les chefs de l’Église romaine ignorent cela ?
— Normalement, oui. Mais désormais, rien n’est moins sûr. C’était le risque à prendre en réunissant le Concile. Cela était nécessaire, pour toutes les raisons que tu sais. De plus rien ne nous dit que l’Église n’était pas déjà au courant...
— Maître, il me vient une question, lança Iloan.
— Je crois la deviner, coupai-je. 
Et le jeune mage et moi posâmes la question en même temps : « À quoi sert donc la potion décrite dans les rouleaux ? »
Notre interrogation partagée nous fit rire et détendit l’atmosphère. Bleiz nous regarda alors et dit dans un soupir, faussement exaspéré :
— Ha ! Nous y voilà. Vous y avez mis du temps à me poser cette question. Car, vous l’avez deviné, c’est la question.
Iloan et moi nous regardâmes en souriant, mi-amusés, mi-intrigués. Bleiz lança :
— C’est toute la clé du mystère…
*
Sur le bas-côté du chemin, Gildas s’éveilla avec un terrible mal de tête. Il commença par s’asseoir puis tâta son crâne douloureux. Il avait saigné. « Maudits brigands, pensa-t-il à voix haute. Mais ils ne m’ont pas achevé, Dieu soit loué ! » En voyant la position du soleil, le moine en déduisit qu’il avait dû rester inconscient deux bonnes heures. Se redressant, il chercha son âne. Il fut vite rassuré en le trouvant un peu plus loin en train de paître. Gildas s’approcha doucement, craignant que les voleurs ne réapparaissent. Évidemment, les fontes jetées à terre étaient vides et le manuscrit avait disparu. Dépité, Gildas se frotta le visage pour retrouver son calme et réfléchit un instant. Il n’avait pas le choix : il devait retourner voir Bleiz, lui annoncer son échec et le vol du manuscrit. En y songeant, il soupira avec humeur. Pourquoi le mage lui avait-il confié un si précieux ouvrage ? Fourbu et totalement abattu, le moine enfourcha son âne. « Avec un peu de chance, j’arriverai au village avant la nuit. Seigneur, puisses-tu protéger mon retour ! » pria-t-il à voix basse.
*
Iloan et moi fixions le mage avec toute notre attention. Je me souviens que Bleiz avait réussi le prodige de me faire oublier un instant mes soucis. Comme lorsque j’étais enfant, il me fascinait.
— Vous n’avez pas une petite idée quand même ? s’enquit Bleiz, taquin.
— Ils se sont servis du conte pour dissimuler une formule de potion… Ce texte masque lui-même le récit original, résuma Iloan.
— Oui, certes.
Soudain, je compris et achevai sa phrase :
— Et la recette indiquée dans le conte est la recette de la potion nécessaire pour dévoiler le texte invisible ! Judicieux !
— N’est-ce pas ? fit Bleiz en levant les sourcils, comme s’il était lui-même à l’origine de l’idée.
— Cela oblige donc celui qui veut voir le texte caché à être initié à la magie des potions, ajouta son disciple. Mais aussi à savoir que ces contes cachent autre chose. En fait, on passe à côté, sans même s’en rendre compte.
Toutes ces révélations me laissaient pensive. 
— C’est brillant. Tous les rouleaux sont-ils ainsi protégés magiquement, Bleiz ?
— Oui, comme celui qu’a pris Gildas et ceux qu’avait ton père.
— Gildas a reçu des manuscrits ? m’étonnai-je.
— Un de mes deux rouleaux, mais je dois t’expliquer tout cela.
Et Bleiz se lança dans le récit de tout ce qui s’était passé depuis le Concile. Il expliqua que mon père, Benoît et Gildas avaient longuement discuté et choisi finalement de séparer les rouleaux dont une part était allée à mon père, une autre à Bleiz et la dernière à Benoît qui devait les rapporter à l’abbaye du Mont Cassin. Bleiz et mon père avaient ensuite convenu de donner un des deux livres en possession de Bleiz à Gildas afin qu’il l’emmène et le cache dans son monastère de Rhuys. C’était une précaution supplémentaire pour les dissimuler. Cela me fit revenir bien sûr avec inquiétude sur le sujet qui me préoccupait le plus : mon père.
— Peux-tu donc enfin me dire ce que tu sais sur mon père ?
— Ton père est de l’Autre-côté.
— Très bien, mais quand revient-il dans ce cas ? m’impatientai-je.
— Je ne sais pas, Gwendaëlle. Je ne suis pas sûr qu’il puisse…
Sa réponse me provoqua un étrange pressentiment. Une vague de peur passa en moi et je lançai alors, comme pour conjurer le sort :
— Alors je vais aller le voir, moi !
— Tu ne peux pas.
— Pourquoi donc ?
— Il faut une considérable énergie pour traverser ce type de passage. Si quelqu’un le peut, c’est Merlin lui-même. Le monde des Elfes n’est plus accessible qu’à ceux qui sont initiés à ce type de voyage et possèdent un très haut niveau d’énergie. Voilà pourquoi plus personne ne les voit ni ne croit qu’ils existent. Eux peuvent nous voir, et nous ignorent d’ailleurs de plus en plus. Nous ne les voyons plus, à part quelques mages et prêtresses… ou bien ceux qui utilisent certaines plantes du Rêve.
Je me levai soudain prise d’une vague de tristesse, au bord du désespoir. Iloan, toujours vigilant et discret, commença à débarrasser la table et un silence s’installa. En regardant par la fenêtre, je vis que le soleil se coucherait bientôt.
Soudain quelqu’un frappa à la porte. Bleiz debout, le ventre proéminent, me regarda d’un air énigmatique et nous nous figeâmes tous. Qui cela pouvait-il être ?
Chapitre 6 : Machinations


La magie noire est en fait une magie qui a toujours existé. On la qualifie de « noire » à partir du moment où ceux qui la pratiquent se laissent tenter par le pouvoir qu’elle procure et qu’ils l’appliquent pour faire souffrir autrui. Elle consiste en l’absorption de l’énergie du sang de sa victime et par là même d’une partie de son pouvoir. On la retrouve par exemple dans les sacrifices d’animaux et parfois même dans les sacrifices humains, mais l’usage réel de ces derniers est rarissime et le plus souvent légendaire. Cependant, il existe une magie plus puissante encore. Celle qui consiste à se nourrir de l’énergie du monde qui nous entoure, en s’y rendant entièrement perméable. Celle-ci est immensément supérieure à toute autre forme de magie, mais aussi difficile d’accès. Toute la difficulté est de purifier son cœur, parvenir à s’oublier soi-même et à se fondre dans la Nature. L’oubli de soi, qui se fond alors avec la Divine Nature, est l’axe principal de cette magie. Certains, grâce à cette Haute Magie, ont atteint des degrés élevés de pouvoir et de possibilité de transformation ou de guérison. Mais d’autres s’y sont perdus pour ne jamais revenir vivants, du moins pas dans ce monde…
Enseignement de Myrdhin Emrys, Gwendaëlle , Transmissions

es quatre hommes étaient debout dans la pièce austère où brûlait un feu qui peinait à réchauffer l’air. Près de l’âtre, un vieux moine était assis et observait les hommes d’armes avec une expression indéchiffrable. C’est d’une voix chevrotante qu’il leur demanda :
— Avez-vous rempli votre mission ?
Un des hommes vêtu d’une cotte de mailles et ceint d’une épée courte s’avança d’un pas. Avec l’attitude d’un soldat discipliné, il s’adressa au moine.
— Oui, seigneur. Nous avons ici le manuscrit.
— Apportez-le-moi.
Le soldat s’approcha et tendit le rouleau au vieil homme. Précautionneusement, celui-ci le déroula et son visage se tordit rapidement en un rictus de colère. 
— Misérables ! Ce n’est pas le bon manuscrit ! Qu’avez-vous fait ? 
— Seigneur, nous l’avons pris au moine Gildas, comme convenu, mais…
— Silence ! Je ne veux rien entendre de vos excuses ! Je vous paye assez cher. Retrouvez cet homme et arrachez-lui, par la force s’il le faut, toutes les informations pour trouver le précieux manuscrit. Il me le faut ! Est-ce bien clair ?
— Très bien, seigneur, il en sera fait ainsi, répondit le soldat surpris qu’un tel éclat de colère puisse venir d’une si frêle personne.
L’homme fit un salut raide et dans un cliquetis de métal, les quatre guerriers sortirent de la pièce. Le vieillard se releva difficilement. Chaque geste lui coûtait tant son corps usé le faisait souffrir.
— Mon père, dit un jeune novice entré discrètement dans la pièce, votre hôte est arrivé, voulez-vous le recevoir ? 
— Oui, Dominique, fais-le entrer.
Un instant plus tard, la porte s’ouvrait sur un homme de haute stature, en robe blanche. Son visage semblait d’autant plus marqué de rides que ses joues étaient mangées d’une barbe de jais et ses cheveux tirés en queue-de-cheval. Son teint ressortait aussi sombre que sa robe était immaculée.
— Maître Archi-Dru-Wide, veuillez entrer.
— Mon père… avez-vous avancé ? Je viens de croiser les mercenaires, dit l’homme d’un ton froid tout en s’asseyant.
Le moine nota qu’il ne l’y avait pas invité, mais il se borna à hausser les sourcils d’un air las. Il déplorait que les usages se perdent. 
— Non, ils n’ont pas eu le bon manuscrit, ce n’est qu’une simple histoire, un conte apparemment. J’avoue ne pas comprendre. Serait-ce un leurre de Bleiz ? C’est étrange…
— Un conte ? l’Archi-Dru-Wide fronçait les sourcils. L’avez-vous ici ?
Le vieillard lui tendit le rouleau. En le saisissant, le Mage sentit la magie filtrer à travers le rouleau. Cette sensation n’était accessible qu’aux sorciers. Il n’était pas aussi vieux ni aussi puissant que Merlin, mais il pouvait sentir cela. À regret cependant, car il perçut aussi que c’était une forme de magie qui lui était inconnue. Ce n’était ni de l’alchimie, ni de l’art martial, ni de l’art de guérison ni aucun sortilège qu’il connaissait. Qu’était-ce donc ? En silence, il déroula le parchemin et découvrit à son tour un conte qu’il survola rapidement, sentant sa colère monter. Il soupirait, impuissant devant l’échec évident. Il y avait de la magie, certes, mais il était incapable de l’identifier. « Pourquoi une simple histoire dégage-t-elle une aura de magie ? Un mauvais tour de Bleiz, à n’en pas douter, songea-t-il. Inutile d’en parler à l’abbé, il ne comprendrait pas ». Mécontent, il rendit le rouleau au vieillard.
— Ce n’est pas ce que nous cherchons, dit-il avec une colère contenue. Encore une ruse…
— J’ai donc renvoyé les hommes à leur recherche.
— Vous avez bien fait, messire abbé, le coupa-t-il. 
L’Archi-Dru-Wide réfléchit. Merlin était à nouveau porté disparu. Les mercenaires n’avaient retrouvé aucun corps dans les cendres de la maison. Nul n’avait pu le trouver depuis l’attaque ratée de son refuge en forêt. Et Gwendaëlle était en fuite. Quant à Bleiz, il était surveillé, mais il s’agissait d’un mage puissant qui saurait déjouer la plupart des complots. Restait Gildas, le moine, qui désormais allait se méfier. Récupérer ce simple manuscrit devenait une entreprise périlleuse et se soldait jusqu’à présent par un fiasco. S’il ne parvenait pas à ramener ces trésors au Conseil des Dru-Wides à la prochaine lune, il ne pourrait pas prétendre au pouvoir lors des prochaines clairières. Alors que s’il détenait au moins un des parchemins, tout en mettant Merlin en déroute, il aurait l’appui et la reconnaissance de tous les Dru-Wides qui s’opposaient à l’Emrys. Il pourrait même peut-être faire chanter Merlin. À cette pensée, il fronça les sourcils plus encore. Merlin, toujours ce Merlin qui lui coupait la route du pouvoir…
— Faites ce qu’il faut pour retrouver ce Gildas, dit-il brusquement.
— Oui, maître Archi-Dru-Wide. C’est ce que j’ai ordonné, ainsi que l’utilisation de la force si c’était nécessaire.
Le mage le regarda, suspicieux. Parfois, il comprenait mal les motivations du vieux moine. Pourquoi trahissait-il les siens ? Le manuscrit sur la vie de Jésus était-il pour lui aussi un instrument de pouvoir ? Agissait-il par vengeance ? Était-ce simplement par orthodoxie radicale, comme il l’avait prétendu jusque-là ? Après tout, peu lui importaient les raisons du moine. Celui-ci travaillait pour lui et c’était parfait pour le moment. L’Archi-Dru-Wide verrait plus tard si cela devait changer.
— Oui, très bien, faites cela. Je ferai ce qu’il faut de mon côté.
— Il en sera fait selon vos désirs, répondit le vieux avec une grimace d’acquiescement.
Sur un signe de tête, l’Archi-Dru-Wide se leva et sans plus un mot quitta la pièce. Le moine observa le feu, pensif. Il trouvait l’air frais et ne parvenait pas à se réchauffer. Il n’aimait pas l’automne, car en cette saison ses os le faisaient souffrir plus encore et le temps lui paraissait toujours morne et s’étirant sans fin. Et c’était pire encore en plein hiver. Avec difficulté, l’abbé se leva et fit quelques pas vers sa petite bibliothèque personnelle où il se saisit d’un vieux livre. Il reprit sa canne en main puis marcha lentement vers son fauteuil où il s’écroula plus qu’il ne s’assit. Son visage se déforma brièvement en un rictus de douleur. À ce moment, quelqu’un toqua à la porte. Ce devait être Dominique son disciple, songea Romain.
Le vieux moine prit appui sur les accoudoirs pour se relever et saisir un châle, lorsqu’un vif éclair lui traversa le torse. Ses doigts se crispèrent sur le bras du fauteuil. Ses yeux se révulsèrent et il lâcha un petit hoquet. Les coups à la porte résonnèrent à nouveau. Sa canne glissa et le vieillard s’écroula au sol dans un choc sourd. Il se tordit de douleur pendant quelques secondes, tentant vainement d’appeler au secours. De longues secondes, très longues. Comme ces journées d’automne qu’il détestait. Mais aucun son ne sortait de sa bouche. Son visage était crispé. Ses dernières pensées furent emplies d’amertume et de regrets, comme celui de n’avoir pas mené à bien son dernier combat contre les barbares. Puis il s’immobilisa le regard vide. 
Son novice entra enfin, alarmé par l’absence de réponse de son maître. Ne le voyant nulle part, il appela : 
— Père Romain ? Mon Père ?
Il traversa la pièce et trouva l’abbé derrière son fauteuil, gisant mort sur la pierre froide de son propre monastère.
*
Iloan s’effaça pour laisser entrer Gildas. J’étais très étonnée de le trouver là, mais ne dis rien. Nos chemins se croisaient à nouveau, pensai-je. Mais quand je vis dans quel état il se trouvait, la tête en sang et l’air bouleversé, j’eus de la peine pour lui. À peine rentré, il commença son récit en se confondant en regrets et excuses. Bleiz l’écoutait avec patience tout en cherchant à le calmer. Il l’invita à s’asseoir et lui demanda calmement d’achever son histoire dans les moindres détails. Celle-ci fut simple et courte. 
Bleiz s’assit, pensif, tandis qu’Iloan et moi-même prenions soin du moine. Je lui demandai de me montrer son crâne et lui appliquai un baume cicatrisant et calmant que Bleiz confectionnait lui-même. Gildas se laissa faire et s’apaisa peu à peu.
Le silence régna bientôt dans la pièce. Tout le monde réfléchissait aux nouvelles qu’apportait le moine. Dehors, la nuit tombait, amenant un calme étrange qui s’infiltrait en nous. Bleiz s’anima soudain et dit :
— Vous devez partir dès ce soir, sans attendre.
— De qui parles-tu ? demandai-je. Et pour aller où ?
— Partez comme si de rien n’était et avec mon dernier rouleau. Puisque ceux de ton père ont a priori brûlé, c’est le dernier, hormis l’ensemble complet qu’a Benoît, mais qui sait ce qui a pu lui arriver à lui aussi… Cependant, je ne pense pas qu’ils vous attaqueront puisqu’ils pensent que vous ne les avez plus. Et vous le mettrez en sécurité dans l’église de Gildas, pour commencer, comme il était prévu. Simplement, il manquera un livre sur les deux… Nous verrons ensuite ce qu’il convient de faire.
— Et s’ils ont un mage avec eux ? Et s’ils ont compris que c’est le bon manuscrit, mais codifié ?
— Je ne pense pas. Ce n’est pas mon intuition. Si c’est le cas alors, il n’y aura pas d’autre issue que de se battre et de vaincre. Sinon, ils vous poursuivront à nouveau. Mais cette fois, nous sommes avertis et cela sera plus difficile. D’autre part, Gwendaëlle, la magie utilisée est une magie rare et peu enseignée… C’est pour cela que tu ne l’as pas reconnue.
— Et toi, que vas-tu faire ? questionnai-je.
— Je vais tenter de m’occuper des attaquants de Gildas.
Je réfléchissais à ses propos sur cette magie inconnue de moi et que pourtant Bleiz comme mon père semblait utiliser. Cela me surprenait beaucoup qu’une telle magie existât sans qu’elle ne fût mentionnée nulle part et qu’elle me soit de surcroît inconnue. Mais Iloan réagit le premier.
— Et si, au contraire, ils souhaitaient poursuivre Gildas pour le faire parler ?
— C’est probable, dit Bleiz.
— Dans ce cas, il serait judicieux que Gwendaëlle m’accompagne, proposa enfin Gildas. Elle connaît la magie et saura sans doute déjouer nos traqueurs.
— S’il s’agissait des soldats romains, ajoutai-je, mais ce sont des mages, cela risque d’être plus difficile ! Mais nous pouvons y arriver.
— Gwendaëlle ! s’indigna Bleiz. Quand je pense que tu as combattu auprès de nous… Je connais tes talents de guerrière et de mage, tu t’en sortiras ! Je serai plus tranquille de savoir Gildas avec toi. 
J’avoue avoir rougi un peu sous la remarque. Il avait raison, mais cette fois ce n’était pas une bataille, mais une fuite avec des traqueurs à nos trousses dont on ignorait tout. Je ne pus ignorer non plus le regard admiratif de Gildas. Cela me gêna quelque peu, mais je décidai de n’en rien montrer. Je poursuivis.
— Et si nous avons affaire à un ou même plusieurs Mages ? Que faisons-nous ? Nous nous battons, au risque de déclencher des représailles plus importantes encore ? Ce genre de luttes entre Dru-Wides n’est pas arrivé depuis des décennies et c’est précisément ce qu’avait cherché à éviter mon père durant toute sa vie… Nous ne connaissons pas nos adversaires, mais il y a des risques qu’ils soient puissants.
— Parfois, on ne peut éviter certaines choses, dit Iloan tout bas.
Sa voix était si étrangement posée qu’il calma tout le monde. L’idée me traversa l’esprit qu’il ferait un bon maître plus tard. Après un court silence, Bleiz trancha.
— Iloan a raison. Si tu ne peux y échapper, alors bats-toi, mais uniquement pour vous défendre, toi et Gildas ainsi que le manuscrit. Tu devras l’amener intact jusqu’au monastère de Gildas. Là, vous le consacrerez et le dissimulerez. Est-ce d’accord ?
Son ton n’avait rien d’une demande, mais plutôt d’un ordre. Gildas et moi nous regardâmes, et je crois que ce fut pour la première fois véritablement. Nous étions liés dans cette histoire. J’acquiesçai en silence, tandis que Gildas se levait en disant :
— Partons au plus tôt. En voyageant de nuit, nous avancerons à couvert, la pleine lune devrait nous guider.
Il avait presque l’air sûr de lui en comparaison de son état déplorable à son arrivée. Comme si ces aventures révélaient sa personnalité profonde. Derrière le bon moine dormait un aventurier, songeai-je avec un demi-sourire. Mais lorsque je fourrai le rouleau dans un sac en bandoulière, je vis aussi l’inquiétude dans son regard. Je ne pouvais que le comprendre, car silencieusement je priais moi aussi pour que mon père nous vienne en aide ; j’appréhendais aussi ce qui nous attendait. Dans toute cette histoire, rien ne se déroulait comme prévu. Je dirai même que tout nous échappait sans cesse, nous poussant inexorablement vers une issue redoutable.
Chapitre 7 : Fuir


Lorsqu’un état d’esprit négatif s’empare d’un mage, homme ou femme, s’il est versé dans la Lumière, le Service et l’humilité, ce sera pour lui une épreuve dont il sortira grandi et plus sage.  Mais s’il est versé dans la voie de l’Ombre et du pouvoir sur autrui, cet état d’esprit finira par le manger entièrement et durablement si bien que s’il ne fait rien pour changer radicalement, il mourra rempli de noirceur et dévoré par l’Ombre. Seuls les Dieux peuvent dire ce qu’il en est après une telle vie.
Cependant, les Anciens répètent parfois une phrase qui n’a de cesse de faire réfléchir les disciples, tant sur la magie que sur le sens profond d’une destinée et des trames invisibles des Dieux : « D’un bien peut sortir un mal ; mais tout autant d’un mal peut sortir un bienfait. » Si vous avez vécu assez longtemps, regardez les destins des Hommes et vous verrez.
Enseignement de Konogan, Gwendaëlle, Transmissions

ous partîmes juste après cette discussion. La pleine lune nous dominait et mon sens du déplacement furtif, entraîné par de longues années de pratique, nous guidait. Cela me rappelait les chasses nocturnes que nous faisions avec Bleiz. Mais cette fois, c’est nous qui étions les proies.
En peu de temps, nous nous retrouvâmes en pleine forêt et y cheminâmes toute la nuit. Gildas, me suivant de près, ne prononçait pas une parole, mais je sentais son appréhension. Sans doute par fierté, il n’en laissait rien paraître et me faisait une confiance aveugle. Toute cette histoire le bouleversait, c’était évident et j’avoue que j’avais du respect pour le courage dont il faisait preuve, car il n’était pas entraîné comme je pouvais l’être. Allait-il avoir l’endurance et la force nécessaires ?
Juste avant l’aurore, nous nous reposâmes pendant deux bonnes heures. Mon compagnon s’écroula de fatigue tandis que je ne dormis que d’un œil. Mon corps réagissait comme s’il était en pleine bataille. Je m’étais transformée en guerrière à l’affût. Mes combats auprès d’Arthur et mon père n’étaient pas si anciens. Juste avant l’affrontement sur le champ de bataille, une incroyable énergie m’emplissait, mais ensuite ce qui se passait était toujours plus terrible que tout ce qu’on pouvait imaginer. Et j’avais toujours détesté cela. En y songeant, le visage de Linaël m’apparut et la tristesse m’envahit. Je soupirai. J’ouvris un œil puis l’autre. Je savais qu’il me fallait tourner la page, non pas pour l’oublier, comme je l’avais longtemps cru, mais simplement pour continuer à vivre. Je ne devais plus m’accrocher à son souvenir, et risquer de retenir son âme. Chacun devait continuer son chemin, moi ici, lui dans l’Autre-Monde. Mais jusque-là, je n’y étais pas parvenue. Ne voulant pas me laisser ensevelir par les émotions, je laissai cette vague me traverser. Le froid matinal m’aida à chasser mes souvenirs douloureux et je me frictionnai un peu les bras pour me réchauffer.
Un craquement sec m’immobilisa. Dans le silence de l’aube, ce bruit acheva de m’éveiller complètement. Dans un silence ouaté, je me redressai doucement, la main sur ma dague. Peut-être étais-je trop sur les nerfs ?
Gildas, à côté de moi, dormait à poings fermés, et j’enviai un instant son inconscience. J’embrassai d’un regard circulaire les arbres environnants. La lumière avait quelque chose d’irréel. La forêt était calme, mais je sentais une vibration d’onde agitant l’atmosphère. La magie filtrait, tout proche de nous. Je tressaillis et lâchai dans l’air frais un nuage de buée.
Un bruissement de feuilles attira à nouveau mon attention. Soudain, un énorme loup blanc émergea d’un buisson. Immobile, entouré d’une aura glaciale, il me fixait.
*
Anaxis n’était Archi-Dru-Wide que depuis la disparition de Merlin quelques années auparavant, suffisamment cependant pour qu’il ait pu remettre de l’ordre dans ce qui restait du Clan des Mages. La dernière Clairière avait achevé d’asseoir son autorité puisqu’elle avait permis d’unir les différentes factions de l’ordre sous une seule et même bannière. Tous les mages étaient désormais sous son autorité, mais il restait les exilés en Armorique de l’autre côté de la mer, qui eux, n’obéissaient à aucune règle et n’étaient fédérés par aucun clan, du moins à sa connaissance. Son travail sur l’île de Bretagne était couronné de succès et il en était fier, mais celui-ci avait été clairement terni par ce que l’abbé Romain lui avait révélé il y a peu. Lorsqu’il avait eu vent de l’existence d’un puissant mage sans obédience, habitant au beau milieu de la forêt de Brech’ El Lean, il n’y avait tout d’abord pas donné d’importance. Il n’accordait que peu de crédit à tous les ragots de villages. Il avait juste gardé l’information dans un coin de sa tête. Ce ne fut que lorsque la rumeur colportant le nom de Merlin grandit qu’il se pencha plus sérieusement sur la question. En tendant son esprit vers ce lieu, même à distance, il avait pu sentir une forte énergie.
L’Enchanteur était censé avoir disparu depuis plusieurs années. Ce ne fut que lorsque Romain vint le voir qu’il comprit que Merlin était bien vivant. Il en fut abasourdi. La colère s’ajouta alors à sa culpabilité de n’avoir pas su déceler ce qui pourtant était évident. Merlin s’était joué de lui comme de tous les Mages Dru-Wides en exil et n’en avait encore fait qu’à sa tête. Au vu et au su de tous, une fois de plus au mépris de tous les usages entre Dru-Wides, Merlin s’était caché et vivait toujours, exilé en Gaule. 
Anaxis s’était juré de tout faire pour qu’il ne revienne jamais dans le clan. Il ne devait en aucun cas reprendre sa place. Même si cela devait signifier la disparition définitive de Merlin. De plus, cela lui donnerait la possibilité de récupérer les manuscrits qui lui semblaient si précieux. Ainsi, sa victoire serait parfaite et son succès éclatant. Il aurait volé à Merlin son statut et pourrait aussi posséder ses inestimables manuscrits. Peut-être avaient-ils un réel pouvoir ? Si Merlin y accordait tant d’importance, ce devait être pour une bonne raison. Anaxis pourrait même faire chanter l’Église avec un tel trésor et ainsi arrêter les persécutions croissantes. Désormais, il avait aussi beaucoup plus de pouvoir que la plupart de ses confrères, peut-être même plus que Merlin lui-même. Il espérait bien s’en servir pour agrandir son emprise sur l’ordre des Dru-Wides et pourquoi pas sur les nobles. Toute cette histoire était peut-être une aubaine finalement.
Mais Merlin était un mage puissant. Il fallait au nouvel Archi-Dru-Wide une force magique capable d’y faire face. Et pour cela, Anaxis était devenu un renégat. Après de longues recherches, il avait repris une pratique abandonnée depuis fort longtemps : le sacrifice d’animaux. La magie du sang. Depuis qu’il la pratiquait en secret, son pouvoir s’était considérablement accru, mais il s’était aussi assombri. L’idée de mettre à mort Merlin de ses propres mains lui plaisait tout particulièrement. Mais les Dieux avaient, semble-t-il, d’autres desseins. Cela était désormais inutile puisqu’il avait de nouveau disparu. Mais où était-il ? Avait-il vraiment péri dans les flammes ? Anaxis en doutait. Un mage ne se fait pas prendre à un tel piège. Toutefois, pour le moment, l’Emrys était hors course et introuvable. Anaxis ne percevait plus sa présence lorsqu’il tendait son esprit. Il ne demeurait aucune trace tangible de Merlin. Du moins, pas dans ce monde…
Restait sa fille, Gwendaëlle. Selon ses plans, il devrait l’éliminer, car elle avait survécu à l’attaque de la maison et en savait beaucoup trop sur les manuscrits. De plus, elle était réputée, respectée et donc dangereuse. Si elle pouvait faire de l’ombre à Anaxis auprès de l’ordre, son point faible était toutefois son indépendance farouche et son esprit solitaire. S’il la tuait, ce devrait tout de même être de manière indirecte, autant que possible. Il ne voulait pas en faire une martyre, sans cela l’ordre pourrait se retourner contre lui.
Un pan de la tente se souleva, laissant entrer l’air frais en même temps que son novice. Anaxis leva la tête. Le jeune homme annonça ses visiteurs :
— Les hommes d’armes sont là, maître.
— Très bien, qu’ils entrent.
Les quatre anciens légionnaires pénétrèrent dans la grande hutte circulaire. Faite de peaux et de pieux de bois, c’était un mélange de la tente romaine et de l’habitat classique des anciens Bretons. Bien conçue, la chaleur pouvait rester longuement et ses hôtes y demeurer de longues heures sans s’inquiéter du froid.
— Seigneur, dit un soldat en s’inclinant.
— Maître, il faut dire « Maître », lança Anaxis avec dédain. Il les toisa puis poursuivit sans attendre. Vous vous êtes montrés inefficaces jusqu’à maintenant. Et nous aurions pu attendre mieux de votre part. Puisque vous semblez incapables de mener à bien votre mission, je vais devoir m’en mêler personnellement. Je vous suivrai et nous capturerons ensemble la fille et le moine et je prendrai ce qui me revient.
Le soldat ne releva pas la provocation, mais répondit avec un certain aplomb.
— Maître... Ce n’est pas une affaire pour des nobles, nous devons faire vite et sans fioriture.
— Vous ne m’en croyez pas capable, soldat ?
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, Maître, répondit-il un peu gêné malgré lui.
Solide gaillard bardé de cicatrices héritées des guerres menées par l’empereur Justinien, l’ancien soldat n’avait jamais aimé les mages. Il avait été présent à la prise de Carthage et avait combattu deux ans plus tôt pour la reconquête de l’Italie. Il se méfiait de ces sorciers, car toutes sortes d’histoires se racontaient sur eux dans la légion, mais personne n’en avait jamais été témoin. Lui ne croyait que ce qu’il voyait. Pour les troupes de l’empereur, les mages Dru-Wides étaient des barbares, des ennemis. Ils étaient dans l’autre camp, celui qui avait fait chuter la grande Rome d’autrefois. Au fond de lui, le soldat pensait qu’il n’existait qu’une seule loi véritable, contre qui personne ne pouvait rien : l’épée. Mage ou pas, on mourait sous la lame d’un guerrier. Une pointe acérée perforait le cœur de quiconque. 
— Vous pensez que seule l’épée compte, n’est-ce pas ? dit Anaxis. 
Le mercenaire ne répondit pas, mais une angoisse le saisit d’un coup. Avait-il lu ses pensées ? Pourtant, il n’était pourtant pas homme à se laisser impressionner. Ses hommes se tournèrent vers lui et le regardèrent, inquiets. Puis il sentit une énorme pression dans sa tête et sa vue se troubla. Le soldat chancela et perdit l’équilibre. Il s’accrocha à l’épaule d’un de ses acolytes qui lâcha de surprise : 
— Chef, vous saignez !
Anaxis le fixait d’un regard transperçant. Le nez du mercenaire dégoulinait de sang. Le Mage tendit un doigt vers lui, lui intimant l’ordre invisible de s’agenouiller. L’homme tomba à terre malgré lui. Il tremblait et se tenait le nez, les mains pleines de sang. Anaxis se retourna froidement et dit : 
— Nous nous retrouvons demain matin à l’aube, et nous partirons sur leur trace. Soyez prêts !
Les trois guerriers, abasourdis, relevaient leur chef transformé en un pantin désarticulé, le tirant par les aisselles pour le sortir de la tente.
En s’asseyant, Anaxis songea que ces imbéciles lui économiseraient peut-être malgré tout quelques jours de recherche, et le protégeraient contre la vermine. En théorie, un mage ne devait pas user de magie pour son propre compte. Ni a fortiori pour tuer ou blesser. En dehors de ça, ces hommes de basse extraction ne lui servaient à rien.
Et il n’aimait pas les faibles. 
Chapitre 8 : Hommes de cœur


Dans le monde du mage, rien n’est fixe. Tout change tout le temps. Tout. Nous-mêmes, ce qui est à l’intérieur de nous et autour de nous. Avec une longue pratique, cela permet de voir le monde d’une manière totalement et radicalement nouvelle. Et les conséquences dépassent ce qu’on peut imaginer.
Iloan, Transmissions

’étais médusée. Les ondes d’une puissante magie me heurtaient par vague. Je ne pouvais soustraire mes yeux du regard perçant du loup blanc. Il était à la fois beau et effrayant. Mais les secondes s’écoulaient et je ne sentais aucune agressivité de sa part. Était-ce un sortilège de projection à distance ? Si c’était le cas, j’aurais aimé connaître le mage à l’origine du sort, car il paraissait tout à fait réel. Une rafale de vent fit frémir son pelage. Non, il était réel. Mais alors pourquoi sentais-je cette force magique émanant de lui ?
Ce fut Gildas qui, en se raclant la gorge, rompit le silence. Le loup se détourna alors puis me jeta un dernier regard qui me sembla familier, avant de disparaître entièrement dans les fourrés comme s’il n’avait jamais été là. 
Encore sous le coup de cette rencontre, je me tournai vers Gildas.
— Gwendaëlle ? Tu m’entends ?
— Oui. Que disais-tu ?
— Je te demandais juste si tu avais pu te reposer.
— Oui, oui…
— Tu es sûre que ça va ?
— Oui, c’est juste que…
Je choisis à ce moment de ne rien lui dire de ce qui venait de se produire. En le regardant, je le trouvai fatigué et anxieux. Je ne voulais pas lui ajouter un sujet d’inquiétude supplémentaire.
— Oui ? demanda-t-il.
— Non, je suis juste un peu fatiguée, c’est tout. Allez, relevons-nous, nous avons de la route ! Nous devrions traverser un village d’ici peu, nous y trouverons de quoi manger.
Gildas n’en demanda pas davantage et quelques instants plus tard, nous cheminions à nouveau dans la forêt. Je sentais que Gildas avait envie de discuter, alors je me lançai :
— Quelle est ta question ? 
— Comment sais-tu que je voulais te poser une question ?
— Parce tu as lancé l’énergie de ton intention vers moi, et que je l’ai ressentie.
— Comment fais-tu cela ?
— Tous les Mages font ça. C’est juste une perception plus fine des énergies qui nous entourent. C’est comme des sortes de fils invisibles qui touchent et relient les gens. Simplement, les mages les ressentent et les voient même. 
Il ne répondit pas, visiblement mal à l’aise avec l’idée que je puisse percevoir des choses qui lui échappaient. 
— Alors, quelle est ta question ? demandai-je en souriant.
— Je me disais que tu semblais proche de ton père. Je me trompe ?
— Non, tu ne te trompes pas. 
— C’était un homme plus que remarquable si l’on en croit les histoires à son sujet… 
— Gildas, je ne pense pas qu’on puisse écouter toutes les histoires ! Surtout celles concernant mon père.
— Certes, mais c’était sans doute un grand homme, non ? 
— Si, mais pourquoi parles-tu au passé ? C’est toujours un grand homme. Il n’est pas mort…
— Oui, pardonne-moi.
Je me retournai pour le regarder et vis qu’il était ennuyé par la tournure de la discussion. Il avait beau avoir mon âge, je voyais bien que nous n’avions pas reçu la même éducation ni vécu la même vie. Tous nos codes de bienséance relationnelle étaient différents, sans compter qu’il était désormais moine, sa vie était consacrée à Dieu. Par le passé, pendant que je bataillais, il devait prier. Pendant que je chassais dans la nuit, il devait veiller et lorsque je lançais mes sorts avec mes maîtres, il devait prêcher ou recevoir les pauvres. Mais il était sensible et intelligent. Il avait un cœur ouvert et quelque chose d’indéfinissable nous rapprochait. Je me demandais comment il avait pu rencontrer mon père autrefois sans que je ne le croise moi-même une seule fois. Mais celui-ci était souvent sur les routes, surtout ces dernières années. Je dévisageai Gildas un instant et choisis de poursuivre sur le ton de la confidence.
— Oui, tu as raison. J’adore mon père et j’ai toujours aimé être auprès de lui. Ce n’était pas toujours facile d’ailleurs…
— Pourquoi, était-il dur ?
— Non, je ne crois pas qu’il ait été dur en lui-même, mais son histoire et les événements qu’il a traversés, eux, ont été autant épiques que tragiques parfois. Il était tout simplement difficile d’être sa fille. Mais il a un si grand cœur et une telle présence rayonnante d’amour que cela a toujours compensé tout.
En me retournant, je vis qu’il me regardait bizarrement. Je lui souris.
— Nous avons vécu tant d’événements incroyables, tu sais. Tant de gloire, tant de rencontres, tant de belles choses malgré les épreuves ; tout cela reste gravé dans nos cœurs.
— Mais des guerres aussi… Des morts, de la souffrance et au nom de quoi ?
Surprise de sa remarque, je le jaugeai en cherchant à savoir où il voulait en venir ; et il le comprit.
— Je suis un homme de Dieu. Pour moi, la guerre est un crime. On ne devrait pas tuer ses frères humains. 
Il n’était pas offusqué, loin de là. Au fond de ses yeux, je vis sa sincérité. Il pensait vraiment ce qu’il disait et mon père tenait le même discours depuis quelques années. Cela me troubla, car je savais au fond de moi qu’ils avaient raison. Peu de personnes pouvaient se vanter d’avoir produit un tel effet sur moi en une seule phrase. Je réfléchissais, quand un souvenir me vint.
— Ce que tu dis est pertinent. Je me souviens aussi que mon père m’avait fait la même remarque. Il était déjà âgé. Il m’avait dit que pour lui cette guerre – l’ultime – était absurde. Avant la dernière bataille de Camlann, il m’a juré qu’il n’attenterait plus jamais à la vie d’un homme. Je pense que c’est d’ailleurs aussi pour cela qu’il a fui et s’est caché de tous en Gaule, dans la forêt où il pouvait faire ce qu’il a toujours aimé : enseigner et soigner les gens. D’un certain point de vue, le Merlin qu’était mon père avant est mort. Il a beaucoup changé depuis. Et tu sais, le pouvoir ne l’a étrangement jamais intéressé…
— Pourtant, il en a eu beaucoup d’après le peu que j’ai vu à l’époque. 
— Oui, c’est vrai. Le pouvoir lui est tombé entre les mains. Mais il ne l’a jamais recherché.
— Tu sais, au fond, j’ai toujours pensé que c’était un sage.
Je l’observai encore en cherchant à savoir si c’était le fond de sa pensée. Sans raison, j’étais un peu méfiante. Je tendis même brièvement mon esprit vers lui pour sonder rapidement ses pensées de surface, ses émotions, mais je ne perçus aucune trace de mensonge ou de fausseté. Gildas était comme un livre ouvert. Soudain j’eus un peu honte de mon attitude. Comme s’il avait senti mes réticences, il dit d’une voix douce et sincère :
— Non, Gwendaëlle, je pense vraiment ce que je dis. Je pense même que ton père était un saint homme. Vraiment. 
J’ignore s’il le perçut, mais j’en fus profondément touchée. C’est moi qui aurais dû m’excuser.
Soudain, mon attention fut attirée vers le ciel. Dagda, l’aigle de mon père, nous suivait, je le sentais. En reprenant notre marche, je finis par l’entrevoir au travers des cimes des arbres. Il accompagna notre marche à nouveau silencieuse quand son bref cri m’alerta. Il s’agissait du signe d’avertissement qu’il donnait à mon père au combat. Ma vigilance augmenta aussitôt et l’instant suivant, j’entendis au loin des bruits. D’instinct, je sus que nous étions suivis.
Chapitre 9 : Traqués


Autour de nous le monde est tissé de fils énergétiques reliant toutes choses vivantes entre elles. Il y a des liens durables et d’autres très fragiles et momentanés, car ce sont comme des flux en continuel mouvement. Cela est particulièrement visible au sein des groupes d’animaux. D’ailleurs les hommes disent bien : « J’ai rompu avec telle personne. Je me sens attaché à elle, j’ai créé un lien entre nous, etc. » Ce sont les reflets inconscients de cette réalité. Cependant, pour le mage, ces « fils » ont beaucoup d’autres utilités. Ainsi, dans les combats magiques, il est particulièrement utile de se protéger contre ceux que peut créer votre adversaire. Car ceux-ci peuvent autant soigner que détruire en s’attaquant au corps. Voilà pourquoi une des premières choses qu’apprend le jeune disciple pour se protéger est l’invocation d’un bouclier d’énergie l’entourant de haut en bas, devant et derrière. La bulle, qui a en fait une forme ovoïde, doit être parfaite. Car laisser un seul espace non protégé pourrait être fatal.
Iloan, Gwendaëlle, Transmissions

ux aguets, Anaxis s’arrêta, saturé de ressentis. Toute la forêt autour de lui grouillait de vie. La mage a bien choisi son refuge ! Elle sait que cela limitera mes pouvoirs, songea-t-il. Trouver quelqu’un, surtout un autre mage, dans pareil réservoir d’énergies, n’était pas chose aisée. D’autant plus que cette forêt débordait de puissance et brouillait ses sens. Mais cela ne suffirait pas à l’arrêter. Il restait la méthode ordinaire. Et désormais, après des heures de traque, Anaxis sentait qu’ils étaient tout proches.
Les hommes d’armes demeuraient immobiles, étonnés que leur chef se soit brusquement figé, mais ils restèrent silencieux à attendre un signe. Et l’ordre tomba.
— Continuons, ils sont proches.
Après un bref échange de regards, les mercenaires se remirent en marche. Anaxis s’élançait déjà devant eux, sa cape se soulevant dans son dos.
L’Archi-Dru-Wide ressentait maintenant clairement la présence de la magie. Il était excité de pouvoir la neutraliser, cette fille de l’Enchanteur. Il aurait ainsi décimé toute la famille. Pressant le pas, son excitation grandit, la victoire était sienne, il n’en doutait plus. Les manuscrits, la magicienne et le moine, aucun d’eux ni plus rien ne se mettrait en travers de sa route. Il sentait son pouvoir battre dans ses veines. Il surpassait celui de la fille, il n’en doutait pas. Dernièrement, il avait aussi pris grand soin de se gaver de sang.
*
Je lançai un regard à Gildas, lui intimant de faire silence. Il comprit tout de suite. Son visage se défit en un instant et devint très pâle. Je baissai les paumes de mes mains, tant pour l’apaiser que pour lui demander de se courber. Tous mes sens de guerrière-mage étaient en alerte. Je me sentis alors au summum de mes possibilités et Gildas dû le lire dans mes yeux. Il semblait me croire invincible et je n’étais pas loin d’en être convaincue. Nous avançâmes à pas feutrés à travers les arbres. Je lançai derrière nous une vapeur de vibration magique pour brouiller notre piste, en priant pour que nos poursuivants ne soient pas mages aussi, car dans ce cas, ils trouveraient facilement la parade. Comment d’ailleurs avais-je pu nous laisser rejoindre si aisément ? Intérieurement, j’enrageais. J’avais visiblement échoué dans ma mission.
Anaxis sentit une onde étrange et diffuse qui l’obligea à ralentir. Toute la troupe s’arrêta. Anaxis ferma les yeux et tenta de sentir par tout son corps. 
— Un sort de dissimulation ! Me penses-tu assez bête pour ne pas le percevoir ? Jeune fille, tu cours à ta perte quoi que tu fasses, murmura-t-il.
Il s’apprêtait à reprendre sa course, quand il perçut une autre vibration. La forêt regorgeait de présences de tout ordre, tant subtiles qu’organiques. Il dut se concentrer et plonger plus loin encore en lui-même pour être sûr de ses perceptions. Il doutait : y aurait-il d’autres mages aux alentours ? Cela semblait peu probable ! 
— Rhaaaa ! ragea-t-il à voix haute. Encore une ruse ! Tu ne m’auras pas avec tes sortilèges naïfs. Tu es seule, en vérité ! Je t’aurai !
Cette fois, il le cria, faisant sursauter les soldats qui ignoraient s’il s’adressait à eux. Il se lança à travers les hautes herbes, les mercenaires sur ses talons.
*
Soudain, je ressentis la charge d’énergie de nos poursuivants tout proche. Je fis signe à Gildas de se relever pour courir plus vite. Rien ne servait de nous dissimuler maintenant, il fallait fuir au plus vite.
Je devais trouver une solution de toute urgence. J’aurais aimé savoir combien et qui étaient nos traqueurs. Mon esprit se heurta à une bulle de protection qui me confirma qu’un mage se tenait parmi eux. À cet instant, une forme particulière de peur m’envahit, la peur glaciale de la mort. Celle-là même qui vous pousse à massacrer l’autre sur le champ de bataille. Celle qui hante les rangs décimés des guerriers. Je détestais cette sensation autant que je la trouvais dangereusement enivrante. Mes sens aiguisés par la magie m’indiquaient que la bulle de mes adversaires les recouvrait d’une solide protection. Elle m’empêchait de les dénombrer. Parmi eux, quelqu’un savait visiblement que j’étais mage. 
Mon cœur battait de plus en plus fort. L’imminence du combat emplissait mes veines de la froideur guerrière. Je jetai un coup d’œil à Gildas qui peinait à me suivre. Tout rouge, les yeux écarquillés, il était effrayé et hors d’haleine. J’observai alors une seconde le ciel et lâchai tout haut : 
— Dagda !
Mon compagnon me regarda, inquiet. Je m’arrêtai brusquement et me cachai derrière un tronc d’arbre, suivie de près par Gildas. Je trouvai mon idée folle, mais je pouvais propulser mon esprit dans celui de Dagda ! C’était délicat, mais tout à fait faisable. Je savais que mon père l’avait parfois utilisé, mais c’était surtout grâce au lien particulier qui l’unissait à son aigle. J’espérais que mon propre lien avec lui serait suffisant. Sans prendre le temps de m’expliquer, je fermai les paupières.
Instantanément, je vis par ses yeux. Je perçus le désaccord de l’aigle, mais il me laissa faire lorsque je m’imposai plus fermement en lui, habitué sans doute à la visite de l’esprit de mon père. Je devais faire vite, sans quoi nos deux esprits risquaient d’entrer instinctivement en lutte. Et cela pourrait se révéler plus que risqué. J’avais déjà vu des mages fusionner leur esprit avec celui d’un animal trop puissant pour eux. L’issue pouvait être la folie, ou la mort. Mais c’était le seul moyen dont je disposais pour prendre l’avantage sur nos ennemis. Le regard perçant de Dagda me permit d’observer la scène. Par chance, les arbres étaient assez espacés à cet endroit. Quatre hommes couraient derrière nous. Trois armés et un homme en cape. Un Dru-Wide !
L’aigle adapta son regard et je pus apercevoir son visage. Seigneur ! C’était Anaxis, l’Archi-Dru-Wide et des guerriers qui nous poursuivaient ! Ils étaient proches. Comment était-ce possible ? Pourquoi lui ?
Je réintégrai mon corps, le cœur cognant de l’effort du transfert. Cela me donnait la sensation d’une corde d’arc relâchée brutalement. Tout mon corps était secoué de spasmes. La tête me tournait, mes sensations physiques étaient incertaines, j’étais comme diluée, comme une eau coulant en toutes directions. Je dus m’adosser au tronc d’arbre pour ne pas tomber et mordis brutalement le bout de mon index, moyen radical pour réintégrer entièrement mon esprit dans ma propre enveloppe charnelle. L’aigle poussa aussi un cri perçant et s’éloigna.
La situation était plus critique que je ne le pensais. Il fallait prendre une décision et vite. Je doutais de pouvoir vaincre l’Archi-Dru-Wide, plus vieux et certainement plus puissant que moi.
Seule, j’aurais pu tenter de le combattre, mais Gildas aurait été à la merci des mercenaires. Nous aurions dû fuir, mais ils étaient trop proches. Les secondes passaient. Gildas me regardait, la peur dans les yeux, et malgré tout prêt à en découdre avec nos assaillants. Et c’était la seule issue. Je lui indiquai un tronc d’arbre pour s’y dissimuler et lui tendis une dague qu’il prit comme un bâton brûlant. Je me saisis de mon épée. 
Le bruit des branches piétinées par les soldats commençait à nous parvenir. Ils seraient sur nous dans quelques instants. Gildas ferma les yeux et récita une prière à voix basse puis ramassa une lourde branche à ses pieds qu’il échangea avec ma dague. Puis, je me ravisai et décidai de les attaquer plutôt que d’attendre. 
— Vas-y, pars devant, je te rejoindrai. Je vais les bloquer quelque temps ici, chuchotai-je à Gildas. J’allais sortir de notre cachette quand j’entendis des bruits étranges.
Anaxis courait à en perdre haleine, talonné par les mercenaires dont les armes et les cottes cliquetaient à tout va. Se moquant du bruit, ils fonçaient désormais droit devant eux, le visage crispé, les yeux fixes et l’épée courte au poing. Anaxis tourna soudain la tête sur sa gauche. Surgissant de nulle part, je découvris un loup blanc bondissant sur eux tous crocs dehors. La gueule ouverte, il sauta et déchiqueta la moitié du visage d’un des mercenaires. Son poil ensanglanté, il retomba au sol et repartit à l’assaut la seconde suivante. Je m’accroupis dans les hautes herbes. Le spectacle était stupéfiant. C’était le loup que j’avais vu le matin même. La bête était là, semant la panique chez mes poursuivants. Un deuxième homme tomba, la gorge déchirée. Fou de rage, Anaxis hurlait : 
— Tuez-le ! 
J’ignore pourquoi, mais je n’avais pas senti le loup et, à en croire ce qui se produisait, l’Archi-Dru-Wide non plus. Je saisis l’occasion pour dire à Gildas de fuir à nouveau.
Il n’avait pas suivi mes ordres et restait caché derrière l’arbre, pétrifié, sa branche à la main. Je me surpris à penser que j’en étais contente, je ne risquais pas de le perdre. N’attendant pas plus longtemps je me lançai dans la fuite, ne doutant pas que Gildas me suivrait. Tout en courant, je me risquai à projeter à nouveau mon esprit vers Dagda un instant. C’était risqué, mais durant quelques secondes tout s’inversa, l’aigle courait et je volais au-dessus du combat entre le loup et mes adversaires. Un véritable carnage était en cours : deux autres hommes étaient déjà à terre ; un avait perdu son bras, l’autre avait le torse lacéré.
Le grand loup tenait maintenant le mage par la jambe. Comment faisait-il pour résister à un Archi-Dru-Wide ?
Je revins subitement dans mon corps. Mon cœur eut un sursaut désagréable et j’entendis l’aigle glatir au-dessus. Par la pensée, je lui demandai de me pardonner ma précipitation. J’entendis son cri me répondre tandis qu’il s’éloignait de nous, heureux de reprendre son indépendance.
J’étais désormais certaine qu’Anaxis ne pourrait plus nous poursuivre, du moins pour le moment. J’étais épuisée, mais soulagée. Gildas se démenait devant moi, relevant sa bure d’une main pour ne pas trébucher. Quelques minutes plus tard, nous entendîmes le loup hurler entre les arbres. Son cri était celui du guerrier libre et victorieux. Pourquoi nous avait-il aidés ?
Notre course aboutit brutalement à une voie romaine. Une longue file de caravanes de marchands s’étendait devant nous. Gildas se laissa tomber au sol, à bout de souffle. Je me penchai sur un rocher et observai la scène des badauds devant nous. Des enfants à l’arrière d’un chariot rirent en nous voyant ainsi essoufflés. Mon cœur cognait encore dans ma poitrine quand je compris soudain. Je lâchai à l’intention de Gildas :
— Le loup, c’était Bleiz !
Il me toisa, les yeux ronds comme des billes.
Ainsi l’homme-loup n’était pas qu’un surnom, il pouvait vraiment se transformer en loup ! Au fond de moi, je le remerciai. Je ne comprenais pas cette magie, mais j’étais emplie de gratitude. Tout comme mon père, il veillait sur nous. 
Chapitre 10 : Voyages


La fête de Samain est, comme certaines autres dates, une période privilégiée pour passer les portes de l’Autre-Monde. Les passages se font plus larges et les seuils plus fins. Ceux qui sont initiés usent ainsi de ces « portails » et passent d’un monde à l’autre plus aisément. Ils peuvent percevoir des messages, ou des enseignements, des entités vivant en parallèle de notre monde. Parfois, ce sont les défunts, parfois le monde des Elfes et parfois encore d’autres entités qu’il convient de ne pas inviter sans une grande circonspection. En vérité, très nombreuses sont les possibilités. Aussi, les maîtres mettent en garde l’imprudent, car le voyageur risque toujours de laisser une part de lui-même dans ces trouées du monde ou de se faire grignoter par les entités malfaisantes. Il est donc recommandé la plus grande prudence si l’on ne veut pas revenir fou, voir notre corps disparaître et laisser notre âme errer dans les limbes ou encore simplement mourir d’un arrêt du cœur.
Bleiz,  Des us et coutumes en magie,  écrits personnels

a colonne de calèches, d’ânes et de chevaux s’étendait sur plusieurs centaines de mètres. Gildas, incrédule, reprenait son souffle et observait comme moi la scène. C’était un tel contraste avec ce que nous venions de vivre que je restai figée. Nous devions avoir l’air ahuris, car le conducteur d’un char à bœufs nous apostropha :
— Vous allez à la foire, jeunes gens ?
Je regardai mon compagnon, et cette fois ce fut lui qui prit les choses en main.
— Oui, mon ami ! dit-il en se relevant. Nous y allons.
— Alors montez donc avec nous ! Y a d’la place et vous s’rez plus vite là-haut !
J’observai tour à tour l’homme puis Gildas. Mon compagnon d’infortune paraissait lui faire confiance. Nous montâmes donc tous deux dans le char, entre une femme silencieuse, deux enfants, quelques poules et deux brebis. En s’installant, Gildas me souffla qu’ils devaient vraisemblablement se rendre à Ploermael. « Et à la foire pour la fête de Samain », ajoutai-je. Le conducteur relança son chariot, gratifiant ses bœufs d’une pluie d’injures.
Ploermael était la ville la plus importante depuis Condate, de l’autre côté de la forêt. C’était donc une destination importante, ce qui expliquait le nombre de carrioles, surtout pour Samain, l’une de nos plus importantes célébrations celtes. À peine assis auprès du cocher, Gildas reçut un flot de paroles entrecoupées de jurons encore destinés au pauvre attelage.
— Depuis quelques années, la foire a du succès. Y a les premiers vins, de la charcuterie, des céréales. Et puis ça permet aux Redons et aux Vénètes de faire une trêve, vous voyez, mon père ?
En écoutant de loin, j’étais soulagée de ne pas avoir à converser avec cet homme et me demandai comment Gildas vivrait notre voyage. Je fis un bref signe amical à la jeune femme face à moi qui me le rendit à peine, visiblement impressionnée par mon allure et aussi très occupée par ses enfants en bas âge. Je m’appuyai sur le sac de grains posé contre la rambarde et, après un bref regard complice à Gildas, je m’endormis sans même m’en rendre compte.
Je plongeai dans mon rêve, de plus en plus profondément tout en sachant qu’une part de moi ne dormait pas. J’avais cultivé cette habitude liée au travail sur les transes, mais c’est aussi durant les batailles, où l’on ne dort toujours que d’un œil, que c’était devenu presque une seconde nature. Avec cette dissociation de la conscience, j’étais comme détachée de moi-même. C’était souvent dans cet état d’entre-deux que je recevais les messages de l’Autre-Monde. Là, j’étais juste apaisée, calme, enfin.
Soudain, une voix ouatée me parvint :
— Gwendaëlle, Gwendaëlle… Accroche-toi ! Allez ma fille…
— Père ! Mais où es-tu ?
— Nous sommes tous deux dans l’entre-monde. Écoute-moi, je ne vais pas pouvoir rester longtemps. Les Elfes m’ont permis cette incursion jusqu’ici pour te rencontrer. Je peux juste te dire que nous pourrons peut-être nous voir bientôt, lors de la fête…
— De Samain. Oui, bien sûr ! Mais Père, tu n’es pas mort !
— Non, je ne le suis pas, mais ne me coupe pas. J’ai peu de temps et quelque chose de très important à te dire. Bleiz et moi ne…
Quelque chose me dérangea. Tout commençait à se brouiller, j’étais comme parasitée.
— Gwendaëlle ! Gwendaëlle ! fit une autre voix.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je surprise.
— Non, accroche-toi je dois te parler ! dit Merlin. Ne les écoute pas !
— Gwendaëlle , fit encore la voix étrangère, de plus en plus proche de moi.
Puis, mon corps fut secoué, et un instant plus tard j’émergeai de mon sommeil.
— Qu’est-ce qu’il y a, par tous les Dieux ! éclatai-je furieuse.
Mon cœur battait à tout rompre, je dus me tenir la tête un instant. Le monde tournait autour de moi et je ne comprenais pas ce qui se passait.
— Pardonne-moi, dit Gildas. Nous sommes arrivés, c’est tout, dit-il en se renfrognant.
J’ouvris complètement les yeux pour voir le paysan et sa femme me regarder comme une bête sauvage. Désorientée, je descendis du chariot, les jambes en coton. Je marmonnai un remerciement et commençai à marcher droit devant sans attendre. J’entendis dans mon dos Gildas qui se confondait en excuses auprès du paysan, puis le bruit de ses sandales sur le gravier. Je commençais doucement à revenir tout à fait dans le monde "réel" quand mon ami arriva à ma hauteur pour me demander incrédule :
— Que se passe-t-il ? Ça va ?
Je soupirai, nauséeuse.
— J’étais avec mon père…
— Pardon ?
— J’étais en pleine conversation avec Merlin !
— C’est une plaisanterie ?
— Pas du tout, dis-je avec humeur.
— Comment est-ce possible… tu dormais !
— Eh bien, figure-toi que non. Enfin, oui et non, dis-je en me calmant un peu.
Je vis à sa mine fermée que j’étais encore trop brusque avec lui. Il me plaisait ; quelque chose, sans que je sache quoi, m’attirait chez lui. J’inspirai un bon coup et me lançai dans le récit de ce qui s’était produit pendant mon voyage dans le songe.
— Ce n’était donc pas un songe…
— Non, c’est plutôt comme… un voyage. Mais ce qui m’inquiète c’est que je n’ai pas pu entendre ce que voulait me dire mon père. Nous allons devoir attendre Samain…
— Si tu le dis. 
Il me regardait d’un air pensif. Soudain, je sus ce que j’appréciais chez lui, c’était son esprit ouvert et bienveillant. C’était un homme bon. Et cela le rendait... beau.
— Qu’y a-t-il ? me demanda-t-il en voyant que je le fixais.
— Rien, dis-je en souriant. Je te demande pardon pour tout à l’heure.
— Ce n’est rien…
Je souris plus largement, soulagée, et poursuivis :
— Il nous faut trouver un endroit calme. Samain est demain soir. À ce moment-là, l’entre-monde est accessible pour nous autres de ce monde. Samain ouvre une porte. Merlin pourra être visible depuis le monde des Elfes.
— Tu en es sûre ?
— Honnêtement ? Non. Mais, je ne vois pas comment faire autrement. Je dois faire confiance à mon père et à ma propre intuition. Et ce n’est pas lui qui me contredirait à ce sujet !
— Très bien. Si je peux t’aider en quoi que ce soit, dis-le-moi.
Je réfléchissais à son idée quand il me dit :
— En attendant, que dirais-tu de manger ? Peut-être que ça t’apaisera…
Il gloussa. Je ne relevai pas, car je le méritais. Le fumet agréable s’échappant d’une auberge acheva de me convaincre. 
Chapitre 11 : L’Autre-Monde


On prête à la mandragore toutes sortes de pouvoirs, c’est la plante magique par excellence. Pline l’Ancien la mentionnait déjà. Pourtant, ceux qui la cherchent la redoutent en même temps. Ils craignent de la prendre avec leur propre main, car on prétend qu’elle se débat et hurle lorsqu’on cueille ses racines à formes humaines et peut même tuer. On laisse donc des chiens dressés à cette fin débusquer la racine. Il existe deux sortes de mandragore : la mâle, blanche, et la femelle, de couleur noire, qui, chacune, a sa propriété. Il ne faut pas les confondre, car, si l’on sait que la plante peut accomplir nos désirs et donner la vie, elle peut aussi se révéler mortelle.
Enseignement de Maëlys, Gwendaëlle, Transmissions

’endroit était sombre et bruyant, mais, contre toute attente, le plat épicé ne cherchait pas à cacher la viande défraîchie ni le goût de légumes avariés. Nous dévorions notre repas avec plaisir. L’aubergiste avait visiblement pris soin de choisir ses plats, sans doute à l’occasion du passage des commerçants et artisans en transit pour la fête à venir. Et à en juger par le monde attablé, c’était une bonne idée.
L’atmosphère était détendue malgré le bruit. Tous buvaient, riaient et parlaient fort. C’était parfait pour nous. Nous nous fondions dans le décor, tant Gildas que moi-même. Évidemment, j’aurais personnellement préféré le calme d’une colline des landes, mais nous devions faire avec. Je libérai mes cheveux qui glissèrent sur mes épaules, et observai Gildas achever son bouillon accompagné d’un morceau de saucisson et d’une miche de pain que nous partagions. Il me jeta un coup d’œil que je ne sus déchiffrer ; je souris. Nous étions silencieux au milieu du brouhaha de la salle, c’était étrange. Je n’étais pas complètement à l’aise. Depuis ma courte escapade dans l’Autre-Monde, c’était comme si je n’étais pas complètement revenue, je me sentais divisée, l’esprit comme morcelé. J’avais sans cesse cette impression que quelqu’un grattait à la porte de ma conscience pour me communiquer quelque chose. C’était à la fois désagréable et inquiétant, car je pressentais qu’un message m’attendait au fond de moi sans que je puisse l’atteindre. Gildas dut sentir ma tension, car il parla pour la première fois du repas.
— Qu’y a-t-il Gwendaëlle ?
— Je sens quelque chose dans mon esprit, mais je ne parviens pas à l’atteindre. Quelqu’un cherche à communiquer avec moi.
Voyant qu’il levait le sourcil, incrédule, je ne pus m’empêcher de lâcher un petit rire moqueur. Au moins, il ne mettait pas en doute ce que je disais, simplement il était évident une fois de plus que nous n’évoluions pas dans le même monde. Je me surpris à me demander si cela pouvait être un frein à une relation entre nous… une relation entre homme et femme. Je le regardai à nouveau. Il avait les traits tirés et l’air de se réveiller d’une nuit de cauchemar. Son vêtement paraissait plus substantiel que lui-même, tant son visage était blanc. Pourtant, il était devant moi, montrant ce sentiment de compagnonnage que je connaissais bien et appréciais sincèrement. Il avait de la ressource et un sacré courage. 
— Oui, poursuivis-je, peut-être est-ce mon père, peut-être pas. Ou encore toute autre entité cherchant à communiquer. J’avoue que je l’ignore. En tout cas, merci de ne pas rejeter ce que je te dis. 
— Je commence à m’habituer, dit-il en souriant. Bleiz et maintenant toi…
Je surpris une pointe de charme dans son regard qui me toucha, mais je poursuivis sur un autre sujet.
— Nous devons partir sans tarder et trouver un lieu calme pour Samain. Je dois aussi me procurer de la mandragore.
— De la mandragore ? Pourquoi donc ?
— Pour passer plus facilement dans l’Autre-Monde.
— N’est-ce pas dangereux ? J’ai entendu dire que cette plante pouvait tuer ou même rendre fou ! demanda-t-il, une lueur d’inquiétude dans les yeux.
— Oui, c’est vrai, mais je l’ai déjà fait, répondis-je pour abréger.
— Alors que comptes-tu faire ?
— Absorber la plante sous forme de décoction puis passer dans l’Autre-Monde pour contacter mon père. 
— Gwendaëlle… dit-il en posant ses mains sur la table.
— Où est le problème ? le coupai-je soudain un peu irritée. Ce n’est pas dans notre plan, c’est ça ?
— Eh bien, non, répondit Gildas en me fixant. Que vais-je faire pendant ce temps ? Et s’il t’arrive quoi que ce soit ? 
Il se carra contre le mur d’un air décidé. Il avait raison, et j’avoue que je n’aimais guère cela. Toutefois, en face, c’était mon père et entre le manuscrit, si précieux soit-il, et mon père, le choix était pour moi vite fait. D’autant plus que mon père cherchait visiblement à me dire une chose importante. Je vis que Gildas gardait malgré tout patience et continuait avec un calme qui m’apaisa.
— Je pense que ton père lui-même désapprouverait que tu le préfères à la mission qui nous incombe. Surtout en prenant de tels risques avec cette plante. Cependant, s’il a cherché à te dire quelque chose, cela doit être très sérieux. [Il prit un instant de réflexion] Alors, je pense que cela vaut le coup de tenter ton idée. 
J’étais heureuse de sa réponse. 
— Même si je ne suis pas entièrement d’accord, ajouta-t-il avec un demi-sourire.
J’allais répondre quand soudain, je sentis une forte vibration dans l’air. L’énergie monta subitement dans toute la pièce. Je perçus que tout devenait plus dense, plus aigu. La magie.
Par tous les Dieux ! Ils sont très proches de nous ! pensai-je.
D’un regard j’attirai l’attention de Gildas qui me comprit sans un mot. Un instant, je me sentis profondément connectée à lui. Je lui désignai du menton la porte de derrière donnant sur les écuries et nous nous levâmes comme un seul homme. Il m’emboîta le pas et tandis que je franchissais le seuil, une vague de froid me glaça le dos : ils venaient d’entrer dans l’auberge. Je lançai sans me retourner un sort sur la porte afin de voiler son existence. Cela ne les retarderait qu’un peu, mais je pensais que parfois les sorts les plus simples sont aussi les plus efficaces, d’autant plus qu’ils ignoraient encore notre présence. 
Nous courions déjà à travers la cour boueuse de l’auberge et débouchâmes dans une ruelle. 
— Partons tout de suite voir sur le marché, nous trouverons bien une quelconque vendeuse de simples avec de la mandragore ! lançai-je.
Il acquiesça et nous nous fondîmes bientôt dans la foule.
*
C’est ensuite que mes souvenirs deviennent confus et des plus décousus. Je nous revois Gildas et moi devant l’étalage d’une guérisseuse, qui possédait une bonne mandragore femelle. Exactement ce que je cherchais. Réjouie de ne pas avoir à la chercher moi-même, je la payai et nous partîmes sur-le-champ. Toute la suite de cette partie de mes souvenirs est recouverte d’un brouillard. Je ne sais plus trop comment nous sommes arrivés dans une clairière, le soir de Samain. J’avais préparé la mandragore avec l’aide de Gildas. Je me rappelle encore lui indiquant la marche à suivre, malgré mon état. Ma tête me faisait souffrir, mon corps ne m’obéissait que de plus en plus difficilement, mes mains tremblaient. Il me semble même que Gildas m’aidait à marcher. Plus le temps avançait vers Samain, plus mon esprit s’effilochait. Les bribes de ma mémoire peinent encore aujourd’hui à trouver sens.
Étrangement, je me rappelle bien des regards inquiets de Gildas. Mon esprit était comme pris par une fièvre emportant mon énergie, ma présence, ma cohérence d’esprit. J’étais peu à peu consumée par une force étrangère. Je ne maîtrisais plus grand-chose, mais je réussis malgré tout à entrer en contact avec l’esprit de la plante. Ce fut mon dernier effort avant de m’allonger.
Il ne me fallut pas longtemps pour commencer à pénétrer l’Autre-Monde. J’avais hâte de retrouver mon père, j’en étais même obsédée. Je m’y raccrochais comme au dernier espoir. Je parvenais à peine à me souvenir de la raison de notre présence en pleine forêt, ni pourquoi nous étions dans une pareille situation, mais j’étais persuadée de devoir contacter mon père, convaincue qu’il était le seul à pouvoir nous aider.
Je lançai un dernier regard à Gildas et je le vis me passer la main sur le front. Son visage était beau, mais triste. Je sentais sa douceur et cela me toucha. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je lui assurai d’une voix tremblante que j’allais trouver de l’aide et que nous y arriverions, tous les deux. Il me souffla des mots rassurants que mon esprit laissa couler aussi vite, ma conscience tombant comme dans un puits sombre. La cime des arbres était haute, la lune était ronde, pleine et tellement brillante. Je la trouvai énorme et fascinante. Le ciel s’offrait et, au travers des branches, brillaient mille étoiles.
Les Dieux chantaient, les Elfes étaient tout proches, leurs corps se mélangeant aux étoiles.
Je ne me souviens que de la dernière phrase de Gildas :
— Je vais garder ton corps, Gwendaëlle. Je ne voudrais pas te perdre si vite, dit-il avec un sourire affligé.
Je basculai dans l’Autre-Monde.
*
— Gwendaëlle !
— Père !
— Que fais-tu ici ?
— Je suis venue pour te voir !
— Tu ne dois pas être là, c’est trop risqué !
Sa voix était tendue, cela ne lui ressemblait pas.
— Où sommes-nous Père ? Dans l’entre-monde ? Tu n’es pas chez les Elfes ?
— Non,... tente te récupérer depuis... elques temps !
— Me récupérer ?
— Tu... pris trop... andragore ou il a dû se passer quelque chose,... pas... monde des Elfes, mais... l’entre-monde !
Je ne comprenais pas ce qu’il me disait, c’était pour moi un non-sens, mais je percevais son inquiétude.
— Que se passe-t-il ?
— Tu... mourir Gwenda… si tu... repars pas !
— Mais je suis venue parce que tu cherchais à me contacter, je t’ai senti dans mon esprit…
Je parvenais à l’entendre de mieux en mieux en me concentrant sur lui et uniquement lui. Mais j’étais délicieusement attirée par de belles lumières, de douces musiques apaisantes.
— Non... aëlle. Je... jamais cherché... te contacter.... n’était pas moi.
— Mais qui, alors ?
—… axis sans doute... pénétrer ton esprit.
Anaxis ! Je tressaillis de peur et de dégoût. Mais cela n’avait curieusement que peu de réalité. La voix de Merlin se fit plus forte et plus nette :
— Gwen, réagis ! Ne reste pas là ! Tu vas t’enfoncer, et je ne pourrai plus rien. Ni moi ni la magie des Elfes. C’est grâce à leur concours que j’ai pu venir te chercher jusqu’ici.
— Pardonne-moi. Je ne voulais pas…
— Ne dis pas de bêtise ! Viens, ne perdons pas notre précieuse énergie.
Je sentis comme une vague douce enserrer mon être et je fus soulevée. Je perçus qu’il n’était pas seul, qu’il était aidé par plusieurs êtres très lumineux, très beaux, sans que je puisse voir leurs visages ni même leurs silhouettes. Je les sentais comme l’on devine la présence d’autres personnes dans un rêve sans jamais les voir.
Je vis bientôt une forte lumière devant moi. Infinie, douce et si fascinante. Tout m’était pardonné. J’étais irrésistiblement attirée. Je voulais au plus profond de moi me fondre dans cette Lumière. Plus rien d’autre ne comptait. Plus rien n’existait que la béatitude. Je désirais ardemment me fondre en elle. 
Mais il y eut un choc qui me ramena brutalement vers le bas. Un « bas » étriqué, dur et froid en comparaison de cette splendeur infinie de l’Amour. Je plongeais dans un tourbillon, un trou sans fond. Un vertige terrible.
Dans l’aspiration vers le bas, j’entrevis furtivement une scène que je ne compris pas tout de suite : mon père était parmi des êtres étranges et resplendissants. Dans le tourbillon de ma chute, ma conscience se saisit d’une phrase adressée à mon père qui me parut absurde : « Tu ne pourras plus revenir dans ton monde, Merlin. Tu as dépensé trop d’énergie. Si tu y retournes, physiquement du moins, tu mourras. »
Je fus instantanément envahie d’une tristesse incommensurable.
Puis je sentis un cœur qui battait. Un souffle, un corps.
Brutalement, je perçus les limites douloureuses de mes membres. Ce fut comme si ma vastitude essentielle se retrouvait coincée, rétrécie, écrasée dans un gant trop petit. J’étouffais littéralement. Sans comprendre comment, j’avalai brutalement une goulée d’air et ouvris les yeux, en panique.
Le soleil se levait, la cime des arbres me surplombait. J’étais allongée à même le sol, dans l’herbe. Gildas me regardait, à la fois effrayé et furieux. Je ne comprenais pas. 
Le temps que je lève ma tête lourde, j’aperçus à peine le gourdin qui s’abattit sur mon crâne.
Chapitre 12 : Au fond du trou


En quittant l’île de Bretagne, mais aussi une bonne partie de ce qui devint le royaume franc, les Romains ont laissé toutes sortes de constructions derrière eux, qu’elles soient de bois ou de pierre. Certaines ont été réhabilitées, mais la plupart tombent à l’abandon, servant de refuges aux corbeaux et aux rats.
Chroniques de Bretagne

e fut d’abord une odeur infâme. Puis le contact froid de la pierre sur ma joue. Le goût du sang dans ma bouche pâteuse acheva de me réveiller. Mes souvenirs remontèrent peu à peu, mais je ne compris vraiment que lorsque j’ouvris les yeux. J’étais allongée sur le sol d’une pièce obscure aux murs de pierre brute. Une cellule.
J’étais prisonnière.
Ma geôle était crasseuse, humide et sombre. Seule une fente percée dans le haut mur fournissait un rai de lumière. Tout le reste n’était que noirceur. J’étais enfermée. Mais où est Gildas ? me demandai-je. A-t-il pu se sauver ? Du fond du cœur, je le souhaitais. J’essayai de réfléchir, malgré une nausée terrible et un mal de tête qui vrillait mes tympans. Je me souvenais de mon voyage de l’Autre-Côté puis du coup sur ma tête. Sans doute Anaxis et ses hommes nous avaient-ils retrouvés. Mais, d’après mon souvenir, Gildas était présent aussi.
Alors L’Archi-Dru-Wide avait gagné ? Était-il en possession du manuscrit ? Pouvais-je seulement me fier à mes souvenirs ? J’étais peut-être en pleine hallucination ! Mon père lui-même m’avait apparemment récupérée in extremis de la mort. Tout était confus dans ma tête. 
Un abattement terrible me saisit. Je me sentais humiliée, seule et faible. Mais l’horreur atteignit son comble lorsque j’essayai de bouger. La guerre, toutes les batailles auxquelles j’avais participé m’avaient forgée tout au long de ces années à bien des choses : l’endurance, la rage et même cette folie qui s’empare de nos esprits quand la lutte au corps-à-corps s’engage et ne s’achève que dans le sang et les hurlements.
Mais cette fois, c’était autre chose. J’étais seule, le combat n’avait pas eu lieu, mais l’inconcevable s’était tout de même produit. Je ne pouvais plus bouger mon corps. La souffrance de mes bras et de mes jambes était telle que j’en conclus que j’avais dû échapper de peu à la mort. Cela portait un nom : on m’avait torturée. Et je n’en avais aucun souvenir ! Au fond de moi une rage désespérée grondait. 
Dans un effort terrible, je déplaçai ma tête pour voir mon poignet. En traînant la joue au sol, je parvins à le voir. Il était tuméfié et visiblement brisé en maints endroits au vu de son allure déformée. En me tordant à nouveau, au prix d’une autre grande souffrance, je vis mes jambes entravées par des fers reliés à des chaînes fichées au mur. Mes vêtements étaient déchirés et maculés de traces noires. Du sang ? Sans doute, et mélangé à de la terre.
Je me sentais sale, défaite et mes douleurs étaient si fortes que j’eusse préféré retourner à l’inconscience où je baignais peu avant, plutôt que d’endurer cela. Néanmoins, dans un effort de conscience, je compris que l’on avait dû me droguer. Suffisamment pour que je me laisse faire, peut-être même assez pour que je parle dans mon délire, mais pas assez pour me tuer.
Une rage de plus en plus folle montait en moi. Jamais je ne m’étais sentie aussi meurtrie. C’était pire que tout. Une haine glaciale, dont je ne me serais pas crue capable, s’insinua dans tout mon corps. Une terrible envie de vomir monta à cet instant. Mais j’étais si faible que je ne pus que pleurer. Comme une digue qui se rompt brusquement, mes forces se brisèrent. Mon corps se vida en pleurant. Le visage mouillé contre le sol de pierre, j’eus un hurlement muet.
Mes côtes me faisaient horriblement souffrir, mais ma fureur était telle que je tentai malgré tout de me relever. Quelqu’un pouvait-il m’entendre ? Mes bourreaux allaient-ils m’achever s’ils surprenaient le bruit de mes mouvements ?
Mais personne ne vint. J’étais apparemment seule.  Soudain, une terrible pensée me vint. Peut-être m’avaient-ils crue morte ? Une angoisse délirante m'envahit. S’ils m’ont abandonnée ici pour morte, jamais personne ne pourra venir me chercher ! pensai-je affolée . Et Gildas ? Mes bourreaux avaient dû se dire que leurs drogues à la suite de l’ingestion de la mandragore avaient eu raison de moi…
Je suffoquai de peur. Il me fallut un temps infini pour retrouver mon calme. Je tentai désespérément de réfléchir, songeant qu’il devait bien y avoir une solution. Je tenais ce pragmatisme de mon père. Jamais il ne doutait qu’il puisse y avoir une issue à un quelconque problème. Et s’il n’y en avait pas, la Vie finirait par l’amener. Sur le champ de bataille, cette capacité à réfléchir froidement sauve souvent des vies. 
Plus j’y réfléchissais, plus je me convainquais que je ne devais pas me résigner et mourir ainsi, seule à croupir dans un infâme cachot. Je me concentrai pour rassembler mes forces et tentai d’envoyer à mon corps de la magie pour le guérir un peu. Malheureusement, je constatai rapidement que j’étais beaucoup trop épuisée. Je ne devais pas gaspiller mes réserves d’énergie en forçant la guérison.
Mon visage baignait dans mes propres larmes mélangées aux suintements de la pierre et peut-être d’autres liquides dont je me refusai d’imaginer la provenance. Parvenue à un point de rupture, j’abandonnai tout mouvement et cessai quasiment de réfléchir. J’allais mourir ainsi. Et rien ne pourrait y changer quoi que ce soit. Je tombai, peu après, dans un sommeil noir.
Chapitre 13 : Vivre ou mourir


Dans toutes les traditions spirituelles, il est dit que l’aspirant doit mourir à un niveau d’être pour renaître à un autre. Dans de nombreux mythes, cette renaissance est aussi présente, que ce soit chez les Égyptiens avec Isis et Osiris ou encore dans le récit du calvaire chrétien et la résurrection. Simplement, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Il ne s’agit pas de mourir physiquement, mais plutôt qu’une partie de notre ancien être se transforme pour que renaisse le nouvel être. Faut-il nécessairement souffrir pour laisser se faire le passage de la chrysalide au papillon ? C’est une question très délicate. La chrysalide n’est pas encore le papillon, mais le papillon n’est plus identique en rien à la chrysalide. Le papillon relève d’un autre ordre, pourtant c’est lui, et personne d’autre, qui était chrysalide avant sa propre transformation. Il est bien né une deuxième fois, avec un nouvel état d’être, après sa métamorphose.
Gildas, Journal

n cri me fit sursauter. L’esprit encore dans le brouillard, je ne compris pas tout de suite ce qui se passait. Je peinai à ouvrir pleinement mes paupières collées par la fièvre et les traces de sang et n’y parvins qu’au bout de quelques secondes. Ma vision était brouillée et je dus faire un effort pour ajuster mon regard. Mais alors, mon cœur fit un bond d’horreur. Ce que je craignais s’était produit.
Je distinguai d’abord les lueurs jaunes des flammes dansantes qui formaient des ombres inquiétantes sur le mur. Je pivotai très doucement la tête pour voir mon ami Gildas à mes côtés. Son visage tuméfié me rappela dans quel état nous étions tous deux, mais j’étais incroyablement soulagée de le voir. J’étais désormais attachée par les poignets, assise à même la terre battue, contre un mur. Nous n’étions plus seuls, bien que je ne parvinsse pas encore à voir qui était présent. Gildas était debout à un mètre à peine de moi, semi-conscient. Ses bras étirés vers l’arrière, sa tête tombait devant lui. Je projetai rapidement mon esprit vers lui pour solliciter son attention, mais ne perçus que sa grande détresse. Lorsqu’il ressentit intuitivement que j’étais vivante, il eut un bref regain d’énergie. Ses sourcils tressautèrent. Mais sa souffrance était telle qu’il préférait lui aussi la fuite dans l’inconscience. Cependant, j’avais touché son esprit et lorsqu’il entrouvrit ses yeux boursouflés, je sentis une faible lueur de joie de me sentir à ses côtés.
Il y eut comme un flottement étrange dans l’air. Gildas était plein d’amour, je venais de le voir vraiment. C’était un homme merveilleux, jusqu’au fond de lui. J’en eus le cœur serré, brisé par toute cette souffrance, cette injustice démente, et plus encore par la cruauté innommable de ce que nous subissions. Comment avions-nous pu sombrer aussi vite dans une telle situation ? Pourquoi mon père n’était-il pas venu à notre secours ? Et Bleiz ? Que faisait-il ? Peut-être sont-ils morts, pensai-je horrifiée. 
Il me fallut tout ce temps pour finalement pouvoir observer nos bourreaux. Quelle ne fut pas ma stupeur de voir que c’était nos propres frères. D’autres Dru-Wides assistaient Anaxis. L’Archi-Dru-Wide lui-même avait dû nous torturer.
La pièce où nous étions devait être une sorte de cave. Ils m’avaient donc déplacée du cachot à cet endroit. Le plafond était voûté, sur les murs humides pendaient d’énormes anneaux auxquels nous étions attachés. J’ignorais quel était cet endroit. Mais si je ne faisais rien, ce serait bientôt notre tombeau.
Mon corps était encore si affaibli que je n’étais pas du tout sûre de pouvoir recourir à la magie. Je risquais de ne pouvoir me contrôler et de blesser autant Gildas ou moi-même que nos ennemis. J’inspirai et rassemblai mes forces en tentant de n’en rien laisser voir à nos tortionnaires. Ils étaient de toute façon trop occupés à rassembler leurs affaires. Leur attitude semblait signifier que nous avions parlé. Et si c’était le cas, c’était désormais Bleiz et Iloan qui étaient en danger. Sauf s’ils étaient déjà morts. Mais je ne me faisais pas trop de souci pour le vieux et puissant mage. Gildas et moi étions les plus mal en point pour le moment. Les yeux mi-clos, j’observai le va-et-vient des hommes. Anaxis était visiblement sur le départ. Ils allaient nous abandonner là d’ici peu. Je ne voyais plus l’Archi-Dru-Wide, sorti de mon champ de vision, mais je devinais ses plans.
J’étais bouleversée. J’avais non seulement échoué, mais, de plus, j’allais mourir ici en emportant Gildas auquel je m’étais liée de plus en plus. Une larme coula sur ma joue, se frayant un chemin dans la crasse de mon visage. Soudain, un gros homme, jusque-là caché à ma vue, marcha vers mon ami avec un couteau à la main. Toute la pièce était désormais vidée de ses occupants. J’entendais encore le pas des hommes s’éloignant, nous laissant entre les mains du dernier bourreau. L’intention de l’homme était claire. Son visage bouffi semblait porter le masque dur de celui qui en a tant vu qu’il ne voit désormais plus rien. L’œil était éteint et le cœur, mort. Il leva la main, tourna le poignet droit en tenant le couteau à l’horizontale.
La lame vers l’extérieur, il allait trancher la gorge de mon compagnon. Je hoquetai d’impuissance et mon cœur se brisa. Je ne sais pourquoi, mais j’invoquai le nouveau Dieu. J’invoquai le Christ de tout mon être et de toute mon âme. Faites un miracle ! Vous ne pouvez faire cela à nous, vos serviteurs ! Aidez-nous Seigneur !
Pourtant, au fond de moi, je savais très bien que le Plan Divin suit une logique qui échappe à tout entendement humain. L’issue de tout cela était déjà écrite, quelque part. Nos destins étaient joués d’avance. Mais je ne pouvais rien faire d’autre que mendier de l’aide, brisée.
Épuisée, vidée par ma frayeur, je crois bien avoir fermé les yeux, car je ne me souviens pas précisément de ce qui se produisit : d’abord une grande illumination au travers de mes paupières closes qui m’incita à les rouvrir. Stupéfaite, je vis une silhouette de lumière s’interposer entre le bourreau et Gildas. Le colosse se figea de stupeur, le bras bloqué par une énergie se matérialisant sous ses yeux ébahis. Une main de lumière saisit son poignet. Rageur et effrayé, il poussa un juron et leva à nouveau son bras pour accomplir son devoir. Alertés, les mages réapparurent dans la pièce et se ruèrent vivement sur la forme humaine lumineuse qui aussitôt contre-attaqua en les projetant à terre.
Mon regard fut alors attiré par Gildas qui puisait en lui l’énergie nécessaire pour m’appeler et crier : « Merlin ! »
Ce ne fut qu’à cet instant que je compris. Mon père était là. Une forme lumineuse et éthérée de mon père s’était matérialisée et sans que je comprenne comment, il nous secourait. Dès qu’ils entendirent son nom, les autres Dru-Wides se raidirent. Avaient-ils peur de lui à ce point ? Sans doute, car ils se mirent tous en position de combat. Je notais l’absence d’Anaxis. Soudain le corps de lumière de mon père fit face et se mua en une immense boule d’énergie si puissante que je dus fermer à nouveau les yeux de peur de finir aveugle. Une décharge incroyablement forte envahit tout l’espace. Puis des cris de douleur et de frayeur résonnèrent, la clameur de détresse des mages. Des hurlements de mort.
Mes yeux s’ouvrirent alors sur une vision d’apocalypse : des corps en feu s’entrechoquant, cherchant désespérément une issue à cette pièce qui deviendrait inévitablement leur tombe. La magie délirante de mon père avait brûlé d’un dernier éclat pour nous sauver, Gildas et moi, d’une mort certaine.
Mon cœur fit un bond. Je baissai les yeux pour constater que mes poignets étaient libres de toute entrave. Cette magie puissante et inconnue avait pu faire disparaître mes chaînes. Remplie d’espoir, je tentai de me lever malgré mon épuisement. Mais mes jambes étaient si faibles que je chutai aussitôt. Le regard de Gildas me redonna de la force. Je me traînai alors tant bien que mal jusqu’à mon ami.
Les corps des hommes se consumaient sur le sol, sans mouvement. L’odeur était insupportable. Je parvins à atteindre mon compagnon recroquevillé sur lui-même. Il leva la tête en me sentant près de lui. Son sourire abîmé me fit fondre en larmes. J’étais si soulagée. Je le serrai dans mes bras et nous pleurâmes pour nous délivrer de toute cette souffrance. Plus rien ne comptait. Nous étions libérés et unis. Nous avions tout fait l’un pour l’autre et avions survécu, cela seul comptait à présent et rien d’autre. Ni les manuscrits, ni les mages, rien de tout cela n’importait plus vraiment. Seul vivre encore était réel, maintenant, de cela au moins j’étais sûre. Tout le reste nous avait été volé entre ces murs.
Nous nous relevâmes en tremblant, nous soutenant l’un l’autre. 
Chapitre 14 : Lutte à mort


Des luttes épiques entre mages, il ne reste que les contes et les légendes. Mais, si vous cherchez bien, Platon en parle et même la Bible a gardé les traces des Nephilim – les géants – aux pouvoirs surhumains, et ce ne sont pas les seuls. Bien d’autres peuples en parlent, aux quatre coins du monde, croyez-moi. Je les ai vus. Combien de parchemins ai-je croisés, témoignant de cette même réalité ? Qu’importe que les gens y croient ou non, moi, je sais que tout cela est vrai. Peut-être est-ce mieux que cela demeure caché. Mais pensez-y tout de même : le jour, nous ne voyons pas les étoiles, n’est-ce pas ? Est-ce pour autant qu’elles n’existent plus ? N’oublions pas que ces mêmes personnes prétendent aujourd’hui que la terre est plate. Ma foi penche donc aisément vers Platon ou la Bible, mais ce n’est que l’avis d’un vieil homme.
Gildas, Journal.

ildas me regarda avec un sourire doux, même si je sentais à quel point il souffrait aussi. Nous nous frayâmes un chemin vers la sortie. Les corps calcinés gisaient. Ils étaient tous morts. Une vague d’appréhension m’envahit quand Gildas murmura :
— Entends-tu Gwen ?
— Que devrais-je entendre ? répondis-je en tendant l’oreille. Je puisai le peu d’énergie qu’il me restait pour tendre mon esprit à distance. 
— Mon Dieu ! m’exclamai-je horrifiée.
— Que se passe-t-il ?
— Des gens se battent tout près d’ici. Et ils utilisent la magie !
Je vis le visage du moine se défaire un peu plus, si cela était encore possible.
— Nous devons fuir Gwen !
— Non, dis-je sans réfléchir.
— Pourquoi ? Ils vont nous tuer ! Nous sommes trop faibles, dit-il en se laissant glisser contre un muret. 
Il se prit la tête entre les mains. Je vis qu’il tremblait. Je me retournai pour examiner les lieux : nous étions dans les décombres d’une ancienne tour de fortification romaine. Gildas, à moitié allongé, m’observait, les yeux implorant une paix que je ne pouvais lui donner. Je me rendis compte que je tenais debout par la haine. L’instant s’éternisait. Mon cœur cognait et une douleur lancinante martelait mes tempes. Je le rejoignis et m’assis pour réfléchir et rassembler mes forces. Soudain un hurlement éclata. Un loup. Bleiz.
Et je sus tout de suite qu’il luttait contre Anaxis. Je sentis en moi remonter une force dont je ne me serais pas cru capable.
— Pourquoi fuir ? dis-je avec un sourire carnassier.
— Ho, Seigneur, Gwen ! Non !
Mais ma détermination étant évidente, Gildas comprit qu’il était inutile de me retenir. Au prix de gros efforts, je parvins à me redresser. Maintenant mon bras cassé d’une main, malgré la douleur, je me mis en marche en claudiquant. La rage du combat remontait en moi, celle-là même qui fait tenir les guerriers sur un champ de bataille alors qu’en temps normal toutes leurs forces seraient déjà épuisées. Je saisis une grande branche en guise de bâton et me lançai à travers les bois, m’orientant sur le bruit du combat. J’entendis Gildas me suivre, à distance. Des vagues de sortilèges puissants me percutaient comme autant de ressacs. Ils traversaient les arbres tels des ondes invisibles. 
Me touchant en pleine poitrine, le contact avec cette magie m’exaltait. Malgré tout, je fus contrainte de m’arrêter, haletante, et de m’appuyer contre un arbre quelques instants. Je perçus alors une troisième présence. Après un instant je reconnus l’énergie d’Iloan. Cependant, les deux puissants mages s’affrontaient et l’issue ne pouvait être que la mort de l’un d’eux. Je devais me remettre en marche. Qui gagnerait parmi ces deux grands initiés ? Anaxis était puissant et il trempait visiblement dans la magie noire faisant honte à notre ordre autrefois si noble. Je n’avais jamais vu deux mages se combattre à mort. Mais je savais aussi que Bleiz était un fin guerrier. Il ne lâcherait rien, dût-il en mourir.
J’atteignais la clairière d’où explosaient des éclairs de lumière et des cris de guerre lorsqu’un hurlement déchirant me glaça le sang. Le cri du loup était celui d’un dernier souffle. Puis je fus soufflée par une vague de force magique. C’était une déferlante d’énergie éclatante qui me propulsa entièrement. Je me retrouvai sur mon séant, les yeux écarquillés et je hurlai de douleur. J’avais fait un bond d’un mètre en arrière et les os de mon bras s’étaient encore déplacés. Cette explosion de magie était incompréhensible. Quelle force a pu me propulser ainsi ? Par tous les Dieux, Bleiz avait-il perdu ? me demandai-je. 
Je demeurai prostrée. Après quelques secondes interminables, je vis surgir des fourrés le disciple de Bleiz qui courait. Je criai :
— Iloan ! Iloan ! C’est moi, Gwendaëlle !
Le novice se figea pour regarder autour de lui. Il semblait complètement égaré. Puis je compris, en me maudissant, que j’avais dû l’arrêter en pleine fuite. Si Bleiz avait perdu son corps-à-corps, alors Anaxis devait le poursuivre !
— Iloan ! Viens partons par là. Gildas est derrière.
— Gwendaëlle !
— Que se passe-t-il ? Bleiz est… mort ?
— Oui…
— Alors, fuyons ! Il va nous tuer !
— Gwendaëlle… il n’est pas… Enfin, Anaxis est mort aussi. 
Je vis alors qu’il pleurait. Sans chercher à en savoir plus, je m’effondrai dans ses bras. En m’accrochant à lui, je vis Gildas s’avancer vers nous en titubant. Je m’écroulai au sol, entraînant le jeune homme avec moi. Ma faiblesse était extrême. Ma tête tournait et tout mon corps était pris de spasmes incontrôlables. Gildas nous rejoignit en claudiquant et nous nous serrâmes fort tous les trois, à genoux dans les hautes herbes.
La pensée que mon père devait lui aussi être définitivement mort me traversa l’esprit seulement à cet instant. Mes pleurs redoublèrent et je hurlai de douleur. J’avais l’impression de me vider entièrement. Gildas me serra plus fort dans ses bras et me caressa les cheveux. Cette fois, j’étais anéantie.
Chapitre 15 : L’anneau du pêcheur


Les Goths sont à Rome. En juin 536, Bélisaire, général nommé par Justinien, empereur romain d’Orient, franchit le Détroit de Messine et s’empare de Neapolis après un siège d’un mois. Mais les Goths déposent Théodat et élisent Vitigès un roi belliqueux qui lève une armée de cinquante mille hommes et part pour Rome. 
Bélisaire prend Rome le 9 décembre 536, sans rencontrer de résistance, car la garnison gothe s’enfuit littéralement devant son armée. Mais bientôt, le général Bélisaire se retrouve coincé par l’armée gothe revenue reprendre Rome. Le siège de Rome commence et durera une année pendant laquelle nombre d’alliances vont se nouer et se défaire.
Chroniques

Fin novembre 536 – Rome, Palais du Latran, demeure des Papes.
ans l’antichambre des appartements des audiences, le Pape Silvère, élu quelques mois plus tôt seulement grâce à l’appui du roi goth Théodat, se trouvait en fort mauvaise posture. Il allait devoir sacrifier l’une ou l’autre de ses positions politiques, ou risquer le tout pour le tout.
Le Palais du Latran était à nouveau empli de princes, de rois, de courtisans, de gardes. Mais aussi de complots, de trahisons, de pactes et de serments tout autant faux que vrais. Ancien palais romain, il avait été bâti sur des terres données par la famille romaine Laterani. Hélène, femme de l’empereur Constantin 1er, fit cadeau de ce palais au pape Miltiade. Le palais finit par être agrandi pour devenir le siège des papes de l’Église catholique romaine. Le Pape Silvère y trônait désormais en Saint-Père, assis sur un siège de bois sculpté doublé d’un tissu écarlate. Ce n’était pas le trône pontifical, mais tout dans cette antichambre de la salle du conseil respirait le pouvoir et le sacré. Le visage de celui que l’on nommait Vicaire du Christ était marqué par les tourments. Son conseiller semblait se démener pour le satisfaire et trouver des propositions et manœuvres politiques à même de déboucher sur des ouvertures positives. De sentir le vent tourner, les lances et les épées s’accumuler en même temps que les complots, ne faisait qu’aggraver la confusion du conseiller. Si le pape était démis, hypothèse de plus en plus probable, il serait inévitablement évincé, voire pire. La tension était depuis quelques semaines palpable, non seulement dans le palais, mais dans tout Rome. La chute de Naples n’avait rien apaisé dans les esprits. Les rumeurs de guerre allaient bon train.
— Votre Sainteté, vous le savez, les Goths ont élu il y a quelques mois, le général Vitigès.
— Et désormais, puisqu’ils ont cédé la Provence aux Francs, nous ne sommes plus protégés… Je le sais ! Est-ce tout ce que vous avez m’apprendre ? Je le vois que nous sommes occupés par les Goths… J’ai moi-même œuvré pour y gagner notre liberté sur l’empereur Justinien. 
— Votre Sainteté…
— Silence ! Vous n’êtes guère de bon conseil ces derniers temps… lança Silvère avec humeur.
Un silence tendu se fit dans la pièce. Celle-ci était l’antichambre de la salle du chapitre où devaient se tenir quelques minutes plus tard les audiences qui changeraient probablement tout.
— Voulez-vous que nous parlions des hommes de Votre Sainteté, en mission pour le Seigneur afin de retrouver nos saints écrits ? Ceux-ci sont sans doute déjà à vous attendre à côté.
— Oui, les mages et leurs manuscrits. Ils veulent une trêve sous forme de rouleaux sacrés, c’est bien cela ? Mais d’après mes informateurs, ce serait des mages noirs, et non de vrais Dru-Wides… Leurs querelles internes les divisent et nous voici avec de faux Dru-Wides nous demandant une vraie faveur, en échange d’un non moins vrai trésor. [Il soupira]. Pourtant, cela peut valoir le coup. Nous aurions la paix de ce côté-ci, car je désapprouve l’agitation que provoque l’invasion des Dru-Wides de Britannia Major. Childebert devait nous aider, mais depuis que les Goths lui ont donné la Provence, il n’est plus très… présent. Toutefois, il est vrai que ces manuscrits seraient un atout de taille pour notre sainte Église, et attireraient les bonnes grâces de Justinien… Et peut-être apaiseraient-ils son courroux contre nous. Ceci pourrait peut-être inverser les choses et nous mettre à nouveau dans ses bonnes grâces. Quelles sont les progressions de l’armée de son général ?
— Le chef des armées Bélisaire, Votre Sainteté ? Cela fait partie de nos inquiétudes. En juin, Bélisaire a franchi le Détroit de Messine et a pris Neapolis après un siège d’un mois, comme vous le savez. Le plus important étant qu’il marche sur Rome et sera donc à nos portes d’ici peu. Bélisaire va reprendre Rome, Votre Sainteté. Si je puis me permettre, la situation est critique ! Si Rome chute, vous serez considéré comme ayant pactisé avec l’ennemi… 
— Je sais ! Si telle est la volonté de Dieu ! souffla-t-il de colère.
— Nous pouvons toujours fuir, Votre Sainteté. Est-ce envisageable pour vous ?
— Que le Vicaire du Christ fuie ? Avez-vous perdu l’esprit ?
— Bélisaire et son armée arrivent sur Rome, et la garnison de nos alliés goths ne tiendra jamais face à aux hommes de l’Empereur Justinien.
— Ainsi, nous voilà pris en étau… Aurions-nous fait le mauvais choix ? dit-il en regardant le crucifix d’argent planté au mur. 
— Toutefois, le nouveau roi goth Vitigès semble beaucoup plus enclin à guerroyer que le précédent, Théodat. Si vous permettez, Votre Sainteté, je vous conseillerai de ne point résister face aux soldats de Justinien, cela serait dangereux pour notre terre sacrée… Et peut-être tenter de négocier dans ce cas. Peut-être avec ces fameux manuscrits en sus. 
— Et ainsi nous pourrions jouer sur les deux tableaux. Si Bélisaire gagne, nous revenons sous la coupe de Justinien et si toutefois les Goths se battent à nouveau pour reconquérir Rome, peut-être retrouverons-nous un allié en Vitigès… Les Goths ne veulent pas perdre Rome, j’en suis certain. 
— C’est ce qui me semble le mieux, Votre Sainteté. S’il est vrai que les Goths ne veulent point se défaire de Rome, ce que je pense également, ils n’ont pour l’instant pas les moyens de la protéger, ni elle ni nous donc. Les seules garnisons présentes actuellement ne retiendront pas les armées de l’empereur.
— Certes, je vous le concède, approuva Silvère après un court silence. Cependant, il me déplaît que le Saint-Siège soit ainsi toujours à la merci de l’un ou de l’autre de ses... tyrans. Si nous pouvions obtenir ces manuscrits des Dru-Wides et découvrir leur secret, nous aurions un moyen de pression contre ce traître de Vigile qui convoite désormais ouvertement notre Saint-Siège… Peut-être même pourrions-nous nous tourner à nouveau vers les Francs de Childebert pour une aide ? Ils sont chrétiens après tout ! Le Saint-Siège devrait les préoccuper. De quel côté se trouve Vigile, mon ennemi de toujours ? Car je crains que si nous sommes déstabilisés, il ne trouve là l’occasion de prendre le trône pontifical pour lui…
— Je crains, Votre Sainteté, que le général Bélisaire ne soutienne justement Vigile… Selon certains de nos informateurs, Vigile serait même dans les rangs de l’armée byzantine, auprès de Bélisaire, dit le conseiller d’un air contrit. À l’annonce de la reconquête de Rome par Justinien, Vigile a quitté Byzance et suivi l’armée.
— Comment ? Et vous ne le dites que maintenant ! explosa le pape Silvère.
— Votre Sainteté, j’allais y venir.
Le pape se leva.
— Donc, il est désormais évident que si Bélisaire prend Rome, il fera tout pour me déposer. Et Vigile y compte bien. Ses intentions sont claires, c’est pour ça qu’il vient avec l’armée. Et Justinien placerait bien entendu celui-ci sur le fauteuil de Saint Pierre, afin bien sûr qu’il serve leur intérêt commun. Dieu nous garde ! Notre temps est donc compté. Et notre seul salut pourrait venir d’une aide du Divin Père au travers du bras armé du nouveau roi Goth, si celui-ci daigne se battre pour Rome.
— Cette alliance avec les Goths est de plus en plus risquée, Votre Sainteté. S’ils ne parviennent pas ici à temps…
— Certes, coupa sèchement le Pape Silvère. Si les Goths arrivent trop tard, l’armée de Justinien aura repris Rome. Mais nous sommes désormais trop engagés, nous sommes condamnés à la victoire, oserai-je dire. Le Roi des Goths Vitigès viendra reprendre Rome, cela ne fait aucun doute. Ils en ont besoin pour étendre et maintenir leur pouvoir. J’ai ouï dire qu’il montait une armée de plusieurs milliers d’hommes. Même Byzance et son empereur ne pourront rivaliser avec eux…
— Cela fera de Rome une ville assiégée, très Saint-Père.
— Oui… une ville assiégée. Aussi, il nous faut compter sur nos propres forces à l’intérieur de ses murs. Et peut-être aussi à l’extérieur. Nous devons continuer la quête secrète – et qui doit le rester plus que jamais – des manuscrits sacrés qui seront un avantage pour nos Rois chrétiens, qui y verront un trésor, et qui serviront ainsi la sainte Église. Il faut éviter que ces écrits ne tombent entre des mains païennes… Si nous les trouvons et les ramenons ici, ils ne pourront que constater la grandeur de mon pontificat. Personne n’osera contester cela. Mais jusqu’à maintenant, cela s’est conclu par un échec si j’ai bien compris…
— C’est exact Votre Sainteté. Ils ont échoué jusqu’à présent. Ils ont mandé une audience pour renouveler l’alliance avec le Saint-Siège, car leur chef serait mort. Ce sont deux de ses disciples qui sont présents ce jour.
— Très bien, nous allons continuer de nous servir d’eux et si cela se passe mal, nous pourrons toujours nier notre lien avec ces païens de mages. D’autre part, envoyez donc une missive secrète au nouveau Roi goth, ce Vitigès, afin qu’il soit tenu au courant que l’armée de l’Empereur Justinien marche pour reprendre Rome et aussi afin de renouveler notre alliance avec eux.
— Votre Sainteté, cela scelle notre parti pris…
— Sans aucun doute. Et faites donc entrer dans les appartements des audiences ces mages qui souhaitent travailler pour nous. Sont-ils stupides au point de penser duper le Saint-Père ? Ce sont des mages noirs, et nous allons les utiliser. Tout le monde se sert de tout le monde…
— Votre Sainteté, un dernier point si je puis me permettre.
— Faites donc.
— Nos informateurs signalent qu’une partie des manuscrits auraient été récupérés par un serviteur zélé de l’Église.
— Vraiment ? Voilà qui complique les choses. Qui serait-ce ?
— Selon toute vraisemblance, il s’agit de Benoît de Nursie, fondateur d’une abbaye qui ne cesse de croître en renommée.
— Décidément, voilà qui est fâcheux. Mais pourquoi cet homme de Dieu que je crois bien avoir croisé par ailleurs, serait-il mêlé à cette histoire ?
— Un idéaliste, selon toutes apparences.
— Nous fait-il de l’ombre ? Et de qui tenez-vous ces informations ? 
— Nous le savons d’un de vos serviteurs fidèles, Romain de Druyes, et aussi d’autres évêques de Britannia Major et Minor.
— Voilà un secret bien mal gardé…
— Pas tant que cela, car ces rumeurs sont à la fois floues, mais aussi sans doute fondées sur une vérité cachée, Saint-Père.
— Ce Benoît pourrait-il se montrer dangereux ?
— Je l’ignore, mais il est probable que s’il a cherché à cacher tout ça aux yeux du Saint-Siège, il ne semble pas aller dans notre sens… De plus, il possède une certaine renommée. 
Le Pape fronça les sourcils.
— Voici ce que nous pouvons faire dès lors. Nous allons nous servir des mages noirs pour retrouver les manuscrits, grâce à leur... don. Arrangeons-nous pour qu’ils les dérobent à cet abbé Benoît. En parallèle, sans le leur dire, nous enverrons un mercenaire pour le supprimer.
— Le supprimer ?
— Disons l’empêcher de nuire définitivement. Ai-je été assez clair ? Nous verrons alors à placer un abbé digne de confiance dans cette belle abbaye toute neuve de Nursie. L’air est si bon dans les hauteurs de Subiaco…
— Il serait fait ainsi, Votre Sainteté.
— Très bien, allons voir ces mages, lança-t-il en se levant… Nous déciderons bien assez tôt la manière de nous débarrasser d’eux une fois leur mission accomplie et les manuscrits enfermés dans nos souterrains secrets. 
La haute porte de bois finement travaillée s’ouvrit entre deux gardes et dévoila une vaste pièce, haute de plafond et richement décorée : la chambre des audiences. En traversant la pièce, le pape ne lança pas un regard aux deux hommes en tenue blanche, pas avant qu’il ne se soit assis et ne les ait invités à baiser l’anneau papal. Une fois que ceux-ci se furent inclinés et exécutés, le silence fut rompu et les pourparlers s’entamèrent. L’enjeu était bien une cessation des représailles contre les Dru-Wides, en échange d’un service très particulier : récupérer, quel qu’en soit le prix, les manuscrits sacrés afin de les remettre au Saint-Siège. Nul ne devait savoir. Et tous les moyens étaient permis pour l’exécution de la sainte œuvre, bien entendu.
Chapitre 16 : Guérir


« Si donc tu ne cesses de te rappeler que partout où ton âme se meut et donne de l’activité au corps, Dieu est là qui t’assiste et veille sur toi en tous tes desseins, tous tes actes, tu respecteras ce témoin à qui rien n’échappe, et tu auras Dieu pour hôte. »
Pythagore, cité par Porphyre, dans ses Lettres à Marcella

e voyais le couteau s’approcher de Gildas, puis les yeux éteints du colosse aux yeux bouffis. Son regard était braqué sur moi. J’avais le souffle court puis je me mis à sangloter, les larmes coulaient à flots, brouillant ma vue. Ne me contenant plus je me mis à crier : « Non ! Non ! Ne faites pas ça ! » Je me débattais, les bras devant mon visage pour me protéger. Des mains me bloquaient, d’abord maladroitement puis plus fermement. Je tentai de me dégager en suffoquant et j’entendis :
— Gwendaëlle ! Gwendaëlle, ouvre les yeux ! Calme-toi !
Complètement perdue, j’ouvris les yeux sans vraiment réaliser. Gildas venait de me lâcher les mains et, dressé sur le lit, il me regardait, inquiet. J’étais en nage et sa façon de m’observer en disait long sur ce à quoi je devais ressembler. Puis, il me prit dans ses bras, doucement.
— Ce n’est rien, c’est juste un cauchemar, ça va aller. Viens, rallonge-toi.
Cela faisait sept jours que cela durait. Toutes les nuits, je me réveillais en proie à un mélange de souvenirs et de terreurs délirantes. Le traumatisme vécu dans les cachots de l’ancien fort romain me poursuivait. Chaque fois que le soleil se couchait, l’horreur reprenait. Et je revivais tout dans les moindres détails. Peu à peu certains souvenirs m’étaient revenus à la conscience. Et mes blessures, bien que refermées, continuaient de me faire souffrir.
J’étais perdue et mon corps, comme mon cœur, endurait de sourdes douleurs fantômes. Durant ces moments, Gildas me réconforta, comme un frère, comme un ami, puis avec l’amour d’un amant. Mais j’étais incapable de recevoir plus que ses bras après mes cauchemars.
Le soir même du combat, tout de suite après la lutte à mort de Bleiz et Anaxis, Iloan fit venir une charrette pour nous transporter auprès du vieil ami de Merlin, Konogan. Là-bas, nous pûmes bénéficier des soins attentifs du très vieux maître autant que de l’énergie rayonnante du lieu. En pleine forêt de Brocéliande, le mage avait construit de grandes maisons aux toits de chaume, aux murs de torchis et d’argile renforcés par une ossature de bois. Il y avait plusieurs petites dépendances, une grange servant d’écurie, un jardin potager ainsi qu’un petit verger. C’était un havre de paix au beau milieu de chênes centenaires. Konogan pouvait ainsi vivre en presque complète autarcie, ce qu’il faisait d’ailleurs la quasi-totalité de l’année.
Seuls les habitants du village distant de plusieurs lieues lui rendaient visite pour recevoir ses soins ou parfois pour des oracles ou des bénédictions. Mais comme un peu partout, avec la prédominance de la nouvelle religion, les demandes se raréfiaient. De telles pratiques étaient désormais ouvertement condamnées par l’Église, bien que tolérées la plupart du temps dans les campagnes reculées.
Tout ce qui nous importait était de nous sentir en sécurité dans ce lieu de hautes énergies et sous la protection de ce maître. Il nous avait accueillis comme ses enfants, bien qu’il ne soit pas bavard ni vraiment curieux de ce que nous vivions. Pourtant, il ne semblait pas non plus l’ignorer. Konogan avait cette délicatesse d’être présent juste ce qu’il faut. Mais il avait aussi l’impeccabilité du maître accompli avec ce que cela peut avoir d’exigences pour ceux qui le côtoient. Ce n’est jamais anodin de vivre auprès d’un homme d’une telle aura. Je savais ce que c’était pour l’avoir vécu avec mon père, mais je n’étais pas la fille de Konogan. Cela changeait beaucoup. 
Très vite, Iloan fut pris sous son aile, et poursuivit avec lui les enseignements de la voie du mage. Gildas et moi, quant à nous, reprenions peu à peu vie, dans ce cocon où le temps nous semblait suspendu. Cependant, mes nuits étaient encore très agitées et malgré l’aide et le réconfort de Gildas, mes yeux restaient souvent longtemps grands ouverts, fixant le plafond, avant de succomber à la fatigue. En pleine nuit, l’endroit était si paisible que cela semblait augmenter mes tourments intérieurs. C’était l’effrayant contraste de l’ombre et la lumière. J’étais profondément brassée et de ce nettoyage de cuve, car c’est ainsi que je le vivais, remontaient bon nombre de choses que j’eusse voulu occulter. Les fantômes du passé se manifestaient, demandant chacun leur part d’attention et de réparation. De Linaël à mon père, en passant par les morts de la défaite à Camlann et les cachots. Faire la paix avec moi-même était la seule issue, sans quoi je savais que j’y laisserais ma santé mentale. Je comprenais difficilement ce qu’il était advenu de ma force guerrière. Les drogues et les sévices m’avaient meurtrie et transformée plus qu’aucune bataille ne l’avait jamais fait. Et c’était sans nul doute du fait que je n’avais point combattu, mais subi. C’était intolérable pour mon esprit. Quant à mon corps, il en gardait des séquelles invisibles même si les soins magiques de Konogan aidaient grandement.
Un soir, je sentais que Gildas ne dormait pas non plus. Il était tout proche. J’allumai la lampe à huile et tentai de reposer mon corps malgré la tension qui infusait dans mes muscles. Je fermai les yeux puis au bout de quelques longues minutes, je m’adressai à voix basse à Gildas :
— Comment fais-tu ?
— Quoi ?
— Je veux dire : comment fais-tu pour ne pas être traumatisé ?
— Crois-tu que je ne le sois pas ?
Je regrettai aussitôt ma question. Bien sûr qu’il devait l’être. Qui ne le serait pas ? D’autant que, pour ma part, avec mon entraînement, mon corps était plus habitué que le sien aux blessures, aux privations et à l’endurance. Malgré tout, je paraissais beaucoup plus mal en point que lui et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire… Mais tu ne sembles pas faire de cauchemars la nuit et le jour tu ne manifestes aucun trouble, ou presque, je ne comprends pas…
— Tu sais, Gwen, j’ai aussi mal que toi, je pense…
— Oui, bien sûr, j’imagine…
— ... Mais je ne réagis pas de la même façon.
Il soupira et s’agita un peu sur sa couche. Il y eut un silence. Puis Gildas reprit, et je sentis l’émotion pointer dans sa voix.
— Parfois, quand je pars pour mes longues promenades, tu sais, je préfère rester seul et je ne te demande pas de venir…
— Non, effectivement.
— Eh bien, souvent au milieu des arbres, seul, je pleure. Je crie aussi. Je lâche tout.
Je me sentis gênée. C’était la première fois depuis notre arrivée chez Konogan qu’il se livrait. Après un instant, je repris :
— Tu préfères être seul. Je comprends… Tu sais, je voulais te dire… te dire merci.
— Ne me remercie pas. C’est normal qu’on s’entraide…
— Normal ? Non. Tu es formidable, Gildas. Mon père et Bleiz t’ont fait confiance tout de suite. Alors que j’ai mis un peu de temps à m’ouvrir à toi. Puis, maintenant, nous sommes précipités dans toute cette histoire. J’aurais aimé qu’il en soit autrement… J’aurais aimé qu’on ait plus de temps, plus de…
— Oui, coupa Gildas, moi aussi.
Son trouble accentua le mien, et un nouveau silence pesant s’instaura. La forêt dans la nuit grouillait de vie, tandis que nous restions figés à l’intérieur des murs. Mon esprit divaguait. Il était évident que chaque fois que Gildas était à côté de moi, j’étais mieux, comme soulagée.
Je soupirai, soudain détendue. Je soufflai tout bas : 
— Merci à toi. Merci d’être là.
*
Bleiz était mort, ainsi que mon père. En tout cas, il l’était pour tout être humain normal. La nuit suivant les horreurs que nous avions vécues, il m’était apparu dans mon sommeil. Avec une grande compassion, il m’avait avoué qu’il n’avait pu nous aider qu’en ayant recours à toutes ses forces, cumulant même l’aide des Elfes chez qui il était toujours reclus. Cette fois, il demeurerait de manière certaine dans l’Autre-Monde, jusqu’à sa mort. Mon père avait usé toute sa réserve d’énergie et ne pouvait désormais plus apparaître dans le monde des Hommes. Peut-être pourrait-il faire quelques ultimes apparitions en corps de lumière, mais ce serait tout. Il en était très affecté même s’il cherchait à me le cacher. Pourtant, ce qu’il avait accompli tenait déjà du miracle. Cependant, égal à lui-même, il me promit qu’il tenterait de me visiter de temps à temps, dès qu’il pourrait, dans mon sommeil. 
— Je veillerai sur toi, Gwendaëlle ! Prends soin de toi et de ton ami Gildas. C’est un homme de bien et il est brillant. Je t’aime, ma fille.
Puis il avait disparu.
Sa disparition avérée était une nouvelle grande blessure. Celle-ci côtoyait de près la torture que nous avions subie. Quelque chose en moi s’était pour toujours irrémédiablement brisé dans ces cachots. Certaines bribes du traumatisme me revenaient pendant des cauchemars terribles dont je m’éveillais en nage, hurlant mon effroi. Mais la plupart du temps c’était diffus, comme un mal rongeant de l’intérieur. Gildas m’aidait, me réconfortait inlassablement, et cela malgré sa propre souffrance. Il semblait que c’était sa manière à lui de se guérir. Aider l’autre était son propre chemin de guérison. Parfois, il savait s’éloigner aussi, lorsque plus rien ne pouvait me soulager à part la solitude et les grands chênes de Brech El Lean. 
Ce qui couvait lorsque nous étions ensemble fut sans doute précipité par tous ces événements. Le matin suivant, j’observai Gildas et, lorsqu’après le déjeuner du matin, il annonça sa promenade en forêt au vieux sage et Iloan, je lui demandai :
— Puis-je t’accompagner ?
Il me regarda un peu surpris, mais je perçus qu’il n’était pas mécontent de partager ce temps avec moi.
Je lui emboîtai le pas et en peu de temps, nous nous retrouvâmes sur des sentiers en pleine forêt. Voyant que je l’observais, il me gratifia d’un sourire et me demanda, taquin :
— Qu’as-tu vu cette fois d’invisible ?
— Oh, rien, dis-je faussement vexée. Je me disais juste que j’espérais ne pas te gêner…
— Non, je te rassure. Je suis même heureux que tu sois là.
Il me sourit d’un air bienveillant.
— Tu sais, j’ai du mal à parler depuis toute cette histoire.
Je le vis relever la tête, m’invitant du regard à poursuivre sur ma lancée.
— Par exemple, je ne parviens pas à croire que Bleiz soit vraiment mort. Le fait de ne pas avoir vu son corps me trouble. Je ne peux pas lui faire mes adieux en paix, ni même prier…
Après le combat entre Anaxis et Bleiz, Iloan nous avait empêchés de nous rendre sur le lieu de leur lutte. Il nous avait arrêtés en pleine course, clamant que leurs corps s’étaient embrasés et qu’il n’en restait rien. Je m’étais interrogée et Iloan avait ajouté que Bleiz avait sans doute lancé toute son énergie contre le mage noir. Le corps de l’homme-loup avait dû prendre feu entièrement en relâchant brutalement toute sa charge magique vitale. La combustion avait créé une réaction en chaîne qui emporta son adversaire dans les flammes. Peut-être était-ce la seule solution qu’il avait trouvée pour le vaincre. Il nous avait chassés aussi en nous mettant en garde contre la libération des forces magiques qui quittaient le corps d’un mage. Celles-ci étaient libres de circuler pendant un certain temps. Pendant plusieurs jours, des effluves flotteraient ainsi dans cette clairière et il était peu recommandé de s’en approcher, surtout étant donné la sombre magie que pratiquait Anaxis. Iloan expliqua à Gildas que la forêt saurait recycler tout cela. La Nature ferait la transmutation des énergies et donnerait peut-être même de jolis arbres à cet emplacement. J’avais souri à l’anecdote, malgré ma tristesse. Nous ne pourrions faire nos adieux à Bleiz, du moins pas à son corps.
Gildas me regarda d’un air las.
— Oui, pour moi aussi c’est étrange, certainement plus étrange que pour toi. D’habitude, dans « mon monde », on enterre les gens.
J’eus un rire affligé.
— Dans le mien aussi. En vérité, ce qui s’est passé est extrêmement rare. D’abord, un combat entre deux mages n’était pas arrivé depuis très longtemps, mais un combat à mort encore moins. Ensuite, Anaxis pratiquait la magie noire. Bleiz n’avait pas d’autre choix que de sacrifier entièrement son énergie pour vaincre. Quitte à y perdre la vie et se consumer. Quand j’y pense, je trouve cela terrible.
— Et Anaxis ?
— Consumé, brûlé aussi, mais lui par l’énergie dégagée par Bleiz.
— Tout cela est tellement fou, soupira Gildas.
— Oui, incroyable. Parfois, je me demande quelle va être la suite de tout cela. J’avoue être perdue. À un point tel, que je n’arrive presque plus à penser correctement…
— Oui, je vois. Ce qui m’aide moi, c’est la prière. C’est peut-être un piètre réconfort à tes yeux, mais moi, j’y trouve un meilleur équilibre.
— Non, je ne juge pas. Nous semblons fonctionner différemment tous les deux, mais au fond, pas tant que ça.
— Ha, fit-il avec un sourire soulagé.
— Mais je me demande toujours ce que nous allons faire après. Je veux dire, quand nous serons remis de tout ça. Quand nous devrons reprendre nos vies respectives, quitter cette forêt…
— Je ne sais pas. Peut-être est-il encore trop tôt pour décider de ce que nous ferons. Laissons nos corps et nos âmes se reposer un peu. Nos épreuves ont été rudes…
— Oui, tu as raison. Mais…
Je laissais ma phrase en suspens et ralentis le pas jusqu’à m’arrêter. Je sus que le moment était venu de lui parler. Mon cœur battait à tout rompre. Je ne savais pas comment il allait réagir, mais je devais me lancer. Il marchait quelques pas devant.
— Gildas ?
— Oui, fit-il en se retournant.
J’étais immobile, pétrifiée en fait, à deux pas derrière lui. Je le regardais la bouche sèche. Au bout d’un instant, je parvins à lui dire :
— Je n’aimerais pas que tu t’en ailles. J’ai besoin de temps pour guérir, mais je veux dire que…
Il inspira et sourit, d’un air subitement soulagé et je me sentis apaisée. Il vint me prendre la main doucement. Je lui rendis son sourire quand il dit :
— Moi non plus, je ne veux pas qu’on se sépare. Viens, nous avons tout notre temps maintenant…
Je lui serrai la main et posai ma tête contre son épaule tout en marchant. Durant notre retour silencieux, je fus enfin allégée.
*
Lorsque nous arrivâmes en vue de la demeure de Konogan, j’entendis des sortes d’explosions. Instinctivement, je me figeai en état d’alerte. Gildas s’arrêta et me fixa, dubitatif. Je me mis à rire de moi-même quand je compris que le vieux maître et Iloan devaient s’entraîner.
— Oui, tu as raison, je n’arrive pas à m’y habituer… Et ne te moque pas de moi ainsi ! dis-je faussement agacée. 
Il sourit. Nous avançâmes vers la cour pour observer l’origine des bruits. Restant à distance respectable des sortilèges, nous observâmes Iloan lutter contre Konogan. Il était clair que le jeune mage achevait, après le départ de Bleiz, son entraînement auprès du vieux maître.
— Que font-ils ? questionna Gildas.
— Ils s’entraînent sur les boucliers d’énergie.
— Ah, fit-il avec une moue incrédule. Mais ne savait-il pas déjà se protéger ?
Je gloussai et commençai à lui expliquer.
— À mon avis, oui, Iloan sait depuis longtemps projeter des boucliers d’énergie autour de lui. Mais, ici, il se perfectionne avec Konogan sur ce qu’on appelle les "passes de boucliers".
— C’est-à-dire ?
— Des boucliers imbriqués les uns dans les autres pour tromper l’adversaire.
— Oh, je vois, dit-il, mais sans visiblement saisir la complexité de la chose. Et le vieux Mage lui envoie des boules de feu et d’autres sorts puissants, non ?
— Oui, et apparemment, vu le visage tordu par l’effort d’Iloan, il ne plaisante pas. Peut-être l’entraîne-t-il pour la guerre ?
— Ou pour autre chose, dit Gildas pensif.
Je le regardai d’abord surprise de sa remarque. Mais en y réfléchissant, je la trouvai pertinente. En nous voyant les observer, les deux mages cessèrent leur combat et les bulles d’énergie s’estompèrent. Konogan noua ses longs cheveux blancs en chignon sur le haut de son crâne et se dirigea vers nous en souriant. Il était très vieux, le corps à la fois sec et musclé. Il dégageait encore, malgré son âge, une forte énergie, presque dérangeante par sa puissance. Sans aucun doute, il devait être un farouche guerrier étant jeune et sa magie, redoutable. Peut-être était-ce pour cela aussi qu’il était un vieil ami de mon père. Mais je ne ressentais pas chez lui la même douceur. En y songeant, je me demandais pourquoi je ne l’avais jamais vu sur un champ de bataille. Konogan avait-il émigré beaucoup plus tôt que mon père en Gaule ? Sans aucun doute, car il était parti avant même ma naissance sans quoi je l’aurais croisé au moins une fois à la cour d’Arthur. Sans doute avait-il alors joué un rôle dans l’accueil de mon père au sein de la forêt et peut-être même dans l’organisation de l’exil de Dru-Wides et autres Bandruis dissidents. La proximité du mage passant devant moi me ramena à la réalité.
— Alors, votre exercice semblait difficile ! Vous ne ménagiez pas Iloan… lança Gildas.
Le vieil homme le fixa de ses yeux bleus perçants.
— Ses futurs adversaires non plus ne le ménageront pas, ils seront redoutables. Je me dois de le préparer à tout. Même au pire…
Sa remarque me rappela mes propres combats et la cruauté des luttes au corps-à-corps. Comme il avait raison… Il se détourna et ajouta tout en marchant :
— Venez, nous pouvons déjeuner de cet excellent gibier. Je meurs de faim !
Gildas, pensif, me regarda. Je lui souris d’un air compréhensif. J’aurais aimé le rassurer. Nous suivions Konogan lorsque je jetai un œil à Iloan arrivant derrière nous, en sueur, les yeux rivés sur le sol. Il semblait inquiet. Je songeai que beaucoup de poids pesait désormais sur ses épaules. Bleiz n’était plus. Mon père avait disparu et Konogan était un des rares Dru-Wides, enseignant encore dans la droite ligne de l’ancienne école, à pouvoir achever sa formation. Et nous étions chez lui, en Gaule. Étrange hasard, tout de même. Tout au moins, un heureux signe du destin. À moins que ce ne fût autre chose… ?
La phrase du vieux mage résonna dans ma tête : « … le préparer à tout ». À quoi voulait-il l’entraîner ? J’avais le sentiment que Konogan faisait plus qu’achever sa formation. À quel combat menaient ces exercices ? Iloan le savait, je n’en doutais plus. Quelque chose d’autre liait les deux hommes. Comment cela avait-il pu m’échapper jusqu'à maintenant ? L’attitude de notre jeune ami avait changé ces derniers temps. Il était plus secret, plus intériorisé. Mais peut-être voulait-il seulement nous laisser nous rétablir, Gildas et moi. À moins qu’il ait eu besoin lui-même d’espace et de solitude après la perte de son maître. Nous ne le voyions que peu, mais après tout, lui aussi avait son deuil à faire. Lorsqu’il n’était pas avec nous, soit il s’entraînait avec son nouveau maître, soit il disparaissait dans la forêt des heures durant. Konogan pouvait bien être derrière tout cela. En voyant le lien d’énergie qui s’était créé entre les deux hommes en si peu de temps, alors même qu’ils ne se parlaient que très peu, il devait forcément y avoir une raison. Un secret ? Un sortilège spécial que Konogan lui apprenait ? Devions-nous faire confiance totalement au vieux mage ?
Je soupirai en entrant dans la salle sombre. J’observai mes amis et, en m’asseyant à table, je repoussai mes doutes. Bien sûr que nous pouvions faire confiance à Konogan. Après tout, il avait été l’ami de Bleiz et de mon père. Toutefois aujourd’hui, mon père aurait sans doute eu des raisons de douter de ses « amis ». Je me promis de rester vigilante malgré tout jusqu’à ce que j’y voie plus clair. 
Mais j’avais beau réfléchir, je n’avais pour l’instant rien à lui reprocher, bien au contraire. Iloan lui faisait visiblement une confiance aveugle tandis qu’il nous avait hébergés et soignés comme sa propre famille. Je levai la tête quand je sentis un picotement sur mon front. De l’autre côté de la table, Konogan me fixait avec un énigmatique sourire. Je lui rendis son regard et sans ciller, il dit simplement, comme s’il n’y avait personne autour et que nous poursuivions une conversation laissée quelques instants auparavant : Ne t’inquiète pas. Le jour venu, il sera prêt. Vous serez prêts.  Je levai les sourcils en constatant qu’il venait, le plus simplement du monde, d’user de télépathie.
Je tournai le visage vers mes amis qui continuaient de manger, tranquillement. Perplexe, je ne répondis pas et plongeai le nez dans mon écuelle.
*
Gildas, malgré sa bure, ne voyait aucun complexe à s’unir avec une femme, ni même une initiée à la magie comme moi. Il en était même fier, même s’il ne le criait pas sur tous les toits, selon son caractère réservé. Mais je crois cependant que plus tard, en le révélant, il se fit plus sûrement des ennemis en cette période que durant tout le reste de sa vie, qui fût pourtant bien remplie. Les clivages entre les détenteurs de la vieille religion et celle du Dieu unique étaient de plus en plus marqués. Et les attaques contre ceux considérés comme païens furent plus virulentes que jamais.
Dans notre havre de paix, les semaines passèrent ainsi ; protégés de la neige et du froid, nous hibernâmes presque tous les quatre, à cela près qu’Iloan travaillait ardemment avec Konogan. Nous ne vîmes personne ou presque durant des semaines. Nos journées alternaient entre les entraînements d’Iloan, les promenades que nous faisions Gildas et moi, et les repas calmes autour du feu. J’en profitais parfois pour discuter avec Konogan du passé, de recettes de potions et aussi pour consulter les vieux parchemins en sa possession.
Nous fîmes doucement le deuil de Bleiz et ne parlâmes quasiment pas de mon père ni des manuscrits. Et encore moins de l’épisode du fort romain. C’était presque un tabou. Iloan était absorbé par ses exercices et Gildas et moi, par notre amour naissant. Personne ne songeait à troubler cette apparente quiétude par des questions que, sans doute, nous nous posions tous au fond de nous, mais dont les réponses nous auraient trop dérangés. Qu’était devenu le reste de nos poursuivants ? Où étaient les manuscrits restants ? Que ferions-nous le jour où nous devrions partir ? Nous voulions nous reconstruire, sous la couche de neige protectrice, enfoncés dans la terre sacrée comme des graines attendant le printemps. Les rayons solaires alors nous réchaufferaient et nous feraient éclore tels des bourgeons. Seule la transformation nous ferait renaître. En attendant, fragiles, nous ne voulions pas bouger. Et étrangement, même Konogan ne parla de rien.
Mais la fin de l’hiver arriva.
Un soir parmi les autres, Gildas, Iloan et moi-même nous nous retrouvâmes comme à l’accoutumée autour d’un potage et eûmes une discussion dont je me souviens très clairement. C’était l’aube du printemps. La Nature s’époussetait des flocons hivernaux et nous pressentions devoir reprendre la route sous peu. L’invitation au mouvement, presque dérangeante, se faisait ressentir clairement.
Konogan était déjà couché tandis que nous étions rassemblés devant l’âtre. Gildas restait silencieux. Je pris alors la parole comme pour sortir de la torpeur hivernale où le silence nous avait figés.
— Nous n’allons pas pouvoir rester ici éternellement. L’hiver touche à sa fin. Je dirais bien que la route nous appelle. La suite de l’histoire doit être écrite, non ?
Je levai les yeux vers Iloan qui s’anima à son tour.
— Oui, tu as raison, dit-il. J’y pensais d’ailleurs depuis quelques jours…
— Konogan a déjà été plus que patient avec nous, ajoutai-je. 
Je sentais un étrange pressentiment monter en moi. Je serais volontiers restée dans cet îlot de paix plus longtemps, même si je savais au fond de moi que c’était impossible.
— Et pour ma part, ma formation de mage s’achève. Je vais sans doute reprendre la route. Il faut que nous abordions certains sujets. Je pense par exemple qu’Anaxis n’était sans doute pas seul dans cette quête des manuscrits.
— Tu y penses toujours ? demanda Gildas surpris.
— Oui, Bleiz était comme un père pour moi. Je ne laisserai pas cette histoire se terminer ainsi… 
Soudain, une intuition forte monta en moi.
— Quand tu dis comme un père pour moi, qu’entends-tu par-là ? Comment l’as-tu rencontré ? demandai-je intriguée.
— C’est vrai, ajouta Gildas, tu es secret. Tu ne nous as jamais dit comment tu avais rencontré Bleiz. Mais peut-être ne voulais-tu pas nous en parler…
En levant, un sourcil avec son petit air mutin, Iloan prit une profonde inspiration puis se lança :
— Oui, c’est vrai, mais vous ne m’avez jamais vraiment demandé non plus.
— Alors, dis-nous, si tu le souhaites, l’invitai-je doucement, sentant que cela lui coûtait de se remémorer.
— Je n’ai jamais connu mon père. Mais j’ai été élevé par ma mère jusqu’à l’âge de huit ans. Quand celle-ci a disparu à son tour, Bleiz m’a recueilli.
— Oh, je comprends mieux, dit Gildas.
— Je suis tellement désolée, ajoutai-je, gênée de ne pas avoir été plus proche de lui dans cette épreuve. Il n’avait pas perdu qu’un maître, mais aussi une figure paternelle…
— Oh, ne vous inquiétez pas. J’ai pu faire mon deuil.
— Que faisait ta mère ?
— Elle était ménestrel, c’est avec elle que j’ai commencé les tours de magie. C’était plutôt des tours d’escamoteurs, mais cela m’est resté, dit-il en me regardant avec un sourire. Tout comme cette habitude du public…
— Qu’y a-t-il ? demanda Gildas en voyant nos regards amusés. 
— La première fois que nous nous sommes rencontrés, Gwendaëlle et moi, je faisais des tours de magie sur la place d’un village.
Ce souvenir nous dérida, et cela détendit l’atmosphère. Mais Iloan redevint sérieux et je compris soudain beaucoup mieux ses motivations.
— Je veux retrouver les meurtriers de ton père et de Bleiz. Je veux connaître le fin mot de l’histoire. Désormais, je n’ai plus personne, je suis comme un orphelin. 
Il y eut un court silence pesant. Gildas me jeta un coup d’œil, mais Iloan reprit.
— J’ai toujours été persuadé qu’ils étaient plusieurs Dru-Wides, à moins que cela n’ait été commandité par quelqu’un d’autre encore, au-dessus.
— À qui penses-tu ? m’enquis-je.
— L’Église elle-même ? Ou peut-être le collège des Dru-Wides au contraire ? Moi aussi je dois mettre tout cela au clair. Je dois me rendre en Britannia, lança Gildas, résolu. 
Je regardai mon compagnon avec un mélange de surprise et de doute. Je me tus et réfléchis un instant en me calant dans mon siège en osier. Ce que disait Iloan était sensé : peut-être un groupe de Dru-Wides était-il derrière tout cela, et peut-être l’Église aussi, comme le suggérait Gildas. Je me souvins tout à coup que lors de notre arrivée, Konogan n’avait pas paru surpris par la traîtrise de l’Archi-Dru-Wide Anaxis. Il avait déclaré n’avoir jamais eu confiance en lui, achevant même par cette déclaration : « Son penchant pour le pouvoir sous toutes ses formes concurrençait la noirceur de ses relations humaines. Aurions-nous pu le changer ? Je ne le crois pas, malheureusement. C’est ainsi et sans doute cela cache-t-il un dessein que seuls les Dieux connaissent. Malheureusement, il n’est pas le seul mage à s’être engagé sur le mauvais chemin… » Le vieux mage était avare de paroles et ne revint plus sur ce sujet. Pourtant, cette dernière phrase avait de quoi inquiéter. Anaxis était mort, consumé par son combat magique contre Bleiz et c’était ainsi. Mais où étaient les autres, ceux dont parlait Konogan ? Et qui étaient ces autres mages noirs ?
Me tirant de mes pensées, Gildas ajouta en me regardant :
— Je dois en avoir le cœur net, Gwendaëlle. Je dois comprendre ce qu’il en est. De plus, dans le courant du mois, mon monastère devrait célébrer l’anniversaire de la mort de mon ancien maître Iltud. Tous mes anciens condisciples seront sans doute présents : Pol Aurélien, Frère Samson et beaucoup d’autres sans doute, c’est dans nos coutumes. Iltud était très réputé, autant que son immense bibliothèque connue aux quatre coins du monde et unique dans la chrétienté. Et parmi ses anciens disciples, nombreux sont ceux qui sont devenus célèbres, accomplissant des miracles, devenant évêques et fondant des monastères… En rendant visite à mes anciens condisciples, je trouverai sans doute des explications. Ils doivent forcément avoir des informations. Tout se sait dans l’Église.
Je compris alors que je ne pourrais évidemment pas le suivre là-bas. Une femme ne serait pas la bienvenue dans une telle entreprise. Et je devais moi-même partir sur mon propre chemin. Voilà sans doute la raison de son silence jusqu’alors. Peut-être avait-il peur de me faire mal en me l’annonçant plus tôt ? Je le regardai et lus la gêne dans son regard. Visiblement, cette décision lui pesait à lui aussi. Et sans doute pour d’autres raisons encore. Avait-il vraiment envie de se rendre dans son ancien monastère ? Peut-être pas, surtout après ce que nous avions vécu. Peut-être même avait-il des doutes sur sa foi ou sur la réelle position de l’Église dans cette affaire ? Je le sentis déchiré intérieurement et lui pris la main. De mon côté aussi, je devais mener mon enquête et tenter de comprendre ce qui nous était arrivé. Et peut-être même trouver les coupables ? Notre séparation avait un sens, mais ce sens nous devions le trouver chacun au fond de nous-mêmes.
— Je comprends Gildas, dis-je pour l’apaiser. Mais j’espère que tu ne trouveras pas d’autres ennuis sur ta route ou une fois sur place. Peut-être nous croient-ils morts, mais il se peut aussi que nos poursuivants nous cherchent encore. 
— Je ne crois pas. Sinon, ils nous auraient trouvés.
— La magie de Konogan et de la forêt nous a certainement préservés jusqu’ici, Gildas, dit Iloan.
— J’ai foi en Dieu. Je serai protégé si j’en ai besoin. Ce que je n’espère pas. Peut-être trouverai-je aussi d’autres pistes au cours de mon voyage ? Qui sait ?
Iloan ne répondit pas, mais je vis à son regard en biais qu’il n’approuvait pas le choix de Gildas, mais le respectait. Pour ma part, je restai dubitative et n’ajoutai rien.
— Alors, ainsi nous allons nous séparer… lança Iloan, sans attendre de réponse. Moi à la recherche des mages renégats et Gildas sur l’île de Bretagne…
— Oui. Mais nous nous reverrons. Je te le promets. Je pense que nous devrions au plus tard nous revoir pour le solstice d’automne, pour Samain. Nous devrions continuer l’œuvre de Merlin et tenir un Concile secret, à nouveau.
— Oui, alors là, j’approuve totalement ! Nous l’appellerons le Concile de Merlin dans ce cas, lança le jeune Dru-Wide dans un sourire.
— Oui ! Le Concile de Merlin ! ajoutai-je avec joie. Cela me plaît.
Nous sourîmes tous les trois comme nous ne l’avions pas fait depuis longtemps. Puis Iloan redevint sérieux.
— Nous devrions tout de même rester prudents. Si nous avons affaire à d’autres mages ou une organisation plus vaste encore, nous devrions nous méfier. Rappelons-nous ce qui s’est produit avec Anaxis. Bleiz s’est sacrifié pour vaincre le mage noir. Sans lui, qu’aurions-nous fait face à l’Archi-Dru-Wide ? Cela donne à réfléchir… Gwendaëlle, tu pourrais m’accompagner, qu’en penses-tu ? Nous ne serons pas trop de deux et d’autre part, je ne pense pas que tu souhaites rester ici seule, non ?
Je sortis de mes souvenirs et interpellai mon compagnon.
— Iloan a raison, Gildas. Pourquoi ne pas voyager ensemble ? J’ai tout autant envie que toi de retrouver les manuscrits ou au moins les meurtriers de mon père et de Bleiz ! De plus, nous pourrions nous protéger l’un l’autre, insistai-je.
— C’est vrai, mais je ne risque pas grand-chose sur ce chemin-là. Au monastère on doit me croire mort depuis le début de l’hiver, sans aucune nouvelle de ma part. Et si Anaxis n’était pas seul, ce qui est évident, ses acolytes n’ont pas encore osé se présenter à nous. Par contre, je serais rassuré si tu voyageais avec Iloan, dit-il avec une moue consentante.
— Pourquoi pas, concédai-je à contrecœur.
Voyant qu’Iloan me regardait, j’ajoutai avec un sourire narquois :
— Très bien, j’en serais heureuse. Et toi, quand comptes-tu partir, Gildas ?
— Très bientôt, je pense. Le temps est au beau, avec un peu de chance je trouverai un navire pour faire l’aller-retour avant que le printemps ne ramène la guerre. Si tout se passe bien je pourrai être de retour d’ici quelques semaines.
Je ne répondis pas, car je voyais aussi qu’il était triste de notre séparation et que la décision lui pesait. Mais de retourner dans son école monastique était aussi un retour aux sources pour lui. Je savais au fond de moi que notre tâche était de récupérer les manuscrits, mission laissée de côté depuis trop longtemps. Nous ne serions pas en paix tant que nous n’aurions pas eu les réponses à nos questions. Nous avions peu de chances de voir notre quête aboutir, mais ces voyages valaient mieux que l’inactivité qui commençait à nous peser.
— Je pense aussi qu’à mon retour, nous pourrions pousser vers la côte, et retourner à Rhuys ? lança-t-il gaiement. De toute façon, pour ma part, je vais devoir y retourner. Tout le monde doit me croire mort… Je serai heureux d’y aller avec vous !
Je lui fis un clin d’œil complice. Iloan leva son gobelet :
— Alors, buvons au Concile de Merlin et à ta nouvelle Église, Gildas ! À l’avenir dans la Paix !
— À l’avenir dans la Paix ! répondîmes-nous en chœur.
— Et puissent les Dieux nous guider vers les manuscrits, ajoutai-je à voix basse, s’ils existent encore…
Trois jours plus tard, Gildas partait en charrette vers la côte d’Armorique tandis que nous nous préparions pour une autre destination.
Chapitre 17 : Les secrets monastères


Saint Iltud fonda le monastère de Llanilltud Fawr, dans le Glamorgan, l’un des plus illustres de la Britannia Major. Cette renommée est due à la qualité de la formation spirituelle et à la grande bibliothèque qu’il abritait, proposant une large culture littéraire, biblique et même agronomique. Ce monastère devint une école recherchée par l’aristocratie bretonne de l’époque et fut aussi un des lieux d’organisation de l’émigration bretonne vers l’Armorique lors des invasions barbares. 
Chroniques de Bretagne

uste avant le départ de Gildas, nous avions convenu qu’Iloan et moi-même partirions en même temps pour une direction pour le moins inattendue pour une Bandrui  : Druyes-Les-Belles-Fontaines, lieu fondé par feu l’abbé Romain.
Nous espérions pouvoir glaner des informations utiles sur ce qu’avait pu devenir le troisième lot des précieux manuscrits. Selon Bleiz, dont les dires nous furent rapportés par Iloan, Romain devait être l’auteur de la trahison, mais aussi l’instigateur de la recherche. Nous espérions fortement trouver des indices étayant cette hypothèse, et peut-être même les rouleaux dérobés à Gildas, puisqu’ils avaient dû, selon nous, être livrés au vieux moine. Seulement, nous n’avions que des suppositions pour nous guider. Rien de concret ni aucun début de preuve.
La raison de la traîtrise de Romain, tout comme l’idée de faire appel à Anaxis, restait un mystère. Les deux hommes n’avaient rien pour s’entendre. L’ancien ermite était un chrétien d’un ascétisme austère frisant la mortification. Anaxis était, quant à lui, un Dru-Wide avide de pouvoir et versé dans la magie noire. Néanmoins, tout indiquait une connexion entre eux.
Iloan et moi-même partîmes donc presque en même temps que Gildas. Nous choisîmes de nous retrouver chez notre vieil ami, Konogan, au retour de nos périples respectifs. Sa maison serait notre point de ralliement.
Le départ avait été extrêmement sobre, nous nous étions refusés à trop d’effusions. Et Gildas, comme moi-même, avait le cœur bien assez lourd. Je l’embrassai longuement puis nous nous séparâmes. Seul Iloan semblait humer le printemps avec un air de défi, et, à bien y regarder, un soulagement d’être enfin dans l’action. L’immobilité semblait avoir pesé sur notre ami. Il avait pleuré en silence son père adoptif avec beaucoup de dignité et cet hiver fut pour lui, comme pour nous, une période d’intense introspection. Mais le jeune mage s’était en même temps forgé intérieurement pour un départ radicalement nouveau. Celui qui m’accompagnait était un jeune homme décidé et métamorphosé. J’avoue en avoir été impressionnée. J’ignorais quelle était la nature de ma propre transformation. 
*
Des mules robustes avaient patienté tout l’hiver dans les petites écuries du vieux mage. Non qu’elles témoignassent une grande joie en nous voyant les choisir comme compagnes de voyage, mais elles ne rechignèrent pas non plus. À défaut de chevaux, elles feraient l’affaire pour notre voyage qui se profilait plutôt calme.
Clopin-clopant sur nos montures, nous passâmes les jours suivants à discuter de tout et de rien. Iloan était redevenu loquace et amusant, peut-être même plus agréable encore qu’avant nos mésaventures. Peut-être n’était-ce là qu’un jeu de surface mais cela me convenait. Lorsqu’il me voyait trop absorbée par mes pensées, il s’ingéniait à me distraire en me contant ses aventures ou celles de son maître. J’avoue qu’il y réussissait souvent et que ses récits étaient souvent passionnants. Il avait un don pour raconter les histoires et me disait souvent : « Je dois tenir ça de ma ménestrel de mère ! » C’était bien la première fois depuis des mois que je parvenais à oublier mon chagrin. 
Je pensais évidemment à Gildas qui devait déjà avoir atteint les côtes d’Armorique. Peut-être avait-il même déjà embarqué pour la Britannia Major ? Mon cœur ne le quittait pas et régulièrement, bien qu’il ait tenté de me dissuader de le faire, je l’entourai à distance d’une bulle d’énergie protectrice afin d’éloigner de lui le mauvais sort. Mon lien de cœur avec lui me facilitait la tâche, et cela me soulageait de le savoir un minimum protégé. Pour rien au monde je n’aurais voulu risquer de le perdre. Qu’allait-il trouver là-bas ? Peut-être allait-il se jeter dans la gueule du loup ? Si l’Église trempait dans le coup, alors, Gildas ne serait pas en sécurité , songeai-je. Était-ce une véritable intuition ou une simple peur ? Il est toujours difficile de savoir lorsqu’il s’agit d’un proche. Alors, je chassai vite ces pensées sombres pour écouter Iloan ou regarder la nature s’éveiller de la longue nuit de l’hiver. Avec la montée d’énergie printanière, même notre magie semblait plus piquante, plus vivante.
Malgré le temps changeant du début de mars, notre voyage se déroula sans encombre, et de nuits à la belle étoile en auberges d’étapes, environ trois semaines plus tard, nous parvînmes en vue de Druyes.
Le village était assez petit, mais plaisant. 
— Romain n’était tout de même pas le plus humble des prêtres, c’est sûr ! dis-je ironique à Iloan.
Mon compagnon de voyage leva les sourcils et sourit en acquiesçant. Benoît de Nursie avait été le brillant disciple de Romain et celui-ci était, à ce qu’on disait, en train de révolutionner les ordres monastiques au Mont Cassin. Son nouvel ordre faisait un peu trembler les coutumes, et peut-être même l’Église tout entière. Benoît n’avait pas froid aux yeux. C’était un homme droit, profondément croyant, habité d’une foi peu commune. Il devait en déranger plus d’un dans le clergé. À n’en pas douter, Benoît comme Gildas étaient des traceurs de voies et se sentaient investis d’une mission. Je n’avais aucun doute pour l’abbé de Nursie, que je considérais comme un homme sage, mais je ne parvenais pas à me faire une idée juste sur Romain. À vrai dire, je l’avais même jugé et condamné depuis fort longtemps. Malgré mon intuition, ce qu’il avait accompli me troublait. Druyes était son œuvre. Romain était-il vraiment le traître que je soupçonnais ? Était-il au courant de notre torture ? Quelle était sa place réelle dans toute cette histoire ? Je ne pus réprimer une moue. S’en apercevant, Iloan m’interrogea :
— Pourquoi cette grimace ?
— Je me demandais qui était vraiment le vieil ermite. Regarde, ce village est assez beau, non ? Et ce monastère, bien que d’aspect rudimentaire, il n’est pas vilain non plus… Et pourtant…
— Certes, mais j’apprends désormais à voir au-delà des apparences… Au fond quelles étaient ses intentions derrière tout cela ? C’est cela qui compte…
J’approuvai sa remarque pertinente et cela effaça mon sourire. Malgré sa jeunesse, Iloan avait des propos qui parfois me surprenaient. Il avait été à bonne école auprès de Bleiz et Konogan.
— En tout cas, nous pourrions tout de suite nous rendre au monastère. Qu’en penses-tu ? Nous allons peut-être glaner des informations, et même obtenir une soupe ? 
— Oui, tu as raison, dis-je en souriant. Faisons-nous passer pour des pèlerins rendant visite aux serviteurs du Christ. Konogan m’avait dit avoir eu vent que, depuis la mort de Romain, l’Évêque de Condate comptait le béatifier. Tous les villages à des lieues à la ronde vénèrent cet homme. Vois-tu cela ? Saint Romain ! Commanditaire de tortures et de vols, au nom du Christ. Quelle ironie ! Parfois, je me dis que je suis plus chrétien qu’eux…
— Oui, je suis d’accord avec toi. Mais nous approchons des portes, dit-il en riant. Alors, laissons cela pour l’instant. À moins que tu souhaites détruire leur monastère à coups de sortilèges ! Mais ton père comme feu mon maître ne seraient pas contents !
Nous rîmes en chœur, mais en approchant du mur d’enceinte, je tentai de reprendre mon calme. Iloan poursuivit d’un ton plus sérieux :
— Peut-être allons-nous découvrir d’autres choses auxquelles nous ne nous attendons pas…
Il me fit un clin d’œil et j’acquiesçai en souriant, puis je descendis de ma monture. Le soleil se couchait à l’horizon tandis que les cloches du monastère sonnaient. Iloan saisit le heurtoir de fer pour frapper à la grande porte. Un instant plus tard, un bruit de loquet fut suivi de l’ouverture d’un judas. Un visage se présenta dans le carré.
— Que désirez-vous ? dit le moine portier.
— Nous sommes venus nous recueillir auprès du corps de Saint Romain le bienheureux. Nous mandons aussi le gîte et le couvert, mon père.
— Mmm, pour vous oui, mais pas pour elle, grogna-t-il en me toisant.
Je baissai les yeux pour me montrer humble, mais évidemment je bouillais intérieurement. Iloan eut alors une bonne intuition.
— Ma sœur est malade, mon père, elle aurait aussi besoin de soins.
— Malade ? Malade comment ? bougonna-t-il.
— Ho, rien de grave, juste un problème de ventre qui persiste. Nous aurions aimé bénéficier des soins reconnus de vos nonnes. N’y a-t-il pas un dispensaire dans vos murs ? La réputation de vos…
— Si… Bon, entrez. Mais votre sœur devra partir tout de suite chez les nonnes. Sœur Mathilde la recevra.
La petite porte s’entrouvrit dans le battant du grand portail de bois, juste assez pour nous laisser le passage. Le moine fit un signe de tête au novice qui récupéra nos mules pour les emmener aux écuries.
Toujours silencieux, le moine portier nous indiqua le chemin en désignant le cloître du doigt, à notre droite. Il me chuchota, sans m’accorder un regard, de suivre la coursive et de me présenter aux sœurs pour les soins et le coucher, tandis qu’il emmenait Iloan. Le monastère n’était pas imposant, mais l’atmosphère en était apaisante. Au centre de la cour commune trônait un jardin composé de quatre grands enclos autour d’une fontaine. Je me promis de demander aux sœurs la raison de cette conception. Intriguée, je poursuivis mon chemin sans m’attarder de manière à ne pas attirer l’attention. Je rencontrai une nonne à qui je demandai simplement la pitance et le coucher prétextant un simple mal de ventre dû à une indigestion sans doute. J’expliquai que nous étions en pèlerinage mon frère et moi, mais elle me fit signe qu’il n’était plus l’heure de parler.
D’un geste de la main, elle m’invita à la suivre. Après deux longs couloirs, je me retrouvai dans une grande salle à la charpente apparente où des paillasses de fortune étaient placés de chaque côté de l’immense pièce. Quelques lits étaient occupés par des gens visiblement très mal en point. En m’approchant, j’eus un pincement au cœur de les voir ainsi. Je culpabilisais un peu, car j’aurais moi-même pu aider à leur guérison. Au lieu de ça, Iloan et moi devions mentir pour accéder à une vérité qui semblait elle-même dérangeante. 
La nonne m’indiqua mon lit, m’invitant implicitement à me reposer, puis elle partit vaquer à ses occupations. Elle ne semblait pas inquiète par mon état et ne cachait pas qu’elle était appelée autre part. Elle s’inclina légèrement et s’en alla.
À demi allongée, dos contre le mur, j’observai la salle, les grands âtres creusés dans la pierre, les indigents puis les nonnes affairées. En observant la grandeur du lieu, je doutais qu’on puisse réussir à le réchauffer efficacement. Je ne comprenais pas leur manière de faire. Il faisait froid et humide, et je n’osais pas imaginer comment ces gens avaient pu supporter le gel de l’hiver. Comment avait-on pu construire des bâtisses aussi mal conçues ? Cette façon de faire était loin de notre pensée traditionnelle celte et de nos croyances ancestrales. J’en vins à regretter les chaumières de maître Konogan et surtout sa manière de soigner les villageois. Quand ils le pouvaient, ceux-ci se déplaçaient chez lui, sinon le mage se rendait chez eux. Mais dans tous les cas, ils n’étaient jamais rassemblés en une seule pièce, au risque de se contaminer les uns les autres, et de plus, coupés de leur monde familier et de l’amour de leurs proches. Les nonnes n’avaient-elles aucune notion des énergies, des liens familiaux et du besoin crucial de l’affection des proches ? Alors qu’en était-il de leur compréhension des forces invisibles de la Nature ? Je soupirai et me dis qu’il y avait aussi chez les chrétiens des gens comme Gildas et Bleiz. Plus j’y réfléchissais, plus je comprenais pourquoi mon père tenait tant à créer un rapprochement entre nos deux mondes. Peut-être les chrétiens amenaient-ils un nouveau message, c’était indéniable même. Mais il était aussi manifeste que nous aurions pu aider ces gens de manière différente, en usant peut-être de la magie de guérison. Nous avions dans ces domaines des connaissances qu’eux semblaient avoir rejetées ou alors, ils les considéraient comme dangereuses. L’ignorance crée la méfiance. Mon père souhaitait le rapprochement pour se connaître, partager, échanger les connaissances, dépasser les clivages et les peurs. Benoît, Gildas, Guénolé et mon père l’avaient compris. Mais combien y avait-il de Gildas, de Benoît de Nursie ? J’étais pensive.
Je n’étais pas à l’aise au milieu de cette souffrance et de cette pauvreté. L’intuition que nous traversions un âge sombre persistait d’autant plus entre ces murs, et je priai au fond de moi pour que les hommes trouvent un jour une issue lumineuse à ce que je percevais alors comme une impasse. Étais-je influencée par ma propre souffrance ? 
Mes yeux trouvèrent dans les hauteurs du plafond un immense Christ, sur la croix. Oui, décidément, chacun portait sa croix.
La nonne m’apporta un bol fumant. Je la remerciai en inclinant légèrement la tête.
Assise au bord du lit, je humai le breuvage et reconnus tout de suite l’odeur de la matricaire. J’eus un pâle sourire en songeant qu’au moins, elles n’avaient pas tout oublié.
*
Cette nuit-là fut une des plus longues que je passai depuis fort longtemps. Je dormis peu et mal. Tout le temps, j’eus cette désagréable impression d’être assaillie par des vagues de tristesse et de maladie. J’avais toujours ressenti la souffrance des autres. Et ma formation de mage et de Bandrui m’avait aussi confrontée à cette sensibilité qui m’avait d’autre part rendu service dans bien des situations. Mais cette fois, la sensation de lutter pour me préserver finit par me donner la nausée, si bien que dès les premières lueurs du jour, je me faufilai jusqu’au cloître, et de là, vers le jardin central. 
Je reconnaissais que les nonnes faisaient de leur mieux et devaient sans doute aider nombre de gens. Néanmoins, cela me laissait un goût étrange. Dans les campagnes que j’avais parcourues jusque-là, j’avais parfois vu la pauvreté, mais la dignité demeurait. Ici, il y avait en plus la misère de l’âme et l’ignorance. Rome, qui s’est retirée en laissant le désordre derrière elle, n’est pas étrangère à cette situation. Mais est-ce l’Église qui a abêti encore ces hommes, pour les rendre dépendants et ignorants de tout ? me demandai-je désemparée.    
Dehors, je croisai un vieil homme assis sur un banc. Il semblait affaibli et son corps courbé était épuisé. J’éprouvai une profonde compassion et, en m’approchant, je lui chuchotai tout bas :
— Mon ami, voulez-vous que je vous aide, je suis guérisseuse ?
— Ho, merci, Demoiselle… Ses yeux brillèrent de gratitude. Oui, je veux bien, mais que voulez-vous faire ? Je suis ici depuis plusieurs jours déjà, mais mon état est désespéré, dit-il l’air résigné.
— Je vais faire mon possible, répondis-je en lui souriant, cela ne peut pas vous faire de mal un peu de force…
Le vieil homme leva les coins de sa bouche en un rictus que j’acceptai comme un sourire.
Je posai les mains sur ses épaules et projetai mon esprit dans son corps. Je le parcourus intérieurement, comme le regard embrasse un paysage. En quelques instants, je notai que le problème principal venait de ses poumons englués dans une infection qui, semblait-il, traînait depuis longtemps. Les soins des nonnes devaient l’aider, mais pas suffisamment pour éradiquer le mal. Il fallait une surdose d’énergie pour aider son corps à s’en sortir et guérir. Je continuai à balayer l’ensemble de haut en bas, mais à part l’usure due à son âge, aucun problème majeur n’attira mon attention en dehors de ses poumons. Je concentrai donc mon attention sur ceux-ci et envoyai mon énergie par les paumes de mes mains. J’en plaçai une devant et une derrière, sur le haut de son dos. Puis, au bout de quelques minutes, les deux paumes sur ses trapèzes, mes doigts descendant sur sa poitrine, de manière à irradier ses poumons. À cet instant, un nuage de vapeur seulement visible par les initiés en sortit. C’était une vapeur de tristesse profonde, un mal qui était resté ancré en lui et que mes soins en énergie lumineuse avaient chassé.
Quand je perçus que son corps avait suffisamment reçu d’énergie, je l’entourai d’une bulle de protection, remerciai les Dieux, et rouvris les yeux. Je me décalai et observai le vieil homme assis devant moi. Son regard était un peu vitreux, son visage très détendu et son corps visiblement beaucoup mieux. Son rayonnement s’était très légèrement accru. Secoué, il avait les larmes aux yeux.
— Comment vous remercier ? Je me sens bien ! dit-il avec un large sourire édenté. Comme allégé d’un poids terrible…
— Oui, j’ai cru voir que vous avez souffert d’une grande tristesse, il y a peut-être quelques mois environ…
— Oui, tout à fait ! Comment savez-vous ? Mais peu importe, dit-il en baissant la tête. C’est ma femme qui est décédée à la fin de l’hiver dernier. Cela m’a tellement fait souffrir. C’est vrai, maintenant que vous le dites, que c’est juste après que je suis tombé malade… Vous êtes très douée, Demoiselle… ?
— Gwendaëlle, mon ami.
— Fille de…
— Gwendaëlle, fille de Myrdhin Emrys.
Le vieillard ouvrit des yeux ronds de surprise.
— Merlin ? Le Merlin ? Donc vous êtes maîtresse Gwendaëlle ! 
— Pour vous servir…
— Oh ! fit l’homme en inclinant la tête légèrement.
Puis, il sourit, dévoilant les quelques dents qui lui restaient. Je lui rendis son sourire puis ajoutai :
— Je pense que vous pourrez sortir bientôt. Évitez l’humidité. Rendez hommage à votre défunte épouse, priez pour elle et laissez-la partir vers la Lumière. 
Et j’ajoutai sur le ton de la confidence : 
— Attention, ne dites rien aux nonnes… Je vais vous laisser. 
— Oui, merci pour tout, ma Dame ! Promis, je ne dirai rien. Merci !
Laissez-la partir,  ma propre phrase résonna étrangement en moi-même. J’avais aussi quelqu’un à laisser partir. Définitivement. Je soupirai, traversai silencieusement le cloître et m’assis sur un autre banc de pierre.
Baignés par les lueurs de l’aube, les carrés de simples, entourés de branches d’osier séchées et tressées entre elles, dégageaient une paix qui contrastait avec l’intérieur tourmenté de la bâtisse. J’avais noté en arrivant qu’au centre du jardin trônait une fontaine de pierre sculptée de petits anges aux visages inspirés. Des rais de lumière traversaient la légère brume matinale qui flottait, mystérieuse, autour de chaque chose. Un instant, je vis même des lueurs très brillantes, signes de la présence des Elfes, tout proches, dans l’Autre-Monde. « Papa », soufflai-je. « Si tu m’entends, sache que je pense à toi. Puisses-tu aussi veiller sur nous. »
Je redressai le dos et admirai ce spectacle simple et beau quand une nonne vint cueillir des herbes devant moi. Cela me rappela mes propres cueillettes. La nonne, d’à peu près mon âge, m’adressa un sourire avenant. Mise en confiance, je m’approchai. 
— Je connais un peu les simples aussi, ma sœur. Mais je ne connaissais pas cette forme de jardin. Pourquoi sont-ils organisés ainsi ?
— Ho, c’est tout simple. Elle se leva, commença à m’expliquer en me désignant un des carrés de terre. Regardez, ici vous avez l’herbularius. Là, c’est l’hortus, ici le viridiarum, et là le jardin de Marie, que nous réservons aux prières. Il est ainsi consacré aux fleurs le plus souvent, acheva-t-elle avec un sourire.
— C’est magnifique, dis-je sincèrement.
— Merci. Vous voyez, c’est à l’image du jardin d’Éden, le paradis perdu. C’est pour cela que vous trouvez, en son centre, la fontaine. Les jardins dans les quatre directions cardinales symbolisent la solidité et les quatre saisons qui rythment le travail du jardin.
Voyant que je l’écoutais avec attention, la jeune nonne, enthousiaste, poursuivit. Elle se dirigea vers la fontaine et ouvrit les bras :
— Regardez, les allées sont en forme de croix, le signe de notre Seigneur Jésus.
— C’est très beau, ma sœur.
— C’est sacré, reprit-elle en levant l’index d’un air faussement choqué. Mais, dites-moi plutôt ce qui vous a amené ici.
— Nous sommes venus, mon frère et moi, pour nous recueillir auprès des reliques de Romain.
— Oh ! Je vois, très bien. Votre frère doit être au monastère avec le père abbé dans ce cas.
— Oui, tout à fait, mais nous devons repartir ce matin. J’espère avoir le temps de me recueillir.
— Oui, vous l’aurez. En marquant une pause, elle réfléchit puis me regarda à nouveau. Votre visite est amusante, vous êtes de l’ancienne religion, n’est-ce pas ? 
Voyant sans doute mon regard changer, elle se reprit sans me laisser le temps de répondre.
— Ce n’est pas un problème pour moi, ma fille. Simplement, il y a quelques mois, nous recevions souvent la visite d’un homme. Un Dru-Wide, sans aucun doute. Il venait voir notre abbé Romain.
— Ha… fis-je faussement surprise. Avait-il besoin de soins ?
— Je l’ignore. Feu notre père Romain était certes très affaibli dans les derniers jours de sa vie. Son ancien novice, frère Dominique, devait sûrement le savoir. Mais Père Romain était secret. [Elle baissa la voix, sur le ton de la confidence.] Surtout vers la fin. Je dirais même qu’il était quelque peu tourmenté. C’était pourtant un homme de Dieu. Il a tant fait pour cette région… C’est grâce à lui qu’une partie des marécages a été asséchée et que fut construit tout le village !
— C’est remarquable, oui, dis-je songeuse.
Remarquant mon air pensif, la nonne poursuivit :
— Peut-être connaissez-vous ce Dru-Wide ?
— S’agit-il d’Anaxis, l’Archi-Dru-Wide ?
— Anaxis ? Oui, ce nom me dit quelque chose… dit-elle en conclusion.
Les cloches se mirent à sonner, tandis que les rayons du soleil pénétraient maintenant en une large vague inondant les allées du jardin. La nonne chuchota qu’une période de silence s’ouvrait. Elle inclina légèrement la tête et la sœur curieuse et bavarde des moments précédents se transforma en nonne silencieuse trottinant jusqu’au dispensaire.
Toutes ces petites révélations me laissèrent une étrange sensation. Je me rassis sur le banc pour faire le point sur ce que je savais. Il était désormais évident que c’était là qu’Anaxis et Romain s’étaient rencontrés et visiblement plusieurs fois de suite. Mais je ne parvenais toujours pas à comprendre ce qui avait pu rapprocher ces deux hommes que tout opposait. Je tentai de réfléchir froidement et d’analyser la situation comme mon père et mes maîtres m’avaient appris à le faire. Prendre du recul, faire le vide dans son esprit pour laisser apparaître les choses telles qu’elles sont, sans jugement. 
Romain avait-il eu simplement besoin de soins ? Ou complotaient-ils pour tout autre chose ? Obéissaient-ils à une volonté supérieure à la leur ?
Cette dernière pensée m’interloqua. Dans ce cas, qui serait à l’origine ? 
Notre recherche était sans doute vaine, mais après tout, qu’avions-nous à perdre désormais ? Il fallait bien commencer quelque part. 
Je pris soudain conscience du silence qui m’entourait. Hormis les oiseaux, tout était calme et serein. Ce jardin m’apaisait. La nonne avait raison, il transpirait le sacré voire la magie. L’attention dirigée des moines et des sœurs – ce devait le seul endroit où hommes et femmes pouvaient se croiser – nourrissait d’une énergie subtile et raffinée chaque carré de terre, chaque plante et chaque fleur. Je m’y sentais non seulement bien, mais je m’y ressourçais.   Je sentis alors une présence puissante derrière moi. Comme une vibration d’ondes qui avançait dans mon dos. La magie. Iloan.
Je souris en me retournant. Mon compagnon affichait un air ravi.
— Gwendaëlle, fit-il en me gratifiant d’un grand sourire. J’ai de bonnes nouvelles !
— Moi aussi ! lançai-je.
— Ha ? Quoi donc ?
Je lui relatai rapidement le récit de la nonne puis le laissai poursuivre.
— Cela confirme ce que je pressentais. Ce matin, j’ai demandé à me recueillir auprès de Romain. Un comble ! ajouta-t-il tout bas à mon intention avec un air narquois. Bref, j’ai donc reçu les indications nécessaires. La crypte, où repose son corps, est ouverte tous les jours à onze heures, pendant environ une heure et demie. Et c’est frère Dominique, son ancien disciple, qui se charge de la visite.
Le jeune mage affichait une mine satisfaite. Je gloussai puis relançai plus sérieusement.
— Très bien. Mais malheureusement je ne vois pas comment nous pourrions arriver à nos fins ainsi…
— Oui, je sais, j’y ai pensé aussi. Mais peut-être pourrons-nous simplement lui… parler ? Ou lui demander… une bénédiction, ou que sais-je ? Frère Dominique a été le plus proche disciple de Romain, jusqu’à sa mort. Il doit savoir des choses… En lui parlant, nous pourrions avancer dans nos recherches.
— Peut-être, oui. Avec ton don d’orateur, peut-être y parviendras-tu ? lançai-je un peu malicieuse. 
Il rit puis s’arrêta, l’air gêné, lorsqu’une nonne nous fixa d’un regard désapprobateur. Nous étions dans le cloître d’un monastère à laudes, l’heure du silence. Je me penchai alors vers Iloan en chuchotant.
— Attendons onze heures et voyons "notre" frère Dominique.
*
Gildas débarqua trois jours plus tard sur les côtes de Britannia Major. L’inquiétude s’était logée dans son ventre depuis qu’il avait quitté les plages de Gaule. Les attaques de barbares restaient fréquentes et les routes de la mer, bien que la traversée de la Mor Breizh soit courte, n’étaient plus aussi sûres que du temps d’Arthur. Gildas n’était pas mécontent d’être arrivé.
Il devait rejoindre au plus vite son ancienne école, l’abbaye d’Iltud, en Morganwg. Le monde qu’il s’apprêtait à retrouver lui paraissait émerger d’une autre vie. Une vie d’avant cette histoire terrible. L’homme qui posait le pied sur son île natale n’était plus le même. Gildas avait vieilli, mais aussi perdu de sa candeur. Quelque chose en lui s’était envolé, mort au fond du trou. Son rapport au monde était désormais empreint d’un courage et d’une force dont il ne se serait pas cru capable. Il abordait les choses de manière plus directe, laissant derrière lui les doutes ou l’obsession de la bienséance et du « bien faire » qui avaient si longtemps dirigé sa vie. Désormais, il bouillait de vie. Frôler le trépas l’avait laissé nu et tranchant. Il lui semblait manquer même de temps. 
Ce voyage avait du bon aussi, bien qu’il commençât à redouter ce qu’il allait découvrir auprès de ses condisciples. L’air marin lui soufflait l’urgence de vivre, quel que soit le moment présent, c’était un don du divin. Après tout, il aurait pu être rappelé à Dieu, mais ce n’était pas le cas. 
Gildas s’était promis de rentrer au plus vite, après toute cette histoire, et peut-être même de se marier, officiellement. Désormais, il n’avait cure de ce que l’on pourrait penser de lui s’il désobéissait aux nouvelles tendances religieuses impliquant le célibat. Auparavant, les hommes de foi pouvaient avoir une vie de famille. Si quelque chose avait disparu en lui au fond de cette grotte, en même temps que toutes ces horreurs, c’était aussi toutes ces croyances et ces illusions sur ce qu’on nomme le « bien » d’un côté et le « mal » de l’autre. Autre chose était né des débris de son ancienne personnalité. Tout d’abord, une foi indéfectible, si étrange que cela paraisse. Il avait fouillé au fond de lui et malgré tout ce drame, il ne doutait pas un instant que tout cela ait un sens, dans un ensemble beaucoup plus vaste et invisible à lui puisque, en fait, invisible à tout homme. Au-delà de la souffrance terrible, un calme profond s’était révélé à lui. Bien sûr, il pouvait encore être remué en surface, mais dans les profondeurs de son être, Dieu ne le quittait plus. Il devinait le sens réel des mots de Saint Paul lorsqu’il disait : « ce n’est pas moi qui vis ; c’est le Christ qui vit en moi ». 
Les sourcils froncés par l’assaut des embruns et du soleil, Gildas regardait au loin. Il voyageait en calèche vers Llantwit Major situé au creux du Vale of Glamorgan, au bord du canal de Bristol. Ses pensées étaient tournées vers Gwendaëlle, mais aussi vers l’abbaye de Rhuys en Armorique qu’il avait quittée depuis plusieurs mois déjà. Il songea que ses moines devaient sans doute se préoccuper de son sort. Une missive serait la bienvenue pour les rassurer. Rhuys était un lieu où pétillait l’énergie. Lorsqu’il avait quitté ses frères, ils achevaient de construire l’abbaye. Désormais, le plus gros devait être fait, sans aucun doute l’intendant devait y veiller, pensait-il. Cependant, durant ces mois d’hiver, le prieur avait dû s’inquiéter tandis que Gildas pansait ses blessures. Quelle histoire, en fin de compte ! se dit-il. Gildas se carra dans le fond du siège passager.
Bien des questions tournèrent dans la tête du moine durant ces jours de voyage en calèche, et seule la prière lui apporta du réconfort. Il pressentait que son séjour serait plus porteur d’inquiétudes que de réponses à ses questions.
Son voyage l’amena à bien d’autres tristes constats. Il était évident que la Britannia Major était en plein déclin. À chaque halte, pour le souper ou le changement de chevaux, Gildas le constatait. Il avait toujours eu un don pour ressentir les choses plus fortement que les autres, les ambiances, les visages, les événements qui couvent et se trament dans l’ombre. Cela lui servirait encore. 
Un paysage de landes et de falaises défilait sur sa droite alors qu’il longeait les côtes. L’aube du troisième jour était déjà derrière lui. Devant son regard s’étendait son pays, la terre et le peuple qui l’avaient vu naître, et qui étaient aujourd’hui si malmenés et à nouveau plongés dans les affres de la guerre. Ces peurs se reflétaient dans les yeux de l’aubergiste, de la fermière ou du forgeron qu’il croisait. Les villageois étaient à la fois accablés et remplis de colère. Malgré les petits seigneurs en place un peu partout, la population ne croyait plus en l’avenir ; seule la religion soutenait parfois ces âmes troublées par les pillages, la faim, la perte d’un être cher. C’est d’ailleurs dans ces périodes de troubles, inclinant à la foi, que saint Patrick avait pu évangéliser l’Irlande, quelques décennies auparavant. Mais c’était aussi la raison de l’exil, pour nombre d’entre eux, en Armorique, chez leurs cousins. Là-bas, la vie était plus sûre. 
Gildas se souvint qu’Arthur, en tant que Riothamus, grand roi, avait réalisé le rêve magnifique d’un royaume uni et en paix. Et cette époque merveilleuse avait duré près de quarante ans. Ce n’était pas une paix imposée par Rome, en volant les terres et en imposant sa culture, ses dieux, sa langue. C’était une paix de droit, portée et soutenue par un peuple libre et uni pour la première fois. Mais ce rêve s’était effondré et désormais beaucoup préféraient l’exode. Gildas souhaitait aussi ardemment revenir le plus vite possible en Gaule.
*
Gildas se réveilla pour sa dernière journée de voyage et choisit de mettre à profit ces dernières heures. Le cocher et lui-même quittèrent l’auberge au petit matin et s’engagèrent sur une ancienne voie romaine qui les mènerait jusqu’au canal. De là, il louerait une barque et rejoindrait dans la soirée le monastère qui l’avait vu grandir.
Alors que les collines défilaient sous ses yeux, il méditait sur ce qui serait le mieux à faire une fois à l’abbaye : tirer au clair certaines choses sachant que sa qualité d’aristocrate lui permettrait peut-être de rencontrer les bonnes personnes pour y parvenir. Son vieux maître aurait su quoi faire, lui. Iltud était un sage et un grand érudit. Comme pour Gildas, son propre père aurait préféré le voir une épée à la main plutôt qu’une croix et un missel. Être fils de roi de Cambrie ou de Strachlyde, pour Gildas, revenait au même. C’était parfois plus un fardeau qu’une chance. Ceci dit, il n’avait jamais manqué de rien et sa rencontre avec saint Iltud avait été la grande bénédiction de sa vie. Même ses condisciples s’étaient révélés parmi les plus brillants de l’époque. Avec un peu de chance, il retrouverait quelques-uns d’entre eux à Llantwit et pourrait mander leurs conseils.
Malgré tout, Gildas était soucieux. Lorsqu’ils étaient partis, avec Gwendaëlle, pour leur périple, ils ne s’étaient pas rendu compte de l’ampleur de ce qui se tramait, ni même de l’importance de l’enjeu. À bien y réfléchir, ils avaient même été un peu naïfs, voire aveugles. En tout cas, lui n’avait pas fait preuve de discernement et n’avait pas fait honneur à son maître. Mais il ne s’attendait pas à toutes ces catastrophes. Rien ne l’y avait préparé. Gildas soupira en pensant qu’Iltud n’aurait pas aimé non plus qu’il se dévalorise, « c’est l’expérience qui forge l’Âme et le cœur du chrétien », disait-il. Il leva les yeux au ciel, méditant.
*
La barque aborda un ponton de bois surplombant le canal tout proche du monastère de son défunt maître. Iltud l’avait fondé une quarantaine d’années auparavant avant de créer une autre école monastique, Ynys Bŷr, plus loin au sud-ouest. C’était un monastère sobre, mais dont l’architecture rendait hommage à la culture des ancêtres. Les entrelacs et les croix de granit se côtoyaient dans des ensembles imposants de pierre grise, fouettés par l’air marin, le tout au service de la connaissance et du sacré. Pour l’époque, sa bibliothèque, qui n’avait pas d’égal dans toute la chrétienté, exerçait une attraction telle qu’on la visitait de tout l’ancien Empire romain. Les créations du maître de Gildas n’avaient cessé de susciter l’admiration chez ses contemporains et continuaient encore aujourd’hui, vingt ans après sa mort. Tous les élèves de la génération de Gildas étaient désormais célèbres et beaucoup avaient choisi d’ailleurs d’évangéliser l’Armorique. Depuis, les guerres avaient accéléré encore ce mouvement de retrait des Bretons vers le sud, au-delà de la Manche.
Après avoir payé son dû au batelier, Gildas remonta la côte en s’éloignant de la mer. La petite sente sinuant dans les falaises lui rappelait une foule de souvenirs remontant dans son esprit comme des ondes. Il rejoignit bientôt un chemin de pierraille plus plat et plus large menant directement à l’imposante porte du monastère de Llantwit Fawr. Il plissa les yeux en levant la tête.
De chaque côté du sentier, la lande typique du bord de mer dégageait son parfum épicé caractéristique. Toujours dans ses pensées, il se retrouva sans même s’en rendre compte sous le porche du monastère, battu par les vents marins. Se saisissant de la cloche d’appel, le moine sentit une grande appréhension monter en lui. Qu’allait-il découvrir ? Qu’allait-il trouver derrière ces murs où il avait tout appris ? Ses co-disciples étaient-ils encore là ? Que diraient-ils ? Gildas arrivait deux jours après l’anniversaire de la mort de son maître. Avec un peu de chance, il croiserait ses anciens camarades et pourrait partager avec eux son fardeau. Seulement, il lui faudrait être prudent, et sans doute ne pas tout révéler. Mais qui pouvait être au courant ? Encore plongé dans le doute, il fit sonner la cloche. Il sursauta à l’ouverture des battants.
— Mon frère, que puis-je pour vous ?
— Paix sur vous, mon frère. Je me nomme Gildas, je reviens d’Armorique…
— Gildas… Vous êtes frère Gildas ? Le frère Gildas ? Pardonnez-moi, entrez !
Surpris, il ne fit pourtant aucune remarque et prit une attitude révérencieuse. Il avait toujours été étonné de voir que ces lieux clos, où l’homme était censé vivre tourné vers le Divin, n’étaient pas si coupés du monde qu’on aurait pu le croire. Au contraire, les nouvelles s’y répandaient parfois plus vite qu’un vol de pigeon. Pour le meilleur, et pour le pire.
Le moine portier était encore jeune, et ne connaissait visiblement Gildas que par ouï-dire. Le fait que son nom soit connu le laissait perplexe.
— Je viens pour commémorer le départ de notre maître, Saint Iltud, dit Gildas en entrant avec un sourire forcé. La cérémonie a déjà dû avoir lieu, j’imagine.
— Oui, frère Gildas. Cependant, vos frères vous attendent.
— Ah, qui donc ? demanda Gildas plus étonné encore.
— Frère Pol Aurélien, Tugdual, Samson et David. C’est frère Samson qui m’a affirmé avoir été averti de votre venue et m’a demandé de vous mener à lui. Si vous voulez bien me suivre…
Gildas resta coi. Il emboîta le pas au novice et traversa d’un pas rapide la place centrale du monastère. Çà et là les frères et les novices s’activaient aux diverses tâches de la vie quotidienne du monastère. Ils passèrent devant l’entrée de la bibliothèque puis s’engagèrent sous un cloître pour rejoindre les cellules des moines, mais au dernier moment, le novice tourna vers le déambulatoire juxtaposant le jardin. Là se trouvait un groupe de moines. Gildas se redressa. Son cœur bondit en reconnaissant ses illustres confrères. Ils étaient tous là.
Ils se retournèrent en voyant arriver les deux hommes.
— Gildas ! s’exclamèrent-ils.
— Mes frères ! Comme je suis heureux de vous revoir !
Pol, le sourire aux lèvres, fut le premier à prendre Gildas dans ses bras. Gildas l’aimait beaucoup, c’était son principal camarade d’étude. Pol et lui étaient nés la même année. Il y avait aussi Samson et Tugdual, tous deux les plus âgés du groupe. Enfin, Gildas prit les mains de David, le cadet, mais aussi le plus sévère. Gildas ne fut pas surpris qu’il ne se laisse pas aller à l’accolade. Pol posa les mains sur les épaules de son ami et, le regardant droit dans les yeux, lui dit sans ambages :
— Gildas, nous te croyions mort ! Ce n’est qu’une fois arrivé ici que Samson nous a assuré que tu étais encore en vie. Tu connais son Don pour voir les choses…
— Seigneur, pourquoi serais-je mort ? Qui vous a donné de telles nouvelles ?
— Ton monastère, Gildas. Tes frères n’ont plus de tes nouvelles depuis des lunes ! dit Tugdual. Je suis évêque désormais, je sais beaucoup de choses, ajouta-t-il avec un sourire entendu.
— Oui, bien sûr je comprends. Félicitations d’ailleurs, mon ami. J’avoue avoir eu une vie mouvementée ces derniers mois.
Gildas était un peu déconcerté par leur attitude directe. Tous semblaient en savoir plus long que ce qu’il pensait, et il se demandait désormais quoi cacher et quoi révéler. Savaient-ils aussi pour le Concile censé être secret ? Après tout, si les nouvelles allaient si vite, il était possible que des gens se soient interrogés sur les allées et venues de moines célèbres comme Benoît, Guénolé ou même Romain en pleine forêt sacrée des Dru-Wides… Il choisit la prudence, car il se pouvait bien que ses compagnons soient plus du côté du clergé que du sien. 
Que valent en vérité nos anciennes amitiés ? Je dois réfléchir et gagner du temps pour l’instant, avant de savoir qui sont devenus mes anciens amis. Après tout Romain aussi était chrétien, pourtant tout porte à croire qu’il nous a trahis, Merlin, Gwendaëlle et moi…, pensa-t-il.  Seigneur ! Puisses-tu me guider, me montrer la vérité !
Il se racla la gorge, se composa un visage affable et dit :
— Mes amis, je crois que j’ai de longues histoires à vous conter. Mais pourrions-nous d’abord nous détendre un peu ? J’avoue être fatigué par mon voyage. Je vais rejoindre ma cellule puis nous nous retrouverons pour une promenade dans le jardin ?
— Oui, dit Pol. Bien sûr, rejoins-nous avant le déjeuner. Nous discuterons de tout cela plus tard.
Les autres acquiescèrent en silence. Gildas se détourna et retrouva le novice tout proche puis le suivit jusqu’à sa chambre en silence. Le long du couloir, il tâcha de se détendre sans y parvenir. Une fois seul et la porte de sa cellule close, Gildas se demanda s’il n’avait pas fait une monumentale erreur en se rendant ici. De toute évidence, beaucoup de rumeurs avaient circulé bien vite depuis l’automne.
Gildas essaya de remettre de l’ordre dans ses idées : Samson et Pol étaient connus pour leur don de prescience et Tugdual, en tant qu’évêque, devait savoir aussi beaucoup de choses, comme il l’avait d’ailleurs déjà fait remarquer. Certainement avait-il eu vent de la mort de Romain et peut-être même de ses intentions. Il devait se montrer très prudent s’il ne voulait pas risquer des complications voire d’être excommunié si cela tournait mal. Son soutien aux païens pouvait être très mal interprété. Comment ses anciens condisciples voyaient-ils les Dru-Wides ? Étaient-ce de vulgaires païens bons pour le bûcher ? Quels auraient été leur attitude et leur choix s’ils avaient été à sa place ? Iltud était un homme sage et ouvert. Le contenu de sa bibliothèque démontrait son ouverture d’esprit. Aristote côtoyait Pythagore et les Évangiles. Mais qu’en était-il de ses anciens camarades ? L’austère David entre autres ? Tous, ils s’étaient connus jeunes. Mais c’était désormais des hommes faits et parfois même en charge de lourdes responsabilités. Gildas choisit d’esquiver tout sujet délicat pour le moment et d’en profiter pour sonder ses frères. Son intuition le poussait à avancer à pas de chat.
Gildas se leva. Le soir allait tomber et il se surprit à penser que ses amis n’étaient peut-être plus tant ici que là-bas, de l’autre côté de la Mor Breizh.
Chapitre 18 : Négociations


Comme je me serais volontiers reposé ici, par retenue, tel le navigateur que ses rames ont enfin porté jusqu’au port tant désiré, après avoir été ballotté par les flots de l’océan, si je n’avais vu se dresser contre Dieu tant d’amoncellements de pêchés de la part des évêques, mais aussi des autres, prêtres et clercs, et jusque dans mon ordre. […] Comme je l’ai dit plus haut, j’implore le pardon, le pardon de ceux qui mènent une vie que non seulement j’approuve, mais que je juge préférable à toutes les richesses du monde. Je souhaite d’ailleurs, et je désire ardemment, si cela est possible, la partager encore longtemps avec eux avant de mourir.
Gildas, Extrait de De Excidio et Conquestu Britanniae, exorde,  vers 540.

uelques minutes avant onze heures, frère Dominique se présenta devant l’autel de la chapelle. Nous n’étions que quelques fidèles et Iloan et moi avions choisi de nous mettre en fin de file afin d’être les derniers parmi la poignée de pèlerins du jour. Nous pensions ainsi avoir une chance de parler au moine. 
Frère Dominique se faufila derrière la croix de pierre, ouvrit une grille basse et descendit des marches pour disparaître bientôt à nos regards. La crypte se situait sous le chœur. Aux sons des cloches de onze heures, il remonta et, muni d’un grand cierge, nous invita à le suivre un par un. Les trois personnes devant nous passèrent, puis ce fut bientôt notre tour. Lorsque je descendis dans la crypte, quelle ne fut pas ma surprise ! Il n’y avait rien à voir. Rien à part la châsse où devait reposer le corps. Intérieurement, je maugréai. Bien sûr, ce n’est pas un tertre celte ! Romain n’est ni visible, ni entouré de ses derniers trésors… ! songeai-je. Je dévisageai le moine d’un air interrogatif.
— Mon père, où pourrions-nous…
D’un regard sévère, frère Dominique m’imposa le silence. Je regrettai aussitôt mon imprudence. Après un maladroit signe de croix, je fis demi-tour. En croisant Iloan en haut de l’escalier, je lui soufflai : 
— Il n’y a rien. Le corps est dans un reliquaire !
Il écarquilla les yeux, mais ne répondit rien. Moins d’une minute plus tard, je le vis remonter l’air soucieux. Je lui indiquai un banc de bois face au chœur où nous nous installâmes en attendant que frère Dominique remonte. Je pouvais percevoir l’intense réflexion du jeune mage à mes côtés. J’étais moi-même perplexe quant à la suite à donner. Puis, je le vis soulagé. Toute appréhension semblait l’avoir quitté. Je me sentais soudainement mieux aussi, puis suivis son regard. Le moine était remonté et s’apprêtait à quitter la chapelle. Iloan se leva et partit à sa rencontre. Je lui emboîtai le pas.
— Mon père, chuchota-t-il. Ma sœur et moi sommes venus de loin.
— Attendez. Suivez-moi.
Le moine lui indiqua la sortie. Une fois dehors, il parla plus fort. 
— Vous pouvez parler à votre aise désormais.
— Merci, mon père. Je disais que nous sommes venus de loin pour vous voir, ainsi que feu votre maître. 
— Cela devient de plus en plus un pèlerinage, mon fils. Puissiez-vous trouver la paix. Mais en quoi puis-je vous être utile ? Vous disiez être venus pour me voir, moi ?
— Oui, mon père. Ma sœur et moi sommes nés sous l’ancienne religion. [Le visage du père se crispa légèrement.] Et nous sommes venus pour rendre hommage au travail de Saint Romain. Nous savons tout ce qu’a accompli votre ancien maître pour ses fidèles et nous espérions en discuter avec vous. Nous savons que l’Archi-Dru-Wide a tenté aussi un rapprochement avec Saint Romain, n’est-ce pas ?
Je savourais l’audace avec lequel Iloan abordait le sujet. C’était très osé, mais d’être ainsi direct pouvait le déstabiliser suffisamment pour qu’il soit obligé de baisser la garde. Après quelques secondes d’une hésitation significative, le moine répondit d’un air pensif.
— Il est vrai que mon maître a rencontré plusieurs fois l’Archi-Dru-Wide. Il n’est pas interdit d’en parler, vous savez. Notre vénérable était un homme ouvert et peut-être est-ce pour cela qu’il souhaitait voir cet homme… ?
— Oui, bien sûr, et c’est tout à son honneur. D’autant que les plantes de l’Archi-Dru-Wide devaient l’aider à soulager sa maladie…
Intérieurement, je riais qu’il ait pu dire cela avec autant d’aplomb. Après tout ce n’était qu’une hypothèse. Il n’y avait aucune certitude que Romain ait été vraiment malade lorsqu’Anaxis venait le voir. Je tendais mon esprit vers le moine avec la plus grande finesse afin de troubler le moins possible leur discussion. Je compris qu’Iloan avait aussi lu dans les pensées de surface de l’esprit du moine ! Frère Dominique semblait persuadé qu’Anaxis et Romain se voyaient pour des soins et Iloan ne faisait que renforcer cette hypothèse en lui suggérant cette même réalité.
C’était astucieux de la part de mon ami. Je revins à la discussion, plus curieuse encore du tour qu’elle allait prendre. Frère Dominique me jeta un coup d’œil suspicieux.
— Et votre sœur, que fait-elle ? demanda-t-il.
— Ma sœur est guérisseuse. C’est elle qui confiait à Anaxis ses plus précieuses recettes.
— Je vois… Puisse le Seigneur vous en remercier alors.
Il s’apprêtait à nous tourner le dos lorsque Iloan lui asséna :
— C’est pour cela que nous sommes ici aussi frère Dominique. Nous voudrions œuvrer pour le rapprochement de nos deux communautés. Nous avons été – rendons grâce – convertis et avons jugé bon de venir vous voir afin de nous assurer d’une chose : auriez-vous par hasard retrouvé le manuscrit que nous avions prêté à votre maître ?
Cette fois, le moine se figea. Il se retourna et observa mon ami. Mais Iloan ne se laissa pas démonter et poursuivit de plus belle. Je le trouvai décidément très habile.
— En effet, désireux nous-mêmes de partager pacifiquement nos connaissances en matière de soins, nous nous étions ardemment investis dans la guérison de votre très Saint maître, Romain. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avions dépêché aussi notre éminent chef spirituel. Et ma sœur, ici présente, avait pour cela laissé un précieux manuscrit, cher à nos yeux, que nous aimerions récupérer.
Frère Dominique fronça les sourcils, de plus en plus soupçonneux. Mais il se devait de paraître conciliant puisque nous nous présentions comme les bons samaritains, qui plus est, fraîchement convertis.
— Alors, pourquoi ne pas avoir fait une requête officielle dans ce cas ?
— Mon père, ce n’est pas dans nos coutumes…
— Mais qu’est-ce qui me prouve votre bonne foi ? Qui me dit que…
— Que nous ne sommes pas des charlatans ? Sauf votre respect, mon père, qui pourrait être au courant de toute cette histoire ? Qui, à part les principaux intéressés, et bien sûr, ceux qui ont été mis dans le secret du secret ?
Iloan avait fait un sans-faute. C’était parfait. Je me réjouissais du spectacle tout en étant légèrement frustrée d’être contrainte à la retenue. Mais je ne pouvais risquer de mettre à bas nos efforts. 
Frère Dominique nous jaugeait cette fois sans vergogne, et je fis un immense effort pour me composer un visage affable alors que la colère montait en moi. Nous étions redevenus les païens. Il était jeune et aussi intelligent qu’ambitieux, et visiblement méfiant et calculateur. Dans d’autres circonstances, il nous aurait méprisés. Fixant Iloan, il chercha à détecter une quelconque trace de menterie, mais ne trouva rien. Il songeait sans doute aussi qu’il était en bonne place pour prendre la direction du monastère d’ici peu, étant l’ancien disciple de Romain. Il ne voulait pas d’une nomination entachée de doute par de quelconques rumeurs. Je lisais sur son visage la tension de l’homme contraint à prendre la juste décision. Il avait tout du perfectionniste, dont la droiture frise la rigidité. À l’image de son ancien mentor. Pouvait-il nous faire confiance ? Nous, que tout opposait ? Je perçus le moment où il fut convaincu que tout ça n’était qu’affabulations.
Frère Dominique baissa le menton, se détourna en enfilant les mains dans ses manches. Après avoir fait trois pas, il dit sans même se retourner : 
— Désolé, nous n’avons rien retrouvé de tel dans la cellule de notre vénéré maître. Maintenant, veuillez m’excuser.
Son attitude fuyante démontrait qu’il mentait. À nouveau, j’enrageai. Nous étions si près du but ! Iloan se tourna vers moi et je lus cette même colère dans ses yeux.
— Il ment, les manuscrits sont là, c’est manifeste. Tu es bien d’accord ? lui demandai-je déterminée.
— Tout à fait, dit-il en soupirant avec humeur.
— Alors il ne nous reste qu’une issue. Tu penses à la même chose que moi ? lançai-je d’un air malicieux.
— Oui !
Chapitre 19 : Révélations


La Bretagne a des prêtres, mais ils sont insensés ; elle a beaucoup de ministres, mais ils sont impudents ; elle a des clercs, mais ce sont de rusés voleurs ; elle a des pasteurs, mais ce sont des loups prêts à dévorer les âmes ; ils ne veillent pas à l’intérêt du peuple, mais ils cherchent à remplir leur ventre. […] je vais vous dire le fond de ma pensée. Oui, mes reproches pourraient être plus modérés, mais à quoi cela sert-il de se contenter de palper de la main et d’enduire d’onguent une blessure déjà toute gonflée par l’œdème et l’infection nauséabonde, qui a manifestement besoin d’être soignée par l’intervention classique du cautère rougi au feu ? Ceci bien entendu, suppose que l’on peut la soigner et qu’on n’a pas affaire à un malade qui ne cherche aucun remède et qui fuit le médecin.
Gildas, Extrait de De Excidio Britanniae, exorde, vers 540.

urant le repas, Gildas était entouré de ses anciens condisciples. Depuis son arrivée, il n’avait pas su quelle attitude adopter. Ils mangèrent ensemble en silence dans le réfectoire, comme lorsqu’ils étaient jeunes, et s’étaient ensuite dispersés après avoir échangé les dernières nouvelles. Gildas s’était dirigé vers le jardin, seul, et observait les plantes tout en déambulant. La soirée s’annonçait douce. Avant le repas, ils avaient peu conversé, n’abordant que des sujets banals, mais Gildas sentait aussi des non-dits furtifs derrière certaines phrases, entre autres venant de Samson qui par deux fois lui avait lancé des coups d’œil appuyés. Que cela voulait-il dire ? Que cachaient ces sous-entendus ?
Ils n’étaient plus les étudiants naïfs et immatures d’autrefois. Certains avaient accompli des hauts faits et parfois même des miracles, du moins à ce qu’en disaient les populations locales. Miracles ou magie, d’ailleurs ? Gildas en sourit. Désormais, il avait un tout autre point de vue sur cela. Magie et miracle relevaient pour lui de la même profonde source Divine. 
Tous ces condisciples avaient en tout cas fondé des écoles, des églises et des monastères. C’était tous de "grands" hommes de Dieu, du moins était-ce ce qu’il pensait jusque-là. Mais qui étaient-ils vraiment ? Quelle foi les animait ? Avaient-ils vraiment entendu le message du Christ ? Étaient-ils vraiment des disciples au cœur ouvert ? Ouvert au point de même accueillir ceux de l’ancienne religion ? Au point de s’ouvrir à des révélations étonnantes sur la vie du Christ ? Il en doutait plus que jamais.
Gildas leva les yeux et regarda s’approcher deux de ses anciens compagnons, Samson et Pol. Samson lui sourit de manière sincère, mais malgré cela il craignait la confrontation. Quelques instants passèrent. Puis, la question tant redoutée tomba.
— Alors Gildas, qu’as-tu fait en vérité ? Où étais-tu donc passé durant tout ce temps ?
— Eh bien, dit Gildas un peu gêné, j’étais en Armorique. J’y ai beaucoup travaillé. L’abbaye de Rhuys est presque achevée, vous savez ? J’en suis assez heureux.
— Tu as l’air pourtant nostalgique, souffla Pol, à qui rien n’échappait de l’humeur de son ancien ami.
— Mais, nous pensions plutôt qu’as-tu fait depuis l’automne dernier ? Tous ont fini par te croire mort ou porté disparu, justement à Rhuys ! Et auparavant, tu te serais rendu à une réunion, selon la rumeur, au cœur même de la forêt de Brech El Lean qui plus est. Et puis plus de nouvelles… Est-ce vrai ?
Ainsi donc, les rumeurs allaient jusqu’à ce point. Le moine était soudain catastrophé par ce qu’il entrevoyait. Il lança d’une voix basse.
— Pouvons-nous nous asseoir, mes amis ?
— Bien sûr, dit Samson.
Gildas pria en son cœur: j e m’en remets à Toi, Seigneur ! Il expira doucement et sentit une énergie nouvelle couler dans son corps. Répondre à la question par une question lui parut le meilleur moyen de poursuivre. Après tout, l’issue se montrerait d’elle-même. Il devait rester confiant.
— Comment savez-vous cela ? demanda Gildas.
— Parce que j’ai été nommé abbé d’Ynis Pir, répondit Samson.
— Je l’ignorais. Félicitations ! répondit Gildas avec un sourire sincère. Mais n’ai-je pas entendu que tu étais nommé évêque aussi ?
— Oui, tout à fait. Je cumule de nombreuses fonctions désormais. Et c’est pour cela que je sais de nombreuses choses, dit-il en levant les sourcils.
Gildas commençait à mieux comprendre. Mais que savait-il exactement ? Tous trois restèrent silencieux. Gildas avait cette désagréable impression qu’un étau se refermait sur lui.
— Pourquoi me dis-tu cela, Samson ?
— Gildas, du fait de ma position, j’ai appris beaucoup de choses… Écoute-moi, les événements sont plus graves que tu ne le crois. En tout cas, au nom de notre ancienne amitié, je me dois de te mettre en garde. 
Samson prit une inspiration et projeta son regard au loin, bien plus loin que les murs de l’abbaye et poursuivit. 
— À l’automne dernier, le roi des francs, Childebert 1er, a mandé mon aide pour une histoire opposant Judual et le roi Hoel II dit « l’usurpateur ». Childebert souhaitait que je tente d’arranger les choses. Iltud était connu pour son sens de la diplomatie, il semblerait que j’ai au moins hérité de sa réputation, dit-il dans un sourire sans joie. Sans doute est-ce pour cela qu’il a fait appel à moi.
— J’en suis heureux. Mais quel rapport avec moi ?
— J’y arrive. Lors de ma rencontre avec Childebert, il m’a aussi mandaté pour une autre mission, secrète celle-ci. Et, par un concours de circonstances, j’ai aussi, durant ce même séjour, rencontré à la cour royale le jeune moine Gwénael, que tu connais, n’est-ce pas ? Samson lui jeta un coup d’œil. Frère Guénolé, son sage maître, venait de mourir. Quelque peu remué par sa disparition, Gwénael m’a parlé de toi. Je lui ai demandé à quelle occasion vous vous étiez rencontrés, puisque je me languissais, en toute honnêteté, d’avoir de tes nouvelles depuis tout ce temps. Cependant, il s’est soudain rétracté, a bafouillé, puis a fini par me lâcher qu’il ne pouvait pas m’en dire plus. Intrigué, je lui ai dit simplement : 
— C’est au sujet des Dru-Wides, n’est-ce pas ?
— Pourquoi cette question ? s’étonna Gildas.
— Je t’ai toujours su proche d’eux depuis que tu as débarqué en Britannia. Est-ce faux ?
— Je ne vois pas ce qu’il y a de mal, Samson. 
— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, intervint soudain Pol. Samson a voulu te protéger.
— Me protéger ? Mais, de quoi donc voulez-vous me protéger ?
— De toi-même pour commencer, reprit Samson d’un ton sérieux. Mais aussi de ces mages.
Le silence qu’avait gardé Pol depuis le début était celui d’un homme résigné, mais en désaccord. Tandis que Gildas observait ces deux anciens amis, il se sentit bien seul. Baissant la tête, il invita Samson à poursuivre d’un mouvement du menton. Gildas écouta, les mains jointes et le regard posé sur elles.
— J’ai donc discuté avec Gwénael et j’ai fini par lui dire que Childebert 1er voyait d’un mauvais œil l’activité trop prononcée des Dru-Wides, en particulier de l’Archi-Dru-Wide et lui recommandait donc de prendre ses distances avec lui.
— Mais où veux-tu en venir à la fin ?
— Laisse-moi finir, Gildas. Je vais te révéler une part du secret : le roi lui-même m’a mandaté parce qu’il a parfaitement vu la déferlante des Bretons de l’île vers l’Armorique. Il a vu que celle-ci s’accompagnait de l’exil des mages Dru-Wides. Le roi sait aussi que, comme son père Clovis, il a tout intérêt à unir son peuple derrière l’Église chrétienne…
— Et non derrière les Dru-Wides païens… C’est bien ça ? Est-ce cela l’enjeu ?
— Entre autres. Tu sais très bien quel est le véritable enjeu, dit Samson en plongeant son regard dans le mien.
Cette fois, Gildas comprit clairement ce qu’il voulait et choisit la prudence. Samson était dans le secret, visiblement encore plus que lui-même. Un angle de vue radicalement nouveau se dégageait laissant apparaître les pièces d’un jeu plus complexe qu’il ne l’aurait voulu. Les puissants de ce monde étaient mêlés à l’intrigue qui n’en finissait pas de s’étendre. La situation tant redoutée prenait forme.
— Alors, continue, dis-moi tout, osa Gildas.
Samson se redressa, regarda aux alentours puis voyant que personne ne pouvait entendre, se mit à chuchoter.
— Pour commencer, Pol est aussi dans le secret, nous pouvons parler devant lui en toute confiance. Nous ne sommes qu’une poignée à tout savoir. Il y a les directives générales de l’Église pour évangéliser, tu le sais. Puis, certains religieux, selon leur naissance et leur influence, se sont vus invités par le roi Childebert, mais aussi d’autres rois pour des secrets, disons… plus terribles.
— Comme quoi ?
— Gildas, ne fais pas l’innocent ! Ignores-tu de quoi il en retourne, toi qui étais parmi eux à l’assemblée de Merlin ?
— Nous y voilà… Tu es donc au courant ?
— Oui ! Moi et une poignée d’autres. Gwénael et Romain ont été de ceux qui m’en ont parlé. Croyais-tu que l’Église aurait pu l’ignorer ? Et honnêtement je suis déçu que tu ne m’en aies pas spontanément fait part…
Étrangement, Gildas ne percevait pas de colère dans la voix de son aîné. Samson n’avait que quelques années de plus que lui, mais s’était toujours montré protecteur. Protecteur, mais aussi quelquefois condescendant par son attitude qui frisait le paternalisme. Pourtant, Gildas jugeait désormais son attitude déplacée. Les temps avaient changé. Lorsque Samson achevait sa formation, il sortait à peine du noviciat. Tout cela lui semblait si loin désormais.
— Je ne pouvais pas savoir de quoi il retournait, poursuivit Gildas en répondant à côté. Mais j’ai bien vu que l’Enchanteur ne cherchait pas à trahir, mais unir. J’ai bien connu l’Enchanteur, ces dernières années, du moins assez pour savoir que c’est quelqu’un de juste.
— Peut-être, mais ce mage ne sait pas ce qu’il fait.
— Crois-tu ? Tout le temps où je l’ai côtoyé, je n’ai vu qu’un homme sage, érudit et, qui plus est, généreux. Il guérissait les humbles et les pauvres.
— Mmm, peut-être, mais ce fut autrefois un guerrier aussi. Heureusement pour nous qu’Arthur est mort, sinon, qu’en serait-il de l’Église et du royaume des Francs ? Crois-tu que nous serions en sécurité si les Bretons avaient gagné contre les Saxes ou les Angles ? 
— Ainsi, c’est cela qui te perturbe ? L’alliance entre les Francs et l’Église ? Mais c’est de la politique ! Je te parle d’hommes de cœur ! Je te parle de Foi et tu me parles d’intrigues !
— Non, tu te trompes, Gildas.
Il se renfrogna. Gildas ne devait pas montrer sa colère montante. Pas maintenant. Cela serait non seulement mal venu, mais aussi inutile. Il devait poursuivre jusqu’au bout cette discussion. Samson ne se rangerait de toute façon pas à son avis. Du moins pas aujourd’hui. C’était désormais clair. Il se devait d’être patient. S’emporter ne résoudrait rien et éloignerait de lui les précieuses informations que semblait posséder son condisciple. 
Gildas jeta un œil à Pol qui visiblement était partagé par le débat auquel il assistait, mais préférait garder le silence. Il devait avoir ses raisons, imagina Gildas. Décidément, tout lui semblait être hypocrite. 
— Alors, quel est le centre du problème, quel est le véritable sujet ?
— La Sainte Église, Gildas. L’Église et le message du Christ à propager, plus que jamais.
— Alors nous sommes d’accord, je ne comprends pas, dit Gildas en se levant du banc de pierre suivi bientôt des deux autres.
Il se força à ralentir le pas, bien que cela lui coûtât ; il eut préféré courir. Les trois hommes cheminèrent à pas lents dans les allées du jardin. Le soleil déclinait et d’ici peu, il ferait froid. Gildas se dit qu’il devait parvenir au cœur du sujet avant que l’obscurité n’achève elle-même la discussion. Une fois la nuit tombée, le silence envelopperait le monastère et couperait l’élan actuel. Or, Gildas se sentait proche du but.
Il choisit de se montrer conciliant et compréhensif, en feignant de se joindre à la cause de Samson.
— Très bien, Samson. Je ne vois toujours pas où est le problème. Childebert est roi et, à ce que j’en sais, son royaume se porte plutôt bien. L’Église est heureuse de nous voir évangéliser l’Armorique, après le saint travail accompli par Patrick au siècle passé ; je dirais même que tout va plutôt bien…
— Oui, mais tu oublies les Dru-Wides, les prêtresses, leur pouvoir…
— Je ne vois pas en quoi ils posent problème. Ils sont de moins en moins nombreux et divisés qui plus est.
— Certes, mais ils ont peut-être plus de pouvoir que tu ne le crois.
— Peut-être… hésita Gildas.
— Pourquoi feins-tu de ne pas savoir, Gildas ? La raison principale est le manuscrit. Ou plutôt devrais-je dire les manuscrits ?
Gildas ne sut que faire. Mentir ? Faire celui qui est tenu au secret ? Pourquoi devrait-il trahir Merlin et Gwendaëlle alors qu’il lui semblait qu’ils étaient vraisemblablement dans le juste et le vrai tandis que ses propres frères poursuivaient des buts plus douteux ?
Samson ne l’avait pas quitté des yeux. En fronçant les sourcils, il ajouta :
— Ne mens pas. Je sais que tu sais.
— C’est une menace ?
— Ne sois pas ridicule, Gildas, tu sais aussi à quel point nous te respectons. Je t’ai défendu auprès des plus hautes instances.
— Pourquoi donc, Samson ? Risquais-je quelque chose ? Je me suis rendu à cette réunion parce que Merlin était un ami…
— « Était » ? le coupa Samson.
— Oui, Merlin n’est plus de ce monde.
— Alors, frère Gwénael a dit vrai, lança Pol.
Sa voix trancha dans le silence.
— Pourquoi aurait-il menti ? ajouta Gildas avec une pointe de défi. Je vous trouve bien suspicieux l’un comme l’autre.
— Car l’enjeu nous dépasse.
— Oui, certes, ce sont des manuscrits précieux, mais de là à se méfier de tout et de tous, y compris de vos propres frères chrétiens, je trouve cela inquiétant.
— La situation l’est. Les manuscrits ne doivent pas être divulgués. Jamais. Je dois te poser maintenant la question, mon ami : que sont devenus ces manuscrits ?
Gildas sentit son cœur manquer un battement. C’était l’instant de vérité. Allait-il justement se corrompre par le mensonge ou risquer de perdre tout ce en quoi il croyait pour suivre aveuglément l’Église ? Était-ce d’ailleurs la voix de l’Église ou la voix du Christ ? Toute cette histoire lui paraissait l’écho d’une hiérarchie à la recherche du pouvoir plutôt que de la parole sainte. Il se dit qu’il pourrait aussi crier à son frère qu’il avait été torturé pour cela. Gildas avait défendu la Vérité, ses amis, son amour, l’Amour. Mais il craignait de n’être pas compris et que cela engendre des représailles tôt ou tard contre l’ensemble des Dru-Wides. 
Samson ne pouvait pas concevoir tout cela. Si Gildas avouait qu’il cherchait les manuscrits pour les protéger, l’Église en profiterait pour s’acharner sur les mages et les Bandruis, et donc Gwendaëlle, Maëlys ou même lui. Devraient-ils tous payer pour la folie d’un seul mage noir et de prêtres fanatiques ? Non. Gwendaëlle l’approuverait aussi, malgré ce qu’elle avait subi. À cet instant, il fut persuadé que même son maître Iltud approuverait. La Justice viendrait par un autre moyen que la vengeance. Elle viendrait du Divin et non de lui, son humble serviteur.
Il souffla bruyamment puis lâcha :
— Ils ont disparu, Samson. Il n’y a plus de manuscrits.
C’était en partie vrai. Mais Gildas pria pour que Dieu le pardonne malgré tout. 
— Tu es sûr de toi ?
— Oui, j’étais là. Et toute cette histoire fut dure, Samson, plus dure que tu ne le crois. Nous avons combattu et tout a été détruit par le feu.
Le moine fronça les sourcils et finit par faire une moue compatissante. Il semblait convaincu par cette révélation et le ton de voix de Gildas.
— Je te crois, Gildas. Alors, tout risque est donc écarté. Mais nous devons rester vigilants. Peut-être d’autres copies ont-elles été faites et circulent en secret ?
— Mais pourquoi l’Église et même le roi s’inquiéteraient-ils de ces vieux manuscrits ?
— Personne ne doit savoir, Gildas. Personne. Leur contenu doit rester secret.
— La vie du Christ doit rester secrète ? Les Évangiles secrets ? Pourquoi, si c’est une sainte vérité ?
— La vérité peut-être façonnée. Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire, tu le sais. C’est par l’œil de César que nous connaissons la Gaule d’il y a cinq cents ans et non par celui de Vercingétorix. Nous parlons latin dans nos églises, et non Breton ou Saxon. C’est ainsi.
— Mais en quoi la vie du Christ est-elle si dangereuse ?
— Le roi et le Pape pensent, comme moi d’ailleurs, que si les hommes découvrent que le Christ a eu une vie d’homme, une vie trop terrestre en somme, cela pourrait détourner les cœurs du chemin céleste. Le peuple ne doit jamais savoir. De plus, il y a les enseignements secrets dedans.
— Mais… commença Gildas avant de ravaler sa remarque.
— De toute façon, intervint Pol sortant de son silence, que l’on soit d’accord ou non ne change rien. Nous devons appliquer le message de l’Église, nous sommes les vicaires. Nous transmettons la parole telle qu’on nous dit de la transmettre et si le Pape juge dans sa grande sagesse que ceci est la parole à transmettre, alors à nous de le faire.
— Gildas, ajouta Samson avant même que celui-ci ne réponde, tu dois aussi savoir que cela dépasse les frontières. Judual sera bientôt remis en place en Domnonée, si je travaille bien, dit-il dans un rire sans joie. Mais il y a aussi d’autres hommes de pouvoir alliés pour faire avancer l’Église. Si j’ai bien compris, il y a eu une réunion dont je ne connais ni le lieu ni la date où plusieurs rois de part et d’autre de la mer se sont rendus. Il y avait Maelgwn, roi du Gwynned, Cynlas roi de Rhos, Gwerthefyr, roi du Dyfed. Mais aussi Aurelius Conanus et le roi Constantin ou encore le comte Conomore… Voilà pour le nord. Mais au sud, d’après ce dont j’ai eu vent, l’empereur Justinien a envoyé une armée entière pour reprendre Rome. Le général Bélisaire y serait parvenu, mais l’avenir est désormais incertain…
— Pourquoi donc ? lança Gildas curieux.
— Parce les Goths n’abandonneront pas Rome ainsi… Trop de pouvoir se tient entre ces murs. Leur nouveau roi, Vitigès, à la tête de cinquante mille hommes, assiégerait Rome depuis quelques semaines. J’ignore quelle sera l’issue de tout cela, mais il est fort probable que le Pape change, d’une manière ou d’une autre… Justinien ne voudra plus d’un traître et fera tout pour évincer Silvère et mettre un autre Pape à sa place.
— Et donc, poursuivit Gildas comprenant peu à peu l’enjeu, tu ne pourras plus me protéger… ! Ni moi ni vous.
Gildas les regarda tour à tour. Ils gardaient le silence, leur visage fermé indiquant qu’il voyait juste. Les hommes de pouvoir, les rois, le Pape, ils étaient donc tous ligués ! Gildas était écœuré. Une boule lui obstruait la gorge. Toutes ces histoires, ce n’était pas son monde. Le pouvoir pour le pouvoir l’avait toujours profondément dérangé. Après quelques instants, il parvint à se calmer pour prendre du recul.
Que cela signifiait-il ? Les Goths, les Saxes, l’empereur, étaient-ils tous subitement devenus de pieux chrétiens ? Gildas connaissait de près ou de loin la plupart de ces rois et savait pertinemment qu’ils n’étaient motivés que par le pouvoir ou les richesses. Certains avaient pourtant des mages et des bardes à leur cour. Malgré cela, ces hommes ne suivaient que leur propre intérêt, et non celui des traditions de leur peuple dont les Dru-Wides faisaient pourtant partie. Ils ne rejoignaient l’Église que parce que leurs intérêts coïncidaient. L’Église avait donc offert de les soutenir en échange… de quoi ?
— Veulent-ils donc tous la fin des mages et la disparition des manuscrits ?
— Je pense, oui. Et ce n’est pas un mal. Les mages doivent disparaître pour laisser la Gloire de Dieu régner, sans la confusion possible avec les faux dieux. Quant aux manuscrits, s’ils sont retrouvés, ils reviennent à l’Église, quel qu’en soit le Pape.
Cette fois, Gildas s’étrangla et dut détourner son visage pour en cacher l’expression. L’ampleur de la situation dépassait tout ce qu’il aurait pu croire. Ce ne sont pas les rois qui veulent la fin des mages, mais le Pape, en échange de quoi celui-ci les soutiendrait, par-delà toutes frontières, car l’Église ne connaissait pas de limites territoriales…
Gildas devait absolument cacher et protéger sa liaison avec Gwendaëlle et plus encore avec Iloan et les autres. Cette fois la position de Samson était on ne peut plus claire. Et c’était la position du clergé et du Pape lui-même. À son grand regret.
— Je comprends, dit Gildas en se forçant à jouer le jeu.
— C’est pour le bien, pour mieux promulguer le message du Christ, ajouta Pol.
— Et si les manuscrits ont disparu comme tu le dis, alors tout va pour le mieux. Je dois dire que j’étais inquiet pour toi Gildas. J’ai dû te défendre en haut lieu afin de leur assurer que tu étais bien de notre côté !
— Merci, Samson, merci, fit Gildas avec une moue de gratitude. Tu as bien fait. J’ignorais toutes ces choses. Merlin nous avait rassemblés dans le secret, mais apparemment, on ne peut rien cacher à la sainte Église…
— Non. Nous savions que les mages préparaient quelque chose avec cette réunion. Nous avions des doutes sur Merlin, mais nous surveillions surtout de près frère Bleiz. Il n’a jamais fait l’unanimité. Bleiz était versé dans la magie avant de se convertir. Personne n’avait oublié son passé et il avait gardé de nombreux ennemis qui traquaient le moindre écart de conduite. Ce n’est qu’après que nous avons su de quoi il s’agissait vraiment. Tu vois, tout se sait…
— Oui, tout se sait… soupira Gildas inquiet.
— Allez, mes frères ! Venez prier. Le soleil se couche et nous aurons plus chaud à l’intérieur.
Gildas leur emboîta le pas, silencieux. Ils passèrent sous le cloître, traversèrent la cour et se dirigèrent vers la chapelle. Gildas était bouleversé. Il marchait les mains moites et le cœur troublé. 
Sur le pas de la porte menant à la salle de prière, le moine se figea et chercha à reprendre ses esprits. Il leva le menton et dans le clair-obscur du crépuscule, il observa la grande croix de granit le surplombant. Au bord des larmes, il se souvint d’une phrase de Jésus : « Pardonne-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».
Pardonner. Oui. Mais ne pas oublier. Il se surprit à penser que tout pouvait encore changer si les Goths reprenaient Rome. Ou si toutefois le Pape était révoqué ou pire, tué durant le siège. Quelle en serait l’issue ? En vérité, en ces heures incertaines, tout était possible. Même le plus terrible dénouement. Soudain, une pluie de questions s’abattit sur lui. Il soupira pour les chasser, rabattit sa capuche et s’enfonça dans la pièce. L’odeur de la pierre, du bois et de l’encens l’appelait vers l’intérieur. C’est l’esprit torturé par ces mille pensées qu’il pénétra dans l’église. 
Chapitre 20 : Dernières minutes


Cette source est en vous et ne vient pas du dehors, car le royaume de Dieu est en vous.
Luc 17. 21
 
Jésus a dit :
 celui qui cherche ne doit pas cesser de chercher,
 jusqu’à ce qu’il trouve,
 et, quand il trouvera,
 il sera stupéfié,
 et étant stupéfié,
 il sera émerveillé,
 et il régnera sur le Tout.
Évangile selon Thomas

’un signe du menton, j’invitai Iloan à me suivre. Je tournai légèrement la tête et tout en marchant, je lui chuchotai :
— Nous allons reprendre les manuscrits.
Au léger sourire de mon compagnon, je compris qu’il partageait mes plans. Il y avait quelque chose d’ironique dans cette histoire. Cet ancien novice avait eu dans les mains un trésor inestimable, sans en avoir conscience un seul instant.
— Si Frère Dominique avait su ce qu’étaient vraiment les manuscrits, il n’aurait pas eu cette réaction. 
— Je partage ton point de vue, dit Iloan en levant un sourcil. Mais désormais nous avons attiré son attention dessus.
— C’est exact, concédai-je. Il nous faut donc les retrouver au plus vite. Et même s’il n’y comprend rien de plus en les voyant, il pourrait nous compliquer la tâche…
— Et nous n’en avons guère envie, acheva Iloan dans un demi-sourire.
— Tout à fait, acquiesçai-je. Si Dominique a cru qu’il s’agissait de formules de potion, c’est qu’Anaxis lui-même les aura laissés pour tel aux mains de l’abbé Romain.
— Ce qui signifie…
— Qu’ils sont forcément toujours ici !
— Et dans les mains…
— Du frère apothicaire, logiquement !
J’observai brièvement autour de nous. À part les poules et les ânes, nulle âme ne rôdait aux alentours. Mais cela ne dura guère, car le novice de l’écurie vint vers nous. En le voyant, un plan audacieux me traversa l’esprit, et sans prendre le temps de consulter Iloan, je lançai son exécution en priant qu’il saisisse l’occasion au vol. Et je ne me trompai point. Sans hésitation, j’arrêtai le novice, prêt à libérer nos montures, et lui dis :
— Mon frère, nous n’allons pas partir tout de suite, car je m’aperçois seulement qu’il me faudra quelques plantes pour notre voyage. Je sors tout juste d’un trouble, certes sans gravité, mais frère Dominique m’a invitée à consulter le frère apothicaire. Pourriez-vous nous mener à lui ? 
Un léger trouble parcourut le visage juvénile du novice, ne sachant visiblement que faire dans cette situation inhabituelle pour lui. Il m’aurait presque attendrie, si je n’avais dans l’instant que faire de ses états d’âme. Iloan intervint exactement comme je l’attendais, comprenant visiblement ce que je cherchais à faire : découvrir où se tenait l’officine de l’abbaye. 
— Laisse donc Gwendaëlle, je vais m’y rendre avec le frère novice, pendant que tu nous attendras ici, n’est-ce pas ?
— Tout à fait, fis-je avec un sourire entendu.
Le novice s’inclina légèrement et sans mot parti devant. Iloan avait compris que le novice ne pouvait emmener une femme à sa suite dans la partie réservée aux moines. En le suivant, Iloan repérerait le chemin de l’apothicairerie, sans éveiller de soupçons. Il ne nous resterait plus qu’à cueillir les manuscrits, avant que Dominique ne s’y intéresse.
À peine avaient-ils tourné les talons que j’échafaudais déjà la suite du plan. Seule la magie pourrait nous sortir de cette situation. La nuit nous aiderait à moins user d’énergie pour les sortilèges et à nous dissimuler plus facilement. Ce n’était pas un fort, mais une abbaye. Néanmoins, les moines dormaient peu et certains jeûnaient ou priaient durant la nuit. L’opération n’était pas si aisée qu’elle semblait de prime abord. Restait également le mur d’enceinte, car si nous sortions, sur quel prétexte reviendrions-nous ? D’autre part, nous ne pourrions peut-être pas attendre la nuit, c’était là le point crucial. Si Dominique s’emparait des manuscrits avant nous, cela pourrait tout compliquer. Et je souhaitais à tout prix éviter la violence.
Pour m’apaiser, je m’approchai d’une mule et caressai l’encolure de la bête. Elle me regarda puis secoua la tête pour chasser les premières mouches du printemps. Soudain, mon plan m’apparut clairement. Dès que j’aperçus le moine apothicaire et son ventre proéminent, je me pliai en deux en me tenant le ventre. 
Chapitre 21 : Retrouvailles


Pol Aurélien, (Paol Aorelian en breton), est un saint breton et le premier évêque de la ville de Saint-Pol-de-Léon et du pays du Léon. Né en 490, a priori la même année que Saint Gildas. Après avoir été l’élève de Saint Iltud, il est ordonné prêtre à vingt-deux ans. Il évangélise une part de la Bretagne puis fait des allées et retours entre l’île d’Ouessant et l’île de Batz. Childebert 1er le nommera évêque et c’est ce même roi qui lui demandera de faire intervenir son ancien condisciple, Samson de Dol dans une querelle entre le roi franc et l’usurpateur du royaume de Domnonée. Celui-ci contribuera à mettre Judual sur le trône. Ces deux hommes d’Église, Pol et Samson, étaient amis et proches du pouvoir. Preuve en est que ce second fut remercié pour sa loyauté en se voyant octroyer le monastère de Pentale. Comme la plupart des élèves de Saint Iltud, ils étaient issus de l’aristocratie bretonne dont le pouvoir s’étendait des deux côtés de la Mor Breizh.
Chroniques de Bretagne

ildas pria toute la nuit à la recherche d’un peu de paix. Il ne la trouva que lorsqu’il fut complètement épuisé. Au petit matin, quelque chose céda en lui. Assis sur un prie-Dieu, face à l’autel, il somnolait lorsqu’un rayon de lumière pénétra dans la chapelle pour illuminer la croix dorée. Sans doute Iltud l’avait-il orientée ainsi à dessein, afin qu’elle soit resplendissante de la lumière du ciel à une heure donnée. Gildas trouva cela magnifique. On aurait pu croire que la grâce divine venait de toucher le chœur de l’église. Le soleil éclatant l’inondait. Ce spectacle suspendit un instant le flot des pensées de Gildas. Son cœur s’enfla d’une vague de gratitude et d’émerveillement. Son maître Iltud avait été un grand homme et connaisseur de nombreux secrets, tant spirituels qu’astronomiques ou même mathématiques. Il était pour Gildas l’archétype du sage accompli. Le visage du vieil homme lui apparut, mais Gildas fut surpris de songer dans la foulée à Merlin. Dans son esprit, Merlin était le seul homme comparable à son maître, et d’un certain point de vue, l’Enchanteur avait achevé ce que son propre maître n’avait pu faire de son vivant. Merlin lui avait enseigné la persévérance et l’ouverture. Non ! L’Enchanteur lui avait montré le seul chemin qui comptait, même à ses yeux de grand mage : l’Amour. Iltud lui avait montré la Voie. Merlin l’avait incarnée. Ce faisant, il avait aidé aussi Gildas à la faire vivre à son tour ; à faire descendre l’Esprit dans la chair pour sanctifier l’ensemble de son être.
Rien n’était séparé, ni l’esprit du corps, ni les hommes des femmes, ni même les humains de la Nature. Tout était lié.
Gildas releva la tête. Son esprit était calme. Vaste. Une Paix sans pareille occupait son cœur. Il se leva et se dirigea vers sa cellule. Là-bas, il se saisit d’une plume et d’un bout de parchemin sur lequel il griffonna quelques mots d’adieu à Samson et à ses condisciples, s’excusant de devoir rentrer au plus tôt dans son monastère de Rhuys où son devoir l’attendait.
L’aube effleurait à peine l’horizon encore gris lorsqu’il sortit. Gildas se figea.
— Mais, alors ?... La lumière éclatante sur la croix ? dit-il à voix haute, tant sa surprise était grande. 
Bouche bée, il fixa le ciel et toucha sa poitrine. Instinctivement, il joignit les mains, les yeux toujours rivés vers les cieux. Puis, il les clôt doucement et baissa la tête. 
— Seigneur ! 
Au bout de quelques instants, il revint à la réalité, debout au milieu de la cour déserte de l’abbaye, sa besace sur le dos.
Le corps parcouru d’une forte énergie, il se dirigea d’un pas ferme vers la porte de l’enceinte. Le frère portier le regarda d’un air ahuri et endormi, mais ouvrit sans mot dire les battants. Gildas s’engagea sur le ponton puis sur le chemin de terre sillonnant dans les hauteurs des falaises. Il espérait trouver au plus tôt une carriole et un bateau pour rejoindre les côtes d’Armorique. Désormais, le plus important était de retrouver Gwendaëlle et ses amis. Ils avaient tout perdu, pensait-il. Mais pas le principal. L’amour était toujours là, plus fort que jamais.
*
Iloan me saisit le bras et me regarda l’air surpris. Il vit dans mon regard que je feignais la douleur et eut un bref demi-sourire que le moine ne vit pas. Alors, avec le talent du comédien de rue, il lui dit :
— Ma sœur est encore malade, mon frère, regardez ! fit-il d’un air anxieux.
— Oui, je vois cela mon fils, dit-il l’air soucieux.
— Ne pouvons-nous pas rester une nuit de plus ?
— Je vais voir ce que nous pouvons faire mon fils, je vais m’arranger, ne vous inquiétez pas. Je vais de ce pas consulter les nonnes et je reviens vers vous, attendez-moi là.
Je sentis le soulagement d’Iloan. Désormais, il nous fallait être rapides. Un seul faux pourrait nous valoir le bûcher.
À peine l’apothicaire reparti, Iloan me toisa :
— Alors nous le reprenons maintenant ?
— Nous n’avons pas le choix !
— Certes, dit-il en jouant encore la comédie et faisant semblant de m’aider à m’asseoir sur le muret extérieur de l’écurie.
Notre plan devait être parfait pour ne point éveiller de soupçons. Si quelqu’un nous croisait dans la cour, nous devions remplir notre rôle. Je chuchotai à Iloan :
— Pars maintenant. L’apothicaire est parti chez les nonnes. Il est presque sexte. Les moines seront bientôt rassemblés au réfectoire.
Je lançai un regard circulaire à la cour et étudiai rapidement l’architecture du bâtiment. Iloan m’observait, aux aguets lui aussi, mais entièrement à l’écoute de mes directives.
— L’apothicaire repassera forcément par ici pour aller au réfectoire, ou même pour son officine.
— Je comprends, tu veux que je m’y rende pendant que tu le retiendras ?
— Oui, si jamais il revient avant ton retour. De mon côté, je vais te protéger avec une bulle d’invisibilité. Cela te permettra de rejoindre l’apothicairerie sans te faire voir de quiconque. Mais je vais devoir jouer la malade si quelqu’un vient. Tu as donc peu de temps. Si frère Dominique va à l’officine ou qui que ce soit d’autre, tu ne dois en aucun cas être vu.
— Si tu m’entoures de cette bulle, ce devrait être le cas, non ? Je crois savoir que c’est un sort puissant !
— Ça l’est. Tu ne seras pas vu à deux conditions, tu ne dois pas faire de bruit ni toucher qui que ce soit. Sans cela, tu seras à nouveau visible, et nous ne pourrons nier la magie ni même d’avoir dérobé les manuscrits…
— Ce n’est pas un vol, puisqu’ils sont à nous…
— Iloan, nous n’avons pas le temps pour ce débat. File, maintenant. Et rappelle-toi de ce que j’ai dit ! C’est un sort puissant, mais non infaillible. D’ici je ferai ce que je peux, le reste t’appartient.
Sans cela, c’est le bûcher pour usage de sorcellerie , achevai-je dans ma tête. Je regardai Iloan traverser la cour tandis que je bandais ma volonté pour l’entourer à distance d’une bulle d’invisibilité.
À mesure qu’il s’éloignait, je sentais l’énergie conséquente que cela me coûterait. C’était la dernière chose que je lui avais cachée. Ce sort était puissant, il le savait. Plus loin était la personne, plus fort devait être le lien. Et plus longtemps durait le sort, plus profond était l’épuisement du mage. Je priais pour ne pas faillir au moment crucial.
*
Iloan avançait à pas de loup, comme le lui avait appris Bleiz. Il avait franchi la cour, passé le cloître et parcouru le couloir des cellules des moines. Soudain, alors qu’il passait devant l’une d’elles, une porte s’ouvrit. Un vieux moine courbé franchit le seuil, marchant droit sur Iloan. Le jeune mage eut le réflexe de s’écarter et l’évita de justesse. Dans son geste, la toile de son vêtement émit un froissement. Iloan se figea. Un court instant, le moine tourna la tête d’un air absent pour observer derrière lui, puis détourna le regard pour reprendre son cheminement d’un pas traînant. Alors qu’il s’éloignait, Iloan relâcha son souffle.
Plus vigilant encore, il reprit sa marche silencieuse, le visage tendu. Au loin, derrière lui, les sandales du moine claquaient sur le sol de pierre tandis qu’Iloan s’approchait de l’angle du couloir au bout duquel se tenait l’officine de l’abbaye. Il y était presque quand les cloches résonnèrent dans tout le bâtiment en brisant le silence. « Sexte ». Iloan soupira bruyamment et s’en voulut aussitôt lorsqu’il entendit le concert des portes des cellules s’ouvrir et se clore les unes après les autres comme des claquements de sabots. Il se plaqua contre le mur, derrière l’angle du corridor qu’il venait d’atteindre, voulant se dissimuler à la vue des moines. Puis, il se souvint que personne ne pouvait le voir. Il se redressa et bénit le ciel d’avoir traversé le couloir quelques secondes avant que les moines ne sortent de leurs cellules. La chance l’avait guidé et cette fois au moins, lui avait épargné d’avoir à se faufiler entre eux tel un fantôme.
Il se détourna pour se diriger vers la porte de l’apothicairerie. Enfin, elle se tenait là devant lui, mais comment dénicher le manuscrit ? Sa seule piste était de ressentir la magie. C’était hasardeux, mais en cela résidait son seul espoir de faire au plus vite au milieu de la multitude de pots, ballots et autres ouvrages dont devait regorger l’atelier du moine.
Face à la porte, Iloan se figea lorsqu’il vit la poignée tourner. Le battant s’ouvrit devant lui, dévoilant frère Dominique qui s’apprêtait à franchir le seuil. Iloan n’avait d’yeux que pour le manuscrit dans sa main.
*
Les effets du sort commençaient à se faire cruellement sentir. Une tension s’emmagasinait dans tout mon corps. Je n’aurais bientôt plus à feindre la douleur si cela se prolonge, pensai-je. Je tentai de me redresser et gardai ma concentration. Le froid gagnait mon corps, signe que je perdais mon énergie. Je sentais déjà que la magie puisait désormais directement dans ma chair. C’était le danger des sortilèges puissants, surtout accomplis de manière si hasardeuse. Le sort était trop intense pour être maintenu si longtemps sans le secours d’une énergie extérieure. Mon sang se vidait de sa force et de sa chaleur. Si cela durait trop longtemps, j’allais dépérir avec toutes les conséquences que je n’osais imaginer.
La sensation de froid intérieur augmentait et je devais maintenir une part de ma concentration à tenir mon rôle de malade.
Pourtant, lorsque je vis le moine apothicaire revenir vers moi je pestai intérieurement, car il me faudrait composer avec lui. En m’y résignant, j’affichais la moue de circonstance.
— Ma fille, vous semblez beaucoup souffrir, j’en suis désolé. J’ai averti la mère supérieure qui va vous trouver une couche. Et je vais moi-même m’enquérir de plantes pour vous.
À cet instant, je réfléchis à toute vitesse. Je perdis encore un peu plus d’énergie et perçus que mes mains étaient froides, des doigts aux poignets. J’avais l’impression que l’extrémité de mes membres était devenue des contrées étrangères à mon corps. Je me recroquevillais imperceptiblement, lorsqu’il ajouta :
— Mais il est sexte désormais. Nous allons manger et suivra un temps de silence. Je vais vous apporter une écuelle. Nous nous occuperons de vous à ce moment. Mais où se trouve votre frère ? demanda-t-il en levant la tête.
— Mmm, il est parti se soulager mon père, répondis-je.
— Je vois… Très bien. Attendez là, une nonne va arriver d’un instant à l’autre pour vous prendre en charge.
Un demi-sourire s’ouvrit dans mon rictus de douleur qui désormais n’était plus feinte. Le moine me salua puis se dirigea vers le réfectoire. Je fermai les yeux et priai pour qu’Iloan revienne au plus vite. Mon corps entier commençait à frissonner. D’ici peu, je craignais que mon sortilège ne le quitte brutalement.
*
Iloan eut le souffle coupé de surprise, mais se rabattit sur le côté dans le plus grand silence. Frère Dominique le frôla, referma la porte derrière lui et s’engagea dans le couloir. Iloan étouffa un juron et relâcha son souffle. Un faux pas et ils se cognaient l’un contre l’autre. Silencieusement, il suivit le moine.
Frère Dominique parcourut la coursive longeant les cellules, franchit la double porte puis suivit la colonnade du cloître. Iloan le talonnait. Il était si proche du moine que la moindre erreur pouvait se révéler catastrophique.
*
Pendant ce temps, chaque minute, le sortilège épuisait mes ressources vitales. Plus le temps s’écoulait, plus la tension grandissait. Dépitée, je pressentais que je ne pourrais guère tenir plus longtemps. La froidure gagnerait bientôt mes organes. Cela fonctionnait toujours ainsi : de l’enveloppe extérieure du corps, jusqu’au cœur des entrailles. Jusqu’à ce que le cœur lâche.
Sans m’en rendre compte, la douleur commençait à tordre mon visage. Tout mon corps avait froid désormais. Et si je poursuivais dans cette voie, je m’endormirais d’épuisement, mon rythme cardiaque ralentirait et je mourrais inconsciente.
Je commençais à regretter de ne pas avoir mieux préparé notre plan et maudissais mon inconséquence. Mais l’instant suivant, je songeai que nous n’avions pas eu le choix. Nous devions en sortir vainqueurs. Jamais je n’abandonnerai Iloan ni les manuscrits. Et certainement pas si près du but.
Je tentais désespérément de maintenir ma concentration. Pourquoi n’a-t-il pas pris l’âne avec lui ? Il aurait pu demander à Dominique de lui montrer le chemin… tentai-je de réfléchir.
À cet instant, je compris que je devenais incohérente. Ma pensée linéaire était chaotique. Un autre mauvais signe de mon déclin. Je constatai que mon souffle était de plus en plus court. Alors, je tentai de me lever pour m’asseoir dans la paille afin de trouver un peu de chaleur. En vérité, je ne parvins qu’à me traîner puis m’écroulai à côté des mules qui s’écartèrent avec humeur. La paille me procura un bref réconfort, mais un vent glacial parcourait toujours mes veines. À cet instant, j’aurai donné cher pour sentir la chaleur d’un feu ardent, ressource nécessaire dans ce genre de cas ajouté à l’usage de certaines plantes. J’eus alors un pâle sourire. Lancer un tel sort sans autre support que mon propre corps était du suicide.
D’un coup mille pensées s’engouffrèrent dans mon esprit. J’y plongeai et m’y noyai même un court instant, envahie d’images incompréhensibles et de songes obscurs. Puis j’émergeai en apnée. J’ouvris grand les yeux et suffoquais. Seigneur, je m’étais assoupie ! Combien de temps ? Par tous les Dieux ! Aidez-moi à trouver la force !
J’examinai par l’esprit mon lien avec Iloan. Une brève panique s’empara de moi et je sentis mon cœur manquer un battement. Par je ne sais quel miracle, j’avais tout de même maintenu le sortilège en place.
J’étais tellement horrifiée de ma faiblesse que pour me maintenir consciente je saisis ma dague et piquai ma cuisse avec sa pointe acérée. La douleur fut tel un éclair. Je la gardai à la main. Heureusement, les mules masquaient en partie ma présence, d’autant plus que j’étais désormais affalée dans la paille. Je devais avoir triste mine, mais seul importait le sortilège pour Iloan. La brûlure de la pointe dans ma cuisse m’arrachait aux limbes de la froidure. Mon esprit redevint parfaitement clair. Je rassemblai toutes mes forces et calai mon dos. Mon esprit était désormais cloisonné en trois parties distinctes : le sortilège, l’apparence que je devais donner au monde extérieur, et ma main gauche tenant ma dague sous ma cuisse. Au moindre affaiblissement, ma cuisse s’abaisserait sur la pointe. La douleur ne manquerait pas de m’éveiller. C’était implacable. Je ne pouvais pas échouer, je n’en avais pas le droit. Les souvenirs des moments les plus sombres et de nos épreuves me traversèrent l’esprit. Une rage sourde et glaciale m’envahit. Ma résolution revint à son paroxysme.
Mais je savais aussi ce que cela signifiait : c’était là mon dernier soubresaut d’énergie. Après, ce serait la mort. 
— Je réussirai, dussé-je mourir.
*
Iloan suivit Dominique au potager puis au petit verger. Surpris, il le vit se diriger vers un banc de pierre blanche et s’y asseoir. Le moine se pencha en avant et plongea la tête entre ses mains. C’est alors qu’Iloan aperçut le rouleau posé à côté de lui. Le jeune mage s’approcha. Il devait rester parfaitement silencieux. Il se figea et réfléchit un instant. Le visage concentré, Iloan se baissa et ramassa un petit caillou qu’il lança contre une colonne du cloître entourant le verger. Le ricochet fit s’envoler quelques pigeons dans un grand bruissement d’ailes. Frère Dominique leva la tête. À cet instant, Iloan se saisit du rouleau et le fit disparaître dans sa bulle.
Dominique ajusta sa bure puis chercha de la main le manuscrit. Lorsqu’il se retourna pour le trouver, son visage se décomposa en voyant qu’il s’était comme envolé. 
— Seigneur Dieu ! lança-t-il.
Inquiet, le moine se leva d’un bond et commença à chercher sous le banc et aux alentours. Il était stupéfait. Iloan s’éclipsa rapidement.
*
Mon visage était désormais crispé par la douleur et ma concentration ne tenait plus qu’à un fil ténu. La nonne s’approcha de moi sans que je m’en aperçoive et je ne l’entendis d’ailleurs pas s’enquérir de mon état. Je peinai à rouvrir les yeux lorsqu’elle me saisit le bras mou. Me voyant transpirante et sans réaction, elle m’appliqua un tissu mouillé sur le front. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que j’étais en vérité pétrifié de froid. Seul mon crâne gardait un peu de chaleur, dernier bastion de vitalité de mon corps, avec mon cœur.
Au contact du linge froid, ma volonté se distendit et claqua comme une corde cisaillée. Ce choc rompit complètement le sort. J’étais à bout. Mon cœur fit un bond et j’ouvris les yeux tandis qu’Iloan, qui traversait alors la cour, réapparut soudainement en plein milieu.
Les yeux exorbités, je devais avoir l’air d’une folle. La nonne m’interpellait : 
— Ma fille, ma fille, vous allez bien ?
Je lui dérobai goulûment, mais à contrecœur, une part de son énergie, tellement j’étais moi-même à vide. Elle ne s’en aperçut guère, mais combiné au sort brisé, je récupérai assez pour avoir l’air seulement très malade.
Iloan venait de surgir comme du néant au centre de l’enceinte. Le décor tremblait dans mon regard, mais je parvins à embrasser un tour d’horizon, et malgré l’épuisement, je compris vite que personne ne l’avait vu. Pas même la nonne qui lui tournait le dos. Je relâchais ma tête en arrière. 
Mon crâne paraissait pris dans un étau et chaque battement de cœur frappait sur l’enclume de mon esprit. Je bafouillai quelques remerciements. Au bord de la nausée, je pus articuler que ça allait passer. Pourtant, quelque chose clochait. Ce fut en voyant Iloan marcher vers moi comme si de rien n’était que je compris qu’il ne savait pas qu’il était visible. Je pris alors le risque de l’interpeller d’une voix chevrotante. 
— Iloan, mon frère, viens m’aider !
Après un temps d’arrêt, il sembla subitement comprendre et examina autour de lui d’un regard froid et calculateur. Il courut alors vers moi. Passant devant la nonne, il prétendit que nous devions partir sur-le-champ. La nonne ne parut pas comprendre, mais se recula silencieusement, visiblement vexée. Vif et décidé, Iloan se saisissait déjà des rênes des mules. Alors que je me relevais en chancelant sur mes jambes, il m’attrapa le bras et m’aida à me mettre en selle. Il nous conduisit vers le moine portier qui nous regarda passer d’un air morne et las. Toute mon énergie tenait dans l’effort de ne pas chuter. 
Une fois la poterne passée, Iloan monta sur sa mule et se mit à ma hauteur. Je tentais de faire bonne figure, ma monture me procurait un peu de chaleur et je me laissais prendre au mouvement. Mon compagnon affichait un air inquiet et je lui demandai simplement : 
— Et les manuscrits ?
Silencieux, il entrouvrit légèrement son manteau et dévoila le rouleau coincé dessous. Un rire de soulagement monta en moi et gagna Iloan. Nous avions récupéré le manuscrit, au sein même de l’Église, entre les quatre murs d’une abbaye et sans même qu’ils s’en aperçoivent. 
Iloan approcha sa monture, posa la main sur mon épaule et m’envoya une charge d’énergie douce et puissante à la fois. Ce fut comme un miel bienfaiteur, et même si cela ne comblait pas mon manque, cela me permettrait de tenir quelques heures. Il me regarda d’un air sérieux et me dit :
— Merci. Merci pour ce que tu as fait pour nous.
J’accueillis sa gratitude avec un sourire complice.
— Après tout ce que nous avons traversé…, lançai-je pensive.
Il y eut un temps de silence.
— Tu te rends compte ? lança Iloan.
— Oui ! C’est incroyable ! Frère Dominique ignore complètement de quoi il s’agit ! Il a dû avoir peur que nous lui jetions un sort ou quelque chose du genre. Alors, il s’est précipité pour voir où pouvait être le parchemin ! Comme quoi…
Nous éclatâmes alors d’un rire nerveux. Tous les passants de Druyesss nous regardaient comme si nous étions ivres. Nous étions simplement joyeux et si soulagés que pour ma part j’oubliai un instant mon épuisement. Lorsque nous retrouvâmes notre calme, je me mis à réfléchir et confiai à mon compagnon :
— C’est aussi un moine ambitieux d’après ce que nous avons vu. S’il n’est pas dans le secret des commanditaires de nos malheurs, peut-être cela changera-t-il un jour. Et s’il vient à parler à quelqu’un qui sait alors…
— Alors nous serons loin. Il ne sait même pas qui nous sommes, Gwendaëlle. Personne ne connaît notre nom. Rassure-toi.
— Puisses-tu avoir raison, répondis-je pensive.
Les effets du sortilège s’estompaient, mais désormais c’était une sourde fatigue qui s’emparait de mes membres. Pourtant, la chaleur regagnait peu à peu mes doigts et mes pieds.
Mon intuition me soufflait que nous ne serions vraiment à l’abri que bien plus tard. Laissant ce sombre présage de côté, je choisis de m’ancrer dans l’instant présent. Je n’avais qu’une hâte, rejoindre le refuge de Konogan et retrouver Gildas.
*
La traversée de la mer fut longue et le voyage en carriole, puis à dos d’âne, plus contraignant encore qu’à l’allée. Pourtant, au long du chemin, Gildas donna et donna encore à tous ceux qui étaient dans le besoin. Ici une miche de pain, là un écu, et là parfois même une paire de chausses de moine ou une petite sacoche de cuir, une boucle de fer, un méreau, des lanières de cuir. Les rares affaires en sa possession finissaient dans les mains d’une famille ou retrouvaient une utilité nouvelle dans les mains d’un nécessiteux qui lui inventait une seconde vie. Il offrit aussi des bénédictions, des informations utiles et même quelques soins rudimentaires. 
Sur le chemin du retour en Brech El Lean, Gildas se libérait d’un poids en aidant quiconque était dans le besoin. Bien loin des préoccupations du pouvoir du clergé, il sentait que c’était là le rôle d’un homme de Dieu, aider, soutenir et guider. 
Mais il était aussi très impatient de nous retrouver, tous. Aussi, lorsque, en pleine forêt, il entrevit enfin le toit de chaume de la maison de Konogan, il put sourire, bien que son cœur était encore lourd de ce qu’il allait devoir annoncer.
Nous étions revenus depuis quelques jours lorsqu’il arriva. Nous avions repris des forces et nos esprits étaient bien plus légers qu’à notre séparation.
Je fus la première à sortir de la maison. Lorsque je l’aperçus, mon cœur fit un bond, j’étais si heureuse de le voir et soulagée qu’il soit en bonne santé. Je l’embrassai tandis qu’Iloan et le vieux mage nous entouraient déjà. En me détachant de Gildas, je l’observai saluer nos amis et sentis tout de suite qu’il portait un poids. Qu’allait-il nous annoncer ? Je pris les devants : 
— Nous avons récupéré l’un des manuscrits ! Gildas, nous avons réussi !
Mon compagnon leva des sourcils incrédules, une esquisse de sourire fatigué sur son visage.
— Vous avez un des manuscrits ? Mais… comment est-ce possible ?
— Nous avons des choses à te dire, Gildas, dit Iloan en souriant.
— Oui, rentrons mon ami, car j’imagine que tu as toi aussi ton lot de révélations à nous faire, dit Konogan les yeux brillants.
— C’est le moins qu’on puisse dire, souffla Gildas.
Tout en marchant vers l’entrée de la maison, je pris la main de mon compagnon et lui glissai un baiser en murmurant : 
— Je suis heureuse que tu sois de retour. Maintenant, nous ne nous quitterons plus !
Il me sourit largement et serra ma main.
Chapitre 22 : Au bord du gouffre


Parfois, il est impossible de savoir pourquoi tel ou tel événement se produit. C’est pourquoi il faut un recul immense que souvent de longues années de vie humaine ne peuvent suffire à produire. Peut-être alors seulement, à cette échéance, les Dieux nous octroient avec clémence de lever le voile des destinées pour nous laisser entrevoir le pourquoi de telles ou telles choses.
 Mais en vérité, la véritable spiritualité ne débute qu’avec la fin du « pourquoi ». Non pas la fin du pourquoi relevant du quotidien des choses de ce monde, mais bien le « pourquoi » des choses du Divin. Dès lors qu’on cesse de se demander pourquoi, il se révèle à l’intérieur de nous une profondeur nouvelle où peut se déployer une compréhension que seul le Cœur peut vivre, et non plus la tête.
Gwendaëlle , Transmissions

Mont Cassin, Italie.
u moment même où nous célébrions nos retrouvailles se déroulait un événement terrible qui allait nous plonger dans une nouvelle période de trouble. Tout allait basculer et les conséquences porteraient bien au-delà des frontières qui nous en séparaient.
Au Mont Cassin, proche de Rome, Benoît, notre bien-aimé compagnon, traversait la cour de son monastère. Là, au détour de l’écurie, il croisa un mendiant, un parmi d’autres qui déambulaient encore dans l’enceinte. Cette partie du monastère était ouverte au peuple, pour diverses raisons, vente des produits des moines, aumônes, bénédictions, et soins aussi, parfois.
Benoît, le très sage, posa par hasard son regard sur ce mendiant. Il le trouva misérable et crasseux, mais quelque chose d’autre attira son regard. Une différence qu’il ne parvenait d’abord pas à identifier, mais qui retint néanmoins son attention. Toutefois, le célèbre abbé ne s’arrêta pas. Le crépuscule était déjà là et le monastère allait clore ses portes d’un instant à l’autre. Tout en continuant son chemin, Benoît se demanda ce qui avait pu attirer son regard sur cet homme parmi la petite foule qui fréquente à l’accoutumée le monastère. Toujours en marchant, il fut soudain frappé par un détail. Son regard, voilà ce qui avait intrigué l’abbé. L’homme n’avait ni le regard, ni même la stature d’un mendiant. Ces habits loqueteux étaient ceux d’un pauvre, mais il n’en avait pas l’allure.
Benoît se repassa la furtive scène en esprit. L’homme l’avait clairement regardé, lui, et droit dans les yeux. L’abbé songea qu’il se tenait presque droit, et que malgré son capuchon, l’on pouvait voir qu’il n’avait ni les joues creuses, ni les yeux d’un homme accablé. Sa stature était même celle d’un homme bien portant à la musculature développée.
Benoît secoua la tête légèrement. Il se fit la remarque qu’il pouvait néanmoins s’agir d’un homme récemment devenu mendiant. Peut-être même simplement un ancien légionnaire, qui aurait encore sa musculature d’autrefois, mais qui, comme beaucoup depuis la fin de l’hégémonie de l’Empire, n’aurait pas su se faire une place dans le monde. Le temps de la grandeur de la légion étant révolu, nombreux étaient les anciens soldats qui peinaient à subvenir à leurs besoins une fois sortis des rangs de l’armée romaine.
L’abbé atteignait le premier cloître et les marches le menant aux étages privés. Il fut soudain étreint par une profonde inquiétude. Et si toutefois ce mendiant n’en était pas un ? Qu’il soit un véritable soldat ou pire un mage ? Benoît soupira au beau milieu de l’escalier. Décidément, la présence de ce trésor que sont les manuscrits me rend bien sensible…  pensa-t-il.
Pourtant, ses intuitions étaient souvent justes. Sa sœur, elle-même moniale, le lui disait souvent. À Subiaco, dans la grotte de son premier ermitage, nombreux étaient ses anciens amis qui lui rendaient visite pour lui demander conseils et guidances sur la voie spirituelle. Y compris sur l’avenir. 
Lorsque, à cette grotte, l’affluence était devenue trop importante, Benoît s’était rendu ici, au Mont Cassin, afin de trouver plus de paix et de solitude. Mais Dieu avait eu pour lui d’autres desseins. Et à nouveau, les foules s’étaient déplacées pour le visiter. Une foule de plus en plus dense. Inlassablement, il reçut, bénit, apaisa, guida. La foule devint même si grande qu’il fut contraint de construire ce monastère. Puis, il y avait eu cette puissante inspiration de la règle de la vie monastique, qu’il pensait soufflée par l’Esprit, et qu’il avait édictée. Désormais célèbre, cette règle rythmait la vie de tout le monastère et de nombreuses autres petites communautés éparpillées.
Parvenu en haut de la volée de marches blanches, Benoît ressentit le besoin de voir le ciel crépusculaire et bifurqua sur la gauche. Le printemps se faisait doux dans le Latium. C’était l’occasion rêvée pour une promenade sous la voûte céleste. Des hauteurs du monastère, le paysage était splendide. 
Le petit escalier en colimaçon qu’il emprunta menait sur le toit terrasse. Encore plongé dans ses réflexions, Benoît fut surpris d’entendre un petit bruit derrière lui. Il s’arrêta net, se retourna, mais ne vit rien, l’angle de l’escalier ne permettant pas de voir en contrebas. Il continua son ascension, puis souleva le loquet de fer et ouvrit la porte de bois pour se rendre sur le toit surplombant l’abbaye.
Le ciel était magnifique, le firmament zébré d’orange, de rouge, et les premières étoiles s’offraient à son regard. L’instant était baigné de paix. 
L’abbé leva le menton quand soudain une pression violente le poussa dans le dos. Quelqu’un le précipitait vers l’avant. Benoît eut un accès de panique et tenta de se retourner, mais des mains saisirent fortement sa bure. Il tenta de freiner des pieds, mais il glissait. Le muret entourant la terrasse s’approchait dangereusement quand il se mit à crier. Il s’agrippa à son adversaire invisible et se retourna. Il entrevit le visage du faux mendiant et lança d’une voix tremblante :
— Qui es-tu ? Que veux-tu ? 
L’homme se figea et le prit à la gorge en le sanglant avec son bras. Benoît commença à étouffer.
— Tais-toi, traître ! tonna son agresseur, le visage haineux. Tu aides les païens ? Eh bien tu vas crever comme un païen ! 
Benoît heurta violemment le garde-corps de pierre. Le choc lui coupa le souffle. Le muret arrivait à peine à hauteur de hanche. L’homme l’attrapa par sa bure et le souleva. L’abbé eut une vision d’horreur. Il voulait le lancer dans le vide ! La chute serait mortelle.
Instinctivement, il s’accrocha aux habits puants de son assaillant. Son dos était déjà passé presque au-dessus du muret, mais son adversaire devait se libérer de son emprise sous peine de chuter avec lui. La lutte entre eux se prolongeait. Visage contre visage, leurs haleines se mélangeaient. Le regard tourné vers le ciel, l’abbé vit pendant un instant fugace que la nuit tomberait d’ici peu. Personne ne trouverait son corps avant demain s’il tombait. Il trouva cette pensée incongrue quand il vit une forme fondre droit sur eux et s’abattre sur le dos de l’homme. Son adversaire lâcha prise subitement en poussant un cri de douleur. Il recula faisant basculer le corps de l’abbé, mais, par chance, ce fut du bon côté.
Il put, d’un mouvement, retomber sur le sol de la terrasse, mais se tordit le poignet dans un craquement sec et gémit de douleur. Au-dessus de lui, un vacarme de cris et de mouvements. Il releva les yeux pour voir les gesticulations incompréhensibles de l’homme. Benoît comprit que l’air était battu par les ailes d’un aigle immense qui harcelait de coups de bec et de serres le faux mendiant. Benoît était complètement abasourdi par ce qu’il voyait.
L’aigle s’acharnait inlassablement sur l’homme, l’attaquant sous tous les angles. Le tueur finit par se protéger le visage avec ses bras, mais ceux-ci commençaient à saigner sérieusement, déchiquetés par les assauts sauvages. Puis, il commit l’irréparable erreur de reculer sous l’offensive du rapace. Bientôt acculé au muret, l’aigle lança son ultime attaque sous les yeux stupéfaits de l’abbé. Dans un puissant battement d’ailes, il chargea l’homme toutes serres dehors en visant directement le crâne. L’homme cria en se débattant, mais ne pouvant se protéger, il perdit son équilibre et, dans un hurlement de démon, bascula de l’autre côte du mur, chutant dans le vide.
Les murs d’enceinte de l’abbaye s’élevaient à plusieurs dizaines de mètres. Son cri dura une ou deux secondes avant de s’achever dans un bruit mat.
L’aigle s’envola dans un ultime claquement d’aile. Puis tout redevint silencieux, comme si rien ne s’était produit.
Benoît s’effondra sur la pierre froide du toit et fixa un instant le ciel étoilé. Son souffle était bruyant et court. Il venait d’échapper à une tentative de meurtre. Pourtant, cela n’avait aucun sens. Le hululement d’une chouette résonna au lointain.
« Pourquoi, Seigneur ? », fut la première question qu’il se posa.
« Merci », dit-il ensuite dans un souffle.
Il soupirait en laissant échapper sa peur lorsque les cloches de l’abbaye résonnèrent en continu. Benoît comprit immédiatement qu’un autre drame se produisait. Soudain, il se releva et malgré sa nausée se précipita pour descendre du toit en parlant tout haut : « Seigneur, les manuscrits ! Faites que ce ne soit pas les manuscrits ! »
Chapitre 23 : Vivre

a fin de journée s’annonçait longue en discussions et elle le fut. Après un déjeuner calme où Iloan conta avec force détails notre aventure, Gildas se lança à son tour dans la description de son périple sur l’île. Autant à l’écoute du jeune mage, nous étions détendus, autant l’histoire de Gildas nous inquiéta. Rassemblés autour de la cheminée qui, en ce début mars encore frais, fonctionnait encore, nous écoutions, concentrés. La soirée avançait et nous fûmes bientôt tous silencieux. Konogan s’éclaircit la gorge avant de rompre le silence.
— Ton récit est clair et explique nombre de choses, Gildas, bien que je n’en sois qu’à moitié étonné.
— Au fond, moi aussi, avoua Gildas. Mais c’est plutôt l’ampleur qui me dépasse et me préoccupe. Sans compter ce que représente pour moi la déception de voir l’Église faire œuvre non seulement d’intolérance, mais aussi de complots et de course au pouvoir…
— N’est-ce pas le lot de beaucoup d’humains de tomber dans le piège du pouvoir ? dit le vieux mage. L’homme est facilement corruptible, clergé ou pas. 
— Oui, mais je croyais l’Église au-dessus de tout cela.
— L’Église est faite d’humains. Et, de plus, ils suivent le Pape… lançai-je d’un ton où perçait l’amertume.
Gildas me regarda, les yeux chargés d’émotions semble-t-il contradictoires.
— Comme tu as raison, soupira-t-il.
— Mais cela ne change rien au message du Christ. Je ne crois pas que tu doives douter de ça, Gildas, ajoutai-je prudemment. Je dis cela, car je pressens que ces découvertes ont ébranlé ta foi, je me trompe ?
— Non, tu as raison, tout cela bouscule les fondements de mes croyances. Voir mes amis ainsi au service de manigances et d’intrigues qui aboutissent à la poursuite voire la mort d’hommes et de femmes, fussent-ils païens… Non, je ne comprends pas que cela puisse être cautionné. Le message du Christ est amour et tolérance, et non haine.
— Cela ne devrait pas remettre en question ta foi, coupa Konogan. Gwendaëlle a raison, cela n’a rien à voir. C’est comme ce qu’a fait Merlin. Un cœur ouvert au Divin est un cœur ouvert au Divin, qu’il soit païen, stoïcien ou chrétien. Ne confonds pas religion et spiritualité. Lorsque vous dites que tout est Dieu, je ne vois aucune différence fondamentale avec le message de notre propre spiritualité. Nous pensons de manière identique, au final. Merlin l’avait compris lorsqu’il a tendu une main vers vous, chrétiens. Et toi, Gildas, tu as répondu à son appel, tout comme Benoît de Nursie et quelques autres. Cela vous fait honneur. Alors, en sa mémoire, nous devons, vous devez, faire ce qu’il faut pour continuer les rapprochements et éviter le pire pour l’enseignement traditionnel, ainsi que pour la connaissance. Tu connais les enjeux, Gildas. 
— Et les manuscrits ? lançai-je.
— C’est un présent inestimable qui devait fonder une amitié et une preuve de bonne foi de notre part. Certains l’ont compris, d’autres ont choisi le pouvoir en s’en emparant… Que voulez-vous ? La vie continue tout de même… dit le vieil homme pensif.
Konogan s’enfonça dans son siège. Je le trouvais étonnamment loquace pour une fois. Un court silence s’ensuivit pendant lequel chacun sembla méditer sur ce qui venait d’être dit. Iloan, toujours pragmatique, relança d’un ton cynique.
— Avez-vous oublié les mages noirs ? Qu’allons-nous faire à leur sujet ?
— Ha, les mages noirs… repris-je, un peu lasse. Mais que savons-nous d’eux d’abord ? Où sont-ils ?
— Et combien sont-ils ? questionna Gildas. Gwendaëlle a raison, nous ne savons rien d’eux et ne faisons que des suppositions. Il se peut encore qu’Anaxis ait été seul après tout, non ?
— C’est peu probable, dit Konogan. Je le soupçonne, car si comme Merlin je me suis éloigné des clans, je suis tout de même resté suffisamment proche pour voir qu’Anaxis était entouré de jeunes disciples. Ceux-ci ont dû savoir ce que pratiquait leur maître et peut-être même être initiés eux-mêmes. Mais, là où tu as raison, c’est que nous ne pouvons pas les dénicher ni connaître leur nombre pour l’instant.
— Ils ont l’air puissant, n’est-ce pas ? insistai-je. J’ai le sentiment que tu en sais quelque chose, Konogan. Je me trompe ?
— Non, tu ne te trompes pas, admit le vieil homme. Ils sont puissants. Mais pas invincibles. Et Iloan est désormais formé pour lutter contre eux.
Je croisai à cet instant le regard brillant d’Iloan qui me fixait depuis quelques instants. Il était confiant et je sentis une vague d’énergie se dégager de lui. Il me laissait entrevoir une puissance nouvelle et différente. Ainsi donc, j’avais eu raison de soupçonner qu’il apprenait une autre forme de magie qui m’était inconnue. Sans doute ce qu’on nommait la Magie Noble ou Haute Magie. Toutefois, je savais aussi que cette Magie, très peu pratiquée alors, était elle-même divisée en deux voies distinctes. Une que l’on pouvait qualifier d’alchimique, celle que pratiquait mon père. Et l’autre facette que l’on définissait comme martiale, que je supposais être celle qu’avait apprise Iloan qu’il tenait donc de Konagan. Mais avant que j’aie pu confirmer mes hypothèses, Konogan poursuivit.
— Iloan est formé et il a librement consenti à la tâche de poursuivre et d’éliminer ces hommes.
— D’éliminer ? Tu veux chasser du mage noir ! le taquinai-je.
— Oui, répondit Iloan avec un sérieux qui tranchait avec mon ironie. Et je pars dès demain matin.
— Je vois ; tu sembles bien décidé. Et tu as sans doute raison, acquiesçai-je tout en réfléchissant. Mais seul, n’est-ce pas risqué ?
Surprise par l’annonce de cette décision, je me tournai vers Gildas puis Konogan qui, comme en réponse à mes autres questions muettes, continua :
— Sa mission est secrète et doit le rester. Je vois bien ton étonnement Gwendaëlle, mais en vérité, nous devons tous nous séparer. Voilà pourquoi tu n’as pas été mise dans le secret. Lorsque je serai parti, Iloan prendra ma suite.
— Oui, je comprends… Et je partage ton avis. Mais partir seul traquer les mages noirs me semble presque insensé. Et puis, le Concile ? Si nous nous séparons, qui continuera ? Il nous faut nous rassembler et faire perdurer nos réunions.
— Tu as raison, il ne reste qu’à fixer la date d’un prochain Concile secret, entre chrétiens et Dru-Wides, comme l’avait prévu Merlin, ton père. Mais dès demain, nous devons tous nous séparer.
— Konogan a raison, dit Gildas. Il est devenu trop risqué d’être ici tous ensemble. Gwendaëlle, vient avec moi, partons pour Rhuys tous les deux !
En vérité, c’était ce que j’attendais aussi : un nouveau départ. Je lui saisis la main, souriante.
— Oui, partons pour Rhuys. Mais Konogan… Tu le laisses vraiment partir seul ? Pardonne-moi Iloan, ce n’est pas contre toi, mais…
— Il est prêt Gwendaëlle. Ce n’est pas ta voie de l’aider dans cette tâche. Ce devoir lui incombe. Et il l’accomplira, je le sais. Mais crois-moi, ton rôle n’est pas terminé. Loin de là.
Cette remarque me fit l’effet d’une douche froide. Mais passé quelques secondes, Gildas et Iloan abordèrent la question du prochain Concile, aussi n’eus-je pas l’occasion de relever. Je gardai encore une fois mes questions sans réponse.
Une date pour l’équinoxe d’automne suivant fut fixée.
Après cela, Konogan nous embrassa tous et se retira. Il me semblait qu’il fuyait toute question. Nous restâmes tous trois silencieux, fixant les flammes du foyer ou faisant tourner dans nos gobelets l’eau-de-vie fraîchement servie par Iloan. Je finis par poser à Gildas la question qui me taraudait :
— Ne penses-tu pas que les moines vont s’interroger sur nous deux ?
— Bien sûr qu’ils le feront. Mais nous ferons comme autrefois, avant les lois du Concile Papal. Nous vivrons ensemble, mais sans nous afficher non plus. D’autre part, tu es Bretonne. Les gens du village et de la région te feront confiance. Et tu es guérisseuse, alors évidemment, ils t’accepteront !
— Oh ! Tu as pensé à tout cela ?! Je vois… dis-je en souriant.
— Oui, j’ai eu le temps de penser à l’avenir, avoua Gildas.
— Peut-être même te craindront-ils ! ajouta Iloan avec un sourire moqueur.
— Oui, c’est possible, dis-je.
— Et ce n’est pas plus mal… lança-t-il avec un sourire.
— Bon, je propose que nous allions nous coucher, nous avons tous une rude journée de voyage qui nous attend demain.
Nous nous levâmes en même temps. En posant les mains sur nos épaules respectives, Iloan dit d’un ton ému :
— Demain matin, à votre réveil, je serai déjà parti. Mais nous nous reverrons, si tout se passe bien, à l’équinoxe d’automne.
— Je m’en doutais… Prends soin de toi, répondis-je. Comme tu vas me manquer !
Je l’embrassai chaleureusement et nous restâmes quelques instants serrés l’un contre l’autre. J’avais l’impression de perdre un jeune frère. J’en avais les larmes aux yeux. Il étreignit aussi Gildas dans une accolade virile exagérée, ce qui nous fit sourire tous les trois. Iloan aimait bien se moquer tendrement de Gildas, qu’il trouvait un peu trop réservé. Cependant, ce n’était plus vrai désormais. Gildas était métamorphosé. Tout son être dégageait la détermination et la force. 
En silence, je le vis rassembler toutes ses affaires, c’est-à-dire peu de choses en vérité. Tout tenait dans une petite besace. Je l’observais, le corps sec, svelte et musclé. Il semblait fort et fragile en même temps. Je l’imaginais sur les routes du pays, seul, en forêt, en ville. Je revoyais nos dernières aventures. Le concile, le combat de Bleiz, notre hiver en pleine forêt et ce séjour à Druyes. Tant de choses s’étaient déroulées en si peu de temps. Il se retourna en sentant mon regard et me sourit tendrement.
— Ne t’inquiète pas pour moi, Gwen, je reviendrai, me taquina-t-il à son tour.
Mécaniquement, je lui tendis quelques effets personnels restés dans un coin de la pièce. En les prenant, il vit mon air triste. Je me forçai à sourire.
— Tu vas me manquer Iloan, jeune fou. Tu vas me manquer.
— Toi aussi Gwen, toi aussi, dit-il en me serrant dans ses bras.
J’avais les larmes aux yeux. Je pressentais qu’il risquait sa vie. Mais il avait perdu Bleiz, qui était comme un père pour lui. Quant à moi, j’avais perdu le mien aussi, en grande partie à cause des mages noirs. Ce lien nous unissait sans que nous n’ayons besoin d’en parler. Je vis à son regard qu’il avait tout compris. Je relâchai mon étreinte et partis rejoindre Gildas. Je me retournai une dernière fois. 
— Que les Dieux te protègent Iloan ! 
— Toi aussi, Gwendaëlle, princesse Bandrui !
*
Je ne pus fermer l’œil cette nuit-là. Au milieu de ce cyclone de pensées, j’envoyai mes vœux à mon père, à nos guides invisibles, à nos aïeux pour qu’ils nous guident. Je dus néanmoins m’assoupir un instant, car je me rappelle nettement avoir cru voir mon père devant moi, me souriant dans sa robe blanche, le visage lumineux.
Chapitre 24 : Méreau pour l’Autre-Monde


ous étions installés depuis quelques semaines à Rhuys, quand Gildas rentra un soir à notre maison du bord de mer, tenant une missive décachetée dans sa main. Son air soucieux m’alerta immédiatement alors qu’il me tendait le parchemin, le visage fermé. 
— Lis ça, me dit-il. 
Je le regardai brièvement et me saisis du pli. Son front était barré d’une ride nouvelle. Soudain, je me dis que mon compagnon de l’année précédente avait fait place à un homme mûr aux responsabilités pesantes. Je me surpris à songer que mon père devait lui ressembler un peu lorsqu’il était jeune.
Je laissai ces pensées de côté puis m’assis. Tout se passait à merveille depuis que nous étions sur les côtes de Rhuys. Tout le reste était derrière moi. Les manuscrits, Linaël, Anaxis, l’Ombre. J’avais tourné la page et, les pieds ancrés dans le présent, nous regardions l’avenir avec Gildas. Ses appréhensions, bien que compréhensibles, s’étaient révélées infondées, du moins pour le moment. Les moines avaient une telle considération pour lui, et c’était pour eux un tel guide spirituel, qu’il représentait plus qu’un simple abbé. Leur respect était total, et personne n’avait songé à critiquer notre vie, ni même à en parler. Je soignais des personnes de toute la région et parfois même des exilés de Britannia Major ayant franchi la Mor Breizh en recherche d’un refuge. Quant à Gildas, sa renommée ne cessait de croître. Les Bretons venaient de fort loin pour mander ses conseils, ou recevoir une bénédiction. Tout se passait donc comme dans un rêve. J’avais trouvé ma place, sereinement. Gildas travaillait beaucoup, mais nous avions découvert un équilibre dans cette nouvelle vie. Ce sentiment de me poser enfin était pour moi, comme pour Gildas, un véritable apaisement. Nous étions heureux.
Mais cette lettre sonna comme un coup de tonnerre dans un ciel limpide. Je lus directement la signature en bas : Benoît de Nursie, Mont Cassin. Je la parcourus rapidement et sentis mon cœur manquer un battement. C’était court, mais très clair. Notre ami nous écrivait depuis son monastère, pour nous alerter qu’il venait d’être victime d’une tentative d’assassinat. Benoît le Sage !
— Tu sais ce que ça veut dire, Gwendaëlle ?
Je levai les yeux vers lui.
— Oui. Je sais, soupirai-je.
— Ils sont là, ils reviennent pour nous traquer.
La tension transpirait dans le ton de sa voix.
— Mais il y a Iloan. Il est mandaté pour nous protéger. Konogan ne l’a pas formé pour rien. Si les mages noirs nous cherchent, Iloan le saura et les pourchassera aussi.
Je rattachai mes cheveux instinctivement avec un stylet pris sur l’écritoire de Gildas. Il poursuivit.
— Peut-être, mais Konogan est trop vieux pour l’aider, et d’ailleurs je n’ai pas de nouvelles de lui. Il n’a pas répondu à ma dernière lettre.
— Ça, c’est inquiétant, concédai-je en me levant.
— Oui, mais un problème à la fois… dit-il comme se parlant à lui-même.
— Tu as raison. Alors, faisons confiance à Iloan. Il se chargera des renégats.
— J’espère que tu as raison. Mais j’avoue que depuis que j’ai reçu cette lettre ce matin, je suis préoccupé. Ils se sont attaqués à Benoît ! Ce n’est pas n’importe qui, tout de même. Je ne peux pas y voir un simple hasard. S’ils nous retrouvent, ils pourraient trouver le manuscrit caché dans l’église ou s’attaquer à toi !
— Je l’ai protégé par un sortilège puissant, et cela après que tu l’aies toi-même enterré sous le chœur. Ils ne le trouveront pas. D’ailleurs, il y a peu de chances qu’ils aient su que nous l’avions récupéré, puisque pour les moines il ne s’agissait que d’une formule quelconque et non de manuscrits antiques et sacrés. Ils n’ont pas vu le sort qui le dissimulait.
— Et s’ils viennent tout de même ? J’ai peur pour toi, je ne suis pas mage, moi !
— Gildas…
Je pris ses mains et posai ma tête contre son épaule. Il soupira.
— Espérons alors que les mages noirs n’aient pas forcé les moines de Druyes ou qui que ce soit d’autre à parler…
— Oui, espérons.
— Je vais envoyer une missive à Iloan en passant par Konogan, et en souhaitant qu’il la reçoive…
Gildas alla s’asseoir à sa table d’écriture. Je vins doucement derrière lui et posai mes mains sur ses épaules. Le manuscrit sur lequel il travaillait depuis notre installation à Rhuys trônait aux côtés de nombreux rouleaux. Trois grosses chandelles éclairaient sa table. J’invoquai un sort de lumière et nous éclairai tous deux d’une douce lumière orange. Gildas leva les yeux et me sourit tendrement. J’aimais son regard malicieux lorsque je faisais ces petits tours. Lui, cela l’amusait toujours. Je me penchai près de sa tête et chuchotai :
— Alors, comment s’appellera ton œuvre, Gildas ? As-tu trouvé un bon titre pour décrire ce que tu souhaites y consigner ?
— Oui ! dit-il en souriant.
Il prit dans sa main une chandelle et la passa devant la page de garde pour révéler le titre :
— Il s’appellera De Excidio et Conquestu Britanniae .
Il posa les mains sur les miennes et les serra fort.
— Tu sais, il se peut que ce ne soit pas des mages noirs, me dit-il. Ce pourrait être l’Église elle-même.
— Ou les deux, répondis-je pensive.
— J’ai eu vent d’autre chose. Il semble qu’à Rome les choses bougent.
— Ils ont libéré Rome ?
— Non, il est fort probable que les Goths assiègent toujours Rome, mais des rumeurs de plus en plus nombreuses courent sur le fait que, bientôt, Silvère sera malgré tout démis par Bélisaire. Et si c’est le cas, tout peut changer. S’il était le commanditaire de tout ça, il ne pourra plus nous nuire. 
— Intéressant, lançai-je les yeux brillant d’enthousiasme. Si c’est le cas, bien sûr ; alors, oui, tout peut changer.
— Certes, ce ne sont là que suppositions, soupira-t-il.
Gildas prit une feuille pour rédiger la missive pour Iloan quand j’eus une forte intuition.
— N’écris pas cette lettre, Gildas.
— Pourquoi donc ? nous devons prévenir Iloan !
— Oui, bien sûr. Mais ne l’écris pas. J’ai un mauvais pressentiment. Ne l’écris pas.
— Et que pressens-tu ?
— Je l’ignore précisément. Mais peut-être simplement pourrait-elle tomber entre de mauvaises mains, vois-tu ?
— Oui, bien sûr… Très bien. Je vais t’écouter.
Il posa doucement son stylet.
— Merci. Viens, allons nous coucher, demain est un autre jour et viendra bien assez tôt… 
Chapitre 25 : Deux contre un


loan s’approchait silencieusement. En cette nuit, personne n’était témoin de ses actes. Ni ses frères loups, ni de quelconques âmes. Seule la mirifique lune l’observait du haut de son perchoir céleste, ni juge ni partie.
Cela faisait des semaines qu’il les traquait, en ville, en montagne, au travers des campagnes, et sur les hautes plaines. Il les avait poursuivis depuis les Alpes. Après avoir eu vent du vol au Mont Cassin et de la tentative d’assassinat de Benoît qui avait fait si grand bruit, Iloan avait pressenti qu’il s’agissait là de l’œuvre des mages noirs. Il ne s’était pas trompé. Et ils devaient vraisemblablement porter encore les manuscrits volés à Benoît. En les éliminant, il ferait ainsi coup double.
Il avait facilement retrouvé leur trace. Animaux volés et égorgés, meurtres à peine dissimulés, sans compter la multitude de traces de petits sortilèges qu’ils abandonnaient derrière eux sans scrupule. Iloan les avait alors suivis sans peine, cadavre après cadavre, méfait après méfait, les traces des ondes maléfiques laissaient de tels sillons derrière eux. 
Iloan avait patiemment attendu ce moment. Il les talonnait sans avoir pu les surprendre jusque-là. Les mages renégats étaient arrogants, violents et ne prenaient même pas la peine de cacher leurs signatures. Iloan était écœuré. L’ombre ne voit jamais la lumière alors que la lumière voit l’ombre comme Iloan les voyait clairement. Ils semblaient gavés de sang, ce qui ne facilitait pas sa tâche. Le mage était pourtant prêt à tout. Et il avait l’avantage de la surprise.
Toute la journée, il s’était retenu d’intervenir. Mais le temps était venu. Depuis sa cachette, il les avait observés, l’esprit clair, le corps en alerte. La tente était dressée entre deux arbres. Une fois franchies les haies les entourant, Iloan se posta derrière un rocher lorsqu’une chouette hulula. Il leva la tête et comprit en un éclair. À cet instant, après toutes ces semaines de traque, il se maudit de ne pas y avoir pensé lui-même. Les renégats avaient conclu un sort avec les oiseaux de nuit. Au moindre mouvement humain, ils les prévenaient. Malin , pensa Iloan. Mais pas assez.  
Il devait agir vite. Le cœur plongeant dans le sang froid du guerrier, il enchaîna les mots secrets, ceux qu’on ne prononce pas sans risque. La toile de tente s’enflamma. Juste quelques flammes pour les extirper de leur tanière. Iloan voulait sauvegarder l’intérieur de la tente, même s’il savait que les parchemins étaient glissés dans un écrin. Cependant un brasier les aurait tout de même détruits.
Le premier renégat à s’échapper des flammes était aussi le plus jeune des deux. Son vêtement flambait, ainsi que ses cheveux. Iloan l’attrapa par les épaules, crocheta son pied et le fit chuter la tête la première tout en bloquant son bras. La chute du corps fit céder le coude qui dans un craquement se brisa. Le mage noir hurla de douleur.
Le deuxième sortit en courant et s’abattit sur Iloan qui ne put parer le coup. Sous le choc, il s’effondra, mais roula sur lui-même. En se relevant, Iloan comprit que son dos était lacéré. Contenant la douleur dans une partie seulement de son esprit, il garda sa concentration et mis en place les boucliers par vagues. Le mage noir s’en aperçut et riposta par des déflagrations d’ondes.
Iloan sentit la violence sur ses boucliers. Déjà le deuxième mage se relevait tant bien que mal, visiblement aidé par la magie pour se guérir lui-même. Le sang pouvait être arrêté, mais l’os brisé demanderait du temps. Sentant là une ouverture, Iloan répliqua par une salve de feu directement sur le blessé. Il prenait le risque d’ouvrir sa protection, mais il pouvait se débarrasser d’un adversaire sur les deux. Son choix fut vite fait.
Le plus vieux mage fut surpris de son audace et se laissa déconcentrer par cette attaque contre son acolyte qui s’embrasa en hurlant. Il se relâcha, mais presque aussitôt il riposta avec une nouvelle vague d’attaques. Le jeune mage peina à remettre un seul bouclier en place. Cela ne le contrerait pas longtemps. En quelques salves dures, le mage noir pourrait l’atteindre et même le tuer.
Iloan réfléchit à toute vitesse. Le deuxième homme s’était enfui le corps en feu et dans sa course folle s’était écroulé dans une grande flaque d’eau. Il était demeuré inerte depuis. Mort ? Blessé ? Inconscient ?
Iloan fixait le visage tordu de haine de son adversaire, répétant les attaques sur son bouclier, qui lâcherait d’ici peu. Il ne parvenait pas à défaire son regard du visage haineux, mais il devait trouver une issue. Son adversaire était aveuglé par sa colère. Il se souvint que Konogan lui avait enseigné à sortir de ses émotions, à transmuter son énergie, à voir l’ouverture en changeant simplement son regard. Il devait inverser le cours du combat ou mourir. Alors, il tenta le tout pour le tout. Il abandonna brutalement son bouclier et roula sur le côté. Le mage abasourdi chuta en avant, par le manque soudain de résistance. La disparition de la bulle avait supprimé le rebond et fait basculé le mage noir les mains en avant et les genoux au sol. Iloan se relevait déjà et prit l’avantage en lui assénant un violent coup de pied dans le ventre. L’homme s’effondra sur le dos, le souffle coupé. 
Iloan était jeune et savait aussi bien se battre à mains nues. Il lui lança un sort pour le figer quelques secondes, et durant ce court instant, il saisit sa dague et l’enfonça dans la gorge du mage noir qui dans un râle sanglant rendit l’âme. Ses yeux exorbités fixaient le ciel noir en un dernier appel au secours.
En se retournant, il vit avec stupeur la silhouette noire du deuxième mage, debout devant lui. Titubant, blessé, il se crut en état de lancer un sort de douleur mentale. Iloan put à peine se protéger. Une part de magie noire était entrée en lui, malgré sa rapidité à contrecarrer l’attaque du renégat. Déjà, il se tordait de douleur. Le mal s’insinuait en lui telle une couleuvre maudite. Iloan sentit l’ombre froide pénétrer son corps. Il enragea et dut cloisonner encore son esprit une troisième fois pour garder le contrôle. Mais cette fois, ce fut plus difficile. L’homme, toujours chancelant, avançait malgré tout vers lui. Le mal pénétrait plus profondément ses entrailles, laissant filtrer la peur. Iloan tenta de se ressaisir, mais l’emprise grandissait. En s’approchant, il put voir que le mage noir était défiguré en partie et devait souffrir terriblement. Pour résister, il devait avoir segmenté lui aussi ses perceptions. Il ne restait à Iloan qu’une possibilité. Voir autrement encore une fois. Utiliser la force du mal. Contrer l’adversaire avec ses propres armes.
L’esprit d’Iloan descendit alors plus profondément encore en lui, dans cette zone de la rage froide du guerrier. Celle qui rôde autour des âmes sur les champs de bataille. Iloan s’y enfonça, consciemment. C’était très dangereux, car son esprit déjà divisé en trois pouvait voir ses digues se rompre face à la rage et ainsi ne plus parvenir à se contrôler ; au risque d’être totalement emporté dans une folie destructrice. Il accomplit alors l’inconcevable. Il plongea en lui et partit sonder le sort envoyé contre lui.
La magie noire était maintenant tel un serpent dans son corps. Il devait agir vite. Sans émotion, sans peur. Visqueux, le mal lui échappait, mais il finit par le trouver, au sein même de son corps. Iloan l’enserra brusquement par la volonté et le contraignit à sortir, sortir, sortir. Son esprit le poursuivit alors et remonta sa toile d’énergie jusqu’à l’homme titubant devant lui. Le mage noir perçut la traque qu’il menait et de stupeur écarquilla ses yeux aux paupières brûlées. Suivant ce fil d’Ariane, en un éclair Iloan le parcourut jusqu’au cœur de l’homme. Palpitant et gorgé de sang, il vibrait, mais semblait bien vulnérable. Là, d’une main virtuelle, Iloan l’empoigna et le serra de toutes ses forces. Il déchira les artères, écrasa les ventricules et au final fit exploser le cœur en pleine poitrine.
L’homme se convulsait, s’étranglait dans des hurlements étouffés. Il s’écroula, tordu de douleurs, puis dans un dernier soubresaut vomit une salve de sang noir que seule la Lune osa refléter, impassible.
Iloan s’effondra, épuisé, tremblant. Il s’était vengé, mais au fond de lui, dans son sang, il n’y avait que la glace et la mort. Jamais, il n’aurait cru cela. Aucune joie, aucune paix.
*
L’esprit accablé et en proie à des sentiments contradictoires, Iloan entreprit de fouiller la tente. Il cherchait à apaiser son âme. La vengeance, la violence n’avaient amené que le vide en lui. Son cœur était froid. Autour de lui n’était que la mort. Valait-il mieux qu’eux ? Bleiz, qu’en aurait-il pensé ? Était-ce là la seule façon d’arrêter ces hommes ? Était-ce son rôle ?
Il soupira et se souvint qu’il devait le faire. Qui aurait pu les vaincre, si ce n’est lui-même ? Pour calmer son esprit, il accéléra son investigation des lieux.
Comme il l’avait pensé, les manuscrits étaient dans leur écrin de bois enroulés et intacts. Il savait que c’était ainsi que Benoît les conservait, de même que Gildas et Bleiz autrefois. Il s’en empara et les plaça dans sa besace. Il entreprit ensuite d’inspecter rapidement les corps des mages. Il récupéra une bourse avec quelques pièces de bronze et des solidus d’or. À sa grande surprise, il trouva ce qu’il jugea être un méreau. Il le frotta et le plaça à la lumière du jour naissant. La gravure montrait un personnage tirant un filet depuis une barque. Vraisemblablement un pêcheur, songea Iloan. Il ne comprenait pas la signification. Habituellement, les méreaux étaient frappés du sceau d’un roi ou d’un seigneur puissant et permettaient de passer les ponts ou certaines villes fortifiées sans encombre. Présenter un méreau aux gardes était un laissez-passer sans taxe. Cela pouvait se révéler fort utile et précieux. Mais là, il ne parvenait pas à reconnaître le sceau. Curieux de sa trouvaille, il l’enfonça dans une poche de sa tunique. Il traîna ensuite les corps, les couvrit de branchages et les arrosa d’huile.
Au petit matin, un brasier fumait dans les couleurs de l’aube. Iloan laissait derrière lui les dépouilles aux flammes, meilleur moyen de consumer leurs pouvoirs. De tels hommes ne pouvaient être enterrés. Seul le feu pouvait purifier leur Ombre.
Il ne pensa alors qu’à une chose, rejoindre Rhuys. Avec les Solidus, il pouvait même se procurer un cheval et foncer bride abattue à Rhuys. Il était persuadé qu’un autre mage s’y rendait lui aussi. Et son intuition était juste. Le danger ne le lâchait pas. 
Prologue


« Après le départ des mages, l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu'à ce que je t'avertisse, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr. » Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l'enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu'à la mort d'Hérode. Ainsi s'accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète : d'Égypte, j'ai appelé mon fils. »
Évangile selon Matthieu 2:13-15

Jérusalem, début du 1er siècle.
a nuit s’achevait doucement, striée par les premières lueurs de l’aurore. Depuis le désert, Bithisarea, Melichior et Gathaspa arrivaient à l’antique cité accompagnés de porteurs, de calèches, de serviteurs et de chariots remplis d’or, de myrrhe, d’encens précieux et d’un magnifique coffre aux dimensions incroyables. Celui-ci, porté par une demi-douzaine d’hommes, voyageait au centre de cette troupe haute en couleur et impressionnait quiconque croisait sa route. En tout, une quarantaine d’hommes et de femmes richement vêtus, y compris les porteurs et les serviteurs, se présentèrent au seuil de la grande Jérusalem. Sur les murailles, les soldats médusés regardèrent la superbe troupe bigarrée. Le gardien de la grande porte les héla depuis les hauts remparts de la cité sacrée : 
— Qui demande l’ouverture des portes de la ville ?
— Soldat, appelle ton roi, Hérode ! Dis-lui que les Mages des trois mondes sont venus rendre hommage au Roi des Juifs, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Maîtres des Maîtres ! Car voici que nous avons vu les signes dans les étoiles et que ceux-ci nous ont annoncé sa venue !
Il y eut un instant de silence où le temps parut suspendu. Rien ne se produisit. Puis, doucement, les lourds et puissants battants de bois barrés de fer s’ouvrirent largement dans un long craquement plaintif et entrecoupé de cliquetis métalliques. Des vents contraires soulevèrent la poussière du sable et le cortège s’ébranla pour s’engouffrer dans la cité ancienne. Les Mages et leur troupe entrèrent dans une Jérusalem encore endormie et silencieuse. À la première heure du jour, ils tenaient déjà séance devant le roi Hérode dans la grande salle du trône.
C’est un Hérode usé, las et déjà agacé qui les reçut. Et uniquement parce qu’il y était contraint et forcé. On ne refusait pas audience aux Rois-Mages. Même lui ne pouvait se le permettre. Si, en apparence, il les écouterait, au fond de lui, il enrageait déjà. Lui aussi connaissait les prophéties. Il savait pourquoi ces maudits Mages tout-puissants lui rendaient visite. Ils venaient pour ce satané nouveau-né qui devait tout changer. Ils venaient chez lui, sur ses terres, pour rendre hommage à l’enfant alors que c’était Hérode le monarque et non ce futur Roi des Juifs. Pour qui se prenaient-ils ? Plus les minutes passaient plus sa colère montait. D’autant plus que cela faisait des mois qu’il y pensait et qu’il attendait ce jour, sans trop savoir quand il arriverait. Ce serait assurément toujours le pire moment. Tout cela ne pouvait qu’annoncer des ennuis, des guerres, des choix difficiles. Mais aussi, il n’en doutait pas, des luttes de pouvoir avec Rome et des critiques sur sa capacité à contrôler le peuple juif.
Les litiges avec l’empire étaient pour lui une contrariété sans fin. D’autant que pour Hérode, les juifs étaient une plaie, une blessure qu’il aurait dû cautériser depuis longtemps. Il l’aurait fait si cela n’avait tenu qu’a lui. Il avait déjà exécuté quarante-cinq notables et prêtres, sans compter les meurtres des individus qu’il jugeait trop populaires. Mais il devait rendre des comptes à l’empire et plus particulièrement à Caius Octavius César. D’une manière ou d’une autre, Jérusalem était trop importante pour n’être dépendante que de lui. L’empire louchait constamment sur ses faits et gestes. S’il était Roi c’était grâce au Sénat romain… Il ne pouvait donc faire à sa guise, même s’il n’attendait que ça. Alors, il fulminait.
Cependant sa rencontre avec les Mages fut encore pire que ce qu’il craignait. À leur arrivée, il dut les saluer et feindre le respect, ce qui lui coûta déjà beaucoup. Une fois les hommages rendus, Hérode leur demanda :
— Que me vaut l’honneur de votre présence, ô Mages ?
— Ô, Hérode le Grand, comme le veut la coutume, nous sommes venus rendre visite à votre personne, monarque actuel de Jérusalem car telle est notre route. Nous allons ensuite nous prosterner devant notre futur souverain, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Maître des Maîtres car tel est notre but.
Hérode se contint pour ne rien laisser paraître de sa colère grandissante. Ils échangèrent diverses banalités et, bientôt, les Mages furent déjà partis. Dès qu’il se retrouva seul, Hérode émergea d’un hébétement brumeux. Il toussa, se redressa et comprit que quelque chose clochait.
Il ne parvenait pas à savoir quoi, mais il se sentait l’esprit confus. En leur présence, son état de conscience semblait toujours nébuleux. Le temps s’effilochait et tout paraissait plus éthéré, plus flou. Une sensation bien étrange. Il avait déjà eu de curieux maux de tête consécutifs à chacune de leurs rencontres, les deux fois où leurs chemins s’étaient croisés. Deux fois de trop, selon lui. Il haïssait les Mages et plus encore les Rois-Mages qui se pavanaient en se permettant tout et en se croyant au-dessus des lois. Celles de Rome et du respect de quiconque. Il rêvait d’un monde où les Mages auraient disparu. Cela arriverait-il un jour ? En tout cas, il ferait tout pour.
Hérode se sentait humilié par leur attitude, leur faste et leur manque de respect dû à son rang royal. Pour eux, il semblait n’être rien. L’affront le plus grave était leur mépris des convenances, demeurant à peine le temps nécessaire au respect qui seyait à un monarque. En vérité, ils étaient repartis si vite que le roi Hérode doutait même qu’ils aient été présents l’instant d’avant. Avait-il rêvé ou lui avaient-ils jeté un sort ? Il fouilla son esprit où ne demeurait qu’un souvenir blanc.
Tout ne semblait être qu’un mirage. Ils avaient été là, puis s’étaient comme volatilisés. Que s’était-il réellement passé ? Le reste de ses souvenirs était vague ou effacé.
Troublé, Hérode gratta sa barbe en fronçant ses sourcils noirs et épais. Voilà encore une manipulation des Mages , pensa-t-il. Peu à peu, sa colère se muait en haine furieuse. Comme s’il s’éveillait d’un mauvais rêve, toutes ses émotions remontèrent dans sa conscience. Malgré sa confusion, la solution lui apparut soudain, simple et directe. Ce serait une action terrible, fruit de sa colère froide. S’il doutait de ses souvenirs immédiats, il était cependant bien décidé à en finir. Il savait ce qu’il devait faire. Cette fois-ci, c’était clair. Les Mages voulaient leur roi ? Jamais ils ne l’auraient. Quoi qu’il arrive, ce serait un roi illégitime et donc un futur ennemi de Rome. Qu’importent leurs jeux, qu’importe qu’ils soient Archi-Mages ou même Rois-Mages. La loi serait de son côté, du moins cette fois.
Le soleil était à peine levé quand Hérode le Grand choisit de faire tomber le couperet fatal. Il échafaudait son plan point par point. D’abord, il allait ordonner que chaque nouveau-né soit massacré. C’était la seule solution. Il aurait du même coup sa vengeance sur ces maudits Mages. Non seulement ils n’auraient pas leur roi, mais ils seraient aussi pris au piège. Un beau piège. Reconnaître un roi illégitime était un acte de rébellion. Hérode eut un sourire mauvais. Il avait là une preuve que les Mages complotaient contre le pouvoir de Rome et tenait donc une occasion rêvée de les traîner devant la justice et de les condamner à mort. Néanmoins, il lui fallait agir vite et les mettre aux arrêts sans attendre.
Il espérait qu’ils ne soient pas sortis du palais. Ils ne pouvaient être bien loin, Jérusalem était une ville close et il allait ordonner qu’on ferme les portes de la ville.
Impatient, il convoqua son capitaine et se mit à tourner en rond dans la salle du trône tout en réfléchissant à son plan. À son arrivée, l’officier affichait une certaine gêne. Sans en tenir compte, Hérode ordonna en premier qu’on fasse arrêter la troupe des Mages. Il s’apprêtait à poursuivre ses ordres quand le soldat prit la parole en baissant les yeux.
— Veuillez me pardonner, mon roi, ils ont entièrement disparu. Au point même qu’ils semblent n’avoir laissé aucune trace dans la ville.
— Qu’est-ce que vous dites, capitaine ? Ne soyez pas idiot, ils doivent bien être quelque part. La ville est ceinte d’une muraille, personne ne peut disparaître ainsi !
— Je m’en suis assuré, roi Hérode. Il n’y a aucune trace d’eux, nulle part.
Au bord d’une colère noire, Hérode se questionna secrètement. Était-ce là encore la sorcellerie des Rois-Mages ? Était-ce là un mirage ? Douter de lui-même autant que de la réalité concrète des événements le mit dans une rage folle. Rien ne pouvait échapper à son contrôle. Rien ne devait lui échapper, surtout pas eux !
Son capitaine personnel face à lui, le roi se sentit comme pris en porte-à-faux. Ne supportant qu’on puisse entrevoir chez lui une faiblesse ou une erreur de commandement, le monarque fulmina. Pourquoi cette réaction ? Il l’ignorait. Il valait mieux frapper en premier, ne pas être trop gentil. Les faibles mouraient toujours en premier. Il le savait pour l’avoir vu si souvent. Le fort vainquait, le faible subissait. C’était tout. Sa colère jaillit alors sur son capitaine.
— Incapable ! Nous aurions dû les massacrer tant qu’il était possible de le faire ! Là, devant le trône ! Comment ont-ils osé ! Me narguer, moi !
Il était le plus puissant et il fallait toujours le montrer, sans arrêt. Ne jamais baisser la tête ni renoncer. La colère montait violemment en lui comme une tornade incontrôlable. Mais il aimait cette sensation de puissance. Il aimait l’Ombre quand elle se formait en lui, le rendant sans état d’âme, sans limites. Sans frein aucun.
Son capitaine tentait de rester calme, malgré la bourrasque qui se créait devait lui, et il répondit :
— Sire, avec tout le respect que je vous dois, nous n’aurions pas pu.
Le capitaine se dit qu’il pouvait essayer de ramener son roi à la raison. Lui aussi avait vu qu’ils avaient disparu. Ni lui, ni personne n’y pouvait rien… Après tout, n’était-ce pas la vérité ?
— Pardon ? Capitaine, je peux vous faire pendre pour de tels propos ! Nous aurions pu et nous aurions dû !
— Sire, nous n’aurions pas pu parce qu’à leur arrivée, nous souhaitions les fouiller, selon vos ordres et…
— Continuez capitaine ! Allez-y, affichez votre incompétence !
— …Nous n’avons vu personne passer. Ils n’ont pas traversé l’antichambre de la salle du trône. Nous ignorons totalement comment ils sont entrés et comment ils sont sortis. Je suis désolé, mon roi. Ils ne se sont pas présentés à nous. Ils semblent avoir quitté la ville en disparaissant.
L’officier baissait la tête, honteux, se rendant compte de l’absurdité de ce qu’il disait tout en sachant que c’était la pure vérité. Car c’était la vérité. Simplement, ils étaient Mages. Il se disait que ceux-ci pouvaient peut-être disparaître. Était-ce possible ? Pourtant, personne ne les avait vus.
— Capitaine, votre tête ne tient qu’à un fil…
Cette fois, la colère se muait en rage et coulait dans la moindre veinule du corps du souverain. Était-il fou ou inconscient, cet homme devant lui ? Comment osait-il le défier, lui, le roi de la grande Jérusalem ?
— Pardonnez-moi, Sire, mais personne n’est jamais sorti de la salle du trône. Je ne sais pas comment cela est possible, mais les Mages qui se sont présentés à la porte de la ville ne sont jamais ressortis du palais. Ils ont purement et simplement disparu.
Le capitaine déglutit bruyamment. Hérode ne l’écouta que d’une oreille. Il marchait le dos raide et rempli d’une rage froide. C’était bon cette folie, c’était si agréable. Rien pour l’arrêter, il était tout-puissant. Il était plein de cette colère divine, inarrêtable. Et le pion misérable qui tentait de sauver sa vie devant lui, quelle décadence ! Agir, écraser les faibles, dominer. Voilà pourquoi il était là : pour mater ce peuple, mater les faibles. L’Ombre tournoyait autour de lui. Il ne la voyait pas, seuls les Mages peuvent voir cela. Hérode la sentait. Confusément, il savait que ses colères faisaient chuter son âme, mais il aimait trop ça pour changer. Il adorait cette puissance sombre.
— Gardes, gardes ! tonna le Roi, le visage rougi de colère.
Le capitaine écarquilla les yeux d’effroi. En un instant, il comprit qu’il venait de faire la plus terrible des erreurs.
— Emparez-vous de cet homme !
Le capitaine se jura qu’il aurait dû mentir. Il le savait, il n’aurait pas dû dire la vérité… Il songea à se débattre, mais opta pour la vérité. Sa mère l’avait élevé ainsi: « Dis toujours la vérité mon fils, cela te sauvera ». Alors, c’est ce qu’il avait fait, toute sa vie durant. La vérité pouvait-elle le trahir ? Comment l’aurait-elle pu ?
— Mais, Sire… Pardonnez-moi. Ce sont des Mages, des Rois-Mages, sire. Ils ont…
— Capitaine, vous voyez ce fil, là, qui relie votre tête à votre petit corps misérable ? Il va être coupé… dit-il les yeux gonflés de rage en montrant son propre cou.
Hérode se tourna vers les gardes royaux. Tout le monde retenait son souffle.
— Vous à gauche, donnez-moi votre épée !
Il s’en saisit et jeta un regard dédaigneux au glaive. La lame n’était pas aiguisée. Hérode se dit qu’il punirait aussi cet homme après. Décidément, entouré d’incapables et d’ignorants, il devait tout faire lui-même. Le capitaine était déjà immobilisé par les autres hommes d’armes, l’épée au clair.
— À genoux, incapable. C’était ta dernière erreur !
Hérode écarta les jambes et se saisit de la tête de son capitaine, tremblant de frayeur, agenouillé de force par deux gardes qui lui maintenaient les bras à l’envers, un pied sur chaque épaule. En le tirant par les cheveux, il relevait de force sa tête pour lui hurler en pleine face :
— Personne n’est sorti du temple ? Personne n’est sorti de la ville ? Tu me prends pour un fou ou quoi ? Tu te moques de ton roi ?
La lame émoussée n’était pas faite pour une telle besogne, se dit Hérode.
Il dut s’y prendre à trois fois pour achever de lui trancher la nuque. C’était un carnage. Lorsqu’il releva le buste vers les gardes, ils l’observaient avec un mélange de terreur et de haine. Hérode avait les mains couvertes de sang, la toge dégoulinante et le visage déformé par la rage, éclaboussé de chair et de sang.
L’épée à la main et les muscles du bras bandés, il hurla :
— Qu’on me trouve ces Mages ! Je veux que chaque nouveau-né meure ! Chaque enfant de moins de deux ans doit mourir ! Ces chiens n’auront pas leur faux roi. Égorgez-moi ces porcs ! Tuez-les tous ! Fouillez chaque maison, chaque village à trente lieues à la ronde ! Tuez-les tous, vous m’entendez ?
Il jeta violemment l’épée au sol qui rebondit dans un claquement métallique et éclaboussa de sang le marbre blanc. Il y eut un silence terrible, mais si bref que personne n’eut le temps de réagir. Trop long pour le roi qui, les yeux glacials, se retourna en toisant chaque homme présent dans la salle.
— Dois-je répéter mes ordres ? Ou dois-je à nouveau faire comprendre qui est le vrai Roi des Juifs ?
*
Lorsque le soleil fut à son zénith, les rues de Jérusalem ruisselaient d’un flot rouge foncé reflétant le ciel, ne tardant pas à attirer les mouches, les chiens et les oiseaux. Les enfants avaient été arrachés des bras de leur mère, de leur landau, de leur jouet en bois. Ramassés par une main ferme et traînés dans la rue, sur le pavé ou sur la terre battue d’une cour intérieure. Un père levait la main, on l’empalait sur une lance. Une mère s’interposait, on lui tranchait le ventre. Un geste plus tard, la vie s’écoulait en dessinant une rigole hideuse sur la terre rougeâtre. La mère à côté de la fille, gisantes mortes.
Ce jour-là, la terre but le sang des hommes, une nouvelle fois. Pas une maison ne fut épargnée, pas une famille ne pleura un mort. Une fille égorgée, un enfant éventré, une sœur, un frère, une cousine ou un petit-fils.
Au milieu de l’horreur, un silence de plomb, les larmes et la folie des hommes qui semblait ne jamais trouver de limite.
Chapitre 1 : Visions


Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort.  
Évangile selon Thomas, Logion n° 1


Février 537, Rhuys, Britannia Minor.

e les vois encore arriver au cœur du désert, à la nuit tombée. Une myriade d’étoiles brillantes, magnifiées par une lune pleine éclairant leurs pas. Ayant laissé derrière la troupe et leurs trésors, les trois Mages traversèrent l’étendue de sable pour pénétrer le petit temple. Nul garde ne protégeait l’entrée. Seuls des prêtres de haut rang s’inclinèrent sur leur passage. Le couloir de pierre était étroit. Ils s’y engouffrèrent en file indienne puis débouchèrent sur une vaste pièce. J’y suis, maintenant, je suis au-dessus d’eux. Ô, père, comme j’aurais aimé que tu voies cela. Je les regarde, tous trois, brillants, imposants. La tenue superbe, vêtus de blanc, de colliers d’or et de multiples pierres inconnues de moi. Ils rayonnent de sagesse et de la pure Haute Magie. 

Le plus âgé d’entre eux avait la peau brune. Non à la manière des hommes d’Orient. Une autre couleur, je dirai presque marron. C’est lui qui parla en premier. Il dit d’une voix sourde :
— Maître, nous t’avons cherché si longtemps. À quelle épreuve nous as-tu soumis ! Mais nous avons étudié et lu dans les étoiles les signes que le Grand Éveillé reviendrait en cette terre, si lointaine de nos montagnes ! Ô Maître de Lumière, comme nous sommes heureux de te retrouver !
D’un seul mouvement discipliné, ils s’agenouillèrent tous trois, comme un seul corps. Un homme et deux femmes. L’une d’elles semblait être une prêtresse, assez jeune, sans doute vierge au ressenti de son énergie pure, si brute et si vive. Sa bulle vitale l’entourait parfaitement. Je voyais son énergie danser le long de sa colonne et tenir droit son esprit comme une coupole de lumière éclatante. Je descendais encore parmi eux en virevoltant car seul mon esprit planait. J’étais libre de mon corps. Je sentais tout et volais avec aisance et joie. Je les survolais et observais chaque détail à ma guise, émerveillée.
La femme au centre de la salle venait vraisemblablement d’accoucher. Son énergie était quant à elle très rouge, très dense et son ventre irradiait d’une force folle tandis qu’autour de sa tête une auréole de blancheur dessinait un casque invisible aux yeux des Hommes. Elle était pâle, jeune et harassée par l’enfantement. Elle tenait dans ses bras un nouveau-né.
Ce petit d’homme n’était que lumière. Autour de lui planaient d’autres êtres que je ne connaissais pas. Ni elfe, ni entité animale, ils n’étaient eux aussi que lumière et également très protecteurs, voltigeant, préservant la bulle du petit être encore si fragile. J’étais tenue éloignée. Non par défiance, mais simplement parce qu’il m’était impossible de m’approcher du nouveau-né lumineux. La densité de présence autour de son être était telle que j’étais, de fait, maintenue hors de leur sphère. Je me sentais lente, lourde et pataude en comparaison. Je remarquais d’ailleurs que les Mages et les Prêtresses étaient tous en dehors de ce cercle de Lumière. C’était la plus haute magie qu’il ne m’avait jamais été tenu de voir. Seule la mère baignait dedans.
Aux quatre coins de la grande pièce se tenaient des prêtresses vêtues de rouge, immobiles, hiératiques. La femme au centre était vêtue de blanc et son visage scintillait. Elle n’était que paix, malgré l’évident épuisement dû à l’accouchement. Dans la pièce régnait un silence profond d’une densité immobile, mais légère. Une odeur de rose et d’encens planait, baignant les hommes et les créatures immatérielles.
Le Mage s’agenouilla devant la femme et l’enfant. À nouveau, tous se prosternèrent à l’unisson. Seule resta la mère, assise, qui sourit aux anges au-dessus d’elle, les yeux clos. Sans que je comprenne, elle les rouvrit et leva les yeux vers moi, ou plutôt, vers l’emplacement de mon esprit qui planait dans la pièce. Elle plongea ses yeux dans les miens. Soudain, je me surpris à penser : Mais… Elle ne peut pas me voir ! C’est impossible !  
En un instant, le Mage à la peau brune se redressa, suivit son regard et me fixa aussi. Cette fois, la peur me saisit, une peur stupide et irrationnelle.
Puis, je fus propulsée en arrière. Un tourbillon m’aspira et toute la scène disparut.
Je vis apparaître des visages à la peau cuivrée. Il y avait un vieil homme, l’air bon et sage qui me regardait en souriant.

Nous sommes sur un plateau pierreux entouré d’un cirque de montagnes enneigées. Je ne connais pas cet endroit mystérieux. Je vois Gildas, le visage mangé par une barbe fournie, les yeux cernés, mais pétillants de malice. Près de lui se tient un homme mûr accompagné d’une petite fille au visage lumineux et à la peau brune, les cheveux noirs et les yeux en amande. Je n’ai jamais vu d’hommes et de femmes comme eux, mais je suis là, à leurs côtés. Nous sommes tous ensemble dans une maison.
Puis, tout s’effondre, je me vois en train de rêver. Le temps se plie. 
Je soupire, je soupire encore et m’éveille en sursaut.

Avais-je rêvé ? Avais-je voyagé dans l’Autre-Monde ? Dehors, seules les étoiles et la nuit noire m’observaient, sereines, égales à elles-mêmes, n’ayant de compte à rendre qu’au Grand Architecte en personne.
Le temps s’étirait et mon cœur galopait sur celui-ci, cherchant à rattraper une sécurité, un socle sur lequel il se sentirait ancré. Mon corps, le lit, le toit. J’étais revenue. Je tentai de calmer mon emballement intérieur et me rallongeai doucement, les yeux grands ouverts.
Je ne retrouvai pas le sommeil cette nuit-là.
Chapitre 2 : L'Ombre


L'homme qui a de la sagesse est lent à la colère.
Proverbes, 19:11


Février 537, Rhuys, Britannia Minor.

l y a des silences qui ne sont que paix. Et il y a ceux qui ne sont que poids et ombre. C’est un de ces derniers qui avait empli notre maison peu à peu. Au fil des semaines, l’Ombre prenait place entre nous. Elle se glissait dans les coins, à notre table, s’invitait dans notre lit, entre chaque souffle, derrière chaque silence. Finalement, elle changeait notre regard, nos pensées et nos paroles. Il me fallut un certain courage pour briser ce cercle infernal et tenter de nous sortir de la mélasse qui ne cessait de nous engloutir. Avant que cela n’atteigne nos actes et nos cœurs, je rompis la glace.
Ce soir-là, je m’approchai de Gildas, tout juste rentré du monastère et m’assis devant lui sans mot dire. Son visage était tendu, ses yeux vifs et nerveux. Un instant, je songeai que nous avions tous les deux considérablement changé en quelques mois. Le destin nous avait sculptés et façonnés d’une étrange manière. Pour couper court à mes pensées envahissantes, je revins à moi. Je m’ancrai dans mon ressenti physique pour mieux être présente à la situation, comme mes maîtres me l’avaient enseigné. Enfin, je me lançai :
— Nous devrions discuter des manuscrits et de ce que nous devons faire, Gildas. Nous ne pouvons plus rester inactifs. Je sens l’Ombre fondre sur nous. Je la sens pressante depuis plusieurs jours…
Je me rappelle cette étrange fatigue et la sensation d’une chape qui pesait sur nous. Cela nous rendait accablés et nerveux. Nos pensées devenaient tranchantes et compulsives ce qui me donnait l’impression d’être monté à cru d’un cheval fou que rien ne saurait arrêter si ce n’est un accident grave ou la mort du cavalier. Tout devenait aussi lourd qu’un orage qui ne cesse de grossir sans jamais éclater. Nos humeurs, nos goûts, nos sensations, rien n’y échappait. Tel était l’œuvre de l’Ombre dans notre maisonnée.
— Oui, oui, tu as raison, répondit Gildas l’air sombre et pensif.
Son visage restait fermé et son regard fuyant. Je perçus qu’il tentait lui aussi de contrôler son agacement irrationnel. Il détourna les yeux pour s’installer devant l’âtre et préparer le feu du soir. Je me levai et lui saisis la main pour l’emporter sur la longue banquette de joncs tressés et le regardai un instant. Il se laissa faire. Étrangement, je me sentis apaisée d’avoir déjà réussi cela. Je constatai qu’il semblait lui aussi soulagé. L’espace d’un instant, nous étions de nouveau nous-mêmes. Ragaillardie par ce simple espoir d’ouverture, je relançai la discussion.
— Gildas, la mort nous poursuit. La mort et ces maudits Mages noirs. Es-tu sûr de bien comprendre ce qui se passe ? Ne vois-tu pas que nous ne pouvons pas rester là à attendre ? Cela nous gagne peu à peu…
— Oui, oui, Gwendaëlle… souffla-t-il.
— Non, visiblement, tu ne comprends pas ! m’emportai-je d’un coup.
Je regrettai aussitôt mes paroles, mais je fus stupéfaite aussi du pouvoir de l’Ombre qui s’était saisi de mes émotions en un instant de relâchement de ma part. Mon manque de vigilance déteignit aussitôt sur Gildas qui, de surcroît, n’était pas Mage.
— Seigneur ! Gwen ! Bien sûr, je vois bien ce qui se passe. Mais par tous les saints, je me sens bien impuissant ! Même toi, tu sembles craindre les Mages noirs ! Que faire ? Mon Dieu, que faire ?! enragea-t-il.
À ce moment, je compris à quel point il avait lui-même peur et qu’il s’était contenu durant tout ce temps. J’avais fini par constater qu’il avait en horreur toute forme de sentiment d’impuissance. Je ne pouvais lui en vouloir, surtout face à ce que nous avions vécu et qui n’avait fait qu’aggraver cette triste perception de l’existence. Je me mordis un instant les lèvres de mon propre emportement et finis par soupirer bruyamment. Je savais qu’il faisait de son mieux et moi aussi. La colère grondait en moi, mais, cette fois, il s’agissait d’une autre forme que celle qui cherchait à nous aveugler et nous perdre. Je pris encore un peu plus sur moi, en sondant profondément dans mes ressources. Quelque chose céda. Un espace de lumière s’ouvrit tant en moi qu’entre nous deux. La pièce changea imperceptiblement de dimension et notre salon parut en être agrandi. Plus vaste, plus sereine, je compris que cette ouverture lumineuse ne tiendrait que provisoirement l’Ombre à distance. Pourquoi ? Je n’en savais rien, mais je sautais sur l’occasion à corps perdu en venant poser ma tête contre son épaule.
— Pardonne-moi, Gildas.
Gildas poursuivit d’un ton plus calme. Il tentait toujours de se maîtriser et ne semblait pas encore avoir perçu que notre espace s’était coloré de manière nettement plus légère. Je passai outre et demeurai concentrée sur ce qu’il me dit.
— Quelque chose nous échappe, Gwen.
— Ça, je te l’accorde, dis-je en me redressant et en rassemblant mes forces invisibles. À quoi penses-tu ?
J’avais l’impression de ramener à moi tout mon Souffle d’énergie comme un berger rassemble son troupeau. J’avais compris que je m’étais dispersée sans m’en rendre compte. L’Ombre grignotait nos énergies, à Gildas et à moi, sans s’arrêter. C’était son astuce. Comme les Mages noirs buvaient le sang de leurs victimes, l’Ombre se repaissait de l’énergie du Souffle.
Je fis un effort important pour que nous regagnions un peu de nous-mêmes. Les bulles de lumière entourant nos corps pourraient se reconstituer ainsi progressivement. Gildas se releva, des impatiences plein les jambes. Sentait-il le mouvement du Souffle en lui et autour de lui ? Si c’était le cas, cela aurait été très étonnant, mais je laissai ces questions subsidiaires de côté et me focalisai sur notre discussion. Une prise de décision pouvait nous sauver de notre léthargie artificielle.
Gildas s’accroupit devant la cheminée pour continuer ce qu’il avait entamé un instant plus tôt. Nerveusement, il brisa des branchages et plaça quelques mousses sèches dans l’âtre. Peu à peu, un amoncellement se fit. Le frottement du briquet à silex embrasa l’ensemble et fit bientôt naître un feu rassurant devant mes yeux. J’observais mon tout récent mari, mais ne cessais de m’inquiéter de son air soucieux et de ses traits tirés.
— Commençons par les manuscrits. Je les ai lus et relus et je suis maintenant persuadé qu’ils sont incomplets. C’est comme s’il manquait un début et une fin. Je ne comprends pas… dit-il en se levant.
— Oui, je vois. Continue, dis-je en le regardant.
Il me regarda puis plongea son regard dans les flammes grandissantes de la cheminée. L’odeur du feu pénétrait la pièce. Le soir était tombé dehors. En apparence, toute la maison était calme. Seuls quelques bruits de la nature se faisaient entendre au loin.
Je connaissais cet air chez Gildas, sa posture, l’énergie qu’il dégageait lorsqu’il plongeait en lui pour faire naître son intuition. Ou plutôt, lorsqu’il semblait s’effacer de lui-même pour que l’intuition émerge de ses profondeurs. Je ne pouvais rêver mieux que d’être mariée à un tel homme. Je souris malgré moi. J’étais chanceuse – dans notre malheur – d’être avec lui. Bien que quasi secrète, notre récente union était pour moi un symbole fort de notre amour. Il m’arracha à mes pensées.
— Résumons. “Ils” veulent les manuscrits. Ils veulent aussi tuer tous ceux qui connaissent leur existence. Ils ne semblent pas travailler véritablement pour l’Église, mais ont des liens forts avec elle. Suffisamment pour que des prélats leur accordent confiance et traitent avec eux. Mais jusqu’où cela va-t-il ? Jusqu’où remonte la chaîne de commandement des Mages noirs ? Qui sont-ils ?
— C’est une bonne question. Peut-être les Mages noirs et l’Église sont-ils forcés de travailler ensemble ? Peut-être y a-t-il quelqu’un d’autre derrière tout ça ?
— Tout à fait. C’est une hypothèse à creuser… Enfin, quand je lis les manuscrits, quand je vois la réaction de mes pairs et quand je me rappelle qu’ils nous ont torturés ! Ô Seigneur, Gwen ! s’emporta-t-il. Ils nous ont tor-tu-rés !!
Je lui lançai un regard tranchant qu’il comprit vite. S’emporter était à proscrire. À tout prix. Gildas soupira et sembla s’apaiser. Un instant, les sombres nuages dansant au-dessus de sa tête s’estompèrent. Mais ses mains tremblaient. Je repris la conversation. L’Ombre reprenait du terrain à toute vitesse. Je ne devais rien lâcher et nous protéger activement. Je n’avais plus de doute : une décision devait être prise pour nous sortir de là. Décider et agir étaient nos seules issues.
— Si les manuscrits sont incomplets, quel rapport avec nous ?
— C’est la question, justement. Je pense qu’une part des réponses pourrait se trouver dans le reste des écrits.
— Ces autres écrits peuvent être n’importe où. Peut-être même détruits…
— Oui, bien sûr… Mais, vois-tu, quelque chose me perturbe depuis longtemps. Dans les rouleaux, il est question de la vie de Jésus, une existence telle que je ne l’ai jamais vue décrite nulle part. Sur cela, nous sommes d’accord. Ce qui me pose vraiment problème est que cela semble parfois aller à l’opposé complet de ce que dit l’Église. D’un certain point de vue, tout cela est hérétique. Alors, qui a écrit cela ? Mais surtout qui l’a interdit ?
— Si c’est hérétique, comme tu dis, ça explique pourquoi l’Église veut les voir disparaître.
— Ou les contrôler ? Il n’y a rien de tel qu’un secret révélé à une petite élite pour contrôler celle-ci et faire pression avec. Le poids du secret…
— Dans ce cas, pourquoi les Mages noirs les voudraient-ils aussi ?
— Voilà, c’est là que je voulais en venir, Gwen. Pourquoi tout le monde les veut-il ? Je pense que si nous trouvons les autres parties, nous saurons pourquoi.
— C’est possible… Et nous aurons surtout plus de chances d’être tués ou torturés, lançai-je, affreusement cynique.
Je sentis d’un coup l’ombre visqueuse s’insinuer dans la pièce avec beaucoup plus de force. Je regrettai mon emportement aussitôt. L’étau se resserrait.
Comment n’avais-je pas vu cela plus clairement avant ? Je pestai intérieurement d’avoir laissé faire cela depuis trop longtemps. Au départ, je n’avais pas vu la mascarade se mettre en place. Étant moi-même trop préoccupée, j’avais baissé ma garde et laissé la brume des Mages noirs commencer à faire son œuvre sans que je sache que c’était cela qui nous arrivait. J’étais désormais consciente de la façon dont l’Ombre procédait insidieusement. J’étais bien décidée à ne pas jouer le jeu dont elle se nourrissait. Un jeu de discorde, de colère et de peur. Ceux dont l’Ombre nous parvenait bien avant leur propre corps physique devaient être très puissants. À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose encore ? Un sort à distance ? Pour cela, il faudrait de puissants pouvoirs et aussi certains éléments bien précis. Mais il était hors de question que j’explique tout cela à Gildas, de crainte qu’il ne cède définitivement à la peur. Cela ne ferait qu’accroître l’emprise de l’Ombre sur lui et sur nous. Voilà un piège qui était bien conçu. Car l’Ombre appelle l’Ombre. La peur appelle la peur.
— Crois-tu que je ne le sais pas ? Crois-tu que j’ai oublié les horreurs que nous avons subies ?
Sa réponse me ramena durement à la discussion. Il se détourna et croisa les bras. Bien sûr, la peur appelle aussi la colère. Je m’en voulais à nouveau de cet accès de cynisme cruel de ma part. Tout était pourtant clair. Le pouvoir de l’Ombre transformait nos pensées, fabriquait des peurs, des haines, des réflexions tordues et malsaines. Je tressaillis. Quel pouvoir avait cette Ombre !
Je songeai à mon père. À quel point il me manquait. Encore plus dans ces instants, lui qui semblait toujours si sûr de lui, lumineux, puissant, ne tremblant devant rien, ne reculant devant aucun ennemi. Curieusement, je me dis aussi que c’était sans doute le genre de défis qu’il avait lui-même dû relever en son temps pour être l’homme qu’il était devenu. Ne serait-ce qu’auprès d’Arthur. Combien d’épreuves avaient-ils traversées ensemble ? Une idée lumineuse traversa alors mon esprit. Ce fut Gildas qui reprit la parole en premier, après un silence.
— Je crois, malgré tout, que finir la quête évitera que nous soyons persécutés. Devenons chasseurs, au lieu de proies. Inversons les choses. Battons-nous et traquons les réponses. Qu’en penses-tu ?
J’eus un temps de recul. Était-ce lui ou l’Ombre qui le faisait dire de telles choses ?
— Je ne sais pas, Gildas. Enfin, je crois que…
Soudain, un bruit retentit. Je ne pus terminer ma phrase et me figeai d’un coup. Contrairement à ce que j’aurais cru, tous mes réflexes guerriers surgirent malgré la présence de l’Ombre. Gildas comprit aussitôt et se saisit d’une hache posée sur la réserve de bois, tandis que je m’emparai déjà de ma spatha. J’ouvris brusquement mes centres d’énergies où s’engouffra dans une bourrasque l’ensemble du monde extérieur proche. Mon esprit se dilata brutalement. Après un court vertige, je me stabilisai dans un effort qui me coûta en vitalité. D’un coup, l’Ombre semblait petite en comparaison de la puissante Nature, multiple, colorée, indomptable et si vaste. Malheureusement, il était impossible de vivre en permanence dans cet état d’ouverture.
Dehors, c’était la nuit noire. Sous la lune, mon esprit grand ouvert croisait les chouettes, les renards tapis et endormis, le vent, les volets de notre maison au bois odorant et humide, le granit froid, les embruns marins, les nuages et… l’Ombre, bien sûr, grandissante, comme une myriade de serpents noirs cachés dans les coins et rampants sous les tables. Il n’y avait pas de doute là-dessus, l’Ombre était bien sur nous. Toutefois, à ma surprise, ce ne fut pas elle que je sentis le plus proche. Un humain aux énergies connues approchait d’une marche rapide vers notre maison. Un cerf l’esquiva de peur de croiser sa route et une chouette surprise hulula au loin. Je voyais cela car tout était en moi, ou plutôt, j’étais en toutes choses, dilatée, large et sans limites. Une ivresse étrange courait dans mes veines, une ivresse à laquelle tout Mage devait résister, sous peine de devenir fou et de se perdre dans le vide, englouti par le Tout. Je me focalisai et resserrai mon champ de vision pour me sauvegarder du piège.
— Attends, chuchotai-je à Gildas.
Il se figea un peu plus, si c’était encore possible. Je m’ancrai plus profondément dans mon corps pour ne pas céder à l’ivresse et mes pensées s’estompèrent complètement. J’étais ouverte entièrement. Je n’étais plus que perception. Pendant ce court instant, je pouvais me croire l’œil de Dieu. Simple. Libre. C’était magnifique et terrible. Mais mon énergie se consumait trop vite. Et j’avais senti la vibration énergétique recherchée. Je bandai ma volonté, pliai mon esprit et revins à la pièce, dans l’enveloppe charnelle étroite de mon corps.
Malgré un léger tournis, je souris et ouvris les yeux. Je lançai à voix haute : 
— Iloan !
Je dus m’asseoir un peu car je ressentais l’abattement caractéristique des embardées d’ouvertures magiques impromptues.
Quelques minutes plus tard, notre compagnon passait la porte. Ce n’est que quand il fut en pleine lumière que je compris son état. Un hoquet de surprise me secoua et j’oubliai aussi vite mon vertige pour me relever et l’aider.
— Seigneur, tu es…
Je ravalai la fin de ma phrase de peur d’aggraver sa propre inquiétude. Il semblait déjà profondément bouleversé. Gildas était aussi auprès de lui, prêt à le soutenir s’il tombait.
— Viens par là, dit Gildas en le soutenant légèrement par le bras.
Iloan le suivit puis s’effondra sur la banquette plus qu’il ne s’y assit. Il esquissa un demi-sourire las.
— Qu’est-il arrivé ? poursuivis-je, catastrophée.
— Ho, mes amis, comme je suis content de vous voir ! dit-il d’une voix blanche.
Iloan était méconnaissable. Je fis un effort important pour puiser en moi de quoi nous entourer tous trois de mon Souffle, afin de nous protéger contre toute attaque qu’il eut été si facile de porter contre nous à cet instant-là. J’observais Iloan, quelque chose avait changé en lui, quelque chose que je ne parvenais pas à définir. Il était éreinté et très nerveux. Creusé, pâle, le teint cireux, notre jeune ami paraissait de dix années plus vieux que son âge. Même ses cheveux étaient grisonnés.
— Eh bien ?
— Gwendaëlle, Gildas, mes amis ! J’ai tant de choses à vous dire. Mais je suis fatigué…
— Oui, oui, veux-tu boire quelque chose ? As-tu même mangé ? Iloan, tu sembles… épuisé !
— Je veux bien une de ces bières du coin… J’ai ouï dire que tes moines en faisant une bonne, Gildas ! Et oui, tu as raison, je suis épuisé… dit-il dans un sourire sans joie.
— Ce ne sont pas mes moines, Iloan, mais oui, bien sûr, râla gentiment Gildas.
L’Ombre… songeai-je. Je levai un sourcil désapprobateur en regardant Gildas. Il comprit et se leva pour amener un gobelet de fer contenant une bière fraîchement tirée de son tonneau personnel.
— Qu’est-il arrivé ? demanda Gildas plus compatissant. As-tu des nouvelles ?
Il tendit le récipient à Iloan qui se mit à boire goulûment. Puis, en s’adossant, il nous regarda l’air grave. L’air soudain plus abattu encore, il commença à parler d’une voix sourde. J’apportai du pain et des raisins secs tandis que Gildas poursuivit son service en ajoutant deux gobelets pour nous deux. En même temps, comme les mouches attirées par le miel, je sentis l’étau de l’Ombre se refermer à nouveau sur nous, discrètement, mais sûrement. Que faire contre une Ombre ? Fuir ? Nous n’avions toujours pas pris de décision…
— Mes amis, je ne vais pas y aller par quatre chemins : faites vos bagages, nous devons partir au plus tôt. Ils sont là ! Les Mages noirs arrivent ! Je suis venu aussi vite que je pouvais pour vous rejoindre.
Gildas et moi nous regardâmes. Voilà peut-être notre décision , pensai-je. Je réagis :
— Très bien, je m’en doutais. Par tous les dieux ! Je l’avais ressenti. Crois-tu qu’ils viennent pour nous ?
— … Oui car ils ignorent encore que les manuscrits sont ici. C’est pourquoi nous devrions partir. Ainsi, ils nous suivront nous. Au moins, les rouleaux seront-ils en sécurité ici. Quoi qu’il se passe…
— Nous réfléchissions justement à ne plus fuir, Iloan… dit Gildas.
— Justement, je voulais en parler avec vous. Mais nous pourrons en parler sur la route. Ce serait plus sage.
— Nous ne voulons plus fuir, Iloan !
— Moi non plus, Gildas, moi non plus, souffla Iloan l’air las. Je ne vous propose pas de fuir. Plutôt de d’abord sauver votre peau et ensuite découvrir qui se cache derrière nos traqueurs. À ce sujet, je crois avoir du nouveau. Mais nous en parlerons en chemin, voulez-vous ?
— Gildas, je crois qu’Iloan a raison, lançai-je. Je file préparer nos affaires.
Gildas soupira, mais fit une moue d’acquiescement. Je partis d’un pas décidé dans l’autre pièce pour préparer nos affaires.
Fuir l’Ombre, voilà ce que nous devons faire,  me dis-je. Partir d’ici représente l’opportunité tant attendue.
Chapitre 3 : Mission


Quelque chose t'est-il arrivé ? C'est bien, tout ce qui arrive t'était destiné, dès l'origine, par l'ordre de l'ensemble, et y était tissé. 
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même


Wadi el Natrun, 70 ans plus tôt, désert de Scété, Kemet.

eux hommes émergeaient d’un imposant temple de pierre blanche. Sous les feux du soleil, les dunes éclatantes de lumière rendaient insupportable le moindre regard pour leurs yeux habitués à l’obscurité intérieure. Un des deux hommes à la peau blanche se cachait déjà les yeux, ébloui par la blancheur du désert. Le visage plissé par l’aveuglement, il replaça son chèche, se couvrit la bouche et se tourna vers son compagnon. L’homme était droit, les yeux bleus contrastant avec sa peau sombre et hâlée autant qu’avec le blanc de sa tunique. Sa tête couverte du foulard traditionnel de son peuple ne laissait paraître que ses yeux. Son maintien était digne malgré la lueur de tristesse voilant son regard. Derrière lui se dressait une merveille d’architecture, à la gloire des Dieux d’un peuple sage, désormais disparu. Hauteur, magnificence, génie de construction, sacre de perfection géométrique, astronomique et mathématique. Des sillons au coin des yeux de l’homme blanc marquèrent un sourire caché par le foulard. Ils s’étreignirent en silence et l’homme du désert dit d’une voix rauque :
— Ne regrette rien. Suis la Voie et le Chemin. L’un est dans ton cœur, l’autre sur cette Terre. Les signes te guideront jusqu’à l’empire des Guptas. Tu trouveras ce que tu cherches. À chaque étape, mes frères, nos frères seront là ! Même si parfois, ils ne se connaissent pas entre eux.
— Est-ce le bon moment ?
— Y a-t-il un autre moment que le moment où les choses se font ? C’est le bon et juste moment, Prince.
— Merci, mon frère. Alors, je laisse ce papyrus pour elle. Je te le confie, mon frère, « afin que chaque maillon soit à sa place, que chaque pièce de la Grande Étoffe s’imbrique, que chaque secret trouve sa Lumière, que chaque cœur communie dans la Paix du Divin » !
— Qu’il en soit ainsi, mon frère ! Va sans regret et sans peur! Tout s’accomplira en temps et en heure. Je garde le secret. En temps voulu, il trouvera sa lumière.
L’homme en blanc sourit et salua son frère du désert puis disparut au cœur de la nuée de sable des dunes de Kemet.
Chapitre 4 : Partir


La pâle Mort heurte d'un pied égal les tavernes des pauvres et les tours des rois.
Horace, Odes, I, IV, 10 


Février 537, Rhuys, Britannia Minor.

’étais à nouveau emplie d’énergie. Le Souffle imprégnait mon corps de son miel doux et battait l’Ombre en brèche. J’étais heureuse de ce répit. Sans aucun doute, avoir pris une décision me réjouissait et me redonnait mes moyens. Bien que ce soit Iloan qui ait provoqué cette décision et non nous-mêmes, un choix était fait. Il s’imposait même à nous. De plus, nous pensions tous la même chose, au final. Le gros des affaires rassemblé, je quittais la chambre pour retrouver Gildas et Iloan. Mais à mon retour dans le salon, je trouvais Iloan les yeux clos sur le canapé, le visage émacié et les traits tirés.
Un instant, son teint blême et ses cernes noirs, flanquant les ailes de son nez, me le firent croire mort. Mais mon Souffle instinctif le sonda encore vivant. C’était chez moi plus qu’un réflexe que de lancer ainsi des sondes d’énergie, avant même de poser des questions.
Gildas observait à nouveau le feu, debout et silencieux face à l’âtre.
— Que se passe-t-il ? chuchotai-je.
— Il s’est endormi, mort de fatigue, sans même s’en rendre compte. Il est complètement épuisé. Je n’ai jamais vu quelqu’un dans un tel état.
— Moi non plus, sauf peut-être lors des grandes batailles… Mais oui, bien sûr, il doit se reposer, avouai-je dans un soupir, me trouvant soudain un peu contrariée.
Gildas se retourna.
— Nous devons partir, Gwen. Il a raison. Demain, à la première heure.
— Bien sûr ! Mais pour aller où ? Et pour faire quoi, en vérité ? Tout est là !
Je me retrouvai d’un coup à penser à mille choses en même temps, prise à contre-pied de mon propre élan de l’instant précédent.
— Chut ! J’avoue, je l’ignore encore… Quand tu étais dans la chambre, Iloan m’a confié ce rouleau repris aux Mages noirs.
Il me désigna le parchemin posé sur la table. Un autre trésor. Une autre écharde dans nos pieds. L’appréhension saisit ma gorge. Il nous fallait cacher soigneusement ce nouveau manuscrit et partir. Partir pour tenter de tout régler, de tout réparer. Réparer quoi ? Nous ? Cacher les manuscrits, encore ? Je frémis devant l’absence de réels choix. Du moins tant que nous suivions le sens du devoir.
Alors, c’est donc ça nos alternatives ? me demandai-je. Être sous le joug de l’Ombre ou fuir ? Est-ce là les seuls choix pour nous ?  Sans m’en rendre compte, je m’étais assise sur le tabouret de bois. Soudain, j’eus vraiment peur. Pas seulement pour moi, mais pour chacun d’entre nous, ainsi que notre peuple et notre culture. J’avais peur et j’étais aussi en colère. J’avais le sentiment d’être prise au piège d’un inextricable imbroglio qui nous aurait tous emprisonnés. J’étais divisée, indécise et nerveuse. Le souffle coupé, je regardais fixement le rouleau vieux de plusieurs siècles. C’était eux les responsables. J’en serrai les poings. Je fermai les yeux un bref instant.
Puis, sans que je m’y attende, mon esprit s’élargit d’un coup. Je me sentis libérée d’une gangue invisible. Je soupirai bruyamment et regardai Gildas. L’Ombre avait regagné du terrain sur nous sans que je le voie et nous passions d’un état à l’autre. Toujours le même jeu. Quelle tristesse ! J’enrageai de m’être fait avoir encore une fois. La confusion et les peurs étaient des armes redoutables. Je rassemblai à nouveau mon Souffle comme un cavalier tire les rennes de sa monture et me levai pour mieux réfléchir.
— Tu as raison, Gildas, tu as raison.
Je cherchai le fil de mon intuition sur l’avenir, mais mon Don de seconde vue était mis en sourdine, sans possibilité pour moi de l’activer. J’étais comme diminuée et me sentais piégée. Peut-être l’Ombre avait-elle aussi ce pouvoir-là. Mais je laissais cette idée retomber.
Gildas était, quant à lui, déterminé. Je connaissais ce regard. Tout était là : Iloan, la décision à prendre et l’Ombre qui nous pressait d’agir. Nous devions mener notre mission jusqu’au bout, malgré toutes ces inconnues et malgré la folie que cela pouvait représenter. Je regardais notre ami. Partir sans attendre était le bon choix. Je n’en doutais plus. C’était la seule issue.
— Très bien, chuchotai-je. Partons, Gildas, partons. Justement, tout à l’heure m’est venue une idée toute nouvelle. J’ai pensé à mon père. Nous devons nous rappeler que tout a débuté par lui. Et je ne peux m’empêcher de penser qu’il avait dû prévoir une bonne part de tout ce qui se passe.
Gildas dut sentir mon trouble car il se retourna et s’anima soudain.
— Oui ? Et ?
— Et je pense que nous devrions chercher une solution dans cette direction. Je veux dire que si mon père nous a remis ces rouleaux, c’est pour une bonne raison. Rappelons-nous aussi qu’il les a lui-même obtenus des prêtres d’Égypte. Si les manuscrits sont incomplets, comme tu le penses, peut-être devrions-nous chercher leur suite ou du moins des réponses auprès de ces prêtres.
— Tu voudrais que nous partions en Kemet ?
— Nous devons partir, n’est-ce pas ? Alors, choisissons au moins la destination et tentons de reprendre notre destin en main !
— C’est un long voyage et, qui plus est, nous sommes poursuivis…
— Je sais. Pourtant, vois-tu une autre issue ?
Il ne répondit pas et jeta un œil sur Iloan, ronflant bruyamment. Il ne semblait pas simplement abattu, mais presque brisé. Il s’agitait dans son sommeil. Son état de fatigue devait être dû à son voyage forcené. Il avait sûrement usé de magie pour tenir bon. Toute sa bulle de Souffle vitale était amoindrie et même trouée en certains endroits, dessinant de profonds déséquilibres à sa surface invisible pour les non-Mages. Depuis combien de temps n’avait-il pas dormi ? Je l’imaginais courir, marcher ou chevaucher durant plusieurs semaines. Quelle usure avait-il dû endurer ?
Les questions s’enchaînèrent alors dans mon esprit. Qui nous suivait ? Qui arrivait ? Des Mages simples, des Archi-Mages ? Étaient-ils plusieurs ? Que savait vraiment Iloan ? Il était si déterminé dans son choix de partir. Il était allé jusqu’à prendre l’énorme risque de venir nous rejoindre plutôt que d’envoyer un pigeon ou tout autre moyen pour nous prévenir. C’était à la fois courageux et inquiétant pour nous tous.
— Il semble avoir frôlé la mort, chuchota Gildas.
Je ne répondis pas, mais songeai qu’en quelques mois, notre ami paraissait de dix ans plus âgé. Ses tempes avaient grisonné, ses traits étaient profondément marqués et son teint était maladif. Il me rappelait la transformation physique typique que subissent les guerriers sur les champs de bataille. Cet épuisement extrême mêlé d’une nervosité inhumaine et d’un éréthisme physique morbide. Iloan portait tous ces stigmates. Son état était caractéristique du Souffle qui part en tous sens, se déforme et se déchire, entraînant la maladie, la folie et même la mort chez les malchanceux. Il affichait aussi les habituels cernes noirs creusés sous un regard fixe, sans éclat et exorbité par l’hystérie paranoïaque. Il aurait pu aussi finir, tout au contraire, les yeux enfoncés profondément dans leur orbite par l’extrême épuisement. Peindre sur son visage gris le rictus de la bouche légèrement tordue et figée vers le bas, les joues creusées, les trapèzes relevés et durcis, les mains crispées sur le fuseau de leur spatha, serrées si forts qu’elles vous font souffrir bien après l’avoir lâchée. Et même encore durant la nuit lorsque dans vos rêves vous hurlez en vous battant seul dans votre lit.
Les corps de ces gens-là ne sont alors qu’une raideur globale, une tension bandée en permanence qui ne peut se décharger que dans d’autres combats. Ils cherchent ainsi à retourner à tout prix sur le prochain champ de bataille afin de soulager cette profonde et cruelle tension intérieure, avec la sensation de n’être bon qu’à ça, de ne valoir que ça et de ne pouvoir avoir droit qu’à ça. Leur Souffle invisible paraît irradier des éclairs et des boules de nuages noirs tournant en spirale ou dégoulinant en masse visqueuse tel un flot de sang goudronneux. Voilà ce que peut voir un Mage face aux combattants qui ploient sous la main du Dieu de la Guerre. Voilà aussi ce que le Mage voit sur deux guerriers face-à-face. Ils mélangent leur Ombre et c’est un cercle sans fin. Ha ! La folie de la guerre ! Défigurant la vie elle-même, enlaidissant toutes les merveilles du monde.
Prise d’une compassion pour lui, qui aurait pu être mon petit frère, je pris une couverture et l’en recouvris. Je me souviens encore du jeune garçon facétieux que je rencontrai dans un village. C’était pourtant comme hier. L’Ombre, la guerre, changent si vite les Hommes.
Mais il se trouvait chez Iloan, en plus de tout cela, une différence fondamentale : cette étrange magie alors inconnue de moi et que Konogan lui avait enseigné. Je l’observais un  moment encore. Gildas était muet lui aussi. Il ne pouvait voir tout ce que je voyais, mais il comprenait pourtant bien l’ampleur du bouleversement de notre ami.
Tout le corps d’Iloan, même en plein sommeil, rayonnait de ce Souffle nouveau pour moi, mais qu’étrangement je n’appréciais guère. Mon père pouvait aussi dégager de mystérieuses énergies autrefois. Bleiz de même. Mais chez notre ami, c’était tout à fait inhabituel. C’était… autre chose. Un frisson parcourut mon dos. Je soupirai et me frottai le visage comme pour mieux me concentrer sur l’instant présent. Sans m’en rendre compte, je m’étais relevée.
Gildas me fit une moue d’acquiescement pleine de fatigue et me prit dans ses bras. Il me sourit tandis que je me détachai en silence. Je partis occuper mes mains pour arrêter de penser. Cette nuit-là non plus, je ne fermai pas les yeux.
Chapitre 5 : Sur la route


Le cœur vraiment courageux ne sera ni celui qui craint tout ni celui qui ne craint absolument rien.
Aristote, La Grande Morale, I, V, 4


u lever du soleil, j’avais fini d’empaqueter nos bagages. L’Ombre était tenue à distance par mes soins, mais non vaincue. Cela me coûtait beaucoup d’énergie et son ressac m’était pénible. Je m’efforçais de ne pas y prêter trop d’importance. Après tout, une décision avait été prise, enfin. Nous partions. L’idée m’était venue durant la nuit que ce pouvait être notre maison qui était visée, et non nous-mêmes. Du moins, je m’en persuadais. Et nous aurions tôt fait d’en être sûrs.
À peine réveillé, Iloan se prépara aussi, dans un silence pesant et bientôt suivi par Gildas. Chacun joignit son mutisme à l’autre. En nous observant, je nous trouvais tels des condamnés à mort sur le chemin de la potence. Était-ce le contrecoup de la fatigue ? L’usure ? Notre jeune compagnon me regarda comme pour s’excuser d’amener le trouble chez nous et me glissa :
— Nous parlerons en route, à cheval. Nous avons beaucoup à converser…
En plein jour, la lumière révéla pleinement sa transformation. Je le trouvais complètement changé et véritablement endurci. J’aurai pu le croiser le visage en sang et la spatha en main sur un champ de bataille. Cela ne m’aurait guère étonnée. Mais pire, au vu du Souffle étrange qu’il dégageait, je n’aurais pas non plus été surprise de le croiser dans les bas-fonds d’une ville romaine, la dague rouge après un larcin glauque.
De le voir ainsi me renvoya étrangement à moi-même, à la guerre, à la violence et à ce que j’avais moi-même traversé. Avais-je moi aussi été métamorphosée à ce point après mes premiers combats mortels ? Était-ce la magie inconnue qui avait encore accéléré cela ? Ou était-ce simplement parce que nous étions marqués par nos vies ? Quelque chose m’échappait et je n’aimais pas plus cela que Gildas. Nous faisions une belle paire à nous deux !
Aux laudes, Gildas s’en alla trouver le grand prieur, acquis à notre cause secrète et qui le secondait à l’abbaye de Rhuys. Il traversa le chantier de l’abbaye dont une bonne part était encore en construction à l’époque. Gildas retrouva le prieur et l’avertit de notre départ précipité ainsi que de toutes les mesures à prendre durant son absence. Gildas et lui étaient les deux seuls du monastère à connaître toute l’histoire et nos rôles véritables. Le grand prieur était aussi dans le secret pour les manuscrits. Gildas avait une totale confiance en lui puisqu’il l’avait lui-même formé et le connaissait depuis son plus jeune âge.
Il était, pour un prieur, jeune et peu expérimenté, mais d’un cœur fidèle et noble. Ce qui était le plus important aux yeux de Gildas. Il était respecté de ses aînés et d’une intelligence vive. C’était un véritable homme de confiance. Gildas l’enjoignit donc à garder un nouveau secret sur le véritable but de notre voyage ainsi qu’à rassurer les moines et les villageois durant notre absence. Gildas préféra néanmoins passer sous silence l’histoire d’Iloan. Le grand prieur devrait sauvegarder les apparences et prétexter un voyage urgent à Rome, chose qui, d’un certain point de vue pouvait s’avérer tout à fait probable, étant donné les récentes instabilités au palais du Latran et la vie publique de Gildas.
Le royaume franc était sujet à la confusion, notre île de Bretagne était en proie aux guerres intestines entre roitelets et envahisseurs. Quant à l’empire, il n’était plus que l’ombre de lui-même depuis près d’un demi-siècle. L’empereur d’Orient, Justinien, devait sans doute être en train de marcher sur Rome, la grande mère de l’ancienne puissance, à moins que ce ne soit déjà fait. Il voulait la récupérer aux mains des Goths. Justinien n’avait pas la réputation d’un tendre. La guerre promettait donc de verser le sang et de rependre son lot de malheurs, une fois de plus.
Je me rappelle fort bien le sentiment d’incertitude et le climat de tension palpable. Rien ne semblait sûr à cette époque. Rien, à part les Mages noirs qui nous traquaient, nous et les manuscrits. Et je sentais toujours profondément que bien des choses nous échappaient sur nos poursuivants. Au vu des circonstances d’alors, notre excuse de voyage était une raison plus que valable.
*
Une chape de silence nous enveloppait tous trois depuis le matin et nous suivit sur les chevaux en pleine lande. Je nous vois encore rassembler notre paquetage, sceller nos montures, concentrés et peut-être même courbés sous l’invisible fardeau de ce que l’on savait être beaucoup plus qu’un simple voyage. Vers quoi nous précipitions-nous, à nouveau ? Ces manuscrits devenaient des trésors brûlants, nous empêchant de les approcher tout en nous transformant en cerbères nerveux et irascibles.
Voyant que le silence isolait mes compagnons dans des bulles opaques, je poursuivais mes réflexions. Si un nouveau drame nous attendait et que nous y survivions, je songeais que comme pour nos tortures et tous nos malheurs, seules la distance et la patience pourraient nous sauver de la folie. J’espérais cependant que nous n’aurions pas à vivre d’autre drame et je redoutais en même temps me leurrer. Chose rare, je ne parvenais pas à voir plus loin que le trouble dans lequel nous baignions. Mon Don de Seconde Vue était désespérément aveugle. Cependant, sans voir, je ne pressentais rien de bon. Était-ce là aussi l’œuvre de l’Ombre ?
Père, savais-tu ce que tu faisais en nous confiant la protection de ces manuscrits ? Savais-tu les réactions en chaîne qui se déclencheraient et nous lieraient tous, nous précipitant dans la gueule d’un destin terrible et pourtant magnifique ?
Gildas semblait avoir compris l’état d’esprit de chacun. C’était un homme émotionnellement intelligent, aussi, gérait-il en lui-même tous les troubles que toute cette histoire semblait faire lever en nous. C’était pour moi comme une immense prescience de l’épreuve qui s’abattrait sur nous. Le sentait-il aussi ? Comme des insectes chassés d’une main, nous devinions que nous étions projetés vers notre destinée.
Iloan, quant à lui, paraissait reprendre peu à peu des forces bien que son visage affichait toujours des traits forts creusés et des fards noirs sous les yeux. Son corps dégagea encore toute la matinée cette étrange radiance sèche, chaude et presque brutale. Celle-ci était très semblable à ce que Konogan irradiait : un Souffle dérangeant et animal, à la frontière de la violence. L’usage de cette magie guerrière provoquait donc cela ? Peut-être que sans m’en rendre compte j’avais autrefois émané cette même énergie. Le Souffle. L’incroyable puissance du Souffle… Ou plutôt une certaine forme de Souffle car il s’agissait là d’une magie qui m’était toujours inconnue.
Mes réflexions m’amenèrent à la nécessité de communiquer et rester uni. C’était la seule issue pour nous. Nous devions faire corps et pour cela un plan était nécessaire. Mais je mis plus de la moitié de la matinée à ouvrir la bouche, remuée intérieurement par un état de sensibilité trop aigu, et perturbée par le Souffle d’Iloan qui me portait sur le plexus solaire de manière désagréable. Ce qui émanait de lui était si fort que, les heures passant, c’en devenait gênant. Je ne parvenais pas à me l’expliquer, mais il est sûr que je m’en protégeais comme d’une trop grande chaleur en été.
Au bout de trois bonnes heures de route, nous fîmes une brève halte. Iloan alluma un feu et nous préparâmes un rapide ragoût avec ce que nous avions emporté. D’ici peu, il nous faudrait chasser du petit gibier, à moins que nous traversions des villages et trouvions des auberges. Je relâchai un peu de ma tension nerveuse et brisai enfin le silence.
— As-tu récupéré un peu, Iloan ?
Notre jeune ami acquiesça, muet.
— Que s’est-il vraiment passé, Iloan ? demandai-je sur le ton de la confidence.
— Tellement de choses… Je ne sais par où commencer, à vrai dire. Tout d’abord, avant de venir ici, j’ai traqué et tué trois Mages noirs.
Je levai un sourcil,étonnée.
— Trois ? Eh bien, tu te fais la main… dis-je sur un ton faussement badin.
Je vis que son visage s’assombrit.
— Cela m’a coûté, Gwen. Plus que tu ne le crois.
— Pardonne-moi…
— Où les as-tu croisés ? relança Gildas.
— Bien plus au sud, en contrebas des Alpes, au sud de Lugdunum. Ils devaient revenir de Nursie car c’est la voie habituelle empruntée pour s’y rendre. Nous y croisons souvent les pèlerins chrétiens, par exemple, et des marchands parfois.
— Ainsi donc, tu es au courant qu’on a attenté à la vie de notre ami Benoît ?
— Bien sûr, c’est aussi mon rôle de tout savoir… Et, honnêtement, cela a fait grand bruit. Je n’aurais guère pu ignorer ce fait ! Mais ce qui m’a le plus étonné dans cette tentative de meurtre et de vol, est leur manque total de discrétion. C’est assez inédit, si j’ose m’exprimer ainsi. Et pour tout dire, presque suspect. Pensaient-ils profiter des troubles qui agitent Rome pour agir en toute impunité ? C’est comme s’ils se croyaient au-dessus de tout. Sans vergogne… Ou au contraire, était-ce une démonstration de leur puissance ? Toujours est-il que j’ai pu les suivre à la trace. Ils n’ont pris aucun soin à maquiller leurs méfaits, les vols, les massacres de fermiers. Rien. C’était à la fois étrange et dérangeant.
— Ils ne doivent pas craindre grand monde, soupira Gildas.
— Certes, mais c’est tout de même étonnant. En agissant ainsi, ils se mettent à dos tout le monde: Dru-Wides, villageois, Rome. Y compris l’Église… C’est incompréhensible.
Peut-être la perte de leur chef les laissent-t-ils sans contrôle ? m’interrogeai-je.
— Je l’ignore. Ce n’est pas mon impression, en fait. Je crois plutôt qu’ils étaient comme débridés, au-dessus de tout. Vous savez, comme une armée qui avance et ravage tout sur son passage se moquant des hommes, des bêtes et des champs de culture…
— Oh, oui, je ne vois que trop bien de quoi tu parles… dis-je, l’air sombre.
Ses paroles s’accompagnèrent d’un flot de souvenirs sombres et dérangeants de mes années dans l’armée d’Arthur.
— En tout cas, ils possédaient le manuscrit que j’ai confié ce matin à Gildas afin qu’il le cache.
— Ils avaient le manuscrit de Benoît…
— Oui, je l’ai récupéré ainsi que quelques solidus. Ils avaient aussi ceci : un étrange méreau, dit-il en tenant la pièce entre le pouce et l’index.
Je vis Gildas écarquiller les yeux et réagir vivement.
— Montre-moi ça !
Il le prit, le retourna et jura dans sa barbe naissante.
— C’est impossible… Ils avaient ce méreau, dis-tu ? Sur eux ?
— Oui, dit Iloan intrigué. Donc, tu me confirmes que c’en est bien un …
— Oh, oui, le coupa Gildas, c’est bel et bien un méreau et pas n’importe lequel ! Avec celui-ci tu peux traverser tout l’ancien empire…
— Ce n’est pourtant pas à l’effigie du roi franc Childeberg, ni…
— Non, Iloan. C’est pire, dit-il le regard perdu devant lui, en pleine réflexion. C’est celui du Pape. Et cela veut dire que les Mages noirs voyageaient avec la bénédiction du Pape ! Seigneur, qu’est-ce que ça signifie ?
Iloan et moi fûmes stupéfaits. Gildas se leva et se mit à faire les cent pas, visiblement pris de révolte. Un lourd silence s’abattit à nouveau sur notre campement de fortune. C’est le clapotis d’ébullition du ragoût qui me fit sortir de ma torpeur. Nous nous servîmes dans des timbales sans mot dire et commençâmes à manger. Je crois que chacun prenait le temps de laisser poser cette nouvelle information dont les ramifications portaient sans aucun doute bien plus loin que nous l’aurions souhaité.
Gildas me regarda soudain droit dans les yeux.
— Tu sais ce que je pense ?
— Je l’ignore, mais j’imagine que tu dois te sentir en colère…
— Plus que ça, Gwen. Je me sens trahi ! Mais nous devons réfléchir plus avant. Il poursuivit avec son index levé. Nous ne devons pas être aveuglés, la tâche dépasse notre petit groupe, notre petite personnalité, notre vie individuelle. Nous devons voir plus clair avant même de reprendre la route et donc élargir notre vision. Nous devons savoir où nous rendre en fonction des informations en notre possession. Sans cela, je crains que nous ne recommencions la même erreur : être la proie !
Gildas s’était laissé emporter par son émotion. Mais celle-ci avait une portée noble et nous contamina Iloan et moi.
— Tu as raison sur cet aspect, Gildas, dit Iloan. Nous devons faire le point sur tout ce que nous savons.
— Il me vient une question, dis-je. Si les renégats travaillent pour le Pape, comment se fait-il qu’Anaxis ait vraisemblablement tué Romain ? Et pourquoi ne nous a-t-il pas tués nous, durant notre … capture ? Il y a certaines choses qui ne sont pas logiques !
— Logiques ? Rien n’est logique, lança Gildas acerbe. Peut-être voulait-il les manuscrits pour lui-même, non ?
— Dans ce cas, cela n’explique toujours pas pourquoi ils ne nous ont pas tués, dis-je.
— Mes amis, je crois que sur ce point, je peux peut-être apporter une précision.
— Ah oui ?
— Oui, je pense qu’ils ne vous ont pas tués parce qu’ils ne cherchaient pas votre mort, mais votre sang.
— Pardon ? l’interrompit Gildas soudain captivé.
— Ils voulaient votre sang, pas votre vie.
— … Ni même des informations, poursuivais-je. Ô par tous les Dieux, pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ? m’exclamai-je.
Je plongeai la tête dans mes mains. Gildas nous regardait intrigué et inquiet. Mais l’agacement prit le dessus et il nous enjoignit de nous expliquer.
— Ce qui se passe, Gildas, c’est qu’il est possible qu’Anaxis et ses renégats ne cherchaient pas à vous tuer, mais à prendre votre énergie.
— Notre énergie ?
— Oui, le Souffle, l’énergie vitale subtile, si tu préfères. Elle est présente dans le sang. Si tu voles le sang, tu voles l’énergie. C’est de là que nous tenons notre pouvoir, notre magie. La magie d’un humain est dans son sang.
— Et celui qui vole notre pouvoir devient puissant, ajoutai-je.
— Je crois aussi qu’ils cherchaient autre chose. Ils devaient chercher une mémoire.
— Une mémoire ? Voilà autre chose… dit Gildas en me regardant.
— Oui, poursuivis-je. Cela fait sens ce que tu dis, Iloan. Les Mages noirs savent se nourrir du sang. Je le savais. Je n’avais pas du tout pensé que leurs tortures puissent être liées à cela… Nous voler notre énergie...
— Et une part de votre mémoire ! Je pense qu’ils devaient tenter de savoir où et pourquoi vous déteniez les manuscrits. Ce serait une bonne raison. Mais comme une bonne part des manuscrits a été emmenée dans des lieux inconnus de vous, ils ont en partie échoué dans leur quête…
— Exact, nous ignorions les lieux pour certains manuscrits sauf…
— … Sauf ceux de frère Benoît, acheva Gildas d’un air sombre.
— Exact, dis-je.
— Nous les avons menés à lui, sans le savoir. Pendant tout ce temps… nous avons risqué sa vie !
La colère grondait dans la voix de Gildas. Il se leva et attisa le feu, bien que nous soyons en début d’après-midi.
— Je crois que nous allons rester ici quelque temps, n’est-ce pas ?
— C’est probable, dit Iloan en se levant pour nourrir les chevaux.
Je regardai Gildas, cherchant à le consoler des yeux. C’était vain, mais je compatissais sincèrement à sa souffrance de voir ses croyances s’effondrer une à une depuis plusieurs semaines. Il leva des yeux tristes et sombres et soupira soudain, las. Je regardai aussi le paysage de la lande qui nous entourait. J’eus l’impression de ne la remarquer qu’à cet instant. Tout était paisible, lent, mais bien vivant. Les landes étaient magnifiques à cet endroit. La nature se moquait bien de nos histoires d’Hommes, de nos tueries, de nos poursuites, des Mages noirs et des papes. Et même des manuscrits, aussi sacrés soient-ils. Je haussais les sourcils et tâchais de me concentrer sur notre histoire.
Je repassais dans mon esprit ce que nous aurions pu révéler malgré nous lors de notre capture. Je compris dès lors qu’une bonne part des choses nous avait complètement échappé. Mais à eux aussi. Je souris alors. C’était étrange d’observer les choses sous cet angle. Il me vint alors une idée.
— Et si les Mages noirs cherchaient à doubler le Pape ?
— C’est tout à fait possible, dit Iloan.
— C’est même plus que probable, enchérit Gildas. Voilà qui est intéressant ! Lorsque j’étais à Llanilltud Fawr, mes anciens condisciples ne semblaient pas du tout porter dans leur cœur les Dru-Wides. C’est le moins qu’on puisse dire. Je pense que pour eux, comme pour moi, il y a peu de temps encore, les Mages noirs ou blancs étaient mis dans le même sac sans distinction. Ce sont de vulgaires païens à convertir. Des hommes perdus, des sorciers aux pouvoirs obscurs, qui plus est, dérangeants et qu’il faut donc détruire… Les chrétiens ont visiblement bien vite oublié leur propre persécution sous Rome. Ils font pareil, maintenant…
— Oui, c’est sans doute leur point de vue, dit Iloan en levant les sourcils. Convertir ou détruire.
— Ce n’est pas le mien, Iloan, souligna Gildas. Et oui, malheureusement, c’est bien là leur point de vue. Pour la plupart…
— Je sais que ce n’est pas ce que tu penses toi, Gildas, dit-il dans un demi-sourire feint. Maintenant que nous avons vu cela, j’aimerais attirer votre attention sur un échiquier plus large que cela. Le Pape Silvère vient d’être élu. Il s’est lié aux Goths.
— C’est exact, et l’empereur Justinien marche sans doute sur Rome pour la reprendre aux mains des envahisseurs, ajouta Gildas.
— Tout à fait, c’est là que je voulais en venir. Justinien est venu exprès de Constantinople pour reprendre Rome. Rien ne vous choque ?
— Oh… Je vois où vous voulez en venir vous deux, dis-je. Vous pensez que Silvère et Justinien ne sont pas d’accord ?
— Il est plus que probable que Silvère soit déposé, si ce n’est déjà fait, dès que Justinien reprendra Rome, compléta Gildas. D’après les rumeurs, Silvère ne se serait pas allié aux Goths pour rien. D’autant que le monophysisme fait encore parler de lui… D’après ce que je sais, Bélisaire, général des armées de Justinien a déjà repris Rome. Les Goths, après être partis, seraient revenus pour assiéger à nouveau Rome, afin de tenter de la reprendre…
— Très juste. Revenant du sud, j’ai eu des nouvelles que visiblement tu confirmes…
— Oui, Iloan. L’Église avec ses paroisses, ses monastères, ses évêques, fonctionne comme un réseau d’information qui semble rodé, désormais. J’ai eu vent que l’empereur d’Orient avait attaqué Rome. Enfin, son général…
— A priori, il l’a même reprise, mais est donc assiégé à son tour. Une autre armée romaine arriverait du nord. L’empereur vient au secours de Bélisaire pour prendre les Goths en étau. Justinien veut, et va récupérer Rome.
— Ce qui signifie que le pouvoir va changer de mains à nouveau. Mais le fait que Justinien souhaite un pape proche de lui et reprendre Rome, ne fait pas de lui un de nos alliés. Et cela veut aussi dire que Rome est inaccessible pour nous.
— Un pape ennemi de nos ennemis peut au moins être digne de négociations… dit Iloan.
— J’ai des doutes là-dessus, dit Gildas. Il manque encore des pièces à notre mosaïque.
— Certes, je te l’accorde. Nous n’avons aucune preuve que Justinien ou le nouveau pape qu’il placera à la place de Silvère soit au courant des manuscrits…
— Comment se nomme le nouveau pape, Gildas ?
— Il s’agirait de Vigile. C’est un proche de Theodora, la fameuse femme de Justinien… C’est elle qui était opposée fermement au Pape Silvère. Pour des raisons autant politiques que théologiques…
— Ah oui ? Étrange tout de même…
— Pas tant que ça, conclut Gildas. Pas tant que ça…
Chapitre 6 : Massilia



Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses.
Virgile, Géorgiques  


An 537, quelque part au sud de Teurgn.

près quatre jours à cheval, nous dépassions la Liger au niveau de Teurgn. Le méreau nous servit pour passer le pont sans avoir à payer d’impôt supplémentaire et la présence de Gildas en habit de moine légitimait notre chevauchée. Les intempéries étaient aussi nos alliées en cette sortie d’hiver. Les soldats ne faisaient aucun zèle, préférant la chaleur intérieure des baraques aux discussions sur le pavé sous une pluie glaciale. Aucune question ne nous était posée, ce qui nous économisait bien des soucis ou des retards.
Rien ne semblait freiner notre descente au travers du pays, sur les pas de mon père. Et plus étrange encore, l’Ombre paraissait n’être plus qu’un mauvais souvenir et les Mages noirs n’avoir jamais existé puisque nous progressions sans aucune entrave ni même trace d’eux. Toutefois, plusieurs jours durant, j’observais discrètement Iloan qui demeurait sur le qui-vive, tendu et en alerte, sans relâche. Voyait-il des choses que je ne pouvais voir ? Cela m’aurait étonné, mais je restais sur mes gardes tout de même. Sa tension intérieure était telle qu’elle ne pouvait correspondre à la seule vigilance guerrière. Autre chose le minait et je ne parvenais pas à savoir quoi. Peu à peu, je voyais notre ami s’enfermer en lui-même et cela commença à m’attrister autant qu’à m’inquiéter.
Il nous fallut quatre semaines de plus pour rejoindre Massilia. Nous y arrivâmes crasseux, fatigués et quelque peu déroutés de n’avoir rencontré pas même un vague signe des Mages noirs. Étrangement, je n’en restai que plus sur le qui-vive. La tension invisible de notre groupe monta d’un cran lorsque nous passâmes les portes de l’ancienne cité phocéenne.
Massilia était une des plus grandes villes qu’il m’avait été donné de voir. Les courants panachés d’hommes et de religions rivalisaient de parade avec la pauvreté et le faste autant qu’avec le métissage et le commerce d’épices et d’esclaves. C’était la démesure, le luxe et la misère dans un même chaudron. Mes yeux et mes sens s’émerveillaient autant qu’ils s’affligeaient.
Cette masse de gens disparate me poussait aussi à la prudence. Ma vigilance était à fleur de peau sans que j’eusse pu dire pour quelle raison exacte. C’était comme un réflexe animal, une protection instinctive. L’Ombre à l’œuvre ? J’étais submergée par le Souffle de la Cité elle-même. Si les étals de marchands étaient magnifiques et richement achalandés, rivalisant de nuances, de teintes et d’étoffes, la vue des esclaves, les regards durs et haineux autant que la puanteur des ruelles me révulsaient. Les villes romaines et leur surpopulation n’étaient décidément pas faites pour moi. Les grandes étendues de nature avaient toujours eu ma préférence sur l’agitation des villes drainant toutes sortes d’individus, du sage au voleur, des tribuns aux truands. Et dans ce contexte, je ne faisais que confirmer mon inclinaison à la paix des forêts et des vastes plaines verdoyantes.
Dans cette ville, tout me paraissait chaotique, sale et surpeuplé. Ce, malgré les bâtiments de pierre blanche de l’empire d’autrefois, souvenirs d’un temps révolu. Pourtant, on y trouvait des merveilles d’artisanats, des trouvailles culinaires sans pareilles et de superbes palais entourés d’arbres et de jardins colorés. Mais en contrebas de ceux-ci se côtoyaient la fange humaine, la fauche et le faste. Quelle étrange cité ! Quelle folie humaine ! Où est le lien à notre mère Nature ? Comment pouvaient-ils honorer les entités du vent, du feu, de l’eau dans un tel capharnaüm ? La forêt et les landes me manquèrent cruellement tout à coup.
Nous projetions toujours de nous rendre à Rome, mais, très vite, nous comprîmes la folie de notre projet. Rejoindre la Cité des empereurs en cette période était voué à l’échec ou relevait de la pure folie. L’empire de Constantinople avait encore une forte présence ici et, visiblement, nombre de garnisons occupaient les vieilles casernes et les points stratégiques du port d’où partaient des navires entiers de vivres, d’hommes et d’armes pour le conflit en cours à Rome. De nombreux ragots et bruits d’auberges relataient la confusion, la guerre et même la famine et la maladie que subissaient Rome et ses alentours.
La Ville lumière de l’ancien empire avait subi une attaque des Goths, puis des Romains ainsi qu’un siège et sans doute une mise à sac entre les deux. La population aurait commencé à tuer les chats, puis les rats. Certains quartiers auraient sombré dans l’horreur et des humains se seraient même dévorés entre eux. Du moins, c’est ce qui se racontait. L’atrocité de ces récits se disputait la primeur avec mes propres souvenirs de guerre. L’odeur des égouts rappelle sans qu’on l’admette celle de nos propres excréments. Et nous voilà plongés dedans sans qu’on le veuille. J’écoutais les rumeurs et mon cœur pleurait sur ces immondes nouvelles. J’avais tellement vu la guerre et ses abominations que désormais je ne pouvais qu’à peine supporter intérieurement qu’on l’évoque. Mais mon visage demeurait impassible, que je sois assise seule à une table d’auberge ou que je discute avec des marins. Impassible, toujours impassible. Maigre défense face à l’abject, face à mes propres démons intérieurs. Pourquoi tout cela remontait-il maintenant en moi ? Pourquoi après tout ce temps ? Gildas priait souvent et Iloan réfléchissait au meilleur choix possible, le plus souvent dans un silence ténébreux. Seule la ville autour de nous était bruyante, infatigable et agitée. Une roue mécanique, une meule de pierre écrasant tout sur son passage.
Au bout de trois jours dans la cité phocéenne, nous tournions presque en rond. Nous descendîmes dans une taverne plongée dans la pénombre et face aux cervoises nous entamâmes une discussion à voix basse. Gildas rompit le premier le silence morose qui avait commencé à s’emparer de nous.
— J’ai réfléchi à une chose. Frère Benoît, autant que mon propre maître, m’avait mentionné la grande sagesse de Ioannes Cassianus, fondateur de l'abbaye de Saint-Victor. Nous sommes passés devant tout à l’heure. J’ai alors songé à rendre visite à mon frère abbé. Je sais que Cassianus a développé une grande sagesse qu’il a tirée de son ermitage en Kemet, entre autres…
— Il était en Kemet ? demandai-je.
— Oui, c’est pour cela que j’en parle. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien avec notre histoire et celle de ton père, si j’ai bon souvenir. L’abbaye Saint-Victor a d’ailleurs été construite sur un ancien site funéraire bien plus ancien. Il y aurait des corps de martyrs embaumés.
— Et certains vont même jusqu’à dire que Lazare et Marie-Madeleine seraient venus en personne à Massilia, il y a cinq siècles ! ajouta Iloan, à ma grande surprise.
— Comment sais-tu cela ? Je ne te savais pas chrétien, ajoutai-je, l’air taquin.
Cela nous fit sourire tous les trois. Je me dis à cet instant que cela faisait maintenant plusieurs semaines que la sombre langueur nous avait ôté ces sourires.
— Toujours est-il que l’abbé en saura sans doute beaucoup plus que nous sur la situation à Rome. Notre voyage m’a en quelque sorte éloigné de toute nouvelle normalement colportée d’église en église et de village en village.
— Il est certain que toutes ces églises sont un excellent moyen de faire circuler les informations, autant que les biens, d’ailleurs…
— Et la sagesse aussi. Enfin, normalement… ajouta Gildas dans un soupir.
— Je trouve en tout cas que c’est une bonne idée, Gildas, assurai-je. Toute nouvelle peut nous aider à prendre la meilleure décision. Nous ne pouvons rester ici. Et d’un autre côté, je suis presque inquiète de ne pas avoir eu à combattre un Mage noir ni même entrevoir l’ombre de leur cape. J’avoue que cela me perturbe plus que toute autre chose. Nous suivent-ils ? Nous attendent-ils autre part ? Auraient-ils abandonné ? ajoutai-je.
— Je ne crois pas, dit Iloan songeur. Je sens leur présence encore. Pas toi ?
Je pris le temps de rentrer en moi. Il me fallut plusieurs secondes pour percevoir une Ombre, lointaine, mais bien présente.
— Si, je l’avoue. Cela me conforte que tu me le confirmes aussi. Mais je la sens d’une manière différente, je ne saurais expliquer pourquoi.
— Très bien, c’est décidé alors. Je vais de ce pas à l’abbaye et vais demander une audience à mon frère abbé. Vous m’excuserez, mais je ne tiens plus en place et ne supporte plus d’attendre sans rien faire ! lança Gildas.
Je me rappelle clairement l’énergie qui me parcourut alors. Comme un avertissement qui me traversait le corps. Je ne dis rien, retenue par une quelconque superstition. De la même manière qu’en pleine préparation de bataille, je n’ai jamais choisi de partager à mes compagnons mes funestes pressentiments quant à leur très probable mort sur le champ. Je choisis, à cet instant, de taire mon intuition. Pour ma défense, Gildas ne courait pas vers la mort, je l’aurai retenu par un artifice ou un mensonge ou encore par la vérité, dusse-t-elle être folle à entendre. Non, Gildas courait vers l’Ombre, la terrible et insaisissable Ombre. Je le sentais. En vérité, je l’avais même vue. L’Ombre.
Alors pouvais-je le dire ainsi ? C’était à la fois ridicule et terrible. Et comment se battre contre une ombre ? Et surtout quelle serait vraiment la suite ? Était-ce un danger nécessaire ? Voilà une réalité qui subtilement devait nous miner. Alors pouvais-je avouer à l’amour de ma vie : « Tu cours vers l’Ombre, n’y va pas ! ». Bizarrement, je fis sans doute quelque chose de beaucoup plus fou : je ne dis rien à Gildas. Je tentais de lui envoyer le plus possible de ma lumière lorsqu’il quittait notre table et sortit de la taverne. Mais dès qu’il eut disparu de notre regard je me tournai vers Iloan :
— Suivons-le ! Il court vers l’Ombre, ne le sens-tu pas ? demandai-je.
Dans un sourire en coin que j’eus pu qualifier de malsain sur un autre visage que le sien, il répondit :
— J’allais te le dire !
— Par tous les Dieux, vers quoi nous précipitons-nous encore ?
— Je l’ignore, mais ne tardons pas, dit-il déjà levé.
Il traversa d’un pas rapide la salle obscure de l’auberge, droit vers la sortie, tandis que je lui emboîtai le pas.
*
Parvenus sur le parvis de l’abbaye, je me risquai à une ouverture large de l’esprit. Je projetai au loin ma perception en dilatant ma bulle de Souffle. Je ne perçus qu’Iloan, mais rien d’autre en termes d’énergie significative. Il n’y avait ni sorcier ni menace hostile. L’Ombre était là, mais semblait n’appartenir à aucun homme. Cette énergie sombre n’émanait pas de quelqu’un et cela continuait de me perturber. Elle planait, se mouvait, sans logique apparente et sans source définie.
Je vis qu’Iloan restait quant à lui complètement fermé. Je décidai d’en deviser avec lui plus tard. Ni le lieu ni l’heure tardive et encore moins notre mission de surveillance ne se prêtaient à ça pour le moment. Nous venions de voir Gildas entrer dans le monastère par l’imposante porte en bois de l’abbaye. Je songeai alors que nous étions face à l’impossibilité d’entrer discrètement. Iloan me regarda et lança d’un air taquin :
— Nous trouvons un plan audacieux ?
Je souris et répondis :
— Tu fais le malade, je fais la guérisseuse et nous cherchons un refuge pour la nuit !
Il pouffa en me regardant, s’ébouriffa les cheveux puis fit une passe magique qui m’étonna. Un instant plus tard, son visage se creusait - si cela fut possible encore - le tour de ses yeux se fit plus ténu et s’assombrit. Une barbe de trois jours poussa de surcroît en quelques secondes devant mes yeux ébahis. Tandis que celle-ci mangeait désormais tout le bas de son visage, ses épaules se courbèrent légèrement. Une consomption soudaine dévora ses graisses sur l’ensemble du corps et je le trouvai quelques instants plus tard l’air véritablement malade.
J’allai l’interroger sur cette magie étrange lorsqu’il posa un doigt sur ses lèvres pour m’imposer le silence. Il avait raison, ce n’était encore ni le moment ni l’endroit. Je soupirai, me redressai et nous sortîmes tous deux de l’angle de rue qui nous cachait de la grande porte. Je soutins faussement mon ami sous le bras et nous traversâmes la place autrefois pavée qui ressemblait désormais à un chemin de gadoue parsemé de pierres. Je toquais à la porte en priant dans mon cœur que notre plan nous l’ouvrirait afin de rejoindre Gildas au plus vite. Je projetai mon esprit au-delà des portes lorsqu’au même moment la petite ouverture carrée de l’huis laissa paraître un visage encapuchonné. À hauteur d’homme, cela permettait de voir qui frappait sans ouvrir complètement les portes.
À peine le visage apparut-il dans le cadre que l’Ombre déferlait déjà sur moi comme une vague obscure depuis l’intérieur de l’abbaye. J’eus un bref recul qu’Iloan perçut. Le moine attendait mes paroles et je savais que tout ne durerait qu’un instant. Je dus prendre sur moi pour garder contenance malgré mon ressenti. J’avalai ma salive, mais avant même d’ouvrir la bouche, le frère portier me coupa d’une voix précipitée :
— Êtes-vous Gwendaëlle, fille de Myrdhin, et messire Iloan ?
Je dus paraître encore plus ahurie que les secondes précédentes, mais je bredouillai un « oui ». Les bruits de clenches mangèrent la réponse du frère portier alors qu’il refermait déjà le panneau mobile. L’espace d’un instant, Iloan et moi nous regardâmes d’un air dépité et étonné à la fois. Les cliquetis de métal et les grincements du bois nous avertirent que le battant s’ouvrait pour nous. Je soupirai tandis qu’Iloan marmonnait : 
— Tout ça pour rien. 
Je souris et nous entrâmes dans le cloître sacré.
Nous fûmes saisis par le flot d’Ombre qui nous assaillit. Dans la cour, je ne perçus qu’Ombre et maléfices, ce qui me décontenança complètement. La nuit était froide et la lune faible. L’ambiance était glaciale. Pourtant, tout cet endroit aurait dû être consacré, intouchable. Ma nervosité monta d’un cran. Nous emboîtions le pas au portier qui traversait la placette d’un pas vif.
— Restons sur nos gardes, chuchotai-je à Iloan. « Qui »nous attendait, mon frère ?
— L’abbé vous attend et j’ai ordre de vous mener à lui dès votre arrivée, répondit-il sans se retourner.
Nous parcourûmes une courte nef après avoir dépassé le porche et ce qui ressemblait fort à un sarcophage à l'ornementation épurée avec, au centre, une croix sculptée dans un compartiment rectangulaire encadré par deux strigiles de pierre.
Nous débouchâmes sur une petite sacristie qui devait selon mes calculs être dans les fondements même de la grande tour imposante de l’édifice. Les murs épais de pierre ocre de Cassis donnaient au lieu une chaleur froide et imposaient le silence. Toujours aux aguets, je notais que de minces serpents d’Ombre commençaient à circuler, le long des murs, rampant au sol et virevoltant au plafond. Autour de nous étaient disposés plusieurs sarcophages tous finement ciselés et sculptés pour durer dans le temps. Je songeais au récit de mon père, me rappelant ses descriptions détaillées des tombes sacrées de Kemet. Je chuchotai pour moi-même : 
— Cassianus revenait de Kemet, non ?
Je voyais une sorte de similitude dans les pierres tombales, sans toutefois pouvoir l’affirmer. Le moine se retourna en levant sa torche et une autre voix toute proche trancha le silence.
— Oui, c’est exact.
Deux ombres sortirent d’un couloir attenant que je n’avais pas vu. Je fus prise d’un grand soulagement lorsque je vis Gildas accompagné d’un très vieil homme. Il sourit en retour, mais son œil marquait un avertissement indéchiffrable. Pourtant, je sentis énergétiquement qu’aucune animosité n’émanait de l’abbé. Si Iloan avait toujours son apparence malade, il semblait reprendre peu à peu des forces. Je lus un léger trouble parcourir le regard de Gildas lorsqu’il le vit. Les traces de sa maladie feinte étaient encore visibles. Le vieillard s’adressa à nous d’une voix usée par le temps.
— Vous êtes donc venus, comme prévu.
Il semblait presque étonné lui-même de ce qu’il annonçait. Quant à nous, nous étions figés.
— J’avoue que je n’y croyais plus. Je vais pouvoir enfin achever ma mission, lança-t-il.
Je n’osais rien dire, mais campais sur mes deux pieds, alerte. Je savais par contre que Gildas flirtait au même moment avec ses peurs. À cet instant, je m’aperçus que l’Ombre avait disparu. Non, plus exactement, elle était tenue à distance. Nous étions protégés par un cercle, une membrane qui nous immunisait de son influence maléfique. Qui ou quoi ? Les sarcophages ? L’abbé ? La sacristie ?
La pièce circulaire était visiblement le point de convergence de plusieurs couloirs qui aboutissaient ou partaient de la sacristie. C’était plutôt étonnant pour une construction chrétienne. Mais je notais que plusieurs signes montraient une activité sacrée aux traits non orthodoxes. En tout cas selon moi. Autrement dit, les chrétiens avaient dû récupérer un lieu vénéré par d’autres avant eux.
Le moine, en tournant autour de nous, achevait de nous révéler la salle en allumant un à un les bougies et flambeaux suspendus aux supports de fer fichés au mur. Nous restions interdits. Le vieillard traîna les pieds jusqu’à nous, puis saisit nos mains à Iloan et à moi. Je me penchais légèrement pour voir ses yeux brillants. Ce n’était pas un mage, mais il était bon, si ce n’est sage. Sans mot dire, il quitta la pièce nous enjoignant à le suivre tandis que je notais que l’autre moine restait en arrière dans la sacristie.
Nous nous enfonçâmes dans un couloir d’abord de pierre taillée et qui, en quelques longueurs, ne fut plus qu’un tunnel de roche brute. Une étrange sensation me saisit. Une vague de pouvoir déferlait sur nous. Une énergie de Souffle inconnue, mais exaltante, m’entourait. Cette fois, il s’agissait d’une forme compacte et puissante. Le premier mot qui me vint fut :  ancienne ;  très ancienne même. C’était une très vieille forme de pouvoir que je ne sus définir. Je me demandai même si elle était humaine.
Le vieil abbé ouvrait la marche, suivi de Gildas, Iloan et moi qui la fermait. Lorsque notre petit groupe s’arrêta, je fus la dernière à découvrir l’étrange endroit où débouchait le couloir. Une grotte naturelle s’offrait à nos yeux. Pas très haute de plafond, assez large pour tenir une vingtaine d’hommes sans gêne. Seules nos torches éclairaient le lieu. Je remarquais tout de suite les sarcophages de marbre et celui qui semblait être de pierre ocre de Cassis, trônant en son centre. L’abbé s’agenouilla devant l’un d’eux et prononça cette phrase :  — Très saint guide, Ioannes Cassianus, ils sont venus, comme vous l’aviez prédit. 
Celui devant lequel il s’était prosterné était orné de figures de saints et d’une sculpture d’homme les bras en croix.
Comme nous observions les autres cercueils, il les désigna ainsi de la main : 
— Voici le sarcophage du "Christ trônant", "le sarcophage des brebis et des cerfs", "le sarcophage de l’Anastasis".
— Et qu’est-ce que cette stèle, père abbé ? demandai-je.
— C’est "l’Épitaphe aux Dieux Mânes", ma fille… Prendre soin de nos morts… confia-t-il d’une voix chevrotante.
Il me jeta un regard que je ne sus interpréter. C’est alors qu’Iloan jura à voix haute. L’abbé fit une moue presque amusante et nous nous retournâmes en direction de notre ami. Je me rappelle encore le choc que fut de voir pour une fois aussi clairement ce qui était pourtant évident pour moi depuis longtemps. J’avais confirmation que les chrétiens avaient bâti leur abbaye sur un de nos lieux saints. Un Maen-Hir   de deux fois la taille d’un homme se dressait dans l’ombre de la grotte. Je dis alors à voix haute :
— Ce n’est pas une grotte, c’est un ancien tumulus !
— Tout à fait, ma fille.
Gildas ouvrit enfin la bouche en reprenant les choses en main.
— Pourquoi nous avoir menés là, très cher frère ?
— Parce que cette tâche m’a été confiée, il y a de cela bien des années. L’Ombre vous poursuit, n’est-ce pas ?
Nous nous regardâmes, de plus en plus interloqués. Je choisis la franchise car en réfléchissant vite, je songeai que ce vieil homme ne constituait pas une menace et qu’il semblait bien plus susceptible de nous apporter des réponses à des événements qu’il paraissait comprendre mieux que nous.
— C’est exact, nous sommes poursuivis. Et pas que par l’Ombre. Mais comment pouvez-vous le savoir ? Qui êtes-vous ?
— Je le sais parce que désormais tout est en ordre.
— En… ordre ?
Je sentis comme une sorte de bourdonnement lointain. Je crus d’abord que c’était mon oreille. Mais mon Souffle ne dépendant pas de mon esprit, mais de bien plus que cela, il ne pouvait pas se tromper. Mon esprit, si.
— Oui. Je suis un ami de feu votre père. Si vous êtes ici, c’est qu’il n’est plus de ce monde et vous a donc confié les manuscrits. N’est-ce pas ?
Le bourdonnement se fit plus ample. C’était bel et bien une vibration énergétique. Mon Souffle se banda face à cette présence hostile. Iloan était de plus en plus nerveux.
— Oui, c’est presque exact, coupa Gildas. Mais comment est-ce possible ?
— Ha, voilà une bonne question cher confrère, dit-il avec un sourire usé. Je n’ai malheureusement pas le temps de vous le dire. Si vous êtes là, que je suis face à vous, il ne reste que peu de temps avant que tout ne s’accomplisse. Vos poursuivants arrivent !
Le bourdonnement devint si fort qu’il se manifesta en vibrations dans l’air. À ce moment, j’entendis des hurlements au loin. Les moines. Je bondis jusqu’au couloir de pierre et sentis une vague de noirceur l’envahir. Malgré moi, je reculai et revins dans la grotte. Puis tout se précipita. J’eus la sensation que les parois se rapprochaient de nous, nous enserrant comme dans une geôle dont de lourdes grilles nous emprisonneraient. Le vieux moine cria vers nous pour couvrir le bruit du vent grossissant.
— Voulez-vous les réponses à vos questions ? Voulez-vous tenir votre promesse de protéger les manuscrits et la vérité qu’ils véhiculent ?
Un vent surnaturel emplit la grotte. Faisant se dresser nos cheveux et voler nos vêtements.
— Seigneur, hurla Gildas, que racontez-vous ! Bien sûr, mais…
Sa phrase fut coupée lorsqu’il fut projeté au sol comme un fétu de paille. C’était désormais un puissant tourbillon noir qui s’engouffrait dans le couloir et fondait sur nous. Je ne pus rien faire. Le vieillard se colla à la paroi de pierre comme pour échapper aux bourrasques. Il s’égosilla pour se faire entendre.
— Vous ne pouvez plus fuir, ni ce lieu ni votre destin ! Prenez la porte de pierre ! Je vous en conjure ! Partez par la porte…
Il tendit son doigt vers les Maen-Hirs juste avant que les vents noirs ne l’engloutissent et il disparut. Horrifiée, je regardai Iloan en me demandant que faire tandis qu’il semblait nous protéger tant bien que mal par un massif bouclier d’énergie qu’il venait de développer. Je me joignis à son effort et fit jaillir une sphère de lumière de ma paume, seule clarté dans ces ténèbres. Je saisis en même temps Gildas par la tunique et tandis qu’il haletait et se protégeait de sa manche, je l’attirai vers le menhir dressé. Iloan était à trois pas. L’Ombre fonçait sur lui. Tandis que je manquai de tomber en arrière je l’interpellai en hurlant : 
— Saute vers nous ! Saute !
Je ne savais que faire d’autre. D’instinct je suivais les injonctions du vieux moine, c’était notre seul choix apparent.
— Le Maen-Hir ! hurlai-je.
Il fit alors un bond tout en se protégeant de la bourrasque noirâtre et dans sa chute, il nous bouscula. Contre toute attente la roche dure du Maen-Hir ne nous arrêta point. Nous fûmes littéralement happés, aspirés et projetés dans le néant. Nous plongeâmes et sombrâmes en son cœur et tout disparut.
Ma dernière pensée fut que je ne voulais pas mourir si tôt.
Chapitre 7 : Désert


Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous nous en faisons.
Épictète, Le Manuel


haleur. Brûlures. Soif. Ma tête semblait sur le point d’exploser et ma bouche comme mon corps étaient secs et raides. Je mis plusieurs secondes avant d’ouvrir mes paupières collées et de lever les yeux. J’y parvins au prix d’un gros effort et fus alors aveuglée par une immense blancheur éclatante. Je rassemblai mes forces, me relevai en prenant appui sur mes mains et titubai un instant. Ma vue se stabilisait peu à peu. Je faillis basculer quand une main saisit fermement mon épaule. Mes réflexes furent lents et, prise d’un vertige, je manquai à nouveau de chuter en avant alors que j’essayais d’échapper à l’emprise. Je pliai un genou au sol et mis ma main en visière pour me couvrir les yeux. Je pus voir mes deux camarades encadrés de trois hommes couverts d’une robe blanche de la tête aux pieds. Plissant les yeux à m’en faire mal, je découvris autour de nous un paysage qui m’était inconnu. Du sable, des dunes, à perte de vue. 
— Par tous les anciens Dieux ! lâchai-je à voix haute.
Je saisis que mes deux amis étaient eux aussi réveillés depuis peu. Je ne comprenais pas ce que nous faisions là et j’avais beau fouiller mon esprit, mes souvenirs étaient blancs. J’avais ce sentiment désagréable d’avoir été réveillée au beau milieu d’un rêve avec la suite de l’histoire encore bloquée en moi, toquant à la porte de mon conscient sans que personne ne puisse lui ouvrir. Il me semblait avoir jeté la clé de mon propre esprit.
Deux mains solides m’extirpèrent de mes songes éveillés et me remirent sans ménagement sur mes jambes flageolantes. Le souffle coupé, je me repris un instant plus tard en voyant que mes amis étaient bien vivants et sans blessure. Je me rassurai et, pour la première fois, je regardai les étrangers. Armés de simples bâtons, ils étaient quatre, tous vêtus de cette robe blanche qui, sous le soleil éclatant, les faisait paraître tels des anges. Des anges durs.
Toujours éblouie, je parvenais néanmoins à m’habituer peu à peu. Je sentais une fine goutte de larme tracer son chemin sur mes joues sablonneuses tant je forçais en plissant les yeux. Un homme me tendit une gourde et parla dans une langue inconnue. Je bus une simple gorgée, méfiante. Pourtant, je me dis que s’ils avaient voulu nous tuer, ils s’y seraient pris autrement. Je lui rendis la gourde de peau en murmurant un « merci ». L’homme plongea ses yeux dans les miens. Ils étaient purs et solides, presque froids mais d’une infinie profondeur. J’en fus touchée. Il me parut soudain moins menaçant. Mais je ne sus déchiffrer son regard et m’abstins de le soutenir par peur de paraître insolente ou malpolie. Étrange sensation pour moi, fille d’un Prince Mage renommé et craint. Nous ignorions tout de ces hommes et de leur intention : je choisis la prudence.
Mes amis se redressaient également, poussés dans le dos, sans violence mais avec fermeté, par les hommes. Nos regards se croisèrent. Combien de temps étions-nous restés inconscients ? Une part de nos visages était presque brûlée par le soleil. La douleur était cuisante. Peut-être une ou deux journées ? Où étions-nous ? Un instant plus tard, une avalanche de questions m’envahit l’esprit une nouvelle fois. C’est alors que je constatai que nous avions encore nos armes. Nos gardes nous emmenaient à pied. Forcés de les suivre, je songeais qu’ils n’étaient peut-être pas nos ennemis.
Encore à moitié chancelante, je pris conscience que nous évoluions dans un véritable océan de sable à perte de vue. Alors que nous marchions depuis quelques instants, je tournais brusquement la tête, comme mue par un sentiment étrange, appelée à me retourner. Ma nuque ne fit qu’un brusque mouvement, mais ce que je vis me coupa le souffle. Deux énormes Maen-Hirs se tenaient derrière nous. Par-dessus de vastes dunes, j’aperçus encore plus au loin des constructions gigantesques dont je ne pus définir ni la taille ni la distance. Une seule chose me donnait le tournis : leur immensité. J’étais ébahie, jamais durant mes voyages je n’avais vu pareils chefs-d’œuvre de pierre. Pourtant, je sus d’instinct où nous nous trouvions : Kemet.
Un vertige me prit et soudain tout me revint. Massilia, la crypte, le tumulus, le spectre noir nous attaquant et notre plongeon dans le Maen-Hir. Étions-nous devenus fous ? Comment pareille magie pouvait exister sans que je n’en aie jamais entendu parler ? Ou n’avais-je jamais voulu en entendre parler ? Car il était évident que les Pierres Levées nous avaient amenés là. Quel jour étions-nous ?
Je sentis le regard d’Iloan sur moi. Puis, l’instant suivant, celui du porteur de gourde devant moi. Il me toisa du regard et m’invita froidement au silence. Il poursuivit dans notre langue, avec un fort accent étranger, en nous ordonnant de continuer d’avancer. Il parlait donc notre langue. C’était une bonne chose autant qu’une inquiétude de plus. Il ajouta d’un ton plus bienveillant mais empreint d’une prudence dénuée de toute émotion :
— Je sais qui vous êtes, fille du Prince. Marchez. Nous arrivons bientôt.
Mon cœur fit un bond désagréable. C’est alors qu’il me vint un sentiment étrange et extraordinaire. Tout était parfait. Tout était à sa place. Et le cours de notre périple pouvait commencer.
Chapitre 8 : Manuscrits cachés


Le monde n’aura de paix que lorsque le Graal sera découvert. Aussi, moi et mes preux guerriers parcourrons le monde sans relâche afin de trouver le Secret des Secrets, le ramènerons ici en terre consacrée et le garderons de l’Ombre.
Si le Graal a contenu le Sang du Maître alors il a contenu sa mémoire, sa Haute Magie et par sa mémoire, en ces temps obscurs, nous retrouverons le Chemin vers Lui. Voici donc que l’Alliance promise retrouve son sens et son accomplissement.  
Arthur, à ses chevaliers lors de la première assemblée précédant la Quête du Graal.
 
 
Ensuite il prit le pain ; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna, en disant : "Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi."
Il prit de même la coupe, après le souper, et la leur donna, en disant :  "Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est répandu pour vous".
Luc 22: 17–20


An 537, Wadi El Natrun, désert de Scété, Kemet.

e m’éveillai en hurlant. Trempée d’une sueur froide et poisseuse, je me dressais d’un bond, mais tout était noir. Mon cœur battant à tout rompre, je crus un instant qu’il exploserait. Je gesticulais dans le noir, mais aucun corps ne répondait à mes demandes. J’étais comme vide, creuse. Perdue et sans membre.
Une boîte dans une autre boîte, un songe dans un songe. Une pièce sans porte.
Miroirs sans reflet, mes mouvements étaient faux, inutiles, inexistants. Je paniquai de plus en plus. Puis, je fus aspirée. Je vis apparaître alors très clairement le temple, le désert, les hommes en blanc.
Je sais ce qu’ils pensent, je sens ce qu’ils ressentent. Et je le vois lui, l’araméen, le juif, Maître des Maîtres, Sages entre tous, prêcher, guérir, méditer. Je le vois marcher sur les rives d’une large rivière lointaine où se baignent hommes et femmes à la peau brune.
Je m’approchai. Je planais maintenant au-dessus de la masse des gens entourant l’homme à la toge blanche, prêcheur public. Je perçus la colère des autres hommes à la peau brune, marqués au front d’un point rouge. Ils ne l’aimaient pas. Souvent même, ils le jalousaient. Je sentis leur rejet, leur colère et leur incompréhension. Je vis le Sage qui n’en tenait pas compte sans ignorer pour autant le danger que représentait pour lui une telle indignation chez eux. Il était encore jeune, déjà si vieux.
Soudain, il dressa son regard vers le ciel.
Le temps s’arrête ! Ô, son regard croise le mien ! Il me fixe désormais mais mon corps chute. Je ne vois plus rien !
Je tombais inexorablement dans le sombre absolu. Mon cœur allait lâcher. Ma chute n’en finissait pas de durer. Il n’y avait sous moi qu’un vide béant de peur. L’enfer d’un effroi qui m’engouffrait tout entière. J’allais mourir. J’allais périr sans n’avoir rien compris ni rien accompli. Tristesse, regret.
Non. Je devais abandonner toute déception,  tout ce qui aurait pu être sans avoir été. Alors, je flottais dans un entre-deux lumineux. Je voyais la nuit, les dunes, les étoiles. C’était paisible. Mais je vis aussi notre chambre, notre couche, Gildas… puis mon propre corps allongé. Soudain, mon esprit tressaillit. Une rupture pourfendit brutalement mon élan et me laissa choir dans notre monde en traversant un goulot désagréable et étroit.
Ma tête heurta douloureusement le sol. Je criai de douleur. Je me tins le crâne et m’agitai. Mon esprit se fracassait contre des limites humaines étouffantes et restreintes. Je ne parvenais plus à définir le réel et je suffoquais.
Une main m’agrippa. Des bras m’enserrèrent.
Une voix me rassurait… Mon père ? Non, il est mort.
Je pleurais, j’ouvrais les vannes qui avaient bridé trop longtemps une terrible souffrance. Elle se déversait en flot de larmes. Je ne comprenais pas où j’étais.
— Calme-toi, me dit la voix. 
Gildas ? Oui, c’est bien toi, Gildas.
Je parvins à ouvrir les yeux au prix d’un terrible effort. Mon corps n’était qu’un tremblement sans fin. Une vague qui court vers un rivage qui n’existe pas. Je ne reconnaissais rien.
— Nous sommes au Temple, Gwen. Ils nous ont donné cette chambre. Nous sommes en Kemet, tu te souviens ?
Complètement désorientée, à la réalité se superposait le regard du Sage au bord du fleuve, celui de la mère et du Mage. Tout était confus dans mon esprit. Et mon cœur battait encore la chamade. Mes tempes douloureuses me renvoyaient un tempo qui martelait chaque seconde comme un tambour.
— Apporte de l’eau froide, Iloan ! Vite ! Il faut la maintenir éveillée ! s’emporta Gildas.
Je crois que je divaguais, secouée de spasmes. Je prononçai d’une voix tremblante, les yeux mi-clos :
— J’ai voyagé, Gildas. La transe m’a montré le Maître. Et Il m’a vue.
*
Quatre hommes nous encadraient. Iloan, Gildas et moi avancions dans les couloirs du Temple à la lumière crépusculaire. J’étais à peine remise de mon rêve plus qu’étrange et déambulais comme une somnambule. Iloan venait de m’avouer que j’étais un fantôme de pâleur. J’avais souri à son cynisme et n’avais pas répondu. Gildas faisait ce qu’il pouvait pour me soutenir moralement, mais je sentais bien qu’il se trouvait impuissant. Pour ma part, bien qu’épuisée, j’étais persuadée qu’une dimension incroyable s’était cachée à l’intérieur même de ce songe. D’ailleurs, était-ce seulement un songe ? C’était pour moi comme une transe. Tout était si réel, si tangible. Et le plus incroyable était que les personnages semblaient vivre le rêve en même temps que moi. Ils interagissaient avec moi, ce qui était presque… impossible ! Je me méfiais de moi-même. Mes perceptions et mes jugements semblaient estropiés.
Tout en parcourant les couloirs, je faisais tout mon possible pour demeurer dans ce monde, notre monde, alors qu’en moi hurlait une irrépressible envie de plonger à nouveau dans cet autre monde qui semblait vouloir me révéler tant de choses. À moins que ce n’eût été qu’un piège ? D’où venait cette peur si profonde, si animale qui me cisaillait les tripes ? Je m’ancrai dans la conscience de mon souffle et dressai intuitivement des barrières énergétiques afin de parer toute attaque possible. Cela me coûta encore en énergie, mais en quelques instants d’effort, j’étais à peu près parée. Tout était trop bien mené pour être un semblant de hasard. Quels hommes pouvaient ainsi nous trouver alors que nous avions émergé des Maen-Hirs par accident ? Mes propres questions m’effrayaient. Seule évidence : nous perdions encore la main et j’avais cela en horreur.
Nous pénétrâmes enfin dans une vaste salle après avoir parcouru une colonnade de pierre blanche. D’aspect sobre, tout le bâtiment respirait l’ancienneté, le respect sacré et l’esprit de dévotion. Une chose me surprit. S’il y avait des crucifix, aucun ne présentait un homme. Je me surpris à me demander le sens de cet étrange choix. Une voix attira mon attention.
— Bienvenue, Maîtresse, bienvenue à toi, Mage et bienvenue à toi, mon frère.
Il venait de s’adresser à Gildas par ce terme et s’était incliné devant nous. Surprise, je m’adressai à lui sans ambages, la voix éraillée, ce qui dissona avec sa solennité.
— Merci à vous. Pouvez-vous nous dire où nous sommes et à qui avons-nous l’honneur de nous adresser ?
— Vous êtes la fille de Myrdhin Emrys. Voici Gildas, dit le sage, et voici le mage, élève de mon ami, Iloan.
Il s’inclina à nouveau. Je me demandais pourquoi il affichait tant de cérémoniels. Je sondai déjà son Souffle, mais je fus coupée dans mon élan par un regard d’Iloan.
— Et vous êtes ?
— Père abbé du monastère Wadi El Natrun. Vous êtes dans le désert de Scété, en Kemet.
J’avais donc bien deviné. Je notais aussi son accent de Britannia Major, très probablement de Cerniw. Mes compagnons me regardèrent et je lus dans leur regard la continuité de leur interrogation autant qu’une forme de résignation lasse. Les Maen-Hirs , pensai-je.
— Mon frère, entama Gildas, comment est-ce possible, nous étions…
D’un geste de la main, l’abbé lui coupa la parole et imposa le silence.
— Pas ici, mes amis. Je vous invite à me suivre, ajouta-t-il en levant la main pour ouvrir le chemin.
Sans attendre, l’homme tourna les talons, marcha jusqu’à une petite porte de bois au linteau arrondi qui ouvrait le mur sur une pièce qu’on devinait plus petite. Après une brève hésitation, nous lui emboîtâmes le pas. Deux petites marches nous firent pénétrer dans une tout autre ambiance.
Lorsque nous fûmes tous les quatre dans cette salle adjacente, l’abbé ferma la porte et nous toisa de son air guindé. Bien que plus intime, la pièce n’était guère chaleureuse. La pensée que les chrétiens puissent trop chérir l’austérité me traversa. Une table de bois, des bancs de pierre. Des niches creusées dans le mur abritaient des statuettes aux visages immortalisés par les mains de sculpteurs anonymes. Des cierges imposants sur des chandeliers d’étain éclairaient quelques ouvrages posés sur des commodes tels des trésors inestimables. Deux écritoires se dressaient au fond, sous une ouverture close de papier huilé et peint, laissant la lumière du ciel descendre en myriade de couleurs, éclairant et inspirant le travail d’écriture des scribes.
Je pris le temps d’observer l’abbé. Il était d’un âge avancé, égal à celui de mon père ou peut-être plus encore. Il nous observait lui aussi toujours silencieux, dans une attitude compassée qu’il semblait avoir travaillé de longues années durant. Jouait-il la comédie ? Ou bien était-il coincé dans son propre rôle ? Quelque chose clochait. Son regard était profond et si on pouvait l’imaginer sage, la flamme qui y brillait n’était pas sans tache. Cet homme connaissait toutes les facettes du monde des mortels, tous les attraits, toutes les joies, les peines et les corruptions. On pouvait lire dans ses yeux le jeu, le sexe, les arts, mais aussi la guerre, le luxe, la convoitise et la ruse. Les moines aussi avaient un passé. Mais tout cela semblait avoir été mis sous un joug plus puissant que n’importe laquelle de ses tentations humaines. Son regard nous scrutait toujours, l’un après l’autre, de manière presque désagréable. Je pressentais qu’il avait une face cachée et je m’apprêtais à la sonder avec mon Souffle lorsqu’il s’adressa à nous.
— Comment êtes-vous venus ici ? demanda l’abbé.
Notre silence, plus long qu’une réponse normale n’aurait dû prendre, l’amena à la donner lui-même.
— Les Pierres ?
— Il semblerait, prononça Iloan presque à contrecœur.
C’était la première fois qu’il s’exprimait. Je le sentais sur la retenue, non parce qu’il ne connaissait pas l’homme, mais plutôt comme s’il sentait qu’une attaque pouvait survenir à n’importe quel moment. Comme s’il était face à un adversaire. Face à un Mage.
À cet instant, je renforçais mes barrières et plongeais un peu plus dans mon corps. Le seul moyen de parer l’envahissement de son propre corps était de l’habiter pleinement. Vieille ruse de Mage, mais ô combien utile ! Je faillis me mordre la langue de mon manque de réactivité. Je mis ça sur le compte de la plus qu’improbable transe dont je me remettais à peine et scrutai alors de la manière la plus fine possible les intentions du vieil homme. Mon Souffle partit vers lui en fine sonde délicate. C’est une bourrasque qui me répondit, se dressant comme un rempart qui me contra. Je le reçus tel un camouflet, une chiquenaude à un gamin. Il me toisa et communiqua par la pensée : Inutile, Princesse Gwendaëlle. Vous êtes en sécurité ici. Votre père était un frère pour moi.
Non seulement, il semblait d’une intelligence rare, mais la réponse était claire. Nous étions face à un Mage. Un abbé mage ? Il se mit à circuler à petits pas devant nous, les mains cachées dans ses longues manches.
— Vous êtes donc comme nous, mon père, repris-je à voix haute presque par provocation.
Gildas me regarda en coin, levant un seul sourcil interrogateur, comme à son habitude. Ma découverte n’avait eu aucune réalité extérieure. Gildas n’avait rien perçu de l’autre facette de notre interlocuteur.
— Gildas, nous sommes face à un Mage, ajoutai-je. Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demandai-je. Que sont tous ces mystères ? Vous me nommez « princesse » et parlez de mon père. Vous connaissez nos noms et pire encore, vous n’êtes guère étonné de savoir que nous sommes venus « par les Pierres ». Par tous les Dieux anciens, qui êtes-vous ?
L’abbé sourit à mon début d’emportement. Il se dirigea en silence vers une armoire, sortit quatre gobelets de fer et un pichet de vin en terre cuite. Puis, d’un geste de la main affecté, il nous invita à nous asseoir sur le banc en pierre adossé au mur tandis qu’il s’emparait d’un vieux tabouret de bois curule, à la mode romaine. Nous obtempérâmes en silence et, une fois assis, il sembla se détendre. En joignant les mains sur ses genoux, il commença son récit d’un air faussement désabusé. Son goût pour la mise en scène théâtrale me fit sourire intérieurement.
— Chers amis, nous en avons pour quelques heures. Prenez vos aises. Cela fait quarante ans ou presque que je vous attends.
Chapitre 9 : Voyages et pouvoirs


Tu veux connaître le mystérieux secret ? Alors regarde au fond de ton cœur, c'est là que le secret est dissimulé. Le secret est caché en toi; là est la source de la vie et la source de la mort.
Hermès Trismégiste, Tablette 13, Les Clefs de la Vie et de la Mort


An 468, 69 ans plus tôt, quelque part en Orient.

’homme en blanc traversa l’Assyrie, Babylone et se rendit en Chaldée puis en Perse. Ses sandales s’usèrent sur les routes jusqu’à Hormuz qu’il traversa pour Babaricum. Il foula du pied le Sindh, Alexandropolis, Matura et découvrit les rives sacrées d’un fleuve, bien loin de sa terre natale. Là, ses frères le reçurent et le conduisirent auprès de sages.
Il séjourna dans le Temple de Jagannath et visita fréquemment Varanas. Les prêtres Mages de ces contrées s’opposaient encore à cette époque à ceux des fils du Christ, dont certains étaient Mages eux aussi. Mais les choses étaient alors bien différentes et bien moins graves que du temps où Jésus lui-même vivait. De son vivant, des joutes magiques s’organisaient pour s’affronter et désigner celui qui serait le plus juste. À l’époque de Jésus, ces luttes de pouvoirs magiques étaient fréquentes et banales.
Lorsque l’homme en blanc foula à son tour la terre des Guptas, il connut un défi quasi identique, celui de ne pas céder aux provocations, aux luttes pour l’autorité, la puissance et toutes les influences que ce soit sur les autres Mages, les Rois ou la masse du peuple.
L’homme en blanc, tout à la mission sacrée que ses frères lui avaient confiée, accomplit tout ce qui devait l’être sans se laisser distraire ou corrompre. Il dissémina, dans chaque temple où son devoir secret l’appelait, les manuscrits et les preuves nécessaires « pour ceux qui ont des yeux et pour ceux qui savent Voir ». En échange de quoi, il continuait d’être enseigné par les Sages et les Mages de chaque temple, chaque monastère, chaque retraite sainte que son chemin lui amenait.
Il apprit encore de nombreuses magies différentes. Plus que tout, il se surprit à avoir de moins en moins d’attrait pour elles. Il voyait, comme Jésus en son temps, les apprentis se défier et rivaliser de pouvoirs magiques. Leurs maîtres eux-mêmes ne donnaient guère plus l’exemple d’une vie sobre. Ceux-ci s’affrontaient de plus en plus souvent en public ou bien haranguaient la populace, prétendant toujours plus ou moins subtilement d’être la meilleure école, celle où se trouvaient les meilleurs Mages, les enseignements les plus secrets et les pouvoirs les plus grands. Ils gagnaient ainsi de nouveaux disciples, allant grossir les rangs de leurs écoles qui, de fait, étaient de moins en moins secrètes et de plus en plus orgueilleuses.
Les cités influentes et les royaumes lorgnaient sur eux. Des pactes étaient signés, les uns pour leur protection, les autres pour leur allégeance. Parfois, pour la guerre. L’homme en blanc était affligé par ce spectacle. N’avaient-ils rien appris depuis que Jésus avait montré le chemin de l’Amour ? Que s’était-il passé ?
Le mois passant, l’homme en blanc fut pris d’un dégoût grandissant pour tout ce qui touchait à cette mascarade ostentatoire et choisit de continuer sa route au grand dépit de ses pairs qui auraient grandement aimé l’avoir dans leur camp tant ses pouvoirs et ses connaissances étaient grands. L’Histoire se répétait. Il était devenu puissant, l’élève dépassait ses maîtres si rapidement que certains s’en inquiétaient. Mais s’il était redouté et redoutable, l’homme en blanc, à l’instar de Jésus à son époque, avait un grain de sagesse qui occupait son cœur. Et cette sagesse fit des pousses magnifiques dans ce cœur fertile. Cependant, elle avait un prix.
Il reprit sa route et partit plus loin encore à l’est, puis au nord. Il suivait toujours les traces du Grand Maître et le chemin qu’on lui avait dicté à son départ. Les distances s’allongèrent, usant ses sandales et effilochant sa robe. Il croisa maints regards, maints saluts de maîtres et de disciples. Des enseignements secrets, des retraites froides et rudes au cœur de grottes sacrées. Il marcha longuement, sans fin. Puis, il s’attaqua aux montagnes des Pays des Neiges éternelles. Là-bas, certains hommes d’Orient lui dévoilèrent que rien ne surpassait l’Amour, pas même les magies secrètes. Mais les rivalités d’écoles demeuraient, là aussi. Bien moindres que dans le Sud, mais tout de même présentes. En était-il ainsi sur toute la surface du monde ? se demandait-il. Il le constatait de lui-même.
Marcher sur la braise, faire apparaître des pierres, faire disparaître des maux ou des objets. Ou même encore apparaître dans deux endroits différents, toutes ces choses devinrent sans secret pour l’Homme en blanc. Pourtant, la corruption des cœurs était ce qui lui importait le plus. Toutes ces magies n’étaient pas la paix, ce n’était pas l’Amour. Parfois même, elles étaient directement responsables de bien pire que l’aide qu’elles étaient censées apporter. On pouvait soigner ou aider nombre de gens avec de tels pouvoirs. Mais ces mêmes pouvoirs dénaturaient trop souvent les âmes de ceux qui les détenaient. L’orgueil, la jalousie, la haine revêtaient alors d’autres masques et l’Ombre se glissait dans les âmes et voilait les cœurs. C’en était fini de la Paix pour ceux qui avaient ces dons. Ils étaient corrompus et ils glissaient peu à peu dans de sombres exercices de la puissance.
L’homme en blanc vit nombre d’exemples et lui-même fut tenté plus d’une fois. Où était la limite ? Devait-on renoncer à ces magies sous prétexte de leur dangerosité ? Grand était son savoir, grande était sa sagesse, mais une barrière demeurait profondément en lui. La Paix n’était pas encore totale en son cœur, les tentations étaient trop fortes.
Il cherchait encore le Grand Secret et la Paix qui allait avec. Il ne trouva le chemin de cette Paix que parvenu au Pays des Hautes Montagnes. Son for intérieur n’avait pas abandonné la voie cachée. Il suivait donc toujours le chemin du Maître des Maîtres. Et il le poursuivit jusqu’au bout. Sa surprise fut grande. Son bouleversement fut total. Il s’était métamorphosé. Tout était à la fois pareil et totalement différent. Tout son chemin l’avait transformé de fond en comble. Mais quelle serait la suite ? Car, bien évidemment, vint un jour le moment du retour. La mission qui lui avait été confiée n’était pas achevée, loin de là.
Des hauts plateaux, l’homme en blanc dut  redescendre vers le monde des Hommes et son chaos. Qu’allait-il devenir à son retour parmi eux ? Que ferait-il ? Devrait-il se taire ou au contraire prendre le risque de transmettre ce qu’il avait reçu ? Devait-il donner ses secrets ? Avec le danger que cela soit mal compris, voué à la déformation et que son message n’amène que plus de confusion ? Mais lorsqu’il détient un trésor, le sage ne se doit-il pas de le donner au lieu de le garder pour lui ?
Ne pouvant trancher ces questions, il les abandonna à ses sandales, afin qu’elles s’usent sur la terre au fil des centaines de lieues qu’il aurait à parcourir. Peut-être la Terre ferait-elle émerger avec le temps la réponse ? Peu lui importait, il poursuivrait son chemin.
Plus jamais il ne serait comme avant. Plus que tout, il devait accomplir sa mission car beaucoup de choses en dépendaient et surpassaient de loin sa propre petite existence. Le choix n’était pas une option pour lui.
Chapitre 10 : Sacrés écrits


Je poursuivis donc mon enquête. Il est dit dans le « Livre du Temple », chapitre 21 :
« 1 - Si un homme calomnie son peuple et délivre son peuple à une nation étrangère et fait le mal à son peuple, tu l'accrocheras à un arbre (bois) et il mourra (crucifixion). Mais son corps ne passera pas la nuit sur l'arbre (le bois). Vous l'enterrerez sur le même jour.
5 - Car celui qui est pendu (accroché) sur l'arbre (le bois) est maudit d'Elohim et des hommes.
6 - Vous ne polluerez pas le sol que Je donne pour que vous le possédiez... »
Mais aussi, dans Galates, 3:13, l’extrait suivant nous confirme la chose : « Machia'h nous a rachetés de la malédiction de la Torah, étant devenu malédiction pour nous - car il est écrit : Maudit est quiconque est pendu (accroché) au bois. »
Cela voudrait-il dire que l’on cherchait à salir Jésus et ainsi démontrer qu’il était maudit, comme on cherchait à le faire avec les criminels ? Selon ses us, s’il mourait sur la croix, il serait donc maudit. Toutefois, un Messie ne pouvait être maudit, sinon, il ne serait pas le Messie. À quoi peuvent nous amener de telles considérations ?
Gildas, Écrits secrets


An 537, Wadi El Natrun, désert de Scété, Kemet.

—  on père n’est pas l’homme que tu penses, Gwendaëlle. Regarde les choses en face.
Je fixais Iloan d’un regard dur. Il avait raison, je le savais, et cela me rendait triste. Mais pour ne pas céder à cette tristesse qui m’aurait sans doute paralysée, la colère demeurait au-dessus de celle-ci. La situation incertaine ne provoquait en moi qu’un agacement incessant. Si je trouvais juste la remarque d’Iloan sur mon père, je sentais aussi, confusément, qu’Iloan changeait et que cela affectait donc son jugement.
Je trouvais notre ami assombri depuis qu’il nous avait rejoints en Britannia Minor et, les semaines passant, des couches d’Ombre s’accumulaient l’une derrière l’autre sur son visage et son cœur. Il cédait, sans doute contre sa volonté, la place à d’obscures énergies. Mais je ne parvenais toujours pas à en saisir la cause profonde.
J’étais inquiète pour lui, comme pour nous tous. Désormais, c’était presque en permanence que dansaient sur lui des vapeurs d’Ombre, couvrant son corps et virevoltant autour de lui. Ce phénomène se produisait parfois sur des hommes belliqueux marqués par la guerre, des personnes malades ou exténuées dont l’usure du Souffle provoquait une vampirisation du corps par des ombres. Sur Iloan, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’autre chose encore. Si cela pouvait être temporaire, cela me préoccupait malgré tout et je me promis de trouver un moment pour lui parler en tête à tête. Pour l’instant, d’autres soucis nous occupaient.
La longue entrevue avec l’abbé nous avait menés jusqu’au soir et nous avait révélé nombre de choses dont une particulièrement dérangeante : mon père était venu ici même, plusieurs dizaines d’années auparavant. Je savais pourtant que mon père s’était rendu en Kemet. Mais précisément ici, dans ce monastère, à l’endroit même où les pierres nous avaient menés ? Tout cela était dérangeant. Toutefois, cela signifiait aussi que nous suivions –presque malgré nous - une piste plus qu’intéressante. Je me frottais le visage pour revenir à moi-même et chasser un peu de ma fatigue.
— C’est possible que j’ignore des choses sur mon père. Et alors ? Que devons-nous faire de cette information ? Devons-nous retourner en Britannia et abandonner tout parce que mon père avait ses secrets ? Je le savais déjà qu’il cachait beaucoup de choses…
— Je ne crois pas non plus que la solution se trouve là, lança Gildas ironique. Nous allons découvrir ce qui se passe ici, comme nous l’avons toujours fait.
Tentant de me calmer, je respirai la fraîcheur du crépuscule avec un grand soulagement, malgré notre confusion. Cette légère fraîcheur était une aubaine pour nous. Je me levai et fis quelque pas en observant la cour du monastère et les arbres étranges qui y poussaient. Leurs feuilles larges et d’un vert profond retombaient en panache et les troncs aux écorces en écailles étaient particulièrement beaux mais surprenants. La chaleur du jour m’avait étouffée et je n’étais absolument pas habituée à vivre cela ni mes comparses d’ailleurs au vu de leurs visages accablés. Les vêtements me collaient à la peau et j’avais l’impression de ne respirer en permanence que du sable. Le pire était que mon corps ne cessait d’être chaud sans jamais pouvoir évacuer le trop-plein qui me rendait bouillante de l’intérieur. J’avais eu toute la journée l’impression de cuire du dedans. La chaleur du désert ne nous avait laissé aucun répit. Je souris à la pensée que j’eusse fait n’importe quoi pour plonger la tête la première dans une de ces rivières froides aux eaux vives de notre contrée ou mieux, en pleine mer. Je soupirai pour chasser l’idée saugrenue et repris d’une voix basse :
— Si tout ce que nous a dit l’abbé est vrai, mon père n’a jamais cessé de chercher le Graal. Nous y voilà de nouveau, ce fameux et terrible Graal ! Mais il nous dit aussi qu’il l’a trouvé ! Quelle… hérésie, n’est-ce pas ? Pourquoi aurait-il alors poussé tant d’hommes dans cette quête une fois devenu le bras droit d’Arthur ? Et pourquoi aurait-il été si loin de chez nous pendant toutes ces années de jeunesse ? Quel est le lien entre tout ça ?
— J’avoue qu’il y a beaucoup de questions et de zones d’ombre dans son récit, concéda Gildas.
— Il me faut comprendre, ajoutai-je.
— Tu vas en faire une affaire personnelle, Gwen, lança Iloan.
— Tout à fait, j’en fais une affaire personnelle, simplement parce que je te rappelle aussi que mon père a disparu, que Bleiz en est mort et que nous avons à nos trousses des Mages noirs, la moitié de l’Église, etc. Et très probablement l’empereur aussi ! Donc, oui, j’avoue, j’en fais une affaire personnelle. Et tu ferais bien de faire de même ! conclus-je contrariée.
— Très bien, très bien. Inutile de s’énerver, céda Iloan.
— Continuons d’avancer dans ce cas.
Je prenais un instant en respirant et dressais mes cheveux en chignon que je coinçais avec un stylet de bois pour soulager ma nuque de la chaleur.
— Oui, continuer. Mais une pensée m’obsède, pourquoi mon père d’habitude si pragmatique, posé, méticuleux, aurait-il fait toute cette quête lui-même pour ensuite l’imposer aux autres tout en cachant la quasi-totalité de son propre voyage et le fait que cela ne servait visiblement à rien ? S’il a trouvé le Graal, pourquoi envoyer les autres à l’autre bout du monde pour le chercher ? Pourquoi avoir, pour ainsi dire, menti ? Ça, par contre, ce n’est absolument pas dans les habitudes de mon père ! Sans compter les manuscrits et son propre passé ! Qui était vraiment mon père ? J’en ai des frissons rien que d’y penser… Mais peut-être aussi que tout est faux et que l’abbé…
Iloan se dressa. Il sembla soudain très tendu, non par la discussion, mais par une ombre à l’intérieur même de lui. Je me tus et ajoutai ça à la liste de ses bizarreries. Gildas ne semblait pas l’avoir remarqué, plongé dans ses réflexions personnelles et ne prêtant visiblement qu’une oreille distraite à mes paroles. J’en fus agacée et choisis de ne rien ajouter. Mes questions ne trouveraient de toute façon pas de réponses auprès d’eux.
Un jeune novice fit alors irruption entre les colonnes du cloître, à distance respectueuse. Il me sortit de mon observation muette lorsqu’il s’inclina et dit d’une voix juvénile :
— L’abbé vous attend séance tenante, maîtresse et messires.
Nous nous regardâmes surpris, oscillant entre curiosité et suspicion.
— Nous te suivons, dit Gildas.
*
Nous débouchâmes sur une salle de superficie modeste qui devait servir de bureau d’étude pour l’abbé et de bibliothèque pour les frères scribes du monastère. Je fus réellement surprise du nombre de manuscrits que pouvait abriter une si petite pièce. Si les rayonnages n’étaient pas longs, ils s’élevaient considérablement haut vers le plafond, rendus accessibles par des échelles de bois. Mais je fus délicieusement étonnée de voir que c’était là un bon moyen de dissimuler des ouvrages sans aucun doute très précieux et très anciens, du peu que je pouvais en voir. Mon père m’avait appris à reconnaître les manuscrits également selon leur forme et leur couverture. Les époques et les cultures les façonnaient en long, reliés en longitudinal, sur le côté, en volumen ou en codex, avec une couverture de cuir, dans des boîtes en bois, composés en papyrus, parchemin ou en papier de riz. Chaque aspect pouvait définir une période, une provenance et l’usage du texte. Bien sûr, il y avait aussi les tablettes et les gravures. Tout cela me fascinait et je dévorais des yeux toute la pièce.
En plaçant ces œuvres dans une salle aussi banale, l’abbé les préservait de toute convoitise et du vol pur et simple. Même du vandalisme. C’était beaucoup plus prudent que d’afficher ses trésors dans de larges rayonnages visibles par tous. Cela se faisait encore rare car il y avait peu de bibliothèques. Celles qui existaient, comme à Llanilltud Fawr où Gildas avait fait ses études, étaient généralement ostentatoires. J’eus une brève pensée enthousiaste pour ce qu’avait dû être en son temps la fabuleuse bibliothèque d’Alexandrie, malheureusement partie en fumée cinq siècles plus tôt.
L’abbé était penché sur un lutrin et sans lever la tête nous annonça théâtralement : 
— Voici votre part du secret. Voici les écrits de Nicodème. On nomme cet évangile « Les Actes de Pilates », mais aussi « l’Évangile de Nicodème ».
*

Nous étions abasourdis par cette annonce. D’un geste, l’abbé avait invité Gildas à lire le très ancien rouleau qui était exposé devant nous. Il s’approcha de l’œuvre écrite en grec traditionnel, vieux de plusieurs siècles. Ce fut à pas de loup qu’il y vint, comme pour aborder prudemment une bête aux abois. Gildas posa ensuite ses doigts sur le parchemin avec un infini respect. Son visage s’illumina doucement. Émerveillé, il murmura pour lui-même les premiers mots du manuscrit. Il donnait l’impression que la pièce s’était vidée de notre présence et que seul le manuscrit trônait sur l’écritoire. Sa bulle de Souffle entourait l’œuvre et lui-même pour les couper du monde. Il n’y avait plus qu’eux deux. C’était beau à voir.
Peu à peu, Gildas se figea et son visage se ferma. Il créa ainsi une bulle de silence tandis que nous restions happés par la scène. Au bout d’un long moment, l’abbé ajouta :
— Frère Gildas, ton rôle sera de transcrire ce manuscrit en latin et de le diffuser dans toute la Chrétienté.
— Elle est bien menacée cette Chrétienté, mon frère, lâcha Iloan à mon grand étonnement.
— Ne perdons pas la Foi, lança sèchement l’abbé.
— À quoi bon ce manuscrit, mon père ? trancha Gildas.
Je ne compris pas tout de suite sa réaction. Il semblait soudain indigné et bouleversé. Je suivis l’échange avec un vif intérêt.
— Pour le bien de tous. Et afin de continuer votre quête.
— Oui, mais quelle quête mon père ? ajouta Iloan.
— Celle de votre cœur…
— Et qu’est cet… « Évangile », cette fois ? Que nous annoncent ces écrits ? Et comment est-ce possible que nous n’en ayons jamais entendu parler ? s’indignait brusquement Gildas en levant enfin le regard vers l’abbé.
Il était en colère contre lui-même et contre le monde. Il était presque blessé. Qu’avait-il lu qui le rende si nerveux ?
— C’est un secret gardé depuis cinq cents ans. Nous l’avons gardé ici. Mais grâce à votre père, Gwendaëlle, une nation forte, des hommes courageux et bons ont vu le jour et se sont dressés plein de justice et de bienveillance. Le monde est prêt. Ces écrits peuvent et doivent être révélés au monde. Et, avec eux, une vérité qui dérangera sans aucun doute nombre de gens…
— Quelle est cette « vérité » ?
— Le Christ n’est pas mort sur la croix. Pour commencer…
Je me figeai. Gildas s’étrangla à moitié tandis qu’Iloan s’assit en soupirant sur le banc de bois contre le mur du fond. Un silence gêné commençait à s’installer quand je choisis de le briser sans précaution.
— Vous êtes fou, je…
Et je regrettai aussitôt mes paroles.
— Gwendaëlle n’a pas tout à fait tort. Que dites-vous là ? s’indigna Gildas.
La tension montait d’un cran. Je n’ignorais pas que notre hôte était mage et je redoutais que tout ne dégénère vite entre Gildas bouleversé, Iloan provocateur et moi-même, de plus en plus impatiente.
— Je dis que Jésus-Christ n’est pas mort sur la croix. Lisez cet évangile, écrit de la main d’un témoin de l’époque. Et j’ai bien d’autres preuves pour vous. Mais vous n’êtes visiblement pas prêts.
— Pas prêts ? m’insurgeai-je.
Je le sentis dans le pur défi. Je le vis à l’éclat de son œil.
— Pas prêt, insista-t-il.
Je soupirai de malaise. Je le scrutai et tentai même d’envoyer mon esprit sonder le sien. Je renonçai aussi vite, changeant alors de tactique. C’était un mage et je choisis donc de le questionner sur cette étrangeté. Je commençais à être agacée par son goût pour la mise en scène qui frisait pour moi la manipulation.
— Qui êtes-vous vraiment ? Vous êtes abbé, homme d’Église et également Mage. Que cherchez-vous, vraiment ?
— La même chose que vous et votre père.
— C'est-à-dire ?
— La Vérité et la pérennité de la Sagesse.
— Très bien… Et donc que faites-vous de nos poursuivants ?
— Vous êtes aussi là pour ça.
— Pour ça ?
— Oui. Pour défendre et éradiquer l’Ombre.
— Ce doit être une mauvaise plaisanterie, mon père… ajouta Iloan d’un ton persifleur depuis son banc au fond de la pièce.
Je pris sur moi pour ne pas laisser son Ombre m’envahir et que la conversation ne s’envenime. L’abbé dut le sentir, mais cela ne dura qu’une fraction de seconde. Il poursuivit d’une voix ferme.
— Non, malheureusement. Votre père a œuvré toute sa vie pour cela.
Je n’avais jamais vu cela sous cet angle et à cette affirmation, je levais un sourcil interrogateur, l’invitant à poursuivre son récit.
— Qui vous a formé, Iloan ?
— Konogan, répondit notre ami.
— Et de qui était-il l’ami ?
— … de Myrdhin.
Je commençais à voir où voulait en venir le vieux mage.
— Seigneur… et donc ? Que voulez-vous dire ? Que Myrdhin a envoyé ces chevaliers se faire tuer à l’autre bout du monde pour… la gloire du Christ ?
— Non. Pour la Gloire de la Sagesse éternelle, répondit le vieillard. Et parce qu’il devait le faire.
— Oh, par tous les Dieux, vous voulez vraiment nous faire croire cela ? renchéris-je.
— Bien sûr, parce qu’il servait une cause supérieure à son propre bien, Princesse Gwendaëlle.
Pendant ce temps, Gildas s’était entièrement absorbé dans sa lecture du manuscrit et tournait les pages. Un silence tendu prit à nouveau place. Nos regards étaient rivés sur lui tandis qu’en un geste il se rendit directement à la fin de l’ouvrage. Il traçait avec son doigt le fil de sa lecture et je le vis blêmir au fur et à mesure qu’il achevait son trait. Son index parvenu au bout du dernier rouleau, il leva des yeux troublés vers nous.
— Ô, Seigneur Dieu… On nous a vraiment menti.
Une larme perlait sur sa paupière.
Chapitre 11 : Mission


Il existe des mondes secrets. Et pour accéder à ces mondes, il y a des portes. Ces portes ne s’ouvrent que si tu y frappes. Pour y frapper, il faut savoir qu’elles existent. Pour avoir connaissance d’elles, il te faut oublier tout ce que tu sais. C’est le travail intérieur à toi-même, celui qui t’ouvre le cœur. Une fois vidé de toi-même et seulement une fois cela accompli et que le vieux ‘‘moi’’ n’est plus qu’un mirage, alors tu pourras te laisser emplir du Divin.
Une fois cela accompli, que ne t’importera de savoir si oui ou non il existe de telles portes vers ces mondes ? Qui voudrait savoir quoi ? Alors les secrets ne seront plus des secrets et tu connaîtras le chemin qui y mène car en vérité toutes les réponses sont déjà là, au fond de chacun de nous.
Myrdhin Emrys, Enseignements Mystiques



Celui qui cherche trouvera – à celui qui frappe de l'intérieur, on ouvrira.
Évangile selon Thomas, logion n° 94


60 ans plus tôt - Amarnath, « Demeure des neiges ».

a graine avait germé, poussé, grandi puis fleuri en donnant naissance à tout un champ fertile dans le cœur de l’homme en blanc. Ce champ de paix, il le ramènerait avec lui. Et ce ne serait guère assez pour contrebalancer les guerres qui se prépareraient bientôt.
À chaque étape, comme l’Ordre lui en avait confié la mission, l’homme en blanc avait rétabli et veillé au parcours des Maen-Hirs. Il avait dissimulé les enseignements secrets en les consignant dans les parchemins, mais aussi en les cachant dans des grottes, des refuges secrets autant que dans les différents mondes parallèles. C’était là une pratique très ancienne. Les Grands Anciens recouraient déjà à cette Magie mystérieuse consistant à cacher les trésors spirituels dans les Autres Mondes. L’unique moyen pour les connaître était de les retrouver dans ces dimensions parallèles. Et seuls les maîtres, ceux que l’on nomme les « découvreurs de trésors cachés », savent les retrouver.
En agissant ainsi, l’Homme en blanc protégeait les enseignements et leur pureté originelle. Il savait que ces arcanes ne seraient divulgués qu’en temps voulu, dans un avenir où les gens seraient prêts à les recevoir et où les maîtres auraient des disciples mûrs à qui les enseigner. Une terre fertile sait recevoir et faire croître une graine. Les forêts ne poussent pas sur la roche nue ni en plein désert. Voilà pourquoi tout devait éclore en temps voulu et qu’en attendant leur heure, ces graines de sagesse étaient nécessairement cachées de la lumière du monde et des déformations qu’elles pouvaient subir.
Après dix années passées sur les routes, dont cinq au pays des neiges éternelles, l’homme en blanc sut qu’il devait retourner dans son pays. Il savait qu’une partie du reste de sa vie serait faite de sacrifices, de guerres, mais aussi d’enseignements. Il l’avait vu par le Don de Seconde Vue. Comme beaucoup de maîtres avant lui, son destin ne lui appartenait plus. Il savait aussi que tout ce théâtre était comme un rêve. Un rêve très réel, mais un rêve tout de même, car les choses changent sans cesse et que la réalité n’est pas ce qu’elle paraît. Un rêveur dans un rêve. Platon en parlait déjà, il n’était pas le seul, pas le premier et certainement pas le dernier à évoquer cela.
L’homme en blanc servait un but plus grand que lui, aussi, aucun regret n’avait plus prise sur son esprit. C’est délesté de ce poids qu’il marchait vers sa terre natale. La mission avant tout, l’ordre des choses à suivre. Pouvait-il en être autrement ? Il avait aussi abandonné cette futile question. Tout avait concouru à ce que ceci se produise, entraînant ensuite cela. C’était la loi des causes et des conséquences. Il connaissait nombre de ces vies d’avant, et certaines d’après. Tout était à sa place : le temps était venu.
Lorsque le moment fut venu, il quitta sa grotte dans les montagnes, salua ses vieux maîtres et s’en retourna en Cornouailles, sa terre natale, car un roi sacré allait naître et son rôle serait déterminant, tant pour la Confrérie que pour les Pèlerins du Temps. Il se dirigea vers le Maen-Hir le plus proche des contreforts des monts. Il franchit le temps et l’espace.
En émergeant, il tomba à genoux sur le sol humide de son pays. À peine eût-il dressé la tête que les embruns lui fouettaient déjà le visage. Il souriait. Enfin de retour, se dit-il à lui-même. Sous ses mains, le granit était froid, humide et recouvert de mousse. Il se relevait quand, comme à l’accoutumée, un jeune disciple l’accueillit. Dans cette pénombre crépusculaire, le jeune ovate le salua en lui tendant une étole de laine épaisse pour couvrir ses épaules. Le vent fouettait les falaises toutes proches et le ciel d’automne était chargé de nuages se confondant avec la nuit naissante. L’homme en blanc souriait, ses cheveux longs soulevés par les vents frais.
— Maître Myrdhin Emrys, toute la Confrérie vous salue ! Bienvenue chez vous !
Puis, il s’inclina profondément devant son maître.
— Cher disciple, convoque les Dru-Wides, le prochain Roi-Mage va naître ! Il nous faut lui rendre hommage ! J’ai nombre de choses à vous dire.
Chapitre 12 : Les Pèlerins du Temps



Je peux aussi compléter ma réflexion avec cet extrait d’un évangile non reconnu à ce jour et dont j’ai traduit l’ensemble du texte du grec en latin. Il s’agit des Actes de Pilate dit l’Évangile de Nicodème, ici les chapitres 6 à 9. Voici le texte qui intéressera celui qui veut s’interroger :
1. Un des Juifs s'élança et demanda la parole au gouverneur :  "Si tu veux parler, parle", répondit celui-ci. Et le Juif : "Moi, dit-il, je suis resté couché trente-huit ans, perclus de douleurs."
 Jésus vint. Beaucoup de démoniaques et d'autres, atteints de maux divers étaient guéris par lui. Quelques jeunes gens eurent pitié de moi, ils me transportèrent avec mon lit et me posèrent devant lui. En me voyant, Jésus fut ému de compassion et il me dit : "Prends ton grabat et marche ! Et je pris mon grabat et je marchai !" Les Juifs disent à Pilate : "Demande-lui quel jour il fut guéri". Le miraculé répondit : "C'était au sabbat."
 Les Juifs s'exclamèrent : "Ne t'avions-nous pas averti qu'il guérit et chasse les démons en plein sabbat ?"
 2. Un autre Juif bondit : "Moi, dit-il, j'étais aveugle de naissance; j'entendais les voix, mais je ne voyais pas les visages. Quand Jésus passa près de moi, je criai à pleine gorge : Aie pitié de moi, fils de David ! Et il eut pitié et il posa ses mains sur mes yeux. À l'instant, je recouvrai la vue."
[..] Un autre s'écria : "J'étais lépreux et d'un mot, il m'a purifié." [...]
3. Et une foule d'autres gens, hommes ou femmes, s'exclamait : "Cet homme est un prophète, et les démons lui sont soumis !"
À ceux qui disaient que les démons lui étaient soumis, Pilate dit : "Pourquoi vos docteurs ne lui obéissent-ils pas aussi ?"
Ils dirent à Pilate : "Nous ne savons pas."
D'autres racontèrent qu'il avait relevé du tombeau Lazare, mort depuis quatre jours. Le gouverneur frissonna et dit à la multitude des Juifs : "Pourquoi voulez-vous répandre un sang innocent ?" [...]
4. Ces discours alarmèrent Pilate. Il imposa silence aux foules bruyantes et leur dit : "C'est donc cet homme que recherchait Hérode ?" "Oui, répondirent les Juifs, c'est lui !" Alors Pilate prit de l'eau et se lava les mains, face au soleil, disant : "Je suis pur  du sang de ce juste ! À vous de voir !"

Lorsque j’ai traduit ce texte, mes yeux se sont maintes fois brouillés dans les larmes. Non parce que je pleurais la mise à mort de Jésus, mais parce que je ne comprenais pas pourquoi on nous avait caché cette vérité.
Gildas, Écrits secrets


ildas se frotta le visage pour chasser sa confusion et mieux revenir parmi nous. Il quitta le pupitre et en baissant la tête dit :
— Qu’est-ce que cela signifie, frère abbé ? Que doit-on tirer comme enseignement de cela ?
Il vint se planter devant le vieil homme et le fixa du regard. Gildas était déterminé à tout savoir, malgré son désarroi. Un changement subtil mais clair s’était opéré en lui en un instant. Je retrouvais le Gildas dont j’étais tombée amoureuse, il y avait peu de temps, en vérité. Une époque proche, mais qui semblait déjà bien lointaine. Son attitude me rendit courage et je perçus que cela atteignit Iloan qui redressa le dos sur son banc.
— Mon frère, cela signifie beaucoup de choses. Beaucoup trop même. Mais vous devez déjà vous douter de l’ampleur.
— Oui, et c’est bien cela qui me préoccupe. Je pressens que vous cachez bien d’autres choses encore. Vous nous appâtez avec ceci mais pour nous emmener où encore ?
Gildas soupira et se mit à marcher doucement dans la pièce, les mains dans le dos. Il laissa passer quelques instants puis poursuivit d’une voix haute et claire.
— Si le Christ n’est pas mort sur la croix, où son corps est-il "parti » ? Est-il mort dans la journée qui suivit ? À ce que je sache, il peut falloir parfois jusqu'à trois jours pour mourir crucifié. Parfois quelques heures suffisent aussi. D’autre part, pourquoi les Romains l’auraient-ils laissé partir ? Et Ponce Pilate ? Peut-être que l’Église ignore cela ou se trompe, non ?
— Cela pourrait aussi dire que l’Église ment, ajoutai-je. Elle mentirait alors depuis cinq siècles !
— Au moins, ajouta Iloan cynique.
Je lui lançai un regard oblique, mais Gildas et le vieil homme n’y prêtèrent aucune attention et continuèrent.
— Oui, l’Église ment et c’est là tout le problème. Vous êtes là pour ça, à cause de ça. Tous les trois.
— Pardon ? Nous ? Nous sommes si spéciaux que vous nous avez choisis ?
— Non, Dieu vous a choisi. Nous n’y sommes pour rien. Tout cela était écrit, nous suivons les signes, comme ceux que l’on a appelés dans les écrits les "Rois-Mages ».
Puisque nous affichions une mine sceptique, l’abbé continua son explication. Il capta même l’attention d’Iloan.
— Les Rois-Mages ? Par les Dieux anciens, je n’avais jamais fait le rapprochement des deux termes, lançai-je interloquée.
— J’avoue que moi non plus, chuchota Gildas. Continuez.
— J’ignore si vous êtes "spéciaux » ou non. Là n’est pas le sujet. Par contre, je ne conteste pas que vous êtes là, devant moi, impliqués jusqu’au cou dans cette histoire. Et cela, même vous ne pouvez le discuter. Il n’y a aucun hasard. Vous avez un rôle qui est écrit depuis bien longtemps. N’avez-vous pas remarqué que tout semble vous échapper ? Que vous êtes, malgré vous, menés dans des lieux et des circonstances qui vous dépassent ?
Il marquait un point. Nous restions silencieux. Iloan brandit alors un argument.
— Si nous sommes indubitablement mêlés à cela et que nous sommes ici, nous pouvons aussi tout arrêter maintenant. Rien ne nous oblige à continuer !
— Croyez-vous ? relança le vieil homme.
— Oui, je crois à mon libre choix de mouvement et de pensée, dit Iloan d’un ton provocant.
— Si vous voulez alors, jeune mage.
Une tension particulière s’installait entre eux. Toutefois, à bien y regarder, c’est Iloan qui ne supportait pas sa présence et non l’inverse. L’abbé faisait preuve envers lui de la patience d’un grand-père face à un gamin impétueux et insolent. Je crois que cela énervait Iloan encore plus. J’intervins pour ne pas laisser dériver la discussion.
— Admettons que nous soyons impliqués, ce que je concède d’autant plus que mon père nous a entraînés, tout à fait consciemment.
Et je lançai un regard circulaire sur mes compagnons. Iloan réagit en croisant les bras sur son torse tout en se souvenant visiblement du lien qui nous unissait bien avant les événements tragiques. Je poursuivis plus confiante et avec l’attention de tous.
— Toutefois, il est vrai que nous pourrions abandonner ici. Pourquoi continuer de chercher un Graal que personne, hormis mon père, selon vos dires, n’aurait trouvé. Mais aussi, pourquoi continuer de protéger des manuscrits qui le sont bien assez ici ? Et enfin, pourquoi traduire ceux-ci ? Pour attirer encore plus l’attention sur Gildas ? Que nous nous fassions écorcher vifs par les Mages noirs ? Ou encore par des Dru-Wides jaloux ou belliqueux ? Si ce n’est crucifiés par l’Église pour hérésie ! Gildas est un homme de Dieu, mais c’est aussi un chrétien de cœur et un membre de son Église. Il risque gros. Et c’est valable pour nous trois. Je ne comprends vraiment pas pourquoi nous devrions continuer.
— Tout comme vous, Gwendaëlle, comme vous trois, répéta-t-il. Je suis conscient des risques, depuis le début. Même si vos paroles me touchent, vous faites fausse route, Princesse.
Gildas vint vers moi et me serra les doigts dans sa paume puis s’éloigna en se grattant la barbe du menton. Iloan renchérit sous un angle différent avant que j’eusse le temps de réagir.
— Vous n’avez pas vraiment répondu à Gwendaëlle tout à l’heure. Qui êtes-vous vraiment et comment pouvez-vous être mage et abbé à la fois ?
— Ha ! Voilà une question pertinente. Remarquez déjà que je ne suis pas le seul…
Il prit son temps et après nous avoir tous regardés calmement, il ajouta :
— Je continue donc mes explications. Je suis un Gardien.
Il acheva sa phrase par un geste de sa main osseuse vers nous en ajoutant : 
— Tout comme vous.
— Je ne crois pas que nous soyons du même bord, vous et moi, ajouta Iloan plein de morgue et de défi.
Décidément, je ne le reconnaissais plus. Qu’il soit provocateur était une chose, mais qu’il devienne agressif et manque de respect en était une autre. Je vis l’Ombre tournoyer discrètement autour de lui. L’abbé la voyait-il aussi ? Presque choquée, je posais la main sur son avant-bras pour qu’il baisse le doigt accusateur tendu vers notre hôte. Je lui communiquais un apaisement en tendant mon esprit vers le sien. À cet instant, en prenant réellement contact avec lui je fus bouleversée. Son esprit était parcouru de lignes sombres de colère, d’éclairs verts morbides et d’une viscosité inconnue. Je m’éloignais de lui d’un pas discret, mais le cœur meurtri de ce que j’avais entrevu. Il me toisa l’air de ne pas comprendre mon contact d’esprit ni ma réaction. Je poursuivis tant bien que mal et je lus dans le regard de l’abbé qu’il avait compris, peut-être même avant moi, ce qui venait de se produire. Je mis cela de côté et poursuivis.
— Gardien de quoi ?
— Gardien de la Voie. Depuis les temps les plus reculés, il y a des hommes et des femmes qui naissent pour remplir une mission céleste précise. Bien sûr, il y a des missions pour tout un chacun, mais les Gardiens ont une mission particulière liée à la sauvegarde de la Voie naturelle de la Sagesse, quelle que soit la forme qu’elle prend. Régulièrement sur terre, un homme ou une femme naît, à époque régulière, à un endroit de la planète le plus propice au développement de ce Rappel du Sacré qu’il incarne. On nommera cette incarnation le Maître des Maîtres. Cet être sera alors le vecteur du sacré et résonnera si fort qu’il insufflera à l’Humanité entière un nouveau stade d’ouverture de l’Esprit des Hommes. Ces humains-là ont souvent un destin hors du commun et sont comme de puissants gongs dont la résonance traverse les siècles et les distances. Ils sont hors du temps, en quelque sorte.
— Les prophètes, les saints ?
— Oui, un peu. Ce sont les noms que les mortels leur donnent. Nous les appelons les Maîtres. Leur nom véritable est "Les Immortels ». Non pas parce qu’ils ne meurent pas, mais parce qu’ils ont vaincu la mort.
Je déglutis. Avec l’impression d’atterrir doucement sur terre, je me mis à observer mes compagnons. Gildas totalement concentré sur les paroles de l’abbé venait de s’asseoir près d’Iloan qui se renfrognait sur le banc. Je m’assis au côté de mon compagnon et tentai de rassembler les informations et de faire des ponts. La vibration du Souffle que l’abbé dégageait me rappelait celle de mon père lorsqu’il prenait la parole en public. Nous avions parfois l’impression qu’il hypnotisait son audience. Non par son charisme, bien qu’on lui en concédât un grand la plupart du temps, mais plutôt grâce à quelque chose de plus grand que cela, que lui-même.
— Ces Maîtres, ces Immortels, sont accompagnés d’un flot de personnes qui naissent et meurent en consacrant leur existence au maintien de ce qu’ils sont venus donner aux Humains. Ils gardent les trésors sacrés. Que ce soient des enseignements ou des objets parfois. Ces hommes-là sont les Gardiens.
— Ce sont des humains comme nous ? demanda Gildas, songeur.
— Oui, exactement. Mais ce ne sont pas à proprement parler des hommes et des femmes banals. Nous les appelons "les Pèlerins du Temps ». Et plus largement, les Gardiens.
— Seigneur, voilà autre chose, soupira Iloan.
Du regard, je lui intimai le silence et lui demandai à voix haute d’attendre un peu avant de juger hâtivement. Puis, je poursuivis mes questions. Iloan me fusilla du regard, mais garda le silence.
— En quoi serions-nous différents ?
— Tout d’abord parce que votre existence est précieuse pour la sauvegarde de la Voie, mais aussi parce que vos âmes reviennent sans cesse sur terre précisément dans ce but. C’est une des origines du nom : les Pèlerins du Temps. D’une certaine manière, vos âmes se réincarnent pour accomplir votre mission : sauvegarder la Voie, quelle que soit sa forme.
— Vous en faites partie dans ce cas ?
— Oui et non. Ce n’est pas si simple. Il y a plusieurs sections. Ceux qui, comme vous, reviennent dans un nouveau corps pour continuer la mission, de siècle en siècle. Puis, il y a les gens comme nous. Rattachés au temps, nous ne sommes là que pour une chose précise.
— Alors, vous n’êtes pas vraiment comme nous ? demandai-je.
— Non.
— Pourtant vous êtes Mage ? demanda Gildas interloqué.
— Oui, mais cela n’a pas vraiment de rapport. La Divine Providence opte pour donner les meilleures qualités possibles à chaque humain pour accomplir ce pour quoi il a été donné d’incarner dans le monde, à telle époque, à tel endroit. Et il y a d’autres Mages et prêtres comme moi.
— Très bien, dis-je pensive. Oui, des hommes comme Bleiz. Donc il y a des Mages, comme mon père et moi et des hommes de Dieu, comme Gildas.
— Oui, entre autres, c’est cela. Il y a aussi des hommes de guerre, comme lui, dit-il en pointant Iloan de la main.
Celui-ci se redressa, visiblement mal à l’aise.
— Il y a des guerriers aussi ? Combien y a-t-il de groupes parmi ces "Gardiens », mon père ?
— Beaucoup, mais nous en parlerons plus tard. Vous pouvez déjà savoir qu’il y a parmi les Gardiens : les Pèlerins du Temps, les Mages simples, les hommes simples, parfois, et donc aussi des guerriers. Mais nous n’avons que peu de temps. Vous aurez vos réponses, c’est promis. En temps et heure.
— Vous êtes bien énigmatique.
— Non, Gwendaëlle, pragmatique. Uniquement. Votre père était un ami et je vous demande instamment de me croire et même de choisir maintenant, sans doute ni aucune réserve, si oui ou non vous choisissez d’être à nos côtés !
Je redressai le dos instinctivement. Je me levai, nerveuse, et partis marcher près de la porte. En quelques instants, mon choix était fait. Nous devions faire confiance à mon père. Et nous devions trouver une issue à tout cela. Que cela soit au nom d’un ordre supérieur au nôtre ou simplement parce que nous avions l’intuition de faire ce qui devait l’être. Ou même encore, parce que cela semblait être le seul véritable choix que nous avions devant nous. Je croisai le regard de Gildas qui me fit un imperceptible mouvement d’acquiescement du menton. Iloan garda les yeux braqués au sol, les sourcils froncés et la mine grave et fermée. Tant pis pour lui, je tranchai.
— Je suis avec vous. Nous ferons ce qui doit être fait.
Et à cet instant, l’abbé plongea son esprit dans le mien avec une précision telle qu’il passa mes défenses avec une facilité déconcertante. Il ne me livra qu’un avertissement brut. Les guerriers sont toujours intenables, Gwenaëlle. Et c’est souvent par nos proches que nous nous faisons trahir. Rappelez-vous l’histoire du Christ. Rappelez-vous aussi qu’il a aimé, avant tout et jusqu’au bout. Rappelez-vous.
Puis, il sortit de mes pensées avec la légèreté d’une plume et la rapidité d’un lièvre. Il nous montra la porte d’une main et dit :
— Suivez-moi, chers amis, je dois vous montrer votre prochaine route. Nous n’avons que peu de temps devant nous.
*
Le vieil abbé nous fit sortir de la petite pièce. J’en fus soulagée, car je commençai à trouver l’atmosphère pesante et difficile à supporter. Pourtant, en avançant dans les couloirs je perçus toute l’énergie circulante en train de muer. Mon Souffle se dressa en bulle automatiquement. Iloan devenait un brasier ardent à la limite du supportable tandis que l’intérieur du monastère vibrait subtilement comme un gong. L’Ombre devait prendre d’assaut par endroits le lieu sacré et une lutte invisible devait se dérouler non loin de nous. Par je ne sais quelle magie – sans doute celle de l’abbé - nous en étions, pour le moment, préservés mais le monastère en lui-même semblait peiner à repousser les assauts. Gildas vint à ma hauteur et me souffla à l’oreille :
— Je n’arrive pas à me faire à cette hypothèse (je notai qu’il employa ce terme). Le Christ n’a pas pu ne pas mourir sur la croix. Sans cela, plus rien n’a de sens. Son sacrifice pour le Bien de l’humanité ? Son calvaire pour nos péchés ?
Il soupira. Je le regardai en biais en haussant les sourcils d’incertitude, dans une moue dubitative.
— Je ne sais que penser, Gildas. Cela ne porte pas les mêmes conséquences pour toi que pour Iloan ou moi. J’ai simplement l’impression de voir en ça de nouvelles informations, des pistes pour une découverte plus proche de ce qui se serait vraiment passé.
L’abbé ne semblait pas porter attention à nos paroles et nous entraînait à travers un couloir, puis un cloître aux colonnades finement sculptées d’une manière tout à fait nouvelle à mes yeux. Mais je n’avais aucun loisir de m’y arrêter pour jouir pleinement de leur beauté. Gildas avançait sans paraître voir ce qui l’entourait tandis qu’Iloan talonnait le vieillard d’un pas presque impatient. Je devinais qu’il s’agissait plus d’une envie de partir d’ici que par intérêt pour l’abbé. Je poursuivis :
— Si une part au moins est vraie, dans toute cette histoire, cela prouve aussi pourquoi mon père cherchait tant à conserver ces manuscrits et à nous faire comprendre. Et si toute cette histoire nous dépassait vraiment ? Il semblait si convaincu lors du Concile, tu te rappelles ?
Gildas se renfrogna.
— Je ne peux pas y croire, Gwendaëlle. En tout cas, là, pour moi, c’est trop.
Je le sentais non seulement triste, mais abattu moralement.
— Gildas, je comprends, j’en suis désolée. Mais il y a aussi une autre réalité bien concrète. Les Mages noirs nous poursuivent sans doute toujours. Et si l’abbé a raison, l’Église est aussi à compter parmi nos ennemis. J’ai comme l’impression que nous sommes contraints d’avancer, malgré nous…
— Et malgré ce qu’on croit ou non…
— Oui, malheureusement.
Nous débouchâmes dans une grande cour où une fontaine centrale arrosait les pierres et offrait aux hommes un peu de fraîcheur, si précieuse ici. L’abbé nous fit traverser l’étendue dallée pour nous faire prendre une petite porte dans le mur d’enceinte du monastère. Il semblait désormais tendu et il pressait imperceptiblement le pas. Une fois tous entrés dans le petit couloir obscur et frais, il se saisit d’une torche. Malgré son âge avancé, il accomplissait tous ses gestes avec une fluidité et une précision remarquable, y compris lorsqu’il dévoila dans le mur un pan factice qui pivota sur lui-même dans un cliquetis qui m’était familier. Arthur et mon père utilisaient ce genre d’artifices à Tintagel, mais aussi dans nombre de leurs demeures secondaires. Ce souvenir me pinça le cœur, mais n’ayant guère le temps de m’y appesantir, je demandai tout haut ce que pensaient tout bas mes deux comparses : 
— Où nous emmenez-vous ?
— Aux prochains Maen-Hirs. Vous ne pouvez pas rester ici, les Mages noirs arrivent. S’ils sentent votre trace ici, nous devrons les combattre. Pour l’instant, ils ignorent que ce monastère est dédié à la double mission que vous venez de découvrir : l’une pour les gens du monde et l’autre secrète pour les Gardiens. Je ne veux pas qu’ils le découvrent.
— N’êtes-vous pas censé nous aider dans ce cas ?
— Si, mais pas à n’importe quel prix. Ce monastère existait avant vous et il en sera de même après vous. L’intérêt de ce lieu est supérieur au vôtre, Princesse, je m’en excuse.
J’étais soufflée par son culot. Il n’y avait aucune trace de pitié ni de compassion dans ses mots. Iloan eut un élan de colère qu’il ne cacha pas en lança d’un ton glacial :
— Supérieur à nos vies vous voulez dire ?! Quittons ce lieu, mes amis, il n’y a ici que complots et folies !
Iloan soupira, noir de colère et s’engouffra dans le tunnel, comprenant que l’abbé ne ferait pas demi-tour et que nous n’avions d’autre choix que de partir. Gildas secoua la tête d’un air de chien battu, triste et résigné. Quant à moi, je toisai l’abbé un instant, cherchant à comprendre son intérêt dans tout cela. J’y lus une résolution teintée de renoncement pur et simple. Il comprenait notre dépit, voire notre colère, mais il n’y pouvait rien. En même temps, il se savait servir une cause supérieure à la sienne et se sacrifiait pour elle. Pure abnégation. Il me fit froid dans le dos. Je ne lus dans son regard aucune méchanceté, aucune fausseté, aucun regret, pas même lorsque j’effleurai son esprit. Cela me perturba plus que tout son discours.
Je ne sus que penser jusqu’à ce que je prenne conscience que nous n’étions guère différents lui et moi. J’avais moi aussi passé ma vie au service de plus grand que moi. Arthur, le royaume, le Graal même, sans pourtant y avoir participé activement. Son regard me rendit cette compréhension muette. L’espace d’un instant, je vis comme un reflet de moi-même. Puis, je m’engouffrai dans le couloir à l’atmosphère fraîche et humide.
L’abbé referma rapidement la porte dérobée derrière lui. Sa torche nous éclairait et des soupiraux en haut des murs jetaient également des traits de lumière lunaire sur nos pas. Nous devions être légèrement sous la terre, au raz du mur d’enceinte. En une dizaine de coudées, nous parvînmes à une salle rectangulaire qui nous dévoila un Daol-Maen, ou plutôt ce qui ressemblait à un Daol-Maen de chez nous. Ici, la pierre était taillée, ajustée, claire et en parfait état. Des formes étranges de dessins parcouraient sa surface. Quelques instants plus tard, mes oreilles repérèrent également un bruit lointain d’eau s’écoulant avec vivacité sous le sol dallé.
— Il y a une source près d’ici, n’est-ce pas ?
— Comme toujours, Princesse, comme toujours. L’eau et la terre se croisent ici en un point de force, oui. C’est aussi cela, la Magie du Souffle ! Mais plus simplement encore, les constructeurs de ce lieu avaient aussi pensé qu’il faut de l’eau aux Hommes pour vivre dans ces déserts. Il me lança un regard presque amusé.
— D’où la fontaine et le puits que nous avons vu…
Un silence se fit tandis que nous nous approchâmes des pierres sculptées. De deux fois la taille d’un homme en hauteur et de trois en largeur, elles imposaient leur majesté et rayonnaient dans toute la pièce. Sans doute plus loin encore. Je les scrutais tentant, en vain, de comprendre les glyphes qui la parcouraient. C’était magnifique, mais cela me provoqua un étrange frisson. Je tendis mon esprit vers elles et à ma grande surprise, j’eus comme une forme inconnue de réponse. La pierre était… vivante ! Je perçus nettement que deux dimensions cohabitaient en elle : l’une extrêmement lente et ancienne, l’autre très rapide, très vibrante, très temporelle. Je dirais même très… dans l’instant. La voix d’Iloan me fit sursauter.
— Pourquoi, prêtre ?
L’abbé ne releva pas la provocation d’Iloan sur son grade.
— Car les Dieux vous ont choisis.
— Non. Pourquoi pouvons-nous passer à travers la pierre ? Quelle est cette magie ?
— Vous avez encore bien des choses à apprendre, jeune ami, répondit-il sans condescendance, mais avec la pointe d’humour dérangeante propre aux vieilles personnes taquines et aimantes envers leur cadet. Seule une part des Gardiens a ce pouvoir. Seuls eux peuvent passer par les Maen-Hirs. 
Gildas se retourna instinctivement vers moi.
— Oui, Gildas, c’est Gwendaëlle qui porte cela en elle. Comme son père avant elle.
— Et, comment fonctionnent ces pierres ? demandai-je. Qui nous prouve que vous n’allez pas nous précipiter je ne sais où ?
— Je ne peux vous en dire plus. Vous en saurez bientôt plus que moi sur ce sujet. Je peux juste vous dire que les Anciens, à une époque très reculée, avaient créé ce système de Maen-Hirs pour passer d’une Confrérie à l’autre, quel que soit l’espace qui les distance et quels que soient les lieux en question. Que ce soit des temples, des grottes, des églises, ou en pleine forêt, les Maen-Hir servent de relais et de porte. Cela permet ainsi de parcourir le monde sans avoir à rester sur les routes des semaines durant. Ils ont paraît-il une autre fonction, mais cela n’a plus d’importance désormais.
— D’accord, voilà une étrange remarque ! Toutefois, mes amis ont passé aussi ces portes ! Or, Gildas n’est pas Mage !
— Oui, mais vous les avez probablement touchés. Sans cela, ils seraient restés d’où vous veniez. Pour quiconque n’est pas comme vous, Gwendaëlle, les Maen-Hirs ne sont que des pierres, dures et infranchissables.
— Mais justement alors, où ces Maen-Hirs vont-elles nous mener ?
— À la prochaine confrérie qu’il vous faut visiter. Là-bas vous recevrez et donnerez un certain nombre de choses, dont j’ignore tout. En attendant, Gildas, je vous confie ces rouleaux. Comme convenu, il vous faudra les traduire, du grec au latin.
L’abbé lui tendit les rouleaux enfermés dans un écrin de bois léger, le tout placé dans une besace en tissu muni d’une bretelle. Gildas s’en saisit et la plaça en bandoulière sur son torse, le visage impassible. Pourtant, je le savais triste, au fond de lui, et sans doute aux prises avec des sentiments contradictoires. Il rejetait manifestement les révélations de l’abbé. Enfin, l’abbé me tendit un ouvrage relié de cordelettes, à la couverture de cuir épais. Il paraissait vieux, mais sans commune mesure avec les manuscrits.
— Pour vous, Princesse Gwendaëlle.
— Qu’est-ce donc ?
— Ouvrez-le lorsque vous serez partis. C’est un cadeau, vous comprendrez…
Je restai dubitative. En saisissant le livre, je sentis qu’une présence rassurante y rayonnait. Autant les Manuscrits sur le Christ dégageaient une énergie d’un autre temps, très élevée et à la limite du dérangeant, autant cet ouvrage était presque proche, comme une onde amicale. Je chuchotai en hésitant : 
— Merci.
— Partons maintenant, fit Iloan d’un ton sec.
Il me saisit le bras, comme s’il s’agissait d’un geste habituel alors que je le regardai, surprise. Gildas me prit par l’autre main, comme un amant confiant. Il me regarda d’un air soudain compréhensif et hocha la tête légèrement, se voulant rassurant.
L’abbé nous salua d’une inclinaison du buste, les mains jointes, tandis que je marchai vers les pierres imposantes et froides, la main tendue devant moi. Au contact de la roche, ma dernière pensée fut terriblement angoissante. Et si la pierre suivante était brisée ? Ou pire, gisait désormais au fond d’un lac ? 
Ce qui nous attendait était pire que ça.
Chapitre 13: Combats sanglants


Le manche de la hache se retourne contre la forêt d'où il vient.
Ahiqar


e peux comparer cela à un tourbillon sans fin. Les voyages par les Maen-Hirs donnent l’impression de tomber tout droit devant soi. Étrange. Mais plus que tout, cela ressemble aux songes dans lesquels vous êtes soudain conscients de rêver après avoir cru vous être réveillé dans un sursaut. Vous débouchez plus désorienté encore dans un autre rêve sans comprendre ni pourquoi ni comment. Un rêve dans un rêve. C’est avec cette impression folle que nous fûmes littéralement éjectés de la pierre pour atterrir brutalement sur un plancher de bois.
Complètement déboussolée, seuls mes réflexes me permirent de ne pas m’effondrer tête la première. Mes bras protégèrent ma tête et je roulai sur moi-même. Iloan fit de même tandis que Gildas heurta le sol avec son flanc ce qui lui arracha un petit cri de douleur. Cette arrivée fracassante avait au moins le mérite d’être consciente, contrairement à la précédente.
Je me redressai, quelque peu meurtrie, en alerte. Quelques vertiges me firent tanguer, mais je tins bon. Gildas vint se joindre à moi en soupirant et réajustant son pourpoint. J’observais la pièce faite d’un long plancher de bois vernis dont une ouverture donnait sur des portes de bois rouge magnifiquement sculptées et ouvertes sur ce qui ressemblait à un jardin. Des statues d’animaux aux allures féroces jalonnaient la pièce de part et d’autre. Ils étaient colorés et flambants de vie. L’air était très chaud. Il n’y avait personne de visible et pourtant je percevais des présences. J’intimai à Iloan le silence, mais au même instant, il dégaina son épée et développa une bulle autour de lui. Je compris en le voyant. Trois hommes surgirent devant nous.
Trois Mages noirs qui fondaient déjà sur nous, leur lame au clair. Gildas poussa un cri de surprise empreint d’horreur. Je lui lançai une dague qu’il attrapa maladroitement tandis que je dégainai mon épée courte et parai la première attaque d’un Mage noir. C’était le plus petit des trois. Il semblait âgé, mais très agile. Celui du milieu avait l’attitude du chef tandis que celui de droite semblait plus jeune et plus impétueux. Leurs capes se mirent à se soulever comme si un vent surnaturel entrait avec eux. Et je vis l’Ombre fondre sur nous. La pièce s’assombrit, les murs semblèrent se rapprocher.
Le plus vite possible, j’entourai Gildas et moi d’un bouclier de protection. Iloan s’occupait très bien de lui-même. Il venait de charger le plus jeune avec une hargne terrible que je ne lui connaissais pas. En deux passes habiles, je le vis s’approcher, franchir la garde de son adversaire et, d’un geste leste, englober son bras par-dessous pour le prendre à l’envers. En relevant celui-ci brusquement, Iloan lui brisa le coude dans un craquement sinistre et déséquilibra son adversaire. Le Mage noir s’effondra à genoux. Iloan para en même temps l’attaque du chef par son autre main, armée de son scramasaxe. Son visage se déforma sous le coup de l’effort. Il repoussa le chef dans un cri de rage pour se retourner ensuite vers le Mage désormais effondré au sol dont la capuche soulevée dévoilait un visage juvénile et désormais apeuré. Pourtant, dans un dernier sursaut défensif, le garçon se démena encore comme s’il cherchait à mordre Iloan qui, dans un geste vif, lui trancha la gorge répandant sur le sol un sang noirâtre.
Je chargeai mon adversaire, contrecarrai son attaque tout en m’inquiétant pour Gildas qui n’avait aucune connaissance dans l’art de se battre. J’esquivai sa parade et fonçai sur lui l’épée en frappe de taille. Ma lame s’abattit avec une telle violence sur la sienne que celle-ci se brisa et je profitai de l’effet de surprise pour lui porter l’estoc et l’embrocher. Il me regarda sans terreur, simplement haineux. Sans ciller, il prit même la lame de mon épée pour l’enfoncer et me défier d’un regard fixe métallique. Je n’avais jamais vu telle folie. Je criai alors de rage pour défaire son emprise et retirer mon épée de son corps. La scène devait paraître d’une horreur absolue car, je ne sais comment, j’entrevis Gildas les yeux exorbités en me voyant me démener avec ce fou au bout de ma spatha. La scène me replongea dans les souvenirs de mes combats auprès d’Arthur. Mon corps dut réagir à ces pensées car un influx de force froide me parcourut.
Nous tournâmes deux ou trois fois dans la pièce dans cette posture. Moi sur mes jambes mi-pliées, les deux bras crispés sur mon pommeau et lui se tordant sur ma lame pour m’attraper en gesticulant. Il bavait. Il éructait et tentait de m’agripper par des gestes circulaires de son bras, sans aucune considération pour la lame qui s’enfonçait en lui toujours plus profondément. Était-il drogué ? Ne sentait-il pas la douleur ? J’étais ahurie. Je soufflai tandis que le Mage noir tenta une attaque magique et me saisit l’avant-bras pour y enfoncer des ongles longs comme des orteils. D’où lui venaient une telle énergie, une telle hargne ? Ma peau céda sous l’assaut de ses ongles longs et le sang perla. Je jurai en sentant l’Ombre fondre en moi par ces brèches dans mon corps. Là, je sentis une rage folle s’emparer de tout mon être. C’était fini, j’allais le massacrer. J’allais exterminer ces hommes. Il le fallait.
Dans le même instant, j’eus une seconde d’omniscience et d’ouverture totale sur la scène. Je vis clairement Iloan basculer dans le même état que moi, l’état de transe barbare que chaque guerrier connaît au moins une fois dans sa vie et dont je ne me rappelle que trop bien. Seule la folie meurtrière demeure. Peut-être était-ce Iloan qui m’avait happé dans son tourbillon de haine ? Était-ce l’Ombre qui fondait sur nous ? Avions-nous, de fait, d’ores et déjà perdu en vendant nos âmes à la destruction et au chaos ? Nous étions liés, et manifestement, c’était pour le pire.
Tout me parut ralentir soudainement, d’une lenteur telle que toute l’ignominie se révéla. En même temps, j’étais parfaitement calme, stable, immobile. Non, en fait, ce n’était pas moi. C’était un observateur neutre, solitaire et lointain. J’étais un miroir dans lequel tout se reflétait. Puis, ce fut un nouveau bouleversement. Tout n’avait duré que l’espace d’un battement de cœur. Je rechutai par un mystérieux effet d’entonnoir dans la furie et l’accélération du combat pour ma survie. La vitesse normale me parut incroyablement rapide et surtout affreusement laide. Mes gestes eurent un goût immonde.
Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je ressens cela, maintenant ?
Mon pied frappa fort sur les hanches de l’homme toujours empalé sur mon épée. Iloan chargeait quant à lui le chef des Mages avec une rage folle. Le sang giclait de part et d’autre. Ses yeux avaient changé, il n’était plus lui-même. Je crus même percevoir que le Mage noir en fut surpris. Comment pouvais-je le voir ? Comment de tels détails pouvaient-ils m’être perceptibles alors que je m’escrimais moi-même à survivre ? Je l’ignore, mais je voyais une multitude de ces détails. Iloan frappait de son épée, roulait, esquivait, sautait en lançant un sort de feu qui enflamma la cape du Mage. En grognant, celui-ci voulut s’approcher, mais Iloan l’aborda d’abord frontalement puis au dernier moment avec une vitesse stupéfiante en se positionnant de profil. Il échappa ainsi au tranchant de l’épée du Mage qui, surpris, fut emporté par son propre poids et perdit l’équilibre.
Je parvins à défaire l’emprise du Mage sur mon bras, mais il emporta avec lui quelques lambeaux de peau. Par cette douleur, je puisais une colère noire en moi, trop noire pour être sans tache ni sans écho avec l’Ombre emplissant la pièce. L’homme bascula en arrière. J’accélérai le mouvement de sa chute avec un deuxième coup de pied qui le fit tomber en arrière et se fracasser le dos au sol, les boyaux sortant littéralement de son ventre sous le choc. Cette fois, il sentait la fin, mais sa grimace se voulait encore hautaine malgré son état. Mon épée trancha à travers son crâne pour lui enlever définitivement ce rictus haineux.
Je relevai la tête et vis Iloan se démenant comme un diable avec le dernier Mage noir. Celui-ci se tenait devant lui, presque essoufflé. Iloan fonça sur lui, ses deux armes au poing. Il lui lança en même temps un sort de bouclier qui tonna comme un gong sur le corps du Mage.
Stupéfaite, je vis alors surgir de nulle part trois autres Mages noirs, sans cape, habillés de tuniques légères et de braies orangées tenues par des lacets remontant aux mollets. Ils braquaient devant eux une longue lance souple que je n’avais jamais vue. Je m’avançai mais Iloan fit devant moi un exploit que je n’avais guère vu durant mes années de combat. Il se saisit de l’embout de la première lance à sa portée, puis fit un saut périlleux et, développant dans le même temps un bouclier de Souffle, il fondit sur celui du milieu tout en déséquilibrant le premier. Le troisième se trouva projeté par le bouclier magique.
En retombant, Iloan avait le visage déformé par la rage meurtrière. En vérité, je reculai même car je le vis l’espace d’un instant entièrement plongé dans l’Ombre. Des vapeurs de noirceur tournoyaient autour de lui comme des serpents volants. Avait-il perdu l’esprit ? Que se passait-il vraiment ? Le temps de ma très brève hésitation, il virevoltait et son épée tranchait le corps du premier, de l’épaule à la hanche. Puis, se retournant, telle une danseuse svelte et souple, il para l’attaque du troisième avec une violence inouïe, tandis que le premier revenait à la charge. J’allai bloquer l’attaque de celui-ci, mais Iloan fut encore le plus rapide. Les deux hommes fondaient sur lui. Il brandit son épée en hurlant comme un damné, brisant les lances et poursuivant son attaque démente. Coupant une main, puis un bras, enflammant un corps, tranchant une tête. Alors même que leur chef fondait à son tour dans la mêlée sanglante.
Iloan dégageait une furie incroyable. Son épée virevoltait de toute part, son visage dégoulinait de sueur, de sang, déformé par un rictus de haine glaciale. Les trois hommes aux lances ne possédaient visiblement pas l’Art des Mages noirs, mais s’étaient battus bravement, habilement, avant de finir comme des pantins désarticulés dans une mare rougeâtre sur le magnifique plancher de bois. Je reculai pour protéger Gildas. Mais nulle autre attaque ne semblait arriver.
Iloan tomba enfin sur le dernier Mage noir en plantant le scramasaxe dans une épaule et l’épée dans le bras. Il le força à tomber en avant. L’homme ne cria même pas et tenta d’empoigner Iloan. Celui-ci fit pénétrer le scramasaxe jusqu’à la garde puis, libérant son épée, il lui trancha l’avant-bras, puis la tête. Et comme rien ne semblait pouvoir l’arrêter, il plongea la lame dans son torse et finit par le découper en quatre morceaux. Le bruit du craquement des os résonna dans mon crâne. J’étais ahurie.
C’est Gildas, en boule et en pleurs dans un coin de la pièce, qui me tira de ma torpeur. Je le regardai brièvement, m’inquiétant toujours d’une possible apparition de Mages. Mais à sa vue et dans ce bref instant d’accalmie, j’eus un haut-le-cœur incontrôlable. Iloan dégageait son épée pour frapper une cinquième fois dans les jambes du Mage au sol quand j’intervins en le parant violemment de mon arme. Le crissement métallique acheva de me faire revenir sur terre. Il braqua son regard sur moi et, un instant, je crus qu’il allait m’attaquer. Mais il reprit son geste et l’acheva dans le bois du plancher en y plantant la lame. Sa superbe épée tangua deux ou trois fois avant de s’immobiliser dans les lattes du parquet, ruisselante de sang noir. Iloan s’en détourna pour sortir de la pièce par la grande porte.
Je soupirai. Sa rage était folle. Mon cœur battait à tout rompre, choqué par cette violence glaciale. Ce n’était pas tant le combat que sa haine et l’extrême déchaînement dont il avait fait preuve. Un démon s’était emparé de son âme. Nous n’étions pas sur un champ de bataille depuis deux heures. Tout cela n’était que combat. Quelque chose m’échappait, mais je ne pouvais que constater sa démesure confinant à la folie, si proche de ceux que nous étions censés combattre. Je me retournais vers Gildas. Il ne pleurait pas tout à fait, il priait. Il implorait. Soudain, je pris conscience que j’avais moi-même été entièrement emportée par le souffle funèbre, si vite. Trop vite. J’étais bouleversée malgré moi, malgré la violence coutumière des guerres qui m’avait façonnée. Si c’était d’un niveau moindre que pour Iloan, le sang avait parlé par mes mains. Le sang avait exigé sa rançon et aucune conscience, aucune retenue, aucune noblesse de combat n’avaient brillé. Tout n’avait été que pure haine, y compris pour moi. Nous avions été pires que des animaux.
De dépit, je jetai mon épée au sol et sortis par les grandes portes ouvertes sur un jardin de toute beauté. J’étais incapable d’aller voir Gildas. L’étalage de couleurs et de parfums à l’extérieur fut une gifle. Mes jambes flageolaient, ma tête bourdonnait. J’avais le sentiment de redevenir moi-même, mais d’emporter une haine indescriptible.
Nous sortions à l’instant des Maen-Hirs. Seules quelques minutes s’étaient écoulées. Où étions-nous ? Qui étaient ces hommes ? Comment avaient-ils su pour notre arrivée ? Sommes-nous encore vraiment nous-mêmes en vérité ? Après tout, nous ne savions rien de ces Maen-Hirs. Et s’ils nous volaient un peu de nous à chaque passage ? Peut-être n’étions-nous pas dignes de cette Magie ? N’allait-elle pas nous dévorer ? Ce ne serait pas la première fois que je verrais cela. Mes maîtres, tout comme mon père, nous contaient des récits d’abus ou de vols de pouvoirs depuis mon plus jeune âge. Les conséquences étaient invariablement funestes.
Mon corps tremblait de manière incontrôlable. Je m’ancrai dans ma respiration pour me calmer. Des fragrances délicates m’éveillèrent les sens. L’écart entre la douceur du lieu et le chaos de notre combat me rendait très nerveuse.
Je commençai à regarder vraiment la splendeur du jardin pour me forcer à revenir plus au monde. Face à moi, la nature était magnifique, paisible. Un délicieux spectacle s’offrait à nos yeux. Les oiseaux chantaient, ignorant notre stupidité, narguant de leur sagesse intemporelle nos horreurs mesquines et si profondément macabres. Je m’écroulai sur les marches plus que je m’y assis et plongeai mon visage dans mes mains. Je me demandais quelle folie avait pu nous envahir et nous soustraire toute humanité si brutalement. J’avais honte de m’être ainsi battue. Pour la première fois de ma vie, se battre m’apparaissait dans toute sa laideur et, cette fois, nous avions pulvérisé toute commune mesure. Un pas dans l’Ombre avait été franchi et je le compris plus encore lorsque Iloan me regarda en face. Planté devant moi, ses yeux avaient changé, son regard s’était presque éteint. Sur son si jeune visage perlaient les gouttes de sang noir de nos ennemis. Je le trouvai enlaidi et glacial et je m’en voulus à moi-même de n’avoir rien fait pour empêcher cela. Je l’avais pourtant vu. J’avais eu l’intention de faire quelque chose. Pourtant, le destin en avait voulu autrement et c’était désormais trop tard. Un immense accablement tomba sur mes épaules.
Je regardai Iloan avec une immense tristesse dans le cœur. Je m’apprêtai à lui parler malgré ma gorge nouée, mais j’entendis au loin des pleurs.
Chapitre 14 : Après l’Ombre


« N'es-tu pas persuadé que toutes les choses du monde ont, entre elles, une liaison ?
— Oui.
— N'es-tu pas persuadé que les choses terrestres sont régies par les célestes ?
— Oui.
— En effet, tu vois que toutes les choses de la nature arrivent dans les temps marqués, toutes les saisons arrivent dans leur temps. À l'approche et à la retraite du soleil, quand la lune croît ou décroît, toute la face de la nature change. Puis donc que toutes les choses de ce bas monde, et nos corps mêmes sont si liés et si unis avec le tout, comment peux-tu t'imaginer que notre âme, bien plus divine que tout cet univers, en soit seule détachée, et qu'elle ne soit pas unie et liée avec la divinité qui l'a créée ? »
Épictète, Entretiens, livre I, XLI


e relevai la tête et tendis l’oreille en direction du bruit. Iloan crispa un peu plus les traits de son visage, chose que je n’aurai pas crue possible. Je détournai mon attention rapidement pour définir ce qu’on entendait. Un instant, j’hésitai entre des soupirs haletants de soldat agonisant et des pleurs. Je me levai, talonnée par Iloan l’épée en main. En le voyant ainsi, je lui fis signe de baisser la garde et de s’apaiser. Il me jeta un regard oblique et s’exécuta à mon grand soulagement. Nous nous éloignâmes de la bâtisse en suivant à oreille la provenance des sanglots. Plus j’approchais, plus un pressentiment étrange montait en moi.
Un bruit dans notre dos nous fit faire brusquement volte-face, mais ce n’était que Gildas qui nous emboîtait le pas. Il leva les mains face à nous pour signifier qu’aucun danger n’était là. Je le trouvai blême. Je soupirai dans un demi-sourire. Nous étions sur les dents. J’eus alors envie de lancer mon esprit pour sonder. Instantanément, un hoquet de surprise me prit à la gorge. Ce n’est pas un blessé, mais une femme. Non, c’est une… Et j’avalai mon dernier mot. Dans un bosquet tout proche, un mouvement attira notre regard sur une petite fille roulée en boule sous les feuillages. Elle sanglotait.
Je tendis tout doucement la main et chuchotai pour calmer l’enfant qui nous tournait le dos. Elle sursauta et, spontanément, je tentai de la rassurer dans notre langue. La petite se retourna et cria des mots inquiets incompréhensibles en gesticulant. Son visage sali par la terre était couvert de larmes, ce qui me fendit le cœur. Elle se remit sur pied et commença à reculer. Elle eut un temps d’arrêt en me voyant. Je crus un instant que le temps s’arrêtait. Cette gamine de quatre ou cinq ans me parut si familière que l’espace d’une seconde mon instinct de protection envers elle prit le dessus sur toutes choses. J’avais le sentiment de la connaître ou du moins d’avoir déjà croisé son visage. À la vue d’Iloan, son teint pâlit, si bien que je craignis de la voir fuir.
— Recule, intimai-je crûment à Iloan.
Et je saisis la gamine tout en projetant une bulle de protection lumineuse vers elle. Contre toute attente, elle se laissa enlacer. L’instant suivant, elle pleurait bruyamment dans mes bras.
Gildas nous observait d’un air affligé. Malgré nos langues étrangères, je rassurai l’enfant en lui disant que tout irait bien maintenant, qu’elle était en sécurité et que nous ne lui ferions aucun mal. J’espérai surtout qu’elle comprendrait l’intention autant que l’intonation. Iloan s’assit sur le muret et maugréa pour lui-même, le visage toujours barbouillé d’éclaboussures de sang. Alors que Gildas regardait autour de nous, je cherchais à attirer son regard pour savoir que faire. Je fus sidérée d’entendre la fillette prononcer ces mots d’un ton volontaire :
— Oui, je sais ! Toi, tu ne me feras rien. Et ton ami barbu non plus. Mais lui… lui, je l’aime pas ! lança-t-elle un doigt accusateur pointé sur Iloan.
L’intéressé répondit par un haussement de sourcils las, tandis que Gildas et moi la fixâmes bouche bée.
— Tu parles notre langue ?
— Oui, vous parlez comme papa…
La fin de sa phrase fut avalée par un sanglot. Elle fut à nouveau secouée d’une vague de larmes terribles dans lesquelles des mots se mélangeaient ; certains que l’on comprenait, d’autres provenant de sa langue inconnue. Je la reposai au sol et regardai son visage d’enfant déformé par les pleurs au point qu’on aurait pu croire qu’elle riait. Dans ses râles se mélangeaient des histoires de flammes, de méchants guerriers, de moines et de maisons brûlées. Je la serrai à nouveau dans mes bras et au bout de quelques minutes elle finit par s’apaiser.
Iloan se leva et elle fit tout de suite quelques pas précipités pour se réfugier derrière un muret. J’étais meurtrie d’avoir participé au malheur de cette petite fille, par la violence de notre combat et en ayant montré une image aussi dégradante de notre humanité. Avions-nous seulement eu le choix ? Je soupirai d’agacement contre moi, contre toute cette histoire, contre ma propre violence. Et je la vis, elle, petite fille fragile et sensible toute proche d’Iloan dont le visage était encore maculé de gouttelettes de sang séché. J’ordonnai à Iloan :
— Va te laver le visage ! Fais comme tu veux, mais fais quelque chose !
J’étais en colère, traversée en même temps par une vague de compassion pour l’enfant. J’étais bien décidée à ne pas l’abandonner là. C’était irrationnel mais au-delà de ma volonté. Je la prendrai avec nous, au moins le temps qu’elle trouve une nouvelle famille. C’était décidé. Je soupirai et croisai le regard de Gildas plein d’une commisération attristée.
Iloan rompu le silence ambiant :
— Nous ne pouvons pas rester ici. Nous ne savons pas qui étaient ces hommes, ce qu’ils voulaient et encore moins où nous sommes. 
— Comment t’appelles-tu ?
— Maya.
Elle sécha ses larmes du revers de la main. Gildas grattait sa barbe fournie par les semaines. Il faisait dix ans de plus, à moins que nos péripéties n’aient également participé à ses rides prématurées. Nous étions bousculés et tout cela nous emmenait toujours plus loin dans l’épreuve, sans aucun répit pour prendre soin de nous. J’avais le sentiment que nous étions telles des marionnettes.
— Il a raison, ajouta-t-il. Nous devons partir.
Nous nous mîmes à observer les alentours. Le jardin était magnifique et nous étions entourés d’une chaîne de montagnes très haute formant un cirque autour de nous. Nous devions siéger dans une vallée en bordure d’un pays de monts et de pierres car au-delà de ce vert plateau, seules la roche et la blancheur des neiges étaient visibles. Nous étions déjà en altitude à en juger par l’air que nous respirions. Le bâtiment que nous avions quitté, siège du massacre, était de bois et de pierre. Sans les corps qui s’y accumulaient, c’eut pu être un lieu de paix et de recueillement. Tout indiquait qu’il devait s’agir d’un temple : encensoir, icônes, autel, statue dorée, tout y était. Malheur sur nous, pensai-je. Si leurs Dieux sont belliqueux, ils ne nous pardonnerons pas telle offense. Que sommes-nous en train de devenir ?
Le fronton et les colonnes rouge foncé du devant supportaient un toit aux rebords dressés vers le ciel. Les murs étaient blanchis et bien que l’architecture soit simple, l’ensemble du lieu respirait la tranquillité, le recueillement et la beauté. Mon regard fut troublé par le retour d’Iloan, le visage lavé grossièrement.
Maya me saisit la main et pointa du doigt un point sur un flanc de montagne. Je levai mon regard et compris qu’elle me désignait une masure accrochée aux roches grises.
— Tu veux que nous allions là-bas ?
L’enfant acquiesça et se mit à courir droit devant elle. Gildas m’interrogea du regard, mais c’est Iloan qui parla en premier.
— Suivons-la, de toute façon nous ne pouvons rester ici. Si les Mages reviennent, ils pourraient être très nombreux. 
Je réfléchis à toute vitesse et songeai qu’effectivement rien ne nous retenait ici. Gildas ajouta :
— Si l’enfant nous montre cette maison, il doit y avoir une raison. Ici, il n’y a que mort et silence. Partons, avec un peu de chance cette maison accueillera l’enfant, peut-être même est-ce de la famille à elle ? Si son père est mort ici…
Je n’aimai pas l’idée de laisser cette enfant à n’importe qui. Je me sentais étrangement responsable et même coupable de son malheur. Je soupirai et lançai à voix haute :
— Allons-y. À la vue du soleil, nous devrions y être à la tombée de la nuit !
Nous nous lançâmes sur les sentiers, dans un mutisme fatigué. Maya, infatigable, nous devançait, mais nous ne tardâmes pas à rattraper ses petites jambes et lorsque nous fûmes à sa hauteur, elle cessa de courir pour marcher à nos côtés, une moue triste tirant ses traits d’enfant.
Tout le monde restait silencieux, chacun enfermé dans son monde, pour ses propres raisons. L’ambiance était lourde. Heureusement, la nature semblait s’en moquer éperdument, nous renvoyant vitalité, tranquillité et verdure chatoyante en contrebas de notre chemin. Toujours ce surprenant contraste entre notre état intérieur et le monde. Mais cela ne dura guère. Dès que nous commençâmes à côtoyer les hauteurs, le paysage se fit plus rocailleux et aride. De fait, il nous renvoya de nouveau à nous-mêmes.
Au premier lacet du chemin, Maya s’arrêta et fixa immobile au loin. Un court instant, je crains qu’elle n’eût des pensées morbides puis je me dis qu’une enfant ne pensait pas ainsi. S’était-elle perdue ? Arrivée à sa hauteur, je lui demandai :
— Ça va, Maya ? Qu’y a-t-il ?
Elle avait les larmes aux yeux. Elle tendit son doigt en direction du contrebas et je compris. Nous surplombions le lieu que nous venions de quitter. À cette hauteur, il n’y avait pas de doute sur le fait qu’il s’agissait d’un temple ou d’un monastère. Nous avions une vue parfaite de chaque petite cour intérieure du bâtiment. Je découvris les cadavres amoncelés des moines que nous n’avions pas vus et qui occupaient l’une d’elles. Les Mages noirs avaient fait un carnage avant que nous arrivions sur les lieux. Tout ça à cause de nous. Je me maudis à cet instant et regardai Maya. Elle avait les larmes aux yeux, mais son regard était dur, comme si elle refusait de s’abandonner complètement. Je bredouillai un message rassurant et la montai dans mes bras. Gildas regarda brièvement en bas, le visage encore triste, mais guère surpris, tandis qu’Iloan n’y accorda qu’un regard dur, le temps d’une seconde pour nous doubler ensuite, le pas décidé.
*
La nuit tombait lorsque nous arrivâmes en vue de la maison. Constituée de pierres empilées assez grossièrement, elle était accolée à la paroi de la montagne, donnant l’impression qu’elle se tassait pour laisser le plus possible de place pour le passage du sentier devant elle. En effet, le vide était proche et la masure semblait être le dernier îlot de vie humaine avant un monde en pierre et de vent sec et froid. Ce fut avec un certain soulagement que je vis de la fumée s’échapper de la toiture presque plate, tout aussi sommaire que le reste de la maison.
Maya était déjà devant la porte et toqua deux fois à la porte au bois usé par les intempéries des hauteurs. Un homme à la peau foncée se présenta à l’entrebâillement de la porte. Il nous regarda droit dans les yeux et sourit toutes dents dehors en voyant la petite qui l’accueillit avec un « Papa ! » ensoleillé. À cet instant, je me rappelle m’être presque sentie trahie. Puis, vraiment stupide. En vérité, Maya n’avait jamais dit que son père était mort.
L’homme d’âge mûr ouvrit grand la porte et demanda sur un ton neutre : 
— Qui êtes-vous, étrangers ?
Gildas prit la parole.
— Vous parlez donc notre langue… Nous sommes des visiteurs. Nous venons de la vallée où s’est produit un malheur…
— Un malheur ? Il est donc venu avec vous ce malheur !
Je me tendis. Iloan s’agaça, mais je lui jetai un regard glacial qu’il comprit en fermant son visage et plongeant les yeux au sol. Je poursuivis :
— Nous sommes sincèrement désolés. Nous sommes parvenus ici… par hasard et nous avons dû faire face à une bande de brigands et…
— Vous n’êtes pas d’ici. Mais je connais les gens comme vous.
Il nous toisait d’un regard analytique, sans émotion, presque froid, avec Maya le dos contre ses jambes, ses mains entourant les épaules de la petite. C’était un homme qui ne laissait pas la place aux émotions. Il avait quelque chose de guerrier, mais je ne parvenais pas à saisir qui il me rappelait. Maya observait avec de grands yeux interrogateurs le monde des adultes.
— Maya était partie se cacher, nous l’avons recueillie et elle nous a montré votre maison. Nous sommes venus directement pour vous la ramener. Nous ne voulons pas vous déranger.
— Vous ne me dérangez pas.
L’homme se détendit imperceptiblement. Je sentais qu’il nous sondait très discrètement avec son corps énergétique. Cependant, il le faisait avec une extrême délicatesse, usant uniquement de simples filaments d’énergie et non de son corps entier. Son approche était subtile et je la qualifiais même de respectueuse. Mais cela affichait également le niveau de Magie dont il usait. Iloan s’était déjà enfermé dans sa bulle et j’étais quasi sûre que cela déplut à notre hôte. Cela signifiait un manque évident de courtoisie. Gildas était quant à lui égal à lui-même. De plus en plus ancré dans la terre des hommes, il émanait de lui une sérénité burinée, gagnée et façonnée par l’épreuve. Son aura ne cessait d’ailleurs de gagner en épaisseur chaude et bienveillante et pourrait bientôt faire jalouser certains Mages. Mais, lui, n’était pas Mage.
Maya sautilla deux fois sur place et lança enthousiaste :
— Papa, tu veux bien qu’on fasse rentrer les étrangers blancs ?
Elle planta son regard gris et rieur dans mes yeux et je n’y vis que joie et enfance insouciante. Je lui souris et notre hôte se détendit complètement. Il salua les mains jointes devant son visage et se présenta :
— Pardonnez-moi, je me présente. Je me nomme Jigmé, je suis un prêtre Bön Po et voici ma fille, Maya.
— Oui, nous avons fait connaissance. Voici mon ami Iloan et Gildas, mon mari, qui est moine. Je me nomme Gwendaëlle, fille de Myrdhin Emrys.
Un éclat passa dans ses yeux à l’énoncé du nom de mon père. Il savait , d’une manière ou d’une autre. Tout était à sa place. Beauté terrible du Don de Seconde Vue. Sans pouvoir dire pourquoi, encore une fois, tout nous emmenait ici. Cette intuition était l’inconfort à la limite du désagréable. Je soupirais, m’ancrais dans mon corps afin de rejoindre l’instant présent et donc la possibilité d’une énergie plus fine, plus forte.
*
L’intérieur de la maison était rudimentaire mais ne manquait pas de chaleur. Les murs étaient de terre brute blanchie, les poutres apparentes laissaient entrevoir la paille compactée qui isolait un toit assez bas, tenu lui-même par quatre piliers qui parcouraient la pièce. Tout tournait autour du foyer central, brasero ou fourneau. Un fumet emplissant l’air rivalisait avec la senteur de bois et de peaux de bêtes tannées et séchées. Un ragoût devait mijoter, ce qui m’ouvrit l’appétit en un éclair.
Jigmé nous invita d’un geste à prendre place autour du feu tandis qu’il s’assit au sol. Sur la terre battue étaient disposées de simples paillasses tressées et usées à l’emplacement de l’assise. Nous prîmes place en silence tandis que nos yeux s’habituaient à la pénombre et que Jigmé parlait à sa fille. Elle s’activait à travers la pièce en ramenant des gobelets de terre cuite et cinq petits bols de bois. Jigmé nous servit un liquide jaune mi-solide et lorsqu’il me le tendit, il dit :
— Po cha, thé au beurre, pour fêter la bienvenue !
Nous sourîmes poliment en inclinant légèrement la tête à l’instar de notre hôte. Maya nous regardait ne cessant de sourire, la bouche tirée jusqu’aux oreilles et les yeux plissés de joie. Je lui rendis son sourire. Nous devions être une formidable découverte pour elle et une attraction des plus amusantes. Elle me mettait un baume au cœur plus que bienvenu après les horreurs de l’après-midi auxquelles je me refusais de penser.
Toujours dans un silence respectueux, Jigmé nous servit un potage de légumes dans lequel flottaient des petits bouts de viande que je supposais, au goût, être de l’agneau. Accompagné d’un petit pain rond comme un poing qui sortait manifestement du four situé sur le foyer. Je me rendis compte que je manquais vraiment d’énergie. Le combat m’avait fatiguée, mais surtout usée moralement.
Je pris sur moi de m’éveiller et j’entrepris d’observer la pièce tout en me délectant de ce repas inespéré. Deux paillasses servaient de lit dans le coin le plus opposé à la porte, proche du foyer afin de bénéficier de sa chaleur. Les nuits devaient être rudes ici. Des plantes séchaient à l’envers dans un autre coin de la pièce. Je notais qu’il y en avait beaucoup et que juste à côté trônaient des bougies rudimentaires et une effigie inconnue. Ce devait être là un petit autel de prière. Je gardais cette question pour plus tard car il me semblait à nouveau que couper le silence serait impoli. Je revins à mon bol de bois et savourai ce plat inattendu aux goûts totalement nouveaux.
Gildas souriait régulièrement à notre hôte. Iloan était comme absent, le regard hagard. J’envoyai une vague pour le sonder, mais me heurtai à sa bulle de protection. Il ne sentit rien. J’en déduis à regret qu’il s’enfermait de plus en plus, sans raison apparente. J’eus un pincement au cœur et me résolus à lui parler au plus vite. En vérité, j’étais véritablement bouleversée de le voir changer à ce point.
Après nous être restaurés, Jigmé s’activa à tout débarrasser puis se posa face à nous, un large sourire nous invitant à l’échange. Je pris la parole :
— Merci infiniment, Jigmé, pour ce repas et votre accueil ! Nous sommes touchés de votre attention.
J’inclinai la tête en signe de remerciement, suivie par mes deux acolytes. Je fus même soulagée qu’Iloan ne déroge pas à cette intention. Jigmé vint à poser la question que je redoutais.
— Qu’êtes-vous donc venus chercher ici ?
C’était la bonne question. La seule même. Après un instant où je plongeai mon regard dans le sien, je me lançai et tentai la vérité folle.
— Jigmé, nous sommes venus par les Pierres Levées.
— Très bien. Je voulais en être sûr, dit-il en souriant largement.
Il ne parut pas étonné le moins du monde. Gildas renchérit.
— Vous n’êtes pas étonné ?
— Non, dit-il en riant à moitié.
— Je dois dire que nous regrettons sincèrement notre rencontre avec les Mages noirs. Nous pensons qu’ils étaient là pour nous et que nous avons donc attiré leur présence et provoqué la tuerie dans le monastère. Cela nous emplit le cœur de chagrin.
— Je comprends et je le vois bien. Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas de votre faute.
Je ne comprenais guère son absence de réaction. Ces moines étaient-ils ses ennemis ? À moins qu’il n’eût été au courant ? Mais dans ce cas pourquoi sa fille y aurait été ?
— J’avais interdit à ma fille d’aller jouer dans l’enceinte de leur jardin, mais elle n’a pas écouté… Elle a pris des risques inconsidérés ! Mais tout est fini maintenant. Vous l’avez ramenée, elle est sauve et tout va bien. Je vous en suis reconnaissant.
Je tressaillis. Non à son remerciement, mais au fait qu’il réagissait comme le faisait mon père, et parfois moi-même également. Lorsque les pensées des autres émergeaient dans notre propre conscience, mon père et moi répondions aux questions silencieuses de l’autre, sans même nous en rendre compte. Ou peut-être était-ce un hasard. Cela faisait beaucoup de coïncidences en si peu de temps. Je sentis aussi la tension d’Iloan.
Dans la pièce commençaient à danser plusieurs courants d’énergies différentes. Nous n’étions pas seuls, c’était une évidence. Mais je ne parvenais pas à voir qui ou quoi partageait notre espace-temps. Jigmé non plus n’était pas neutre dans ce tableau. J’espérai du fond du cœur qu’Iloan ne jetterait pas à bas nos efforts sincères pour nous lier à cet homme. J’observai notre ami jusqu'à ce qu’il daigne me regarder à son tour, l’œil toujours sombre. Tout en ne le quittant pas des yeux durant quelques instants, je commençai à m’adresser à notre hôte en optant pour la vérité, pure et simple.
— Jigmé, je vais être franche avec vous. Iloan est Mage guerrier et je le suis aussi. Gildas, mon mari, est un homme de foi. Nous sommes venus ici presque malgré nous. Mais nous sommes toujours talonnés par le malheur et la destruction car des Mages noirs nous poursuivent. Nous ne voulons pas vous causer d’ennui, aussi, si vous le souhaitez nous pouvons partir dès maintenant.
— Oui, vous êtes poursuivis, je comprends. Mais votre mission est sacrée. Seul cela compte. Et vous êtes arrivés.
Il sourit. Il plongea son regard dans le mien et je vis un univers dense, profond, magique.
— Vous êtes Mage, n’est-ce pas ?
Il sourit encore plus largement, dévoilant quelques espaces entre ses dents. J’avais du mal à lui donner un âge. Sa peau cuivrée était tannée par le soleil et l’air des altitudes. Des rides épaisses et profondes sillonnaient son visage, bordant ses yeux et dévalant jusqu'à la commissure des lèvres. Peut-être était-il plus âgé que je ne le pensais.
— Oui, je suis un Mage, mais ici nous ne nous appelons pas ainsi. Je savais que les buveurs de sang viendraient, je les avais vus en songes. Mon Maître a connu votre père, Princesse.
— Pourquoi m’appelez-vous « Princesse » ? Vous n’êtes pas le premier à le faire et je ne suis pourtant pas de sang royal. Je vous en prie, Jigmé.
— Si, vous l’êtes. Votre père était roi. Ou plutôt, comme on dit, Roi-Mage. Ce sont des Archi-Mages. Leur territoire est le monde et surtout l’Autre-Monde. Tous les mages sont leurs sujets, surtout ceux de la Confrérie. Il est venu ici et fut enseigné alors que je n’étais qu’un enfant. Vous venez à sa suite, comme il en est ainsi depuis des siècles. Demain, je vous conduirai à un de nos maîtres actuels. Il saura vous guider.
Je pris le temps d’accueillir ce qu’il disait. Gildas me regarda concentré sur les paroles de notre hôte, si bien qu’il paraissait découvrir tout un univers bien étrange à ses yeux. Il n’était pas le seul à être bouleversé.
— Qu’en est-il alors de ces moines laissés morts ?
— Leurs frères s’en occupent déjà. Vous pouvez prendre congé pour cette nuit, mes amis, et dormir sereinement au chaud, ici. Demain, une longue marche nous attend. Je vous guiderai.
— Très bien… hésitai-je.
— J’ai une dernière question, Jigmé, intervint Gildas.
— Je vous en prie.
— Comment se fait-il que vous parliez notre langue si bien ?
— J’ai parcouru la route de la soie. J’ai passé dix années ici, en même temps que votre père. Une fois formé aux arts énergétiques, à la contemplation, aux soins et arts martiaux, j’ai été envoyé sur les routes par mon Maître à l’âge de quinze ans pour parcourir les différents lieux de la Confrérie.
— Vous avez donc connu mon père et aussi beaucoup voyagé…
— Oui, acquiesça-t-il avec un large sourire qui plissa son visage joyeux. J’ai appris le latin et le persan. Quelques mots de gallois et le brittonique avec votre père. Mais si l’aller, je l’ai fait à pied, j’ai fait le retour par les Maen-Hirs, comme vous les appelez !
Il rit de bon cœur ce qui fit bouger Maya dans son sommeil. Gildas sourit largement. Iloan restait encore silencieux, comme fermé à toutes choses extérieures à son monde, les yeux braqués dans le vide, absorbé dans un ailleurs clos.
Jigmé le perçut et, pour achever la discussion, il conclut par un salut de bonne nuit chaleureux. Il partit s’allonger, non sans s’être prosterné devant son autel. Une peinture représentait un homme au trait presque féminin, au visage et au corps auréolé de cercles blancs. De magnifiques couleurs ornaient le personnage qui paraissait se mouvoir au cœur même de la petite étoffe tendue sur des bouts de bois. Sur la petite table trônaient des coupoles remplies de ce qui semblait être de l’orge grillée, des fruits secs, des fleurs et une étrange cloche dorée magnifiquement ouvragée. Probablement des offrandes aux Dieux , songeai-je. Jigmé me lança un coup d’œil amusé et partit s’allonger aussi silencieusement qu’un chat.
Nous nous regardâmes et choisîmes de l’imiter. Iloan se blottit dans un coin en nous tournant le dos. Gildas m’embrassa tendrement sur le front. Quelques instants plus tard, il voyageait dans le monde des rêves en laissant pour le nôtre des respirations bruyantes. Pour ma part, j’étais physiquement épuisée, mais mon esprit ne cessait de déverser un flot de pensées. Le calme me fuyait et le sommeil aussi. C’est alors que je me souvins du manuscrit confié par l’abbé du désert, toujours enfoui dans mon sac. Je soulevai la tête et fouillai ma besace qui me servait d’oreiller de fortune. Je tâchai de faire le moins de bruit possible et de m’éclairer avec les dernières flammèches du foyer.
Je me mis assez proche pour observer le manuscrit étrangement conçu. Il n’avait rien de commun avec les rouleaux ou les ouvrages que l’on commençait à voir dans certaines abbayes chrétiennes. Ce livre était rectangulaire, relié sur le haut par des cordelettes de chanvre passant dans des trous fait dans le papier qui semblait être composé à base de pâte de riz. Je défis prudemment le fermoir pour pénétrer l’ouvrage et commencer ma lecture.
Chapitre 15: Après les révélations


De nombreux passages évoquent les combats de Rois-Mages contre des créatures mythiques telles les géants, comme ici David contre Goliath de Gath, extrait de l’Ancien Testament, 1 Samuel, 17:33 : « Saül dit à David : "Tu es incapable d'aller te battre contre ce Philistin, tu n'es qu'un gamin et lui est un homme de guerre depuis sa jeunesse". David dit à Saül : "Ton serviteur était berger chez son père. S'il venait un lion, et même un ours, pour enlever une brebis du troupeau, je partais à sa poursuite, je le frappais et la lui arrachais de la gueule.
Quand il m'attaquait, je le saisissais par les poils et je le frappais à mort. Ton serviteur a frappé et le lion et l'ours. Ce Philistin sera comme l'un d'entre eux" [...] »
Gildas, Écrits secrets


es premiers mots du petit livre me happèrent immédiatement : 
À toi, ma fille dont je ne connais pas encore le nom, mais dont j’ai vu tant de fois l’apparition dans mes rêves, prescience de l’avenir.
Un jour, tu suivras aussi mes traces, tu seras sur ces chemins et au travers des parchemins qui te seront révélés et confiés, tu connaîtras mieux ma destinée et la tienne. Peut-être serai-je parti lorsque ce sera le cas, mais la Mission, elle, sera toujours présente. Désormais, tu me lis. Tu tiens entre tes mains mes écrits et donc cela veut dire que tu sais. Tout t’a été dévoilé ou presque.
J’ai suivi le chemin de notre maître, Yusu Asaph, celui que les Latins appellent Jésus-Christ. Nous faisons partie du même grand mouvement qui nous dépasse bien entendu complètement. Jésus-Christ était le dernier grand réformateur et grand Maître. Il y en aura d’autres, il y en a eu d’autres. Qu’importe, là n’est pas la question. C’est en suivant ses pas, dans ce monde comme dans l’autre, que j’ai cheminé intérieurement et que mon esprit, comme mon corps, s’en est trouvé transformé de fond en comble. J’ai bien sûr eu des Maîtres incarnés qui m’ont enseigné et guidé lorsque j’étais plus jeune.
J’ai voyagé physiquement et par l’esprit. J’ai accompli ce qui devait l’être comme tout bon Gardien se doit de le faire. J’ai maintenu le secret, rétabli les liens, veillé aux chemins des Maen-Hirs et conservé les manuscrits qu’on m’avait confiés. Mais ma tâche s’est révélée ardue et les sacrifices terribles pour ma vie d’homme. Pourtant, au moment où j’écris ces lignes, certaines choses se sont produites et d’autres ne sont encore que les reflets des prédictions attendues. Je ne sais lesquelles sont les plus faciles à vivre. Mais c’est ainsi. Ainsi le veut l’Unique Éternel.
Peut-être comprends-tu désormais que le Graal n’a jamais été un vase ni un gobelet. L’important dans cette Quête n’a jamais été le contenant, mais le contenu. C’est le Sang du Grand Maître qui était important. Pourquoi ? Le sang ne dure pas, m’objecteras-tu. Et tu aurais raison. Le sang disparaît, coagule, sèche et s’effrite. L’idée n’est pas de retrouver le sang du Christ, mais bien de savoir que son sang a coulé pour nous. Du fait même que cet homme ait été si hautement réalisé spirituellement, dans son corps comme dans son esprit, son sang est le symbole de la pureté, de la Lumière et de la Paix. Son sang était donc en soi plus précieux que l’or ou quoi que ce soit d’autre. Mais il y a plus crucial encore.
Au moment si tragique et si puissant de la crucifixion de notre Maître, tous l’ont cru mort sur la croix. Il ne l’était point. Son sang était donc très vivant. Uni au Suprême, son sang était la Vie-même. Pour preuve qu’il n’était pas mort, as-tu déjà vu un cadavre saigner ? Tu le sais. Quand tu me liras, tu auras vu suffisamment de batailles, de morts et de blessés. Tu sauras qu’un mort ne saigne plus.
[Quelle étrangeté de savoir que tu liras cette lettre dans bien des années dans ce qui sera pour toi le présent d’alors.]
Lorsque la lance du soldat romain, le Centurion Longin, a transpercé son flanc, Jésus n’était pas mort. Il ne voulait pas ne pas mourir. Tout cela n’a pas été voulu par le Maître. IL était prêt à mourir, mais il se trouve que l’Unique Éternel en avait voulu autrement. Peut-être par la grâce de sa grande maîtrise de la Haute Magie, il était presque mort, mais pas tout à fait. Il avait concentré et fait pénétrer toute sa substance vitale en un seul point. Le Maître, en tant que grand accompli, était entraîné à savoir mourir. Tu recevras un jour aussi ces enseignements. Savoir mourir, en fonction de ses pensées, des émotions, des circulations du Souffle dans le corps. L’Art de quitter son corps était parfaitement connu du Maître Jésus.
Tout son corps s’était mis à l’extrême ralenti, tant et si bien que lorsqu’ils jugèrent qu’il était mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes contrairement à ce qui fut fait aux autres crucifiés. Ses proches et disciples le descendirent de la croix. Cela fut fait contre l’avis des ennemis et des politiciens opposés à Jésus qui avaient expressément demandé à ce qu’on lui brise les jambes pour accélérer sa mort et être certain du trépas du crucifié. Ceux-ci avaient eu vent que Joseph et ses amis voulaient descendre et récupérer son corps.
Il est précisé l’heure à laquelle les Romains ôtèrent le corps du Maître. Dans les écrits, il est dit que Jésus a été descendu de la croix à la neuvième heure, ce qui correspond à 3 heures de l’après-midi. Il a été crucifié à la sixième heure, soit midi. Il ne serait donc resté « que » trois heures.
Nos frères de l’époque, tous Pèlerins du Temps, s’occupèrent ensuite du Maître et de son corps. Ils n’étaient eux-mêmes pas certains qu’il soit vivant. Mais en observant le pouls attentivement, il découvrit une très lente et profonde pulsation. Allait-il mourir malgré tout ? Ils résolurent donc de faire leur possible pour sauver son corps et s’en remettre à Dieu pour la suite.
Ainsi, il est précisé que le linceul accueillant le Christ avait été traité par Joseph, ses amis et frères avec de la myrrhe, de l’aloès. Cet onguent est bien connu de nos frères et tu dois le connaître également. Il est composé de cire blanche, de gomme de gugal, de plumbi oxidum, de myrrhe, de galbanum, aristoelchia longa, subacétate de cuivre, gome d’ammonicum, de résine de pinus longifolia, d’olibanum, d’aloès et enfin d’huile olive sanctifiée. Les Grecs le mentionnaient déjà, comme quoi, ils n’avaient pas encore tout oublié des Grands Anciens. Marie-Madeleine, Jacques et Salomé vinrent, selon la Bible, apporter des aromates doux pour oindre son corps. Était-ce vraiment pour un mort ? Puisse le Suprême pardonner à ceux qui cachent cette vérité, et plus encore à ceux qui maintiennent ce mensonge par la guerre, l’avarice et la manipulation.
Tout cela, tu le retrouveras dans les écrits que te confieront nos frères dans les temples disséminés sur la route des épices et de la soie. Cette même route qui est en vérité sacrée pour nous et nos frères. La suite concernant Jésus, tu la connais. Son corps de Souffle est apparu. Il est dit que Jésus serait effectivement mort quelques instants et serait revenu, purifié, métamorphosé et empli d’un Amour indicible. Ensuite, il partit.
Tu le découvriras comme moi à mon époque. Désormais, je souhaite ardemment que les Mages noirs ne soient pas réapparus et qu’ils n’aient pas alors recommencé leur traque. Nous nous battons depuis toujours, nous les Mages guerriers, comme Konogan, mon ami. Pilate était de ceux-ci, Simon de Cyrène également, c’est pourquoi ils tentèrent tout pour aider notre Maître. Ce sont des hommes et femmes comme eux qui combattent pour notre confrérie, dans l’ombre, dans la lumière, parfois célèbres parfois inconnus, parfois avec les armes, parfois avec la sagesse. Voilà une vaste question. J’ai Vu que tu rencontrerais un jour Konogan et bien d’autres membres. Tous ne se connaissent pas entre eux, loin de là même. Ce qui est souvent étrange à vivre c’est que nous ignorons parfois les autres alors que nous pourrions peut-être nous entraider. Serait-ce une nécessité que de rester ignorant de la tâche secrète de l’autre ? En tout cas, tant que le Suprême Éternel ne le décide pas, nous ne nous rencontrons pas sous ce versant-là. J’espère que lorsque vos destinées se croiseront, ce seront là des circonstances heureuses.
Au moment où s’écrivent ces lignes, il naîtra bientôt sur notre terre un grand Roi. Mon rôle sera d’être auprès de lui. C’est par lui que viendra la Quête du Graal et tout ce qui s’ensuivra. Le tournant de l’Empire romain, la montée de la fausse Église et notre combat contre le mensonge et l’Ombre se fera par lui et par nous. Mais ne t’y trompe pas. Lorsque je parle de la fausse Église, je ne parle pas de ceux qui la composent en étant saint de cœur, mais bien de ceux que n’intéresse que le pouvoir et l’Ombre. Ceux-là forment la « fausse » Église. Simplement parce que leur cœur se corrompt. Il faut toujours beaucoup de discernement, ne pas juger hâtivement et, pour cela, l’usage d’un cœur apaisé et le regard de l’œil du front conviennent parfaitement.
Mais il y a des changements dont je dois te révéler les différentes facettes. Maintenant que tu es dans le secret, tout est en place et ton rôle commence vraiment. Tout t’a menée à cela, ainsi que l’homme de foi que je vois auprès de toi. J’ignore qui il est pour toi, dans ce présent, mais je sais que c’est ton homme de cœur, j’en suis heureux.
Ces changements tiennent en un mot : globalisation. La nouvelle – et fausse - Église prend désormais le dessus. Tout s’est inversé. Le message du Christ, notre Maître, a été déformé, tronqué, bafoué, mal traduit et justifie désormais les pires crimes. D’après mes visions, cela ne s’améliorera pas dans les temps à venir. Je suis inquiet. Plus que jamais, nous, Pèlerins du Temps, devons rester solidaires, cachés, mais actifs et forts.
L’Église n’est cependant pas toute noire. Comme toute chose, il y a du bon et du mauvais. Toutefois, les Mages noirs ont frappé fort. Depuis cent cinquante ans, plus exactement, depuis le Concile de Nicée, ils ont intégré et infiltré les plus hauts postes de l’Église elle-même.
Comment cela s’est-il produit ? Voici une partie de la réponse. Au départ, les premiers papes avaient fait appel à leur service pour se battre contre Rome qui les persécutait. C’était il y a plus de quatre cents ans. L’Église n’en était alors qu’au balbutiement, bien loin de ce que nous connaissons aujourd’hui. Mais ces papes, ignorant notre cause secrète bien antérieure à la venue de Jésus, n’ont pas fait attention aux conséquences d’un tel pacte. Ils ont ignoré les avertissements à peine voilés des nôtres et se sont jetés à corps perdu dans leur lutte pour le pouvoir et pour faire face à Rome et à ses persécutions d’alors. Les prélats du deuxième et troisième siècle se sont fait doubler et trahir par les Mages noirs qui voyaient là un moyen idéal de  s’approcher de nous, les vrais détenteurs du Secret. Et ils y sont presque arrivés.
Mais il s’est alors produit l’impensable. D’abord, il te faut savoir que les Mages noirs n’ont pas toujours été aussi puissants. Au départ, il y a de cela près de mille cinq cents ans, sous le règne de Salomon, les mages étaient presque tous du côté du pouvoir sacré, comme depuis l’époque de la gloire de l’Égypte et même encore avant cela, du temps des Géants. Le grand roi David, père du Roi Salomon, était un Mage, un grand et puissant Mage. Mais Salomon fut encore plus que cela : il fut Grand Maître. L’Ecclésiaste, écrits de sa sagesse, n’est qu’une infime partie du reflet de la sagesse de l’homme qu’il fut.
Comme des planètes autour d’un soleil, les Rois sacrés ont tenu pendant des siècles le rôle fédérateur d’union entre le Ciel et la Terre, de par leur présence. Mais à l’époque, ce n’était pas qu’une théorie, c’était réel car ces Rois vivaient selon l’Ordre des Choses et ne faisaient pas semblant. Ils vivaient selon des préceptes précis et leur existence passait bien après celle du peuple et des Mages. Cependant, il y avait un facteur important : à l’époque, les Hommes n’étaient pas aussi puissants et arrogants que maintenant. Et il y avait des ennemis communs : les Géants et les Monstres.
À la mort de Salomon, il y a eu scission. Mais ce n’est qu’il y a environ trois cents ans que les Mages sont devenus ceux que l’on combat maintenant. Ils se sont transformés en ce que nous connaissons car ils ont appris à se nourrir du sang de leurs ennemis. Ils sont devenus sombres puis ont définitivement versé dans l’Ombre. Ils ont laissé le cœur, leur corps et vraisemblablement leur âme. Il y a plusieurs hypothèses pour les origines de cette abomination, mais personne n’a encore vraiment de certitudes.
Absorbant le sang, ils cherchaient à voler l’énergie de leurs ennemis. Mais ce faisant, ils ont vendu leur âme. Toutes leurs lignées ont chuté dans l’horreur. C’est un cercle infernal pour eux. Ils ne vivent – ou plutôt survivent - que par l’Ombre sans aucun autre choix, tout le long de leur misérable existence. C’est pourquoi seule leur disparition mettrait un terme à cela. Ici se pose désormais une question éthique profonde, une question hautement spirituelle. J’y reviendrai. Toi-même y seras confrontée ma fille.
Tout cela s’est compliqué lorsqu’ensuite, dans nos propres rangs, certains de nos guerriers Mages ont aussi succombé à l’Ombre en luttant contre eux. D’abord parce qu’ils durent faire face à la folie nouvelle des Mages noirs, lors des combats qui les opposaient régulièrement. Également parce que ceux-ci avaient rompu un équilibre. L’Ombre appelant l’Ombre, nos rangs furent décimés, aspirés par leurs méfaits et leurs pratiques sombres. Et là encore, le fait que les Pèlerins du Temps ne se connaissent pas nécessairement entre eux a causé des complications.
Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile pour nos guerriers de pratiquer l’Art de la guerre ou l’Art du Mage et de ne pas sombrer dans l’Ombre. Rares sont ceux qui y parviennent. Le coût est bien souvent une grande usure physique, la folie ou la mort.
Cependant, à travers mes voyages, j’ai redécouvert ce que nos anciens frères savaient et que nous avions oublié dans de nombreuses confréries. J’ai lu de nombreux textes qui chez nous ont disparu et que nous avons donc oubliés. Je me suis entretenu avec de nombreux sages et maîtres d’armes accomplis, entre autres aux Pays des Neiges éternelles. Il y a bien la possibilité d’accomplir l’Art de la guerre et du Mage si, parvenu à un stade particulier et selon certains codes précis, tu cesses de te battre et te convertis en ermite, en guérisseur. Ou encore si tu te perfectionnes pour offrir ta vie au Grand Tout. C’est le prix pour garder la pureté de l’âme.
Les maîtres que j’ai rencontrés étaient de grands Mages guerriers. Mais à ma grande surprise, ils ne se battaient plus. Ils n’en avaient pas besoin. Je pense que nous avons, quant à nous, trop cloisonné les choses et, par là même, condamné les guerriers à être guerriers seulement et donc à périr ou à sombrer dans l’Ombre.
Seules les issues mentionnées plus haut semblent permettre que l’âme de ceux-ci s’élève et soit lavée de l’Ombre qui, sans cela, entraverait le Chemin vers l’Unique Éternel.
Arthur était un de ces hommes Mages Guerriers, à l’instar du Roi David qui fut aussi très célèbre. Le roi David eut recours à la Magie guerrière pour vaincre un des derniers Nephilim, Goliath de Gath, du peuple des Rephaïms. Sans cela, il n’eut pu le vaincre. En son temps, Moïse fit de même avec Ogg le Géant, également Rephaïm. Tous furent d’illustres Mages Guerriers. Il en existe bien d’autres encore. Konogan en était un, dans une moindre mesure. Et toi aussi, Gwendaëlle.
Aussi, prête bien attention à ces conseils, ma fille. Mais je sais que tu y parviendras, j’y suis arrivé.
Autrefois, nos frères combattaient les Géants Rephaïms et les Monstres, désormais nous avons les Mages noirs. Tu pourras aussi le faire, j’ai confiance.
Étudie, pratique, offre ton cœur à notre Maître, il te guidera. Que la Paix soit avec toi !

Ton Père, Myrdhin Emrys
Chapitre 16 : Les visions


Ils prient à voix haute lors de telles cérémonies en hochant la tête comme s'ils parlaient à des murs sans savoir à quels dieux ni à quels héros ces monuments sont dédiés.
Héraclite


es mots se mélangeaient aux visions et les visions à mes sens, se vidant dans la nuit, devenant filandreux, vaporeux, néants. Les réalités se superposèrent, dansantes, trébuchantes. Je manquais de souffle. Tout en était si précis, si éclatant, que même le génie d’un peintre fou eut trouvé dérangeante et suspecte une telle perfection.
Tout est clair et lumineux ! Quelle joie ! Quelle magnifique vision ! Quelles superbes montagnes !
Oh ! Qui sont ces hommes ? Je m’approche, ça y est, je suis avec eux. Mais eux aussi m’observent. Deux ont le crâne rasé et tout autour d’eux le sol blanc, si blanc que le soleil qui se reflète me brûle les yeux. Oh, mais suis-je bête ? Je peux y remédier ! Quel bonheur ! Voilà, je n’ai plus mal aux yeux. Ici, je peux tout faire, il me suffit d’y penser…
Les trois hommes me regardent toujours. Enfin, non, plus exactement, seul celui du milieu m’observe vraiment. Les deux autres ne me voient pas, enfin je ne crois pas. L’un d’entre eux a les cheveux longs, très longs et une grosse barbe. Ils sont assis en tailleur, les yeux clos. Ils sont là… sans être là. Étrange. Et c’est amusant, je crois connaître l’homme à la barbe, mais ne parviens pas à voir son visage. Cela me perturbe et je ne parviens pas à me mouvoir pour le voir entièrement.
D’un coup, je comprends ! L’homme au crâne rasé m’en empêche. Il me bloque sans que je sache comment. Voilà qui est intéressant… Mais, il sourit ! Il n’est que rides et lumière. C’en est presque gênant. Son regard me trouble. Cet homme me percute avec son énergie, je crois que je souris aussi. Je lève mon regard-perception. Une intention plus forte que moi me rabat. Et là, tout disparaît.
Je vois Brech El lean, je vois mon père, vieux, très vieux. Est-il si vieux en vérité ? [Souvenir blanc]. Je ne sais plus ! Je l’appelle, il me voit ! Aussitôt, l’image disparaît. Tout va si vite.
Se dessine devant moi un palais, des colonnes de marbre et des armées. Je survole, je vais vite. Tout se déroule sous mes yeux très rapidement. Mon Dieu, je crois qu’il s’agit de Rome ! Je vois un homme vieux et usé vêtu d’une longue robe assis dans une salle vaste et froide. L’homme est seul, sur son trône et dans son cœur. Son corps est perclus de douleurs. J’ai mal aussi. Son manteau rouge et doré est couvert de motifs compliqués et précieux. L’homme est triste. L’Ombre rôde. Je me tourne vers… mon père ! Il est à mes côtés. Je suis aspirée de nouveau, je manque de souffle. Je me calme aussi vite en prenant conscience que mon souffle n’est pas de ce monde. Alors, tout va mieux, je relâche une certaine tension. Je prends confiance. Je tâche de ne pas juger ma vision, de ne pas analyser et simplement la vivre sans me laisser happer.
Et voici la mer, Gildas me sourit, Gildas pleure. Rhuys, la Cornouaille et des morts, encore des morts, des cadavres à n’en plus finir qui s’empilent et pourrissent. Les roches chutent et se fendent, les maisons brûlent, les champs partent en fumée. Je vieillis, je me sens si vieille !
[Ne pas juger, ne pas faillir. Simplement voir.]
Des champs de bataille, des hommes torturés et des femmes brûlées vives ! Les livres sont cachés, les hommes en blanc œuvrent, prient, meurent et renaissent. Tourbillon sans fin. Rien ne dure. Rien. Les cycles se succèdent, les Hommes naissent, grandissent, vivent à peine et meurent déjà.
Je vois des châteaux de pierres sombres, de hauts remparts s’élever abritant la pauvreté d’âme de millions d’Hommes. Châteaux transparents confortant les peurs, les rivalités et la cupidité !
Je vois les sacrifices et les mensonges ! Je vois de l’or, beaucoup d’or et de richesses. Des machines que je ne comprends pas. Des peuples à la peau brune, des montagnes, des rivières d’eau, des rivières de sang !
Ô Seigneur, mon corps souffre tant ! Mon âme pleure, mes mains saignent ! Mon cœur s’écoule et explose !
Dieu, pourquoi cela ? Pourquoi les hommes se perdent-ils ainsi ?
J’ai échoué à ne pas juger, mais j’ai maintenant compris. J’ai vu, je sais. Et mon cœur fendu s’emplit d’une vague insoupçonnable de compassion pour mes semblables. Mais quelque chose s’est brisé en moi.
Chapitre 17 : Les chemins vers la Lumière


Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. 
Jean, 16:33

’étais en sueur et paniquée. Je manquais de m’étouffer et mis quelques minutes à stabiliser
ma vue. La masure, notre hôte, Maya. Et Gildas.

— Gwendaëlle, Gwendaëlle !
Mon cœur fit un bond si fort que je crus qu’il tombait d’une falaise pour s’écraser au fond d’une crevasse. J’étais en sueur et paniquée. Je manquais de m’étouffer et mis quelques minutes à stabiliser ma vue. La masure, notre hôte, Maya. Et Gildas.
— Qu’y a-t-il ? chuchotai-je d’une voix éteinte.
Gildas me regardait inquiet. Avec sa barbe, on aurait pu le prendre pour un ermite un peu fou, errant sur les routes, mendiant le pain et prêchant l’apocalypse autant que l’amour de Dieu. Où étais-je allée ? Toutes ces questions sans réponse… Tout semblait si vrai.
Jigmé, le prêtre Bön, me regarda et me prit doucement le poignet en s’accroupissant à mes côtés. Il jeta un regard amical à Gildas et dit :
— Princesse, vous aurez sans doute les réponses à vos questions très bientôt. Je vous conduis à notre Maître aujourd’hui. Nous y serons ce soir, je pense.
Jigmé exerça une brève pression sur mon poignet et je sentis un flux doux et lumineux envahir mon corps et chasser mon trouble. Je perçus même le trajet précis du Souffle dans mon corps. En quelques secondes, je me sentais beaucoup mieux et plus alerte. Je lui souriais.
— Nous avons un peu la même magie. Merci, Jigmé ! Mais je partagerais volontiers avec vous de nos méthodes respectives !
Maya vint me serrer avec ses petits bras et posa sa tête sur mon épaule. Je l’embrassai et, voyant qu’Iloan et Gildas me regardaient, je lançai à voix haute qu’il était temps de partir. Je me levai avec peine, mon corps me donnant l’impression d’avoir subi une course. Mes membres étaient douloureux, mon souffle un peu coupé. J’avais dû suer dans la nuit. J’aurais aimé prendre un bon bain ou nager longuement pour détendre mon corps de la tension nerveuse qui l’habitait. Mais rien de tout cela n’était possible.
Iloan avait déjà quitté la maison et par la porte entrouverte je sentais l’air frais s’engouffrer. Je voyais le paysage de montagne et les terres arides faites de rochers et de sentiers pierreux. Pas de mer, pas de bain et encore beaucoup d’incertitudes. Une part de moi-même était encore accrochée à mes visions.
Gildas me regarda, moitié inquiet, moitié rassurant. Il me tendit une gourde d’eau fraîche et Jigmé un petit pain encore tiède. Je les remerciai et notre hôte nous invita à le suivre. À ma grande surprise, Maya nous emboîta le pas et nous partîmes tous d’un bon pas sur le chemin caillouteux qui s’enlaçait autour de la montagne. Le ciel était d’un bleu sans tache et je fus heureuse de me remettre en mouvement, de marcher simplement droit devant et d’oublier un peu un monde que je ne comprenais plus.
PARTIE II
Chapitre 18 : Dures leçons


« 1. Quand les enfants des hommes se furent multipliés dans ces jours, il arriva que des filles leur naquirent élégantes et belles.
2. Et lorsque les anges, les enfants des cieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles. [...]
10. Et ils se choisirent chacun une femme, et ils s’en approchèrent, et ils cohabitèrent avec elles ; et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, et les propriétés des racines et des arbres.
11. Et ces femmes conçurent et
elles enfantèrent des géants
12. Dont la taille avait trois cents coudées. Ils dévoraient tout ce que le travail des hommes pouvait produire, et il devint impossible de les nourrir.
13. Alors ils se tournèrent contre les hommes eux-mêmes, afin de les dévorer.
14. Et ils commencèrent à se jeter sur les oiseaux, les bêtes, les reptiles, les poissons, pour se rassasier de leur chair et se désaltérer de leur sang.
15. Et alors la terre réprouva les méchants.
 
- Chapitre 8 -
1. Azazyel enseigna encore aux hommes à faire des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses et des miroirs ; il leur apprit la fabrication des bracelets et des ornements, l’usage de la peinture, l’art de se peindre les sourcils, d’employer les pierres précieuses, et toute espèce de teintures, de sorte que le monde fut corrompu.
2. L’impiété s’accrut ; la fornication se multiplia, les créatures transgressèrent et corrompirent toutes leurs voies.
3. Amazarak enseigna tous les sortilèges, tous les enchantements et les propriétés de racines.
4. Armers enseigna l’art de résoudre les sortilèges.
5. Barkayal enseigna l’art d’observer les étoiles.
6. Akibeel enseigna les signes.
7. Tamiel enseigna l’astronomie.
8. Et Asaradel enseigna les mouvements de la lune.
9. Et les hommes sur le point de périr élevèrent leurs voix, et leurs voix montèrent jusqu’au ciel. »
Livres d'Hénoch, chapitres 7 et 8


An 537, Pays des Neiges Éternelles.

e me remémore encore parfaitement ma difficulté à tenir les postures. C’était même parfois une véritable torture pour le corps. Cela faisait une heure que j’étais assise, meurtrie tant au-dedans qu’à la surface de mon corps. J’étais par contre heureuse de voir mon Souffle qui découvrait une nouvelle manière de se propager dans les replis de mon être. Cependant, la rançon était élevée. Les leçons étaient rudes, mais je m’obstinais.
Ce jour-là, mon corps était raide, une nouvelle fois, et mon dos souffrait comme la veille, l’avant-veille et le jour encore d’avant. Mais je demeurais en place. Pendant ces temps immobiles, mes souvenirs d’entraînements guerriers remontaient par vagues. Parfois, cela me faisait sourire. Parfois, j’endurais plus difficilement encore les sessions. Mais le parallèle avec ce que j’avais déjà vécu était manifeste. Toutefois, avec l’assise silencieuse, si mon corps souffrait, mon esprit aussi était malmené. Ou plutôt, je découvrais un monde intérieur entièrement nouveau. C’était lourd de conséquences sur ma perception à la fois de moi-même et du monde.
Les jours s’écoulèrent, identiques les uns aux autres, rythmés par les exercices, les pratiques corporelles, les visualisations, les assises silencieuses. La litanie se répéta jour après jour au point que je ne sus bientôt plus combien s’en étaient écoulés depuis que j’étais chez le vieux Maître.
Mais je dois revenir en arrière afin de bien compléter mon récit et que rien ne manque à la compréhension de ceux qui se lanceront dans la lecture de cette histoire si improbable.
Le tout premier jour, lorsque nous parvînmes enfin, Gildas, Jigmé, Iloan, Maya et moi sur le premier plateau des hauteurs, la journée était déjà bien avancée et le froid commençait à rôder disputant les derniers rayons ensoleillés à la brume nocturne s’élevant entre les pierres et les derniers arbustes noueux. Une masure posée contre la montagne se détachait sur le plateau pierreux, mélangeant sa structure à celle de la roche formant une habitation troglodyte. Je perçus immédiatement la nature magique du lieu. Nous avions pénétré dans une membrane d’énergie entièrement différente. Sa vibration me prit de plein fouet à peine sorti du sentier sinueux.
La vue était belle mais aride. À perte de vue s’étendait un monde de pierre et de touffes d’herbes courageuses. Au milieu de la steppe, un Cairn se dressait et l’on pouvait voir au loin des drapeaux multicolores flottant au vent, tenus par des cordes fixées à un monticule de pierres. À distance, ils dessinaient des cordages reliés à un mat de navire imaginaire ancré dans la terre. Le vent des montagnes gonflait et agitait à son gré les voilages qui claquaient dans l’air, emportant les prières vers le ciel. Au loin, les hauts pics enneigés nous toisaient de leur hauteur froide donnant à l’espace un sentiment d’éternité. C’était beau, mais je notais l’absence des arbres si chers à mon cœur et regrettais de plus en plus Brech El Lean et ses chênes centenaires.
Notre ami Jigmé se détacha du groupe pour se diriger droit vers le Cairn. Nous restâmes instinctivement en arrière à l’observer tandis qu’il approchait du monticule, se prosternait trois fois et accrochait un drapeau supplémentaire aux cordes qui en comptaient déjà de nombreux. Certains, très usés, partaient en lambeaux, mais continuaient leur rôle de messager pour les Dieux. Ce fut ma perception de ce rituel. Je trouvais cette pratique belle et légère. J’aimais beaucoup l’esprit du geste et du lieu. En repartant, il déposa une pierre qui s’ajouta à ses sœurs sur le tas. C’était là la coutume du voyageur en hommage aux esprits comme nous le confirma Jigmé en deux phrases laconiques. En réponse, les drapeaux claquèrent au vent dans une obscurité grandissante.
Le souffle froid de la nuit nous engloba bientôt de son manteau. Gildas me regarda, d’un air curieux, mais notre attention fut attirée par des bruits légers provenant de la maison. Il me serra contre lui pour me réchauffer. Je relevai la tête lorsqu’une silhouette se détacha du paysage.
L’homme était apparu comme un fantôme. Le soleil étant passé de l’autre côté des monts, la nuit avait englouti le plateau montagneux en un clin d’œil, faisant chuter la chaleur diurne et ramenant avec lui l’esprit de la nuit. Maya partit en trombe à la rencontre du vieillard. Ce n’était donc pas là leur première visite et l’enthousiasme à l’encontre du Maître me rasséréna. Je n’aurai pas dû avoir de retenue. Pourtant, des craintes irrationnelles se levaient en moi. Un sentiment que je n’avais pas ressenti depuis mes séances avec Bleiz, un de mes anciens Maîtres lorsque j’étais toute jeune. Ce fut Iloan qui attira mon attention lorsque je vis sa bulle de Souffle se contracter dans un réflexe de protection. Il ne cessait donc d’être dans la lutte et la colère contre tout. Du moins, c’est la vibration qu’il dégageait.
L’homme s’approcha de nous. Jigmé vint à sa hauteur, se prosterna à nouveau puis ils se tournèrent tous trois vers nous, les étrangers. Le message était clair, du moins, je le croyais ainsi. L’homme devait être le Maître. Il était vieux, petit, le teint hâlé et le visage parcouru par tant de rides qu’il semblait être né avec. Était-ce la sécheresse de l’altitude, la rudesse du climat ou l’extrême vieillesse qui l’avaient ainsi usé ? Il émanait de lui bonté et plénitude, mais son énergie était d’un autre ordre. Son Souffle était aussi dense qu’une chaleur d’été. Il s’exprima, sans que cela me surprenne, dans notre langue.
— Vous êtes les bienvenus, vous deux. Mais, mon jeune Iloan, vous ne pouvez rester.
Il y eut un blanc, une coupure froide me rappelant encore durement que notre ami Iloan était à la dérive sur des flots dangereux, mais en plus que c’était devenu visible pour les autres, surtout pour les Mages tels que lui. Le Maître l’avait donc vu, mais je ne sus dire ce qui me troublait plus entre ma culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur de notre amitié avec Iloan ou de voir que le Maître lui interdisait l’entrée à son monde.
Iloan ferma son visage, mais ne broncha point. Je crois qu’il se doutait de ce qui allait se produire. Gildas me regarda et je compris avec une déchirure qu’il raccompagnerait notre ami. C’était évident. Je jetais un regard au Maître puis à Jigmé. Il semblait à tous que c’était à moi de rester et aux autres de retourner dans la vallée. Le silence vibrait de tensions muettes, aussi, je ne discutais pas.
J’embrassai Gildas longuement, les larmes aux yeux. Mon cœur pressentait qu’il se passerait un temps trop long pour moi avant que je le revoie. Il affichait une mine confiante, mais son regard reflétait son abattement intérieur. Il n’y a pas de mots pour ce genre d’au revoir.
Je fis une accolade sincère à Iloan et lui confia à voix basse de faire attention à lui et de se souvenir de son maître, Bleiz. Je souhaitais lui rappeler son serment de Mage, la bonté et la profondeur inspirante de notre défunt instructeur. J’espérais qu’il comprendrait le message et que cela pourrait le toucher suffisamment pour qu’il se ressaisisse. Il fit une moue indescriptible où perça quelques instants mon ancien ami, celui qui était joueur et espiègle. Ce fut encore pire pour moi de le voir ainsi défiguré par l’Ombre sans que je ne puisse rien faire. C’est le cœur en peine que je me détournai de lui.
La légèreté de la petite m’arracha un sourire. Maya m’embrassa et me dit que nous nous reverrions. Ce à quoi j’ajoutai que je n’en doutais pas. Elle semblait livrer une vision plutôt qu’un souhait d’enfant. Je notai cela sans chercher plus avant et saluai enfin Jigmé en m’inclinant devant lui. Il se courba en retour et me livra :
— À bientôt, Princesse. Ne vous inquiétez pas, je ramène tout le monde dans la vallée.
Je me tournai enfin vers le vieux Maître. Nous nous saluâmes mutuellement et de manière si solennelle que je me crus à l’entrée d’un duel. Pourtant, je serai vraisemblablement la seule à me battre. Je fus à nouveau prise d’une sourde crainte incompréhensible. En me redressant, je voulus guetter mes amis, mais ils étaient déjà partis. Bien vite, trop vite. J’en fus étonnée. Déjà, ma vie était happée par un autre monde. Le temps commença une distorsion désagréable à dater de cette rencontre.
*
La suite de la soirée fut comme un songe éveillé. Le Maître ne parlait qu’à peine, un sourire énigmatique gravé sur son visage aux milles rides. Agile comme un chat, il se mouvait aussi comme un assassin. J’avais l’impression d’être sur un navire, à peine protégée d’une tempête extérieure. Le vent vigoureux nous cloîtrait à l’intérieur et vibrait même de menaces sifflantes. La seule phrase complète que fit le vieil homme fut après notre collation du soir.
— Gwendaëlle, demain nous commencerons l’entraînement. En attendant, je te souhaite une excellente nuit.
— Très bien, Maître. Puis-je vous demander votre nom ?
— Je n’ai plus de nom, Princesse. Mais tu peux m’appeler Chimé.
— Que signifie Chimé, Maître ?
— Beaucoup de questions sont dans ton esprit. C’est pourquoi tu ne peux plus aujourd’hui continuer ton chemin. Néanmoins, puisque nous ne sommes qu’au début, je vais te répondre. Chimé veut dire « Immortel ». Désormais, tu vas te demander pourquoi je me fais prénommer ainsi, n’est-ce pas ?
Il rit lui-même de son pic et me regarda pour chercher ma réaction. Il ajouta :
— Ne laisse pas trop tes pensées tourner autour de cette question. Tu manquerais l’essentiel et perturberais également ton sommeil. Écoute plutôt le vent.
Il se passa alors une chose très étrange. Ce fut comme s’il saisit mon esprit pour le projeter dans la bourrasque extérieure. Je me retrouvai quelques secondes durant entourée des vents balayant la steppe et des Esprits de la nuit. Je fus décontenancée pendant ce court instant incompréhensible puis je repris la barre de mon propre esprit et m’ancrai aussi vite dans mon corps pour verrouiller ensuite ma bulle de Souffle. Plutôt que d’avoir projeté mon esprit vers le vent de mon propre chef, il avait, par je ne sais quelle passe magique, lancé mon Souffle là où il avait voulu lui. Comme un fétu de paille, j’avais failli perdre mon équilibre dans une rafale et risqué d’être emportée littéralement par le vent. Sans aucun effort, sans même que j’aie senti une intrusion, mon esprit avait été propulsé hors de moi, en l’espace d’un seul et court instant.
J’étais revenue à l’intérieur de la maison, mais j’étais pour le moins perturbée par sa passe magique. Je l’assassinai du regard malgré moi, et malgré le respect dû à son rang. Cette défense rebelle et mécanique avait été plus impérieuse que mon respect. J’étais à deux doigts de la colère.
— Bien, bien, admit-il en riant doucement. Tu as des réflexes… Mais trop de défenses. Et surtout trop de pensées ! (Je n’en revenais pas qu’il change de sujet et passe à autre chose aussi vite). Rappelle-toi, tes pensées perturbent ton sommeil et ton énergie. N’as-tu jamais réfléchi qu’on passe un tiers de notre vie à dormir ? Dormir est un art. Ou plutôt, rêver est un art.
J’étais cette fois vexée en plus d’être gênée. Il s’inclina.
— Princesse, bonne nuit.
Il m’indiqua d’un geste exagérément maniéré la paillasse qui serait la mienne puis partit rejoindre la sienne, derrière un drap pendu par deux ficelles délimitant la pièce principale en deux.
J’étais abasourdie par la leçon. Je m’assis sur mon lit de fortune et tâchai de me calmer. J’observai l’intérieur de la petite maison. Le foyer central servant de cuisine se transformait en brasero la nuit. Les deux lampes à huile furent éteintes et bientôt seuls les vents nocturnes menaçants me tinrent compagnie. Je crus même être seule durant toute la nuit car en projetant mon Souffle vers la paillasse du Maître, rien ne me parut perceptible d’une présence humaine. On eut dit que son corps avait disparu. Avais-je tout rêvé ? Mon agacement durant une bonne partie de la nuit pendant laquelle je tâchai en vain de réfléchir.
Mais Chimé avait raison, je pensais trop. Je perdais ainsi trop d’énergie et me dispersais tant dans mon quotidien que dans ma pratique de Mage. Il n’y avait guère que dans l’art guerrier que ma pensée était en sommeil. Peut-être était-ce là d’ailleurs que j’y trouvais soulagement et accomplissement. Voilà une trouvaille qui ne manquerait pas d’être questionnée. Je réfléchissais aussi aux implications de ses dires sur l’art de rêver et, paradoxalement, cela faisait fuir le sommeil d’autant plus. Les vents soufflèrent toute la nuit durant et ce n’est qu’aux heures perdues de l’obscurité que je sombrai sans m’en rendre compte.
*
Lorsqu’il me réveilla le matin, j’étais ensommeillée et groggy. Chimé me salua de la tête et m’invita à venir manger une pâte chaude, du thé au beurre rance. Il me les montra et désigna leur nom :
— Cho-pa. Sha Balep et Tsampa. 
Le temps d’avaler notre collation matinale, nous étions déjà dehors. Le soleil rendait la lumière au plateau pierreux et j’avais l’impression de découvrir un autre paysage que la veille.
Le vieillard s’assit en tailleur sous le seul petit arbre et m’invita du regard à faire de même. C’est ainsi que commença mon entraînement auprès du Maître. Dès lors, le silence, le recueillement et les exercices de visualisation entrèrent dans mes journées.
Ce jour-là, alors que nous prenions un énième thé au beurre, je fus prise d’un rire incontrôlé et me mis à parler à Chimé en lui disant :
— Je suis un Pèlerin du temps, n’est-ce pas ? Mais je viens m’instruire auprès d’un Immortel ! Je trouve les Dieux tellement drôles ! Tellement taquins !
J’ignore pourquoi c’était si hilarant pour moi, mais mon rire remontait de telles profondeurs que je ne pouvais le contenir. Chimé fut touché par mon hilarité et rit aussi de bon cœur. Ce fut un beau partage. Je le sentais avec moi, complètement uni à mon esprit, sans aucun jugement, sans aucune retenue. C’était beau. Entre la nuit précédente et cet instant, j’avais l’impression d’avoir affaire à une personne entièrement différente et pourtant étrangement identique. Les Mages étaient parfois déroutants et les grands Maîtres encore plus. Ce rire partagé changeait la donne. Dès lors, ma confiance en lui fut totale. Je songeais à Bleiz, à mon père. Chimé n’était pas différent d’eux. Je choisis dès lors de m’en remettre entièrement à lui. Je recevrais tout ce que les Dieux voudraient bien me donner de lui. Mon chemin reprenait. S’était-il jamais arrêté, d’ailleurs ?
À ce moment-là, alors même que je concluais silencieusement cet engagement, il se leva. Contre toute attente, son visage se ferma et il me dit :
— Maintenant, nous allons voir ce que tu as dans le ventre.
Il disparut.
— Chimé ? lançai-je, décontenancée.
Pendant une demi-seconde, je crus avoir rêvé qu’il se tenait près de moi. Je me redressai en un battement de cœur et ouvrai ma bulle d’énergie tout autour de moi. Chimé reparut à quelques coudées de moi, debout, immobile. Puis, sa voix m’interpella dans mon dos. Surprise, je me retournai puis regardai à nouveau de l’autre côté. Il était derrière moi et devant moi.
Une fêlure se fit en moi. Ma raison vacilla un court instant. Le cœur cognant, j’examinais tant bien que mal l’impossibilité de ce que je voyais. Ce n’était plus de la magie, c’était de l’impossible. Si j’avais vu bien des Magies, celle-ci m’était inconnue. L’instant suivant, le Maître fonça sur moi, ou plutôt ses deux doubles, enchaînant une série de passes magiques en m’assaillant de chaque côté. Sans plus aucune pensée, je plongeais dans un combat perdu d’avance avec la détermination d’un soldat face à une muraille. C’était délirant, mais impératif.
Bulles imbriquées l’une dans l’autre, diversions avec les détonations d’énergie, le maître m’assaillait sans relâche. Très vite, je fus prise d’un tournis. De compressions d’énergie en sorties de forces brutales pour me repousser et me déséquilibrer, Chimé m’envoyait au sol à dix mètres. La chute sur le dos me coupa le souffle, mais je me relevai aussi vite parant déjà son double cherchant à m’attaquer dans le dos par des frappes à mains nues. Je tenais bon, jusqu’au moment où je pris de nouveau une incroyable gifle morale. Chimé disparut de devant moi entraînant mes mouvements de parades dans le vide. Je manquai de trébucher par le manque de contrepoids. Je me retournai, esquivai une première attaque de mains de son premier lui, basculai en arrière, saisis son bras, mais son salto avant me fit faire une pirouette durant laquelle je libérai ma prise. Le temps d’un éclair, je fus fière de cette passe périlleuse. De retour sur mes pieds, ma main ne tenait plus rien et j’étais seule, entourée de ma bulle de défense.
Deux fois laissée face au vide, en plein combat rapproché, j’en fus presque humiliée. Je me ressaisis m’attendant à ce qu’il resurgisse n’importe où, à n’importe quel instant. Une furtive pensée me soufflait que la sphère de Souffle m’entourant était une bulle de protection, un bouclier d’énergie, mais c’était aussi…
— Une tour d’ivoire, oui ! Cette bulle peut aussi être ta prison, souffla Chimé.
Il réapparut devant moi, à deux travers de main de mon visage, sa deuxième main effleurant ma gorge, les doigts en pince. Il aurait pu m’étrangler en un claquement de doigts. C’était l’échec.
*

Je soupirai, de dépit et d’effort. Mon humeur s’assombrit. Comment Jigmé avait-il pu me faire ça ? Pourquoi me retrouvais-je ici à combattre un Maître aux pouvoirs fous et inaccessibles ? Quel était le lien entre lui, Gildas, notre quête et moi ? Je serrai les mâchoires et fermai les yeux un court instant pour me contrôler.
Chimé décala ses paumes et posa alors très délicatement sa main sur mon épaule en souriant. Ultime humiliation pour la guerrière que j’étais. Ce n’était qu’un entraînement et, si je savais de manière rationnelle qu’il ne cherchait pas à m’humilier, c’était pourtant mon ressenti. Je relâchais un peu de la pression qui habitait mon corps et reculais, plus par réflexe que par peur. Et surtout par contrôle de moi-même. Je bouillais intérieurement d’émotions contraires. Je fis quelques pas pour me détendre et plongeai dans ma volonté inflexible. Regonflée à bloc, je choisis de me remettre en selle sans attendre. Je remerciai au fond de moi d’avoir eu des instructeurs exigeants et intraitables par le passé. Je l’affrontai verbalement.
— Comment avez-vous su que je pensais à ma bulle ? Comment avez-vous pu même passer au travers, c’est… impossible !
— Ce n’est pas impossible. La preuve, je l’ai fait. Et j’ai su ce que tu pensais de la même manière que, toi, tu tends ton esprit vers celui des autres avec une telle facilité. J’ai simplement une pratique plus affinée que la tienne. Toi aussi, un jour, tu pourras le faire. Il se peut que lorsque tu pourras le faire, tu ne le voudras plus…
Il sourit, se détourna et fit quelques pas avant de s’arrêter. Il fit volt-face, tel un chat et me demanda de loin :
— Princesse, pourquoi te bats-tu ? Contre quoi te bats-tu ? Cela a-t-il même un quelconque sens que de se battre ?
Je restai interloquée, abasourdie par ces mots et leur écho à mes questions muettes. J’ignorais la portée réelle de ces questionnements. J’avais même peur d’y répondre, sans pour autant me dire que je pouvais les nier.
Maître Chimé venait de verbaliser tout haut ce que je cherchais à comprendre tout bas, au fond de moi. Je fermai un instant les yeux, saturée et déçue par moi-même sans raison apparente. De multiples courants émotionnels me traversaient. J’étais bouleversée, bien plus que les événements en eux-mêmes pouvaient le provoquer. Tout cela me touchait en profondeur et menaçait d’écrouler tout mon monde intérieur, tout ce pour quoi j’avais été élevée, cru et défendu. J’étais littéralement pourfendue par le doute, un doute qui lui-même me taraudait depuis bien longtemps maintenant. C’était évident même qu’il était entré en moi il y a plusieurs mois déjà.
Pourquoi se battre ? Ai-je eu tort toutes ces années ? songeai-je. Arthur lui-même savait-il pourquoi il se battait ? Toute cette violence immonde était-elle justifiée, même au nom du sacré ?
Je pensai à mon père et compris bien mieux son attitude, ses mots, autant que ses doutes et ses décisions, son refus de la violence, sa patience, mais aussi ses déchirements terribles dus au choix impossibles. J’inspirai calmement et rouvris les yeux pour répondre au Maître. Mais Chimé était déjà loin.
Chapitre 19 : Les chemins de la métamorphose
Un jour, Zhuangzi rêvait qu'il était un papillon : il en était tout à l'aise d'être papillon, quelle liberté ! Quelle fantaisie ! Il en avait oublié qu'il était Zhuangzi.
Soudain, il se réveille, et se trouve tout ébahi dans la peau de Zhuangzi. Mais il ne sait plus si c'est Zhuangzi qui a rêvé qu'il était papillon, ou si c'est un papillon qui a rêvé qu'il était Zhuangzi.
Mais entre Zhuangzi et le papillon, il doit bien avoir une distinction :
c'est là ce qu'on appelle la transformation des êtres.
Zhuangzi, Maître des transformations


An 537, Pays des Neiges Éternelles.

e restai éloignée un petit moment de Chimé, pour reprendre pleinement possession de mon espace personnel. Son attaque avait été d’une telle fulgurance froide que je ne parvenais pas à examiner son approche. Chimé était simplement un homme incompréhensible, selon mes critères habituels. Il ne répondait à aucune norme. Passer d’un instant de complicité à une telle leçon en quelques minutes m’avait bousculée. Mais l’exercice même de sa Magie était incroyable. En vérité, il m’apparut à peine humain. Je me détournai de lui et partis m’asseoir sur une pierre plate à distance. Je tentai de me calmer et reprendre mes esprits.
Chimé respecta ma distance. De loin, je le vis réajuster sa tenue et refermer sa veste en peau de yak. Son petit chapeau était tombé. Lorsqu’il le ramassa, je le trouvais soudain, vieux, petit, et profondément bon. Ça me frappa. Aucune colère, aucune trace de notre lutte ne restait en lui. Il était parfaitement serein, alors que j’étais brassée par de basses émotions et des doutes existentiels profonds.
Ce grand écart, ce gouffre de différence entre nous m’arrachèrent un sourire de dérision. Un calme jaillit alors en moi. Un blanc, une paix tranquille s’ouvrirent dans mon esprit et tout mon être. Je pris conscience qu’il était là pour m’instruire, simplement et que mes résistances et mes doutes ne faisaient que m’empêcher de voir ce qui était pourtant évident si je simplifiais mon esprit jusqu’à ne voir que l’essentiel, le pur instant.
Comment pouvais-je douter de lui, de pourquoi j’étais là ? Ma colère s’évapora en un clin d’œil. Je pensai à mon père et je me dis qu’il était de la même espèce d’homme que Chimé. Inclassable, indépendant, terrible par son impeccabilité et magnifique par son sens du devoir, du sacrifice pour le bien de l’autre. « Le Souffle du Dragon brûle tout », à ce que l’on dit.
Je devais dépasser les blessures momentanées de ma personnalité étriquée et faire confiance à Chimé. « Sans cela, tout aura été vain ». Si mon père l’a fait un jour envers son propre maître, pourquoi ne le ferais-je pas moi-même ? J’avais en vérité une chance inouïe d’être auprès de lui, d’apprendre, d’approfondir mes connaissances et de me nourrir d’énergies si subtiles. Il comprenait visiblement des choses qui m’échappaient. Je devais dépasser mes peurs, mes colères pour mieux me comprendre, mieux me maîtriser. Mes démons intérieurs voulaient me barrer la route, c’était désormais clair. Ceux-ci étaient-ils plus terribles que les Pictes ou les Saxes une hache à la main et le torse sanguinolent ? Je me relevai.
— Pardonnez mon attitude, Maître. J’étais une guerrière, il y a encore peu de temps. Je n’ai pas pour habitude de perdre si facilement et je n’aurai pas dû m’agacer ainsi. La violence a eu trop souvent raison de mon âme, je m’en excuse.
Je m’inclinai en joignant les mains, respectant ainsi la coutume. Chimé me salua en retour.
— Tu n’as pas à te faire pardonner, Princesse. Je sais qui tu es et je t’ai surprise à dessein. Tu le sais, les Mages noirs ne te préviendront pas. Alors, autant s’entraîner. Mais, bien plus que cela, il te faut dépasser ta propre Ombre.
— Oui, mes propres démons…
Je songeais aux implications de ce qu’il me confiait. Il avait raison, bien entendu. Je l’avais moi-même vu. Il me ramenait les pieds à terre tout en me montrant le reste du chemin à parcourir, exigeant, dur, profond et en même temps inévitable. Pourtant, évoquer les Mages noirs entre ces montagnes avait quelque chose d’irréel. Une peur incontrôlable monta brusquement en moi.
Inévitable.
Pourquoi ? Je vis alors très clairement que désormais il me serait absolument impossible de revenir en arrière. Plus jamais je ne pourrai redevenir comme avant. Plus jamais je ne pourrai tuer sauvagement comme Arthur, les guerriers et moi-même le faisions. Plus jamais je ne pourrai laisser libre cours à ces démons. Et donc plus jamais je ne pourrai fermer les yeux sur ces ombres en moi. Elles étaient non plus extérieures mais intérieures. Je serrai les dents puis une étrange pensée me vint.
— Puis-je poser une question, Maître ?
— Bien sûr ! Toutes les questions que tu veux… Les réponses sont d’un autre ressort.
Il sourit, malicieux. Je passai sur son trait d’esprit.
— Seriez-vous en train de m’enseigner la même Magie que celle qu’a reçue Iloan ?
— Non. Iloan est un Guerrier-Mage. Et sa Magie n’est pas la Haute Magie. C’est la Magie du Guerrier. Elle est dangereuse.
— Dangereuse ? Est-ce parce qu’il risque d’y laisser sa raison qu’elle est dangereuse ? J’ai cru constater…
— Oui, tout à fait. Tu l’as donc vu.
— Oui, j’ai vu l’Ombre qui danse sur lui, son corps et son âme. Cela me rend triste.
Chimé me sonda de son regard et son esprit effleura le mien avec une grande douceur, comme une mère caresse le front de son enfant.
— C’est le destin périlleux du Guerrier-Mage. Laisse-le accomplir ce qui doit l’être. Ton rôle n’est que d’être là et de l’aimer jusqu’au bout, comme un véritable ami et un Maître.
— L’aimer ? Alors qu’il sombre ? Maître, j’avoue que je serais parfois plus tentée de le gifler et de le ramener de force à la raison.
— Et voici tout le problème, Gwendaëlle. Ton amour pour lui devrait être plus fort que ça.
— Jusqu’où devrait-il aller dans ce cas ? Dois-je le voir sombrer sans agir ?
— Ce n’est pas ce que je dis. Et pour ce qui est de quoi faire, tu le sauras bien assez tôt.
Mon père parlait exactement ainsi, par message voilé. Cela me frappa. Puis, tout me revint à l’esprit. Le journal de mon père, le Graal, les guerriers. Sa quête infatigable, son impeccabilité frisant parfois la rudesse… J’eus le sentiment d’avoir mis tout cela de côté depuis trop longtemps, d’avoir presque oublié. Ce fut très étrange. Mais je poursuivis la discussion malgré tout.
— Vous connaissez l’avenir n’est-ce pas ?
— Une trop grande partie, oui.
— Mais…
Je ravalai ma question et me relevai. Il me suivit dans mon geste puis nous nous mîmes à marcher sur la plaine parcourue d’un vent sec sous un ciel d’azur parfait. Le cri d’un rapace me fit lever les yeux au ciel. Dagda, songeai-je. Je me demande bien où tu es désormais. Les hautes montagnes se tenaient tels des Grands Anciens, immobiles, hiératiques, froids, mais veillants éternellement sur les Hommes depuis le toit du monde. Je brisai le silence.
— Maître ?
— Mmmh ?
— Quelle magie voulez-vous donc m’enseigner ?
— La Haute Magie.
— Qu’est-ce donc finalement ? Est-ce celle que pratiquait mon père ?
Il s’immobilisa et me perça de son regard profond entouré d’un flot de rides solaires.
— Oui, ton père était le précédent Maître.
— Est-ce par cette Magie que vous êtes passé au travers de mon bouclier de Souffle ? C’est normalement impossible.
— C’est impossible parce que tu penses que c’est impossible. Voilà ce sur quoi nous allons travailler : ta définition du réel. Tu crois cela comme étant impossible car ton esprit est habitué à ce que cela soit impossible. C’est donc devenu un concept rigide, une réalité froide et carrée qui fait que tu te limites à elle, sans chercher à la dépasser. C’est donc pour toi impossible de concevoir ne serait-ce qu’une autre possibilité. Or, ça l’est. Ton obstacle ici, c’est toi-même. Car, tu le vois bien, c’est possible. Je le fais.
— Tout comme d’apparaître à deux endroits en même temps…
Il pouffa brièvement pour acquiescer. Je continuai.
— Oui, c’est pour moi impossible. J’ai pourtant entendu des paysans ou certains ennemis dirent que mon père avait été vu auprès d’eux alors qu’il était avec nous. Il ne pouvait en aucun cas être à ces deux endroits alors même que nous étions avec lui à plusieurs jours, voire semaines de marche. J’avais toujours mis cela sur le compte d’une légende craintive de nos ennemis et la superstition des paysans.
— Non, ton père avait ce pouvoir de bilocation. Tout comme moi et toi bientôt. Mais c’est très secondaire. Ces pouvoirs ne doivent pas t’empêcher d’accomplir la Haute Magie. Ils sont les conséquences de celle-ci et non son cœur même.
— J’avoue avoir du mal à comprendre… Dans ce cas, quel est le but de la Haute Magie ? À quoi sert-elle ?
— Tu le sauras, Gwendaëlle, tu le sauras. Mais par l’expérience et non par ce que je dirai.
J’étais de nouveau désarçonnée par ses évitements, mais j’optais pour la patience cette fois.
— Comment dois-je m’y prendre ?
— Abandonne tout ce que tu as appris.
L’annonce fit l’effet d’un choc. J’étais venue pour apprendre et j’y étais enfin résolue. Et voilà qu’il m’affirmait l’exact inverse. En quelques secondes, l’immensité de la demande s’abattait sur moi comme le marteau sur l’enclume.
— Abandonner tout ?
— Oui, ou à peu près. Travaille à vider ton esprit. Rassure-toi, en vérité, tu n’oublieras rien de ce que tu sais. Mais le jour venu, tu comprendras que cela ne te sera guère plus utile. Désormais, tu vas travailler à approfondir ta perception du réel. Nous allons malaxer ton corps de Souffle, pétrir ton esprit, ouvrir ton cœur et ça, dit-il en pointant le milieu de son front.
— « L’œil du dedans ».
— Oui. Ton Œil du dedans tourne déjà. Mais nous devons relier tout ton corps de Souffle et harmoniser celui-ci par des exercices. Et pour cela, nous allons travailler à ta paix de l’esprit. Le stabiliser et le pacifier.
— Maître, n’est-ce pas là le travail d’une vie ?
Il eut un sourire énigmatique.
— Le travail de cent vies ! Mais sache que tu ne resteras pas longtemps ici. Ton chemin est déjà bien avancé. Tu n’es pas si éloignée que cela de ce que tu es venue chercher. Ton père et Bleiz t’ont bien formée.
— Vous connaissiez Bleiz ? Mon père, je peux comprendre, mais Bleiz ?
— Nous nous connaissons tous, à ce niveau, nous ne sommes pas tant que ça…
Il s’arrêta et ficha son regard dans le mien.
— Tu as fait beaucoup de chemin, mais la guerre, le meurtre a assombri ton âme et alourdi tes énergies. Heureusement, tes vies précédentes, comme celle-ci, t’ont fait cumuler de nombreuses actions lumineuses et ton âme est encore assez pure. Ton esprit sera donc moins difficile à ramener à l’Union au Grand Esprit. Alors, les portes s’ouvriront pour toi.
Je fis soudain le lien avec Iloan et l’Ombre grignotant son âme à petit feu. Ma prise de conscience me fit hausser les sourcils de surprise et de désarroi.
— Iloan… C’est donc pour cela qu’Iloan chute dans l’Ombre ? À cause des morts qui pèsent sur lui ?
— Oui. C’est le risque des Guerriers-Mages. Ils le savent tous.
— Iloan le sait ?
— Oui. Il connaissait les risques en prononçant ses vœux. S’engager sur ce chemin est périlleux, mais aussi très noble. Peut-être même un jour les Pèlerins du Temps auront-ils la chance d’être aidés par une véritable caste de Guerriers-Mages. Mais c’est un autre sujet. Toujours est-il que savoir, même à l’avance, est très différent