Le dernier rempart Partie Un
407 pages
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Le dernier rempart Partie Un

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Description

Gabriel Van Helsing est un chasseur. Sa spécialité : les vampires. Vêtu de son long manteau noir, armé de sa machette et de son crucifix, il les traque à la surface de la Terre.
Son aventure débute en 1981, en Afrique du Sud, dans la ville de Soweto où, selon un vieux pasteur, d’affreux crimes ont été commis par deux assassins aux longues dents. Il n’en fallait pas plus pour que le chasseur se lance à leur poursuite.

Tout au long de sa route, il rencontrera des personnages des plus intrigants, tels que Sylveret Hutchensen qui, derrière son rôle anodin de professeur, cache un important secret. Van Helsing croisera également sur son chemin un vieux maître, une jeune fille courageuse, un marchand d’art aux plans funestes ainsi que plusieurs autres.

De Soweto en passant par Londres, ce livre captivant et rempli de rebondissements ne vous laissera aucune minute de répit. L’affrontement final s’annonce sanglant, mais surtout, imprévisible. Van Helsing parviendra-t-il à repousser le mal ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897753405
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le dernier rempart
Partie Un
 
 
 
 
 
Sébastien Picard
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À mes parents
 
 
 
 
Voici les musiques qui m'ont accompagné durant la création de ce roman :
Rise Hans Zimmer
Chevaliers de Sangreal Hans Zimmer
 
 
 
 
 
La souffrance est une arme.
L’amour un bouclier.
 
Sébastien Picard
 
 
 
 
 
 
Il n’y a que dans les mystérieuses équations de l’amour que l’on peut trouver raison et logique.
 
John Nash
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Du même auteur
 
2020. Le dernier rempart, Partie 1.
 
 
 
 
 
 
PARTIE 1
 
La traque
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
Soweto, 5 juin 1981

U
n vent sec balaya le sol et souleva un tapis de poussière qui força l’homme à détourner la tête un moment. Malgré tout, le sable s’engouffra dans sa gorge et le fit tousser. Il cracha et maudit sa venue qui ne datait que de quelques heures à peine. On lui avait déconseillé de venir à Soweto, une banlieue noire aussi appelée Township, située à environ 15 kilomètres au sud-ouest de Johannesburg, dans la province du Gauteng. C’était un endroit où les bidonvilles régnaient en maître et la pauvreté y était profondément installée. C’était une des villes les plus pauvres d’Afrique du Sud. À proprement parler, Soweto n’avait rien d’une destination prisée par les touristes, mais ressemblait plus à un repaire où se réunissaient les malfrats à la recherche de sensations fortes.
Ce visage blanc contrastait dans le paysage de cette petite ville hautement constituée de noirs. Les regards que l’on portait sur lui n’auguraient rien de bon. Mais il avait un visage sévère et fermé. Alors ils le laissèrent se promener à sa guise tout en le surveillant à distance.
Une foule de gens massés sur le trottoir le regardait marcher tout en lui jetant des regards méprisants. Ils étaient peut-être pauvres, mais ils n’appréciaient guère que ce parvenu d’homme blanc vienne déranger leur tranquillité.
Un groupe d’enfants qui jouaient avec un ballon passèrent devant lui en l’ignorant complètement. Il les regarda s’amuser un moment et poursuivit sa route.
Les rues de Soweto étaient sales, étroites et une odeur fétide y flottait en permanence. Des plaques de tôles faisaient office de toits de maisons ainsi que de murs. Côté pauvreté, difficile de descendre plus bas. Il songea aussi qu’avec cette chaleur, l’enfer devait être tout près.
Il s’arrêta devant un quatuor qui fumait. Le visage impassible, ils attendirent qu’il parle le premier.
— Bonjour, dit l’homme de sa voix rauque. Pourriez-vous m’indiquer le chemin pour me rendre à l’église ?
La carte achetée en débarquant du bus était illisible et certaines parties manquantes.
Un des quatre hommes, un grand noir aux jambes minces, s’avança vers lui, cracha au sol et lança son mégot d’une pichenette.
— Il n’y a pas d’église ici.
Ses camarades ne purent s’empêcher de rire.
L’homme au manteau noir agita la carte devant lui et garda son calme.
— Et pourtant, bien qu’il soit difficile de le voir, on dirait qu’il y en a une dans le coin.
Le grand noir s’approcha.
— Tu pourrais peut-être regarder dans ton cul, petit blanc, elle est peut-être là, ton église.
Les rires fusèrent et d’autres gens se joignirent à eux. Rapidement, un attroupement se forma autour de l’homme.
Malgré tout, il garda son sourire froid bien attaché sur son visage.
— Bien, dit-il.
Il ouvrit le pan de son manteau et replaça la carte à l’intérieur. Il l’avait ouvert assez large pour qu’ils puissent voir les deux pistolets sanglés dans des étuis contre ses côtes.
Les jeunes hommes cessèrent de rire et reculèrent d’un pas.
— Qui êtes-vous ? demanda le noir aux jambes minces.
— Quelqu’un qui peut vous aider.
— Nous n’avons pas besoin d’aide. Vous pouvez repartir d’où vous venez.
— Je vais repartir bientôt, mais pas avant d’avoir vu le pasteur Bamba.
Le cercle se referma sur lui. De toute évidence, le pasteur avait des fidèles qui veillaient sur lui.
— Bamba est un vieil homme, que lui veux-tu ?
C’était la voix d’une femme. Elle avait dans la jeune vingtaine et portait un jean déchiré aux genoux et un chandail rouge.
— Je veux lui parler.
— Mais lui, le veut-il ? À vrai dire, il ne parle plus depuis…
Soudain, elle se tut et les autres lui lancèrent des regards sévères.
— Écoutez, s’impatienta l’homme au manteau noir, il est impératif que je lui parle. Je sais ce qui s’est passé à la ferme. Chaque seconde que nous perdons à bavarder…
— Il ne s’est rien passé, dit la femme au chandail rouge. Allez-vous-en maintenant.
— Vraiment ? Combien de morts y a-t-il eu ? Dix ? Une famille de fermiers et leurs enfants ont été sauvagement assassinés. Dans la ville de Durban, huit personnes ont également été tuées dans d’étranges circonstances. Si Bamba ne veut pas parler, c’est peut-être parce que c’est lui qui les a tués ?
La grogne s’empara de la foule et le força à dégainer ses armes.
— Vous faites un pas de plus et je tire, compris ?
La foule ne dit rien, mais à leur silence, il comprit qu’il avait leur attention.
— À présent, écoutez-moi. Je suis venu pour aider et comprendre ce qui s’est passé. Vous devez m’amener immédiatement à Bamba. Je vais lui poser quelques questions et je repartirai ensuite. Soyez assurés, je n’ai pas l’intention d’abuser de votre agréable hospitalité.
La tension resta palpable un bon moment.
— Je vais vous amener à lui, dit la fille au chandail rouge, mais baissez vos armes.
Il la dévisagea et obtempéra.
— Suivez-moi, dit-elle.
Ils se frayèrent un chemin parmi la foule qui lui jeta des regards haineux.
— Vous n’avez pas de voiture ? demanda l’homme.
— Une voiture ? Oui, mais vous vouliez parler avec Bamba, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Alors, taisez-vous.
Ils s’enfoncèrent dans les bidonvilles et marchèrent environ dix minutes dans ce labyrinthe de tôles et de poubelles malodorantes.
— Pourquoi nous suit-on ?
— Au cas où vous voudriez me violer. Nous y sommes.
Elle écarta de la main l’entrée d’une petite pièce dont la porte était en fait un drap troué. Imol Bamba était couché sur un matelas à même le sol et une photo pâlie du Christ était accrochée au-dessus de sa tête. Il était petit, frêle et de toute évidence, malade.
— Je m’appelle Aissata. Imol est mon oncle. Et le grand noir dehors, c’est Birm. Il est mon meilleur ami. Il ne faut pas le prendre au sérieux. Au fond de lui, ce n’est encore qu’un gamin.
Elle regarda le vieil homme couché sur le sol.
— Je ne sais pas ce que vous allez pouvoir en tirer. Il ne parle presque plus depuis son attaque. Comme vous pouvez le constater, les médecins ne courent pas les rues ici, même qu’ils évitent de venir de peur de se faire voler. Mes amis et moi l’avons ramené ici et nous avons fait de notre mieux pour le soigner. Mais comme vous pouvez le constater, ça n’a pas servi à grand-chose.
L’homme posa une main compatissante sur l’épaule de la jeune fille.
— Je suis sûr qu’il apprécie ce que vous faites pour lui.
Il tira un petit tabouret du coin de la pièce et s’assit devant le pasteur. Imol Bamba avait les yeux fermés et une respiration sifflante.
— Qui êtes-vous ? demanda subitement le vieillard d’une voix à peine audible.
— Je m’appelle Gabriel Van Helsing.
Imol resta silencieux une bonne minute avant de reprendre avec un peu plus de force.
— L’archange Gabriel, chef des armées célestes et serviteur de Dieu. Mais je ne connais personne nommé Gabriel. Que voulez-vous à un homme malade et affaibli par la maladie ?
— Je veux vous poser des questions sur ce qui s’est passé dans cette maison. Que pouvez-vous me dire ?
Bamba ouvrit les yeux. Son regard était terne et lointain.
— Je n’ai rien à dire à part que des gens sont morts.
Gabriel tourna la tête vers Aissata, puis vers Imol.
— Des informations me sont parvenues à l’effet que les corps comportaient des blessures de nature douteuse. Vous pouvez me le confirmer ? Me les décrire ?
Les yeux de l’homme se refermèrent.
— Un chien. Ça ne peut être qu’un chien qui a fait ça.
— Dans les derniers temps, des rumeurs circulent que les chiens ont tellement faim qu’ils s’en prennent à des adultes, même des enfants parfois, ajouta la jeune fille.
— Et vous croyez cela ?
Elle souleva les épaules.
— On a tous faim.
— Y a-t-il des témoins de l’attaque ou des survivants ?
— Non, répondit Aissata en secouant la tête.
— Avez-vous remarqué des choses étranges ces derniers temps ?
— Des choses étranges, comme quoi ?
— Disparitions soudaines, présence d’un brouillard ou de drôles de créatures qui errent dans le coin ?
— Non.
Van Helsing se tourna vers Imol.
— Asanbosam.
Les yeux du pasteur s’ouvrirent et une lueur d’effroi passa sur son visage. Ses mains commencèrent à trembler. Aissata se dirigea vers lui, saisit le verre d’eau sur la table, et le porta aux lèvres du vieil homme.
Deux gorgées plus tard, il lui signifia qu’il en avait assez.
— Que lui avez-vous dit pour le mettre dans un tel état ? ragea-t-elle.
— Les Asanbosam sont des créatures ghanéennes, des vampires, si vous préférez. On les retrouve dans les forêts de la Côte d’Ivoire et du Togo. Les Asanbosam ont une apparence quasi humaine, hormis qu’ils possèdent des dents de fer d’une taille impressionnante et des ergots aux genoux qui leur permettent de s’accrocher aux arbres. Cette tactique leur prodigue un excellent moyen d’attraper des proies humaines auxquelles ils sucent le sang.
— Et vous pensez que ce sont ces créatures qui ont commis ces meurtres ?
— Je ne sais pas. Il est trop tôt pour m’avancer à ce sujet. C’est pour ça que j’ai besoin d’en apprendre le plus possible.
L’homme sortit un bloc-notes d’une des poches de son manteau, feuilleta quelques pages et s’arrêta sur un dessin qu’il montra à Aissata.
— Ceci est le croquis incomplet d’un homme. Ça vous dit quelque chose ? Peut-être auriez-vous croisé son visage dans la foule ?
La femme prit le bloc-notes dans sa main et regarda attentivement le portrait. On y voyait un homme aux cheveux longs, le nez fin et le menton pointu.
— Désolée. Mais le portrait est un peu…
— Je sais, dit-il en le reprenant.
— Alors selon vous, ce ne serait pas des chiens qui auraient fait cela, mais un tueur ?
— Deux tueurs, ils sont deux.
Elle porta la main à sa bouche.
— Oh mon Dieu ! C’est horrible.
— Oui, tout à fait. Dites-moi, la maison où ont eu lieu les meurtres est loin d’ici ? J’aimerais aller y jeter un coup d’œil.
— Pas très loin, mais pas question de marcher cette fois-ci. On prend ma voiture. Demain matin…
— À la tombée de la nuit, dit-il.
— Vaudrait peut-être attendre la clarté du jour. Cet endroit est isolé et je…
— Je payerai pour que vous m’accompagniez. Je paye bien. Sentez-vous libre de refuser mon argent, je demanderai à quelqu’un d’autre de m’accompagner.
Il se leva et sortit prendre l’air quelques instants.
— Aissata, murmura Imol, laisse-le partir. Fuis-le comme la peste. C’est un traqueur de morts.
La jeune femme saisit la main moite de son oncle et la posa contre sa joue. Le pasteur avait probablement raison.
— Alors ? Avez-vous pris votre décision ? demanda Van Helsing en écartant le rideau et en pénétrant à l’intérieur.
Elle regarda son oncle qui venait de fermer les yeux.
— Combien ?
— 200$, dit-il.
— 400$.
— 500$.
— D’accord.
Il tourna le regard vers la minuscule cuisine sans fenêtre.
— Ça sent rudement bon, vous en auriez encore un peu ? Je meurs de faim.
Elle hocha la tête, mais lui signifia qu’elle devait d’abord nourrir le pasteur.
Pendant de longues minutes, Aissata aida le vieil homme à manger. Un peu de soupe, quelques bouchées de pain, puis elle l’aida à se recoucher. Elle revint dans la minuscule cuisine et versa le liquide chaud dans deux grands bols.
— Je ne vous demanderai pas ce que c’est, mais c’est délicieux.
— C’est une recette de ma grand-mère. Dites-moi, pourquoi vous promenez-vous avec toutes ces armes ? Quand vous avez ouvert votre manteau, j’ai remarqué le crucifix et une machette sanglée à votre cuisse.
Van Helsing déchira un morceau de pain qu’il trempa dans la soupe, puis le porta à ses lèvres.
— Là où je vais, il faut faire attention.
— Mais encore ?
Il sourit.
— Vous en savez déjà trop, Aissata.
Elle opina et comprit qu’il ne servirait à rien d’insister. Il ne dirait plus rien. Elle jeta un regard sur sa montre qui indiquait 21 h 4.
— Quand voulez-vous partir ?
— Bientôt. Laissez-moi faire une sieste. J’ai besoin de me reposer.
— Je dois amener quelque chose ?
— Oui, votre courage.
Il se leva, déposa le bol et la cuillère dans l’évier, puis alla dormir sur le sol, tout près du pasteur.
Pourquoi le suivre ? se demandait Aissata. Pour l’argent certes, mais aussi parce que sa meilleure amie faisait partie des victimes. Elle voulait comprendre ce qui s’était passé et cet homme semblait être en mesure de lui fournir quelques réponses.
Minuit arriva rapidement. Elle s’était assoupie sur la chaise berçante et avait rêvé que d’énormes chiens la pourchassaient. Elle le réveilla et dix minutes plus tard, ils roulèrent en silence sur une étroite route de campagne. Les champs défilaient devant eux comme un paysage sans fin. En plein jour, cela devait être un coin magnifique, pensa-t-il. Aissata avait raison, l’endroit était désert et il n’y avait aucun voisin à des kilomètres à la ronde.
Finalement, ils s’arrêtèrent devant deux bâtiments. Le plus imposant était la maison et quelques mètres sur la droite, la grange. Il fut le premier à sortir de la voiture.
— Pas vous.
Elle referma la porte. Bien, elle n’avait pas l’intention de visiter les lieux avec lui.
— Que dois-je faire ? demanda-t-elle en baissant la vitre.
— Surveillez les lieux. Si vous voyez quelque chose de suspect, vous klaxonnez.
— Il ne marche pas. Et que pourrais-je voir de suspect dans ce trou perdu ?
— Je ne sais pas moi, un homme avec des crocs longs comme des poignards.
Elle déglutit.
— Vous êtes sérieux là ?
— Aissata, je n’ai jamais été aussi sérieux de toute ma vie. Allez, remontez votre vitre et ouvrez l’œil. Oh et dites-moi, qui a retrouvé les corps ?
— Le prochain voisin.
— Il doit être à plus de deux ou trois kilomètres.
— Je sais. C’est l’odeur de putréfaction qui les a guidés jusqu’ici.
L’homme au manteau noir marcha dans l’herbe et au bout d’un moment, se fondit dans les ténèbres de la nuit. Le bruit de ses bottes écrasant des cailloux se fit de plus en plus distant, jusqu’à disparaître complètement.
Des gouttes de sueur coulèrent dans le dos de la jeune femme et glissèrent jusqu’au haut de ses fesses. C’est à ce moment qu’elle réalisa qu’elle se trouvait à l’endroit même où, quelques jours plus tôt, des gens avaient été tués avec une violence inouïe.
Le traqueur de morts monta les trois marches qui menaient à la porte d’entrée de la maison. C’était une petite baraque peinte toute de blanc avec de longs pans écaillés. Même loin des bidonvilles, la pauvreté était omniprésente. La porte était entre-ouverte et il n’eut qu’à la pousser du bout du pied pour entrer. La lumière de la lune se faufilait par les fenêtres, ce qui lui donnait assez de clarté pour voir ce qui s’était passé ici. Les taches noires sur le plancher ainsi que sur les murs parlaient d’elles-mêmes. Beaucoup de sang avait été versé.
Il trouva des lits étalés sur le sol dans la chambre à coucher des maîtres. Les enfants dormaient avec leurs parents. À l’autre extrémité de la pièce se trouvait une porte qui donnait sur la cour arrière et la grange. Par le flot de sang versé ici, il comprit que la famille avait tenté de fuir par cette porte. Le père ou la mère avait fait bouclier contre leur agresseur, laissant quelques secondes de plus aux enfants pour prendre la fuite.
Mais devant ce type d’assassin, le combat était inégal et perdu d’avance. Le premier tueur s’était probablement débarrassé rapidement des parents tandis que l’autre s’amusait avec les enfants.
Une longue trace de sang allait de l’entrée jusqu’à la grange où les enfants apeurés s’étaient réfugiés, scellant par le fait même leur destin. Van Helsing suivit la lignée rougeâtre jusqu’aux portes qu’il poussa du coude. Du regard, il examina les environs. Des outils sur les murs, des brouettes à moitié remplies de terre séchée. Au moins trois enfants avaient été tués ici. Sur sa droite, il remarqua une échelle de bois tâchée de sang qui menait au deuxième palier de la grange. Il l’agrippa fermement des deux mains, s’assura de la solidité des marches et débuta son ascension. Une fois en haut, il s’arrêta à nouveau, examina rapidement le reste, mais n’y trouva rien d’intéressant.
Il fit le chemin inverse et sortit de la grange bredouille. Il n’avait rien ici pour lui. Encore une fois, il était arrivé trop tard.
Aissata l’attendait debout contre la portière de la voiture, ses bras repliés contre sa poitrine.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Non.
— On peut repartir maintenant ?
Van Helsing regarda une dernière fois en direction de la grange et soupira.
— Oui, il n’y a plus rien à faire ici.
Il était 3 h 12 quand ils arrivèrent dans la petite maison aux murs de tôles d’Aissata. Imol Bamba dormait toujours, recroquevillé sur le sol.
— Vous repartez ? demanda-t-elle.
— Oui, il le faut.
Il fouilla dans la poche de son pantalon et lui laissa une liasse de billets.
— On avait dit 500$. Il y a beaucoup plus là-dedans.
— Je sais. Vous avez été gentille. Prenez l’argent et allez voir un toubib pour le pasteur.
Elle prit l’argent et la fourra dans la poche de son jean.
— Pensez-vous capturer ceux qui ont fait ça ?
Il avait déjà un pied dans la porte lorsqu’il se retourna.
— Oui. J’y consacrerai ma vie s’il le faut. Au revoir, Aissata.
Il se fraya un chemin parmi le labyrinthe de maisons de fortunes et demanda son chemin par trois fois à des gens frappés d’insomnie. À croire que la pauvreté ne dormait jamais ici.
— Hey, mec !
Van Helsing se retourna et fit face à un homme noir aux jambes minces qu’il reconnut immédiatement.
— Birm !
Le dénommé Birm leva les mains en l’air et attendit l’approbation pour avancer. Une fois celle-ci confirmée, il s’approcha.
— J’ai entendu des choses, des rumeurs, dit-il.
— On entend tous des rumeurs, rajouta Van Helsing. Pourquoi devrais-je porter attention aux tiennes ? Tu veux de l’argent, c’est ça ?
— Allez vous faire foutre avec votre argent, maugréa-t-il.
Van Helsing sourit. Aissata avait probablement raison, il voulait aider plus qu’autre chose.
— Je t’écoute.
La nervosité gagna le jeune homme. Il mit les mains dans ses poches et regarda autour de lui de peur qu’une paire d’oreilles indiscrètes ne l’écoute.
— Écoutez, vous allez sûrement me prendre pour un fou, mais ce que j’ai à vous dire est irréel.
— Parle. Tu me laisseras juger après.
Il saisit Van Helsing par le bras et l’amena un peu plus loin.
— Vous voulez savoir pourquoi Bamba ne parle presque plus ?
— Oui.
Birm regarda à nouveau dans tous les sens.
— Il y a eu plusieurs morts dans cette maison. Une des amies d’Aissata fait partie des victimes.
— D’accord, mais ça ne me dit pas pourquoi le pasteur…
— Il y a un survivant. Un des enfants s’est caché dans la paillasse et a attendu la levée du jour pour marcher jusqu’à la prochaine ferme et donner l’alerte.
Van Helsing fronça les sourcils.
— Aissata m’a dit que c’est l’odeur qui…
— Elle vous a menti pour protéger l’enfant.
Van Helsing opina.
— Raconte-moi tout.
— Il était tard dans la nuit quand le père a entendu du bruit. Il est allé voir ce qui se passait et a vu un homme dans sa maison. Il a crié au reste de sa famille de partir et il s’est rué vers lui. La mère a fait sortir ses enfants par-derrière et leur a dit de se cacher dans la grange. Ensuite, elle est retournée à l’intérieur prêter main-forte à son mari et c’est là qu’elle est tombée sur le deuxième assassin. Une femme.
— Une femme ?
— Oui. Les enfants couraient se réfugier dans la grange lorsque leurs parents se faisaient éviscérer comme des cochons par les deux tueurs. Quelques secondes plus tard, ils sont entrés à l’intérieur de la grange à la recherche des enfants. Les plus vieux sont restés et se sont battus. Le plus jeune a été caché à l’étage supérieur par une de ses sœurs. Celle-ci est redescendue en bas se battre, mais aussi pour détourner l’attention des tueurs. Puis, les assassins sont partis. L’aube s’est finalement pointée et le jeune garçon est sorti de sa cachette et a marché jusqu’au prochain voisin qui l’a recueilli. Ensuite, ce voisin a contacté d’autres voisins qui, armés de carabines, ont roulé jusqu’à la maison.
— Est-ce que le pasteur a été en mesure de faire parler l’enfant ?
— Oui, du moins au début.
Van Helsing sentit l’excitation le gagner.
— Qu’a dit l’enfant ?
— À vrai dire pas grand-chose. Vous comprendrez qu’il était en état de choc. Il a dit qu’ils étaient deux, un homme et une femme et…
Birm marqua une pause.
— Et quoi ? Allons, un petit effort.
Le jeune homme planta ses yeux noirs dans ceux de Van Helsing.
— Il a dit qu’ils avaient des yeux rouges, qu’ils volaient comme des papillons de nuit et que l’homme avait des cheveux transparents, peut-être blancs.
— C’est eux ! s’exclama Van Helsing en serrant le poing.
— Vous êtes sur leur trace ?
— Oui. Merci, Birm, je n’ai plus de temps à perdre.
— Si ça peut vous être utile, je crois qu’ils sont à Pretoria.
— Et comment le sais-tu ?
— Il y a une semaine, cinq personnes ont été tuées dans des circonstances similaires là-bas. Huit personnes tuées à Durban, dix ici à Soweto et maintenant Pretoria. Ils montent vers le nord.
Il fouilla dans sa poche et lança une liasse de billets au jeune homme.
— Tiens, c’est pour toi.
Birm l’examina un moment et la lui relança.
— Si vous voulez aller à Pretoria, vous aurez besoin d’un guide.
Van Helsing sembla perplexe.
— Écoutez, mec, vous êtes déjà en retard sur eux. Seul, vous n’y arriverez pas. Personne ne voudra vous aider. C’est comme ça que ça marche par ici.
Le traqueur de morts étudia la proposition. Il avait raison.
— Tu sais que ça pourrait être dangereux ?
— Croyez-moi, c’est beaucoup plus dangereux de vivre ici.
— Je ne pourrai peut-être pas garantir ta sécurité.
— Ça me va.
Van Helsing bomba le torse et soupira. Rien de ce qu’il pourrait dire n’arriverait à le faire changer d’idée.
— D’accord, mais à une condition, c’est que tu m’obéisses quoi qu’il arrive. Si jamais tu enfreins cette condition, ne serait-ce qu’une seule fois, tu reviens ici, me suis-je bien fait comprendre ?
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
Soweto, 6 juin 1981

B
irm avait pris le strict minimum, c’est-à-dire pas grand-chose. Il monta dans sa voiture, une Citroën 1971 de couleur brune qui, visiblement, avait connu des jours meilleurs. La rouille avait mordu dans la carrosserie à plusieurs reprises et le pare-chocs avant menaçait de tomber à tout moment.
Il avait suggéré d’attendre au petit matin et de prendre le bus, mais Van Helsing avait refusé. Il fallait partir immédiatement et rester le plus discret possible.
Ils n’échangèrent presque pas durant le trajet. Il fallait rouler environ 90 kilomètres de Soweto jusqu’à Pretoria, ce qui laissa le temps à Van Helsing d’échafauder un plan.
— J’ai de la famille là-bas. Un cousin. Il pourra peut-être nous aider. Il a toujours habité à Pretoria. Il connaît la ville comme le fond de sa poche et même plus, si vous voyez ce que je veux dire.
— Non, je ne vois pas, répondit Van Helsing la tête tournée vers la fenêtre.
— Bah, je veux dire, il connaît tous les coins, les clubs, les bars, les meilleures prostituées. C’est un bon gars, mon cousin. La vie n’a pas toujours été facile pour lui. La dernière fois que je lui ai parlé, il vivait avec six amis dans un logement grand comme ma main. Des dealers en plus. Bref, je ne sais pas trop à quoi m’attendre, mais que serait un voyage sans surprise ?
Fier de sa blague, il tourna la tête vers son passager qui ne broncha pas.
— Quel âge as-tu, Birm ? demanda Van Helsing.
— 17 ans.
— Et tu fais quoi de tes journées ?
— Je suis mécanicien.
— Comment s’appelle ton cousin ?
— Soto. Vous allez m’en dire un peu plus sur ce qu’on va faire à Pretoria ? Je n’ai rien contre le fait de vous servir de chauffeur, mais j’aimerais savoir à quoi m’en tenir.
— Désolé, mais pour le moment tu ne sauras rien. Contente-toi de rester sur le chemin et de nous garder en vie. Avec cette voiture, le moindre caillou risque de nous faire faire une embardée.
— Ne déconne pas mec, cette voiture-là est un vrai char d’assaut.
C’était un coup de chance qu’il ait retrouvé leurs traces, eux qui n’avaient pas donné signe de vie depuis plusieurs mois. Et pourtant, chaque jour, il avait épluché les journaux du monde entier à la recherche d’indices. Finalement, sa patience avait été récompensée. Le brouillard les avait trahis. Il y avait toujours des signes. Toujours.
— Vous savez, Bamba est un père pour nous, dommage ce qui lui est arrivé. Je ne sais pas ce que le môme lui a dit, mais ça l’a rendu tout mal. Nous allons prier pour lui jusqu’à ce qu’il aille mieux.
— Aissata veille sur lui. Je lui ai donné de l’argent pour qu’elle l’emmène voir un médecin en ville.
— Vous êtes docteur ?
— Non, mais je sais ce qu’un tel récit peut faire comme dommage, même aux plus croyants. Quand un homme est confronté à ses plus grandes peurs, le résultat est rarement joyeux.
— Il a quoi alors, un genre de choc nerveux ?
— Possible. Prends la prochaine sortie, nous arrivons.
L’aube commençait à peine à se montrer le bout du nez. Les rues étaient désertes et Birm se gara le long du trottoir devant un téléphone public.
— Tu fais quoi là ? demanda Van Helsing.
— Je vais appeler Soto. Quoi ? Vous ne pensiez quand même pas que j’étais pour débarquer et sonner à sa porte comme ça ? Vous savez quelle heure il est ?
— Tu m’as dit qu’il était ton cousin ?
— Ouais, j’ai dit ça, mais je n’ai jamais dit que nous étions en bons termes.
Van Helsing le saisit par le bras.
— Il y a quoi entre ton cousin et toi ?
— Une dette de jeu. Deux mille dollars.
— C’est tout ?
Birm marqua une longue pause avant de poursuivre.
— J’ai couché avec sa femme.
— Magnifique ! s’exclama Van Helsing en levant les yeux au ciel.
— J’y suis pour rien, mec, se défendit le jeune homme.
— Quoi, ta bite a glissé jusqu’à son entrejambe ?
Birm sortit et referma la porte avec force. Il s’engouffra dans la cabine téléphonique et lança des regards noirs en direction de Van Helsing. Deux minutes plus tard, il raccrocha le téléphone, ouvrit la porte de la cabine et revint s’asseoir dans la voiture.
— Il dort encore. Il n’y a pas de réponse.
— Où il n’habite peut-être plus là ?
Birm haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Et si on allait manger un truc ? J’ai faim.
Van Helsing opina. Birm claqua ses mains contre ses cuisses et démarra la voiture. Il roula deux pâtés de maisons quand il trouva un restaurant.
— Ça vous va comme endroit ?
Van Helsing se pencha sous le pare-brise pour contempler la laideur de la façade.
— Ça a l’air merveilleux.
— Eh mec, il est tôt, faut pas chercher les miracles. Dites, vous avez un nom ?
— Mec, ça me va.
— OK, mais avouez que ça manque d’originalité.
— Monsieur V, ça te convient ?
Birm y songea un moment.
— Je ne peux pas dire que ça m’enchante, mais pour le moment ça ira.
Ils sortirent de la Citroën et pénétrèrent dans le restaurant ouvert depuis à peine dix minutes. Ils prirent la banquette du fond loin des regards indiscrets lorsqu’une vieille serveuse aux paupières fatiguées s’avança vers eux.
— Bonjour, messieurs, vous désirez ?
— Un café noir pour moi, dit Van Helsing.
— Et vous ? demanda la serveuse en se tournant vers le jeune homme.
— Café, rôties, œuf, bacon et quelques saucisses.
Elle griffonna le tout sur son calepin, puis releva la tête.
— Combien de factures ?
— Une seule, dit Birm. C’est lui qui paye.
Elle les gratifia d’un sourire aussi fatigué que ses paupières et partit jusqu’aux cuisines.
Birm sortit un briquet de sa poche et le fit habilement pivoter entre ses doigts.
— C’est quoi votre truc ? Les deux pistolets, la machette et votre manteau semblent tout droit sortis d’un film de James Bond.
— Je te l’ai dit, je traque, je suis un chasseur.
— Ça, je sais, monsieur V, mais il y a quelque chose que vous ne me dites pas.
— On a tous quelque chose de mystérieux en nous, tu ne crois pas ?
Birm haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Mais quand vous étiez encerclé, vous n’aviez pas peur de nous, n’est-ce pas ?
— Effectivement, je ne vous craignais pas.
— Pourquoi ? Moi, j’aurais eu la trouille, vous savez.
— Il a plusieurs choses qui me font peur dans la vie, mais être entouré de jeunes gens en mal de sensations fortes n’en fait pas partie.
— Alors, qu’est-ce qui vous fait peur ?
— Eux.
— L’homme et la femme ?
Van Helsing ne répondit pas tandis que la serveuse déposa les assiettes devant eux.
— Ce que j’ai faim ! lança le jeune homme en contemplant son petit déjeuner.
Van Helsing porta la tasse à ses lèvres et but prudemment une gorgée.
— Si après avoir parlé avec ton cousin tu veux repartir à Soweto, je ne te retiendrai pas. Aissata pourrait avoir besoin de toi.
Birm pointa sa fourchette vers Van Helsing comme un escrimeur vers son adversaire.
— Je vais vous dire, monsieur V, vous ne connaissez pas Birm. Birm ne renie jamais sa parole. Il n’en a qu’une seule et il y tient. Il est hors de question que je revienne en ville et qu’on sache que je me suis dégonflé.
Van Helsing opina et leva la tête au moment où deux clients éméchés entrèrent dans le petit restaurant.
— Dépêche-toi de manger. Nous sommes pressés.
— Lorsque vous aurez parlé avec mon cousin, quelle est la suite du plan ?
— On verra ce qu’il a à nous dire.
— Quoi ? Vous voulez dire que vous n’avez pas de plan ?
— C’est à peu près ça.
Ils terminèrent leur déjeuner quinze minutes plus tard et Birm retourna appeler son cousin. À ce que Van Helsing comprit par l’échange houleux, le jeune homme l’avait finalement rejoint. L’air renfrogné, il sortit de la cabine et reprit sa place derrière le volant.
— Il nous attend, mais je vous avertis, il est de mauvais poil.
Van Helsing donna une tape sur le toit de la voiture et prit place à l’intérieur.
Ils arrivèrent dans un lot d’appartements minables et désuets, ceinturés par une clôture de fer de type commercial. Un homme faisait le guet devant la seule entrée. Il avait un pantalon sport Adidas et des souliers blancs.
Birm et son passager sortirent de la voiture et se dirigèrent vers lui.
— Salut, mon frère, lança Birm sur un ton gai. Je suis venu voir Soto.
L’homme le dévisagea de la tête aux pieds, puis écarquilla les yeux lorsqu’il vit Van Helsing.
— C’est qui lui ? demanda le guetteur d’un hochement de menton.
— Bah, lui c’est…
— J’ai l’argent, dit Van Helsing. Alors tu nous laisses entrer ou je te laisse expliquer à Soto pourquoi tu as refusé l’accès à son cousin et à l’argent. Le choix t’appartient. Mais dépêche-toi, je n’ai pas toute la journée.
Le guetteur n’avait aucunement l’intention de se mettre à dos le dénommé Soto, alors il les laissa entrer.
L’endroit était un véritable trou à rats. Sauf que les rats, à la recherche de meilleures conditions de vie, avaient migré vers les bâtiments de l’autre côté de la rue.
— Ton cousin, c’est un dealer ?
Birm haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Comme je le disais, fait quelque temps que je l’ai pas vu. Il a peut-être changé de métier.
Ils montèrent deux étages, puis tournèrent à droite jusqu’au numéro indiqué au téléphone plutôt par Soto. Birm cogna deux coups tandis que Van Helsing resta en retrait.
La porte s’ouvrit sur un homme en robe de chambre. Il avait les cheveux rasés et plusieurs dizaines de kilos en trop autour de la taille.
— T’as mon fric, cousin ? Pas de frics, pas de causeries.
Van Helsing passa devant Birm, dégaina son pistolet et le pointa sur le front de Soto.
— Mais tu es qui toi ? beugla-t-il.
— Je suis quelqu’un que tu ne veux pas avoir comme ennemi. Allez, rentre.
Sous la menace de l’arme, il s’exécuta. Birm, blanc comme un linge, referma la porte derrière eux.
— Tu es seul ? demanda Van Helsing.
Soto ne répondit pas.
— Tu es seul ? Ne me force pas à te faire du mal.
Soto regarda son cousin détourner la tête, puis reporta son attention sur l’homme au revolver.
— Oui, oui, je suis seul.
— Bien, assois-toi. Je crois qu’on a des choses à se dire.
Van Helsing fouilla dans une des poches de son manteau et lança une liasse de billets sur les cuisses de Soto.
— À partir de maintenant, ta dette avec Birm n’existe plus.
— Et les intérêts, tu en fais quoi ? rouspéta-t-il.
Van Helsing lui lança un regard noir.
— OK, OK. Je ne faisais que demander.
Soto saisit l’argent, compta les billets et les glissa dans l’élastique de son sous-vêtement.
— Cinq personnes ont été tuées il y a une semaine dans des circonstances douteuses, je me trompe ?
— Non.
— Et que dit la police ?
— Rien. Elle a rapidement fermé le dossier.
— Et pourquoi toi tu n’y crois pas ?
— Parce que j’ai un pote qui travaille à la morgue et il a vu un des cadavres.
— Et ? insista Van Helsing. J’imagine que la police dans son rapport a conclu à une attaque de chiens ou quelque chose qui s’y rapproche ?
— À quelques mots près, oui. Mais mon pote m’assure que ce n’est pas un chien qui a fait ça.
— Pourquoi ?
— Parce que les corps ont été…
— Mutilés ?
Soto hocha la tête.
— Il a dit « Mangés ».
Birm se prit la tête à deux mains.
— Mais c’est quoi ce délire ?
Soto et Van Helsing se retournèrent vers Birm sur le point de tourner de l’œil.
— Il y a autre chose, poursuivit Soto. Les journaux n’ont fait mention que de cinq victimes, mais selon la rumeur, six autres membres de la famille sont portés disparus.
Ce dernier commentaire attira l’attention de Van Helsing.
— Tu sais où ont eu lieu les meurtres ?
— Bien sûr que je sais où c’est. Vous voulez que je vous y conduise ? C’est à environ trente minutes en voiture.
— Dis-moi où ça se trouve, j’irai moi-même.
— Parfait ! s’exclama Birm en frappant des mains. J’ai besoin de bouger pour faire descendre mon petit déjeuner. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais ça sent bizarre ici.
Soto et Van Helsing le dévisagèrent un moment.
— Nous partirons à la tombée de la nuit, laissa tomber le chasseur de vampires.
— Pourquoi la tombée de la nuit ? s’enquit Soto, les sourcils froncés de manière presque menaçante.
— Parce que c’est à ce moment précis qu’ils risquent de nous attaquer.
Soto regarda son cousin.
— De quoi parle-t-il ?
Birm se contenta de soulever ses épaules.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
Il y avait un va-et-vient constant dans l’appartement de Soto. Putes et dealers se succédaient à un rythme soutenu. Exténué par tant de brouhaha, Soto retourna se coucher. Birm se joignit à Van Helsing qui nettoyait consciencieusement ses pistolets assis à une table.
— Que vouliez-vous dire quand vous avez fait mention de « Ils » ?
— Tu devais éviter de poser trop de questions. Moins tu en sais, mieux ce sera. Et par-dessus tout, ça ne fait pas partie du contrat verbal que nous avons tous les deux.
Birm saisit une des balles du pistolet entre ses doigts.
— Vous êtes un homme mystérieux, monsieur V. On vous l’a déjà dit ?
Van Helsing ramena son arme à la hauteur de ses yeux.
— Pas assez à mon goût, si tu veux savoir.
Deux objets sur la table attirèrent l’attention de Birm. On aurait dit deux grenades avec un bouton rouge en plein milieu. Il allongea le bras, mais aussitôt la main de Van Helsing se referma sur son poignet.
— Tu ne touches pas à ça.
Le jeune homme retira son bras.
— C’est quoi ?
— C’est dangereux et t’as pas besoin d’en savoir plus.
Le jeune se leva.
— Vous commencez vraiment à m’énerver, dit-il en allant se planter devant le téléviseur.
— Birm ? l’interpella Van Helsing.
— Il n’y a plus personne au numéro que vous avez composé, allez vous faire foutre…
— Birm, écoute-moi.
Il détourna la tête et soupira.
— Quoi ?
— Ce soir, c’est pour vrai. On risque d’avoir de sérieuses emmerdes. Si tu veux rebrousser chemin, c’est le moment. Personne ne pensera que tu es un lâche.
Van Helsing n’avait pas terminé de prononcer le mot « emmerdes » que Birm souriait à nouveau.
— Vous déconnez, mec, euh, je veux dire, monsieur V ?
— Non, pas du tout. J’imagine que tu sais te servir d’une arme à feu ?
Birm s’approcha de la table.
— Ouais, on pointe, on tire et on pose les questions après.
Il lui tendit un de ses pistolets qu’il venait d’astiquer en profondeur.
— Tiens, celui-là est pour toi. Je te prierais de ne pas me tirer dans les jambes, d’accord ? Ce sont des pantalons neufs et je les aime bien.
— Merci. Je ne vous décevrai pas, monsieur V.
— Fais surtout gaffe à toi.
Ils réveillèrent Soto peu avant minuit. D’une voix pâteuse et ensommeillée, il leur indiqua le chemin dans les moindres détails avant de se rendormir.
Ils s’engouffrèrent dans la vieille Citroën et se dirigèrent vers l’endroit indiqué par Soto. Ils devaient rouler dix kilomètres au nord, puis longer un quartier industriel désaffecté avant de prendre une route secondaire jusqu’à un petit chemin entouré d’arbres qui les mènerait à destination. Après avoir tourné en rond et être revenus sur leur pas deux fois, ils arrivèrent enfin.
Birm ferma le moteur et se pencha sous le pare-brise.
— Encore une maison isolée ?
— Oui. Ce sont des cibles faciles. Il n’y a aucun voisin gênant aux alentours. Allez, sors et ouvre l’œil.
Birm laissa les phares de la voiture allumés. On aurait dit deux lignes jaunes qui s’étendaient à l’infini. Il referma la portière et souleva la tête vers le ciel noir.
— Tu restes ici et tu ne sors pas ton arme avant que je te le dise.
— À vos ordres, monsieur V.
Van Helsing détourna la tête et sourit. Il aimait bien ce garçon.
— Si tu entends un bruit, appelle-moi et surveille le brouillard, lui lança-t-il en se dirigeant vers la maison.
— Le brouillard ? s’interrogea Birm. Il est fêlé ce mec. Qu’est-ce qu’on en a à foutre du putain de brouillard ?
L’intérieur était intact. Quand les assassins avaient fait irruption dans la maison, les membres de la famille avaient pris leurs jambes à leur cou et avaient pris la fuite par la sortie la plus proche. C’est pour cette raison que Van Helsing ne s’attarda pas outre mesure à examiner les recoins de la maison. Les meurtres n’avaient pas eu lieu ici, mais étaient similaires en tout point avec ceux de Soweto.
Il jeta un bref coup d’œil par une des fenêtres du salon et vit Birm frapper le sol avec son pied. Tout semblait calme. Après tout, peut-être que le pote de Soto avait voulu se rendre intéressant en laissant couler des informations comme quoi six autres membres de la famille étaient portés disparus.
Au moment où Van Helsing allait rebrousser chemin, il sentit un courant d’air lui souffler dans le cou. Il tourna rapidement la tête et dégaina son arme.
Rien. Pourtant, il aurait juré avoir vu une silhouette passer en trombe derrière lui.
Il jeta un coup d’œil à Birm qui chantait une chanson rap accompagnée d’une gestuelle rythmée.
C’est alors qu’il l’entendit. Le craquement d’un pas sur un vieux plancher de bois. Ça provenait de la pièce en face de lui où quelques secondes auparavant, il avait juré avoir entrevu une ombre. C’était évident à présent, ils n’étaient pas seuls. Il dégaina son crucifix qui, une fois dans sa main, s’enflamma comme par magie.
Il s’avança lentement en direction de la cuisine, le canon de son arme pointé droit devant lui. Il jeta un rapide regard dans la pièce, sur sa droite, puis sur sa gauche. Son estomac se noua lorsqu’il remarqua la fenêtre ouverte et l’épais brouillard autour de la maison.
Puis, le coup de feu suivit.
— Birm !
Van Helsing se retourna et tomba face à face avec un homme. Il avait des yeux rouges et de longues dents dans sa bouche trop petite.
La chose se rua vers lui. Sans attendre, Van Helsing fit feu. Le projectile l’atteignit en pleine tête. Un mélange de chairs rougeâtres et d’os éclaboussa le mur. Le chasseur de vampires enjamba le corps et se précipita vers la porte lorsqu’un autre coup de feu tiré par Birm résonna dans la nuit.
Il vit trois vampires entourer le jeune garçon qui hurlait de peur en pointant d’une main tremblante l’arme devant lui. Van Helsing dévala la volée de marches et se rua à son secours lorsque deux vampires se ruèrent vers lui. Il leva son Beretta et visa la tête tandis qu’ils tombèrent mollement au sol en poussant un râle court et caverneux. Ensuite, il rengaina son pistolet et dégaina sa machette avant de courir vers Birm qui en avait plein les bras.
Le jeune homme se débattait toujours avec un vampire agrippé à ses épaules. Van Helsing augmenta la cadence et réduisit rapidement la distance qui les séparait. Le vampire toujours accroché au cou du jeune homme leva la tête en direction de Van Helsing au moment où la lame de sa machette le décapita. Birm fit quelques pas sur le côté, essuya son visage rouge de sang, puis glissa contre la portière de la voiture.
Van Helsing s’accroupit près de lui.
— Ça va ?
Il fit non de la tête et jeta un coup d’œil à son pantalon.
— Je me suis pissé dessus.
Le chasseur de vampires fut incapable de réprimer le rire qui sortit de sa bouche.
— Allez, on doit y aller maintenant. Les deux autres ne doivent pas être très loin.
— Les deux autres ?
Aidé de Van Helsing, il se releva.
— Je prends le volant.
Birm accepta sans broncher.
Rapidement, Van Helsing mit le contact et démarra sur les chapeaux de roues, laissant dans son sillage une traînée de poussière blanche.
Il rejoignit la route et jeta régulièrement des regards derrière lui. Ils roulèrent à toute vitesse sur cette route entourée d’arbres et bientôt, la maison ne fut plus qu’un minuscule point dans son rétroviseur.
Birm tremblait de tous ses membres et joignit ses mains dans l’espoir qu’elles cessent de trembler.
— Vous... vous allez me dire ce qui s’est passé, monsieur V ? Parce que pour être franc, je... je suis pas sûr de ce que j’ai vu ce soir.
Van Helsing acquiesça.
— Une fois de retour chez ton cousin, je te dirai tout. Ensuite, tu retournes chez toi t’occuper d’Aissata et du pasteur.
— C’est drôle, j’allais vous le proposer.
Van Helsing tourna la tête vers Birm. Il avait du courage ce garçon. Puis, il freina brusquement. Les roues arrière de la voiture dérapèrent légèrement sur la droite, mais il parvint à garder le contrôle et à immobiliser la voiture.
— Merde ! c’est quoi votre problème, monsieur…
— Tu saignes, dit Van Helsing sur un ton sévère.
Birm palpa son cou ensanglanté.
— Oh ça ? Ce n’est rien. Je crois que l’autre a voulu me mordre.
Van Helsing posa les mains sur le volant et enfouit sa tête entre ses avant-bras.
— Quoi ? Que se passe-t-il, monsieur V ? demanda Birm, la voix teintée de peur. Hey, merde, dites-moi ce qui se passe à la fin ?
Le chasseur de vampires releva la tête vers lui, le visage défait.
— Tu as été mordu. Tu es contaminé.
— J’ai été quoi ? demanda-t-il nerveusement alors que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.
Van Helsing éteignit la voiture et lança les clés sur le tableau de bord. Il resta un moment pensif à regarder les arbres de l’autre côté de la route. À quoi avait-il pensé d’amener un civil avec lui ? Un jeune homme en plus qui avait toute la vie devant lui. Est-ce que son désir de les retrouver prévalait sur la vie d’autrui ? N’y avait-il que sa mission qui comptait ?
— Vous allez me dire ce qui…
Van Helsing dégaina son arme et posa le canon sur le front de Birm.
— Je suis désolé, mon vieux.
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 

L
a balle avait fracassé le crâne de Birm et était ressortie par la vitre en laissant les contours de l’impact d’un rouge vif. Il était mort sur le coup avec cette expression de terreur et d’incompréhension sur le visage. Van Helsing rebroussa chemin jusqu’à la maison avec le cadavre du jeune homme à côté de lui. Une fois sur place, il rassembla les cinq corps en un petit monticule improvisé et y mit le feu. Une fumée âcre s’éleva dans les airs tandis que les flammes léchaient avidement la chair morte des cadavres.
C’était la première fois que Van Helsing tuait un innocent. Par le passé, il avait tué des centaines de vampires. Il n’avait pas hésité un instant, comme il n’avait pas hésité pour Birm. Mais enlever la vie à ce jeune homme, en raison de son insouciance, lui pesait lourd.
Tu as été mordu. Tu es contaminé.
Les morsures ne pardonnaient pas. Elles condamnaient. Et pour les malheureux qui n’avaient personne pour leur tirer une balle entre les deux yeux ou pour leur trancher la tête, ceux-là étaient voués à errer dans ce monde pour l’éternité sous la forme de vampires. Une vie éternelle à se nourrir exclusivement de sang et à fuir la lumière du jour.
Une fois les corps réduits en cendre, il roula dans la Citroën sans se retourner. Valait mieux laisser le passé là où il était.
Il avait quitté Pretoria et roulé plus de cinq cents kilomètres jusqu’à la capitale du Mozambique, Maputo, jusqu’à ce que le carburateur de la Citroën rende l’âme. Maputo était une ville portuaire baignée par l’océan Indien. Elle avait été autrefois le deuxième port d’Afrique après Durban.
Van Helsing trouva une embarcation et son capitaine. L’homme avait l’air louche et ça lui convenait. Il fallait passer incognito et naviguer par le canal du Mozambique jusqu’en Somalie. Il lui donna un généreux montant d’argent et lui promit le double s’il arrivait à destination sain et sauf.
Le capitaine saisit les billets et l’invita à monter sur son bateau. Dans un portugais ancien, il lui expliqua qu’ils devraient naviguer pendant des jours et que la traversée ne serait pas facile.
Van Helsing se contenta de hocher la tête et demanda à voir sa cabine.
La première soirée, il la passa seul. Il ressassa le temps passé à Soweto et Pretoria. Il pensa au pasteur et à Aissata, en espérant que l’argent qu’il lui avait donné pour le vieil homme lui avait été utile. Il essaya de ne pas penser à Birm, mais son visage restait étampé dans sa mémoire comme une cicatrice dans la peau.
Tu as été mordu. Tu es contaminé. Désolé mon vieux. Bang !
Les deux premières nuits avaient été agitées. Un flot constant de vagues violentes était venu se fracasser contre la coque fragile de l’embarcation. Peut-être était-ce le reflet de la tempête qui sévissait à l’intérieur de son crâne. Le reste du trajet, il se laissa bercer par le clapotis des vagues et tenta d’oublier tout le reste.
Les jours passèrent et ils échangèrent peu. Le capitaine se contentait de boire et de fumer sa pipe. Parfois, ils accostaient le long de la côte pour faire le plein d’essence et prendre quelques trucs, mais ils ne s’attardaient pas plus longtemps au risque d’attirer l’attention sur eux.
Finalement, après un long et interminable décompte de couchers et de levers de soleil, ils arrivèrent à Mogadiscio. Van Helsing remplit sa part du contrat et donna le reste de l’argent au capitaine qui lui serra la main et lui souhaita bonne chance.
Mogadiscio était la capitale de la Somalie. Sa population de plus d’un million d’habitants en faisait la plus grosse ville de la Somalie. Le climat était chaud et la température en ce mois de juin avoisinait les 23 degrés.
Sans perdre de temps, il trouva un taxi et lui donna une adresse qu’il connaissait par cœur. Le chauffeur opina en baragouinant des mots étranges et se mit en route. Deux minutes plus tard, Van Helsing dormait, profondément calé dans son siège.
Il rêva de silences, de tempêtes et de ténèbres, aussi. Il se réveilla en sursaut. Le chauffeur de taxi agita ses mains et pointa la petite maison devant laquelle il s’était arrêté.
Van Helsing le paya et sortit.
Il regarda la voiture bifurquer au coin de la rue, puis jeta de longs coups d’œil autour de lui. Mogadiscio avait été détruite par deux décennies de guerre et avait été nommée la ville la plus dangereuse de Somalie.
C’était une rue passante et étroite qui tirait son énergie des nombreux coups de klaxon et des engueulades répétées. Des appartements délabrés sur le point de s’affaisser avaient pignon sur rue. C’était un quartier pauvre et violent qui lui rappelait les bidonvilles de Soweto.
Van Helsing releva la tête. La façade de la maison avait été repeinte en blanc depuis sa dernière visite. C’est pour cette raison qu’il ne la reconnut pas sur le coup.
Il marcha quelques pas, retira le loquet de la clôture, monta les quatre marches effritées par le temps et cogna à la porte.
Un homme vêtu de blanc apparut devant lui. Il était grand et sa peau avait la couleur d’un vieux cuir.
— Gabriel ! s’exclama l’homme. Comment vas-tu ?
— Hannah, mon ami, comme je suis content de te voir.
— Entre donc, on dirait que tu as passé les dernières semaines à dormir dans une valise.
Van Helsing sourit.
— Tu n’auras jamais si bien dit.
Hannah referma la porte derrière lui et l’invita à passer à la cuisine où il prépara du thé.
Hannah avait dans la trentaine et travaillait comme madrier sur les chantiers de construction de plus en plus nombreux dans la ville. Il avait toujours du travail, surtout après vingt ans de guerre. Mais il était aussi un membre actif de la Fraternité des Ombres. Une société secrète qui faisait la chasse aux vampires.
— Alors, dit Hannah, j’ai eu vent que tu t’étais lancé sur la trace de deux dangereux vampires.
Précautionneusement, Van Helsing porta la tasse bouillante à ses lèvres, puis la redéposa sur la table ronde devant lui.
— Je suis arrivé trop tard.
Du coin de l’œil, il vit Hannah hocher la tête de dépit.
— Des dommages collatéraux ?
— Oui. Un jeune garçon. Je n’ai pas eu le choix. Il a été mordu.
— Il repose en paix, maintenant.
— Je sais. Tu crois que Dieu nous pardonnera pour ce que nous faisons ?
— Je ne sais pas. Quelle est la suite du plan ?
— Je retourne à Rome. Je dois m’entretenir avec le doyen Capovilla. Je dois le mettre au courant.
— Tu veux que je t’accompagne ?
— C’est gentil, mais j’irai seul. Reste avec ta femme. Elle a besoin de toi, surtout en ce moment.
Il acquiesça.
— Et pour eux, tu vas continuer à les pourchasser ?
— Oui.
— Et comment comptes-tu les retrouver ?
— Tu le sais aussi bien que moi. Les signes, il y a toujours des signes.
— D’autres volontaires se sont joints à la Fraternité des Ombres. Nous sommes plusieurs centaines à présent. Tôt ou tard, ils réapparaîtront et nous les pourchasserons à nouveau. Cette fois, nous les aurons. Après tout, Gabriel Van Helsing, le plus grand chasseur de vampires de son époque, est avec nous.
Il sourit.
— En espérant que je ne vous envoie pas tous à la morgue.
— Tu es trop dur avec toi, mon ami. Personne n’est forcé d’aller au-devant du danger. C’est un choix qu’ils font en toute conscience.
Hannah regarda sa montre.
— Elle va revenir d’une minute à l’autre, Gabriel.
Il hocha la tête.
— Je sais. Je ne faisais que passer.
Il se leva et repoussa la chaise contre la table.
— Elle m’en veut toujours ?
Hannah grimaça.
— C’est dur pour elle. Parfois elle a de bons moments, parfois elle est inconsolable.
Van Helsing lui tendit la main :
— Salut, Hannah, merci de ton hospitalité.
— Fais attention à toi. Tu veux que je t’appelle un taxi ?
— Oui, merci.
Van Helsing attendait la voiture qui le mènerait jusqu’à l’aéroport. Le ciel s’était couvert et il détestait voler quand il avait cette couleur. La voiture de taxi arriva en même temps que les premières gouttes de pluie. Il s’avança lorsqu’une voix l’interpella.
— Il y a un gros nuage noir au-dessus de cette ville, plus particulièrement au-dessus de notre maison. J’aurais parié que tu étais de retour, Van Helsing.
Il se tourna vers la femme.
— Bonjour, Miranda, comment vas-tu ?
Elle le fixait avec des yeux rageurs. Sa mâchoire tremblait de haine tellement elle détestait l’homme devant elle.
— Tu es venu corrompre l’esprit d’Hannah ?
— Je ne lui ai rien demandé.
— Mensonge ! vociféra-t-elle. Tu es un serpent, Van Helsing. Tu ferais n’importe quoi pour mener ta quête à son but.
Il ne répondit pas. Le visage de Birm lui vint à l’esprit.
— Je suis désolé pour la perte de votre bébé.
— Perte ! Je ne l’ai pas perdu, Gabriel, il a été assassiné par ta faute. C’est toi qui as attiré ce vampire chez nous.
Elle s’approcha et le gifla de toutes ses forces.
— Jamais tu ne connaîtras la souffrance que j’endure tous les jours. Tu n’as pas la moindre idée du feu qui brûle dans mes entrailles.
— Miranda, je suis…
Elle le gifla à nouveau.
Elle leva la main pour le gifler une troisième fois, mais elle resta suspendue.
— Maintenant, va-t’en très loin de cette ville et de nous. Va-t’en et ne reviens jamais ou je te tue. Oui, je promets devant Dieu que je te tuerai.
Il ouvrit la porte du taxi et s’engouffra à l’intérieur. Il la vit pénétrer dans l’appartement et refermer violemment la porte derrière elle.
Le chauffeur de taxi se retourna vers lui :
— Aéroport ?
Van Helsing se tourna vers lui.
— Non, en enfer et vite.
Il arriva à l’aéroport international de Mogadiscio où des gardes armés occupaient les lieux et pénétra dans l’aéroport sous les regards attentifs des agents. On l’emmena à l’écart dans une pièce mal éclairée et on s’apprêtait à le fouiller lorsqu’il brandit sous les yeux du responsable sa carte émise par le Vatican. Cette carte lui donnait l’immunité. Elle lui ouvrait des portes habituellement fermées au commun des mortels.
Une fois de retour, Van Helsing acheta son billet et marcha jusqu’à la salle d’embarquement où il patienta une bonne heure. Puis, on demanda à l’interphone aux passagers du vol 530 en direction de Rome de bien vouloir se présenter à la porte d’embarquement.
On contrôla son billet et on lui souhaita bon voyage. C’était un vol commercial sans luxe. Il ferait escale en Égypte, puis un bref arrêt en Tunisie et finalement, 5 000 kilomètres plus tard, Rome.
Son siège donnait sur le hublot juste derrière l’aile. Il boucla sa ceinture, posa sa tête sur l’appuie-tête et ferma les yeux. Dans les minutes qui suivirent, l’avion prit de la vitesse et s’envola doucement dans les airs, porté par le vent et la force des réacteurs.
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
Rome, 14 juin 1981

L
a Piazza San Pietro était une grande esplanade d’architecture baroque située devant la basilique Saint-Pierre, au Vatican. C’est à cet endroit qu’avaient lieu les fêtes religieuses célébrées par le Pape. La foule nombreuse était majoritairement constituée de touristes et de gens venus se reposer ou tout simplement pour discuter entre amis. Au milieu se trouvait l’obélisque du Vatican érigé au centre de la place Saint-Pierre le 10 septembre 1586 par le pape Siste-Quint. Selon les estimations, il mesurerait plus de 25 mètres et son poids avoisinait les 750 tonnes.
— Gabriel ! Gabriel ! répéta un homme derrière lui.
Il se retourna et chercha la provenance de cette voix. Un petit homme vêtu de l’habit rouge des Cardinaux apparut devant lui. Il replaça son petit chapeau rond sur le dessus de sa tête et lui tendit la main, tandis que de l’autre, il tenait un bâton orné d’un crucifix.
—  Signore Van Helsing , comme je suis content de te revoir. J’ai eu vent de rumeurs concernant ton retour parmi nous, mais que Dieu m’en soit témoin, je ne t’attendais pas aussi tôt.
— Cardinal Angelo Prada ! Il me fait plaisir de te revoir sur pieds. Lorsque j’ai quitté, je suis passé par tes appartements et on m’a dit que tu étais tombé malade.
— Une simple grippe qui m’aura gardé alité pendant trois longues semaines. Tu sais, pour un vieil homme comme moi, la moindre défaillance relève toujours de la plus grande prudence.
Il laissa passer des touristes qu’il salua d’un coup de tête.
— Les choses ont bien changé depuis ton départ. J’ose espérer que tu nous apportes de bonnes nouvelles ?
— Hélas, non.
Le Cardinal Prada hocha la tête.
— Les ténèbres se jouent de nous, ça, c’est sûr. On a qu’à regarder ce ciel, je jure devant Dieu que j’y ai aperçu le visage de Satan juste avant que je ne te remarque dans cette foule. Et dis-moi, pourquoi toujours vêtu de noir ? On dirait que tu es le messager de la mort.
Van Helsing sourit et posa sa main sur son épaule.
— Mais n’est-ce pas ce que je suis, Angelo ?
Le vieil homme balaya l’air du signe de la croix.
— À ce que je vois, tu n’as pas changé, Gabriel. Toujours cet humour noir. J’aime bien, quelquefois. Viens, rentrons à l’intérieur, avant que ce temps ne nous emporte en enfer.
Ils se frayèrent un chemin parmi la foule et pénétrèrent dans la basilique Saint-Pierre de Rome, puis marchèrent vers la nef sous les regards méfiants des chérubins hauts de deux mètres accrochés aux murs. Ils relevèrent la tête et fixèrent le majestueux dôme fait de la main de Bramante et de Michel-Ange, puis passèrent près du baldaquin haut de 29 mètres et ses colonnes torsadées faites de bronze. Sous lui reposait le tombeau de Saint-Pierre ainsi que ses reliques.
— Gabriel, reprit le Cardinal Prada en chuchotant, je dois t’annoncer une mauvaise nouvelle. Le doyen Alberto Capovilla est décédé.
Van Helsing s’arrêta et se retourna.
— Quand ?
— Deux semaines environ. Je sais qu’Alberto et toi aviez une bonne relation et qu’il te voyait comme un allié solide concernant tu sais quoi. Je crains fort que le nouveau doyen ne voie la question des vampires du même œil que toi.
— Qui le remplace ?
— Il s’appelle Arturo Picolino. Il ne fait pas l’unanimité parmi nous. Plusieurs lui reprochent sa dureté et sa rigueur. Disons qu’il ne craint pas de bousculer ses adversaires. Tu devras te méfier de lui. Il est coriace et sournois. Suite à ton coup de téléphone, je lui ai parlé et grâce à mon insistance, il a accepté de te rencontrer.
— Parfait. Je meurs d’envie de le connaître.
— Lui aussi, mais pas pour les mêmes raisons, j’en ai bien peur.
Ils furent escortés par un des gardes suisses et longèrent un couloir réservé uniquement aux cardinaux et aux évêques. Arrivés devant la porte, le garde cogna doucement contre celle-ci de sa main gantée.
— Entrez ! ordonna la voix de l’autre côté.
La pièce était plongée dans une légère pénombre. Son sol était recouvert d’un tapis rouge écarlate et ses murs étaient habillés de somptueuses bibliothèques.
Arturo Picolino était assis dans un fauteuil rembourré entre deux conseillers passablement nerveux. Il avait dans le début de la soixantaine et un regard dur.
Il se leva et lui tendit la main.
— Bienvenue, monsignore Van Helsing. Assoyez-vous donc, nous avons à parler vous et moi.
Un des conseillers de Picolino amena une chaise sous les fesses de Van Helsing avant de reprendre sa place à la droite du doyen. Les deux hommes s’étudièrent longuement et ce fut Picolino qui bougea le premier pion.
— J’irai droit au but. Mon temps est précieux et j’imagine que le vôtre l’est tout autant.
Le doyen croisa les jambes et déposa ses mains sur son ventre.
— J’ai lu et entendu beaucoup de choses sur vous. Je dois dire que votre palmarès est plutôt impressionnant.
Van Helsing sourit. Les fleurs, maintenant le pot.
— Je dois être franc et vous dire qu’au début, je pensais que vous étiez un personnage fictif tiré tout droit d’une bande dessinée. Une sorte de croque-mitaine imaginaire pour faire peur aux enfants, dit Picolino en souriant d’un air moqueur. Vous êtes un cacciatore di vampiri.
Il s’avança sur sa chaise en se penchant vers lui :
— Un chasseur de vampires.
Van Helsing ne répondit pas. La partie venait de débuter.
— Mon prédécesseur, le regretté Capovilla, vous avait en haute estime. À ce que j’ai cru comprendre, vous étiez en quelque sorte son assassin personnel. Il vous faisait part d’informations privilégiées et vous envoyait sur le terrain voir de vos propres yeux si la menace était fondée ou non. Je crois que le défunt doyen et vous partagiez une même vision sur ce sujet, je me trompe ?
— Le Vatican a toujours eu l’oreille sensible à propos des vampires.
Picolino se vautra dans sa chaise et d’un claquement de doigts, ordonna à un de ses conseillers de lui amener de quoi à boire.
— Les vampires n’existent pas, Van Helsing. Il serait vraiment stupide de croire le contraire.
— Ce qui serait vraiment stupide, doyen, serait de ne pas y croire. Mais vous n’êtes pas un homme stupide, n’est-ce pas ?
Van Helsing remarqua les doigts du doyen s’enfoncer dans les bras de son fauteuil. Certes, cet homme avait une prestance et un pouvoir certain, mais qui ne marchaient pas sur un homme tel que lui.
Le conseiller arriva avec le verre qu’il tendit d’une main tremblante au doyen. Picolino but une gorgée en jetant des regards remplis d’éclairs au chasseur de vampires.
— Très bien, dit-il en redonnant son verre à son conseiller. Quelles preuves avons-nous de l’existence de ces supposés vampires ?
— Aucune. Les missions consistaient à repérer et valider la menace. S’il s’avérait que la cible était bel et bien un vampire…
— Il fallait l’éliminer ?
Van Helsing le dévisagea un moment.
— Oui.
Le doyen hocha de la tête.
— C’est de la folie, le réalisez-vous, au moins ?
Van Helsing s’avança sur sa chaise et le dévisagea.
— Vous vous souvenez du cas Cuthbert ?
— Non.
— Albert Cuthbert était un membre influent du parlement britannique qui, un jour, a mystérieusement disparu. Une rumeur est parvenue aux oreilles du Vatican comme quoi il était devenu un vampire. Le doyen Capovilla m’a donc envoyé en mission. Après une traque intensive d’une semaine, je l’ai finalement localisé dans une banlieue rurale de Manchester et j’ai fait ce pour quoi on m’a envoyé, car il était bel et bien devenu un vampire. À ce jour, le Vatican le soupçonne d’au moins une vingtaine de meurtres. Alors je suis sûr que vous comprenez, doyen, l’importance de prendre au sérieux la menace vampirique, car un vampire en liberté est souvent synonyme de morts.
Le doyen médita les dernières paroles de Van Helsing.
— Qui à part de Capovilla et de vous était au courant de vos... missions ?
— Le pape. Le Vatican désirait œuvrer dans le plus grand des secrets. Mais vu l’état de santé fragile du pontife depuis quelques années, c’est Capovilla qui prenait toutes les décisions.
Picolino acquiesça et continua.
— Donc, vous n’avez pas de photos, pas de journal intime, pas de preuves matérielles de ce que vous avancez ?
— Non.
Le sourire du doyen s’élargit.
— Alors, dites-moi, chasseur de vampires, pourquoi devrions-nous vous croire sur parole ? Le cas Cuthbert est intéressant, mais sans preuve votre argumentation est plutôt faible.
— Effectivement, je n’ai que ma parole. Mais il y a toujours des signes avant-coureurs.
— Des signes ? s’indigna Picolino. Mais ma foi, de quels signes parlez-vous ?
— Enlèvements, disparitions, cadavres mutilés, meurtres en série, présence d’un épais brouillard, ce genre de choses.
Picolino manqua de s’étouffer.
— Du brouillard ? Vous vous moquez de moi ? Allez-vous me dire que vous êtes une sorte d’expert de la météo ? Qu’un simple brouillard est la preuve irréfutable que les vampires existent ?
— Je ne parle pas d’un brouillard ordinaire, mais bien d’un brouillard hors du commun. Il faut en voir un pour le reconnaître.
— Et vous, en tant qu’expert sur la question vampirique, vous avez été témoin de cela ?
— Oui. Plusieurs fois même. Les vampires se servent de ce subterfuge pour tromper leurs proies et s’approcher d’elles sans éveiller leurs soupçons.
Picolino écarta les bras et sourit :
— Voyez-vous ça ? Des vampires joueurs de tours. Tout cela est ridicule. Je m’attendais à rencontrer un homme articulé, pas un conteur de blagues.
Le cardinal Prada fit quelques pas vers eux. Il semblait irrité de l’attitude déplaisante de son supérieur.
— Avec tout le respect que je vous dois, doyen Picolino, je crois que notre hôte mériterait un peu plus de…
— De quoi, Angelo ? Je crois me souvenir que vous êtes un de ces déments qui adhèrent à cette croyance populaire. Avez-vous vraiment besoin rendu à un âge si avancé de vous lancer dans toutes sortes d’histoires plus abracadabrantes les unes que les autres ? Vous êtes un homme respecté, Angelo. Il serait dommage que vous finissiez enfermé dans vos appartements pour cause d’aliénation mentale.
— Vous ne pouvez pas, s’opposa le vieil homme.
— Oh si je le peux, vociféra Picolino, en frappant ses poings contre ses cuisses. Je suis l’autorité suprême ici. Je fais ce que bon me semble.
— Vous semblez oublier notre pontife, suggéra le cardinal Prada.
— Lui, il fait ce que je lui dis de faire et il écoute ce que je lui murmure à l’oreille. L’attentat dont il a été victime l’a beaucoup affaibli.
Van Helsing se redressa. Il en avait assez de ce grotesque personnage.
— Je crois que nous avons terminé, dit-il en se levant.
Picolino pencha la tête sur le côté.
— Je ne crois pas, non. Je décide quand cet entretien sera terminé.
Van Helsing réajusta le col de son manteau en le dévisageant.
— Vous savez quoi, je ne fais pas partie de l’Église et je suis encore moins un membre du Vatican. Votre emprise sur moi est inexistante, doyen.
— Vous croyez cela ?
— Oui.
Van Helsing tourna les talons et se dirigea vers la porte, suivi du cardinal Prada.
— Avant de quitter cette pièce, cacciatore di vampiri , sachez que je suis au courant pour cette stupide bande de mercenaires qui fait partie de ce que vous appelez « La Fraternité des Ombres ». Sachez que je mettrai tous les moyens en ma possession pour traquer ces hommes et je les traduirai en justice pour hérésie et sorcellerie.
Van Helsing se retourna et le salua bien bas.
— Mais je vous en prie, faites donc.
Le chasseur de vampires et le cardinal Prada s’éloignèrent en entendant les cris de rage de Picolino derrière eux.
— Je suis désolé, Gabriel, s’excusa Prada une fois à l’extérieur. Je ne croyais pas qu’il serait si détestable. Si j’avais su…
— Ne t’en fais pas, Angelo, j’aime mieux voir à qui j’ai affaire.
— Le doyen Picolino est une brute.
— Une brute oui, mais comme tous les hommes, il a un point faible. Il me suffit de le trouver et ce gros chien méchant mangera dans le creux de ma main.
Angelo Prada ne semblait pas partager le même avis.
— Gabriel, si jamais Picolino mettait son plan à exécution, tu ne pourrais plus entrer au Vatican. De plus, il te retirerait ton accréditation. Ne le sous-estime pas. Il a le bras long et des moyens énormes.
Van Helsing sourit et déposa une main sur l’épaule frêle du vieil homme.
— J’ai plus d’un tour dans mon sac.
Prada opina et le regarda se mêler à la foule.
— C’est bien cela qui me fait peur.
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
Cracovie, 12 octobre 1982

L
e monde était en train de changer. Des guerres faisaient rage partout à la surface du globe. De nouveaux leaders politiques plus affamés de gains les uns que les autres avaient pris position sur l’échiquier mondial. Guerre, famine, génocide. Le mal que tous avaient pensé avoir repoussé était de retour.
Arturo Picolino avait mis la main sur l’ensemble des cardinaux. C’est avec une majorité écrasante qu’il avait été nommé officiellement au poste de doyen. Il valait mieux suivre le tyran que d’être tyrannisé par celui-ci. Il avait étendu l’ensemble de sa volonté sur les autres cardinaux, des vieillards pour la plupart, qui n’avaient plus envie de se battre pour si peu. Picolino les tenait par la gorge et quelques fois, resserrait l’étau sur leurs fins cartilages.
La question des vampires avait été écartée des caucus. Ordre de Picolino qui menaçait quiconque en parlait d’emprisonnement.
Quelques braves cardinaux lui tenaient tête. Le cardinal Prada, malgré son âge vénérable, ne craignait pas d’engager un combat verbal avec lui. Le pape Jean-Paul II et lui étaient des amis proches, ce qui n’échappait pas à Picolino qui pesait toujours ses mots lorsqu’il s’adressait à lui.
De plus, de jeunes cardinaux osaient défier l’autorité de Picolino. Un de ceux-là était le cardinal Marco Manfredo. Âgé d’à peine vingt-six ans, il était le plus jeune cardinal jamais nommé parmi ce groupe restreint. Malgré son très jeune âge, il ne se cachait pas pour dire qu’il désirait briguer le poste de doyen. Sa fougue, sa jeunesse ainsi que son franc-parler en avaient fait une arme de destruction massive pour ceux qui détestaient Picolino et qui rêvaient de le voir disparaître.
Van Helsing évitait de croiser le fer avec le doyen et ses apparitions au Vatican s’espacèrent. Parfois, dans les couloirs sombres, on murmurait le nom du chasseur de vampires en espérant qu’il se rende jusqu’aux oreilles de Picolino et qu’il trouble son sommeil.
Comme il le lui avait promis, le doyen délégua des hommes pour traquer les membres de la Fraternité des Ombres. Des espions s’introduisirent dans les rangs et débusquèrent les chefs un à un.
Picolino avait beau user de menaces, personne ne parlait. La rumeur disait qu’il y avait un endroit pas très loin du Vatican où les hommes de Picolino amenaient les membres aux arrêts. Mais cette information ne fut jamais confirmée.
À ce jour, plus de deux cents membres de la Fraternité avaient été emprisonnés et jugés pour avoir comploté contre le Pape, ce qui était totalement faux. Mais comme Picolino avait menacé la presque totalité de ses pairs, il avait les coudées franches.
Or, les arrestations n’eurent pas l’effet escompté. Bien au contraire. Pour chaque arrestation, trois nouveaux membres rejoignaient l’organisation. Si bien que deux mois plus tard, après qu’une escadrille d’hommes appartenant à Picolino se fut retrouvée aux urgences, le doyen revint sur sa position et abandonna la chasse aux sympathisants, ce qui n’eut comme effet que d’attiser encore plus sa haine envers le cacciatore di vampiri .
Gabriel Van Helsing continua à parcourir le monde. Sa traque pour retrouver les deux vampires se poursuivait toujours. Il était tombé par hasard sur un reportage en direct de Cracovie où apparemment un brouillard inexpliqué avait joué un rôle dans les disparitions de deux familles.
Quelques heures plus tard, il débarquait en pleine nuit à l’aéroport et pénétrait dans une cabine téléphonique.
—  Kto pyta ? répondit la voix bourrue de l’homme après la onzième sonnerie.
— Bonsoir, Filip.
L’homme au bout du fil resta muet de longues secondes, comme s’il entendait la voix d’un revenant.
— Van Helsing ? Nom de Dieu ça fait longtemps. Mais que deviens-tu ? Tu es toujours… tu as vu l’heure qu’il est ?
— Écoute, Filip, j’ai peu de temps. Je suis en mission.
— Wampir ?
— Oui. J’en cherche deux. Peut-être pourrais-tu m’aider ?
Filip Bujak réprima un long bâillement.
— Maintenant ?
—  Tak .
— Je vois que ton polonais est encore pas si mal. Donne-moi une heure et je viens te chercher.
Cinquante minutes plus tard, le dénommé Filip arriva à l’aéroport au volant d’une vieille voiture de couleur verte.
— Mon Dieu ! Ça fait quoi, trois ans ? dit-il en voyant son vieil ami.
— Cinq. C’est fou comme le temps passe vite.
Filip Bujak était âgé de la mi-trentaine et possédait un physique de lutteur.
— Alors, c’est Wampir, c’est du sérieux ?
— Oui.
— Dis-moi tout. Je meurs d’impatience de t’entendre.
— Pas ici.
— D’accord. Il y a un bar pas très loin. Allons prendre un verre.
Bujak se tapa les mains de satisfaction et désigna sa voiture d’un mouvement exagéré du bras.
— Si monsieur veut bien prendre place.
Van Helsing s’assit et boucla sa ceinture.
— Tu comptes rester en ville un moment ? lui demanda Filip.
— Quelques jours. Je dois retourner à Rome. Betty va bien ?
— Ce n’est pas la forme. Ça fait quelques années qu’on essaie d’avoir un enfant. La semaine dernière, le docteur lui a fait comprendre qu’elle ne pourra jamais en avoir. Il nous a suggéré de nous tourner vers l’adoption.
— Désolé pour vous deux. Tu lui as dit pour ta petite escapade de ce soir ?
Bujak resta muet.
— Filip ?
— OK, OK. Je lui ai dit qu’un ami venait d’arriver à l’improviste et qu’il avait besoin d’aide pour trouver une place où dormir.
— Elle a cru ton baratin ?
— Tu connais les femmes, bien sûr que non. Demain matin, je l’amènerai prendre le petit déjeuner et hop, tout sera pardonné. En passant, une de ses amies vient à la maison demain soir. Pourquoi ne viendrais-tu pas ? Ça te changerait de la présence des wampirs ? Un de mes amis y sera également. Je viens à peine de le rencontrer. Il s’appelle Armand et il est ténébreux comme toi. Vous allez bien vous entendre.
— Laisse-moi y penser, veux-tu ?
Ils arrivèrent face à une façade moche et délabrée. On aurait dit une maison hantée dans un parc d’attractions abandonné.
— Ils servent de la bière ici ? demanda Van Helsing.
— Mon vieux, ils servent la meilleure piwo que t’auras jamais bu.
Ils trouvèrent une place au fond de la salle à l’abri des oreilles indiscrètes. Pour une heure aussi tardive, l’endroit était bondé.
— Alors, dis-moi, demanda Filip, au moment où le barman, un type aussi mince que des allumettes, déposa deux bières devant eux. Tu as vu les nouvelles, le brouillard ?
Van Helsing but une gorgée et opina en essuyant sa bouche avec le revers de sa manche. Il lui raconta tout depuis Soweto.
—  Tenczynek , dit Filip. C’est là que tu dois aller. C’est à environ vingt kilomètres à l’ouest. Il y a un vieux château en ruine et une petite route peut nous y conduire. La rumeur dit que le brouillard est parti de là et qu’il s’est déplacé vers la campagne en contrebas où des cultivateurs y avaient leurs maisons. C’est un endroit désert et lugubre, si tu veux mon avis. Juste le château me donne la chair de poule.
— Que pense la police de tout cela ?
Bujak souleva les épaules.
— Pas grand-chose. Ils ont enquêté et posé quelques questions ici et là.
— Et les familles ?
— Rien de plus normal. Ils se mêlaient rarement aux gens de la ville. À vrai dire, les autorités sont un peu à court d’explications. Même les voisins qui les connaissaient bien ne s’expliquent pas ce qui s’est passé.
— La police a fouillé les environs ?
— Bien sûr. Aucune trace. Ils se sont tous volatilisés comme par magie.
Pour la première fois depuis longtemps, Van Helsing pensa à Birm.
— Tu peux m’y conduire ?
Bujak déglutit.
— Là, maintenant ?
— Oui.
— Mais... mais, ne devrais-tu pas attendre l’aube ? Marcher en territoire ennemi en pleine nuit est suicidaire. De plus, les wampirs sont peut-être encore dans le coin.
Van Helsing se leva et lança des billets sur la table.
— Ça, j’y compte bien.
De la route sur laquelle ils roulaient, on pouvait observer la sinistre silhouette du vieux château. On aurait dit un spectre immobile dans la nuit. En contrebas, on apercevait la vallée noire et le toit d’une des maisons où la première famille avait disparu. Filip arrêta la voiture et jeta un coup d’œil sous le pare-brise.
— Cet endroit m’a toujours foutu la trouille. Encore plus depuis les disparitions
— Le château est ouvert au public ?
— Oui. Parfois des gens viennent se promener ici. Pour ceux avides de sensations fortes, certains y passent la nuit.
Filip tapota l’épaule du chasseur de vampires.
— Viens, j’ai quelque chose pour toi dans le coffre.
Ils sortirent et se rejoignirent derrière la voiture. Filip glissa la clé dans la fente du coffre, mais celui-ci s’entêta à rester fermé. Il lâcha une série de jurons en polonais qui réveillèrent quelques hiboux endormis, réessaya, puis comme par magie, le coffre s’ouvrit en grinçant. Au fond de celui-ci traînait un grand sac noir que Bujak saisit d’une seule main. Il le déposa au sol et l’ouvrit en abaissant la fermeture éclair.
— Tu m’en veux ? demanda Filip.
— Non. Tu avais le droit de quitter la Fraternité. Tu as rencontré Betty au bon moment. Bon, tu me montres ce qu’il y a là-dedans ?
Filip opina et plongea ses énormes mains dans le sac et en ressortit un magnifique crucifix qu’il tendit vers le chasseur de vampires.
— Wow ! s’exclama Van Helsing. Où as-tu eu ça ? On dirait qu’il sort tout droit du 15 e  siècle.
Le crucifix était sculpté dans un morceau de bois de couleur ambre. Ses pointes étaient imparfaites et noircies, comme si elles étaient composées de résidus de braises et de cendres. La base était effilée et pénétrante.
— Je l’ai trouvé dans un vieux magasin d’antiquités. Le vendeur m’a assuré que cette arme possédait des pouvoirs magiques. Mais bon, tu connais les vendeurs, ils diraient n’importe quoi pour vendre leurs trucs. Je n’ai jamais été le plus valeureux ni le plus brave des chasseurs de vampires, alors c’est avec une grande joie que je te l’offre. Les wampirs n’ont qu’à bien se tenir.
— Merci, Filip, j’apprécie. Il est vraiment beau.
— Le brouillard ! s’écria Bujak, en regardant par-dessus l’épaule de son ami.
Van Helsing se retourna vers le château où une épaisse brume le recouvrait totalement.
— Gabriel, tu devrais peut-être…
— Salue ta femme pour moi et j’y penserai pour ton invitation.
Bujak voulut intervenir, saisir son ami par le bras et le retenir, mais il savait que c’était vain. Rien au monde ne pourrait empêcher Van Helsing, le plus grand chasseur de vampires de son époque, de pénétrer dans cette enceinte maudite et d’affronter à lui seul les soldats de diable. Il attendit que Filip disparaisse au bout de la route et se mit à marcher dans l’herbe qui lui arrivait aux genoux. Lorsque le brouillard se dirigea vers lui, Van Helsing souleva son crucifix qui s’enflamma instantanément.
Il était seul face aux ténèbres, à l’exception de quelques grillons esseulés souffrant d’insomnie. Il y avait quelqu’un dans le brouillard. Van Helsing renforça sa poigne autour de son crucifix et parla d’une voix forte.
— Je vous ai manqué à Durban, ainsi qu’à Soweto. J’ai presque réussi à Pretoria.
Le vampire s’extirpa du brouillard et apparut devant lui.
Il était grand et sa longue chevelure blonde, peut-être blanche, voguait au vent. Lui aussi portait un long manteau noir dont on devinait l’intérieur d’un rouge écarlate. Son visage était d’une pâleur fantomatique. Même que de petites veinules bleutées parsemaient cette figure parfaite. Il avait les traits fins et délicats, presque ceux d’une femme. On aurait pu facilement le prendre pour un humain, si ce n’était de ses yeux rouges et de ses longs crocs.
— Qui êtes-vous ? demanda Van Helsing.
— Je me nomme Victor. Je suis un enfant de la mort, né de la peste. Et toi, chasseur de vampires, qui es-tu ?
— Je m’appelle Gabriel Van Helsing.
Le vampire sourit.
— Alors, dis-moi, Van Helsing, ne crains-tu pas la mort pour oser te dresser contre moi ?
Ce Victor parlait de façon articulée. Il avait le langage soigné et courtois des aristocrates de l’époque.
Le vampire regarda le crucifix enflammé. Van Helsing n’y détecta aucune crainte, ce qui n’avait rien de rassurant, car la plupart des vampires, à la vue de ce puissant symbole, osaient à peine lever les yeux sur lui. De toute évidence, celui-ci ne le craignait pas. Cela en disait long sur sa puissance.
— Effectivement, je ne le crains pas, dit-il comme s’il venait de lire les pensées du chasseur de vampires.
— Je ne te crains pas non plus, déclara Van Helsing.
Le mort-vivant éclata de rire.
— Mensonge ! Tu me crains. Et cette stupide aberration que tu tends devant moi ne te sauvera pas.
Malgré la fraîcheur de la nuit, de grosses gouttes de sueur commençaient à perler sur le front de Van Helsing. Il y avait quelque chose d’intrigant dans le comportement trop calme de ce vampire.
Sans plus attendre, il dégaina son arme et tira en sa direction. L’épaule reçut le projectile et partit vers l’arrière. Le vampire poussa un grognement, sans plus.
Van Helsing s’apprêtait à remettre ça lorsque le vampire se volatilisa dans le brouillard.
—  Crois-tu qu’une simple balle remplie d’eau bénite va m’arrêter ?
La voix venait de toutes les directions. Elle résonnait dans sa tête comme un écho sans fin.
Van Helsing tira dans le brouillard à plusieurs reprises sans rien toucher.
—  Manqué ! se moqua le vampire.
Le brouillard s’amplifia autour de lui. La flamme du crucifix peinait à éclairer à un pied devant.
— Arrête de jouer, Victor. Montre-toi qu’on en finisse.
—  Nous en sommes déjà à nous appeler par nos prénoms respectifs, Gabriel ?
Le chasseur de vampires tourna sur lui-même et tira à nouveau dans le brouillard.
—  Encore raté. Il ne te reste plus beaucoup de balles. Gardes-en une pour toi, au cas où.
Quelque chose alerta Van Helsing. Au travers de la voix du vampire, il avait entendu un subtil grognement. Il renifla deux fois et sentit les effluves de bête s’approcher de lui. Il pointa le canon vers l’odeur et tira. Puis, il bougea sur sa droite et tira deux autres coups. Il fit un pas derrière et tira à nouveau, cette fois, sur sa gauche.
L’écho des détonations se perdit au loin. Il tendit l’oreille, à l’affût du moindre mouvement, mais il n’eut comme seul bruit que les battements de son cœur qui commençaient à s’emballer dangereusement.
Il marcha de reculons, presque sur la pointe des pieds. Avec ce brouillard, il avait perdu ses repères. Pendant une fraction de seconde, l’idée de se réfugier à l’intérieur du château lui traversa l’esprit, mais il n’avait aucune idée où celui-ci se trouvait. Il rengaina son pistolet et dégaina sa machette sanglée autour de sa cuisse droite.
—  Comment se sent-on, Gabriel, quand notre dernière heure est arrivée ? À quoi pense-t-on ?
Van Helsing n’entra pas dans le jeu du vampire. Il devait rester concentré. Et c’est cette concentration qui lui sauva la vie. Au dernier moment, il se pencha juste à temps pour éviter l’énorme loup qui passa par-dessus lui et qui disparut aussitôt dans le brouillard.
— C’était donc cela, Victor, me faire parler pour mieux abaisser ma garde.
Le vampire ne réagit pas, mais il devina que l’attaque avortée l’avait enragé.
—  La nuit est jeune, chasseur de vampires. J’ai tout mon temps.
Van Helsing ne répondit pas, sachant que le loup était tout près et qu’il pouvait revenir à la charge à tout moment. Et c’est ce qui arriva. Le loup bondit comme un missile vers lui, mais Van Helsing avait prévu la manœuvre et fit un pas de côté. La silhouette massive du loup atterrit à l’endroit où il se trouvait la seconde d’avant. Il prit son élan et frappa la cible de toutes ses forces de sa lame bénite.
Le coup fut magistral. La bête se cabra et disparut en gémissant de douleur.
Soudain, Victor surgit du brouillard. Il frappa la main qui tenait le crucifix, saisit son adversaire par le col de son manteau et le propulsa dans les airs plusieurs mètres plus loin. Le choc fut brutal. Van Helsing tomba lourdement sur le dos et la douleur irradia jusque dans sa tête. Mais sans plus attendre, il se releva.
Le brouillard se dissipa quelque peu. À environ dix mètres, Van Helsing remarqua la silhouette du vampire accroupi près d’un corps. Le loup blessé, pensa-t-il. Ce n’était plus un loup, mais bien une jeune femme, ce qui confirmait les dires de l’enfant à Soweto.
Le vampire contemplait la blessure sévère à l’abdomen de sa complice et semblait inquiet.
Rapidement, Van Helsing dégaina son autre Beretta et tira vers elle. Victor, perdu dans ses pensées, avait oublié son ennemi. Il se releva, émit un rugissement bestial et utilisa son corps comme bouclier. Les projectiles pénétrèrent dans son dos et lui arrachèrent un hurlement de douleur. Comble de malheur, son arme s’enrailla. Il la jeta au sol et saisit une fiole d’eau bénite qu’il lança en direction du vampire au moment où celui-ci se tournait pour lui faire face. Dans un geste d’une rapidité inouïe, le vampire leva le bras et la fiole explosa contre la manche de son manteau, l’empêchant de causer plus de dégâts.
La femme se releva difficilement. Malgré la noirceur qui les entourait, il pouvait voir la trace sanglante laissée par la lame de sa machette le long de son abdomen. Elle ressemblait à une jeune fille. Peut-être une adolescente. La pointe de ses longs cheveux noirs se terminait en poignard dans son dos. Elle le dévisageait avec une telle haine qu’il recula d’un pas.
Puis, Van Helsing se ressaisit et fonça sur eux.
— Noooonnnn ! hurla Victor en se plaçant devant elle.
Il ouvrit son manteau et une horde de chauves-souris volèrent vers lui. Van Helsing se protégea et entoura sa tête de ses mains. Du coin de l’œil, il trouva son crucifix dans l’herbe haute et le saisit. Aussitôt, la flamme reprit vie et chassa les monstres ailés hors de sa vue.
Au moment où il reporta les yeux sur le dernier emplacement des vampires, ils avaient disparu, ainsi que le brouillard.
Il reprit son souffle un moment, puis souleva les bras vers le ciel dans un geste victorieux.
— Vole, Victor. Vole jusqu’à notre prochaine rencontre, car je vais te traquer comme une bête et j’empalerai ta tête au bout d’une pique.
 
 
 
 
Chapitre 6
 
 
Cracovie, 12 octobre 1982

U
ne fois que les battements de son cœur avaient repris un rythme normal et que ses jambes flageolantes avaient retrouvé un semblant de solidité, Van Helsing rebroussa chemin et marcha sur la petite route de gravier qu’ils avaient empruntée quelques heures plus tôt. Son combat avec le vampire lui avait donné soif et il ne fut que trop heureux de retrouver le barman squelettique. Lorsqu’il poussa les portes de l’établissement, l’aube se levait enfin.
— Bonjour, cher ami, dit le barman en déposant une bière devant lui. Dites, je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais vous avez une mine de déterré.
Van Helsing sourit faiblement et jeta un regard perdu dans sa chope de bière.
— Vous auriez dû voir l’autre.
Le paquet d’os sourcilla et retourna servir d’autres clients.
Van Helsing garda les mains autour de son verre. Cela n’arrêta pas les tremblements. On ne s’habituait jamais vraiment à combattre les ténèbres.
Ainsi, il s’appelait Victor. L’ennemi avait un prénom, une voix et un visage. Une fois l’adrénaline tombée, il réalisa la chance qu’il avait eue. En quelque sorte, le vampire l’avait sous-estimé et cela lui avait probablement sauvé la vie. Mais cela allait aussi pour l’autre. Visiblement, la ténacité et le sang-froid du chasseur de vampires avaient quelque peu surpris le vampire. Une chose était certaine : la prochaine fois, ils attaqueraient sans prévenir.
Van Helsing avait passé sa vie à combattre les vampires. Quoique son passé fût flou, il était passé maître dans l’art de traquer et d’éliminer ses adversaires buveurs de sang. Mais ce vampire était fait d’un autre moule. La plupart des vampires étaient des êtres guidés par leurs instincts de mort et de sang. Il ne faisait pas exception à la règle, mais il avait un petit quelque chose qui le rendait intéressant et terrifiant à la fois. Il devait vite les retrouver et en finir. La tâche s’annonçait ardue, car il était clair dans son esprit que ce Victor était un adversaire coriace.
Le doute s’installa dans l’esprit de Van Helsing. Le doute qu’un plus fort que lui existait. Pourrait-il en venir à bout seul ? La question méritait réflexion. Avec tout son armement, ses compétences au combat et son courage, était-il de taille à se mesurer à un adversaire possédant des capacités physiques et psychiques aussi impressionnantes ?
Et la femme ? Il l’avait blessée gravement, mais lorsque leurs regards s’étaient croisés, il avait senti toute la haine qui l’habitait. Victor était le chef et elle, son assassin.
Le barman revint vers lui, l’air contrarié.
— J’suis désolé, mon vieux, mais ça fait trois heures que t’as terminé ta bière et t’as pas commandé autre chose, dit-il en regardant derrière lui les quelques clients qui venaient d’arriver au bar. J’ai des clients réguliers qui aimeraient bien avoir ta place, alors si tu ne commandes rien...
Il n’avait pas vu le temps passer.
— Je m’en vais, dit-il sans insister. Il se leva et lança quelques billets froissés sur la table. Vous ne connaîtriez pas un bon motel dans le coin ?
Le barman ramassa l’argent et la fourra dans la poche de son pantalon.
— Vous voulez rire, j’espère ? Il n’y a pas de motels dans les environs, déclara-t-il en dévisageant Van Helsing de la tête aux pieds. Il y a toujours le Strauss à quelques kilomètres d’ici, mais je doute que dans votre état vous puissiez vous y rendre.
— Le Strauss ?
— Oui. C’est à environ vingt kilomètres à l’est. Si vous voulez un bon conseil, ne buvez pas de leur eau.
Le chasseur de vampires opina.
— Je tâcherai de m’en souvenir.
Van Helsing se dirigea vers la porte. Il la poussa et réprima un bâillement. La nuit avait été éprouvante et le manque de sommeil commençait à le rattraper. Il s’avança en bordure de la route et jeta un regard à gauche, puis à droite…
— Je vous ai entendu parler avec Mohs, dit une voix d’homme derrière lui. À pied, vous en aurez pour plusieurs heures de marche.
L’homme vêtu d’une casquette rouge et d’un manteau de chasse éclata de rire.
— Vous avez une meilleure idée ?
— Je peux vous y déposer, je passe par là.
— Vous feriez ça ?
Il désigna son pick-up du pouce.
— Allez, on y va.
L’homme prit place derrière le volant et son passager à ses côtés.
— Combien vous voulez ? demanda Van Helsing.
L’homme retira sa casquette et se gratta le derrière de la tête du bout de l’index.
— Quelques zlotys, ça vous va ?
Van Helsing hocha la tête.
— Va pour quelques zlotys. En passant, je m’appelle Gabriel.
— Brunon.
Ils roulèrent un bon moment et Brunon ouvrit la radio pour briser le silence, puis la referma en échappant un grognement.
— D’où vous venez ? demanda-t-il. Vous n’êtes pas du coin.
— Ça se voit tant que ça ?
Le chauffeur se tourna vers lui et sourit.
— Des inconnus accoutrés dans votre genre, ça attire l’attention. Il y a de drôles de bestioles qui rôdent dans le coin. Vous avez sûrement entendu parler de ce qui s’est passé avec ces pauvres familles ?
— Celles à Tenczynek ?
— Ouais.
— J’en ai entendu parler, oui.
— Je connaissais le vieux. Un homme tranquille, honnête qui ne cherchait pas le trouble. Qui sait ce qui leur est arrivé ? C’est une ville tranquille ici. Les gens se connaissent et s’entraident tout le temps. Une nouvelle comme celle-là, ça nous remue l’intérieur, si vous voyez ce que je veux dire. La police débarque et pose des questions. Du coup, vous dévisagez votre voisin chaque fois qu’il pose le pied sur votre terrain ou quand vous trouvez votre chat égorgé devant votre maison. Ensuite, vous empêchez vos gosses de s’éloigner de la maison et surtout vous les obligez à rentrer avant le coucher du soleil. Vous avez déjà une arme, mais vous en achetez une deuxième et ça continue ainsi. Sacré monde de fous, c’est moi qui vous le dis.
Ils roulèrent encore un bon moment sur la route déserte située au bas d’une montagne où le même paysage morne défilait devant eux. Le barman avait raison, il n’aurait jamais été en mesure de marcher une telle distance sans tourner de l’œil.
Brunon guida le pick-up dans l’entrée d’un motel et ferma le contact.
— Vous êtes arrivé.
Il jeta un regard à la façade le temps que son passager se débarrasse de sa ceinture de sécurité.
— Vous êtes sûr de vouloir venir ici ? Ce n’est pas un endroit très recommandable.
— Merci, mais ça ira. J’ai vu pire.
— Comme vous voulez. En passant, ne buvez surtout pas l’eau.
Van Helsing sourit et lui donna de la monnaie.
— On dirait que c’est la devise du coin.
Brunon regarda la main et l’argent.
— Gardez votre pognon.
— Sûr ?
— Oui. Si de nos jours on ne peut plus aider notre prochain, je me demande bien de quoi demain sera fait.
Il remit l’argent dans sa poche et tendit une main vers Brunon.
— Bonne route et merci encore.
Van Helsing referma la porte du pick-up, se retourna, puis revint près de la fenêtre baissée.
— Vous aimez chasser ?
Le chauffeur souleva les épaules.
— Si on veut. Je ne suis pas le plus habile avec une carabine, mais je sais me défendre.
— Et avec un pistolet, vous savez y faire ?
— Sûrement.
Van Helsing défit le devant de son manteau et sortit le Beretta de son étui.
— Oh là ! s’écria Brunon en voyant l’arme.
— Ne vous en faites pas, elle est pour vous.
Le chasseur de vampires la fit pivoter dans ses mains et la lui tendit par le canon.
Brunon la saisit et la soupesa.
— Elle est lourde.
— Elle est chargée. C’est une bonne arme. Précise et puissante.
— D’accord, mais c’est beaucoup trop. Une arme comme celle-ci, ça va chercher dans les…
— Prenez-la. C’est ma façon de vous remercier. Et soyez prudent. Comme vous l’avez dit, il y a de drôles de moineaux qui traînent dans les environs.
— Ah ça, c’est bien vrai.
Van Helsing posa les mains sur le rebord de la fenêtre et prit un air grave.
— Si vous croisez les membres des familles qui ont disparu, utilisez cette arme et visez la tête. Visez la tête et fuyez aussi vite que possible.
Intrigué par ce que venait de dire son passager, Brunon releva la tête, mais celui-ci retraitait déjà vers l’intérieur du motel.
Il déposa l’arme dans le coffre à gants, démarra, puis engagea le camion sur la route et s’éloigna dans un nuage de poussière noire.
Le Strauss n’avait rien d’un cinq-étoiles, même que Van Helsing tenta d’en trouver une. Dès qu’il eut ouvert la porte, il fut accueilli par une odeur de tapis humide. Il se dirigea vers la réception où une femme d’une soixantaine d’années était penchée au-dessus d’un cahier.
— C’est pour une chambre ? demanda-t-elle sans relever la tête.
— Non, je viens pour la conférence de John F. Kennedy.
D’un geste lent, la réceptionniste retira ses lunettes à grosses montures et les déposa sur le bureau. Décidément, l’humour ne faisait pas partie des valeurs de l’établissement.
— Oui, reprit Van Helsing sérieusement. J’aimerais louer une chambre pour quelques heures.
Elle lui indiqua le prix et il paya sans rien ajouter.
La chambre numéro 15 était complètement à l’autre bout du couloir. Une fois à l’intérieur, il retira son manteau, se dirigea vers la salle de bain et se doucha. Son dos le faisait terriblement souffrir et une partie de son épaule également. Le vampire l’avait projeté dans les airs avec une facilité déconcertante et il était retombé lourdement sur le sol. Lorsqu’il eut terminé, il se sentit comme un homme neuf. Nu, il s’étendit sur le lit et tomba endormi.
Un tambourinement à la porte le réveilla. Il tenta de saisir sa montre restée sur la table de chevet, mais la fit tomber au sol d’un geste maladroit.
— Il est l’heure, cria-t-elle au travers de la porte. Vous devez partir.
Il s’étira, se leva difficilement et marcha d’un pas incertain jusqu’à la porte qu’il ouvrit.
La réceptionniste avait encore le poing levé quand il apparut devant elle dans sa plus simple expression.
— Me laissez-vous au moins le temps de me rhabiller, ma chère dame ?
Offusquée, elle tourna les talons en vociférant contre ce client nudiste, déplacé et insolent.
Une fois vêtu, Van Helsing sortit à l’extérieur. Le ciel était partiellement couvert et des oiseaux volaient groupés dans les airs. Il avait contacté Filip pour lui demander si l’invitation tenait toujours. Ce dernier s’insurgea que son ami n’ait pas voulu l’appeler pour qu’il vienne le prendre en voiture. Van Helsing lui répliqua qu’il n’avait pas voulu le déranger. Bujak tenta de le faire parler au sujet du vampire, mais il refusa, en lui promettant de lui en parler en profondeur ce soir.
Une heure plus tard, le chasseur de vampires sonnait à la porte.
— Gabriel ! s’exclama Filip. Tu as tous tes morceaux ?
— Je crois bien que oui. Tu me laisses entrer ?
— Bien sûr.
Il retira son manteau qu’il déposa sur la patère lorsqu’une femme arriva en s’essuyant les mains sur un tablier qu’elle portait à la taille.
— Bonjour Gabriel, dit Betty. Quand Filip m’a sorti hier soir son histoire, j’étais convaincue que tu te cachais derrière ça. Tu n’as pas changé. Toujours aussi mystérieux.
Il s’approcha et l’embrassa.
— Je suis content de te voir. Ça sent rudement bon ici.
Betty le remercia, s’excusa et retourna à la cuisine.
— Ma femme est une excellente cuisinière.
— Je n’en doute pas. Est-ce que les autres invités sont arrivés ?
— Non. Camélia a appelé pour dire qu’elle serait en retard. Pour ce qui est d’Armand, il a dit qu’il y serait, mais je n’y compte pas trop.
D’un geste de la main, Filip l’invita à passer dans son bureau où ils pourraient parler sans risquer d’être écoutés. C’était une pièce où les invités prenaient le brandy et parlaient politique. Elle était composée d’énormes bibliothèques remplies de bouquins aux larges reliures, d’une immense table en acajou et de quatre petits sofas confortables.
— Alors, ce vampire ?
Le visage de Van Helsing s’assombrit.
— Nous avons un gros problème sur les bras.
Il passa plusieurs minutes à lui relater son altercation avec les deux morts-vivants.
— Je n’ai jamais affronté un vampire avec une telle force, Filip.
— Et elle, qui est-elle ?
— Je ne le sais pas. Tu as des livres d’histoires ?
— Quelques-uns. Un en particulier ?
— Marseille.
Filip jeta un coup d’œil vers le coin supérieur gauche de la bibliothèque et retira de la tablette un livre épais aux coins cornés qu’il laissa tomber sur la table en soufflant sur la couverture pour en chasser la poussière. Ensuite, il se retira et laissa Van Helsing l’étudier en silence.
Trente minutes plus tard, le chasseur de vampires sortit de son mutisme et se tourna vers son ami.
— Il m’a dit qu’il est né de la mort et de la peste. Marseille, en 1720, a été frappé par une peste mortelle qui a presque décimé la population.
— Tu crois qu’il y a un lien ?
Van Helsing opina.
— Oui. Je ne pense pas qu’il m’ait dit cela pour plaisanter. Je crois qu’il veut que je sache qui il est.
Van Helsing saisit le verre que lui tendit Bujak.
— La femme qui est avec lui est sa faiblesse, lâcha-t-il soudainement.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Parce qu’il l’a protégée de son corps. Il était prêt à souffrir pour elle. J’ai vu dans son regard la peur de la perdre.
Filip Bujak se gratta le côté du visage.
— Continue, tu m’intéresses.
— J’ai réussi à la blesser sérieusement, reprit Van Helsing. J’ai tiré vers elle et il s’est interposé. Il aurait pu se ruer vers moi, mais il a préféré la protéger en se prenant quatre balles dans le dos.
— N’empêche que nous ne savons rien d’elle.
— Pas pour le moment, mais je pencherais pour quelqu’un de sa famille. Quelqu’un qui lui tient à cœur en tout cas.
— Depuis quand les vampires ont-ils un cœur, mon ami ?
On sonna à la porte.
— Excuse-moi, ça doit être nos invités.
Bujak roula sa carcasse hors de la pièce et referma la porte derrière lui. Van Helsing en profita pour porter une attention sur les centaines de livres autour de lui.
Il entendit des voix au loin. Celle d’un homme et celle d’une femme. De toute évidence, les deux invités étaient arrivés. Ça tombait bien, il avait une faim de loup.
Une voix surgit dans son dos.
— N’est-ce pas un honneur de rencontrer en chair et en os le grand Van Helsing ?
Il se retourna et tomba nez à nez avec un homme au regard perçant qui avait environ le même âge que lui. L’homme s’avança et lui tendit la main.
— Armand Belachi.
Il sentit la puissance émaner de cet homme jusqu’au bout de ses doigts.
— Vous savez, plusieurs personnes en Europe et en Afrique du Nord pensent que vous êtes un mythe. Une sorte de croque-mitaine inventé de toutes pièces. Les Russes et les Bulgares pensent que vous êtes le diable réincarné.
— Vous me l’apprenez, mon cher. Dois-je m’en sentir flatté pour autant ?
Armand Belachi sentit la pointe d’ironie dans la voix du chasseur de vampires.
— Mille pardons. J’arrive à peine et je vous harcèle avec tous ces commentaires.
— Excuses acceptées, Armand. Puis-je vous demander d’où vous venez ? Je décèle un accent français dans votre voix.
— Paris.
— J’en étais sûr.
— Vous y êtes déjà allé ?
— Il y a environ un an. J’avais quelques affaires au point mort à régler.
Belachi sourit.
— Je vois. Et vous, Gabriel, d’où venez-vous ?
Van Helsing souleva les épaules.
— De partout et de nulle part.
Belachi pointa son verre vers lui.
— Un homme plein de mystères, j’adore. Ça ne fait qu’ajouter aux rumeurs qui courent à votre sujet.
— Lesquelles ?
— Bah, rien de particulier. Que vous êtes né en enfer, que vous êtes le fils du diable.
Van Helsing éclata de rire.
— Voilà pourquoi je n’ai jamais porté attention aux rumeurs.
— Mais alors, qui êtes-vous ?
— Je vois que vous avez déjà croisé le fer, dit Filip dans leurs dos. Je suis désolé d’interrompre cette conversation qui, je n’en doute pas, est passionnante, mais Betty me signale que nous passerons à table d’ici peu. Alors, si ces bons messieurs voulaient bien me suivre, les femmes nous attendent.
Van Helsing et Belachi s’échangèrent un regard et suivirent Filip jusqu’à la cuisine. C’est là qu’il la vit. Instantanément, son cœur tomba amoureux.
— Gabriel, dit Filip, je te présente Camélia.
Belachi lui emboîta le pas et baisa les joues de la jeune femme. Van Helsing aurait bien voulu l’embrasser à son tour, mais ses pieds étaient figés dans deux blocs de béton et il se contenta de lui tendre une main moite. Le contact de sa peau douce et parfumée contre la sienne le fit frémir. Ses longs cheveux bruns lui descendaient en cascade et s’arrêtaient devant ses seins. Il n’avait jamais vu d’aussi beaux yeux. Ils étaient profonds et mystérieux tandis que ses lèvres invitaient aux baisers.
— Enchantée ! dit-elle en le gratifiant d’un magnifique sourire.
Van Helsing ne réagit pas. Il était toujours sous l’enchantement de cette créature divine.
Voyant le malaise de son ami, Filip prit les choses en main.
— Bon, maintenant que les présentations sont faites, si nous passions à table ?
Tous acquiescèrent.
Van Helsing faisait face à Camélia, tandis que Belachi, quant à lui, était devant Filip et Betty.
Le vin coulait à flots, la nourriture était sublime et l’atmosphère détendue. La discussion allait bon train et Betty, dans son rôle d’hôtesse, était parfaite.
— Que faites-vous dans la vie ? demanda Armand Belachi au chasseur de vampires.
Filip et Van Helsing s’étouffèrent presque. Betty regarda au sol. Le malaise fut instantané.
— Oui, reprit Camélia, que faites-vous dans la vie ?
Van Helsing se tourna subtilement vers Filip resté la bouche ouverte.
— Moi ?
— Oui, reprit Belachi, sur un ton supérieur.
On aurait dit que ce dernier cherchait à le faire mal paraître devant Camélia pour qui il en pinçait. À son grand désarroi, Armand l’avait fait rire toute la soirée.
— Je... euh...
— Il travaille dans les assurances, dit Filip. Dans les assurances vie, je crois, non ? Mais à ce que Gabriel m’a humblement avoué un peu plus tôt, c’est que ses affaires pour le moment sont plutôt... mortes.
Il eut un silence autour de la table, puis tous explosèrent de rire et passèrent à un autre sujet.
Van Helsing leva son verre en direction de Filip et au passage, lança un regard noir à Armand Belachi.
Ces deux-là savaient qu’ils allaient bientôt se retrouver.
 
 
 
 
Chapitre 7
 
 
Cracovie, 12 octobre 1982

C
e fut une soirée charmante qui resterait gravée dans leur mémoire pour plusieurs années. Filip, sa femme Betty, la belle Camélia, le mystérieux Armand Belachi et, bien sûr, Van Helsing, avaient tous passé un agréable moment.
Longtemps après que le repas eut été terminé, ils discutèrent et échangèrent sur plusieurs sujets. Parfois, leurs désaccords provoquaient quelques frictions, mais cela était vite oublié. Belachi et Van Helsing échangeaient seulement lorsqu’ils étaient obligés. Le climat froid qui s’était installé entre eux ne passa pas inaperçu. Mais somme toute, ce fut une soirée réussie et tous acquiescèrent pour remettre ça une prochaine fois.
Van Helsing n’en avait que pour la belle Camélia. Si elle avait été une vampire, il l’aurait laissée le mordre et damner son âme sans la moindre hésitation. Il avait appris qu’elle habitait Grenoble, que ses parents étaient morts plusieurs années auparavant, qu’elle travaillait dans une école... et qu’elle n’avait personne dans sa vie.
Malgré leurs différends, Van Helsing avait porté une oreille attentive à ce Belachi. Il décerna chez ce dernier une intelligence supérieure et une dureté qui cachait quelque chose de lourd, mais aussi, une sorte de puissance réprimée à l’intérieur de lui qui ne demandait qu’à rejaillir. Van Helsing comprit qu’Armand Belachi était son reflet, un double de lui-même. Car même si le Français avait été volubile durant la soirée, personne n’en avait vraiment appris sur lui. Le mystère sur son passé et sur ce qu’il était demeurait total.
Les heures passèrent et la fatigue commençait à rendre les paupières des invités lourdes.
— Mes amis, dit Armand en regardant sa montre, l’heure avance et il commence à se faire tard.
Tous regardèrent leur montre et acquiescèrent.
— Dieu que le temps passe vite, affirma Betty.
— Pourquoi ne pas dormir ici ? offrit Filip. Il est déjà convenu que Camélia passe la nuit avec nous.
— Vous habitez Paris, n’est-ce pas ? demanda Camélia à Belachi.
— En effet. Si un jour vous passez dans le coin, nous pourrions aller prendre un café ?
— Pourquoi pas ? répondit-elle.
Filip les conduisit jusqu’à l’entrée où ils enfilèrent leurs manteaux.
— C’est un beau manteau que vous avez là, Gabriel, dit Belachi.
— Merci. Le vôtre est pratiquement identique.
Armand remercia encore une fois Betty de son hospitalité, baisa les joues de Camélia un peu trop longuement au goût de Van Helsing et sortit rejoindre Filip qui les attendait pour les reconduire à la gare.
Van Helsing se tourna vers Betty.
— Merci pour tout. Ce fut une soirée formidable.
— De rien. Fais bien attention à toi.
Il secoua la tête.
— Comme toujours.
Il avait une main sur la poignée de porte lorsque...
— Vous seriez parti sans me dire au revoir, Gabriel ?
Van Helsing se retourna, le cœur serré de l’avoir entendue prononcer son nom.
— Euh... je... je ne suis pas le plus habile dans ce genre de situations, Camélia. Veuillez m’en excuser.
Elle sourit d’un sourire mi-femme, mi-enfant qui le fit mourir d’envie de la serrer dans ses bras.
Camélia s’approcha et l’enlaça.
— Tenez, voici mon numéro de téléphone. Si un jour vous venez vendre des assurances dans le coin, appelez-moi.
Elle n’avait pas l’air de croire à cette histoire farfelue d’assurances. Il saisit le petit bout de papier entre ses doigts.
— Mais le café avec...
— Armand ? Il est très drôle, mais je le trouve un peu... prétentieux.
Il sourit.
— Je suis bien d’accord avec vous.
Des coups répétés de klaxon se firent entendre.
— Je crois que tu devrais y aller, dit Betty, avant que Filip ne réveille tout le voisinage.
Il regarda Camélia une dernière fois, comme s’il voulait s’assurer que le souvenir de son visage reste avec lui sur le chemin du retour, puis alla retrouver les deux autres.
Les hommes entassés dans la voiture jetèrent un dernier coup d’œil en direction de la maison avant de prendre la route vers la gare. Une fois arrivés, ils payèrent leurs billets et rejoignirent la zone d’embarquement où une dizaine de voyageurs attendaient patiemment avec leurs bagages entre les jambes.
Belachi remercia Filip d’une poignée de main et s’éloigna sur le quai.
— Tu vas être prudent, Gabriel ? dit Filip en lui serrant la main.
— J’essayerai.
— T’as intérêt.
Il jeta un regard vers le Français.
— On dirait que ce n’est pas le grand amour entre vous deux.
Van Helsing tourna la tête vers Belachi qui marchait de long en large.
— Ça va, ne t’en fais pas avec ça.
— Je le connais à peine. Si jamais su qu’il avait un caractère aussi exécrable, je ne l’aurais pas invité.
Van Helsing lui tapota l’épaule.
— Tu diras encore merci à Betty pour cette charmante soirée.
— Je le ferai. Et toi, tu vas te relancer à la poursuite des deux vampires ?
— Oui. Je dois en apprendre plus sur eux. Plus j’en saurai, mieux ce sera.
Les voyageurs sur le quai s’activèrent à la vue du train en approche. Van Helsing alla rejoindre Belachi lorsque Filip lança à voix haute dans son dos pour couvrir le vacarme du train en mouvement :
— Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, tu appelles.
Le chasseur de vampires leva le pouce et alla se planter aux côtés de Belachi au moment où des passagers descendaient du train en se faufilant parmi eux.
— Où allez-vous ? demanda Belachi.
— Marseille.
— Il y a beaucoup à faire côté assurance par là ?
— Oui. J’ai bon espoir en tout cas. Et vous ?
— Munich.
Van Helsing n’insista pas outre mesure et commença à s’avancer vers les marches du train.
— Vous n’embarquez pas ? demanda-t-il.
— Non. J’ai bien peur que le prochain soit le mien.
Van Helsing se retourna et lui tendit la main.
— Alors bonne route, Armand.
— Bonne route, Van Helsing.
Il s’installa près d’une fenêtre d’où il pouvait épier cet étrange personnage qu’était Armand Belachi. Puis le train se mit en marche. Van Helsing ferma les yeux et se laissa bercer par le mouvement doux du train en se disant que cela pourrait être les bras de Camélia.
 
Marseille, 14 octobre
— Monsieur ?
Van Helsing sursauta et leva la tête. L’homme du train affichait un sourire bienveillant malgré la fatigue. Le voyage avait duré plus de trente heures, sans compter quelques escales ici et là. Ses paupières lourdes et ensommeillées toisèrent l’homme.
— Oui ?
— Nous sommes arrivés. Les voyageurs sont priés de descendre du train.
— Quelle heure est-il ?
— 17 h 49. Le train a quelques minutes de retard. J’espère que cela n’importunera pas les affaires en cours de monsieur ?
Van Helsing secoua la tête.
— Non, ça ira.
Encore endormi, il s’extirpa de son siège et marcha vers la sortie en tentant de réchauffer les muscles de son corps endoloris. Il héla un taxi qui le mena jusqu’au musée d’histoire de Marseille où, l’espérait-il, il pourrait trouver des renseignements utiles à la traque des vampires. Van Helsing paya sa course ainsi que son entrée au musée et pénétra à l’intérieur. La nouveauté attirait et c’était le cas ici. Des jeunes et des moins jeunes s’entassaient dans les allées à la recherche d’une perle rare de littérature. La chaleur à l’intérieur du bâtiment était suffocante. Il passa plusieurs minutes à essayer de trouver ce qu’il cherchait, mais baissa les bras et s’avoua vaincu. Avec tous les ouvrages présents ici, il en aurait pour mille ans avant de trouver ce qui l’intéressait.
— Pardonnez-moi, monsieur, dit un homme de petite taille qui portait d’épaisses lunettes. Je travaille ici et je m’appelle Roland. Vous semblez perdu dans cette mer de livres. Peut-être pourrais-je vous aider ?
Van Helsing sourit à son sauveur.
— Je cherche la section qui parle de la peste de 1720. Vous sauriez m’indiquer où elle se trouve ?
— Cher ami, vous faites ma journée. Suivez-moi.
Ils se frayèrent un chemin parmi la foule. Roland articula les bras à la manière d’un brigadier d’expérience afin de la contrôler.
— Ah ! laissa-t-il tomber avec une déception bien palpable dans la voix. Tous ces jeunes n’ont aucun intérêt pour ce moment tragique qui a bien failli éradiquer la ville de Marseille dans son entier.
— Vous parlez de la peste ?
— Bien sûr. Cette partie d’histoire de Marseille est une de mes favorites. Il y avait des morts partout. On enterrait les cadavres par-dessus d’autres cadavres. C’était affreux.
Ils arrivèrent devant une section de livres aussi haute qu’un édifice.
— Voilà. Toute cette section est réservée à la ville de Marseille, dit-il d’un large mouvement de bras. Les livres que vous voyez un peu plus hauts sont ceux qui parlent de la peste. Il y a des tables pas très loin. Bonne lecture.
Van Helsing le remercia et commença sa quête. Il remarqua deux gros volumes perchés en haut de sa tête. Il allongea les bras et les saisit. Les bouquins relataient les événements de la peste de 1720. Il les mit de côté, puis en prit deux autres. Il alla s’asseoir à une des tables, alluma la lampe et feuilleta du majeur les pages avec empressement. Rapidement, cet empressement tourna en une lassitude ennuyante. Tout ce qui tombait sous ses yeux, il le connaissait déjà. Il les mit de côté et entama les deux autres. D’un livre à l’autre, c’étaient les mêmes images et les mêmes histoires qui revenaient sans cesse. Seule la manière de les raconter changeait.
Son estomac commençait à lui démontrer des signes d’impatience. Le déjeuner qu’il avait pris à bord du train était déjà loin. Alors qu’il était sur le point de rendre les armes, il tomba sur un petit livre coincé entre deux énormes bouquins. Le livre, pas plus épais qu’un livre d’enfant, était en apparence bien anodin et sa couverture ne laissait rien présager des trésors dissimulés à l’intérieur. On y parlait bien sûr de la peste, mais aussi des hommes qui avaient joué un rôle majeur dans l’infection de masse. Le titre du livre était à peine visible. Une dizaine de pages étaient dédiées aux hommes et aux femmes qui avaient, au risque de leur propre vie, bravé la propagation de la peste et s’étaient dressés contre elle. Médecins, chirurgiens, infirmières, citoyens et élus, tous avaient tenté l’impossible pour endiguer l’épidémie qui avait tué plus de cent personnes par jour.
Van Helsing tourna les pages frénétiquement, sentant qu’il avait mis la main sur quelque chose d’important. Il tomba sur une photographie qui montrait une dizaine de jeunes médecins, hommes et femmes, devant un hôpital. Le grain de la photo rendait leurs traits sévères, mais ils avaient tous dans les yeux la même fierté du devoir accompli.
Il trouva au bas de la page les noms de ces médecins. Van Helsing les lit avec attention, en associant chaque nom aux visages qu’ils représentaient.
Mason J. Effert, Lazarus Stanffort, Arthur Oxford, Jean-Nicholas Courvisart, Edward Pinelli, Victor Vargas, Sanuel Hannenan, Marie-François Bichat, Marcello Parkinson, Will Frosh.
Un nom retint son attention.
Je me nomme Victor. Je suis un enfant de la mort, née de la peste.
Victor Vargas.
La tête de Van Helsing se mit à tourner. Du bout des doigts, il compta six têtes à partir de la gauche et arriva sur celle représentant la silhouette de Dr Victor Vargas.
Le chasseur de vampires examina attentivement la photo sous toutes ses coutures. Elle lui rendait un menton plus long et une silhouette plus élancée, mais c’était bien le vampire qu’il avait affronté à Tenczynek.
— Tu étais un médecin, dit Van Helsing à voix basse. Que s’est-il passé pour que tu deviennes un vampire ? Qu’as-tu perdu pour en venir à pactiser avec le diable ?
— Tout va bien, mon cher monsieur ?
La voix était celle de Roland.
— Tout va très bien.
— Vous avez trouvé ce que vous vous cherchiez ?
— Oh oui. Bien plus que je ne l’avais espéré.
Le compliment fit plaisir à l’homme.
— Quelle terrible épreuve, n’est-ce pas ? Tous ces enfants morts dans les bras de leurs mères ou abandonnés dans les rues par crainte de contagion.
— En effet, opina Van Helsing.
Roland regarda sa montre.
— Le musée ferme ses portes dans quinze minutes.
— Que le temps passe vite. Merci, Roland, j’en ai presque terminé avec ce livre. Dites-moi, vous connaissez un peu l’histoire de la peste, m’avez-vous dit plus tôt ?
— Oui et je la connais très bien même. Si vous étiez arrivé plus tôt, je vous aurais fait un résumé dans son intégralité.
Van Helsing sourit.
— Alors, dépêchons-nous.
Roland tira une chaise et s’assit aux côtés du chasseur de vampires. Il commença en se raclant la gorge et raconta l’histoire comme s’il y était.
— Ce fut une catastrophe sur toute la ligne. La peste s’est propagée aussi rapidement que le vent. On se promenait dans les rues et les gens malades tombaient comme des mouches devant nous. Comme je vous l’ai dit, des centaines de gens mouraient chaque jour. Les cadavres étaient enterrés dans de la chaux vive et leurs maisons étaient murées. Des prêtres venaient prier et soutenir les condamnés, mais en vain. Le 21 juillet, devant le nombre croissant de décès, le père Giraud écrivit et je le cite : « Dieu déclare la guerre à son peuple. » C’est pour vous montrer l’ambiance mortuaire qui régnait à ce moment-là.
— À votre avis, qu’est-ce qui aurait poussé un homme à...
— Perdre la raison ? À devenir fou ?
— Oui.
— La perte. À moins d’être parmi les gens aisés qui, eux, ont évacué la ville à temps pour se réfugier dans leurs bastides, tous les autres ont pratiquement tout perdu. Les maisons étaient condamnées et les habitants étaient poussés à la rue pour y mourir dans d’atroces conditions. Les hommes perdaient leur femme, les femmes, leur mari. Les sœurs perdaient leurs frères et ainsi de suite. Des familles entières étaient…
— Qu’avez-vous dit ?
— Que des familles entières…
— Non, non, avant cela.
— Euh... que des frères perdaient leurs sœurs.
— C’est cela, Roland, vous avez trouvé la raison de sa folie.
L’homme fronça les sourcils.
— Sa folie ? Je pense ici que vous faites référence à un homme, mais de qui diable parlez-vous ?
Van Helsing pointa un des ordinateurs de recherche dans le coin de la pièce.
— Vous savez vous servir de cet engin ?
— Oui, nous avons eu une formation la…
— Parfait ! Venez avec moi.
Roland se leva et se dirigea vers le poste d’ordinateur.
— Que désirez-vous savoir ?
— Je veux la liste de tous les morts reliés à la peste.
L’homme retira ses lunettes et se tourna vers Van Helsing.
— Il y a vraiment quelque chose qui cloche chez vous. La peste de Marseille a tué près de 40 000 personnes. Demandez à l’ordinateur de vous sortir une liste, ça je peux le faire, mais ça prendra des jours et nous n’avons pas...
— OK, dit Van Helsing dont le cœur battait à vive allure. Si je vous donne le nom d’une femme que je présume avoir été emportée par la peste ?
— Oui, l’ordinateur pourra le sortir. Quel est ce nom ?
— Vargas.
 
 
 
 
Chapitre 8
 
 
Journal du Dr Victor Vargas
Marseille, 1720 : La naissance du mal
 
Un bateau, le Grand Saint-Antoine a accosté au port le 25   mai 1720, en provenance du Levant. Il avait à son bord un capitaine, des hommes, mais aussi la peste et la mort.
Je suis le docteur Victor Vargas, un des médecins les plus brillants de son époque. Mes longues études à l’université de Montpellier l’attestent. Ce soir, je prends ces précieuses minutes pour écrire l’horreur que nous vivons ici à Marseille, car la ville est aux prises avec une cargaison d’étoffes et de balles de coton contaminées par le bacille de Yersin.
Rapidement, les mesures de sécurités les plus strictes ont été mises en place. Mais trop tard. Déjà, les gens meurent par dizaines dans les rues. L’équipage du Grand Saint-Antoine a été mis en quarantaine. On rapporte que déjà avant d’accoster, des hommes avaient succombé. Cette information reste toutefois à vérifier.
La marchandise que contenait le bateau a été brûlée. Pendant un court instant, nous avions cru avoir réussi à endiguer l’épidémie.
Mais nous avions tort. Au jour cinq, les cadavres se comptent par milliers. Que Dieu nous vienne en aide, car nous ne parviendrons pas à gagner ce combat. La mort, ce loup affamé, est dans la bergerie et les brebis sont à sa merci.
La peste, telle une traînée de poudre, se propage dans la ville, dans chaque quartier, dans chaque maison, à une vitesse folle. Déjà plus de 40   000   personnes sont mortes, des vieillards pour la plupart, mais aussi des femmes et des enfants.
Les autorités demandent à la population de quitter la ville, de partir chez des amis ou de la parenté. Très peu y parviendront. Seuls les plus aisés ont réussi à se réfugier dans leurs maisons de campagne bien à l’abri.
Des rumeurs circulent comme quoi des habitants infectés ont rejoint les villas des riches dans la campagne. Ils sont abattus avant d’avoir atteint la porte, puis brûlés, parfois alors qu’ils respirent encore.
L’alimentation de la population ainsi que l’évacuation des cadavres posent de graves problèmes. Les échevins montrent beaucoup de courage face à cette terrible tragédie. Un groupe de religieux menés par Mgr de Belsunce apporte un réconfort moral aux mourants.
Alors que le Grand Saint-Antoine fait route vers Marseille, un membre d’équipage est mort et son corps est jeté par-dessus bord. Il est la première victime officielle de la peste.
Le reste de l’équipage descend à Chypre et le navire repart le 18   avril 1720 en direction de Marseille. En cours de route, cinq autres personnes meurent, dont le chirurgien de bord.
C’est la panique. Le capitaine Chataud donne l’alerte et décide de s’arrêter dans la rade du Brusc, à proximité de Toulonc. Cette rade bien abritée par l’île des Embiez constitue un mouillage forain apprécié des navigateurs depuis l’antiquité. Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cet arrêt soudain du capitaine Chataud. Certains avancent que le capitaine a voulu prendre l’avis des propriétaires de la cargaison pour fixer la conduite à tenir.
Le Grand Saint-Antoine fait alors demi-tour pour rejoindre Livourne, où il arrive le 17   mai, mais les Italiens lui interdisent l’entrée du port et le font mettre à l’ancre dans une crique gardée par des soldats. Cette précaution est d’autant plus judicieuse que le lendemain, trois autres personnes décèdent à bord. Les cadavres sont examinés par des médecins qui concluent à une fièvre maligne pestilentielle.
Le navire retourne alors vers Marseille. Les morts s’accumulent dans la cale du navire.
Les dix décès survenus à bord du navire ne présentaient pas les symptômes caractéristiques de la peste que sont les charbons et les bubons. Ces manifestations évidentes apparaîtront dans la ville lorsque commenceront à s’y répandre les tissus en provenance du Grand Saint-Antoine, infestés de puces porteuses du bacille de Yersin.
Le 20   juin 1720, rue Belle-Table, Marie Dauplan meurt en quelques heures. À ce moment, les médecins doutent que ce décès soit vraiment dû à la peste. Le 28   juin, un tailleur, Michel Cresp, meurt subitement. Le 1 er   juillet, deux femmes demeurant rue de l’Échelle meurent, l’une avec un charbon sur le nez, l’autre avec des bubons. Après ces deux cas, il ne peut plus y avoir le moindre doute   : la peste a commencé son travail de mort. Ce jour-là, deux collègues, Charles Peyssonnel et son fils, Jean-André Peyssonnel, appelés au chevet d’un enfant de douze ans, diagnostiquent la peste et avertissent les échevins. Les morts sont enterrés dans des fosses creusées un peu partout dans la ville. Mais la place manque, les hommes pour creuser aussi. Ces derniers décident de rester auprès de leur famille ou sont eux-mêmes contaminés.
Hier matin, j’ai marché dans les rues parmi les cadavres et les mourants. Ils étaient partout autour de moi. Leurs murmures et leurs cris d’agonie emplissaient mes oreilles d’une horrible mélodie. Ils me regardaient, me tendaient leurs mains squelettiques et me suppliaient de leurs regards vitreux de les aider. Je ne pouvais plus rien pour eux, nous ne pouvons plus les aider à présent, la peste est partout.
Une petite main couverte de gales m’agrippe le bas de pantalon. C’est une petite fille. Encore qu’une enfant. Elle va mourir.
Je suis muet et impuissant devant l’horreur qui défile devant moi. Je n’ai pas de mots pour la décrire. Je lève les yeux au ciel et je demande à Dieu   : pourquoi   ? Qu’avons-nous fait pour mériter un tel châtiment   ?
Tout en marchant vers l’hôpital, je m’écarte pour éviter un corps qui vient de s’effondrer. Non loin, mes yeux fixent une femme qui porte à l’intérieur de ses bras le cadavre de son nouveau-né. Elle lui chante une berceuse. Petit ange de la mort. Elle me dévisage. Dans ses yeux, il n’y a pas de larmes, seulement une rage destructrice envers Dieu.
L’odeur qui flotte dans la ville est empoisonnée. Elle forme un immense dôme toxique au-dessus de nos têtes.
Les prêtres se mettent à prier. À haute voix et à basse voix. De longues prières et de courtes prières. Mais toute leur volonté n’arrive pas à percer cet épais nuage qui couvre le ciel.
Les mouches et les rats abondent par milliers, attirés par l’odeur putride des cadavres. Ils se délectent en silence. J’en vois un dévorer les restants de ce qui avait été une main d’enfant.
Des centaines de fosses ont été creusées pour y enterrer les corps, mais il en faudrait des milliers d’autres. La ville est condamnée. Réduite au silence et aux gémissements des mourants. Toute aide extérieure est vaine. Rien ne sert d’espérer, nous ne pouvons compter que sur nous.
Je vois enfin les murs de l’hôpital se profiler devant moi. Je pose un mouchoir sur mon nez pour ne pas vomir, mais je vomis quand même. La puanteur est descendue dans mes poumons et rien ne pourra la retirer.
J’ai la faculté de soigner et de guérir, mais que peuvent faire les hommes comme moi devant un tel désastre   ? Les mains sur les oreilles, je cours, incapable d’en entendre plus. Devant l’hôpital, les malades venus quérir des soins sont regroupés par petits groupes. Puis on les emmène dans des enclos pour bêtes. Ils ne verront plus jamais la lumière du soleil.
Ils sont des milliers et leur nombre grossit d’heure en heure. Je me faufile parmi les aide-soignantes, les prêtres et les courageux venus donner un coup de main. Ils me regardent tous, implorant un miracle du médecin que je suis. J’aimerais leur dire que nous sommes perdus, eux, moi, nous tous. Mais je me retiens. Il ne leur reste qu’une faible étincelle dans les yeux, je ne veux pas être celui qui l’éteint.
Je monte les marches de l’hôpital et j’ouvre la porte. Les couloirs sont bondés de malades. Malgré le calme relatif qui règne, je me sens faible. Mon équilibre est précaire. Je dois m’adosser un moment contre le mur et respirer. Reprendre mes esprits.
Il y a tellement de malades un peu partout que je n’arrive plus à voir la couleur du plancher. L’odeur ici n’est pas mieux que dehors, elle est juste diluée avec l’odeur des produits médicaux. La mort est partout en ces lieux. Dans chaque fissure, dans chaque trou, dans chaque respiration.
Je monte à l’étage rejoindre mes collègues. La nuit a été longue. Certains sont restés auprès des malades depuis quarante-huit heures sans dormir. Ils ont faim, mais la tâche ici va bien au-delà de la faim ou du sommeil.
Le Dr Oxford me voit arriver. Il me salue et retire masque et gants. Il va aller dormir, peut-être quelques heures s’il est chanceux.
Je prends sa place. J’enfile à mon tour gants et sarrau. Rapidement, on me demande auprès d’un homme. Lorsque je pose le regard sur lui, il le voit dans mes yeux. Il voit que mes connaissances et mon intelligence ne pourront pas le sauver. Les yeux remplis de larmes, il me tend la main et me remercie. De quoi   ? Je n’en ai pas la moindre idée.
La journée a été difficile et la nuit s’annonce pour l’être encore plus. Nous sommes cinq médecins à monter la garde, à tenir le fort. Cinq contre des milliers de mourants qui attendent de mourir devant les portes de l’hôpital.
Je n’ai pas mangé depuis des heures, une journée peut-être. La tête me tourne. Je me sens quitter cet enfer. J’entends la voix de mon collègue derrière moi. Elle semble lointaine.
—   Ça va, Victor   ?
Je me tourne vers lui. À voir l’expression sur son visage, je ne vais pas bien du tout.
Il est 4   h   20.
Je me suis reposé un peu. Quelques minutes. Je reprends mon poste et je fais la tournée des étages, seulement pour constater que la peste gagne du terrain. Une infirmière m’avise que bientôt, nous manquerons d’allumettes et que si nous ne pouvons pas brûler les cadavres, nous devrons les laisser pourrir dans la rue.
Je lui fais signe de la tête et lui dit que je m’en occuperai plus tard.
Il est 8   h   15 quand le docteur Pinelli se dresse devant moi. Les gants qui recouvrent ses mains sont couverts de sang. Sa blouse blanche également. Il a une drôle d’expression sur le visage. Quelque chose ne va pas. Lorsqu’il me demande à voix basse de le suivre et que d’autres collègues se pointent derrière lui, je réalise que l’heure semble grave. Il recule d’un pas et me fait signe de le suivre.
Tout mon esprit s’embrouille. Ma vue se dédouble.
—   Viens, Victor dit-il, d’une voix compatissante. Elle t’attend.
Je parviens quelque peu à reprendre mes esprits.
J’arrive dans une chambre, la dernière sur la droite dans ce long couloir assombri. Tout est calme ici. La mort est déjà passée.
Ils sont quatre autour du lit. Ils hochent de la tête en me voyant. Un à un, ils quittent la chambre en appuyant leurs mains sur mon avant-bras ou mon épaule.
J’avance de quelques pas. Je me tiens au bout du lit et je regarde le petit corps étendu. C’est une fillette, qu’une gosse. Elle a le visage couvert de plaies purulentes. Elle est allongée dans le lit. Elle est morte. Elle n’est qu’une autre victime de cette terrible peste.
Je sens le regard de mes collègues braqué sur moi, comme s’ils attendent une réaction de ma part qui ne vient pas. Je me penche vers le corps de l’enfant et je repousse ses cheveux sales qui recouvrent une partie de son beau visage. Puis, mon univers bascule. Marie, ma petite sœur, est étendue sur ce lit qui n’est pas le sien, entourée de gens qu’elle ne connaît pas. Marie n’a que sept ans. Marie est morte.
—   On vient de l’amener, Victor. Il était déjà trop tard pour elle.
Oh mon Dieu   ! Marie, ma petite et belle Marie. Je lui prends la main avant d’éclater en sanglots, mais il n’y a pas de larmes dans mes yeux, comme cette femme qui chantait en berçant le corps inanimé de son enfant.
—   Non   ! hurlé-je. Je suis médecin, je vais la sauver.
Violemment, je me lève et je me dirige vers un petit plateau. Je saisis le bistouri et me rapproche du corps de ma sœur. Délicatement, je découpe une fissure dans son chandail.
—   Victor   ! supplie une voix derrière moi. Il est trop tard. Je suis désolé, elle est morte.
Mais je n’écoute pas la voix de mon collègue et je fais une incision dans sa poitrine. Il n’y a pas de sang, juste la peau qui s’écarte au passage de la lame.
Je les entends murmurer derrière moi.
Une fois l’incision assez grande pour y glisser ma main, je saisis le cœur froid de ma petite sœur et commence à le pomper. Mais Marie ne s’est jamais réveillée.
Au moment où je sens mes jambes défaillir, un aide-soignant m’attrape et me dépose sur une chaise. Je regarde son petit cœur posé contre sa poitrine et je lui prends une main que je baise.
Marie est partie. La peste me l’a enlevée. Malgré l’aspect grisâtre de sa peau et la maladie qui a attaqué son visage, je la trouve belle. Elle est à présent libre comme un oiseau à qui on vient d’ouvrir la porte de sa cage.
Envole-toi, petit oiseau. Vole haut et ne reviens jamais.
Puis, je la sens au fond de moi, au plus profond de mes entrailles. Cette rage qui vous dévore. Cette violence qui émerge de vous et qui vous fait perdre tout contact avec la réalité. Longuement, je contemple le crucifix posé contre le mur au-dessus de sa tête.
Dieu, l’imposteur, ose nous faire grâce de sa présence.
Je me lève, je prends le corps froid de Marie dans mes bras tremblants de rage et je quitte la chambre sous les regards consternés de mes collègues.
Je défile dans le long couloir parmi les malades et les aide-soignants. Puis, Marie et moi sortons respirer un peu de ce nuage toxique.
Dehors, la foule ne nous prête aucune attention. Un mort de plus, voilà tout. Mais dans mon cœur, les ténèbres grandissent.
Un prêtre se dresse devant nous. Il pose sa main crasseuse sur le front de Marie, main que je repousse violemment en lui brisant presque les os.
—   Le temps est aux larmes, compagnons, dit-il presque en chantant, suivi du signe de la croix.
Ce simple geste me donne la nausée et me remplit de colère. Je crie, je hurle dans un dialecte que je ne connais pas. Ma voix est grave, rauque et sinistre.
Les yeux du jeune prêtre s’écarquillent. Il se signe à nouveau.
Ce geste, je le perçois comme une attaque, un appel au combat. Les gens devant l’hôpital se dissipent comme du sable au vent. Ils me fixent avec des yeux craintifs de ce que je suis devenu.
La peur, je l’inspire. Je suis devenu une part de ténèbres.
D’un geste assuré, le jeune prêtre plonge la main dans sa toge et brandit devant moi un crucifix.
Je le saisis et ressens une immense brûlure au creux de ma paume lorsque ma main se referme sur lui.
L’homme de Dieu tombe à la renverse. J’ouvre ma main et laisse tomber le crucifix au sol sans me soucier de la douleur.
—   Abyssus abyssum invocat, hurlé-je en le regardant droit dans les yeux au moment où le ciel devient ébène.
Les gens autour de nous crient. Ma bouche devient subitement douloureuse et sèche. Je sens de longs crocs transpercer mes gencives et les ongles de mes mains deviennent pointus et tranchants. Mes yeux rouges se portent une dernière fois sur le prêtre et son insignifiante foi.
Puis, toujours avec ma sœur dans les bras, je me mêle à la foule et disparais. Le ciel se couvre de noir et au loin, on entend le tonnerre. Nous sommes le 2   juillet.
 
 
 
 
Chapitre 9
 
 
Marseille, 1720 : Victor le vampire.
 
À partir du mois d’octobre 1720, la peste se met à reculer dans la ville et les personnes atteintes guérissent plus facilement. Environ une vingtaine de personnes meurent chaque jour. Les boutiques ouvrent à nouveau. Le travail reprend sur le port et la pêche est de nouveau pratiquée.
Malgré tout, l’odeur de putréfaction flotte toujours dans l’air. Il n’y a jamais eu de décompte officiel. À vrai dire, après un certain temps, ils ont cessé de compter les morts.
Les cimetières sont remplis à pleine capacité, les cercueils sont entassés les uns par-dessus les autres. Des parcelles entières de quartiers ont été réquisitionnées par les autorités pour en faire d’énormes crématoriums.
La mort, la chair et le désespoir forment un parfum des plus sinistres. Les habitants sont fatigués, éreintés et courbés.
Mais moi, Victor Vargas, je vis. Je suis revenu à la vie. Je me délecte de ce spectacle désolant. Au prix d’énormes souffrances, j’ai appris à vivre avec mon nouveau corps et mes nouveaux besoins. Au début, j’étais comme un nouveau-né marchant dans ce monde inconnu rempli de danger. Pendant des semaines, je me suis caché dans les champs, dans les granges abandonnées en bordure de la ville. Puis, j’ai compris que la nuit était mon terrain de jeu. Mon royaume.
Au début, je me suis nourri de rats, d’oiseaux et de petits mammifères, mais mon corps en demandait toujours plus. Et toute l’eau que je buvais ne pouvait étancher la soif qui me desséchait de l’intérieur.
Les chiens ont fait l’affaire pendant quelques semaines, puis les vaches et les chevaux. Mais ce n’était pas assez. Il me fallait mordre des humains, m’attaquer directement à la création de Dieu. Le frapper en plein cœur.
Le risque d’être découvert était grand. Mais la ville était à ma portée. Tout ce sang juste pour moi.
Je n’ai pas eu besoin de penser longuement pour ma première victime.
Mon père.
Giuseppe Vargas se prépare un thé dans la petite cuisine de sa maison. Charpentier de profession, il a pris sa retraite et se repose en attendant que la mort vienne le chercher.
Debout devant la fenêtre, il contemple le champ sombre et silencieux. Au loin, les aboiements de son chien le font sourire.
—   Il n’arrêtera donc jamais de japper celui-là   !
Le vieil homme place quelques bûches dans le foyer, craque une allumette et fait un feu avant de prendre place dans sa chaise berçante. C’est un homme tranquille et réservé qui passe le plus clair de son temps à prier pour lui et pour tous les autres.
Mais ce soir, Giuseppe sait que ses prières ne seront exaucées. Ce n’est pas parce que l’âge a rendu sa voix moins puissante ou que ce soir, les nuages épais empêchent toutes paroles de se rendre à Dieu, c’est ainsi.
Il tourne la tête vers le petit cadre dans lequel se trouvent les portraits de ses deux seuls enfants. Marie est morte, emportée par la peste. Il reste son fils, Victor.
On cogne à la porte.
Les aboiements du chien ont cessé depuis plusieurs minutes.
Giuseppe boit une dernière gorgée, dépose sa tasse sur la table et se lève. Qui peut bien venir cogner à sa porte à une heure aussi tardive   ?
En passant devant la fenêtre, il remarque un brouillard comme il n’en a jamais vu auparavant. Il s’arrête, fait demi-tour et saisit un crucifix accroché au mur qu’il enfouit dans la poche de sa veste.
D’autres coups. Plus fort ceux-là.
Il ouvre la porte et dévisage l’homme qui se trouve devant lui.
—   Tu es revenu m’apporter Marie   ? demande Giuseppe avec de la haine dans la voix.
—   Marie est morte, père, vous le savez aussi bien que moi.
Giuseppe regarde son fils, fait un pas de côté et le laisse entrer.
—   Les choses n’ont pas changé ici, dit Victor en jetant des coups d’œil à l’intérieur de la maison. Elles sont toujours aussi moches.
Giuseppe referme la porte.
—   Et pourtant, c’est ici que tu as vécu.
—   Je sais.
—   Pourquoi les choses auraient-elles besoin de changer, Victor   ?
Il marche d’un pas lent jusqu’à sa chaise. Il désigne l’autre de la main à son fils.
—   Assieds-toi.
Victor s’exécute.
—   Tu aurais besoin d’un peu de soleil et d’un bain. Ta peau est pâle et tu empestes le cadavre.
—   Vous ne me souhaitez pas…
—   Où est Marie   ? Qu’as-tu fait de son corps   ?
—   Soyez un peu plus clair, père.
—   Ne fais pas l’imbécile avec moi, Victor. J’ai entendu ce qu’on raconte à ton sujet. Les gens parlent. Ils t’ont vu quitter l’hôpital avec le corps de Marie dans les bras. Ne l’aimes-tu pas assez pour lui donner une sépulture chrétienne   ?
—   Vous savez, père, les gens ont beaucoup souffert de la peste et je crois qu’ils racontent n’importe quoi pour meubler un peu leurs journées.
Giuseppe leva son bras comme pour gifler son fils.
—   Tu mens, espèce de sale vaurien. Un jeune prêtre est venu me quérir quelques jours après qu’il t’a vu t’enfuir avec Marie. Il m’a dit ce que tu étais devenu. Il m’a tout dit. N’as-tu pas un peu de chagrin pour le cœur du vieil homme que je suis devenu   ? Les ténèbres t’ont-elles enlevé le peu d’humanité qu’il te restait   ?
Victor ne peut s’empêcher de rire aux éclats.
—   Vous êtes pathétique, père. Vous n’avez aucune idée de ce que je suis devenu.
Giuseppe se penche vers lui avec une attitude de défi sur le visage.
—   Peu importe ce que tu es devenu, sache que je ne te crains pas.
Le vieil homme enroule ses doigts noueux autour de sa tasse et reprend   :
— Tu as tué ta mère le jour où tu es parti faire tes études de médecine. Nous avions besoin de toi ici et tu avais promis de revenir. Ta mère est morte d’épuisement dans ce champ. C’est moi qui l’ai ramenée à la maison sous un soleil de plomb alors qu’elle virait au gris. Mais cela n’a plus d’importance pour toi, n’est-ce pas   ? Victor Vargas, le grand médecin, cet homme de Dieu...
—   Ne mentionnez point son nom devant moi, hurle Victor en frappant son poing sur la table.
Giuseppe recule. Il regarde le bout des canines de son fils qui dépassent de ses lèvres.
—   Alors les rumeurs sont vraies. Victor, le vampire, dit Giuseppe en déposant la tasse sur la table. On dit qu’un mal sans précédent a pris naissance lors de la peste. Jamais je n’aurais pensé un instant que les ténèbres, c’était toi. Quand ce jeune prêtre est venu me voir, je l’ai renvoyé sur-le-champ. Je ne pouvais pas croire les mots qui sortaient de sa bouche. Et pourtant, il a insisté. Tu es devenu un être méchant et violent, sans aucune valeur face à la vie humaine. Tu es cette bête qui saccage les environs depuis toutes ces semaines. Tous ces animaux égorgés, ces pauvres fermiers qui, du jour au lendemain, se retrouvent sans rien. C’était donc toi.
Giuseppe secoue la tête.
—   Que Dieu ait pitié de ton âme, Victor. Qu’à jamais il te libère de la damnation éternelle.
Le vampire bondit sur son père, le saisit à la gorge et par la seule force de son bras, le plaque contre le mur. Les pieds de Giuseppe pendouillent dans le vide.
—   Je suis devenu ce que je suis à cause de votre Dieu, rage Victor. Vous m’avez détesté depuis le jour où mère est morte, mais je n’y suis pour rien.
—   Et Marie   ? balbutie le vieux avec le peu d’air qui passait dans sa gorge, tu l’as tuée aussi   ?
Cette fois, Victor éclate de colère.
—   Dieu l’a tuée. Il a envoyé la peste sur nous pour nous punir. Lui seul est le véritable coupable.
Un petit rictus apparut sur le visage de Giuseppe.
—   Peut-être, mon fils, mais Dieu pardonne tes péchés.
D’un geste rapide, le vieil homme brandit son crucifix devant le visage de son fils. Le vampire recule et détourne le regard.
—   Brûle en enfer   ! aboie Giuseppe.
Le vampire tombe sur le dos. Ses mains recouvrent ses yeux rouges. Une puissance invisible émane du crucifix et le cloue au sol. Aidé de ses coudes, Victor tente de se déprendre de l’emprise de l’arme, mais peu à peu, ses forces diminuent.
—   Ta place n’est pas dans ce monde. Retourne aux pieds de Satan et restes-y enchaîné pour l’éternité.
Le vieux Giuseppe continue d’avancer. Le visage du vampire n’est qu’à quelques centimètres du crucifix.
—   Que Dieu ait pitié de ton âme, qu’il soit miséricordieux et t’accorde son pardon. Laisse son amour panser tes blessures...
— Nonnnnn   ! hurle le vampire qui, d’un violent mouvement du bras, fait virevolter le crucifix au loin. Victor le vampire se relève et surplombe Giuseppe qui, cette fois, recule et se signe.
—   Des hommes par milliers se lanceront à ta poursuite, Victor. Des adversaires beaucoup plus puissants que moi te pourchasseront au travers des siècles. Jamais tu ne connaîtras le repos. Les anges de Dieu y veilleront personnellement.
D’un puissant revers de la main, le vampire envoie le corps du vieux Giuseppe se fracasser contre le mur à l’autre bout de la pièce. Victor le vampire regarde l’expression béate de son père et lui murmure à l’oreille   :
—   Où est votre Dieu à présent, père   ? Où est-il   ?
 
 
 
 
Chapitre 10
 
 
Marseille, 1730
Dix ans plus tard.
 
La mort de ma sœur a été une sorte de délivrance pour moi. Les lois de Dieu et des hommes ne s’appliquent plus dans mon cas. J’ai tué mon père il y a dix ans de cela et à présent, je contrôle à merveille ce pouvoir qui m’a été donné. Les crucifix n’ont plus la moindre emprise sur moi.
Parfois, la vie nous entraîne dans une spirale de déchéance cruelle et fatidique. La vie, telle que nous la connaissons, s’évapore lentement, comme le soleil à la tombée du jour. Des événements heureux ou mauvais façonnent ce que nous sommes, ce que nous devenons. Les miens, à jamais, ont laissé ce mal incurable corrompre mon âme.
J’aurais pu partir et voyager autour du monde. Mais un jour, je lui avais fait une promesse, celle de revenir la chercher. À l’époque, elle n’était qu’une enfant. Parfois je me demande si elle s’en souvient toujours.
Je me souviens de son père aussi. Médérick. Cet homme sévère aux longues mains a depuis trop longtemps régné en dictateur sur cette famille. Sa femme est morte. Il ne lui reste plus qu’une fille. Béatrice.
Béa est une jeune femme. À peine 20   ans. Elle fait l’envie de tous les garçons. Mais les années passées sous le joug militaire et incestueux de son père l’ont rendue fragile et renfermée. J’étais le seul à voir ce volcan qui bouillait à l’intérieur de son corps. Le seul à voir qu’il suffirait de la libérer pour que cette rage devienne une arme dangereuse.
Le soleil vient à peine de disparaître au loin. L’obscurité totale est affaire de quelques minutes. Béatrice marche dans la rue, une baguette de pain dans un sac. Elle siffle un air enjoué. L’automne est sur le point de se pointer le bout du nez et laissera derrière elle les souvenirs d’un été difficile. Le corps de Béatrice a évolué. Ses formes aussi, au grand plaisir de son père et de ses mains.
La route se prolonge à l’infini devant elle. La maison familiale est encore hors de vue.
Depuis quelque temps, elle a remarqué un chien la suivre de loin. Aujourd’hui, il est là, à quelques pieds derrière.
Amusée, elle s’arrête et se retourne. Le chien aussi.

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