Le fils du Talis
130 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Le fils du Talis

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
130 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description


« Une petite pointe d’hystérie me chatouilla la cervelle. J’étais du genre assez terre à terre, jusqu’alors. Et voilà qu’en l’espace de... quoi ? Une heure ? Deux heures ? Je basculais dans un monde digne des séries B que j’aimais regarder pour critiquer les scénarios alambiqués, les effets spéciaux pourris et le mauvais jeu des acteurs. En parlant de mauvais jeu d’acteur... Qui était le scénariste déjanté qui s’était permis de faire apparaître mon géniteur ? Non, mais sérieux, la dégaine ! Donc, j’étais quoi ? Le fils d’un démon ? Pardon... d’un Talis ! » Je m’appelle Vicken. Je pourrais vous inviter poliment à lire ce livre, parce qu’il s’agit de mon histoire et qu’elle déchire grave... Mais, en fait, ce n’est pas
mon genre, les politesses inutiles. Si ce que vous avez lu plus haut n’a pas titillé votre curiosité, laissez-moi vous dire que vous ne savez pas ce que vous perdez !

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 12
EAN13 9791034202447
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ella Vanégann
 
 
 
 
 
 
 
 
Le fils du Talis
 
CHAPITRE 1
 
Vicken
 
 
— Vicken, NON !
Avant même que Justine, ma mère, n’ait fini de crier mon nom, je sentis mon poing entrer en collision avec la tronche dégingandée de cet imbécile qui venait de lui manquer de respect.
Ce n’est pas que je sois quelqu’un de particulièrement bagarreur… Quoique… J’ai toujours adoré cet instant, vous savez ? Le moment où tu sens que ton coup porte et que la face de l’autre, l’espace d’une petite, mini, jouissive seconde, se contorsionne en un tableau hautement coloré et particulièrement ridicule. Cet instant où tu sais que tu lui fais mal, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Il m’était bien sûr déjà arrivé de prendre des coups, de vilains coups même, mais je l’acceptais volontiers, du moment que mon vis-à-vis prend au moins le double de ma part. Ne vous méprenez pas, pour me mettre dans cet état particulièrement vicelard, il faut avoir un niveau de connerie hautement élevé, ou, comme ce jour-là, manquer de respect à une personne à laquelle je tiens particulièrement.
Maman m’a élevé seule. Elle est tombée enceinte de moi, voilà vingt et un ans, après une relation éclair d’un soir. Ne soyez pas choqués, je vous jure qu’elle n’est pas ce genre de femme, et si vous osez penser le contraire je vous démonte la tête. Bref, je n’ai jamais manqué de rien, et je l’ai toujours vue travailler pour nous assurer une vie décente. Je ne vais pas vous faire son apologie non plus, elle n’est pas parfaite, loin de là, après tout c’est une « mère » avec tout ce que ce mot peut contenir d’invasif et de lourd, oui, oui ! Mais c’est la «  mienne » et je n’autorise personne à la malmener.
L’usine qui l’embauchait était spécialisée dans le nettoyage industriel de linge et vêtements hospitaliers et hôteliers. Un travail à la chaîne, avec un rendement à respecter qui, je ne comprendrai jamais pourquoi, lui convenait parfaitement. Personnellement, le stress me rend agressif et les ordres… me rendent sourd. J’avais quant à moi trouvé un job qui me permettait de vivre de la façon qui me convenait, sans personne sur le dos et maître de mes décisions. Je servais au « Pandémonium », un bar très fréquenté de Miasse, la ville juste à côté de notre lieu de résidence, au doux nom de Tentation ; avouez, il fallait l’inventer celle-là ! Bref, il était 15 heures quand je me suis garé sur le parking de l’établissement, comme un brave fils qui vient chercher sa petite Maman. Notre unique voiture, une Clio noire qui manquait de pêche, faisait le yoyo entre elle et moi : nous nous organisions au jour le jour sur l’identité du conducteur du moment. Ce jour-là, j’étais le grand gagnant… et en tant que tel, j’étais aussi le taxi. Je me garais toujours le plus loin possible de l’entrée du grand bâtiment, c’est-à-dire hors du bitume et là où les crevasses des intempéries s’étaient dessinées au fil du temps. De cette façon, je n’avais pas besoin de sourire niaisement à toutes les collègues de ma chère mère, ni de faire semblant d’être ravi de les voir ! Mais à cet instant, alors que je surveillais la sortie des travailleurs, les yeux rivés dans mon rétroviseur, je vis cet homme aborder ma mère : une baraque d’un mètre quatre-vingt-dix avec son imper noir, genre « je me prends pour Duncan Mcleod et je suis un gros dur ». Je ne savais pas ce qu’ils se disaient, mais le bonhomme saisit le bras de Maman d’un geste vif, et je sortis de mon véhicule. Les ouvrières qui quittaient leur travail regardaient la scène avec intérêt, prenant garde de ne pas s’approcher de près, mais aucune   – bande de lâches – n’a osé s’approcher pour s’assurer que leur camarade n’avait pas besoin d’aide !
— Espèce de sale truie, tu vas me dire où il se trou…
Étant entendu que j’arrivais juste, je n’eus pas besoin de faire de pause dans mon élan. Ce que je venais d’entendre me suffisait, j’allais écraser ce connard ! J’avoue que l’effet de surprise m’aida beaucoup.
Nous revoilà donc au début de mon récit, après le cri horrifié de Maman.
Je sentis sous ma main le craquement caractéristique des os qui se brisent, et une petite pointe d’euphorie me chatouilla. L’homme s’écroula et émit un «  OURFFF » surpris en atteignant le béton. Déjà Maman me tirait vers l’arrière, affolée.
— Vicken ! Viens, on s’en va !
Je sentais sa main accrochée à mon bras qui tremblait furieusement, mais mes yeux étaient rivés sur l’homme au sol qui, au lieu d’afficher une expression de circonstance, souriait comme un chat qui venait de gober une souris. Il ne cherchait pas à essuyer le sang qui coulait de son nez, il n’avait même pas l’air de réaliser que je venais de le frapper.
— Te voilà enfin… susurra-t-il d’un air ravi.
Un sentiment de frustration m’assaillit. Je voulais qu’il se relève, qu’il s’en prenne à moi, qu’il soit furax et me donne une bonne raison de continuer de taper. Mon adrénaline avait fait de la haute voltige et j’avais un mal de chien à redescendre.
— C’est à moi que tu parles, pauvre con ? sifflai-je.
— Vicken, je veux partir ! s’écria Maman, affolée.
L’autre éclata de rire et mon humeur s’assombrit encore un peu. Tout mon être n’aspirait qu’à une seule chose : cogner et cogner encore. J’anticipais déjà avec une certaine excitation les sensations qui déferleraient en moi alors que chacun de mes coups démantibulerait sa tronche de connard.
— VICKEN !
Ma mère me tira plus fort en arrière, et j’eus envie de me retourner vers elle et de la frapper violemment. C’est cette image terrifiante qui me remit sur les rails. Une bouffée de honte m’envahit, comme chaque fois que je manquais de laisser mon mauvais caractère produire l’irréparable. Je la laissai m’emmener, la respiration obstruée par une rage presque démesurée. Elle me tenait fort, et marchait vers la Clio d’un pas précipité. Croyait-elle qu’elle pouvait m’empêcher de faire demi-tour si l’envie m’en prenait ? Au moment où l’on atteignait notre véhicule, l’homme cria :
— On se revoit très vite… Vicken…
Je fis volte-face. Il était là où nous l’avions laissé, mais il s’était relevé et ignorait les gens autour, qui le regardaient avec curiosité. J’entamai un pas vers lui, décidé à lui demander des comptes, mais Maman se précipita sur moi.
— NON ! NON ! Pitié, mon chéri, ne fais pas ça ! J’ai peur. S’il te plaît, je veux rentrer. S’il te plaît !
Sa voix avait une consonance qui montait dans les aigus, elle était en panique. J’inspirai à fond afin de ravaler ma fureur, et ma curiosité, je dois le dire. Que me voulait cet abruti ? Pourquoi la personne la plus calme et la plus posée que je connaissais était-elle au bord de l’hystérie ? Je montais derrière le volant, raide comme un piquet.
 
CHAPITRE 2
 
Justine
 
 
Les pneus de la voiture crissèrent au démarrage, et les nombreux nids de poules présents de ce côté du parking nous secouèrent violemment. En temps normal, Vicken s’y aventure doucement et évite les trous autant que faire se peut, mais ce jour n’était pas un jour comme un autre, et je n’étais moi-même pas dans mon état normal. Mes mains tremblaient et mon estomac se prenait pour un gymnaste contorsionniste. Mes yeux se posèrent sur mon fils. Il avait toujours eu une peau assez claire, qui faisait ressortir ses prunelles d’un bleu qui tirait sur le vert. Ses traits étaient harmonieux et dessinés avec une certaine élégance, et ses cheveux châtains, qu’il portait courts, étaient coiffés selon ses humeurs. Il portait un jogging noir assez moulant et sa veste assortie, dont la capuche était rivée sur sa tête. Pour l’heure, il fulminait, et la tension qu’il ressentait emplissait l’habitacle de la Clio. J’avais vu la lueur meurtrière dans ses prunelles un peu plus tôt. J’avais deviné à quel point il était près de perdre le contrôle… Et j’avais peur. Peur de ces hommes qui me harcelaient depuis quelque temps et, pire encore, peur de et pour mon enfant… Qu’allais-je bien pouvoir lui dire ? Il n’y avait pas de logique, pas d’explication sensée à opposer aux questions qu’il s’apprêtait à poser. J’avais froid, si froid… Et le temps humide de ce mois de mars n’y était pour rien…
— Maman, il vient de se passer quoi, là ?
Le son de sa voix me fit sursauter. La Renault venait de monter sur la départementale et Vicken accéléra, faisant gronder le moteur.
— Je sais pas…
— Tu sais pas ! Mais c’était qui, ce type ? Tu le connais ? On aurait dit qu’il me cherchait !
Je serrais les mâchoires pour empêcher mes dents de claquer. Mon fils me jeta un regard agacé.
— Je voudrais comprendre ! Bordel, Maman, c’était qui ?
Je ravalais un sanglot.
— Je… Je ne connais pas son nom, ils viennent depuis plus d’un mois, ils veulent te parler.
Il déboîta sans clignotant, dépassant une camionnette. Ma déclaration le choquait. Il leva le pied de l’accélérateur – et les yeux de la route – pour me fixer, interdit. Les conducteurs, derrière nous, ne manquèrent pas de signaler leur indignation.
— Fais attention ! m’écriais-je.
Il se reprit aussitôt.
— Rentrons à la maison, s’il te plaît. Je t’expliquerais tout ce que je sais à ce moment-là.
Il acquiesça. Je pouvais voir ses maxillaires jouer sous sa peau, et la tension dans l’habitacle monta encore d’un cran.
Dix minutes plus tard, nous entrions dans l’appartement que je louais à Tentation depuis maintenant plus de dix ans. Un coup d’œil à l’état du salon m’indiqua qu’il avait encore dormi dans le canapé. Son oreiller posé sur la banquette de tissu bleu trahissait cet état de fait, ainsi que les deux couvertures en boule sur le parquet flottant. Les vestiges d’un repas qui n’avait rien d’équilibré étaient étalés sur la table basse et me confirmèrent qu’il ne s’était pas contenté de faire un somme… En temps normal, je serais sortie de mes gonds et aurais entamé une leçon bien méritée sur son manque d’organisation et de respect à mon encontre. Mais, là, j’avais bien autre chose à penser, et lui aussi. Il jeta son gilet sur le fauteuil baquet qu’il m’avait offert avec son premier salaire et se tourna vers moi. J’étais restée devant la porte d’entrée, tendue à l’extrême.
— Alors ?
Je jouai nerveusement avec mes doigts, inspirai profondément et me lançai.
— Je ne connais pas son nom. Il dit qu’il vient de la part de…
L’air me manqua. Je déglutis et continuai.
— C’est quelqu’un qui connaît ton père.
Vicken, sous le choc, se laissa lentement tomber sur le canapé. Je vis défiler sur son visage une foule d’émotions contradictoires, et une nausée vicieuse me démangea. Je ne lui avais pas caché les circonstances de sa conception, et je ne regrettais rien. Vicken était tout pour moi. Il n’avait jamais été un enfant facile. Prompt à répondre à la moindre provocation, bagarreur, il était ce genre de garçon qui n’avait peur de rien et se croyait tout permis. Il aimait défier l’autorité, et les policiers du secteur le connaissaient bien, les hôpitaux du coin aussi… D’un autre côté, il était gentil, attentionné, dévoué et n’avait pas son pareil pour me faire rire.
D’ailleurs, n’imaginez pas que je sois le genre de femme à me faire prendre entre deux portes, à la va-vite et par n’importe quel crétin assez bien monté pour me faire grimper aux rideaux. Non. Ça ne s’est pas passé comme ça !
Nicolas était entré dans le salon de thé où je travaillais à l’époque. Je servais un vieux monsieur, au fond de la salle, et le courant d’air frais que son apparition avait fait circuler m’avait fait lever les yeux. C’était comme si j’avais ressenti sa présence à l’instant même où il avait fait irruption dans la pâtisserie. Il ne m’avait fallu qu’une seconde pour me perdre dans l’attraction de son regard aux iris étranges. Ça fait cliché, hein ? Oui, définitivement, ça fait cliché ! Pourtant, c’est la vérité. Je n’avais jamais ressenti une telle attirance et, visiblement, elle était partagée. À partir de ce jour, il était revenu régulièrement. Il commandait toujours un café noir, qu’il ne buvait jamais, et les mois étaient passés sans que jamais il ne m’adresse la parole. Il restait un inconnu, mais il hantait mes nuits. Son visage volontaire, son menton rehaussé d’une discrète fossette, sa mâchoire carrée, ses cheveux noirs coupés très court et son corps que je devinais athlétique sous ses jeans et chemises cintrées, étaient devenus mon obsession. Je sentais qu’il s’intéressait à moi, à sa façon de m’observer, de suivre chacun de mes mouvements. Avec le recul, je me dis que ça aurait dû m’inquiéter, mais, au lieu de cela, j’attendais ses visites avec une impatience impérieuse. J’avais fini par prendre les devants, n’y tenant plus, et j’avais découvert un homme à la fois sombre et doux, plein d’humour et piquant, silencieux et enflammé. Bref, j’étais irrémédiablement amoureuse de lui. Nos contacts se limitaient à nos échanges sur mon lieu de travail, puis un jour, il s’était enfin décidé à m’inviter. Nous avions dîné dans un restaurant huppé que je ne connaissais pas, et je l’avais suivi sans hésiter dans une chambre d’hôtel. Je ne savais pas de quoi serait fait l’avenir, je savais juste que j’avais élu le partenaire idéal pour vivre ma première fois. Je me suis donnée à lui. Il a été l’amant le plus tendre, le plus doué et aussi le plus éphémère de mon existence…
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ? C’est qui ? Pourquoi il n’est pas venu lui-même ? Pourquoi ce connard t’a insultée ? s’égosilla Vicken, qui peinait à se maîtriser.
À vrai dire, je ne suis pas vraiment honnête avec vous, ni ne l’ai été avec lui. Si je ne lui ai jamais menti sur les circonstances de sa venue au monde, je ne lui ai pas non plus tout dévoilé… J’inspirai profondément et posai mon fessier sur un coin de la table basse, face à lui. Je ne sais si cela venait du fait que mon état nerveux était à la limite de l’explosion, mais il me semblait que je développais une nouvelle sensibilité, une acuité si fine que j’avais conscience du poids de mon jeans et de la température de son tissu. Je portais mon pull-over préféré, celui en laine fine de couleur noire, mais, ce jour-là, il me piquait la peau. Je retirai ma veste coupe-vent, la jetai sur le canapé et passai une main nerveuse dans la masse brune que j’avais fait couper court quelque temps plus tôt.
— Vicken…
J’allais me lancer dans une explication hasardeuse, consciente de ne pas être en phase avec ma bouche déjà ouverte ; alors que mes neurones, eux, couraient encore dans tous les sens, à la recherche d’une tournure cohérente. C’est alors que tout bascula. La porte d’entrée explosa littéralement, tandis que Vicken et moi sautions sur nos jambes en hurlant. Cinq hommes entrèrent chez nous. Vick m’attrapa et me tira à ses côtés, une main crispée sur mon bras. Je reconnus les types qui me harcelaient depuis des semaines et dont j’avais caché l’existence à mon fils. Tous étaient vêtus de la même façon : pantalon de cuir sombre, imperméable long et noir, grosses bottes cloutées. Sans détailler les traits de leurs visages, on aurait pu les prendre pour des quintuplés.
 
CHAPITRE 3
 
Vicken
 
 
Je sentais mon cœur battre si fort qu’il semblait prêt à s’échapper de ma poitrine. Mes yeux étaient rivés sur la troupe MacLéod qui venait de défoncer la porte de notre maison. Cinq baraques aux tronches patibulaires qui nous regardaient avec leurs yeux porcins, souriants et surtout menaçants. Je vous disais que j’aime la bagarre, j’aime frapper et faire mal, c’est un fait. Je n’en suis pas forcément fier, surtout lorsque cette envie se tourne contre Maman. Je ne suis pas complètement allumé non plus, et je suis conscient que, contre ces choses-là, je n’ai aucune chance. Et puis merde ! Qu’est-ce qu’ils me voulaient ?
— C’est quoi, ce bordel ! hurlai-je.
Le gars que j’avais cogné un peu plus tôt ricana.
— Je ne t’avais pas promis qu’on se reverrait bientôt, toi et moi ?
— Pourquoi ? Tu voulais un ravalement de façade un peu plus marqué ? défiai-je avec un aplomb que j’étais loin de ressentir.
Il secoua la tête d’un air navré.
— Petit, je ne suis pas là pour te faire de mal, mais tu ne devrais pas me provoquer, je ne suis pas réputé pour ma patience.
— Sortez de chez moi ! tenta Maman. Vous n’avez rien à faire ici !
— Tu sais ce qu’on est venu faire, femme, et ce n’est pas à toi d’en décider !
— C’est mon fils ! gronda-t-elle.
Elle se dégagea de ma poigne d’un coup d’épaule et avança vers les intrus, menaçante. Je restai coi. Je n’avais jamais vu Maman dans cet état de colère et, visiblement, quelque chose m’échappait. Si je ne savais pas pourquoi ils avaient fait un puzzle avec notre porte, elle, clairement, le savait. Et tout cela me concernait… et concernait mon géniteur… Je tentais de la rattraper, regrettant pour la première fois depuis que nous vivions à Tentation que notre demeure soit à l’écart des autres maisons du quartier.
— Maman !
— Vous croyez que je vais vous laisser l’emmener au nom de je ne sais quelle secte ? Il est mon enfant et vous n’y toucherez pas ! Il va falloir me tuer avant ça !
— MAMAN ! m’écriai-je, tandis que les autres s’amusaient clairement de la situation.
— Tu n’as toujours rien compris, hein ? susurra le bonhomme.
D’un geste brusque, Maman se pencha sur la table basse, se saisit du couteau que j’avais laissé traîner là ce matin et le tendit devant elle. Pourquoi n’y avais-je pas pensé moi-même ? Bon, OK, quoiqu’il arrive nous n’avions aucune chance contre eux, mais avec un couteau, j’aurais pu faire quelques dégâts intéressants…
— Il n’y a rien à comprendre, il reste avec moi ! Dégagez d’ici ! hurla-t-elle.
McLéod haussa les épaules. Nul doute qu’il s’amusait beaucoup. Je vous avoue que, sur l’instant, je n’étais plus que spectateur. Mon cerveau avait visiblement buggué, étouffé dans la multitude d’émotions, de questions et d’incompréhension qui faisait la teuf dans ma boîte crânienne. Croyez-moi, c’était la chouille du siècle ! Bref, limite, je me tenais debout les yeux dans le vague et la bave aux lèvres… Pfff, pathétique ! Et vous savez quel a été l’électrochoc qui a remis mes méninges en route ? Le « ploc » que les cinq faces de cul ont fait en disparaissant. Juste comme ça. Une seconde, ils se trouvaient là, devant nous ; et, la suivante, plus personne… Maman et moi n’avions eu que le temps de hoqueter de stupeur que déjà ils étaient de retour avec ce même « ploc » étrange. Mais, cette fois, ils nous encerclaient. McLéod saisit notre pauvre table basse et la jeta négligemment plus loin. Elle se fracassa contre le mur. Décidément, les puzzles, c’était vraiment leur truc à ses enfoirés ! La vérité, c’est que je n’ai pas de mot assez fort pour vous expliquer la peur que j’ai ressentie à ce moment-là. Je gère une bagarre, une rixe, sans problème. Les flics me font rire, je ne crains pas grand-chose en général. J’évite même de porter un couteau ou quelque arme autre que mes poings parce que je sais que je pourrais prendre trop de plaisir à en faire usage. Vous devez penser que je ne suis pas net. Vous avez raison, mais je suis né comme ça. Bref, cette situation-là m’était totalement invraisemblable ! Sérieux ? Ils avaient disparu sous mes yeux ! Je me retrouvai face à cinq bonshommes clairement hostiles et, entre eux et moi, ma petite mère et son couteau dérisoire.  Je faisais un cauchemar et j’allais me réveiller ! J’attrapai Maman et la tirai en arrière, cherchant désespérément une échappatoire, quelque chose pour au moins gagner du temps… Je réfléchirais à ce qu’il venait de se passer plus tard… quand on m’aurait enfermé dans mon asile psychiatrique…
— Mais, bordel, vous êtes qui ? Vous me voulez quoi, à la fin ? m’écriai-je.
— Enfin une question intelligente ! Je suis Beraal et je suis venu pour te ramener au bercail.
— Eh bien, « Beraaalalel truc muche », tu peux rentrer chez toi : mon bercail, il est ici !
« McLéod Berra quelque chose » fronça ses sourcils broussailleux.
— Ne déforme pas mon nom ! gronda-t-il.
— Fichez le camp ! feula Maman, menaçant toujours de son couteau.
Elle avait saisi ma main et la serrait convulsivement.
— C’est mon père qui vous envoie ? demandai-je, emporté par ma curiosité. Pourquoi il ne vient pas lui-même ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Pourquoi vous débarquez comme ça ? QU’EST-CE QUI VOUS PERMET DE TOUT CASSER ?
À mesure que les questions s’échappaient de ma bouche, la colère reprenait le dessus. J’avais hurlé ma dernière phrase et je sentais que ma rage était sur le point d’annihiler toute prudence. La peur venait de céder la place.
— Tu es Vicken, fils de Azerdy. Et, à ce que je vois, il n’y a aucun doute, tu es bien un Talis.
— Et en langage plus clair, « Beraaaaaaaal » ? Ça veut dire quoi, ton charabia ? sifflai-je, provocant.
Je sentais que Maman paniquait.
— Le libre choix, Beraal !
La voix qui venait de s’élever, derrière la troupe MacLéod, surprit tout le monde. À la porte d’entrée, se tenaient deux hommes et une fille. Celui qui venait de parler était vêtu de la même façon que les autres, en noir avec un imper qui lui descendait jusqu’au pied.
Maman tressaillit en le voyant et murmura quelque chose que je ne compris pas.
— Azerdy, mon ami ! Comment vas-tu depuis notre dernière rencontre ? ricana Beraal.
 
CHAPITRE 4
 
Justine
 
 
Comment allais-je pouvoir survivre à toutes ses émotions ? Le monde semblait s’écrouler autour de moi et je n’y trouvais plus de logique ! Nicolas ! Nicolas venait d’entrer chez moi, après vingt ans de silence, le père de mon fils faisait irruption dans ma maison, vêtu comme un démon sortant tout droit d’un épisode de « Buffy contre les vampires ». Son visage portait les traces d’une récente bagarre, assez violente pour que la balafre qui s’étirait sur sa joue déforme légèrement ses traits. Ses yeux verts croisèrent les miens l’espace d’une seconde, puis se focalisèrent sur nos agresseurs.
— Il ne deviendra un Talis que s’il le souhaite.
— Ta ta ta, tu chipotes ! Regarde-le ! Il est déjà l’un des nôtres ! riposta Beraal en désignant Vicken de sa main, d’un geste théâtral.
Ses camarades s’écartèrent pour le laisser approcher du trio qui venait de faire irruption. Je jetai un œil à mon fils. Il respirait de façon saccadée et, surtout, il était perdu. Il fixait son père, une expression figée sur ses traits. Étais-je responsable de tout ça ?
— Je veux qu’il choisisse son destin.
Le Talis approcha son visage de celui de Nicolas et murmura :
— Il est TA progéniture, ton fils ; par déduction, un Talis. Son destin est tout tracé. Il devrait être parmi nous depuis bien longtemps, mais ta traîtrise a compliqué les choses pour lui, et surtout pour nous ! Soit il rejoint sa véritable famille, soit nous nous passerons de lui et il mourra. Ce serait triste d’en arriver là, non ? ricana-t-il.
Je m’accrochai à la main de Vick, plus fort encore. J’avais envie de vomir, de me réveiller de ce cauchemar, de ne pas être là, de ne pas exister, de mourir et de ne plus rien voir, de frapper ces hommes qui menaçaient mon enfant… de… de pleurer. En résumé, l’horreur me tenait, je n’étais plus que ça : un corps envahi par l’épouvante et l’incompréhension, incapable d’aligner deux idées cohérentes.
L’homme se détourna de Nicolas, pour focaliser son attention sur les deux personnes qui l’accompagnaient. La jeune fille devait avoir l’âge de Vicken. De taille moyenne, blonde avec des traits fins et réguliers, elle portait un pantalon large de couleur grise, bouffant en bas et cintré à la taille. Un caraco blanc et un gilet cache-cœur venaient terminer sa tenue. À ses côtés, un adulte vêtu lui aussi d’une tenue ample dans les tons cendrés avait joint ses mains devant lui. Ses cheveux ambrés étaient maintenus par un catogan et il regardait Beraal avec un air de défi.
— Tu t’es allié avec ça ! TU AS OSÉ ! hurla à nouveau le Talis.
Je sentis la main de Vicken écraser la mienne, mais je ne crois pas qu’il s’en soit rendu compte. Son corps, malgré la maîtrise qu’il lui imposait, manifestait l’envie de fuir. Nicolas, lui, n’avait pas bronché. Son regard était sombre, ses traits crispés, mais il se tenait droit, dans une attitude bravache.
— Il n’y a aucune alliance. Je sais ce que je suis, rassure-toi.
La seconde suivante, il tenait une longue épée, qu’il abattit sans hésitation sur Beraal. Le sang gicla, tandis que la tête du Talis tombait au sol. Des lames surgirent de partout, des cris, des bruits de chocs s’élevèrent et une série de « plocs » annonça l’arrivée de nouveaux envahisseurs. Je sentis qu’on me tirait sur le côté. Vicken s’était réveillé, et la scène qui se déroulait n’avait visiblement pas le même impact sur lui que sur moi. Un homme en noir se plaça devant nous, et nous bouscula. Vick me poussa sans ménagement et se jeta sur lui. Je hurlai. Notre assaillant tomba au sol en poussant un juron et se releva prestement. La jeune fille qui accompagnait Nicolas apparut, elle saisit le t-shirt de mon fils et me tendit la main. Je ne réfléchis pas et y glissai la mienne.
 
CHAPITRE 5
 
Vicken
 
 
Ma respiration… C’est la première chose qui me frappa. Les bruits de lutte avaient disparu, et il me sembla que le son de mon cœur, qui battait à mes tempes, et le souffle heurté que j’exhalais avaient remplacé le fracas des lames qui explosaient à mes oreilles quelques secondes plus tôt. Puis, je réalisai que Maman se tenait à mes côtés, et pleurait en silence. Elle regardait autour d’elle et, du coup, j’en fis autant. Ce que je vis me coupa le souffle. Nous nous trouvions dans une clairière entourée d’arbres immenses. Des rochers çà et là, couverts d’une mousse épaisse, faisaient rempart aux fleurs multicolores qui avaient poussé un peu partout dans la verdure. Je tournais sur moi-même, complètement ahuri par ce spectacle incroyable ! Où était notre salon ? C’est alors que mon regard s’arrêta sur la fille. Elle me fixait d’un air curieux, ses mains cachées dans son dos, et un sourire gêné étirait ses lèvres pleines.
— Salut, je suis Samielle.
— Salut, je suis perdu. On fait quoi, ici ? Comment on est arrivés ? Où sont les autres ? C’est quoi, ce bordel ?
Bon, OK, y a plus sexy et plus viril comme réaction, je suppose, mais mettez-vous une seconde à ma place, OK ? Vous pouvez comprendre que ce qu’il venait de se passer avait de quoi déstabiliser n’importe qui ! Osez seulement dire le contraire…
La fille grimaça.
— Ce n’est pas à moi de vous expliquer tout ça, ils ne vont pas tarder, mais il va falloir patienter encore un peu…
J’ouvris la bouche pour riposter, mais Maman me devança.
— Tu nous as sortis de cet enfer, j’ignore comment tu as fait, mais je t’en remercie, souffla-t-elle.
Mouais, bon, elle n’avait pas tort, parce que… soyons honnêtes, la situation était mal barrée, hein…
— Je vous en prie.
Une nouvelle salve de « plocs », et on se retrouva entourés d’une dizaine de personnes. Parmi elles, celui qui vraisemblablement était mon géniteur. Maman se rapprocha précipitamment de moi et j’entourai ses épaules de mon bras. Les nouveaux venus étaient haletants, leurs tenues poisseuses de sang. Le regret fugace me traversa de n’avoir pas pris part à cette rixe. J’aurais voulu, moi aussi, jouer de la lame et sentir la chair céder sous l’impact de mes coups… L’homme qui était arrivé avec mon père et Samielle avisa ses compagnons. Il saignait au bras.
— Faites-vous soigner et reprenez vos postes. Je vous remercie, mes amis, déclara-t-il.
Sans ajouter quoi que ce soit, ils le saluèrent et disparurent les uns derrière les autres. Quelques instants plus tard, il ne restait dans la prairie que Maman, Samielle, l’homme, mon père et moi. Un silence lourd s’installa tandis que nous nous observions.
— Je suis Zabriel, protecteur de l’humanité et guide des Serenums, déclara l’inconnu.
Je passai une main nerveuse dans mes cheveux.
— Je suis Vicken, Humain de mon état, et je vous remercie pour le coup de main, bien que je ne comprenne rien à tout ce bordel ! Si vous pouviez éclairer ma lanterne sur ce qui vient de se passer et sur la présence de… déclarai-je en désignant mon géniteur du menton, ça m’arrangerait !
Sa blessure au bras exhalait une odeur ferreuse que j’aimais particulièrement. Oui, je sais, c’est glauque, mais l’odeur du sang… Putain, c’est vraiment un truc incroyable ! Samielle s’approcha de lui et passa sa main en surface de la plaie, une douce lumière l’illumina, puis disparut en quelques secondes. Je pourrais vous dire que le « miracle » m’avait laissé sur le cul, que c’était étrange et beau à voir, pourtant, sur le coup, je ne ressentis que de la déception… Il remercia sa soigneuse et reporta son attention sur moi.
— Tu es Vicken et tu n’es pas humain. Du moins, pas tout à fait.
 
CHAPITRE 6
 
Justine
 
 
— Vous aussi, vous allez me dire que je suis un Tari ?
— Un Talis. C’est une des options qui se présentent à toi.
Il se passait tellement de choses étranges devant moi… Je pourrais vous dire que mon esprit déraillait, que c’était surréaliste, que j’avais peur, mais, en fait, j’étais spectatrice de cette discussion avec un étrange détachement. Mes yeux étaient rivés à ceux de Nicolas… Azerdy… Il restait à l’écart, nous observant à la dérobée, et le souvenir de notre dernière rencontre défilait devant moi.
À la naissance de Vicken, je m’étais faite à l’idée que j’allais devenir une mère célibataire, élever mon enfant sans présence masculine à mes côtés. L’homme dont j’étais amoureuse ne m’avait accordé qu’une seule et unique nuit, puis avait disparu, purement et simplement. J’avais organisé ma vie en fonction de cet état de fait, ne comptant que sur moi. Mes parents n’avaient jamais été particulièrement ouverts et aimants, ils étaient par contre très attachés au « qu’en-dira-t-on » et ma petite incartade m’avait rayée de leur vie. Un mois après la naissance de mon bébé, Nicolas avait frappé à ma porte. Il savait pour Vick et voulait me parler. Quand j’avais voulu qu’il porte son enfant, il avait reculé comme si je lui avais tendu un paquet d’immondices, et je l’avais détesté pour cela. Ce soir-là, avant de s’en aller, il m’avait tenu un discours si étrange que j’étais persuadée qu’il s’était drogué et qu’il délirait. C’est pour cela que, au fil du temps, j’avais enterré ce moment dans les méandres de ma mémoire. Mais, à cet instant, perdue dans son regard, l’écho des paroles qu’il avait prononcées me pénétrait vicieusement.
— Tu as fait de moi un banni, je devrais te tuer pour ça, mais, à la place, je te fais un cadeau inestimable. Je te laisse ton enfant...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents