Le grand détour pour traverser la rue
48 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le grand détour pour traverser la rue , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
48 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

À Vanier, un quartier pauvre d’Ottawa, un adolescent de 13 ans, abandonné par sa mère et vivant avec un père qui dépend du bien-être social, rêve de « traverser la rue », c’est-à-dire de passer de Vanier à Parc Rockcliffe, le quartier riche d’Ottawa. Il lui faudra faire bien des kilomètres et des rencontres avant de pouvoir franchir cette frontière symbolique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782896996377
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le grand détour pour traverser la rue

Alain Savary
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le grand détour pour
traverser la rue
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
 
Collection Vertiges
L'Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Savary, Alain, 1948-, auteur 
          Le grand détour pour traverser la rue : roman / Alain Savary. 
 
(Collection Vertiges) 
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). 
ISBN 978-2-89699-635-3 (couverture souple).--ISBN 978-2-89699-636-0 (PDF).--ISBN 978-2-89699-637-7 (EPUB) 
 
          I. Titre.  II. Collection : Collection Vertiges 
 
PS8637.A8298G73 2019                 C843'.6                C2018-906556-7
C2018-906557-5
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
 
Distribution : Diffusion Prologue inc.
 
ISBN 978-2-89699-637-7
© Alain Savary 2019
© Les Éditions L’Interligne 2019 pour la publication
Dépôt légal : 2 e trimestre de 2019
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays



Chapitre 1

J’ai 30 ans







J’ai 30 ans. Léah est de plus en plus enceinte ! C’est un choc phénoménal pour moi. Un bonheur incroyable. Je suis père sans en avoir eu un. Ni de mère, d’ailleurs. Je ressens le besoin de revivre ce que j’ai vécu enfant… et pauvre.
J’écris ma jeunesse pour oublier le plus possible ce monde. Écrire pour oublier ? Oui ! Le plus difficile à oublier est ce qui n’a pas été vécu et qu’on aurait voulu vivre. Être aimé de ses parents. Déjà, ce monde m’échappe par pans. Comme si j’avais vécu sur une autre planète. Ou comme si je m’étais réincarné ailleurs. C’est en partie le cas.
Je vis maintenant avec Léah à Rockcliffe Park, le quartier riche d’Ottawa. Je savoure notre immense maison à aire ouverte. Quand j’y suis entré la première fois, durant la visite avant de l’acheter, une angoisse qui, depuis toujours, me faisait respirer sans remplir complètement mes poumons s’est dissipée. Sous la protection des plafonds cathédrale, un grand souffle lent s’est emparé de moi. D’immenses baies vitrées donnaient sur un jardin bordé de massifs de rosiers. Comme le terrain était en pente et se prolongeait sur le petit lac, mon imaginaire a pu s’envoler vers mon premier instant de liberté et de bien-être quand j’étais enfant. En un instant, j’ai revécu ma vie nulle d’enfant pauvre à Vanier, et ma découverte sur mon vélo, de ce petit lac et de sa minuscule plage où j’ai pu aller nager si souvent, seul et tranquille. C’est là que j’ai vraiment compris que tout était caché et qu’il fallait aller chercher ces éléments cachés. Lutter contre l’ignorance en se déplaçant dans sa tête et physiquement. Élargir sans cesse le cercle des rencontres sur une planète de plus en plus minuscule.
Oui, j’ai besoin de revivre ma jeunesse pour mon bébé qui voudra savoir lui aussi, plus tard. Il n’aura aucune idée de ce que signifie vivre dans un sous-sol avec un père ivre. Il faudra qu’il fasse le chemin inverse. De la maison de luxe au sous-sol. Et de l’avion à réaction au vélo Canadian Tire. Peut-être que ce sera encore plus difficile pour lui que pour moi. Car pourquoi le faire ? Qu’est-ce que cela rapporte ? Pas du luxe, pas de l’argent, aucun pouvoir. Du savoir, oui. Beaucoup. J’irai un jour voir avec bébé préado les films de Salgado. Ça donne une claque. Surtout parce que c’est beau. La souffrance, la pauvreté, la détresse et le désespoir, beaux ! Oui, le potentiel de la beauté est partout. Dans tout effort pour survivre, dans l’énergie phénoménale pour vivre dans des conditions adverses, pour aller un peu plus loin. Salgado nous y convie. Mon roman y conduira bébé.
J’ai confié le tapuscrit à mon ancien professeur de français, un peu original et gentil, qui aime porter des chaussures vertes et qui m’a fait découvrir Frida Kahlo, ses blessures jamais cicatrisées, son amour intense, ses peintures qui me travaillent quand je n’ai pas assez d’activités financières pour oublier mon enfance. Une artiste anarchiste mexicaine que j’ai aimée au premier regard. Mon ex-professeur a accepté de relire mon texte et de contrôler mes dérives grammaticales. En effet, la perfection dans la langue, je n’y suis pas parvenu en français, malgré mes efforts. J’ai compris pourquoi. Ce n’est pas uniquement parce que les chiffres me passionnaient. J’ai vécu trop de traumatismes quand je parlais français. Il me reste des ressentiments inconscients. J’ai été pris trop longtemps entre l’éphémère d’une vie avec une mère qui m’a abandonné et la permanence d’un père alcoolique.
Évidemment, des angoisses me reviennent. Plusieurs de mes collègues mariés qui ont eu un enfant m’ont fait comprendre que leur femme s’est en partie désintéressée d’eux pour se consacrer au bébé. Libido zéro. Ils ont fini par compenser ailleurs. Sur le Web. Le sexe et la pomme toujours, qui s’appelle Apple. Le sexe virtuel. Une femme sur écran. Une relation écran. Quelques-uns se tournent vers les relations interculturelles. Pas facile car tout le monde travaille trop, tout le temps, dans un contrôle irrespirable. Mais beaucoup de femmes asiatiques n’ont pas les problèmes des Occidentales avec le sexe. Pas de culpabilité. Si elles en ont envie, elles cherchent la satisfaction. Bien sûr, cela se complique toujours par la suite. Quand la relation dure un peu.
En tout cas, les collègues à qui j’ai parlé ont des épouses à la libido à marée basse. Eux aussi souvent, à cause du surmenage. Mais une pulsion les prend parfois. Il faut qu’ils se vident. Cela m’affole. Zéro tendresse. Zéro caresse. Je cherche à calmer mon angoisse d’être abandonné de nouveau comme je l’ai été par ma mère.
Léah n’est pas comme cela. Elle tire son énergie de Pachamama. La déesse de la terre. Son corps peut vivre des intensités différentes et complémentaires. Elle ne me fera pas ce coup-là ! Non. Je ne veux pas que bébé dorme avec son ours en peluche et moi avec le mien. Sinon, qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai pas envie d’avoir une amante même si parfois j’ai le fantasme d’une relation à trois, mais épisodique. Je prendrai plutôt un chien. Un golden retriever. Ils sont affectueux. Le problème, c’est que les chiens à Singapour, le moins qu’on puisse dire, ne sont pas populaires. Enfin je vais voir. Léah est intelligente et a une libido intense. Oui, alors c’est à cause de tout cela que j’écris ce livre. Pour que bébé comprenne ma vie, la vie, sa vie quand il arrivera à l’adolescence et que moi, son père super riche, je serai rentier de luxe et j’aurai enfin réussi à oublier en partie les détails de ma détresse enfantine.
Évidemment, il lira un ouvrage signé d’un pseudonyme. Je ne peux pas, dans la haute finance internationale, me permettre de dévoiler mes origines. Je fais comme la Bible. Je raconte une origine inventée. Moi aussi, comme Adam, je suis né de la terre. Mais sur une grande propriété. Ça impressionne les clients. Surtout en Europe. J’ai des racines en plus d’avoir des antiquités et des tableaux de maîtres. Jean-Paul Riopelle, Marc Séguin, Natali Leduc. Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment.
L’origine du monde. Des chairs fébriles et, au bout de quatre-vingt-dix ans, dans le meilleur des cas… Quoi ? Le néant ? Le cosmique ? Je penche pour une vie après la mort dans le cosmique. En tout cas, mon ancien professeur est vraiment subtil. Il m’a conseillé d’écrire le mot roman sur la page couverture. Personne ne va penser que c’est une autobiographie. Certes, il y a toujours des journalistes qui vont demander si l’auteur raconte un peu sa vie. Si c’est pas lui, là et là et là ! Ils sont avides de secrets à révéler afin de produire un scandale qui dure une semaine maximum et qui détruit parfois un individu pour la vie. Qui est l’auteur n’est pourtant pas si important. L’essentiel, c’est le plaisir de trouver des phrases ou des pages qui font s’imaginer différent, qui poussent à s’inventer en mouvement, à être avide d’expériences aboutissant à vivre ensemble avec le moins d’antagonismes possible sur une planète désormais bien trop petite.
Un livre pour plusieurs n’est que l’union de feuilles qui permettent de se distraire. C’est un peu superficiel. Non, un livre représente souvent un profond refuge pour toutes les souffrances qui assaillent les gens dans un monde d’une indifférence phénoménale. Ce livre se veut un lieu de méditation provocant pour tous les réfugiés que nous sommes et qui ne trouvent souvent aucun refuge. Mais la plupart des journalistes ne se rendent pas compte qu’on passe son temps à écouter des balivernes. Ils en produisent à la tonne. Et on est souvent en accord avec ces balivernes. Ça s’appelle l’identité. Ça permet de cacher ce qui est important. Ce qui est partageable. Bien au-delà de la surface. Moi, ici, je me dévoile incognito, au fil des ans. C’est plus intéressant que Facebook.


Chapitre 2

J’ai 13 ans







J’ai 13 ans. J’ai compris que la ville est coupée en tranches. Moi, je suis dans le bout le plus pauvre. Près du chemin de Montréal. À Vanier. Le Parlement du Canada à Ottawa, c’est une autre planète. Mon père est nul.
Je regarde les autos passer. Comment faire pour en avoir une ? Une Toyota Land Cruiser, par exemple. Mon père m’emmène voir les autos dans la cour du garage sur l’avenue McArthur le dimanche. La belle sortie. On rêve. Lui d’une Lexus. Il empoche le salaire minimum. Et il est au chômage quatre mois par an. Des jobines. J’ai 13 ans. Je connais la ségrégation. Oui. Je peux aller au Centre Rideau. Entrer et rêver dans un magasin d’ordinateurs. Y manipuler quelques minutes des appareils qui ne donnent accès à rien. Pour éveiller mon désir. Mon copain Alonzo, qui est arrivé du Salvador il y a trois ans, m’a dit que là-bas ce serait impossible. Les gardes de sécurité jettent dehors les pauvres du centre commercial. Zone pour bourgeois aisés. Point.
Ici, c’est la démocratie. Je peux rêver que je me connecte à la planète devant les écrans colorés. Mon copain Pierre a un téléphone cellulaire. Une merveille. Il me le prête quelquefois. Il me dit que j’apprends vite. Il me dit aussi que je suis beau. Il a 14 ans. Il a passé la puberté. Il me susurre que quand j’aurai passé la puberté, on sera encore plus copains. Une fois, il s’est approché tout près de mon oreille et m’a glissé : « Je te laisse mon téléphone pour toute l’après-midi mais je t’embrasse. » C’était gluant. J’ai quand même trouvé ça bon. C’était inattendu. Un espoir. De quoi ? De pouvoir discuter en se confiant. En étant confiant. Surtout que je serrais le téléphone dans ma main. Une preuve tangible qu’il voulait mon bien. Et moi, le sien ! Le mot bien a des sens multiples, comme nous l’a expliqué le professeur. L’expérience m’en ferait découvrir plus. Plus tard. Pierre m’a caressé les joues. Mon père ne fait jamais cela. Ma mère ? Je ne m’en souviens pas. Elle est partie avec un plus con.
J’ai 13 ans, mais j’ai hâte d’être un adulte. À 13 ans, on n’a aucun droit. On est pris pour un naïf. Pour quelqu’un qui ne sait rien de la vie. Qui ne compte pas.
J’en sais beaucoup, pourtant. En tout cas, pas le même savoir que certains copains de ma classe. Il y en a qui ont des familles bien. Pas riches. Non ! Dans ce quartier, dans cette école, il n’y a pas de riches.
Les Jolicoeur ont été unis tout le temps. Les parents ont économisé petit à petit pendant onze ans. Un jour, ils ont eu assez d’argent pour déménager à Orléans. Dans un beau quartier tout neuf avec une pelouse entretenue devant la maison. Comme ils étaient sérieux et travaillants, ils ont eu des promotions et des augmentations de salaire. Ils ont envoyé Laurent dans une école privée. Je ne me souviens plus du nom. Il a besoin d’y aller en transport scolaire tous les jours tellement c’est loin. Moi, j’ai pas besoin de prendre l’autobus scolaire. C’est bien. Les riches et encore plus les nouveaux riches se compliquent la vie. Quand même, il doit y avoir une raison pour faire l’effort d’aller à une école éloignée. Je vais essayer de savoir pourquoi. Peut-être qu’ils n’étudient pas la même chose. Ils ne vivent pas la même chose en tout cas. C’est clair.
Laurent m’a dit qu’il a eu du mal à se faire des amis à Orléans. Ils ne s’intéressaient pas à lui. Toutefois, il a invité quelques garçons de sa classe dans sa grosse maison. Il y a une piscine. Et un terrain de tennis pas loin. Ça va mieux. Il est devenu plus intéressant. Moi je ne connais pas cette vie. Je connais la violence. L’ennui. Un ennui terrible. Il n’y a aucune stimulation dans le quartier. J’aime ce qui est beau. Le Château Laurier ! C’est comme un château dans un film de Disney. Du mystère et du caractère.
À Vanier, tout est petit, tassé, croche. Des maisons en allumettes. Et des publicités pour des boissons gazeuses ou des chips. Malgré tout, il y a un peu de culture. Sur le chemin de Montréal. je vais parfois acheter des magazines illustrés et des bandes dessinées dans le magasin Myths, Legends & Heroes. Tarzan , RoboCop . La force physique. Ces héros sont invincibles. Nous, on est écrasés. Je ne serai pas écrasé. J’ai compris que la force physique seulement, ça aussi c’est un mythe. Ceux qui gagnent savent utiliser leur cerveau. Comme Bill Gates ou Steve Jobs.
Hier, Pierre a apporté des fruits à l’école. Des pêches. Grosses, jaune et rouge. Un peu molles. Juteuses. On a mordu dedans. Elles bavaient et nous aussi. Sucrées, délicieuses. Laurier en a pris une. « C’est quoi ? » a-t-il dit. « Une pêche», a répliqué Pierre à ce chétif blafard nourri juste de pizzas et de hamburgers. Le matin, sa mère lui donne un Coke et des chips. Hiver comme été. Il a les dents toutes cariées. Une bouche de vieillard. Comment va-t-il faire pour paraître attirant et se faire embrasser ? Je le lui ai demandé. Là, il savait. Mon grand-père, quand il était petit, avait aussi les dents gâtées. L’aide à l’enfance de la paroisse lui a fait arracher toutes les dents gratuitement à 12 ans et lui a payé un dentier. Laurier s’attend à bénéficier d’un programme progressiste similaire. Alors, j’ai répliqué : « Oui, tu vas embrasser, mais le soir tu vas poser ton dentier dans un verre à côté du lit. Elle va dire quoi, la fille ? S’exciter avec une bouche de vieux décrépit ? »
Enfin Laurier ne réfléchit pas. Il ne pense qu’à être pris en charge par le système. Dans sa famille, ils sont assistés de génération en génération. Par l’Église d’abord et maintenant par le bien-être social. En tout cas, il n’avait jamais vu de pêche de sa vie. Il a goûté lentement, comme un bébé prend sa première cuillère de mi-solide. Il a fait une grimace pas appétissante, vu les dents. Pierre lui a conseillé de l’éplucher « car les poils de la peau peuvent donner des frissons négatifs », a-t-il expliqué. « Moi, je n’ai jamais de frissons négatifs, mais la première fois, ça peut arriver », a-t-il continué en me lançant un clin d’œil coquin. Laurier a recraché le morceau à terre mais a épluché la pêche. Là, ça allait mieux. Il en a avalé la moitié et a donné le reste à Gustavo, un habitué des tropiques et des fruits qui poussent tout seuls le long des chemins. Gustavo l’a trouvée succulente. Il est sensuel, Gustavo. Pierre aime bien Gustavo. Pas moi. Il se prend pour un autre. Il veut être mannequin dans les magazines de mode. Rien dans la tête. Pour lui, c’est la réussite dans la société de consommation. Dans son pays, c’est devenir joueur de football. Mais au Canada, le football, on s’en fout pas mal. Et puis, il ne sait pas contrôler un ballon. Il se tortille les hanches, mais ça ne sert à rien avec un ballon.


Chapitre 3

J’ai 14 ans







J’ai 14 ans. Une nouvelle année à la même école. Cette fois, ça y est. Mes poils poussent au menton et partout. Ma voix est grave, mes hormones me travaillent.
J’écoute encore plus distraitement les cours d’histoire. Il ne reste que les mathématiques. L’algèbre me passionne toujours. Les équations à résoudre. À équilibrer. Voir comment des formules mènent à des formules qui mènent à d’autres formules et finalement tout est simple. Tout s’égalise.
Rien à voir avec ma vie. Encore hier. Mon père a trouvé des jumelles sur un banc, rue Sparks au centre-ville d’Ottawa. Il les a tout de suite portées au pawn shop tout près de chez nous sur le chemin de Montréal. Le gars du magasin lui a versé 30 $. Il lui a même dit que s’il en avait d’autres, il était acheteur. Mon père qui espérait à peine 20 $ pour cet objet inutile lui a demandé pourquoi. Mon père m’a expliqué que le gars lui avait répondu que les hommes aiment regarder dans les binoculars comment la vie se passe de près. J’ai pas compris. J’ai insisté pour savoir. Alors mon père m’a dit : « Bon. Maintenant t’as du poil, tu peux savoir. Ça sera bientôt ton tour. Les hommes dans les immeubles subventionnés, ils regardent dans les binoculars les femmes qui se déshabillent le soir dans les maisons, ou bien les couples qui font l’amour. C’est du sexe gratuit. »
Il paraît que la ville est réseautée de même. Le gars est même acheteur de télescopes. Le bon côté, c’est qu’on est allés au restaurant manger une pizza « tout habillée » et que mon père s’est payé six bières. On était sur la terrasse au soleil. Les autos neuves passaient et ça faisait rêver mon père. Il pense rien qu’à ça. Le sexe pour lui, c’est rare. Deux ou trois fois par an avec Lara, une voisine qui cherche des clients le vendredi soir au coin de l’avenue Marier et du chemin de Montréal. C’est pas trop cher, mais elle est trop grasse. Lui, il cherche une maigre style droguée desséchée, comme la petite « Algoncoquine » comme il l’appelle, mais elles coûtent le double. Au moins. En plus, elles ne sont jamais libres. Juste quinze minutes. Les fonctionnaires adorent ça. Juste avant de rentrer tard du bureau après avoir clos des dossiers urgents.
Parfois, mon père a une idée utile. Puisque j’ai 14 ans et que je suis un homme maintenant, il décide de m’inscrire à la piscine publique près du boulevard Saint-Laurent pour que j’apprenne à nager. « C’est utile de savoir nager. Si tu tombes à l’eau après une brosse et que tu ne sais pas nager, tu ne pourras pas en prendre une autre. Sauf au paradis, peut-être. Mais là, il paraît qu’il n’y a pas d’alcool. Alors j’pense pas que j’vas vouloir y aller. » Lui, il a appris avec un chum dans un lac quand il était jeune. Ça fait vingt ans qu’il n’est pas allé dans l’eau. Il ne veut plus. C’est trop froid.
Je suis allé au cours tout seul. Une jeune femme blonde, toute menue, s’est occupée de moi et d’un autre qui avait peur de l’eau. Pas moi. Je n’ai pas peur de grand-chose. Juste de l’alcool que mon père aime tant et qui le détruit. Elle était si douce. Elle s’appelle Isabelle. Elle écoutait. Elle l’a serré dans ses bras et ils ont été dans l’eau ensemble. Comme si c’était un bébé. Elle a fini par le convaincre. Je lui ai dit que moi aussi j’avais peur de l’eau. Et que je n’aimais pas quand c’était froid. Elle a fait la même chose pour moi. C’était si bon. Elle m’a demandé pourquoi je pleurais. Si j’avais si peur que cela. Je ne me rendais pas compte que je pleurais. Elle était tiède. J’étais comme un raton laveur serré sous le ventre de sa mère. Ensuite, on a commencé les mouvements. J’ai mis longtemps à apprendre. Je ne voulais pas qu’on se quitte. Enfin, j’ai appris. Après j’ai demandé à mon père une formation plus spécialisée. Il y avait des exercices avec un canot dans la piscine. Pour savoir quoi faire s’il se retournait. Mais ce n’était plus pareil. Isabelle n’était pas là. J’ai appris tout ce qu’il fallait très vite. Je n’avais plus envie d’être dans la piscine qui pue le chlore. Tous les autres parlaient de leur chalet. Moi j’apprenais la survie en canot théoriquement, juste pour savoir. Pas pour pratiquer.
Un jour je pratiquerai. Avec une femme comme Isabelle. On ira sur une île au milieu d’un lac. On se serrera sur la plage en mangeant des guimauves grillées et on regardera les étoiles en sentant le froid lentement nous tomber sur les épaules. Alors, on se serrera davantage. Et puis on se glissera sous une couverture. Et on se tripotera pour se réchauffer.
Après mon dernier cours, un soir, je suis rentré dans le sous-sol où se trouvait notre appartement. Mon père s’était endormi ivre. Je suis allé dormir sur le sofa. C’est toujours pareil. Il commence à roter. Il s’endort. Il ronfle et il pète. Ça pue, même avec la fenêtre ouverte. J’en profite pour regarder des films porno. Mais ils sont tous pareils. Les hommes bandent. Ils baisent en cinq minutes des femmes assoiffées de sexe et de violence avec de gros seins et de grosses fesses. Et ça recommence. Moi je voudrais voir comment on fait le sexe avec tendresse.
C’est Pierre qui m’a enseigné quoi faire, question sexe. Il sait tout. Mais il est nul en mathématiques. Il va finir concierge dans un immeuble pour fonctionnaires bas dans la hiérarchie. Pierre m’a dit : « Regarde les films pour lesbiennes. C’est toujours très doux, très léché, très sensuel. » C’est vrai. Je m’étonne qu’il regarde des films avec des femmes. Il n’aime pas les femmes. Moi j’aime les femmes. Les films lesbiens sont bien. J’ai envie d’être couché entre deux femmes qui s’aiment. Et de les caresser toutes les deux. Ça me donne des idées pour plus tard. Aussi pour caresser Pierre. Il y a quelques jours, je suis allé chez lui, on a nagé dans la piscine. Ses parents petits fonctionnaires n’étaient pas là. Cette fois, c’est moi qui l’ai pris pour la première fois. Il n’était pas vierge. Et de loin. Tout a bien fonctionné. Moi, mon liquide est parti tout de suite et j’étais irrité même avec de la vaseline. Il paraît que le tube, c’est pour les mains de sa mère. Elle prend grand soin de ses mains. Mais on ne sait jamais. En tout cas, il ne faut pas trop en prendre parce qu’elle se demanderait qui se sert de sa vaseline. Et surtout pour quoi faire.
À l’école j’ai parlé des binoculars . Le professeur de français a expliqué que c’était de l’anglais. En français, on dit jumelles. Jumelles, ça ne veut rien dire. D’autant plus que les yeux ne sont souvent pas de force égale. Alors, on ajuste chaque côté comme on peut. Enfin, j’apprends les mots nouveaux et exacts. L’exactitude, ça sert beaucoup, surtout en mathématiques. Moi, mes yeux quand j’avais six ans, ils allaient dans des directions différentes. Je louchais. Le bien-être social m’a payé des lunettes. Je ne louche presque plus. Le professeur m’a expliqué qu’on disait strabisme. J’étais affligé d’un strabisme, comme il dit. J’ai retenu la phrase au complet. Il est vrai que le professeur est né en France. Il enseigne à Vanier depuis dix ans. Il ne parle pas comme nous. Il nous oblige à corriger notre grammaire tout le temps. Je déteste cela comme presque tout le monde dans la classe. Par contre, j’aime quand il parle à la française. Il dit : « La tour de la Paix a été érigée en… » Je ne me souviens plus de la date. Ça ne fait rien. Il dit aussi : « Il est possible que ce soit un pyromane qui ait mis le feu à la Bibliothèque du Parlement. » Érigée, pyromane ! Ce sont ses mots que je retiens. Je les note dans des carnets et je me les répète.
Mon prof n’hésite pas, comme il s’en vante, à « proférer » des mots grossiers. « Tous des cons », éclate-t-il en parlant des conducteurs qui font de la vitesse en pleine ville. On ne parle pas de même à la maison. Parfois aussi, il nous fait rire en nous montrant le ridicule des publicités ou des dépliants d’information. Par exemple, un jour il arrive en classe avec un feuillet pour la politique municipale : « Après une longue traversée du désert, Georges Roberge refait surface. Il n’a pas cessé de brûler de servir la population ! Venez à la réunion, le… »
« Le mélange des images ! » nous explique le professeur. « Comme si le désert était de l’eau où on brûle. » Il sait nous diriger vers la critique. Comique. C’est pour cela que j’aime l’école. On rencontre du monde bizarre et des mots étranges. Ça fait penser. Ça fait rêver. Je note et je rêve. Un jour, mes rêves me donneront accès à la réalité. J’aurai une grosse auto et j’en achèterai une à mon père. S’il n’est pas mort avant.
J’ai 14 ans. Il est 8 heures du matin. Des policiers frappent à la porte. J’ouvre. Un gros uniforme apparaît devant moi. Celui qui le porte est très poli. Il n’est pas venu pour arrêter mon père, qui a rapporté un sac à main de l’épicerie Métro hier. Avec l’argent, on a commandé une pizza extra large et des Coke. En plus, il est allé acheter à l’épicerie Loblaw, de peur d’être reconnu chez Métro, un gâteau plein de crème faite avec du colorant bleu et du Crisco. Délicieux. On s’est bourré la fraise.
Moi je refuse de voler dans les chariots. C’est mon père qui m’a appris à le faire quand j’avais six ans. On allait à l’épicerie. Il y avait toujours une femme qui laissait son sac ouvert dans le chariot et qui cherchait les meilleurs prix ou les produits qu’elle aimait sur les étagères. Facile. Mon père cherchait un produit quelconque entre la femme et le chariot. Moi j’ouvrais le sac et je prenais le portefeuille que je glissais dans mon pantalon. Ensuite, on allait vite payer à la caisse ce que mon père avait choisi. Et on sortait. J’ai fait le coup des dizaines de fois. Un jour, je ne sais pas comment, j’ai été vu par une cliente. Elle a hurlé : « Au voleur ! » J’ai couru le plus vite possible et j’ai réussi à franchir la porte. Après, c’était facile.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents