Le jour où j ai oublié de me désabonner
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Le jour où j'ai oublié de me désabonner , livre ebook

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Description

Julia et Lucas ont l’un et l’autre tout pour eux. Pourtant, ils ne sont pas vraiment heureux mais un Like sur une plateforme de rencontres va bouleverser leur vie.
Pour Julia, aucun doute, l’amour avec un grand A existe, son homme idéal finira par débarquer dans sa vie.
Mais lorsqu’effectivement IL la like sur Tinder, médusée, elle n’y croit pas.
Trop beau, trop grand, trop élégant, trop souriant… Trop Tout. Trop LUI.
Leurre, fake, arnaque… Un mec comme ça pas possible sur la toile… méfiance, protection, reculade…
Pour Lucas, les choses sont beaucoup plus simples. Juste magnifique, les femmes sont à ses pieds. De brèves rencontres en fausses histoires, l’amour de sa vie, il n’y pense pas, ne le cherche jusqu’à son like sur Tinder qui va lui ouvrir un monde qu’il n’imaginait même pas.
Héros des temps modernes, volontairement sans âge défini, Julia et Lucas feront-ils le pari de la vraie vie ou préfèreront-ils rester dans le confort de la virtualité ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 octobre 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312077567
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le jour où j’ai oublié de me désabonner
Corine Allouch
Le jour où j’ai oublié de me désabonner
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2020
ISBN : 978-2-312-07756-7
Chapitre 1
Début mars, 19 h, un jeudi parmi tant d’autres.
Les jours rallongent et il adore ça !
Lorsque Lucas sort de L&J Best Events en remontant le col de son blouson, il presse le pas dans la rue qu’il connaît par cœur. L&J Best Events, son agence événementielle, y est implantée depuis six ans.
Autour de lui, une foule de gens pressés court dans tous les sens. Certains sortent de leur bureau, de leur domicile, d’un café, pour faire des courses, chercher les enfants, filer vers un rendez-vous, une soirée, une première fois.
Habitué à ces marées humaines qui se déplacent par grappes, chacun arrimé à ses propres pensées, concentré sur ses priorités, Lucas, au terme de cette longue journée de réunions et d’imprévus, est impatient de se retrouver dans un endroit familier.
Quelques centaines de mètres seulement le séparent de son bar préféré. Impatient de se poser dans ce lieu tant aimé, il les franchit avec légèreté de sa silhouette élancée. Mais quand, souriant, il pousse la porte de son autre chez lui, Les Amoureux , une bouffée de nostalgie le saisit, le prenant totalement au dépourvu… il ne s’attendait pas à ce remember soudain.
Il venait d’ouvrir l’agence lorsque ce nom l’avait incité à entrer. Alors en pleine séparation, sans aucune intention de remettre ça de sitôt, il n’y voyait aucune résonance intime, mais Les Amoureux l’avait interpellé, attiré. Peut-être se disait-il « Quelle chance ! » ? parce qu’il pouvait bien se l’avouer aujourd’hui : avait-il jamais été amoureux, vraiment amoureux ? Avec le recul, la réponse était sans nul doute non. Son cœur n’avait jamais tressailli pour quiconque, prêt à s’expulser de sa poitrine dangereusement oppressée ; son corps ne s’était jamais crispé et tendu au point de lui donner l’impression que, soudain trop petit, il allait éclater pour le laisser meurtri au bord du gouffre où les sentiments qui le bouleversaient tentaient de l’entraîner.
En fait, non, Lucas n’avait jamais été amoureux et n’avait jamais vraiment aimé sauf peut-être Camille, d’une amitié profonde mais est-ce que ça compte ? Ils s’étaient rencontrés presque au berceau lorsque la pureté enfantine des sentiments n’est encore entachée par rien. Après, quand on grandit, on se laisse polluer, parasiter, les relations se compliquent. On se perd soi-même. Alors l’autre, pour l’aimer…
Mais dans quoi je m’embarque ce soir ? s’interroge Lucas qui se revoit rentrer pour la première fois aux Amoureux .
Venu pour y avaler rapidement un expresso au comptoir avant d’entamer une de ses interminables journées de travail, il y était repassé le surlendemain puis quelques jours plus tard. Chaque fois, il restait un peu plus longtemps au comptoir à réfléchir, préparer sa journée, observer ce petit monde matinal qui se croisait, toujours pressé de filer pour en finir au plus vite avec les huit heures de labeur qui les attendaient. Puis , finalement, sans le chercher, sans le vouloir , Les Amoureux était devenu sa deuxième maison, son ancre, son refuge. Séduit par l’ambiance du lieu, charmé par Élise et Michel , les propriétaires, au bout d’à peine quelques semaines, il avait fini par s’y arrêter tous les matins avant d’entamer sa journée. Puis , au fil du temps, il était venu y déjeuner régulièrement lorsque son planning le lui permettait ou avaler un en-cas vite fait entre deux rendez-vous pour finalement s’y arrêter dîner un peu plus souvent qu’il n’aurait souhaité si sa vie d’homme avait été différente. S’il avait eu ce qu’on nomme pudiquement une vie privée.
C’était hier mais cela lui semble déjà si loin.
La séparation d’avec Victoire, sa compagne, était actée. Personne ne l’attendait, plus rien ne l’obligeait à rentrer. Au début, plus désemparé que triste de toutes ces soirées à meubler, il le déplorait intérieurement mais, avec le temps, Élise et Michel avaient avantageusement comblé le vide. Ils étaient devenus ses amis à lui qui n’en n’avait jamais vraiment eu faute de temps ou tout bonnement faute d’en ressentir le besoin. Avec eux, cela avait été tout de suite différent. La relation s’était développée naturellement puis installée dans le temps sans qu’aucun des trois ne le cherche. C’était d’autant plus surprenant que ni lui ni eux n’accordaient leur confiance facilement mais, lorsqu’ils l’offraient, c’était contre vents et marées. Tel était maintenant le cas entre eux.
Lucas à peine sur le pas de la porte, le couple, soulagé de le voir enfin arriver comme un ado turbulent qui rentre à la maison, le salue d’un même geste pour l’encourager à approcher.
À croire qu’ils sont jumeaux, ces deux-là, tant ils sont toujours synchrones. D’aucuns pourraient même trouver qu’ils se ressemblent. À force de se côtoyer, de partager un quotidien, des habitudes et de renouveler chaque jour leur amour depuis presque 40 ans, un mimétisme se crée. C’est « l’effet couple », dit-on.
Mince, gracieuse, souvent en jean, Élise, cheveux courts autour d’un regard vif argent n’est pas très grande. Timide, plutôt discrète, elle observe aux aguets son petit monde depuis le bar ou glisse sa silhouette agile entre les tables, toujours prête à répondre aux demandes des clients pressés.
Cheveux bruns souvent hirsutes, teint mat, lèvres charnues, immense avec une stature de bûcheron, Michel affiche à l’opposé un caractère enjoué et une voix grave, reconnaissable entre toutes. D’une stature plutôt encombrante, il évite de trop se déplacer de peur de casser ou heurter, laissant volontiers sa femme se faufiler prestement ici et là tandis que lui assure au bar.
Quand Élise et Michel se retrouvent l’un à côté de l’autre on ne peut s’empêcher de sourire. Physiquement si différents, – il pourrait la renverser d’une pichenette-ils se ressemblent pourtant tellement ! La vie, l’amour, les joies, les emmerdes… les ont tellement rapprochés qu’ils en ont fait les recto-verso d’une seule et unique personne. Amoureux depuis le lycée, ces deux-là ne se quittent jamais.
Sans enfant malgré leurs nombreuses tentatives, le bar est un peu leur bébé. Ils l’aident à grandir et le regardent évoluer, prendre son indépendance au fil des clients depuis toutes ces années, veillant toujours à ce qu’il reste sur le droit chemin : la bonne humeur, la convivialité et la fête sans excès.
Parisiens depuis toujours, Élise et Michel se sont installés dans cette rue du XI ème arrondissement il y a une vingtaine d’années avant qu’elle ne devienne tellement branchée. Ici, chaque chaise, chaque objet, chaque luminaire a été chiné par le couple qui a fait de son bar un joyeux bric-à-brac invitant à s’éterniser. Une vieille chaise en cuir légèrement élimée, une grande table de campagne en bois grisé, d’autres en formica ou made in Danemark, choisies bien avant que ce pays ne règne sur la mode du vintage. Aux murs, des photos, souvenirs de moments inoubliables, des petits mots d’habitués partis vers de nouveaux horizons, des miroirs un peu piqués et surtout ce zinc autour duquel tant de gens se pressent, se parlent, s’interpellent, s’embrassent, rient, crient… Tout ici respire la maison, presque la famille. Celle qu’on se choisit, pas celle imposée par la filiation.
Élise et Michel étaient tombés amoureux de ce zinc, pièce des années trente en parfait état, un dimanche matin aux puces de Saint-Ouen. Leur bar était alors en pleins travaux. Le zinc était celui dont ils rêvaient, qu’ils avaient imaginé nuit après nuit lorsqu’ils refaisaient mentalement leur déco, mais cet achat était à l’époque totalement déraisonnable. Alors, ils avaient entamé un long processus d’approche, parlementé pendant des heures, négocié à l’époque franc à franc, fait le siège du stand dimanche après dimanche, apporté des cafés, des croissants, des bouteilles… sans jamais renoncer à ce petit bijou qu’ils convoitaient pied à pied, certains qu’il était fait pour trôner aux Amoureux .
D’abord irrité par tant d’acharnement, Georges le brocanteur s’en était amusé en observant ces deux accros lui faire du gringue puis, finalement impressionné, il s’était laissé émouvoir par ce jeune couple enthousiaste et tenace, au regard pétillant dès qu’ils observaient avec engouement l’objet du délit. Comme rien ne résiste aux amoureux, un dimanche pas comme les autres, il avait pris Élise et Michel par l’épaule, les avait conduits jusqu’au fameux comptoir, prononçant enfin les mots qu’ils rêvaient d’entendre depuis plus d’un mois :
– Allez ouste ! prenez-le, il est à vous !
Ni une ni deux, les trois avaient organisé la livraison et Georges leur avait proposé de payer en plusieurs fois. 48 heures plus tard, excités comme des enfants, Élise et Michel avaient vu débarquer le zinc aux Amoureux qu’il ne devait plus jamais quitter.
Depuis, amis à la vie à la mort, pas une semaine ne passe sans qu’ils se retrouvent tous trois autour de « leur » zinc.
Au départ , Les Amoureux , c’était plutôt le rêve de Michel. Élise, complice, l’avait encouragé dans ce projet et, avec le temps, s’y était aussi impliquée pour en faire un restaurant.
Cela lui permet d’exprimer son goût et ses talents culinaires. Ici, ni surgelés ni conserves, mais de petits plats qui fleurent bon dans les assiettes. Rien de très compliqué, mais toujours des produits sains livrés par de petits producteurs. Parfois de jolies surprises réservées aux habitués, ses préférés, à déguster en cuisine autour d’une bonne bouteille offerte par le patron.
Mais ce soir, trop de monde pour ça.
– Salut, toi !, lance de loin Michel à Lucas, lui signifiant ainsi son attachement particulier.
Souriant, celui-ci tente de se frayer un chemin parmi les nombreux clients pour rejoindre le couple autour du zinc.
– Sacrée Happy Hour, même plus de place pour moi ! s’exclame-t-il avec un clin d’œil.
– Tu plaisantes ! Toujours une place pour toi, rectifie Michel, lui offrant déjà un verre de son vin préféré.
Reconnaissant , Lucas le remercie d’un large sourire en levant son verre à sa santé . Il boit très peu, ce verre lui fera la soirée. En véritable esthète, il privilégie la qualité des bons vins délicats et fruités.
Et celui-ci, il l’apprécie vraiment. Légèrement boisé, son rouge velouté donne instantanément l’envie d’y plonger ses lèvres avec sensualité. Mais, avant, il aime le regarder tourner avec nonchalance dans le verre en cristal que Michel lui réserve. Un verre aux formes rondes qui permet au vin de danser avec sensualité quelques secondes. Puis Lucas déguste une gorgée qu’il garde en bouche avant de la laisser courir délicatement le long de sa gorge, ravie de sensations gourmandes.
Concentré sur ce moment délicieux, il est en train de reposer délicatement le verre sur sa jambe si fragile, quand son regard croise deux paires d’yeux féminins comme aimantés au sien depuis l’autre bout du bar.
Instinctivement Lucas leur sourit. Il n’a aucune envie de les séduire mais ces deux femmes l’amusent. C’est à celle qui le fixera le plus intensément pour absorber chaque détail de son visage et le convaincre qu’elle est LA femme.
En d’autres temps, il aurait peut-être misé sur l’une ou l’autre pour passer la soirée voire la nuit mais pas aujourd’hui. Désabusé , il se détourne ostensiblement, signifiant ainsi clairement son désintérêt.
Pas ce soir, pas envie, songe-t-il les yeux dans le vide.
Visiblement vexées, les deux femmes reprennent leur conversation sans plus lui prêter attention.
Perdu dans ses pensées, Lucas embrasse d’un regard circulaire cet endroit qu’il adore, s’attardant sur son couple d’amis toujours soucieux de satisfaire au mieux chacun de ses clients qui, pour la plupart, travaillent ou habitent dans le quartier.
Ce qu’il aime par-dessus tout ici, outre qu’il sait y retrouver ses amis, c’est se sentir chez lui. Il y côtoie toutes sortes de gens avec lesquels il échange le plus souvent de brèves banalités. Profondément solitaire, Lucas n’aime pas se confier sauf parfois à Élise, Michel ou Julien.
Amis depuis leurs études de commerce, Lucas et Julien se sont associés pour créer L&J Best Events en 2012.
Blond, le regard clair, pas très grand, un physique de sportif, Julien, souriant, est attablé au fond de la salle avec leur garde rapprochée, trois collaborateurs de longue date.
Bien que différents sur de nombreux points, les deux amis ont facilement trouvé leurs marques, se répartissant naturellement les tâches.
Lucas, chargé du développement de l’agence, lui rapporte des appels d’offres sur lesquels planchent Julien et son équipe. C’est lui qui a le contact avec les marques qu’il doit séduire et convaincre pour se voir confier leurs projets événementiels. Gagnant régulièrement de jolies affaires grâce à leurs talents conjugués, l’agence s’est fait, au fil des années, une belle notoriété en France et à l’étranger, mais il n’en n’a pas toujours été ainsi.
Vie personnelle, professionnelle, tout marchait toujours sur des roulettes pour Lucas, jamais besoin de se battre. Intelligence, éducation, physique, charisme, il avait tout pour lui et remportait chaque pari sur la vie avant même de penser à jouer.
Mais celle-ci l’attendait au tournant et le vent avait failli bien mal tourner à la création de L&J Best Events . Comme à son habitude, Lucas était parti bille en tête, naturellement gagnant, sans avoir envisagé ni mesuré les difficultés et l’âpreté d’un monde professionnel répondant à des règles dont il ignorait tout. Sans foi ni loi, l’univers de l’entreprise l’avait pris au dépourvu, les choses s’avérant beaucoup plus rudes, compliquées et subtiles qu’il n’avait imaginé.
Charismatique et décontracté, Lucas, qui, pour la première fois de sa vie avait dû faire preuve de persévérance et d’opiniâtreté, a eu besoin d’apprendre à jouer des coudes pour gagner la confiance des clients, éliminer la concurrence sans se soumettre aux légendaires bassesses d’un milieu sans pitié et positionner progressivement L&J Best Events parmi les meilleures agences parisiennes.
De son côté, Julien, pragmatique et entêté, s’est penché nuit et jour sur l’analyse et la viabilité de chacun des projets au centime près pour faire rimer créativité et budget.
Ensemble, ils ont appris à compter, négocier, imaginer, se projeter, diriger et gérer une équipe de créatifs dans une ambiance collaborative.
Conjuguant leurs talents, leurs différences et leurs complémentarités, Lucas et Julien sont entrés ensemble dans le monde des grands.
C’était il y a sept ans. Depuis, le tandem assure.
En ce moment, Julien et trois de leurs collaborateurs décompressent autour d’un verre, une soupape nécessaire dans le stress quotidien.
Après les avoir salués, comme d’habitude Lucas fait le tour de son QG pour échanger quelques mots avec les habitués.
Mais ce soir n’est pas un soir comme les autres. Il n’est pas dans son assiette. D’abord un coup de blues et là, déjà 20 h et voici près d’une heure qu’il stagne, l’œil rivé sur son portable. Cela ne lui ressemble pas. Pas à cette heure-ci. Lorsqu’il vient rapidement prendre un sandwich le midi, bien sûr, il l’avale d’une main, réglant les urgences professionnelles de l’autre, l’appareil coincé au creux de l’épaule. Mais d’habitude le soir, après ses journées harassantes, Lucas n’a qu’une envie : le jeter au fond de sa poche et l’ignorer. Libéré-délivré, désengagé, déresponsabilisé, il peut alors commencer à profiter de sa soirée auprès d’Élise et Michel.
Mais, exceptionnellement, aujourd’hui, téléphone scotché dans la main, Lucas ne le quitte pas des yeux. Penché au-dessus de bar, sa longue silhouette semble tout entière rivée à cet objet addictif qui absorbe toute son attention.
Pourquoi ? C’est la question que se posent Élise et Michel, lorsque l’un ou l’autre essaie d’attirer son intérêt sans succès.
En fait, il suffit de s’approcher pour voir le doigt de Lucas balayer rapidement et presque mécaniquement l’écran vers la droite ou vers la gauche et comprendre pour peu qu’on connaisse ce geste : connecté sur Tinder , son site de rencontres préféré, très concentré, Lucas , sourire désabusé aux lèvres, est en train de swiper.
À droite, profil féminin retenu ; à gauche, évincé d’une pichenette. À quoi ça tient l’amour ! ne peut-il s’empêcher de remarquer, sarcastique, en swipant pour la ixième fois à gauche, l’œil rivé sur son appareil.
Autour de lui, beaucoup de bruit. Les clients s’interpellent, certains commandent, d’autres entrent ou sortent ; Élise tente de se frayer un chemin entre ceux qui se cherchent, les habitués rejoignant leur place, d’autres arrivant de l’extérieur, attirés par les fumeurs qui refont le monde sur un bout de trottoir.
Comme chaque soir, le bar résonne de son brouhaha habituel auquel il participe habituellement avec entrain. Mais, ce soir, silencieux et concentré, Lucas swipe. Beaucoup à gauche, très rarement à droite dans l’espoir de rencontrer LA femme.
Ironique par rapport à lui-même, il se souvient de cette étude consacrée au mécanisme des sites de rencontres qui expliquait que quand un visage, une silhouette, un texte fait vibrer celui qui swipe, cela provoque en lui un pic d’adrénaline identique à celui du coup de foudre. Et ce serait pour retrouver cette sensation à nulle autre pareille que des millions d’amoureux potentiels à travers le monde deviendraient addicts aux swipes et à l’amour virtuel. Certains s’en contentant, passant d’une virtualité à l’autre ; d’autres décidant de franchir le pas et de se confronter à la réalité.
Rompu à l’exercice – par facilité mais aussi parce qu’il est désormais très difficile pour un homme d’aborder une femme au risque de se faire vertement rembarrer – très peu de profils retiennent son attention. Pourtant, lorsqu’il lui arrive de swiper à droite, il reçoit illico un message en retour.
Et pour cause ! Ses photos sont irrésistibles et la réalité plus incroyable encore.
Grand, mince, brun, la mèche rebelle, le regard vert à peine cerné, ridé de quelques sillons assez profonds, Lucas est plus que beau. Souriant ou plus mélancolique selon les photos, ses yeux scintillent d’une étrange lueur, son sourire légèrement narquois semble interroger celle qu’il regarde si intensément, ses lèvres voluptueuses sans l’once d’une vulgarité suscitent des envies d’infinis baisers, ses cheveux insoumis appellent les caresses. Tout en lui respire l’assurance d’un être à qui tout réussit. En le découvrant mi-voyou bon chic bon genre mi-artiste romantico-rebelle, la plupart des femmes qui le croisent dans ce monde virtuel s’imaginent instantanément dans ses bras, certaines qu’ainsi lovées, rien ne peut leur arriver.
Si elles le voyaient en vrai !
En fait, ce que Lucas dégage sur ces quelques clichés est décuplé dans la réalité. Cet homme ne ressemble à aucun autre. D’une élégance naturelle quoi qu’il fasse, il arbore une nonchalance qui le place en toutes circonstances au-dessus de la mêlée. Partout chez lui sans être vraiment nulle part, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, il regarde le monde avec attention et générosité sans prétention ni jamais se prendre au sérieux. Lorsqu’il sourit, ses yeux se plissent légèrement pour mieux vous observer, vous emporter dans son monde de douceur et de volupté, un écrin de sérénité dont on n’a aucune envie de s’échapper. Et pour cause ! Tout chez lui respire la force de l’authenticité. Séduisant les femmes comme les hommes, en amour comme dans les affaires, Lucas parvient toujours à ses fins sans jamais obliger ni forcer.
Mais , ce soir, accoudé au bar, encore penché sur son portable, sa tête et son corps semblent lui échapper comme emportés par le poids de l’appareil, immergés dans une solitude qui d’un coup le dépasse. Cet homme magnifique auquel personne ne résiste, flanche.
Comme absent au milieu des habitués qui le saluent, l’interpellent, le bousculent, Lucas répond à peine. Seul comme rarement, tendu, fébrile, regard rivé sur son écran, doigts en action, il semble chercher désespérément, presque avec avidité, celle qui pourrait le distraire de lui-même, l’envahir, lui faire oublier ces jours et ces nuits qui s’accumulent sans se distinguer… et plus si affinités ? songe-t-il rêveur.
Des dizaines de photos glissent sous ses doigts sans qu’il réagisse : blondes, brunes, minces, rondes, jolies, grandes, petites… Lucas aime les femmes, mais ce qu’il cherche inconsciemment ce soir, c’est ELLE.
Celle qui effacera toutes les autres et lui fera découvrir l’amour, le vrai, avec un grand A. Bien sûr, il continuera à les voir, les apprécier, peut-être même les complimenter toutes ces inconnues qui le dévisagent si souvent, trop souvent, mais de loin, avec cette indifférence polie des hommes indisponibles.
En attendant, Lucas, insatiable, se sent tel un sprinter dans les starting-blocks, entièrement tendu vers le départ, avec en lui, comme à son habitude, l’irrépressible envie de gagner sans jouer.
Moqueuse, la vie va le provoquer, le mettant au défi de se dépasser sans rien connaître des règles du jeu qu’elle s’apprête à lui envoyer comme une provocation, une invitation à sortir de sa belle apparence pour enfin découvrir qui il est vraiment.
Ainsi, au détour d’une foultitude de photos swipées à gauche, un visage surgit, se détache, émerge, solaire parmi tant d’autres qui se superposent et se confondent sans retenir son attention.
Boucles brunes, cou gracile, regard songeur légèrement penché, demi-sourire, l’éclat qui se dégage de Julia enflamme soudainement son écran. Pour la première fois depuis presque deux ans qu’il swipe avec plus ou moins de conviction, il a l’impression d’en prendre plein les yeux.
Scotché sur l’unique photo de cette femme dont il ignore tout mais qu’il perçoit instantanément différente, une esquisse de sourire lui échappe. Indépendant de sa volonté, son index effleure son visage et soudain, Julia surgit de son rêve, s’échappe du virtuel pour s’imposer sans permission dans sa réalité. Surpris, il se redresse et jette un coup d’œil affamé autour de lui comme s’il y avait la moindre chance qu’elle ouvre la porte des Amoureux .
Pas très grande, mince, vêtue d’une veste oversize, d’un col roulé et d’un jean noirs, elle entre d’une démarche assurée. Lucas l’imagine lançant un regard circulaire sur la salle qui s’est un peu vidée quand soudain leurs yeux se croisent. Aimantés l’un à l’autre, sans hésiter, elle avance vers lui…
Cette évocation fantasmatique de cette femme qui s’est imposée dans sa réalité, le ramène à son écran avec l’impérieuse envie de la découvrir tout entière. Totalement absorbé par Julia, il cherche déjà à en voir, à en savoir davantage mais elle n’a posté que cette seule et unique photo sans aucun commentaire.
Cheveux longs décoiffés, regard rieur, lèvres rouges pulpeuses, elle pourrait être italienne ou brésilienne. Joie et mélancolie se mêlent sur son visage mince aux pommettes saillantes. Tant de douceur et de charme ! Mais à l’observer plus attentivement, Lucas y perçoit comme une interrogation, une absence, un ailleurs, peut-être une provocation. Julia semble être là pour jouer, en passant, par ennui peut-être, mais sans y croire vraiment ni attendre quoi que ce soit.
Touché au cœur, Lucas tente d’agrandir la photo mais c’est un portrait. Julia n’y révèle rien de plus qu’une robe blanche d’été aux épaules dénudées.
Conquis, le joueur en lui swipe rêveusement vers la droite, signe d’une invitation à dialoguer.
Habitué aux réactions instantanées, sûr de lui, il pose son portable, certain qu’elle va réagir dans les cinq secondes. Détendu, il peut maintenant s’ouvrir à l’extérieur, aux autres.
Sur fond de musique lounge, des gens arrivent, commandent, partent, des voix interpellent, des mains se lèvent, des amis s’embrassent, des amoureux se font les yeux doux, des additions se règlent…
Impatient, Lucas vérifie régulièrement son appli, certain que Julia va swiper à son tour du bon côté et qu’ainsi ils pourront commencer à dialoguer. Mais rien. Le temps passe sans aucun signe de celle qui l’a troublé, le laissant espérer qu’elle aurait pu éveiller en lui un intérêt autre qu’éphémère. Dommage … se dit-il, déjà prêt à renoncer, à passer à autre chose comme un enfant gâté, vexé qu’on ait osé lui résister.
Dépité par ce silence qu’il ne comprend pas tant il est convoité depuis toujours, tout à coup impatient, il consulte ses dizaines de messages en attente, soupire, s’énerve, se remet en quête d’autres visages, silhouettes, descriptions qui pourraient l’interpeller, le retenir, le séduire mais, bizarrement, seul celui de la mystérieuse inconnue reste imprimé en lui.
Essayant de se calmer, il retourne sur son compte, vérifie qu’il l’a bien likée.
Aucun doute, il l’a fait.
Chapitre 2
À quelques kilomètres de là, dans un restaurant qu’elle apprécie pour son cadre et son ambiance cosy, Julia, affalée dans un vieux fauteuil Club, attend Louise, l’une de ses meilleures amies.
20 h, elle ne va pas tarder, se dit-elle, ravie d’être légèrement en avance comme à son habitude pour profiter de ces quelques instants, prélude à d’agréables retrouvailles.
Détendue , bien calée dans son fauteuil, Julia en profite pour scanner la salle, les clients, les serveurs, se faire un avis rapide sur les uns et les autres, tenter de deviner qui ils sont, leur vie personnelle, professionnelle. Une erreur, elle le sait, mais elle adore imaginer l’existence d’inconnus derrière leur apparence. D’ailleurs, ne le fait-on pas sans cesse avec moi ? remarque-t-elle pour elle-même.
Pas très grande, une silhouette aux formes d’un autre temps, un visage plutôt mince voire anguleux lorsqu’elle entreprend de perdre ces éternels trois kilos « avant l’été », des yeux marron, bref un physique qui, sur le papier, pourrait être qualifié de « standard » mais sur le papier seulement car lorsque Julia s’anime, rien de standard en elle.
Il y a d’abord son incroyable masse de cheveux naturellement bouclés qui semblent avoir leur propre vie. Quels que soient sa tenue, son humeur, ses envies, ils la précèdent et parlent pour elle en toutes circonstances plaçant hommes et femmes sous leur incroyable séduction. Jamais coiffée, sa tignasse fait jaser. « C’est naturel ? » « Quel boulot ça doit être ! » « Et la couleur ? » Lorsqu’une femme démarre sur ce chapitre, Julia tente toujours de répondre gentiment puis de passer rapidement à autre chose souhaitant s’éviter la désagréable sensation de se résumer à une chevelure. Lorsque c’est un homme, elle sourit puis s’irrite assez vite s’il n’embraye pas sur un vrai sujet rapidement.
Ses cheveux, quel intérêt ?
En fait, un intérêt immense.
Qu’elle le veuille ou non, ils font partie intégrante de sa personnalité et l’imposent dès qu’elle apparaît quelque part.
Lorsqu’elle daigne affubler sa masse capillaire d’un de ses merveilleux sourires souligné d’un léger plissement des yeux, partant à l’assaut du monde, elle projette une assurance que lui envient la plupart des femmes mais qui fait fuir la majorité des hommes. Totalement inconsciente de ce qu’elle dégage tant elle n’est pas cette personne-là, Julia est constamment en porte-à-faux. Imaginez une maison d’architecte aux lignes pures et graphiques, vous voyez ? À l’intérieur un charivari de meubles, bibelots, tapis, objets… ou, à l’inverse, une meulière entièrement décorée par Starck. Vous y êtes ?
Eh bien, Julia c’est un peu ça.
À l’extérieur, ce qu’on qualifie généralement de super-woman qui semble ne pas avoir froid aux yeux, affronte, assume, que pas grand-chose n’effraie ou déstabilise, avec des solutions pour presque tous les problèmes matériels du quotidien et quelques réponses très intuitives aux interrogations psychologiques de ses meilleures amies.
À l’intérieur, une petite fille vulnérable et fragile qui rêve sa vie plus qu’elle ne la vit et flanche dès qu’il s’agit d’amour, d’émotions, de sentiments.
Mais, pour découvrir cette ambivalence qui régit son comportement, faussant son rapport aux autres qui ne comprennent pas qu’une maison d’archi ne soit pas décorée par Starck, encore faut-il « oser » s’approcher de très près de cette femme aux allures un peu hautaines qui impressionnent. C’est le danger quand être et paraître vivent en dichotomie complète.
Lorsque par exemple, Julia s’essaie à évoquer une grande timidité sous ses allures de conquérante, chacun rit, s’en étonne, se moque : « Mais c’est bien sûr, toi, timide, on y croit ! » Parfois, elle essaie d’expliquer, tentant presque de s’excuser de cette personnalité « trompeuse » mais, le plus souvent, sachant déjà qu’ils n’auront aucune raison de se revoir, elle renonce, préférant laisser l’autre à ses fausses croyances. Mais heureusement, les proches, ceux qui la connaissent bien, savent à quel point elle n’est pas la super-woman qu’elle paraît et l’aiment aussi pour son ambivalence érigée sur son extrême sensibilité.
Soudain interrompue dans ses réflexions par une notification Tinder, Julia se souvient qu’elle a oublié de se désabonner et râle dans sa barbe C’est reparti pour un mois, quel gâchis ! Blasée, elle clique sur l’icône d’un doigt distrait quand, improbable, jaillit le visage hypnotique de Lucas.
Scotchée, le regard rivé à l’homme qui semble ne regarder qu’elle, leur premier face-à-face repousse les limites du virtuel, reléguant le réel au quatorzième plan.
Déroutant, entièrement tourné vers elle, le regard intense de l’homme jailli de nulle part la déshabille jusqu’au tréfonds de son âme ; ses lèvres d’une absolue sensualité lui retournent instantanément les sens et le cerveau. Sa mèche brune qu’il repousse d’une main devant l’objectif finit de l’achever. Calée au fond de son fauteuil dans ce restaurant où tant de gens s’agitent, comme tétanisée par son rêve éveillé, les yeux ouverts tels des soucoupes, elle est figée dans une expression d’incompréhension comique vue de l’extérieur tant elle semble ahurie.
Impassible, l’homme continue de la fixer, semblant lui affirmer comme pour la narguer Eh oui, finalement, c’est bien moi. J’existe bel et bien, je suis là, à portée de clic juste pour toi. T’oseras, t’oseras pas ?
Émerveillée par cette improbable apparition virtuelle autant qu’effrayée à l’idée d’une mauvaise manip qui pourrait l’effacer à tout jamais, elle fait très doucement glisser ce portrait vers la gauche pour découvrir d’autres photos.
Lucas en ville. Lucas à la plage. Lucas à la montagne. La série lui arrache un sourire moqueur : content de lui, le mec ! En même temps, il a de quoi, la vache !
Car elle doit bien le reconnaître, qu’elle y croit ou pas, tout son être irradie un charme inouï.
Mais trop c’est trop ! pense-t-elle c’est un fake !
Trop beau, trop grand, trop brun, trop rebelle, trop tendre, trop souriant, trop là… Manquerait plus qu’il se parfume avec…
C’est ce moment que choisit Louise pour la rejoindre et fondre dans ses bras. Jean et gros pull noirs, parka et boots, elle est un peu plus grande que Julia et surtout mince, très mince. Les cheveux courts gris toujours en bataille, le regard noisette derrière ses lunettes cerclées de noir, pas vraiment jolie mais si vive, drôle, émouvante. Cette femme peut séduire n’importe qui. Elle plaît ou pas, mais son intelligence et son humour ne laissent personne indifférent.
Amies de longue date, Louise et Julia se voient peu, mais sont toujours là l’une pour l’autre.
Différentes sur bien des points, elles partagent les souvenirs d’une vie révolue faite de légèreté, d’insouciance, de rires, de moments de grâce, débordant de projets d’avenir, d’amours, de ruptures, de larmes, qui les libéraient des soucis quotidiens de mères célibataires.
Les années ont passé, les enfants ont grandi, sont partis. Lenny, le fils de Julia, marié deux enfants, mène sa barque depuis bien longtemps sans elle. Bien sûr, elle l’a élevé pour cela. Bien sûr, elle est heureuse qu’il ait su, contrairement à elle, construire sa propre famille, mais ça n’empêche. Certains jours, elle ne peut ignorer l’immense vide qu’il a définitivement laissé en elle. Quand on vit 25 ans avec l’être le plus aimé au monde, comment gérer seule l’absence du jour au lendemain ?
Certains couples paniquent à l’idée de se retrouver en tête-à-tête, une fois les enfants partis. Julia, au contraire, rêverait de partager le temps qu’il reste.
Pendant longtemps, ses amours et celles de Louise ont comblé le syndrome du nid vide sans rien compenser mais ça aidait. Cela ne les a pourtant jamais empêchées de toujours entretenir jalousement ces parenthèses entre filles. Un café, un verre, un dîner, tout est bon pour évoquer leur présent et regretter leur passé, la nostalgie en bandoulière.
Ce soir, elles se retrouvent dans ce resto rue de Lappe, près de la Bastille, sans raison particulière. Juste l’envie d’évoquer leur présent, leurs espoirs, leurs lendemains.
Les minutes s’égrènent au fil de leur complicité. Elles commandent un verre, quelques tapas, se racontent leurs histoires entrecoupées de rires, de questions, de blagues, de taquineries.
Autour d’elles, le lieu s’anime, se remplit, monte en décibels. À l’entrée, une hôtesse gère les clients qui attendent. Ils font la queue dehors, impatients de pouvoir déguster ces fameuses petites brochettes mixtes, ou ces légendaires poivrons grillés qui font la réputation de la carte aux spécialités espagnoles.
Murs aux couleurs chaudes, éclairages tamisés, tablées conviviales, playlist rythmée, sourire des serveurs… Tout ici incite à s’attarder pour consommer sans compter. Les cocktails défilent sur fond de salsa et autres sons entraînants qui invitent les corps à se trémousser.
Julia adore danser. D’instinct, elle se déhanche n’importe où sur n’importe quelle musique sans tenir compte de l’environnement mais, ce soir, stoïque dans son fauteuil, légèrement penchée vers Louise , elle entretient la conversation sans se dandiner.
Étonnée, son amie le perçoit rapidement : Julia est ailleurs.
Intriguée, elle boit quelques gorgées de son rouge plutôt corsé, grignote un tapas, puis un deuxième, le temps pour Julia, pense-t-elle, de se ressaisir, de lui expliquer, lui confier pourquoi cet air absent et son peu d’entrain mais, rien.
Les yeux dans le vague, Julia continue de siroter tranquillement son Mojito, concentrée comme si sa vie en dépendait.
De tempérament impatient, Louise l’interpelle d’un claquement de doigts pour la ramener à l’instant présent :
– Dis donc, ma belle, t’es où ce soir, raconte !
Julia sourit, elle s’y attendait, espérant même ce rappel à l’ordre pour dégainer. Sans se faire prier, sourire aux lèvres, elle plonge la main dans son sac, en extraie son portable, clique sur l’appli, affiche la photo de Lucas.
Malicieuse, les yeux légèrement plissés, elle tend l’appareil à Louise tout en continuant de déguster son cocktail, le regard interrogateur.
– Ah oui, quand même !
Chapitre 3
Intriguée, Louise, complice, interpelle son amie d’un geste de la tête.
– Et donc ?
Julia, toujours muette, ne peut s’empêcher de sourire.
– Tu vas plonger, j’imagine ? interroge-t-elle, lui rendant son portable après avoir fait défiler toutes les photos de Lucas. Grand, brun, mince, la mèche, c’est tout LUI ?
– J’avoue, lâche enfin Julia, prête à pouffer tant cela lui semble surréaliste. T’y crois toi, à un mec comme ça sur Tinder ? C’est un fake ! En réalité, il est quelconque, voire affreux, et vole des photos de beaux mecs sur Internet pour attirer les tarées dans mon genre qui courent depuis toujours après leur fantasme à deux pattes.
– Et donc ? persiste Louise, déjà convaincue que fake ou pas, Julia va foncer tête baissée.
– Et donc, rien ! Je l’ignore. Je zappe et on passe une bonne soirée toi et moi.
– Mais bien sûr ! T’as sous les yeux l’homme de tes rêves et hop, un tapas, un Mojito, une boutade et c’est bâché !
– L’homme de mes rêves ? Exagère pas ! Physiquement, c’est tout lui, on est d’acccord, mais pour le reste… Il est peut-être stupide, inculte, méchant, violent ?
– Ou intelligent, cultivé, gentil, passionné et… solo !
– L’idéal, quoi ? Tu rêves ma chérie ! Pourquoi un mec pareil se retrouverait sur Tinder ?
– Tu y es bien toi ! rétorque malicieusement Louise d’un regard entendu.
– OK, mais d’abord la perfection et moi… Ensuite, tu sais bien, pour les femmes, c’est pas pareil. On va pas aller draguer dans les bars et, depuis MeToo… adieu les coups de foudre dans la vraie vie ! constate Julia, déglutissant une gorgée de son cocktail avec difficulté. C’est tout juste si les mecs baissent pas les yeux quand il voit passer une nana qui leur plaît alors, pour l’aborder, laisse tomber !
– Revenons à nos moutons si tu veux bien. Ou plutôt à Super Lucas. En fait, on dirait que ça te dérange l’idée de rencontrer l’homme de tes rêves. Et d’ailleurs, t’en ferais quoi ? Depuis qu’on se connaît, tu me rebats les oreilles avec ton super héros, mais que serait ta vie avec lui, l’as-tu jamais imaginée ? Admettons que tu le rencontres pour de bon, t’en fais quoi de ton fantasme dans la vraie vie ? interroge Louise, sans la quitter des yeux. Elle se passe comment votre relation en vrai ? Depuis 20 ans qu’on se connaît, tu l’as jamais évoqué. Tu racontes toujours le coup de foudre, l’incontrôlable attirance l’un pour l’autre, l’amour fou des débuts, le sexe, la passion, mais après, au bout de 10, 15, 30 ans, il se passe quoi jour après jour, il devient quoi ton grand, ton merveilleux amour après des milliers de discordes, d’incompréhensions, de non-dits et de petites trahisons ?
Douche froide ! Julia mal à l’aise, lui sourit timidement. Louise a raison, elle n’a effectivement jamais réussi à imaginer un quotidien ordinaire avec son amoureux fantasmatique.
Heureusement, le brouhaha et l’agitation lui permettent d’échapper un instant au regard inquisiteur de son amie qui la connaît par cœur.
Une jolie serveuse, toute pimpante malgré l’heure tardive, apporte le plateau chargé des plats à partager. Brochettes, petites pommes de terre sautées, poivrons, salade. Elles en profitent pour recommander un verre.
Julia ne sait plus très bien où elle en est. Fantasme, homme, réalité… Elle a raison, je ferais quoi s’IL arrivait pour de bon ? s’interroge-t-elle rapidement sans savoir quoi répondre.
– Et donc ? insiste à nouveau Louise penchée vers elle.
– Voilà une vraie question, admet Julia. Je n’y ai jamais réfléchi. Avec le temps, j’ai complètement zappé la possibilité d’une telle rencontre alors projeter le quotidien avec lui était vraiment le dernier de mes soucis. Ce mec-là sur les photos, c’est vrai, il est le portrait craché de mon amour fantasmatique, mais j’en ferais quoi en vrai ? Elle est bonne ta question… En fait, je serais complètement larguée. J’y croirais sans doute pas et passerais à côté, persuadée que c’est un leurre ou… que j’en suis pas digne.
– Bien résumé ! Non, mais tu t’entends Jul ? Imagine : ton fantasme masculin débarque, il est en tous points celui dont tu rêves depuis toujours, tu lui plais aussi terriblement… Et tu sais pas quoi en faire ? Franchement, tu me saoules ! Quand vas-tu te décider à grandir, à te voir telle que tu es, à vivre ? Juste profiter de la vie, de sa magie, ses rencontres, ses merveilleuses surprises ? Quand vas-tu enfin jouir du bonheur d’être en vie tout simplement ? interroge Louise, le regard soudain trouble.
À cet instant, Julia, subitement honteuse, réalise à la voix légèrement voilée de son amie qu’elle évoque sa propre situation. Malaise.
Atteinte d’un cancer des poumons, métastasé au cerveau, on ne donnait à Louise que quelques mois mais le destin, son destin, en a décidé autrement et cinq ans plus tard, elle est là dans un restaurant parisien, souriant à une Julia confuse. Un nouveau traitement lui permet de vivre quasi normalement, son dernier bilan est excellent, sans aucune trace de la maladie. Elle est en rémission.
Désolée de s’être montrée si légère, Julia fait marche arrière.
– Tu as raison, ma chérie, désolée. Si celui que j’attends daignait enfin se pointer, je serais bien sûr la femme la plus heureuse du monde et t’inquiète que toi, lui, le monde entier le saurait. Je ferais absolument tout pour le garder et prolonger ce bonheur ad vitam æternam !
– Alors, commence par répondre à ce bel inconnu sans trop t’emballer quand même, grommelle Louise en picorant dans son assiette. On sait jamais. Et puis, tu risques quoi ? T’es plus à une ramassade près, ironise-t-elle dans un sourire. Je s’rai là avec une petite cuillère, tu sais bien.
Soulagée de retrouver l’humour légendaire de son amie, Julia éclate d’un rire franc. Sourire aux lèvres, elle secoue la tête.
– Non, mais franchement, on a quel âge ? s’exclame-t-elle en levant son verre.
– Pas une question d’âge ! L’amour est toujours notre priorité c’est tout ! Il peut arriver n’importe quand, n’importe où sans crier gare, mais pour cela encore faut-il être capable de le reconnaître et lui laisser sa chance, n’est-ce-pas ?
– Et toi ? interroge Julia ignorant le sous-entendu.
Oh, moi, tu sais. Je peux imposer mon état à personne. Imagine, je fais une chouette rencontre… Les choses entre nous évoluent, deviennent un peu sérieuses… Le moment de lui annoncer la bonne nouvelle arrive :
– Michu, je t’aime beaucoup tu sais. En d’autres temps, toi et moi, ça l’aurait fait, mais là, tu vois, j’ai un cancer en rémission. T’en penses quoi ?
De deux choses l’une : Michu prend ses jambes à son cou, ou pire, il reste. Dans les deux cas, je ne sais pas quoi faire de lui ou du vide qu’il va laisser.
– Louison, les médecins te l’affirment, tu-es-guérie ! Donne-toi une chance toi aussi, murmure Julia les yeux brillants.
– En fait, dans ma tête, le crabe est toujours là prêt à resurgir. Tu connais la force du mental quand il veut nous pourrir l’existence ? Eh bien, chez moi il fonctionne à fond. L’inespéré est arrivé, je suis en vie. Cajoler ce petit miracle chaque jour en priant qu’il se prolonge « encore un jour, encore une heure », comme chanterait l’autre, me bouffe toute mon énergie, me prend tout mon temps, conclut Louise en levant son verre, les lèvres frémissantes.
L’ambiance s’est soudain alourdie entre les deux amies qui se regardent avec sincérité, l’émotion à fleur de larmes. Mais pas question pour elles de les laisser gagner. Alors, elles se reprennent, la gorge serrée.
– Promis, lance Julia pour égayer l’atmosphère, je vais lui répondre, on verra bien.
– Ah, enfin, la Jul que j’aime est de retour ! rétorque Louise, une main déjà levée pour demander l’addition. Pour la peine c’est moi qui régale. La prochaine fois, c’est toi, on fêtera ta love story.
– Tu vas peut-être un peu vite là, non ?
– T’es tellement engluée dans tes rêves, tes illusions, tes chimères, qu’il faut bien que j’actionne le turbo. Sinon, qui sait, tu serais capable de rater l’Histoire de ta vie, Jul.
Médusée par l’aplomb de son amie qui se lève et enfile sa veste déjà prête à partir, Julia lui emboîte le pas vers la sortie.
À peine à l’extérieur, elle jette un œil sur son portable : 23 h. Les trottoirs regorgent de noctambules qui discutent, fument, boivent, déambulent… C’est fou Paris , plus il est tard, plus la ville émergeant d’une journée de course folle semble s’éveiller pour commencer à vivre sa vraie vie. Un peu comme moi peut-être ? s’amuse Julia en s’accrochant au bras de Louise pour rejoindre le métro.
* * *
De plus en plus irrité d’avoir passé la soirée à guetter le signe d’une inconnue qui semble le ghoster, Lucas, toujours accoudé au bar Les Amoureux , tente de se mêler aux discussions sans succès. Ladite inconnue semble lui avoir grignoté un morceau de cerveau et le peu de patience qui le caractérise.

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