Le mort en savait trop
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Description

Au fil des enquêtes et de la plume de Sophie Moulay, le délicieux duo puis trio des épisodes précédents est devenu un quatuor, grâce à l’aide précieuse et malicieuse de Marie-Charlotte, médium à boa. La fine équipe est cette fois-ci aux prises avec une double enquête qui donne bien du fil à retordre à Roger notre fantôme d’investigation et ses alliés. Il leur faut résoudre non seulement le cambriolage d’une banque qui met toutes les huiles de la ville en effervescence mais également la mort d’un notaire, peu aimable et peu aimé, retrouvé chez lui, un couteau dans le dos – que selon certaines sources il pourrait avoir planté lui-même. Roger, Marie-Charlotte mais aussi l’inspecteur Tovelle, dont la perspicacité légendaire n’a d’égale que son manque de goût vestimentaire, et son adjoint Laporte, toujours aussi bourru, au volant de leur 4-pattes, sont bien sûr au rendez-vous.

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Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782374539119
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Au fil des enquêtes et de la plume de Sophie Moulay, le délicieux duo puis trio des épisodes précédents est devenu un quatuor, grâce à l’aide précieuse et malicieuse de Marie-Charlotte, médium à boa.
La fine équipe est cette fois-ci aux prises avec une double enquête qui donne bien du fil à retordre à Roger notre fantôme d’investigation et ses alliés. Il leur faut résoudre non seulement le cambriolage d’une banque qui met toutes les huiles de la ville en effervescence mais également la mort d’un notaire, peu aimable et peu aimé, retrouvé chez lui, un couteau dans le dos – que selon certaines sources il pourrait avoir planté lui-même.
Roger, Marie-Charlotte mais aussi l’inspecteur Tovelle, dont la perspicacité légendaire n’a d’égale que son manque de goût vestimentaire, et son adjoint Laporte, toujours aussi bourru, au volant de leur 4 pattes, sont bien sûr au rendez-vous.


***




Sophie Moulay est née un beau jour de... nous tairons l'année et nous contenterons de mentionner qu'elle a découvert les livres de la Bibliothèque verte au milieu des années 80. À ce moment-là, il était trop tard pour espérer la guérir du virus de la lecture ; elle s'y est donc adonnée avec bonheur. Plus tard, elle découvre les équations et les racines carrées et va même jusqu'à les enseigner au collège.
Elle a commencé à écrire en 2007, mais c'est en 2009 qu'elle imagine le personnage d'Almus, en s'appuyant sur l'expérience acquise au contact des adolescents.
LE MORT EN SAVAIT TROP
Enquêtes post-mortem - 3
Sophie Moulay
38 rue du polar
Chapitre 1
Jeudi 13 septembre 1951, début de soirée

J’hésite, je tergiverse. Une telle attitude ne me ressemble pourtant pas. De mon vivant, je pouvais m’enorgueillir d’une détermination sans faille, entre autres qualités. Aujourd’hui, me voilà battu en brèche par une simple porte. Qui l’aurait cru ? Moi, Roger Fournier, fantôme d’investigation de mon état, incapable de décider si je dois traverser le battant ou attendre que Marie-Charlotte m’ouvre !
Il ne doit pas être loin de 19 h 10. Nous étions convenus que je me présenterais chez Marie-Charlotte à 19 heures précises, pour un dîner sans prétention, mais j’avais oublié ce léger handicap que ma légendaire volonté ne m’a pas encore permis de surmonter : je ne peux pas actionner la sonnette. Dix minutes que je reste planté dans le couloir du petit immeuble avec cette seule question en tête : traverser cette porte fera-t-il de moi un goujat aux yeux de Marie-Charlotte ? C’est notre premier rendez-vous, je ne voudrais pas tout gâcher. Déjà que je me présente sans fleurs ni cadeau…
Tant pis, je vais entrer. J’inspire profondément, lisse la veste de mon costume et… la porte s’ouvre brusquement.
— Eh bien, Roger ! Vous êtes en retard !
Je sursaute, m’emmêle les pieds et me rattrape de justesse. Une toux discrète me permet de dissimuler le glapissement peu distingué qui m’a échappé. Les yeux bleus de Marie-Charlotte me fixent sans sourciller.
— J’ai trébuché sur le tapis, dis-je.
Marie-Charlotte penche la tête sur le côté. Un sourire narquois fleurit sur ses lèvres. J’ai la désagréable impression que, pour une fois, la médium m’a parfaitement compris. Elle hausse une épaule et m’invite à la suivre. Durant ces derniers jours, elle s’est rendue dans un salon de coiffure ; ses cheveux coupés court, presque à la garçonne, laissent sa nuque dégagée. Point de boa rose autour du cou ce soir ni de grand chapeau à plumes. Juste Marie-Charlotte et moi. Mon cœur bat un peu plus fort. Par chance, elle ne peut pas l’entendre.
La médium me guide dans un petit couloir à la décoration vieillotte. Les porcelaines posées sur une étagère tintinnabulent à chacun de ses pas. Ce bruit charmant m’apaise. Nous pénétrons dans une minuscule salle à manger envahie de meubles massifs, comme on en faisait d’antan. L’époque moderne y risque pourtant de timides incursions. Je note un lustre cascade que ma veuve Clarisse avait repéré dans un catalogue, peu avant ma mort, et un joli tapis coloré sous la table dressée pour une personne. Une soupière trône au centre du plateau de bois. Tout cela me rappelle, un court instant, les premiers mois de ma vie conjugale avec Clarisse. Que devient-elle ? Je chasse cette pensée, elle est certainement plus heureuse sans moi.
— Vous ne m’en voudrez pas de ne pas vous avoir mis d’assiette, j’espère.
Tout sourire, Marie-Charlotte tire une chaise et m’invite à m’asseoir. J’apprécie cette délicate attention qui m’évitera de rentrer le ventre. Mon colocataire, Tovelle, oublie régulièrement et je ne compte plus les fois où il m’a laissé pendant un dîner entier avec une table en travers du corps. Je l’admets, qu’il ne me voie pas ne facilite pas les choses, mais n’est-ce pas totalement inapproprié ? Une autre attention me touche. Au lieu des traditionnels assiettes et couverts, Marie-Charlotte a disposé devant moi des jetons de Scrabble, un alphabet complet.
— Quel appartement charmant, dis-je tandis qu’elle s’assied.
— C’est barbant ? s’étonne la médium.
Je soupire et entreprends d’épeler mes propos à l’aide des jetons.
— Comme c’est gentil à vous, Roger, me répond-elle. La plupart des meubles appartenaient à mes parents décédés.
Je comprends mieux le côté daté de la décoration. Marie-Charlotte poursuit :
— Tout à l’heure, je vous montrerai mon cabinet de consultation.
— Ici ? égrené-je du bout du doigt.
— Bien sûr. Où pensez-vous que je reçoive mes clients ?
En vérité, la question ne m’avait jamais effleuré. Nous nous sommes rencontrés trois semaines plus tôt lors d’une enquête et j’avais imaginé que la médium, à ce jour la seule personne à me voir et à presque m’entendre, ne consultait qu’à domicile.
Marie-Charlotte se sert une assiette de potage. L’odeur de légumes se répand jusqu’à mes narines astrales. Comme cela sent bon ! Jamais je n’aurais cru qu’une soupe de petits pois me transporterait ainsi. Bien entendu, en tant que fantôme, je n’ai pas besoin de manger, mais cela ne m’empêche pas de regretter les petits plats de mon ancienne cuisinière. Les yeux mi-clos, la médium souffle sur son potage trop chaud. Le silence s’étire. Pour le meubler, je prononce la première phrase qui me vient à l’esprit :
— Savez-vous quel jour nous sommes ?
— Oui, ma soupe est très bonne, me répond Marie-Charlotte. Roger, si vous voulez que nous évitions les quiproquos, vous feriez mieux d’apprendre à épeler rapidement les mots au Scrabble.
Je sens que je rougis. Par chance, elle replonge dans son potage et ne s’en aperçoit pas.
Jour. Aujourd’hui. Marie-Charlotte fronce les sourcils.
— Le 13 septembre. C’est une date particulière ?
Saint. Aimé. Sa cuiller à soupe tinte contre la porcelaine de son assiette. Ses yeux, d’une teinte proche du myosotis, ne me quittent pas. C’est troublant. Je bafouille sur les jetons :
— Aimé. Prénom. Tovelle.
Son visage s’éclaire d’un grand sourire.
— Notre inspecteur se prénomme donc Aimé ! Comment l’avez-vous découvert ? Il ne ménage pourtant pas ses efforts pour le dissimuler.
Les mots se bloquent dans ma gorge. Ai-je trahi un secret ? Comment vais-je expliquer cela à Tovelle ? Me le pardonnera-t-il ?
Soudain, la sonnette bourdonne. Marie-Charlotte se lève. Qui cela peut-il être à cette heure ? Mes capacités de détective, que j’ai affinées au contact de Tovelle, me permettent de déduire de l’unique couvert dressé sur la table que la médium n’attend personne. Fier de moi, j’emboîte le pas à Marie-Charlotte qui s’en va ouvrir la porte d’entrée.
Une haute silhouette familière s’encadre dans l’embrasure.
— Tovelle ? lancé-je. Vous ne pouvez donc vous passer de moi ?
Mon colocataire ôte son chapeau, un Mossant, splendide pièce d’avant-guerre, la seule qui mérite qu’on s’y attarde dans l’épouvantable garde-robe de l’inspecteur. D’ailleurs…
— Tovelle, vous auriez tout de même pu vous changer !
Ce n’est pourtant pas faute de lui avoir expliqué cet après-midi que son costume froissé couleur moutarde jurait avec ses chaussettes vert olive. Indifférent à mes reproches, il s’adresse à Marie-Charlotte :
— Roger se trouve-t-il avec vous ?
La médium affiche un air surpris.
— Eh bien oui, comme nous en étions convenus.
— Tant mieux ! Je vous emmène tous les deux. Laporte est garé en bas de l’immeuble.
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Seul un meurtre requiert une telle urgence. Je presse Marie-Charlotte :
— Allez, le crime n’attend pas.
— Deux minutes, je vais me préparer.
Tovelle et moi restons bouche bée alors qu’elle s’engouffre dans une pièce. Quelqu’un a été assassiné et Marie-Charlotte va se repoudrer le nez ? Une fois qu’elle aura terminé, je lui dirai ma façon de penser. Je me suis toujours montré très franc de mon vivant. À ma grande surprise, il ne s’est pas écoulé trente secondes lorsqu’elle revient, coiffée de son chapeau à plumes, boa rose froufroutant autour de son cou, une large besace suspendue à son bras.
Nous nous mettons enfin en route. Marie-Charlotte claque derrière nous la porte de son appartement. Nous nous tassons dans la cabine d’ascenseur. Alors que nous descendons dans un concert de grincement, la médium lance à Tovelle :
— Au fait inspecteur, bonne fête !
Je me fais tout petit dans l’espace exigu pour éviter le regard noir de Tovelle qui me promet une franche explication à notre retour chez nous.
Chapitre 2
Jeudi 13 septembre 1951, soirée

Le ciel se pare de nuances indigo lorsque nous émergeons de l’immeuble de Marie-Charlotte. Je repère tout de suite la 4 CV bleue garée en double file. Un automobiliste la dépasse et la gratifie d’un coup d’avertisseur auquel Laporte répond d’une véritable salve sonore. Tovelle presse le pas et ouvre la portière côté passager. Aussitôt, la cacophonie s’interrompt. Marie-Charlotte et moi nous installons sur la banquette arrière.
— Eh bien, quelle discrétion ! lance la médium.
Laporte démarre sans avoir le bon goût de paraître gêné. Je m’enfonce dans mon siège. Finalement, la quatre pattes se révèle plutôt confortable, malgré mes craintes initiales. Certes, j’aurais préféré que la police de Poitiers soit dotée de voitures plus luxueuses, mais cela ne semble pas la priorité du préfet. De ma place, je distingue sans peine le profil renfrogné de Laporte. Ses cheveux ébouriffés moutonnent presque jusqu’au plafond de l’habitacle. Les lampadaires de ville s’allument et accrochent un reflet dans ses épaisses lunettes. Quel contraste avec le flegme de Tovelle !
— Où allons-nous ? demande Marie-Charlotte.
— Pas très loin d’ici, répond l’adjoint. Un notaire s’est fait refroidir avenue de Bordeaux.
— Laporte, s’il vous plaît, le reprend Tovelle.
— Oh moi ce que j’en dis, des notaires... Tous des voleurs. Non, mais, tout cet argent juste pour signer un bout de papier !
Nous le laissons grommeler quelques instants. Nous savons qu’il s’agit là de la meilleure façon de traiter avec les préjugés de Laporte. La quatre pattes se faufile dans une rue si étroite qu’il y fait déjà presque nuit. Tovelle se tord le cou pour scruter les maisons à travers le pare-brise.
— Rue Carnot, c’est cela ?
— Oui, nous sommes bien rue Carnot, s’impatiente Marie-Charlotte à mes côtés. Peut-on en savoir plus sur le meurtre ?
Que n’a-t-elle pas demandé là ? Laporte se contorsionne pour attraper le calepin fourré dans sa poche de poitrine. La 4 CV fait une embardée, je pousse un cri. Son carnet exhumé, l’adjoint reprend le contrôle de la voiture. Il ne me reste plus qu’à me composer une attitude plus digne, tout en ignorant le petit sourire qui flotte sur les lèvres de la médium.
Nous débouchons sur un vaste carrefour bien dégagé. À notre gauche, des remparts d’allure médiévale encadrent un large escalier couronné de verdure.
— Les jardins de Blossac, nous informe Laporte. Nous sommes presque arrivés.
En effet, nous nous garons quelques centaines de mètres plus loin. L’adjoint ouvre son calepin à la couverture tachée d’auréoles graisseuses et commence à lire.
— À 19 h 32, Leroux a pris l’appel d’une certaine Germaine Colin qui a signalé le meurtre de son patron, Gabriel Loiseau, notaire de son état.
Tovelle pousse un profond soupir. Laporte lui jette un regard en coin et se corrige :
— Pardon, la mort suspecte de son patron.
Mon inspecteur favori hoche légèrement la tête. Marie-Charlotte se penche vers l’avant :
— Nous n’avons rien d’autre ?
— Rien que Leroux ait noté, en tout cas, grogne Laporte.
J’explique à Marie-Charlotte :
— Leroux est réputé pour sa paresse. Je ne suis pas surpris qu’il n’ait pas collecté davantage de renseignements à nous communiquer.
Je bombe le torse. Nous, l’élite de la police poitevine, ne tombons bien sûr pas dans ce travers. Malgré ses nombreux défauts, Laporte aurait tiré davantage du témoin et je ne suis pas loin de penser que si Tovelle avait décroché le téléphone, il aurait résolu l’affaire. Marie-Charlotte me retourne un regard perplexe. Elle n’a rien compris de ma tirade et le temps nous manque pour jouer aux devinettes. Déjà, Tovelle déplie sa silhouette hors de la quatre pattes. Coiffé de son Mossant, l’angle de la mâchoire souligné par le réverbère derrière lui, cet homme se coule dans la chasse à venir. L’excitation me gagne à mon tour et je n’attends pas qu’on m’ouvre la portière. Je la traverse sans ressentir plus qu’un désagréable frisson.
— C’est au 45 bis, juste en face, déclare Laporte.
Belle maison, pensé-je. Aussi étroite qu’une allumette lilloise, l’arc sculpté au-dessus de la porte d’entrée et le balcon en fer forgé lui confèrent du cachet. Mais c’est la frise en briques rouges, sous la corniche, qui conquiert mon cœur. L’espace d’un instant, je sens mon Nord natal réchauffer mon être. Je désigne cette merveille à Marie-Charlotte, mais celle-ci traverse déjà la rue sans m’accorder un regard. Je me morigène. Allons Roger, foin de considérations architecturales, le crime n’attend pas !
Nous frappons à la porte. Elle s’ouvre sans tarder sur un policier en uniforme. Laporte affiche un air surpris. Bien entendu, Tovelle conserve toute son impassibilité.
— Bonsoir Paul, lance-t-il.
— Monsieur, répond l’agent.
Ses yeux brillent d’une admiration éperdue à l’égard de l’inspecteur. Tel un taureau trapu, Laporte grimpe les quelques marches et bouscule presque le jeunot.
— Leroux s’est bien gardé de nous avertir qu’il envoyait quelqu’un.
— C’est que… balbutie Paul, il a eu peur que Madame Colin fasse des bêtises. C’est qu’elle n’est pas facile, la dame.
— On va s’en occuper, gronde l’adjoint. Où est-elle ?
— Dans sa cuisine, en train de ranger. Dites… si ça ne vous ennuie pas, je vais vous laisser y aller tout seuls. C’est au fond du couloir. Je… je vais garder l’entrée, au cas où.
Laporte ricane et s’engouffre dans le couloir mal éclairé. Voilà longtemps qu’un décorateur ne s’est pas penché sur cet intérieur. Le papier peint à motifs d’éventails noirs et jaunes n’est pas ce que les années 30 ont produit de meilleur. J’ai toujours trouvé l’effet un peu morbide. Nous progressons à la queue leu leu dans cet espace étroit. Tovelle marche le dos droit, les yeux rivés sur sa destination. Quel renard ! Je sais bien, moi, qu’il ne perd pas une miette de ce qui l’entoure et que son formidable cerveau tire déjà quantité de conclusions.
Laporte pousse la porte de la cuisine sans frapper.
— Vous voulez quoi ? grince une voix rauque.
— C’est bien ici qu’est mort Gabriel Loiseau ?
Nous nous entassons dans une petite pièce où règne une curieuse odeur de brûlé. J’ouvre des yeux grands comme des soucoupes. Alignés sur la table comme autant de petits soldats, des couverts en argent attendent d’être astiqués. Un minuscule bout de femme en tablier fleuri frotte sans discontinuer une fourchette. Elle ne fait pas mine d’arrêter. Tovelle esquisse un moulinet du poignet à l’attention de l’adjoint. Le carnet graisseux en main, Laporte tire une chaise et s’assied. Je soupire. Avec deux sièges libres autour de la table, nul besoin d’être grand clerc pour deviner qui va rester debout. Je vais me poster contre l’évier de faïence. Le robinet d’eau chaude goutte dans une casserole mise à tremper.
— Vous êtes bien Germaine Colin ? commence Marie-Charlotte d’une voix douce.
— Oui, gronde l’autre. Et vous, vous êtes qui ?
— Mademoiselle Daubercies, secrétaire de terrain de l’agent Laporte et de l’inspecteur Tovelle. Ils vont vous poser des questions, vous devrez y répondre du mieux que vous pouvez. Je sais que c’est sans doute un moment difficile pour vous, mais…
— Oui, j’ai beaucoup de travail, ça ne m’arrange pas.
Je hausse les sourcils. En voilà une qui ne paraît pas regretter son patron. A-t-elle conscience de se hisser en tête de liste des suspects, avec une telle attitude ? Je ne m’inquiète pas, avec sa sagacité coutumière, Tovelle saura démêler le vrai du faux.
— Nous aussi, nous avons du travail, grommelle Laporte. Et plus tôt nous pourrons nous y mettre, mieux ce sera.
La femme renifle. Commence alors la valse des questions habituelles. Nom prénom, date de naissance.
— Germaine Colin, née le 4 juillet 1899 à Poitiers. Je suis femme de charge ici depuis bientôt quinze ans.
Germaine repose la fourchette dans un tintement, prend le temps de l’aligner avec ses consœurs et s’empare du couteau voisin. Ses gestes se font plus brusques. Rêve-t-elle de poignarder Laporte ? Revit-elle le meurtre de son patron ?
Le crayon gris de Laporte crisse sur le papier.
— Racontez-nous les événements de ce soir, lui enjoint-il.
— J’étais en train de préparer le dîner quand j’ai entendu un bruit sourd à l’étage. Je me suis dit, voilà qu’il me met du bazar dans son bureau. Qui c’est qui doit ranger derrière, hein ? Je vous le demande. Alors j’ai laissé mon bourguignon et je suis montée vite fait. Et là…
Sa voix se brise. Marie-Charlotte cesse de jouer avec l’extrémité de son boa rose et lui tapote le bras.
— Calmez-vous, Germaine. Vous êtes avec nous, en sécurité. Imaginez que vous êtes en train de nous décrire un tableau que vous avez vu dans un musée. D’accord ? Vous êtes à l’extérieur de la scène, rien de ce qui s’y passe ne peut vous atteindre.
La main de Germaine tremble de façon imperceptible alors qu’elle enduit son chiffon de pâte à nettoyer. Pourtant, c’est avec rudesse qu’elle entreprend de frotter le couteau en argent.
— La fenêtre était ouverte, il y avait des papiers partout par terre, c’est la première chose que j’ai vue. Et M. Loiseau… il était à moitié couché sur son bureau. Je n’ai pas tout de suite compris qu’il était mort. Un objet dépassait de son dos, je n’arrivais pas à l’identifier, mais je savais qu’il n’avait rien à faire là.
— C’est bien, Germaine, la cajole Marie-Charlotte. Vous pouvez vous approcher un peu du tableau si vous voulez. Rappelez-vous que vous ne risquez rien, ce n’est qu’une image.
Le chiffon frotte, frotte jusqu’à s’effilocher sur la lame brillante du couteau. Les traits de Germaine se crispent tandis qu’elle obtempère :
— Je lui ai demandé si tout allait bien. Je sais, c’était ridicule, forcément qu’il n’allait pas bien du tout, couché sur son bureau. J’ai fini par m’approcher. C’est là que j’ai enfin compris qu’il était mort, avec un couteau planté dans le dos. Voilà.
— Et vous avez alors appelé la police ? interroge Laporte.
— Oui, c’est ça.
— Avez-vous aperçu quelqu’un par la fenêtre ?
Le silence s’éternise un peu trop. Derrière moi, le robinet lâche une nouvelle goutte. Le ploc se détache comme le son d’un bouchon de champagne.
— Non, finit par répondre Germaine. Mais peut-être que ce bruit sourd que j’ai entendu d’en bas, c’était le meurtrier qui s’enfuyait, allez savoir.
— Revenons en arrière, marmonne Laporte. Que pouvez-vous nous dire de la journée de Gabriel Loiseau ?
— Le jeudi, il ne travaillait que le matin. Quel chanceux, je me disais toujours, à pouvoir se permettre de prendre un après-midi pour aller à la pêche ! Des fois, j’imaginais sa tête si je faisais la même chose. Qu’est-ce qu’il aurait mangé, hein ?
— M. Loiseau s’est donc rendu à son étude ce matin. Où est-elle située, d’ailleurs ?
— Un peu plus haut dans la rue, direction Ligugé. Il y allait à pied. Il est rentré assez tard, vers 13 h 30. Forcément, il avait l’estomac dans les talons, il a fallu que je lui réchauffe son repas. Comme si j’avais que ça à faire ! Moi, le jeudi, c’est le jour où je cire les meubles. J’ai dû mettre les bouchées doubles après pour rattraper mon retard. Je sais qu’il est sorti parce que j’ai entendu la porte d’entrée claquer, mais je n’ai pas regardé l’heure, j’étais trop occupée.
— Où s’est-il rendu ? Et quand est-il rentré ?
— Il était à la pêche, je vous l’ai dit. À un moment ou à un autre, il a bien dû rentrer, vu que je l’ai retrouvé mort là-haut.
La mine du crayon gris cesse de crisser sur le papier. Laporte lève les yeux de son calepin.
— Vous voulez dire que vous ne l’avez pas entendu revenir ?
— Ben oui, comment faut-il que je vous le dise ?
— D’accord, bougonne l’adjoint.
Avec son crayon, il fourrage d’un geste rageur dans ses cheveux. Il a l’air plus ébouriffé que jamais et, si je puis me permettre, ne donne pas une bonne image de la police moderne.
— Au fait, demande Germaine, si c’est elle la secrétaire de terrain, pourquoi est-ce que c’est vous qui prenez tout en note ?
Petit moment de flottement. Je me concentre, mes neurones cherchent activement une réponse plausible. Allez Roger, redresse la situation ! Avant, tu faisais ça avant même ta première tasse de chicorée. Mais le salut vient finalement de Marie-Charlotte :
— Je débute tout juste, alors pour l’instant, j’observe.
Laporte se ratatine de soulagement. Tovelle, lui, ne montre aucune espèce d’expression. Si seulement je pouvais me refléter dans un miroir, je m’entraînerais pendant des heures pour lui ressembler.
Germaine coule un regard soupçonneux au calepin, mais avant qu’elle ait pu ouvrir la bouche, l’adjoint reprend la main :
— Donnez-nous votre emploi du temps d’aujourd’hui.
— Quoi, je suis suspecte ? se rebiffe Germaine.
— C’est la procédure.
Les doigts de la femme de charge se crispent sur son couteau. Un instant, je crains qu’elle commette l’irréparable à l’encontre de Laporte, mais, alors qu’elle baisse les yeux, j’entrevois un éclair de peur sur son visage. Se pourrait-il que Germaine ait tué son patron dans un moment d’égarement ? Parce qu’il avait osé déranger un bureau parfaitement ordonné ? J’imagine la scène : alertée par un bruit sourd, la femme de charge monte et découvre des dossiers éparpillés sur le sol. Son travail du matin anéanti, elle voit rouge et assassine Loiseau d’un coup de couteau. Et à présent, elle tente de s’en tirer par des mensonges éhontés. J’esquisse une moue. Si cette hypothèse se révèle la bonne, Tovelle aura élucidé l’affaire avant 21 heures Je chasse la pointe de déception qui s’insinue en moi. Voyons, résoudre des meurtres n’est pas un passe-temps pour Tovelle. Pourquoi devrait-il en aller autrement pour moi ? Je me tortille de honte avant de me figer sous le regard scrutateur de Marie-Charlotte.
— C’était un jeudi habituel, je vous l’ai déjà dit, commence Germaine. Je suis arrivée, j’ai nettoyé la vaisselle du petit-déjeuner. Je suis allée chercher de la viande à la boucherie chevaline un peu plus haut dans la rue.
Laporte note sur son carnet. Je me penche par-dessus son épaule – au diable les convenances ! Vérifier boucherie.
— Après, j’ai rangé le bureau de M. Loiseau, passé un coup de chiffon et de balai. Comme d’habitude.
Germaine nous dresse la liste de ses activités ménagères, je n’écoute que d’une oreille. Enfin, le maître entre dans la danse. Cela commence par des doigts qui tapotent la table. Je me fige. Laporte et Marie-Charlotte, qui ne connaissent pas aussi bien Tovelle que moi, ne remarquent rien.
— Marie-Charlotte, appelé-je, il va parler !
Si la médium lève les yeux vers moi, elle ne me comprend pas. Je soupire. Nous avons encore des progrès à réaliser si je veux un jour revendiquer mon statut de fantôme d’investigation.
Tovelle redresse sa grande silhouette. Enfin, il capte toute l’attention de son auditoire. Mon cœur bat plus vite.
— Madame Colin, appréciiez-vous M. Loiseau ?
— Il payait bien, lui renvoie-t-elle.
La réponse est donc non, concluons-nous. Du bout du doigt, Tovelle rectifie l’alignement des couverts.
— Je n’ai pu m’empêcher de remarquer la quantité de travail que vous abattiez ici. En tant que notaire, M. Loiseau ne devait pas manquer d’argent. Comment cela se fait-il que vous soyez sa seule employée ?
Germaine lâche abruptement son couteau et s’empare d’une cuiller. Ses joues se colorent.
— Il y avait une petiote, avant. Mais… elle a rendu son tablier le mois dernier.
— Pour quelle raison ?
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Ce n’est pas elle qui a tué monsieur.
— À ce stade, Germaine, nous devons collecter le plus d’informations possible afin de dresser un portrait fidèle du mort. Ce n’est qu’après que nous effectuerons un premier tri. Répondez, je vous prie.
— Lison disait que monsieur… se comportait mal avec elle. J’ai jamais su si c’était vrai, mais elle en avait peur. Quand elle a filé, M. Loiseau n’a pas voulu lui donner de recommandations. Elle est partie les poches aussi vides qu’en arrivant.
— Son nom ? demande Laporte.
— Lison Coignard.
— Bien, nous allons à présent examiner la scène de crime. C’est à l’étage, n’est-ce pas ?
Tovelle se lève. L’interrogatoire est terminé. Je suis un brin déçu. Homme de peu de foi, me crie l’univers. Tovelle se fige sans crier gare. Marie-Charlotte manque de le percuter. Il se tourne.
— Que prépariez-vous pour le dîner ?
Germaine cligne des yeux surpris. Elle coule un regard vers l’évier. Je commence à comprendre pourquoi une casserole trempe et l’odeur de brûlé que j’ai notée en arrivant.
— C’était un bœuf bourguignon. Je l’avais cuit hier et il lui restait deux petites heures à mijoter avant d’être tout à fait prêt.
— Pourquoi a-t-il brûlé ? Je conçois que la découverte du corps de M. Loiseau vous ait perturbée, mais tout de même, vous auriez dû sentir l’odeur. Ce qui m’amène à la supposition suivante : vous ne vous trouviez pas dans la cuisine pendant ces deux heures. Qu’avez-vous donc fait durant ce laps de temps ?
Marie-Charlotte étouffe une exclamation de surprise, le calepin s’ouvre comme par magie entre les mains de Laporte. Tovelle mérite décidément toute mon admiration. D’une simple odeur, il remet en cause un témoignage crucial. La femme de charge paraît rétrécir de plusieurs centimètres et son visage se chiffonne de larmes.
— J’avais peur. Voilà, vous êtes contents ? Quand j’ai trouvé Monsieur assassiné, j’ai pensé que le meurtrier rôdait peut-être encore dans les parages. Alors j’ai filé dans le placard sous l’escalier et j’y suis restée sans faire de bruit jusqu’à ce que je sente l’odeur de brûlé. J’ai fini par sortir de ma cachette avant de mourir asphyxiée.
Tovelle hoche la tête et nous quittons la cuisine.
Épilogue
Dimanche 16 septembre 1951, soir
 
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