Le pays de la terre perdue, tome 3 : La mer
225 pages
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Description

L’idée de traverser l’océan amène Nadine à construire son premier radeau, celui qui lui fera découvrir la liberté, mais l’entraînera aussi à affronter des dangers et des désespoirs. Comme une lame de fond, la colère s’empare d'elle, la confrontant à sa témérité. Une lecture palpitante doublée d’une réflexion sociale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mars 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895710882
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
 
Pelletier, Suzie, 1954-
Le pays de la Terre perdue
L’ouvrage complet comprendra 6 v.
Sommaire : t. III. La mer.
ISBN 978-2-89 571-087-5 (v. 3)
I. Titre. II. Titre : La mer.
 
PS8631. E466P39 2013 C843’.6 C2012-942 845-0
PS9631. E466P39 2013
 
Révision : Patrice-Hans Perrier et Thérèse Trudel
Infographie : Marie-Eve Guillot
Photographie de l’auteure : Sylvie Poirier
Éditeurs :
Les Éditions Véritas Québec
2555, avenue Havre-des-Îles, suite 118
Laval, (QC) H7W 4R4
450-687-3826
www.leseditionsveritasquebec.com
 
© Copyright : Suzie Pelletier (2014)
 
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
 
ISBN : 978-2-89 571-087-5 version imprimée
978-2-89 571-088-2 version numérique
À ma fille Caroline ;
ses rêves et sa joie de vivre
ont si souvent donné
un sens à mes rêves.
LA MER
L’humain a besoin d’explorer
De s’approprier le territoire
Pour mieux survivre
Jusqu’aux étoiles s’il le faut.
Chapitre 1
Jour 342 — 21 juin
L e soleil se lève et remplit lentement le ciel d’un bleuclair qui se reflète au même moment sur les flotsfoncés, les barbouillant de tons de violet d’abord, puisde bleu et de vert pastel. Alors que les étoiles s’éteignentune à une au-dessus de la tête de Nadine, la mer s’habillejoliment de cette généreuse lumière. Les lourdes vaguesmolles de ce début de journée captent les chauds rayonsqui, rebondissant, ajoutent encore plus d’éclat à l’ambiance féérique. On dirait que le vent est encore gêné defaire lever les moutons blancs, comme s’il voulait que lavie se réveille en douceur.
Sur l’eau, à mi-chemin entre le Pays de la Terre perdueet cette terre inconnue qui se profile à l’horizon, un radeaude bois, aux allures de voilier artisanal, tournoie sans butapparent. Comme à regret de quitter la nuit, le pont dunavire garde cette teinte rosée que lui donne encore lequartier de lune qui tarde à disparaître du firmament. Savoile abandonnée flotte librement dans le vent léger dumatin. Un énorme loup, âgé de 10 mois, les yeux à peineouverts sur le jour naissant, s’étire langoureusement surle pont.
Quelle belle journée !
Sous un auvent, à l’arrière de l’embarcation, Nadine dortprofondément. Ballottée par le mouvement des vagues,bercée par le son du clapotis incessant de l’eau se frottant sur les bords de l’embarcation, son corps recouvertd’une peau de cuir, l’humaine repose paisiblement dansla fraîcheur de l’aube. Son rêve apaisant, pour une fois, luiinspire un demi-sourire.
Un jet d’eau, comme une giclée sous pression, atterritsur la voyageuse ensommeillée. Le loup jappe, choqué parcette douche inattendue. Nadine sursaute et se redressebrusquement.
— Ah non ! Pas la pluie !
Elle regarde le magnifique ciel sans nuage. « Mais, d’oùvient cette eau ? ».
Elle porte sa main mouillée sous son nez.
— Ouache ! Ça sent le poisson mort.
L’embarcation subit une secousse. Heurté par un objetde grande taille, le radeau glisse lentement sur la mer entournoyant sur lui-même. À quatre pattes, Nadine cherchela cause du choc. Une immense baleine bleue nage le longdu navire. Mesurant quatre mètres sur deux mètres, levoilier artisanal paraît tout à coup fort petit et très fragileà côté de l’immense cétacé qui fait au moins cinq fois sataille. La femme reste immobile pendant un instant, figéeentre la peur instinctive que déclenche l’arrivée de ce grosmammifère et la curiosité enfantine de voir ce mastodontede si près. Ces deux émotions contradictoires sont si vivesque Nadine reste clouée sur place.
— Lou ! T’as vu ça ? Que va-t-il nous arriver encore ?
Cependant, son expérience de onze mois au Pays de laTerre perdue a tôt fait d’effacer l’émerveillement naturelqui se reflète dans ses yeux bleus devant un spectacleaussi grandiose, pour le remplacer par une expressionparticulièrement dure. Si l’instinct choisit l’admiration,le cerveau, lui, passe en mode opérationnel en quelquesminutes, transformant l’émotion en matière réactive.Elle a rarement le temps de rêvasser au bonheur que lanature lui procure. Comme aujourd’hui. Elle doit vivreintensément en évaluant les risques que le moment présent lui fait courir. L’humaine serre les dents et crispe sesmuscles pour préparer l’action dont dépendra sa survie.Nadine est devenue une combattante, comme le loup quil’accompagne.
Elle n’a pas le temps de reprendre ses esprits qu’un autrecétacé pousse son long corps hors de l’eau. Un jet d’eaupuissant mouille le pont entier du radeau, projetant unevague appréciable. La poussée subite fait dériver à nouveau le bateau vers le nord. Le loup, déstabilisé par cesapparitions et les mouvements qu’elles provoquent surl’embarcation, se couche pour éviter de passer par-dessusbord, laissant échapper une petite plainte d’effroi.
Nadine s’approche de son protégé et s’assoit à l’avantde l’engin flottant pour mieux évaluer la situation. Bienqu’elle mesure le danger qui les menace, elle ne peutfaire autrement que d’admirer le magnifique tableaudigne d’un film de Walt Disney ; combien de fois a-t-elleécouté « la petite sirène » avec sa fille Anne quand elleétait enfant. Elle sourit en songeant à toutes les fois qu’elleet Alex ont entendu « Trouver Nemo » tout en regardantleur petite-fille Chloé s’émerveiller face à la féérie de l’histoire et de la beauté cinématographique. Le temps quel’image s’imprime dans son cerveau, la douleur causéepar l’absence des siens s’intensifie au point de lui couperle souffle. Ils sont si présents à sa mémoire que tout lui faitpenser à ses amours. Chaque parcelle de sa vie au Pays dela Terre perdue lui procure des souvenirs bouleversants.Reniflant, elle essuie les quelques larmes qu’elle n’a pasréussi à refouler.
— Je dois me concentrer sur le présent. C’est la seulefaçon d’avancer.
Elle tourne les yeux vers la scène émouvante ; les baleinesl’entourent complètement. En peu de temps, elle compteune quarantaine de cétacés au corps élancé, des adulteset des jeunes, qui projettent de puissants jets d’eau avantde replonger ; plusieurs mouillent complètement le ponten y laissant une odeur plutôt nauséabonde. Cet effluvelui lève le cœur, mais ses yeux se gavent de cette visionexceptionnelle.
De toute évidence, Nadine et Lou se retrouvent au beaumilieu d’un grand rassemblement de baleines bleues.Elle sait que ces cétacés ne sont pas agressifs de nature.Ces mammifères marins mangent généralement de petitspoissons, du krill et du calmar, qu’ils captent en siphonnant l’eau à travers les fanons de leur gueule. Ils sontimmenses, presque des monstres ! Que se passerait-il si,par inadvertance, un de ces mastodontes sortait de l’eausous le radeau ? Ne devrait-elle pas avoir peur ? Pourtant,elle en est incapable. Plutôt, elle laisse éclater sa joie depouvoir contempler le plus gros animal ayant jamais vécusur la Terre.
Tout à coup, son regard détecte une baleine dont le corpslongiligne pousse son immense nez vers le radeau. Elleva le frapper de plein fouet ! Face à cette anticipation, ellesent les battements de son cœur s’accélérer ; ses musclessoudainement tendus se préparent à la faire bondir pouréviter le danger. « Est-ce que je devrais sauter à l’eau ? Non,je ne peux pas faire ça… ». Du regard, elle cherche uneéchappatoire. « Rien à faire… je dois résister au coup ! ».Nadine saisit le loup à bras-le-corps, puis, avec ses jambes,elle s’accroche au mât. Coûte que coûte, pour leur survie,elle doit rester attachée à son îlot flottant.
L’immense cétacé, capable de se déplacer à 40 kilomètres à l’heure, fonce droit sur eux. Est-ce volontaire ?Considère-t-il l’embarcation comme une vulgaire piècede bois à la dérive ? Bref, le choc est inévitable. Morte depeur, Nadine resserre son étreinte pour ne pas perdre Louet contracte les muscles de ses jambes qui deviennent devéritables étaux autour du mât. Elle rabat la tête et tentede fermer les yeux, sans succès ; si son corps se tend sous lapeur, son esprit ne veut rien manquer de cette expériencepeu banale. La baleine plonge la tête et soulève l’esquifqui glisse sur la peau rugueuse de la bête jusqu’à sa largequeue pour finalement redescendre sur la mer. Dans unmoment de pure panique, Nadine hurle à pleins poumons,retenant de force son protégé qui cherche à se lever et sesauver.
Puis, tout s’arrête. Le navire tourne un moment sur lui-même, avant de se stabiliser. Du coin de l’œil, Nadine voitson chaudron de métal tomber dans l’eau et s’éloignermalgré la corde qui le retient. Perdra-t-elle cet outil précieux qu’elle et Alex ont emporté dans leurs bagages surles sentiers pédestres du monde entier ? « La corde tiendrale coup… c’est solide des tendons de chevreuil ! Ça résisteà tout ! ».
Elle jette un regard autour d’elle avec une certaine stupeur. Soulagée de se savoir encore en vie, Nadine ne peutpas stopper le tremblement qui agite tout son corps à lasuite du danger passé. Une vague de sueur, libérée parun trop-plein d’adrénaline, se mêle à toute l’eau de merqui coule sur son corps. D’instinct, parce que sa survie endépend, elle inspecte la structure d’un coup d’œil rapideet vérifie qu’il n’y a pas de dommage à la suite de ce puissant impact. Assumant d’office cette sensation de fierté,elle libère Lou de l’étau que formait son bras et s’attarde àle rassurer. Au passage, elle tire sur la corde pour ramenerson chaudron sur le radeau. D’une voix beaucoup moinsferme qu’elle l’aurait aimé, elle s’exclame :
— Ouf ! On l’a échappé belle ! Ça frappe fort un mastodonte des mers. Ne t’en fais pas surtout, le radeau estsolide.
Le spectacle grandiose qu’elle observe est digne d’unfilm de Jacques-Yves Cousteau, cet explorateur océaniquefrançais. C’est certain que le commandant du Calypsoapprécierait au plus haut point cette proximité avec lemonde sous-marin. D’autres cétacés sortent de l’eau, àdes distances plus ou moins grandes. Elle en compte aumoins une centaine. Dans l’Atlantique qu’elle connaît,l’existence de ces gros mammifères est toujours menacéeaprès que les baleiniers les aient chassés pendant plus dequarante années, au siècle dernier. Ici, dans cet univers oùl’Homme n’a pas fait de ravage, la communauté semblebien se porter.
— Quel bonheur ! J’aimerais tellement avoir une caméra !Mon iPhone au moins, pour prendre une photo !
Son examen de l’eau lui montre un liquide plutôt troubleque le soleil matinal allume d’une coloration rouge trèstypique. Elle se trouve dans une région remplie de milliardsde krills, la nourriture préférée de ces gros mammifèresmarins. Voilà ce qui explique le rendez-vous de toutes cesbaleines bleues, généralement solitaires ou voyageant encouple, dans un même environnement. C’est l’heure dudéjeuner !
Puis, quand elle voit sortir de l’eau, à dix mètres du radeau,une immense bouche de la grosseur d’un transatlantique,elle se souvient d’un reportage sur la chaîne NationalGeographic qui l’avait fort impressionnée : cette immensegueule peut contenir 90 tonnes d’eau et la langue, qu’ellea à peine vue, tant l’effroi lui glace le sang, pèse plus dedeux tonnes et demie. Quand la grosse tête retombe dansl’eau, Nadine voit glisser sous la surface ce grand corps deplus de 170 tonnes. Soudain, sa respiration devient difficileet elle s’agrippe à nouveau au mât, cette fois avec le loupcoincé entre les jambes et ses bras entourant la poutre.La vague est immense. « Ne pas chavirer… rester sur leradeau… sauver Lou… ».
— Haaaaaaaaaaaa ! Hooooooooo ! Mamannnnn !Papaaaaaaa !
Quand la poussée soulève l’embarcation, elle goûte lesang qui coule dans sa bouche ; sans doute qu’elle s’estmordue la langue… Le bois rude du mât lui râpe la joueet elle crie de douleur. Alors que le pont flottant cessede tournoyer, le corps et le cœur envahis par une peurpresque incontrôlable, elle force son cerveau à analyser lasituation très rapidement.
— Lou ! C’est bien beau de jouer avec des baleines, maisje pense qu’on devrait déguerpir d’ici.
Elle prend les drisses de la voile à demi déployée quiflotte dans le vent léger et elle s’assoit sur sa plateforme,le loup qui a retrouvé son calme est allongé à côté d’elle. Aussitôt, le vent gonfle la toile, ce qui lui permet de dirigerle radeau vers l’ouest. Doucement, un peu trop lentementà son goût, son embarcation traverse cette large plaque demer rougeâtre. Malgré la peur qui accélère sa respiration,elle ne peut qu’apprécier ce gracieux moment plein deféérie… et de danger.
Remplie d’une immense joie, l’enfant en elle reste ébahieet émerveillée devant cette expérience unique que seulle Pays de la Terre perdue peut lui faire vivre. « Jacques-Yves Cousteau en serait jaloux… ». La surface de la mercontinue de se gonfler sous l’effet des déplacements de cesgrosses bêtes, faisant ballotter le radeau qui s’éloigne peuà peu. Quelques baleines les suivent, par curiosité sansdoute, ou pour jouer à pousser le radeau d’un côté commede l’autre, sans toutefois le faire chavirer.
Nadine respire profondément l’air salin, laissant revenirle calme en elle. Ses souvenirs la ramènent à cet instant oùelle se tenait sur le toit de sa grotte, il y a quelques semaines. Tous ses efforts déployés l’automne dernier pourgarantir sa sécurité et l’accès à ses territoires de chasse luiont permis de survivre au long hiver que le Pays de laTerre perdue lui a servi. Le printemps arrivé, elle en avaitassez de son trou dans la roche et voulait poursuivre sesrecherches au plus tôt. C’est ainsi qu’elle a décidé de setourner vers l’océan, espérant trouver un chemin susceptible de la conduire jusqu’à Montréal ou, à tout le moins,vers une civilisation qui l’aidera à comprendre ce qui luiest arrivé. Elle ne renonce pas à retourner chez elle, dansson patelin, dans son monde. Elle se souvient de son vifdésir de bâtir une embarcation et des nombreuses heuresqu’elle a passées à dessiner le navire dans sa tête. Elle atout planifié, comme elle l’a fait pour le pont sur la rivièreaux brochets et les huttes éparpillées, autant de traces desa présence dans « son royaume » de survivante. Puis,avec la force de sa détermination et beaucoup de persévérance, elle a trouvé la manière de le construire. Elleregarde un moment autour d’elle et constate la beauté deson embarcation.
— Oui, j’ai bâti du solide. J’ai de quoi être très fière…
Pendant que son voilier glisse sur l’eau et que le vent faitclaquer la voile, Nadine se perd dans ses pensées, prenantconscience de ce qu’elle est devenue. De sa main, elle tâteses cheveux qu’elle sait tout blancs et qu’elle attache entresses maintenant assez longues pour ballotter dans sondos ou sur sa poitrine. Autour de sa tête, à la hauteur deson front, un bandeau garde ses franges de cheveux rebelles en place. Ses pieds sont protégés par des mocassins decuir imperméabilisé ; ils sont plus adéquats pour la navigation que ses bottes de marche qui montent jusqu’au molletet qu’elle avait confectionnées pour l’hiver. Elle porte unshort et une camisole en cuir beige. Elle frotte la peau rêchede ses jambes en faisant la moue. Ses muscles se découpentun peu trop sous cet épiderme où aucune graisse ne colle.Ses bras sont minces et, quand elle les bouge pour mieuxles observer, ses muscles font des joutes puissantes en sefrottant les uns aux autres. Retrouvera-t-elle un jour sesrondeurs d’avant cette aventure ?
Elle pose une main sur la peau de son visage. Du côtédroit, là où le mât a rudement frotté sa joue, elle trouvequelques gouttes de sang. Elle devra s’en occuper quandelle atteindra une zone plus propice ; pour l’instant, ellen’ose pas fouiller dans la trousse de premiers soins placéeà l’arrière du radeau. Nadine glisse ses doigts aux abordsde ses yeux. Des rides se sont ajoutées au cours des longsmois d’internement dans la grotte, quand la terre s’estrecouverte d’une épaisse couche de neige. Tous les jours,elle applique sur son visage une pommade qu’elle fabrique à base d’herbe à dinde, cette plante qui a aussi despropriétés médicinales. Mais le soleil et le vent gagnentfacilement la bataille quotidienne pour assécher sa peau.
Ses mains sont maigres et sales. Malgré les longuesséances dans le bain ou la mer, elle n’arrive pas à retirer lesnombreuses couches de crasse qui s’incrustent au cours deses travaux. Un sourire amusé égaie son visage. Elle placeune paume sur son abdomen.
— C’est certain que je n’ai pas de bedaine ! Je l’ai perduequelque part… s’amuse-t-elle en repensant à son anciennevie plus sédentaire.
Comme une femme de 56 ans, une épouse, une mèreet une grand-mère, son corps trahit le passage du temps.Elle baisse la tête et tente d’empêcher de grosses larmesde couler sur ses joues à la pensée des siens. Lou, toujoursaussi sensible aux humeurs de sa mère adoptive, s’approche pour lécher les gouttes d’eau salée sur le visage del’humaine.
Nadine penche la tête comme elle le fait si souvent dansces instants d’émotions. Le souvenir de sa famille fout lapagaille dans son cœur. Elle n’a pas vu les membres de safamille depuis fort longtemps, et cette séparation est uneplaie toujours vive, une blessure qui ne se referme pas.Comme au premier jour, elle a mal. C’est si dur d’êtreséparée de ceux qu’on aime. Disparue le 24 avril 2011,elle s’est jetée dans l’aventure un 15 juillet. Que s’est-ilpassé au cours de ces 12 semaines ? Elle porte sa main à satempe. Est-ce que la tuméfaction qu’elle avait à son réveilsur cette montagne, ce lieu non identifié qu’elle appelleencore dans sa tête « le mont Logan », serait une indicationd’une commotion cérébrale ? Aurait-elle perdu la mémoirede cette période, incapable d’expliquer comment elle estarrivée au Pays de la Terre perdue ? Elle a beau se creuserles méninges pour comprendre, elle arrive toujours à lamême conclusion : pour savoir, elle doit retourner chezelle, là où se trouve sans doute la clé de cette énigme.
Nadine se lève lentement et prend une profonde inspiration. L’air salin que le soleil commence à réchauffer jetteun baume sur son âme en chamade. La peine s’estompetandis qu’elle projette son regard perçant sur l’étendued’eau. Les cétacés sont maintenant derrière elle ; droitdevant, elle ne voit que la mer bleue aux flots agités par levent matinal. L’humaine regarde au loin, en direction del’ouest, sa destination. Quand le radeau atteint le sommetd’une vague, elle aperçoit distinctement la côte. À perte de vue, vers le nord et le sud, elle voit les immenses montagnes recouvertes d’une végétation dense, ainsi qu’unemince ligne pâle qui pourrait bien être du sable.
L’anticipation de ce que lui procurera cette nouvelleaventure chasse temporairement l’amertume et la tristessequ’elle ressent face à l’absence de sa famille. Tirant profitde ses yeux clairs et vifs, elle examine ce nouveau territoireen se demandant ce qui l’attend. Il y a sûrement un peuplequi habite cette terre. Elle le trouvera.
— Allez ! Assez rêvé ! Pour trouver une civilisation, ilfaut s’y rendre. Allez hop ! Au boulot !
Ainsi, la solitaire déploie complètement la voile, dirigela proue vers cette terre invitante, puis elle observe le paysage grossir lentement sous ses yeux. Un reste d’angoisses’accroche à son âme face à l’inconnu qui l’invite au boutde l’océan. Il fait place au plaisir de l’exploration, à la naissance d’un nouvel espoir. Quelles aventures l’attendent surcette terre toute verte ? Elle inspire profondément, cherchecette détermination qui l’habite d’ordinaire. Elle est prêteà affronter tous les dangers afin de pouvoir retourner chezelle. Penser autrement serait insensé. Au Pays de la terreperdue, son slogan est « survivre pour chercher la routevers ma famille, pour rentrer à la maison, avec le défiaujourd’hui, puis demain, jusqu’au retour chez moi ».
Soudain, l’image de Santiago, le personnage principaldu roman Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway,lui revient en tête. Devrait-elle voir une similarité entre sasituation et celle de ce vieil homme, parti seul à la pêchepour défier le mauvais sort qui, aux dires des gens de sonvillage, l’affligeait ? Si l’œuvre d’Hemingway représentebien le combat de l’homme contre la nature, Nadine cherche plutôt à s’y intégrer et y vivre en harmonie. Par contre,tout comme pour Santiago, la femme est seule face auxforces de la mer grouillante de vie. Le héros du romana réussi à ramener son marlin en rade, sauvant la faceet chassant le mauvais sort. Est-ce que Nadine arrivera,elle aussi, à rentrer au port où sa famille l’attend ? Cette réflexion lui donne du courage ; elle se sent moins seule,même si elle comprend qu’elle s’en remet à une pure fiction. Santiago serait le parfait compagnon du moment. Ilpourrait la guider dans sa quête. Le pêcheur expérimentélui servirait de modèle, de mentor aussi. Elle choisit doncd’associer ce personnage fictif à son expérience nautiqueautant que philosophique.
— Lou ! Regarde cette terre neuve ! À nous maintenantd’aller l’explorer et d’y trouver le chemin du retour à lamaison.
Elle a travaillé si dur depuis que l’hiver a cédé la place auprintemps. Les évènements se déroulent dans sa tête et ellepuise la force dans toutes les émotions fortes ressenties etemmagasinées dans sa mémoire. Oui, elle a besogné sansrelâche. Elle a subi plusieurs épreuves et elle se sent fièrede s’en être sortie vivante et même plus forte qu’avant.Elle tourne les yeux vers le loup gris à la fourrure soyeuseet aux yeux gris pâle ; l’animal affiche une allure racée, possède un flair précieux et adopte une attitude affectueuseet protectrice envers sa mère adoptive. Si Lou n’avait pasété là... aurait-elle survécu ? D’un élan d’attachementpour cette bête qui lui apporte tant de bonheur, ce protégédevenu compagnon de voyage, elle prend la grosse têtedans ses mains pour mieux le regarder dans les yeux :
— Merci pour tout !
Un grognement de satisfaction lui tient lieu de réponse.Lou approuve !
— Allez ! Viens manger !
Chapitre 2
Jour 291 — 1 er mai
K aboom !
Les murs de la grotte tremblent et des grains depoussière s’en détachent pour emplir l’air déjà lourdà l’intérieur de l’habitation de pierre. Lou se lève pours’approcher de sa mère adoptive, étrangement immobile.De son museau, il pousse la main de celle-ci ; il cherche àrecevoir une caresse ou provoquer un mouvement qui luiindiquerait que la femme va bien.
Nadine est couchée sur sa peau d’ours, une couvertureen fourrure recouvrant son corps. Ses yeux ouverts fixentintensément le feu qui crépite dans le foyer central. Detoute évidence, elle est plongée dans un état léthargiqueinhabituel. Lou pose sa patte presque adulte sur le genoude l’humaine puis, pour la sortir de sa torpeur, il jappe. Labulle mentale qui enveloppait Nadine se fissure soudainement. La voilà qui s’assoit lentement, puis elle prend latête de son protégé entre ses mains.
— Tu as raison mon ami. Je dois me secouer. L’oragefinira bien par passer.
Pendant un long moment, elle flatte la fourrure neuve duloup. Son poil est plus foncé depuis l’arrivée du printemps.Le bel animal en santé est puissant et plus gros que ceuxque Nadine rencontre en pleine nature. Elle s’enorgueillitde son état de santé en se rappelant qu’elle a eu quelquechose à voir avec la croissance du bébé sauvé in extrémis .Elle en a bien pris soin et l’a bien nourri, lui permettantainsi de vivre la première année de sa vie dans une sorte depouponnière plutôt que d’avoir à se battre pour survivre.
Nadine jette un regard vers le puits de lumière, ce troucreusé dans le plafond de son logis par des milliers d’années d’usure et qui laisse pénétrer la lumière du jour, sauflorsqu’il pleut comme aujourd’hui, plutôt beaucoup d’eaude pluie. Le temps est gris, même s’il fait encore jour.
Kaboom ! Kaboom !
La femme ferme les yeux, essaie d’oublier le vacarmecausé par cet orage. Elle ne s’habitue pas ; de plus, elledéteste être confinée pour deux ou trois jours à la fois, cequi lui donne l’impression de cesser de vivre. Aujourd’hui,une grande peine accentue son désarroi. Son journal debois est précis. C’est la 291 e journée de son séjour forcé surcette terre inhabitée ; chez les siens, c’est le 1 er mai 2012.Elle voudrait être à Montréal avec Alex pour qu’ils puissent souligner ensemble leur 36 e anniversaire de mariage,le deuxième que cette aventure inexplicable lui fait manquer. Elle a le cœur chaviré. Son Alex... Pourquoi doit-ellevivre cela ? Qu’a-t-elle fait à la vie pour subir un sort aussiinjuste que cruel ? Son impuissance à rentrer chez ellel’affecte beaucoup. Nostalgique, elle perd le goût de fairequoi que ce soit. Elle voudrait s’endormir et ne se réveillerque le lendemain matin, pour faire face à une autre journéemoins difficile à supporter. Mais voilà… même le sommeilrefuse de lui accorder ce répit émotionnel.
En ce moment, elle donnerait sa vie en échange dequelques instants avec sa famille, ne serait-ce que pour lesserrer les uns après les autres dans ses bras. « Je leur diraisà quel point je les aime. » Sa solitude pèse tellement lourdsur son âme ! Face à ce flot de larmes qui menace de toutsubmerger, Nadine tente de contrôler les tremblementsqui secouent son corps quand cette peine l’envahit.
La prisonnière n’a pas dormi de la nuit ; elle a surtoutpleuré, encore une fois ! Réveillée par le boucan de l’oragequi s’installait, au moment où l’aube perce, elle s’est assisedevant son feu pour réfléchir à sa situation. Elle a besoinde faire ce retour en arrière, pour vider son cœur de toute cette nostalgie qui menace de l’étouffer. Elle souhaite que,à l’instar des nuages noirs qui crèvent, l’orage de sa douleur puisse un jour faire place au soleil.
Elle se souvient d’avoir pris sa retraite quelques semainesavant le début de son aventure, avec de si beaux projetsen tête ! Reprendre contact avec l’art ; rien de moins ! Ellesouhaitait écrire et dessiner de manière plus assidue, deuxde ses plus grandes passions qui avaient été reléguéesjusqu’à ce jour dans le domaine des loisirs. Elle se rappellel’impatience et la fébrilité à l’idée d’entreprendre ce qu’elleappelait sa « nouvelle carrière ».
Aujourd’hui, tout cela lui semble si lointain. Une éternité.« Comme j’étais naïve ! Je n’avais aucune idée de ce quim’attendait… pour la retraite sereine, on repassera ! ».
Par un doux matin, qui, normalement, devrait correspondre au début du printemps, elle s’est réveillée danssa tente orange plantée sur une montagne qu’elle prenaitpour le mont Logan en Gaspésie. En fait, c’était plutôtau cœur de l’été. Nadine s’est retrouvée, sans trop savoirpourquoi, au Pays de la Terre perdue. Une bouffée decolère lui ramène un goût amer dans la bouche. « Si aumoins je savais comment retourner chez moi… ». Elle n’apas trouvé de civilisation depuis son arrivée dans ce pays ;aucun avion dans le ciel, aucun bateau sur la mer, aucunetrace de pas, aucun emballage de chocolat oublié ou cœurde pomme à la traîne. Elle est seule sur cette terre qu’elle aarpentée en tous sens depuis des mois.
Elle se masse la nuque pour libérer la douleur qui s’y estlogée, menaçant de lui donner une céphalée. Elle penchelentement sa tête vers la gauche, puis vers la droite pourdégager la tension et elle retourne à sa réflexion. « Alex,mon amour… ». Elle ne peut éviter qu’une larme coulelentement sur sa joue. Comment s’en sort-il ? Arrive-t-ilà convaincre les policiers de poursuivre leurs recherchesaprès neuf mois d’absence ? « Au moins, il a les enfants aveclui… ». Pendant un instant, elle se sent coupable de toute cette amertume causée par la situation, puis elle chassetout cela du revers de la main. « Je ne dois pas lui en vouloir, ce n’est pas sa faute, ni la mienne par ailleurs...! ».
Assise face à son feu, réfugiée quelque part dans unegrotte, Nadine se laisse envahir par la force des imagesde sa famille et de ses amis qui défilent dans sa tête. S’ilsétaient à ses côtés, ils l’encourageraient à poursuivre sesefforts. Cette sensation de bien-être se faufile à traverssa morosité, la réconforte. Elle regarde son habitat. Unegrande paix se répand goutte à goutte, malgré le tapagede l’orage qui semble prendre une dernière fois son élan,pour la finale de ce concert cacophonique. S’il pouvait allerdéverser sa rage ailleurs !
Kaboom !
Sa grotte est devenue sa sécurité, son refuge, son royaumede bonheur et son bagne. La femme balaie longuement duregard tout ce qui l’entoure. Si, pendant quelques minutes, la réflexion sous ses paupières fermées l’a transportéejusque chez elle, elle voit bien qu’elle habite maintenanten dehors de tout monde connu. La réalité du momentla rattrape et s’infiltre insidieusement dans sa réflexion,l’éloignant de ses souvenirs un peu trop pénibles et dela douleur qui les accompagne. Où se trouve-t-elle ? Ellen’en sait rien…
Nadine, Lou et Allie viennent de passer un long hiver ; laneige a envahi le Pays de la Terre perdue en décembre etelle y est restée pendant quatre longs mois. Même en ce 1 er mai, la glace garde encore une emprise sur quelques coinsombragés de la forêt. Depuis un mois, le temps s’adoucitchaque jour. Le soleil réchauffe la terre de plus en pluslongtemps. C’est ainsi qu’elle a décidé d’entreprendre unpremier voyage. Elle a visité tous ses campements. Dans lavallée aux noisettes, les castors se portent bien. Elle a passéquelques jours à marcher sur le plateau, revenant coucherdans sa caverne d’Ali Baba. Elle a fait du sucre d’érableen tirant profit de la forêt aux érables. Elle est restée unejournée entière dans la vallée aux chevaux, même si elle n’a pas pu s’approcher d’Allie puisque l’étalon lui barrela route. Elle s’est même permis une randonnée spécialejusqu’à la grande paroi, à l’est, pour trouver les oiseauxde proie Max et Louise qui y ont élu domicile cette année.Cette longue expédition au grand air printanier lui a faitbeaucoup de bien après le confinement forcé à l’intérieurde la grotte. Elle a senti l’énergie revenir dans son corps,ses poumons se vider de la fumée et sa peau se couvrird’une couche de bronzage naturel.
De retour à la grotte, elle a remisé ses vêtements d’hiverdans le garde-vêtements qu’elle a construit dans le fondde l’habitation de pierre. Ses bottes chaudes en fourrureont été remplacées par des chaussures en cuir, imperméabilisées avec de la graisse de castor et qui, pour lui assurerplus de confort, montent jusqu’au mollet. Quand elle està l’intérieur, comme maintenant, elle préfère porter desmocassins qui protègent ses pieds et les gardent au chaud.Aujourd’hui, le froid l’oblige à porter un pantalon et unchandail à manches longues, tous les deux confectionnésen cuir souple. Accroché à l’étagère, dans l’entrée, elle voitson manteau imperméable qui remplace celui de marcheuse qu’elle portait à Montréal.
Un frisson la secoue ; l’humidité froide qui se glisse parle puits d’aération la fait frémir. Repoussant la grossecouverture, Nadine se lève, puis s’approche de son feu.Elle prend une tasse en bois qu’elle laisse toujours sur unepierre du foyer, puis elle se dirige vers l’étagère qui lui sertde garde-manger. Elle fouille dans quelques sacs, prenddes feuilles séchées pour les mettre dans son petit bol,puis revient vers le feu. Un gros bol rempli d’eau chauderepose sur la roche plate qui lui sert de plaque chauffante.Avec une louche, qu’elle a patiemment fabriquée dansune pièce de bois, elle verse de l’eau dans sa tasse. Elleretourne s’asseoir sur sa peau d’ours et remonte la couverture autour d’elle.
Pendant qu’elle laisse infuser sa tisane, elle replongedans ses souvenirs. Le frisson s’estompe alors qu’elle frottevigoureusement ses bras avec ses mains. Les 35 premiersjours de son aventure lui ont fait découvrir un pays merveilleux et généreux, mais tout autant truffé de dangers.Elle a affronté des loups et subi des orages meurtriers. Ellea dû inventer des moyens pour poursuivre sa route ; danssa quête pour trouver une civilisation et retourner chezelle, elle a même construit un pont pour traverser la rivièreaux brochets. Les torrents tumultueux qui lui barraient laroute furent ainsi domestiqués. Par le passage d’une riveà l’autre de nouveaux territoires furent accessibles, maistoujours sans qu’elle n’y trouve âme qui vive.
Nadine lève les yeux pour observer son protégé quiremuait, sans doute secoué par un rêve. Elle sourit enrevivant ce sauvetage. La petite bête est née le 26 juilletdernier. L’humaine l’a découvert alors que sa mère louvevenait de mourir, tuée d’un coup de panache d’orignal.Nadine a pris le bébé pour le ramener à son camp et tenterde le garder en vie. C’est au cours de cette première nuit,dans l’esprit de la femme, qu’il est devenu « Lou ». Depuis,il est étroitement associé à sa survie quotidienne. Sans lui,elle serait seule au monde… puisque pour Allie, il y avaitune autre issue…
Elle tourne la tête vers la mangeoire vide à sa droite.Un long soupir se fait entendre. Quelques jours après lanaissance du canidé, Nadine a rencontré une poulicheorpheline dont la mère venait d’être tuée par une meutede loups. Allie c’est le nom que Nadine lui a donné ; la bêtea décidé de suivre l’humaine, pour le plus grand bonheurde cette dernière. Ainsi les trois amis ont poursuivi leurvoyage vers le sud. Nadine soupire. « Si cet orage peutfinir, je vais me rendre à la vallée aux chevaux pour larevoir… elle me manque trop. » La jument cohabite maintenant dans la prairie au sud de la rivière aux brochets avecJack et sa harde de chevaux sauvages à la peau foncée. Biensûr, Nadine est contente que l’animal reprenne sa place parmi ses semblables, en pleine nature ; elle en est mêmesoulagée. Par contre, l’absence de son amie dans la grotte,lors des orages, la rend plutôt triste.
Aujourd’hui, la solitude pèse lourd sur l’âme de l’humaine. Elle porte sa main sur la petite pochette à son cou.La pierre noire qu’elle contient lui rappelle un bout particulièrement pénible de sa quête de civilisation, alors queson âme a glissé dans un désespoir qui a failli l’emporter.Quand, fatiguée et éreintée, Nadine a découvert la péninsule sud, elle a vu l’océan s’étendre à perte de vue de touscôtés. Un grand découragement s’est coincé dans sa gorgeet la femme a songé à en finir tout de suite, plutôt quede se laisser mourir à petit feu. Marcher dans cette mersans fin, sans s’arrêter, aurait fait s’évanouir l’échec mêléde détresse qui ralentissait chacun de ses pas comme sides boulets étaient attachés à ses chevilles. Mais, le goûtde vivre était le plus fort et il a refait surface. Elle a vouluvivre pour revoir les siens et pour prendre soin de Lou etd’Allie ; elle avait aussi besoin de rester battante, défiant sonsort au nom de la vie même. Choisissant alors d’affrontervaillamment sa destinée, elle a repris la route, cette fois,vers la grotte qui est devenue sa résidence permanente.Cet abri l’a protégée contre le froid, la neige, la pluie, lesorages et même les prédateurs.
Sa tisane à la main, Nadine tourne une autre page de sessouvenirs. L’automne a suivi avec son lot de besognes toutaussi difficiles les unes que les autres. La peur de mourirgelée la hantait. Anticipant le pire, la femme y a trouvéune façon de demeurer positive. Elle a converti ce dangeraccroché au fond de ses tripes en passant à l’action. Ellevoulait être prête quand l’hiver arriverait. « J’ai travaillétellement dur ! ». Elle a tout fabriqué en utilisant desmoyens primitifs : du bois, des roches et des bouts de peautaillés en lanières ou cousus ensemble. C’est ainsi que sagrotte s’est transformée en refuge plutôt confortable etsuffisamment sécuritaire pour affronter la terrible saison.Elle y a construit un large foyer, des séchoirs, des étagères,un lit, des paravents et une courtepointe de peaux pour en fermer l’entrée ; sans technologie aucune, sans outils autresque ses mains, travaillant les simples matériaux tirés de lanature.
À travers ce rappel agréable de sa courageuse survie, uneautre scène plus douloureuse s’immisce insidieusementdans sa pensée volatile. L’incontournable obligation defaire la chasse. « J’ai détesté l’idée même de tuer un grandcervidé ! Une bête si majestueuse ! Mais c’était essentiel àma survie ! ». Péniblement, en refoulant ses convictionsprofondes concernant la protection de la nature, faisantface à une ultime nécessité, l’humaine a chassé le lièvre,la perdrix, le castor et terrassé son premier chevreuil. Ellea parcouru le Pays de la Terre perdue en tous sens afin depouvoir compter sur une alimentation complète, accompagnée de ses deux protégés, ramassant les précieusesplantes qui lui ont fourni un apport important en protéines végétales et en hydrates de carbone. Elle a pêché dubrochet et du doré qu’elle a fait sécher par la suite.
Un autre souvenir s’installe. Elle sourit en prenant unegorgée de tisane. « J’ai construit un énorme pont ! Je n’avaismême pas de fer angle, ni de scie ! Il est beau et solide ! ».Histoire d’avoir accès plus facilement au territoire situéau sud de la rivière aux brochets, Nadine a utilisé les deuxtroncs d’arbres placés en travers de la rivière durant l’étépour construire une armature de bois sur laquelle elle adéposé un tablier fait de perches.
Elle laisse échapper un long soupir. La liste de travauxlourds ne s’arrête pas là. Elle a vraiment besogné sans arrêtet sans ménagement ! « J’ai nettoyé une route pour allerjusqu’à la mer… ». Ce sentier d’un kilomètre qui descendde la falaise lui permet d’accéder à la grève. « C’était aussiune bonne idée que de bâtir des huttes… ». Un peu commedans un jeu de casse-tête sans fin, mettant à profit uneméthode sans ciment, elle a érigé trois cabanes avec despierres, des perches de bois et des courtepointes de peaux. Les Amérindiens auraient-ils fait mieux ? Certainements’ils avaient été en groupe. Mais, toute seule, elle a dûtravailler plus fort qu’une tribu !
Une image la glace encore d’effroi. Elle serre les poings.« Brutus… ce monstre destructeur… ». Tardivement,l’automne venu, un ours noir a tenté de prendre possession de sa grotte, menaçant de compromettre ainsi sasurvie. Avec rage, elle a planifié la mort de l’intrus commeun assassinat froidement programmé. Elle éclate d’un rirelibérateur, tout en savourant le sentiment de fierté sauvage qui succède à cette rage qui lui a permis de vaincreBrutus. Elle flatte de sa main la peau noire sur laquelle elleest assise. « Cher Brutus, je t’ai bien eu. Tu as péri dansla trappe de la mort que j’ai fabriquée pour te tuer. Tuvois ? Je n’ai gardé que ta peau si utile, laissant le reste auxcharognards ! ».
Le long hiver s’est installé sans pitié pour la survivante.La routine que Nadine s’est imposée, alors qu’elle s’aventurait dehors presque quotidiennement, lui a procuré lafatigue nécessaire à un repos bien mérité. Cette routinequotidienne lui a permis de chasser cette solitude nostalgique qui déchirait son âme. Au fil des dates anniversairesde sa famille, elle a pleuré amèrement la séparation forcée ;mais en ajoutant une marque supplémentaire sur son journal de bois, pour chaque journée d’hiver, elle s’est sentieencore capable de se brancher avec les siens. Souvent, sousle ciel de minuit, elle a transmis ses vœux aux étoiles pourqu’elles les transportent jusqu’à ceux qu’elle aime malgréla distance qui les sépare.
Alors, en cette 291 e journée au Pays de la Terre perdue,elle est prête à affronter le prochain épisode de sa quêtepour trouver une civilisation et retourner chez elle. Sonplan est arrêté. Elle va construire son radeau… l’idée luiarrache un soupir : « Une autre tâche herculéenne… ». Elleapprendra à naviguer. Elle trouvera le chemin de Montréalet elle passera son prochain anniversaire de mariage dansles bras d’Alex.
Kaboom !
Instinctivement, Nadine plie son corps et porte ses brasau-dessus de sa tête, tant ce dernier coup de tonnerre estfort. Lou gémit de peur. Le violent orage lui martèle àgrands bruits qu’elle n’est pas maîtresse de la nature, maisplutôt une modeste occupante de passage, une intrusemême ! Cette déflagration la ramène dans le présent et luirappelle que la vie ici est dure et imprévisible. Elle peutplanifier au quart de tour, mais elle devra toujours tenircompte des éléments indomptables de cet environnementhostile qui vient souvent remettre en question ses plans.
Pour le moment, Nadine attend que la tempête finisse detonner et de cracher du feu. Puis elle construira son voilier.Avec toute la détermination dont elle est capable, elle selève et elle appuie son pied gauche sur la tête de Brutus ; lebras dans les airs et avec sa bonhomie habituelle, commeun défi lancé au temps des chevaliers, elle s’exclame :
— Hors d’ici, orage de malheur ! Déverse ta rage ailleurs !J’ai du travail ! Alex ! Avertis les enfants ! Je serai de retourpour le dîner… même si je ne sais pas encore quel jour cesera !
Chapitre 3
Jour 297 — 7 mai
— Lou ! Demain, nous retournons à la grotte. J’ai tellementhâte de mettre mon projet de navigation à exécution !
Satisfaite de sa décision, Nadine pose un genou par terreet flatte le gros loup qui l’accompagne. Elle s’assoit surune roche, juste sur le bord du lagon qu’elle a découvert ily a quelques jours. Devant elle, une magnifique plage desable blanc s’étend entre deux langues de terre surélevéesqui donnent à cette charmante baie la forme d’un demi-cercle. Cet endroit enchanteur, là où les eaux sont presquetoujours calmes, se situe à une heure de marche à l’est del’emplacement où elle a installé son camp.
Le dernier orage avait été terrible et son confinementforcé dans la grotte l’avait plongée dans une nostalgie sidestructive que le tissu même de son âme s’effritait. Lesoleil revenu, elle s’était empressée d’allonger ses pasdans la nature pour retrouver autant sa forme physiqueque son équilibre. La pointe de la péninsule sud était toutindiquée pour une escapade avant d’entreprendre sonprojet d’exploration sur la mer. Ce défi pourrait-il l’occuper tout l’été ? À moins qu’elle ne trouve son chemin plusrapidement… Pendant un instant, son côté optimiste lafait sourire, puis elle hoche de la tête : « Non ! Il ne fautpas précipiter les choses ! Tout arrivera en son temps. »
Cette fois, pour savourer sa liberté retrouvée, elle avoyagé léger, n’emportant que son matériel de camping,une lance et quelques dards. La tente orange, le matelasmousse et le sac de couchage, tous issus d’un tempsmoderne où elle faisait du trekking, constituent les équipements qu’elle a conservés avec elle depuis son arrivéedans le Pays de la Terre perdue. Quant au sac à dos, il estneuf. Nadine l’a patiemment fabriqué au cours de l’hiver. Elle l’a ajusté à ses épaules et à l’arc de son dos en choisissant et en polissant chaque morceau de bois pour assurerson confort ; elle a pris le temps de choisir de belles piècesde cuir imperméabilisé et de faire de solides coutures avecdes brins de tendon de chevreuil.
Elle a d’abord marché directement vers le sud, nes’arrêtant dans la forêt aux érables que pour profiter dela sécurité de la hutte. Il aurait été trop téméraire, voiremême suicidaire, de se déplacer au cours de la nuit danscette forêt luxuriante fourmillant de prédateurs. Voilà unrisque qu’elle n’était pas prête à courir. Sans son travoisà roue, et avec son sac bien appuyé sur son dos, Nadinea pu courir sur une bonne partie du sentier. Ainsi, cetterandonnée n’a duré qu’une journée ; elle ne s’est arrêtéeque pour boire de l’eau et manger quelques noisettes.
Toujours aussi lève-tôt, Nadine est partie avant l’aubede la forêt aux érables pour arriver à la pointe de la péninsule sud en milieu d’avant-midi. Elle a pris le temps demonter sa tente orange et d’allumer un feu dans un foyerextérieur, celui-là même qu’elle avait installé l’été d’avant.Le temps de ramasser du bois pour deux ou trois jours etson camp était complet.
Curieusement, Nadine aime beaucoup ce petit coinenchanteur. Elle apprécie ce lieu qui inspire le calme et lasérénité. Bien sûr, elle se souvient parfaitement que c’està cet endroit précis que sa route avait été définitivementbloquée, l’été dernier. Sur cette plage, elle avait réalisétoute l’ampleur, l’horreur même, de la solitude extrêmedans laquelle elle se trouvait bien malgré elle. C’est iciqu’elle a compris qu’elle aurait bientôt à affronter touteseule l’hiver, ce nouvel ennemi, au cœur du Pays de laTerre perdue. Quelle rigueur ? Elle n’en avait aucuneidée… même le nombre de mois était imprévisible.
Un sourire amer fait trembler ses lèvres. Nadine lève lesyeux vers la mer qui s’étend sans fin devant elle. C’est danscet océan qu’elle a voulu mourir. La honte d’avoir envisagéde s’enlever la vie est à peine atténuée par sa fierté d’avoir résisté et trouvé, au fond d’elle-même, la force de combattreson ennemi intérieur, le désir d’en finir avec la souffranceet la solitude. Elle frémit en se remémorant cette terreurqui a envahi son corps face à l’immensité du drame quis’abattait sur elle. Malgré sa force de caractère, serait-elleà l’abri d’un autre moment de découragement ?
Tirant profit de sa capacité à repousser ses limites, au grédes épreuves qu’on place sur son chemin, Nadine a apprisà aimer ce coin de terre bordé par la mer. Marcher sur laplage, le vent dans les cheveux, et regarder l’océan à pertede vue lui apporte un plaisir fou. Par un étrange paradoxe,ce bout de péninsule réussit à nouveau à remplir son âmed’une grande paix. Lorsqu’elle sent que la nostalgie etla fatigue l’étouffent, elle entreprend « un voyage dansle sud », une sorte de pèlerinage de ressourcement, unrappel de son désarroi passé et de sa capacité à rebondir.Cette grande détermination qui lui permet de surmonterl’inconcevable s’abreuve à même cette immense massebleue qui la fascine.
Depuis trois jours, elle a longuement arpenté cette grèvequi sait si bien absorber sa peine, éponger ses larmes etsusciter son admiration. Elle a retrouvé le cairn construitpour abriter le petit poêle de camping, la bonbonne de gazvide ainsi que le briquet, tous devenus inutiles. La flècheen roches noires, pointant vers le nord, est toujours là.Rien n’indique que quelqu’un a vu ce petit monticule deroches, le symbole d’une présence humaine au Pays de laTerre perdue. « Dire que tout ça est arrivé l’été dernier, ily a moins de dix mois… j’ai l’impression que c’était il y acent ans… ».
L’humaine a survécu envers et contre toute prédiction.Elle devrait être morte depuis longtemps, elle qui n’avaitque cinq jours de provisions dans son sac à dos le matinde son réveil. Elle a appris à vivre seule au cœur de cettenature indomptable et sans pitié. Nadine frotte son visagede ses mains pour chasser toute la douleur émotive que cesdurs souvenirs engendrent. Parce que ce pays l’a changée. Elle n’est plus cette Nadine insouciante, environnementaliste et toujours de bonne humeur que sa famille et sesamis appréciaient tant. Il y a un prix à payer pour survivresur cette terre généreuse, mais tout de même impitoyable ; ainsi, elle a sacrifié sa naïveté et sa spontanéité. Enéchange, elle a développé un côté dur, implacable et calculateur face à cette nature qui l’entoure ; surtout quand sasécurité ou celle de ses protégés, Lou et Allie, est menacée.En bonus, elle a ajouté à son caractère une endurance àtoute épreuve et une grande aptitude pour ce qui estd’analyser les risques, facilitant ainsi tout ajustement faceaux impondérables.
Nadine lève les yeux vers cet océan qui s’étend à perte devue, à l’ouest, au sud et à l’est. Ce paysage bucolique esttellement bleu qu’elle ne se lasse pas d’admirer. Elle aimele bruit des vagues qui n’arrive pas à camoufler complètement les cris incessants des goélands. La mer est restéecalme lors de son séjour sur la plage, mais la voyageusel’a déjà vue déchaînée sous l’orage. Elle ne voudrait pasaffronter cette furie durant une violente tempête. Personnen’y survivrait.
Très haut dans le ciel, elle voit des oiseaux au plumagefoncé qu’elle n’arrive pas à identifier : où vont-ils ? Versune terre inconnue au nord ? Pourrait-elle s’y rendre parla mer ?
Elle a exploré cette zone de son royaume lors de sonséjour dans la péninsule sud, partant tôt le matin, revenanttrès fatiguée tard le soir pour dormir dans sa petite tenteorange. Jour après jour. C’est ainsi qu’elle a découvert lelagon, ce débordement profond de l’eau de mer dans lesterres, là où le sable chaud favorise le calme et le repos. Elley a pêché des poissons plats à la chair blanche et cueilli desclams cachés dans le sable. Au hasard de ses randonnées,elle a ramassé des plantes qui ont agrémenté ses repas.Profitant des eaux paisibles, elle s’est baignée sous unsoleil accueillant. Un véritable Club Med juste pour elle !
Un long soupir s’échappe. « C’était une bonne idée devenir ici. J’ai rechargé mes batteries et renouvelé mon énergie. J’en aurai besoin pour mettre en place mon énormeprojet. Ouf ! J’ai quasiment peur… ». Son séjour dans lapéninsule sud a été très agréable et la mer, comme c’esttoujours le cas, a fini par amoindrir les tumultes affectantson âme meurtrie par un hiver rempli de doutes, de solitude et de souffrance. Si elle a le temps, si elle est obligéede rester ici encore un bout de temps, elle y établira uncampement permanent.
— Hé Lou ! Je pourrais construire une hutte, juste là ! Jeprendrais pour modèle celles qui ont été construites dansla vallée aux noisettes, au sud du pont et dans la forêt auxérables. Ouais… ce serait bien !
Ressentant le plaisir, Nadine se lève et dans un réflexespontané tourne sur elle-même avec les deux bras dansles airs. Son rire clair et franc remplit l’air de joie et debonheur. Soudainement, son enthousiasme tombe toutd’un coup. La solitaire saisit toute l’implication de sesparoles ; son manège s’arrête, son sourire s’efface et unesorte de douleur se loge au centre de son ventre. Elle jetteun regard sévère autour d’elle :
— Il n’est pas question de construire une hutte dans cecoin. Je ne suis que de passage, ici, au Pays de la Terreperdue. Je partirai bientôt.
Rassurée par ses décisions, le calme revient dans soncorps et elle reprend sa réflexion. Cette visite de quelquesjours avait aussi un autre but, se souvient-elle : vérifier s’ilest possible de placer son site de construction pour sonradeau sur cette pointe. L’examen minutieux des lieux luia fait comprendre que ce n’était pas la meilleure option.D’abord, la forêt est à un kilomètre de la plage, ce lieu oùelle devrait installer son chantier. C’est une trop grandedistance, sachant qu’elle devrait couper et déplacer lestroncs d’arbres d’un point à l’autre. Un autre aspect lapréoccupe. « Allie… la belle jument à la peau dorée nepourra pas m’aider cette année. » Cette dernière est maintenant bien intégrée dans la harde à la fourrure foncée.C’est certain que Jack, le magnifique étalon roux et chef dela troupe, ne la laissera pas partir. Allie doit maintenants’ajuster à ce nouvel état de vie et Nadine doit apprendreà travailler sans pouvoir compter sur la force de l’animal.
De plus, il faut aussi prendre en compte les essencesd’arbres. Ils ne sont pas appropriés pour tailler des perchesbien droites. Il y a très peu de conifères à l’allure élancée :la péninsule est plutôt couverte d’arbres feuillus très largeset aux branches arrondies et anguleuses. À ceci s’ajouteune autre observation. Il n’y a pas vraiment d’endroit surla grève où elle pourrait construire son radeau et le mettreà la mer. Même le large lagon ne conviendrait pas.
Nadine laisse échapper un soupir chargé d’inquiétudealors que son cerveau lui fait voir d’autres défis qui l’attendent. « Il y a les orages ! Je ne dois jamais les oublierceux-là ! ». La péninsule est très loin de la sécurité que luiprocure la grotte contre les violentes tempêtes aux éclairsmeurtriers. Elle se frotte les yeux. Pendant un instant,l’image de sœur Crochet s’installe dans sa tête. Fait-ellevraiment un sourire ironique à son ancienne élève ? Ensigne de dépit, Nadine lève les bras vers le ciel. « Je sais ! Jeserai obligée de coudre encore ! Et encore ! ». Son logis depierre est mieux aménagé pour tanner les peaux, imperméabiliser des tissus et les assembler en courtepointes.Elle devra aussi faire sécher la nourriture dont elle aurabesoin pour son voyage. Prenant un air d’enfant terrible,Nadine fait la moue. « Ici, je dois tout faire moi-même !Des matériaux pour construire le radeau jusqu’à la voilequi m’amènera au loin… ».
Sa décision lui apparaît de plus en plus évidente. Elledevra installer son chantier de construction à proximité dela grotte, juste en bas de la falaise.
Elle profite de sa dernière soirée dans le sud pour s’émerveiller du changement de la garde céleste ; d’un côté, lesoleil plonge dans la mer en éclaboussant les flots et le cielde larges taches orange ; de l’autre côté, la demi-lune sort de l’océan en jetant des reflets d’argent à tout ce que sesrayons touchent. Une pluie d’étoiles allume le firmamentau fur et à mesure que la nuit s’installe.
Un hurlement brise le silence nocturne. Nadine n’a paspeur puisqu’elle reconnaît très bien la voix : Lou est partichasser. Elle le retrouvera au matin, couché en bordure dufeu, complètement épuisé. Elle a du mal à s’habituer aucomportement de son protégé, mais elle résiste à son enviede restreindre sa liberté. Elle retournera à Montréal bientôtet, s’il ne la suit pas vers cette destination, le loup devrasurvivre à son départ. Même si elle craint de le perdre, elleestime qu’il est plus raisonnable de lui laisser vivre sa viede prédateur.
Nadine observe pour une dernière fois la péninsule sud,un magnifique spectacle qui lui fait oublier ses soucisquotidiens et qui confirme la valeur de son existence aucœur de l’univers qui l’entoure. Son présent et son avenirpeuvent s’y inscrire. Rassurée par le fait que demain seraau rendez-vous, elle glisse son corps dans la tente orangepour dormir.
À l’aube, la voyageuse plie bagage et, dès que Lou larejoint, reprend la route vers la grotte. Pressée de mettreen pratique ce qu’elle a planifié tout l’hiver, elle court unebonne partie de la journée pour se rendre directement à lahutte construite au sud du pont. Pendant un instant, ellesonge à poursuivre encore plus loin. Le ciel clair et la lunebrillante rendraient la route assez visible pour continuersa randonnée et atteindre l’îlot rocheux, probablementjuste après la tombée de la nuit. Lou, son protégé, avec savision de nuit parfaite, lui servirait de guide. Mais elle aune autre intention en tête…
— Lou, cela te dirait d’aller voir Allie dans la vallée auxchevaux ? Donne-moi une minute pour préparer la hutteet j’arrive !
Le sourire aux lèvres, Nadine se dirige d’un pas légervers la cabane de pierre, relève la toile qui lui sert de portepour aérer l’habitacle et y dépose son sac à dos sur le sol. Elle allume un feu pour assécher l’air puis, son protégé surles talons, elle sort pour traverser la forêt. De l’autre côté,elle aperçoit les bêtes qui broutent à 200 mètres devant elle.Allie est facilement identifiable, formant une tache toutedorée dans ce groupe de chevaux à la fourrure foncée,leurs robes allant du roux au brun presque noir.
Nadine souffre beaucoup de l’absence de la poulichequi, l’an dernier, avait décidé de la suivre vers le sud. Labête sauvage, devenue jument au cours de l’hiver, s’estintégrée à cette harde de chevaux, occupant la plaine ausud-ouest de la petite forêt située au sud de la rivière auxbrochets. Surmontant sa peine, l’humaine est heureuse dela tournure des évènements. Sachant Allie en sécurité, ila été facile de prendre la décision de parcourir les mers.Nadine n’a pas vu la jument depuis quelques semaines etelle veut s’assurer qu’elle est toujours en santé.
Alors que l’humaine approche du troupeau, elle remarque le gros mâle dominant surnommé Jack qui hennitpour donner l’alerte. Les chevaux cessent de brouter etse rapprochent les uns des autres, poussant les petits aucentre du groupe. C’est à ce même moment que sa protégée remarque Nadine et Lou ; Allie tente de les rejoindre,mais l’étalon l’en empêche et la repousse vers le troupeau.Quelle est la cause de ce branle-bas ? Ce comportementinhabituel lui fait froncer les sourcils ; normalement, lesanimaux l’ignorent pourvu qu’elle reste loin. Pourquoicette réaction aujourd’hui ? Nadine baisse les yeux versLou. Non seulement a-t-il presque atteint sa taille adulte,mais il est devenu gros. Est-ce que Jack réagit à la présencedu prédateur ? Même s’il n’est pas encore mature ?
Cette théorie vaut la peine d’être vérifiée. Nadinerebrousse chemin en compagnie de son protégé. Les chevaux se calment et, quelque temps après, ils recommencentà brouter. Sauf Allie qui hennit fortement, désireuse derejoindre ses amis. Mais Jack n’est pas impressionné et il la force à revenir vers le groupe. La femme force le loup àse coucher sous un arbre et à y rester, tout en lui parlantdoucement.
— Tu dois rester là mon petit Lou. Tu es devenu sicostaud que tu fais peur à nos amis. Allez ! Couche-toi etattends-moi. Ce ne sera pas long.
Quand elle s’éloigne, Lou essaie de la suivre. Elle lui indique de retourner sous l’arbre. Il n’est pas content et jappe,mais après plusieurs tentatives, il accepte la consigne.
Nadine revient vers le troupeau et observe la situation :les chevaux sont plus calmes. Déterminée, butée même,l’humaine insiste pour s’approcher d’Allie et tenter de laflatter. En dépit de la résistance du chef de la harde, ellecommence une approche lente, un petit pas toutes les dixsecondes, tout en s’assurant que son protégé reste dans laforêt. Le chef surveille et il s’oppose au désir de la jumentde rejoindre la femme ; les hennissements d’Allie se fontplus insistants et la nervosité de Jack s’intensifie.
La femme s’approche avec patience, un mètre à la fois ;elle veut éviter que Jack se fâche et l’attaque. Elle voudraitbien flatter Allie, mais pas au point de risquer de se fairepiétiner par cet énorme étalon dominant et furieux ; elle negagnerait pas une telle bataille. Le jeu de la confiance sepoursuit pendant près d’une heure. Nadine avance d’unpas. Allie tente de la rejoindre et Jack la repousse versla zone de sécurité. L’étalon gratte du pied et hennit endirection de Nadine, puis la jument s’interpose. Malgrésa grande nervosité, la femme affiche un comportementdétendu pour que les autres chevaux demeurent calmes.Puis, quand elle est assez près, elle fait entendre sa voix,presque un chuchotement.
— Ça va ma belle... on va y arriver... Jack, donne-moiune chance s’il te plaît...
À moins de cinq mètres, la femme n’ose plus bouger tantelle sent la tension chez le cheval à la crinière noire. Lesoreilles de l’animal bougent constamment ; il secoue sa têteet frappe le sol du sabot. Nadine cherche à le calmer :
— Jack ! Je sais que tu ne me connais pas beaucoup, maisje suis certaine que nous deviendrons de bons amis. Allez !Laisse-moi une petite chance !
Malgré tout, Nadine est rassurée ; en effet, le mâle dominant aurait pu diriger la harde loin d’elle n’importe quand,mais il ne l’a pas fait. Est-ce parce qu’il ne la voit pascomme une menace ? Est-ce à cause d’Allie qui refuseraitde suivre et qu’il doit protéger ? Elle continue de parlerlentement, en utilisant des paroles apaisantes.
Doucement, pendant que ses mots calment les bêtes, ellesort de sa poche deux bouts d’apios qu’elle prend danschaque main pour les présenter devant elle.
— Jack, regarde ce que je t’apporte...
En un instant, sans qu’elle ne puisse rien y faire, la situation change radicalement. Allie fait brusquement un pasde côté, prend le tubercule d’apios que Nadine tient danssa main droite et l’avale tout rond. D’un geste décidé, labête place sa grosse tête sur l’épaule de la femme pourchercher une caresse. Émue par ce geste mille fois partagépar le passé, Nadine cesse de respirer. Allie n’a donc pasoublié son amitié confiante. Quel bonheur de la retrouveraussi câline. Du coin de l’œil, elle surveille cependantla réaction de Jack. Sera-t-il jaloux ? Le cheval à la fourrure foncé s’avance et tente de mordre la femme. Allierepousse violemment le mâle d’un coup de tête, puis ellerevient déposer à nouveau sa tête sur l’épaule de Nadine.« Quelle butée ! C’est à croire que notre code génétique seressemble… ».
Subjuguée pendant quelques secondes, Nadine laissefinalement s’échapper la respiration qu’elle retenait. Ellea le goût de pleurer tant elle est contente de toucher sonamie. Lentement, elle flatte le col de la jument, son museau,puis elle glisse sa main avec tendresse sur sa robe dorée.
— Bonjour ma belle. Je vois que tu es en forme.
Elle s’assure qu’aucune blessure n’a abîmé cette bellefourrure. Tout cela sous l’œil réprobateur de l’étalon.Lentement, Nadine tend un bout de tubercule d’apios àJack.
— Allez ! C’est ton tour. Tu vois bien que je ne feraiaucun mal à Allie.
L’étalon s’approche lentement, renifle le tubercule puis,comme l’a fait Allie, il prend délicatement le bout d’apiosavec ses dents. Nadine est impressionnée de voir ce grosmâle dominant agir avec autant de délicatesse pour ne pasblesser la main de l’humaine qu’il a voulu mordre il y amoins de cinq minutes.
C’est alors que la visiteuse remarque qu’Allie s’est tournée vers la forêt ; elle hennit doucement. Est-ce possiblequ’elle appelle Lou ? Soudain, Nadine a si peur qu’elleréprime un frisson. Comment Jack va-t-il réagir ? QueNadine réussisse à s’approcher si près de la jument estdéjà spectaculaire ; c’est beaucoup lui demander que d’accepter le jeune prédateur avec autant de confiance. C’étaitsans compter sur la détermination d’Allie. Elle a réussi às’approcher de son amie en dépit de l’attitude protectriceet autoritaire de Jack ; maintenant elle veut voir Lou et ellel’appelle en faisant fi des objections du mâle.
Le loup s’approche lentement, comprenant intuitivement la tension de ses retrouvailles avec Allie. Il marchequelques pas à la fois, la tête bien haute pour éviter desusciter la crainte. Quand il est assez près, il s’assoit surses pattes de derrière puis relève celles d’en avant endirection de la jument. Cette dernière s’approche, descendson gros museau entre les griffes du loup jusqu’à ce queles deux bêtes, aux corps disproportionnés, se retrouventnez à nez dans une atmosphère attendrissante. Nadine lesa souvent vus exécuter ce petit manège fraternel, commele ferait une grande sœur avec son petit frère. Mais ellea sous les yeux un loup avec un cheval. Cette façon detémoigner leur amitié la fascine et l’émeut à chaque fois. Malgré la durée d’un long hiver, ses protégés ne se sontpas oubliés l’un l’autre. Des larmes de joie coulent sur sesjoues. Le trio du Pays de la Terre perdue s’est retrouvé !
Curieusement, durant toute la scène, l’étalon s’estcontenté d’observer, se plaçant entre les deux amis et lereste de la harde. L’humaine lui offre à nouveau un autrebout d’apios qu’il s’empresse d’avaler.
— Bravo ! Je comprends que tu n’avais pas le choix. Tusais ? Il faudra t’habituer, car Allie a hérité de mon caractère de rebelle. Tu t’y feras !
Nadine lui fait le plus beau sourire ; elle est si heureuse.Bien sûr, elle devra faire attention à ces bêtes sauvagesqui pourraient la piétiner sans merci si elles se sententmenacées. Par contre, en prenant quelques précautions,elle pourra maintenant s’approcher d’Allie aussi souventqu’elle le voudra. Sa visite a duré près de deux heures. Ellevoudrait bien que tous les chevaux de la harde s’habituentà elle. Elle a même approché plusieurs jeunes poulainset pouliches nés cette année. On l’a laissé faire. Elle estdevenue très populaire avec tous ces morceaux de racinesdont elle avait rempli un plein sac. Quelques chevauxl’ont même poussée de leur grand nez ; pas assez fort pourqu’elle tombe, mais suffisamment pour qu’elle prennenote de leur présence et leur donne une gâterie. Heureusede ces retrouvailles, elle flatte une dernière fois la jumentà la peau dorée.
— Allie, demain je reviendrai te voir avant de retournerà la grotte. J’apporterai un autre sac de friandises. Je veuxrenforcer les liens que j’ai créés aujourd’hui avec Jack et saharde. Bonne nuit, ma belle amie dorée.
Pendant que le soleil termine sa course, le cœur remplid’une grande plénitude, Nadine retourne au campementalors que ses pas gagnent une sorte de légèreté. Le feu,celui qu’elle a allumé à son arrivée, a réduit l’humiditéà l’intérieur et c’est une douce chaleur qui l’accueille.Aujourd’hui, elle n’a ni chassé ou pêché, ni même cueilliquelques plantes utiles. Non. Malgré tout, cette journée mérite de passer à la petite histoire de ses grandes joies. Ellesourit : « De vraies vacances… ». Ce soir, son dîner se composera d’aliments séchés tirés de ses réserves d’hiver quigarnissent encore en grande quantité son garde-manger.
Une tisane à la main, elle termine sa cure de repos enrevenant à l’extérieur. Elle savoure l’air frais de ce début demai. Des milliards d’étoiles scintillent dans la nuit ; la lunebrillante arrive à peine à atténuer leur éclat. Nadine estassise sur une grosse roche qui trône à l’avant de son campement et elle en profite pour apprécier la vue majestueusede cette voûte enchantée. Son regard cherche quelquesconstellations, comme elle le faisait jadis en excursion, enayant Alex à ses côtés. Elle devient songeuse.
Le long hiver lui a donné beaucoup de temps pour réfléchir à sa situation. Elle ne comprend toujours pas ce qu’ellefait sur cette terre perdue, ni comment elle est arrivée là.Ainsi, Nadine en est venue à une certitude : elle ne pourrapas retourner chez elle à Montréal sans redoubler d’effortspour trouver le chemin. Ne rien faire serait admettre sonimpuissance. Finira-t-elle ses jours ici, sans jamais revoirsa famille ? Possédant un caractère bouillant, jumelé àun cerveau un peu trop énergique, elle refuse de resterpassive ou même de s’habituer à une vie douce et confortable. Un tantinet hyperactive, elle a besoin de toujours sesentir dans l’action, ne serait-ce que pour forcer le temps às’égrener plus vite. Ainsi, malgré sa captivité au cœur del’immense prison naturelle, cette vitalité explosive l’éloigne de la nostalgie maladive qui, autrement, grugerait sasanté mentale. « Hum… je me connais beaucoup mieux àprésent… je peux prévenir le pire… »
Bien sûr, elle a modifié considérablement son environnement pour se rendre la vie plus facile et plus agréable, maisce n’est pas suffisant pour qu’elle s’enracine ici jusqu’à lafin de ses jours. Parce que, pour Nadine, la vie n’a pas desens en l’absence des autres humains. Elle a surtout besoinde sa famille et de ses amis autour d’elle. Cette vie d’ermitene mène à rien.
D’ailleurs, comment faisaient ces hommes marginauxpour survivre en s’excluant de l’Humanité ? Nadine fermeles yeux pour mieux se rappeler ses lectures sur l’Europemédiévale. La religion catholique était à son apogée et ontrouvait des monastères, des églises et des cathédralespartout. À cette période de l’histoire, chaque coin de terreéloigné des grands centres avait son ermite. Un solitairequi se retirait de la société pour vivre en harmonie avec lanature et pour se rapprocher de Dieu… c’était sympathique. Nadine se questionne sur cette aventure que la sociétéqualifiait de sagesse ultime. « Je n’aurais pas été capable…j’aurais été si malheureuse. » Avec l’isolement des derniersmois, elle a acquis la conviction qu’elle ne peut pas vivreainsi en retrait de la société. Et son désir de devenir sagen’y est pour rien ! C’est la folie qu’elle craint.
Évidemment, sa situation actuelle est différente. L’ermitesavait que la société, incarnée par le monastère la plupartdu temps, le village était à proximité, à quelques heuresou à une journée de marche, tout au plus deux. L’ermiterecevait des visiteurs : on venait solliciter son avis, commeon consulte un oracle. Au Pays de la Terre perdue, il n’ya pas de monastères, ni personne qui sollicite son avis.Sa solitude est totale. Quant à la sagesse, elle a encoreun peu travail à faire pour l’atteindre… elle en convientmodestement.
Tout au long de l’hiver, elle s’est retrouvée plusieurs foiscoincée pendant des jours dans la grotte alors qu’une tempête paralysait complètement son royaume. Sa solitudes’amplifiait au point de devenir très difficile à supporter.Mais, quoi qu’il en soit, Nadine s’occupait de Lou et d’Allie.Mais ils ne constituent pas sa famille, ni ses amis humains.Allie est retournée à une existence plus naturelle. Lougrandit rapidement et ses instincts le poussent vers unevie plus sauvage. Et après ? Que lui restera-t-il ? « Rien.Je serai toute seule ». Elle laisse échapper un long soupirrempli d’appréhension.
Cet isolement l’oppressait durant ces longues journéesde la saison froide ; elle a senti la morosité s’abattre sur sonâme. Puis, quand elle pouvait aller dehors, elle reprenaitvie, respirait mieux, sentait l’adrénaline nourrir son corpset son cerveau. Elle est ici depuis presque dix mois. Est-ceque sa façon de s’intégrer à son environnement, de passerde l’étape de survie à celle de la vie organisée serait suffisante ? Sa réponse est claire : non. Elle ne peut se contenterde vivoter tranquillement sans tenter de retourner chezelle. Elle refuse de vivre en vase clos ; elle veut avancer,pour retrouver sa vie. Cela passe par la recherche duchemin vers Montréal, ou à tout le moins, par le désir detrouver une civilisation qui pourra l’aider à y arriver. C’estla seule façon dont elle envisage la suite de son histoire.Elle la veut pleine et entière... semblable à sa vie d’avant.
La seule solution est de poursuivre son exploration versun futur conjugué avec le désir de retrouver l’existencede son passé. Alors elle continuera de fouiller tous lesrecoins de ce royaume. Si elle le comprend mieux, si elle yimprime sa marque indélébile, alors peut-être que le Paysde la Terre perdue se fatiguera de la voir s’incruster etqu’il la laissera finalement s’échapper.
Elle jette un dernier regard au ciel illuminé d’un milliardde petits feux. « Non ! Tu es excessivement beau, maisce n’est pas assez pour me retenir ». Avec une énergierenouvelée, Nadine se lève d’un bond et se libère de cetteattraction céleste :
— N’essaie pas de me retenir ! Je trouverai le chemin ! Jefouillerai chacun de tes plis et je découvrirai la cachette !Le passage… Il y a bien une sortie quelque part, dans cefoutu labyrinthe !
Chapitre 4
Montréal — 17 février 1980
— Je vois que tu as travaillé fort. Es-tu certaine que nousavons tout ce qu’il nous faut ? dit Alex en regardant latable de la salle à manger recouverte de documents entous genres.
Plusieurs feuilles lignées de marque Hilroy sont rempliesd’une écriture manuscrite ; il reconnaît les pattes de mouchede l’écriture de Nadine. Les mains sur les hanches, il jetteun coup d’œil à sa femme, puis il lui sourit.
Nadine reste concentrée sur les listes. Son cerveau tourneencore à pleine vitesse pour réviser sa planification. A-t-elle oublié un détail qui ferait une différence en cours derandonnée ? Quand elle lève les yeux, son homme luiprésente un verre de vin blanc, un riesling allemand dontelle a tellement apprécié la saveur l’automne dernier, lorsde leur voyage en Suisse. Réalisant qu’Alex affiche un airtaquin, elle prend la coupe, y trempe les lèvres et ferme lesyeux pour mieux savourer. Puis elle regarde les papiersbien rangés sur la table.
— Oui, je pense que j’ai tout prévu. Je veux que ces deuxpremières randonnées soient mémorables, si bien organisées que nous n’hésiterons pas à répéter l’expériencechaque année.
— Hum. Je pense que tu as trouvé une nouvellepassion.
Sans se soucier des verres de vin qui occupent leursmains, au point de laisser tomber quelques gouttes surla parqueterie, Alex et Nadine s’enlacent et s’embrassentpassionnément. Le temps s’arrête.
Ding ! Dong ! L’arrivée attendue de leurs amis brise leurélan spontané et ils éclatent de rire. Main dans la main, lecouple se dirige vers l’entrée de leur nouvelle maison pouraccueillir Claude et Martine. Alex n’a même pas le tempsde leur servir un verre de vin que la sonnerie résonne ànouveau. Bernard et Claudine arrivent avec leurs bagages. De passage à Montréal pour quelques jours, Bernardentend visiter des hôpitaux afin de trouver une place pourson internat de médecine. Quant à Claudine, elle a déjà enpoche une acceptation pour sa maîtrise de microbiologieà l’Université de Montréal. Nadine embrasse ses amischaleureusement.
— Je suis contente que vous ayez accepté de rester cheznous pendant votre séjour. La chambre en haut, à gauche,est prête. Est-ce que vous avez fait bon voyage ?
— La 20 entre Québec et Montréal n’était pas congestionnée. Bernard voulait prendre la 132 pour regarder lepaysage, mais je craignais de n’arriver que demain matin...Mon homme a un nouvel appareil photo et il veut arrêterpartout pour l’utiliser…
Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong.L’horloge grand-père vient d’annoncer le coup de huitheures. Claude ne peut s’empêcher de taquiner ses amis.
— D’après moi, elle sonne encore mieux sur le mur devotre nouvelle maison que dans le milieu du salon de votrepetit appartement sur la rue Plantagenet.
— C’est comme si vous aviez acheté la maison pour yplacer l’horloge, ajoute Claudine.
— C’est presque cela, réplique Alex en prenant sa femmepar les épaules pour déposer un baiser sur son front.
De retour dans le salon, Bernard se frotte les mains.
— Bon ! Passons aux choses sérieuses. As-tu encore decette bière belge que tu nous as fait goûter aux fêtes ?
— De la Mort subite, précise Alex à l’ami d’enfance deNadine. Tu veux une gueuze ou celle à la framboise ?
— Une gueuze bien sûr ; les bières fruitées c’est pour lesfilles...
Claudine réagit au commentaire sexiste de son mari, enlui claquant une tape sur l’épaule, alors que tous éclatentde rire. Puis, précédés par Alex, les invités se retrouventdans la salle à manger où tous les documents nécessaires àleur discussion sont étalés stratégiquement sur la grandetable. Claude s’approche et pousse quelques papiers ici etlà. Devant l’air inquiet de Nadine, Alex met la main surl’épaule de son compagnon de travail.
— Hé l’ami ! Tu prends un gros risque en tripotant cespapiers que ma blonde a mis beaucoup d’énergie à préparer. Tu pourrais perdre quelques doigts. Viens plutôtm’aider à apporter les croustilles.
Des yeux, Nadine remercie Alex pour son intervention.De son côté, Bernard observe les nombreuses informationsd’un air dubitatif. Est-elle déjà prête ?
— C’est bien en mai et juin seulement que nous prenonsces vacances, non ? Tu sais Claudine et moi, nous ne seronspas disponibles avant ces dates, ni après par ailleurs.
— Ne t’inquiète pas, les dates de voyage ont été choisiespour s’ajuster à vos horaires.
Faisant plusieurs allers-retours entre la cuisine et lasalle à manger, Claude et Alex déposent sur la crédence, àcôté des assiettes et des ustensiles, tout un assortiment denourriture : des croustilles, un plateau de fromages et depâtés, ainsi qu’un beau gâteau au chocolat. Claude ne peuts’empêcher de taquiner ses hôtes.
— Dites donc ! Croyez-vous que nous crevons de faimchez nous ?
— Non, bien sûr ! réplique Alex, mais Nadine n’était pascertaine de ce qu’il fallait servir… elle a un peu exagéré,je crois…
— Vaut mieux en avoir de trop que d’en manquer !rétorque une Nadine aux joues rougies par la gêne.
— Regardez la gourmande qui parle !.. taquine son amiBernard.
Voyant sa femme commencer à perdre patience, Alextempère.
— Bon ! Bon ! Il y a un peu de tout ; vous n’avez qu’àchoisir ! Allez à la bouffe avant qu’on commence la réunion ! Les idées viennent plus facilement quand on a leventre plein.
Profitant de cette atmosphère de camaraderie conviviale,les amis se servent puis s’assoient autour de la grandetable pour prendre connaissance des recherches faites parleur hôtesse. Tout y est : une copie de la carte routière duQuébec pour chaque couple, des feuillets d’informationssur les lieux à visiter, des informations pour les aubergesen Suisse et les sites de camping en Gaspésie, des horairesde visites incluant les dates importantes, des listes d’épicerie et du matériel de camping à apporter. Bref, tout cequ’un agent aurait monnayé à grands frais. Les membresdu groupe sont fort impressionnés et Nadine est particulièrement fière de sentir toute l’admiration qui ressort deleurs commentaires.
— Tu as fait tout cela depuis notre discussion à Noël ?demande Claude.
— Oui, explique Nadine. Avec l’aide d’Éric pour laSuisse. J’ai aussi eu de l’aide de Martine pour la Gaspésie,dont c’est le lieu d’origine.
— Pourquoi nos listes sont-elles écrites dans ce bleubizarre ? intervient Claudine.
— J’ai voulu gagner du temps. J’ai écrit les trois documents en même temps en utilisant du papier carbone.
— Je vois, réplique Claude. Je suis surpris que tu n’aiespas dactylographié...
Il ne peut terminer sa phrase, car, sur ses mots, Alexs’étouffe en avalant quelques croustilles, retenant un rirespontané. Il prend une gorgée de vin, puis il s’explique.
— Si notre machine à écrire n’avait pas été temporairement brisée, c’est sûr que les listes auraient étédactylographiées. N’est-ce pas, ma belle ?
Nadine regarde les documents qu’elle a sous les yeux.Une idée lui effleure l’esprit.
— Vous savez, bientôt nous utiliserons des ordinateurspour faire cela. Plus de correcteur liquide qui laisse destraces, ni l’obligation de recommencer le document quandon veut faire des corrections majeures. Plus de carbonesalissant ! Avec les nouveaux traitements de textes, onpourra faire tout cela avec un clavier et en regardant lesphrases prendre forme sur un petit écran.
Quand Nadine sort de sa bulle, elle voit cinq pairesd’yeux l’observer d’un air sceptique. Claudine brise lesilence avec ironie.
— Moi j’aimerais bien pourvoir compter sur un petitrobot qui ferait mon ménage. Ça serait plus utile, non ?
Nadine perd momentanément son sourire, mais un grandrire communicatif, celui de Bernard, détend l’atmosphère.Puis Claude réagit à son tour.
— Vous savez, l’informatique prend de plus en plus deplace dans l’univers des nouvelles technologies. Même si jene veux pas te décevoir, Nadine, je dois ajouter que le nouveau programme d’ingénierie informatique à l’Universitéde Montréal propose plutôt des recherches pour l’arméeque des percées pour alléger le travail des secrétaires.
Nadine réfléchit un moment, puis elle dévoile catégoriquement sa pensée.
— Non. Je crois fermement que d’ici quelques années,ces appareils seront accessibles à tous. Texas Instruments et IBM travaillent chacun sur un produit, tout comme Apple . Ces trois géants américains ont compris qu’il y a unmarché énorme pour les ordinateurs domestiques.
Alex reste perplexe devant les commentaires de Nadine,même s’il sait qu’elle a probablement raison. Sa façonsurprenante de comprendre les enjeux économiques et de voir avec justesse où s’en va le monde l’a toujours fasciné.Pour le moment, observant l’étonnement sur le visage deleurs amis, Alex ramène la conversation sur le projet de lasoirée.
— Ma belle, si tu nous brossais le portrait de ces randonnées une dernière fois ; histoire de nous assurer que nouspourrons tous y participer.
Nadine jette un regard amoureux vers son homme. Il araison, bien sûr.
— OK. D’abord, il y a le voyage en Suisse que nous attachons à la date du mariage de mon frère Éric et de Claire,prévu pour le samedi 24 mai 1980. Chacun fait ses réservations pour l’avion entre Montréal et Paris. Le départ se faitle mardi 20 mai et le retour pour le vendredi 30. Voici lesnuméros de vols. Il est important de faire les réservationsau plus tôt. De Paris à Lausanne, à l’aller et au retour, nousprendrons le train. Selon Éric, il n’est pas nécessaire deréserver nos places, mais moi je le suggère fortement. ÀLausanne, mon frère se chargera de trouver le transportentre la gare et la petite auberge où des réservations ontété faites pour nous tous. Il ne peut pas nous hébergerdans son petit appartement, surtout que ma mère, qui feral’aller et le retour avec nous, y résidera.
De ses yeux, Nadine fait le tour du groupe pour s’assurer que ses paroles sont comprises, puis, rassurée, ellepoursuit les explications :
— Avant le mariage, on a prévu faire quelques marches enmontagne autour de Lausanne ; le document identifié « 3 »comprend les options de randonnées. Tout dépendra de laneige en montagne et nous aurons Éric et Claire qui nousguideront pour cette partie de l’expédition. Puis, aprèsla cérémonie, nous prenons la route, en WolkswagenVanagon, ce microbus de location qui nous permettrade voyager tous ensemble avec nos bagages. Ainsi, nousretrouverons Thierry et Paul au village qui porte le curieuxnom de Les Diablerets. Pour cette phase du périple, on sefie entièrement à Paul, notre guide de montagne, pour organiser les randonnées. La pièce « 1 » est une estimationdes coûts et leur partage selon les discussions que j’ai euesavec vous dans les dernières semaines. Des questions ?
— Je suis très impressionné, explique Claude. Je suisen train d’organiser un voyage d’affaires à Chicoutimi etc’est vraiment compliqué. Tu as fait du beau travail. Mercibeaucoup.
Nadine accepte le compliment avec un large sourire. Elleest fière de son travail et elle est reconnaissante que sesamis apprécient ses efforts.
— Bon. Pour le voyage en Gaspésie, ce fut un peu pluscompliqué. Je remercie Martine de m’avoir donné unsérieux coup de main pour trouver les informations pourles randonnées dans le parc. Ce voyage est prévu du 20 au30 juin. Le document « 2 » explique l’itinéraire et les possibilités d’expéditions. Claude et Martine descendent avecleur voiture puisqu’ils resteront dans la péninsule pourvisiter la famille de cette dernière. Partant de Montréalavec notre automobile, nous profiterons de notre parcourspour cueillir Bernard et Claudine à leur lieu de résidence,à Québec. J’ai débusqué un motel à Rivière-du-Loup, histoire de couper le voyage en deux. La deuxième journéesera plus longue parce que la route est simple et traverseles nombreux villages. Les listes « 4 » et « 5 » comprennentce qu’il faut emporter pour le camping et la randonnée.
Du coin de l’œil, Nadine remarque l’échange de regardsentre Claude et Martine. Elle en profite pour sonder l’étatd’esprit des participants.
— Il y a quelque chose qui ne va pas ?
À nouveau ce regard chargé de sens. L’organisatricereconnaît l’éclat au coin des yeux des deux amoureux.« C’est pour ça qu’elle a à peine touché à son vin... ».Comprenant ce qui se passe, elle attend patiemment. Lesamoureux prennent tout leur temps avant d’avouer ce quimotive leur hésitation. Claude parle lentement en prenantla main de sa femme pour y déposer un baiser.
— Nous avons décidé de loger à l’auberge du montAlbert.
— Pourquoi ? réplique Claudine. Le camping est tellement plaisant. Puis en gang, on aura plus de fun ! Vous nesavez pas ce que vous manquerez !
Personne ne parle pour un moment, attendant uneexplication qui permettrait de comprendre cette décisionque plusieurs trouvent un peu saugrenue à première vue.D’un signe de la tête de son mari, Martine affiche un largesourire qui exprime encore mieux la situation que n’importe quelle parole.
— Je suis enceinte.
Des éclats de voix saluent cette joyeuse annonce. À tourde rôle, chacun serre les futurs parents dans ses bras. C’estune bonne nouvelle pour ces jeunes au début de leur vied’adulte. Les deux autres couples savent que ce sera leurtour un jour. Ils rêvent déjà de leurs futures réunions où lamarmaille remplira l’une des maisons de leurs cris joyeux.C’est Nadine qui ramène la discussion sur le projet.
— Est-ce que vous avez besoin que je cherche les informations pour votre auberge ?
— Ne te bâdres pas avec ça, précise Martine. Tu en asassez fait comme cela. J’ai eu les coordonnées par monpère. La réservation est déjà faite. Tout est ben d’adon.
Nadine observe son amie avec un air perplexe, avantd’ajouter :
— Qu’est-ce que ce langage ? « Me… bâdrer », « bend’adon » ? Et l’accent, il vient d’où ?
— Ne t’en fais pas avec ça ! réplique Claude. On diraitque, depuis qu’elle est enceinte, ma blonde retourne à sesracines acadiennes. Ça veut juste dire « Ne te dérange paspour cela » et « ça tombe bien ».
— C’est bizarre, ajoute Martine, je retrouve l’accent demes grands-parents, qui vivent encore à Moncton, plutôtque celui de Percé, la ville où j’ai passé toute ma jeunesse.
— Ça chante, réplique Claudine. Espérons que tu vas legarder après l’arrivée du bébé. Il faudra lui apprendre àson tour. C’est charmant !
Pendant la discussion, Bernard, ce médecin de famille enformation, s’inquiète.
— Tu auras complété au moins cinq mois de grossesse.Ce ne serait pas sage de faire de la randonnée en montagnedans cet état.
— C’est vrai. Je ne pourrai pas en faire en Gaspésie, ni enSuisse. Mais je tiens à suivre le groupe. Je resterai sagementà l’auberge pendant vos randonnées, mais je participeraiaux autres visites. Vous savez, je ne suis pas malade, maisen famille. Puis, le fait de voyager ne m’inquiète pas, carj’aurais un médecin en « permanence » à mon service.
Pour le reste de la soirée, les amis commentent les documents et vérifient les informations récoltées patiemmentpar Nadine. Dans sa planification, elle s’est assurée d’apporter des options permettant à tous de participer auxdécisions. Chacun apprécie ses talents d’organisatrice.Les amis mirent fin à la rencontre en sachant ce qu’ilsavaient à faire pour rendre ces deux voyages mémorables.Alex et Nadine voulaient initier une tradition annuelleet leurs amis avaient la ferme intention d’y participer aumaximum.
En fin de soirée, Bernard a retrouvé Nadine, son amied’enfance, dans le grand salon, au moment où l’horlogegrand-père sonnait les onze coups.
— Nadine, je suis fier de toi. Tu as fait un travail incroyable en quelques semaines. Tu as dû passer des heures autéléphone pour obtenir toutes ces informations. Je voisaussi à quel point tu aimes organiser des évènements.Est-ce que je me trompe ?
— Tu as raison. J’aime la plani… C’est pour cela que jecommence mes études en administration à l’automne. Jepense que j’ai trouvé ma voie dans la vie.
— Je suis tellement content pour toi.
Puis, un silence confortable s’installe entre les deux amisqui ont été élevés comme frère et sœur ; Nadine s’approchede Bernard pour déposer sa tête sur son épaule.
— Est-ce que je t’ai dit à quel point je suis contente quetoi et Claudine veniez vous installer à Montréal ?
— Au moins dix fois. Mais tu sais, il faut que je soisaccepté en internat avant de pouvoir déménager. Ce nesera pas avant plusieurs mois. Et nous n’arriverons qu’enjuillet, possiblement en septembre.
— Je suis certaine que ça va marcher. Nous pourronsnous voir plus souvent. Tu me manques beaucoup, mêmesi nous nous parlons souvent au téléphone.
Un autre silence s’installe. Puis Bernard l’entraîne sur unautre sujet.
— Dis-moi, j’ai cru voir une petite déception dans tesyeux bleus quand tu as réalisé que Martine était enceinte.Est-ce que je me trompe ?
— Oui et non. Bien sûr, j’ai hâte que ce soit mon tour.Mais Alex et moi avons décidé de mettre un terme auxmesures de contraception seulement à la fin de l’été.Comme cela, je n’accoucherai pas au beau milieu d’unesession universitaire. Cela fait sens. Par contre, je suis trèscontente pour Martine.
Avant de poursuivre, Bernard place Nadine en face delui et pose ses mains sur les épaules de son amie. Il veutvoir sa réaction face à ce qu’il désire lui dire.
— Hum ! Je vois que tes talents d’organisatrice sontdéjà bien ancrés et que tu as tout prévu. Par contre, sachequ’avoir un enfant ne se fait pas toujours comme on lesouhaite. Peut-être accoucheras-tu au milieu d’une sessiond’étude, mais l’an prochain.
— Oui, je comprends ça, mais j’aurai alors une année decomplétée. Pour le reste, nous nous ajusterons face à ceque la nature nous offrira.
Cette première organisation de randonnée pédestre fut untel succès que, dorénavant, les amis considérèrent Nadinecomme leur « organisatrice en chef » pour leurs vacances.Les suggestions pour les lieux d’expédition autour dumonde étaient proposées par les membres du groupe detrekkeurs ; mais ils laissaient Nadine s’abandonner à sonplaisir fou de les organiser. Avec le temps, la technologieaidant, les planifications devinrent plus faciles.
Parce que, ce soir-là, Nadine avait tout à fait raison deprédire que l’informatique deviendrait graduellement àla portée de tous. Cependant, elle ne se doutait pas quel’avancement technologique permettrait un jour de créerun monde où cellulaires, tablettes et WiFi prendraientautant de place. À cette époque, ces outils largement inspirés de la série Star Trek commençaient à peine à stimulerl’imaginaire de Steve Jobs.
Si, en 1980, elle avait eu l’impression de retourner à l’âgede pierre sans sa dactylo manuelle, qu’en serait-il plustard sans les ordinateurs et l’Internet ? Elle n’osait mêmepas y penser…
Chapitre 5
Jour 305 — 15 mai
« Naviguer... voyager seule sur l’océan. Est-ce que jepeux vraiment y arriver ? Ça me fait peur… ».
Elle veut retrouver sa famille à tout prix. Ainsi, Nadinedoit aller plus loin, poursuivre son exploration du Pays dela Terre perdue. Ici, elle a déjà visité tout ce qui lui étaitpossible de faire à pied, sans succès. L’idée de voguer surla mer lui est venue tout naturellement. Ainsi, elle pourrait se rendre explorer des coins qu’elle ne peut atteindreen randonnée, comme la côte qu’elle aperçoit à l’ouest parbeau temps.
La femme lève les yeux au ciel et soupire bruyamment.« J’ai de ces idées parfois... ». Mais quand l’une d’elless’accroche à son cerveau, elle ne peut rien faire d’autreque de tenter de la réaliser. Comment ? Elle va trouverla méthode pour y parvenir et cela occupera sa tête aumaximum de sa capacité, chassant l’ennui. « Si j’avais unordinateur aussi, ce serait plus facile de dessiner le pland’un radeau, le modifier et l’imprimer… ». Elle sourit ausouvenir de cette première planification de voyage detrekking. Sa machine à écrire ayant lâché, elle a dû reveniren mode manuscrit. Ici, c’est pareil, elle doit tout faire àla main. « Non ! C’est très différent ! Je n’ai même pas depapier ni de crayon ! ».
Un autre soupir lui fait regretter le confort perdu, cequi la met en rogne. « Je ne fais que ça, ces temps-ci…pourtant, les regrets et les soupirs ne mènent à rien. Il esttemps que je me grouille ! ». Elle serre le poing. Un doutepersiste. Elle n’a jamais navigué. Ni sur la mer, ni à bordd’un bateau, encore moins sur un radeau.
Assise sur sa roche, en face de sa grotte, elle observe lesoleil qui émerge à la tête des arbres tout en sirotant satisane du matin. Une autre belle journée s’annonce. Nadineferme les yeux un instant et laisse la chaleur se glisser sursa peau. Elle se souvient de février 1980 quand elle a planifié non pas un, mais bien deux voyages pour ses amis detrekking. Quand elle a débuté, elle n’était sûre de rien ; audépart, elle ne savait même pas où trouver l’information.Elle a travaillé fort et, petit à petit, leurs expéditions ontpris forme. Elle a fait la même chose avec son pont et seshuttes au cours de l’automne dernier. Peut-elle répéterl’exploit encore une fois ? Frondeuse, elle ouvre les yeuxet s’exclame :
— Bien sûr que je vais réussir ! Ne suis-je pas la meilleureingénieure du Pays de la Terre perdue ?
Malgré ce cri d’encouragement, toute la démarche luifait peur. Naviguer est en soi une entreprise périlleusequand on connaît les manœuvres nautiques. Mais Nadineignore tout des bateaux. Il est normal d’être effrayée dansde telles conditions. A-t-elle le choix ? Dans ce pays, quandelle a besoin de quelque chose pour atteindre ses objectifs,elle doit le faire elle-même en apprenant sur le tas, eninventant des solutions au fur et à mesure que les événements se présentent. Bien sûr, elle sait que c’est possiblede fabriquer un radeau. Ses nombreuses lectures, entreprises lors de son ancienne vie, lui ont au moins appriscela. Comment le construire ? De quelle dimension ?Impossible d’aller chez un commerçant pour trouver unbateau convenant à ses exigences ; et comble de l’infortune,elle ne peut même pas effectuer une recherche sur Internetavant de se présenter chez le quincailler pour commanderle bois, les clous ou d’autres pièces dont elle aurait besoinafin de se construire une embarcation de fortune. Elle n’apas de papier, de crayon, ni d’ordinateur pour faire tousles calculs avant de commencer. Elle n’a que sa tête. Àpartir d’un plan gravé dans son cerveau, elle devra coupertoutes les pièces de la bonne longueur, les transporter vers le terrain de construction et les attacher un à un avec deslanières de cuir et des sangles, pour en faire un ensemblecohérent et solide. « Ouf ! ».
L’idée de naviguer s’est immiscée dans les replis deson cerveau tout au long de sa période de confinement.« Bourlinguer ? C’est une idée saugrenue ! Jamais ! ».Elle a d’abord refusé de mettre en perspective le conceptmême de se retrouver sur un rafiot… sur l’eau. « À quoipenses-tu ? », se répétait-elle en secouant la tête par dépit.Puis, alors que le potentiel de l’aventure a commencé àprendre de plus en plus de place dans sa réflexion, Nadinea fini par accepter cette solution comme la seule qui puissela faire voyager autrement qu’à pied. C’était un beau soird’avril. Depuis, l’ingénieure planifie son projet.
Le radeau doit être assez grand pour naviguer sur la mer,y vivre avec Lou et transporter aussi tout son matériel desurvie. Mais, il doit être suffisamment petit pour qu’ellepuisse le manœuvrer seule. Nadine a choisi un terrain deconstruction près de la plage, tout en bas de la falaise, unsite qui lui permettra de faciliter l’organisation du chantier. Toutefois, à marée haute, son site se retrouvera dansla mer. Comme cela, quand elle voudra partir, elle n’auraqu’à laisser descendre le bateau avec la marée plutôt quede devoir le tirer jusqu’à l’eau, ce qu’elle n’arriverait pas àfaire sans aide. « Allie… ». Une grande tristesse glisse surson visage quand elle pense à son amie, même si elle saitque la jeune jument est maintenant heureuse et en sécuritéavec ses semblables.
Sans la capacité d’un cheval pour l’aider à tirer les piècesde bois, Nadine devra se débrouiller autrement, en prenant plus de temps et en travaillant plus fort pour arriverà ses fins. Cela l’obligera à inventer des méthodes convenant mieux aux tâches qui demandent une grande forcephysique, tout en respectant sa condition de femme. Pourconstruire son radeau, l’ingénieure a besoin de plusieurstroncs d’arbres bien droits. Elle a choisi de les prendre dans la forêt aux épinettes qui est déjà sur le bord de lagrève ; c’est assez près de son chantier de constructionpour faciliter le transport des billots.
Depuis une semaine, chaque jour, Nadine se rend à sonlieu de coupe de bois. Elle choisit un arbre d’au moins troismètres de haut, puis elle le coupe le plus près possible dusol. Elle utilise la méthode simple et efficace qu’elle a développée pour construire son premier pont, l’été précédent.Quoique longue, cette manière d’entailler le conifère avecsa hache néolithique, puis de pousser sur le tronc, lui sert ànouveau. Elle doit répéter les mouvements jusqu’à ce quel’arbre tombe. Ensuite, elle le libère de toutes ses branches.Avec des cordages qu’elle attache à son cou et ses épaules, elle le tire jusqu’au site de construction en soulevantla plus grosse extrémité, tout en laissant traîner la pointeétroite sur le sol. Quand elle le peut, elle utilise la maréehaute ; pataugeant dans l’eau, elle fait flotter la pièce debois, ce qui lui permet d’économiser son énergie. « J’utilisela puissance de la nature pour réduire ma tâche… quelgénie je suis ! ». Une fois rendue au lieu d’assemblage,elle place le tronc, debout, appuyé sur la paroi rocheuse, àl’abri des marées.
C’est un travail difficile ; elle réussit à préparer seulementdeux troncs par jour, rarement trois. En fin d’après-midi,alors qu’elle chauffe l’eau pour son bain, elle en profitepour s’adonner à un autre projet. En effet, au printemps,Nadine a découvert sur la plage un immense tronc d’arbred’un mètre et demi de diamètre et de cinq mètres de long.Elle n’a jamais vu d’aussi gros arbres au Pays de la Terreperdue. D’où vient-il alors ? Il y aura une forêt d’arbresgéants quelque part ? La découverte de ce bois d’échouerie a renforcé sa détermination de naviguer sur l’océan etd’aller voir d’où pouvait provenir ce billot poli par l’eau etle ballottement sur le sable.
Impressionnée par ce tronc, Nadine ne pouvait le déplacer d’aucune façon. Elle s’est contentée de l’accrocher avecune sangle pour le fixer à un pieu sur la grève. Elle voulait éviter qu’il ne reparte à la dérive. Quand elle l’a trouvé, lafemme n’était pas certaine à quoi il pourrait lui servir ; mais,prenant avantage sur son habilité à recycler les élémentsnaturels, Nadine ne voulait pas laisser à l’abandon cettebelle pièce. L’eau l’avait déjà dégarni de son écorce et safibre semblait être particulièrement dure, comme celle duchêne ou de l’érable ; mais l’arbre avait, de toute évidence,séjourné dans l’eau longtemps et le tronc s’était fragilisé,fendu à plusieurs endroits.
Ainsi, travaillant un peu tous les jours, elle l’avait équarriafin d’en réduire la taille à celle d’une poutre qu’elle pourrait déplacer. Elle a même songé à en faire un grand bancsur la plage, pour s’asseoir paisiblement et contempler lescouchers de soleil. L’image d’elle-même assise, seule surce long banc où au moins dix personnes pourraient s’yasseoir, l’a rendue si triste qu’elle a vite abandonné cetteidée un peu folle.
Son projet de construire un radeau se précisant, elle ya vu la pièce centrale de l’embarcation. Ainsi, depuisson retour de la péninsule sud, elle a sculpté la pièce debois pour la transformer en madrier de 3,5 m de long.L’épaisseur sera la même que les troncs d’épinette qu’elleutilisera pour fabriquer le pont de l’embarcation, alorsque la largeur en sera le triple. Ainsi, sur la plateforme,la poutre maîtresse sera incorporée au pont du radeau.Par en dessous, il dépassera sur toute sa longueur, servantainsi de quille pour stabiliser l’ouvrage qui risque d’êtreballotté par les vagues. Elle a même creusé des trous pourpermettre d’attacher plus facilement le madrier aux billotset aux traverses.
Elle a besogné intensément tous les jours depuis sonretour de la péninsule. Le soir, fourbue, elle s’endormaitimmédiatement après le dîner. Durant cette période,n’ayant pas le temps de pêcher ni de chasser, elle n’amangé que la nourriture qu’il lui restait dans ses réservesd’hiver. Ainsi, aujourd’hui Nadine a réuni suffisammentde matériaux pour débuter la construction de son radeau.
— J’y vais, prête pas prête ! Assez soupiré ! Au travail !Allez ! Hop !
Nadine avale la dernière gorgée de tisane puis, d’unbond, elle se lève et marche vers la grotte pour remplir sontravois de tous les outils dont elle aura besoin. D’un pasdéterminé, le loup dans son sillage, elle se dirige vers laplage. Elle allume d’abord un feu puis y place, en bordure,sa tasse de métal remplie d’eau où flottent des feuilles dethé des bois. « Pourquoi est-ce que je me casse la tête pourfaire du feu ? Je pourrais boire de l’eau... non ! J’aime lethé ! C’est un caprice, mais j’y tiens ! ». Pendant que latisane infuse, la femme se place face à la mer, les deuxmains sur les hanches ; elle porte pour une énième fois sonregard sur les lieux et révise son plan dans sa tête.
— Oui ! Ça va marcher, c’est certain ! Allez ! Au travail !
D’abord, elle prépare la zone du chantier. Elle profitede la marée basse pour nettoyer un emplacement de dixmètres sur dix, ce qui lui donnera amplement d’espaceautour de l’assemblage pour travailler en toute sécurité.Elle débarrasse les lieux de toutes les roches, débris etrebuts que la mer rejette quotidiennement.
En premier, elle dispose, deux par deux, en trois lignesparallèles à la plage, six troncs d’un mètre de long. Cespièces lui serviront de soutien temporaire pour garderle radeau surélevé le temps de la construction. Elle nepeut pas les laisser directement sur le sol. D’abord, ils neseraient plus là après la prochaine marée. Elle aurait ausside la difficulté à fixer les billots qui composeront le pontdu radeau. Devant les manipuler constamment, l’exercicelui demanderait d’énormes efforts. Très vite, la structuredeviendrait trop lourde pour qu’elle puisse la relever. « Jedois toujours compenser parce que je suis seule… ».
Elle fabrique donc des trépieds, avec des perches et deslanières de cuir qui, placés par paires sous les poutres,permettront de surélever la structure de près d’un mètre.Elle pourra ainsi travailler confortablement tout autour enprotégeant son dos ; elle disposera de plus d’espace pour s’affairer sous le radeau quand la marée sera basse. Cemécanisme lui donne aussi l’avantage de pouvoir besogner quand la marée monte, même si l’eau lui arrive auxgenoux. À la fin, quand elle sera prête à libérer l’embarcation, elle n’aura qu’à enlever les supports, quitte à lesbriser. Ce curieux assemblage servira à la fois de berceaupendant la construction et de rampe de lancement aumoment du départ.
L’arrangement temporaire est placé de façon à ce quele nez du radeau pointe en direction de la mer et l’arrièrevers la paroi rocheuse, laissant aussi, au milieu, l’espacerequis pour installer sa quille plus large. Pour sécuriser letout, plusieurs sangles relient les six poutres et la dernièreest attachée à un pieu enfoncé solidement sur la grève,loin de la ligne de la plus haute marée. Si jamais les vaguesrejoignent la structure de soutien, cette dernière ne partirapas au large avant que Nadine soit prête à naviguer.
Sa tisane à la main, elle se donne un petit moment derepos. Elle recule de quelques mètres pour examiner cegrand chantier. Il sera spacieux son radeau. Trop grand ?Alors qu’elle se questionne encore, elle entend, dans satête, la voix de son père : « Il n’y a qu’une seule façon dele savoir, ma puce, il faut essayer… Vas-y, ma fille ! ».Thomas a raison. Tout est prêt. Alors, elle peut construirel’embarcation de sa liberté, un billot à la fois.
Elle essuie la sueur qui coule dans son cou et secoue sesmains pour retrouver son énergie. « D’abord le madriercentral. » Dégrossi de près du deux tiers de sa masse originale, le tronc est à peine plus facile à manœuvrer qu’audépart. Il est à quinze mètres de la structure de soutien et,en plus, il se retrouve de travers. En utilisant des sangles,elle soulève un bout et, en forçant avec les jambes et lesépaules, elle aligne le madrier dans le même sens que leradeau, le nez vers le large ; mais il est toujours trop loin desa destination. En plaçant des petits billots bien ronds sousla pièce, elle réussit à la faire « rouler » jusqu’à la structurede soutien. Voilà un travail qui demande des astuces !
Forte de son expérience de l’automne dernier pourconstruire les approches du pont de la rivière aux brochets,c’est en ajustant des roches une par une et en utilisant desrondins qui lui servent de leviers, qu’elle réussit à surélever la quille à la hauteur voulue. Deux coups d’épaulesupplémentaires et la grosse pièce de bois se retrouve surles billots de soutien de gauche.
« Ouf ! Quelle corvée ! ». Elle transpire abondammenten dépit de la fraîcheur de cette journée de mai et essuieson front du revers de la main. Elle recule de quelquespas et observe avec fierté se profiler la coque de son futurradeau. Cela l’encourage à poursuivre son travail.
— Je suis géniale !
Par souci de sécurité, elle attache une sangle par un trouqu’elle a creusé à cet effet à l’arrière de l’immense piècede bois et l’ancre solidement au pieu sur la plage. Elle atravaillé si fort qu’elle ne veut pas perdre cette poutre etdevoir tout recommencer ; d’autant plus qu’elle ne sauraitpas où trouver un autre arbre de cette grosseur.
Elle se souvient de sa témérité quand elle a construit sonpont ; son refus de s’arrêter à temps aurait pu lui coûter lavie. Nadine prend régulièrement des pauses pour mangeret boire de l’eau ; juste assez pour gérer ses forces et détendre ses muscles endoloris par l’effort. Encouragée par lesrésultats, elle a appris à freiner ses élans, car, très vite, leboulot l’appelle. L’ingénieure prépare d’abord les longuesperches, qui formeront le pont du radeau, en les coupantà une longueur de 3,5 mètres. Nadine installe deux billots,un de chaque côté du madrier, le bout le plus gros versl’avant ; elle les décale un peu vers l’arrière, confirmantainsi la pointe de l’embarcation. Une fois les pièces fixéesà la poutre centrale, elle pousse l’arrangement de façon àplacer la quille entre les deux rangées de billots de soutien,pour stabiliser l’ensemble. « Ouf ! C’est déjà très lourd ! ».Son installation tient bon, ce qui la remplit d’une grandefierté. « Je suis la meilleure ! ». Puis elle dépose deux autrestroncs, un de chaque côté du futur radeau, à un mètre du madrier principal. Ces deux derniers morceaux serviront,pour le moment, de guide afin de délimiter la largeurapproximative du bateau. Leur position relative seraajustée correctement quand toutes les autres composantesseront en place. Un immense jeu de blocs comme elle lesaime…
Ensuite, elle installe quatre rondins de deux mètres enposition perpendiculaire pour qu’ils servent de traverse.Ces pièces stabiliseront le radeau et augmenteront larigidité du pont. Nadine en installe deux en positionrapprochée, à l’avant de l’engin ; elles serviront aussi poursoutenir le mât. Les deux autres seront respectivement aucentre et à l’arrière de l’embarcation. Elle s’éloigne un peuet observe l’effet d’ensemble en frottant les muscles endoloris de ses épaules pour y ramener un peu de souplesse.
— Bon. Maintenant, il faut que j’attache tout ça.
Pigeant dans le panier rempli de sangles et de lanièresdéjà découpées, qu’elle a transportées de la grotte à laplage avec son travois à roue, elle trouve des pièces dela bonne longueur. Elle attache les traverses à chaqueperche et au madrier central. Ainsi, si une corde se brise,la structure du radeau gardera sa stabilité suffisammentlongtemps pour qu’elle puisse faire la réparation. C’est untravail ardu qui demande de la précision et exige qu’ellebesogne en partie les pieds dans l’eau. Elle est mouillée etelle a froid ; mais encouragée, elle continue.
Une image assez précise du futur voilier prend formedans sa tête. Par contre, sans papier ni crayon, il lui estdifficile de faire des calculs qui confirmeraient son plan.Elle doit donc passer d’un schéma mental directementà la construction, sans intermédiaire. De l’image à laréalisation, il y a parfois tout un monde et elle doit fairerégulièrement des ajustements.
Le rythme des marées complique sa tâche. Au gré d’unelongue journée de travail, la mer monte une fois, puisredescend complètement avant que Nadine ne s’arrête.Elle observe cette cadence, car elle devra composer avec cette fluctuation à chaque fois qu’elle naviguera. Le soleilest sur le point de disparaître à l’horizon et le vent froid demai viendra la faire frissonner, elle se dépêche donc pouraller se détendre dans son bain de roche. Elle s’en est beaucoup ennuyée au cours de l’hiver. Aujourd’hui, le petitruisseau aux cailloux coule à peine. Elle doit donc remplirle bain avec de l’eau de mer. Ce long processus consistantà allumer un feu, à transporter l’eau avec des chaudièreset à chauffer le liquide avec son chaudron cabossé luiprend une bonne demi-heure. Ces mouvements mécaniques, faciles et répétitifs, monopolisent peu son cerveau ;ce temps lui sert à réfléchir aux aléas de la navigation quil’attendent, plus particulièrement la manœuvre avec unevoile et un gouvernail. Bref, pendant que son corps relaxedans son bain de pierre, sa tête reste peuplée d’intensesréflexions qui tournent comme un hamster dans sa roue.
Le corps plongé dans l’eau chaude, sa peau brossée parce savon plutôt abrasif qu’elle a fabriqué à l’automne, ellelibère ses cheveux de leurs attaches ; ils ont allongé d’aumoins dix centimètres depuis son arrivée au Pays de laTerre perdue.
Blonde naturelle, ses cheveux étaient déjà presque toutblancs avant son départ de Montréal. Bien qu’elle ait eu sespremiers cheveux blancs à 18 ans et qu’elle avait une belletête grise à 35 ans, elle ne les a jamais colorés. Son caractère bouillant, un tantinet hyperactif, s’accommodait malde ces préoccupations esthétiques qui prennent du temps.Elle n’avait tout simplement pas la patience pour s’adonner à ces coquetteries. Heureusement, car aujourd’hui,s’imaginant les cheveux teints en noir, ses repousses inévitables lui donneraient l’allure d’une moufette. Elle a prisl’habitude de les attacher en nattes pour éviter qu’ils nes’emmêlent trop durant la journée. Elle ne se décide pas àles couper court ; comme si elle avait besoin de conservercette preuve en témoignage du temps passé dans ce payssi… insolite.
Soudain, une idée saugrenue se glisse dans sa réflexion.Si elle reste ici cinq ans, ses cheveux auront allongé de60 cm, ou même de 120 cm si elle reste dix ans. « Un jour,je marcherai sur mes cheveux… 157 cm… ». Elle rit en calculant le temps d’un tel séjour ici : 13 ans. Soudainement,elle trouve l’idée si désagréable qu’elle la chasse en tapantde sa main à plat sur la surface de l’eau. L’explosion deson et les éclaboussures d’eau font échec à sa colère.
— Non ! C’est juré ou je ne m’appelle pas Nadine ! Jerepartirai coûte que coûte !
Soulagée par ce cri libérateur d’angoisse, Nadine étire lebras pour prendre son peigne néolithique. Elle a perfectionné l’outil au cours de l’hiver. Comprenant maintenanttrois rangées d’arêtes, il ressemble à une brosse, et ce, pourson plus grand bonheur. Elle a aussi appris à couper lebout des arêtes pour ne garder que la partie la plus rigideet moins pointue. Cela gratte beaucoup son cuir chevelu,ce qui revient à se faire un bon massage. Les brins sontplus stables et cassent moins souvent.
Quand le soleil plonge dans la mer, Nadine reprendle chemin de la grotte, habillée de vêtements propres.Traînant son travois derrière elle, l’humaine cherche Loudes yeux. Elle ne le voit pas ; ce qui lui fait conclure qu’ilest déjà parti chasser et qu’elle ne le reverra qu’au matin.En ce moment, elle serait en mesure de voir la grande douleur s’installer au fond de son regard si elle avait un miroirsous la main. « Il me laisse encore seule… » Sa solitudeest si lourde à porter, surtout la nuit quand les minutesprennent trop de temps pour s’égrener.
Elle lève les yeux vers le ciel qui, ce soir, est complètement dégagé. Même dans son exil, l’humaine se surprendà parler à voix haute, comme si elle se trouvait sur la scèned’un théâtre sans apercevoir l’auditoire.
— Ce soir, je mangerai sur mon patio ! Puis j’admirerailes milliards d’étoiles qui brillent dans la nuit.
La lune viendra jeter une lueur argentée sur cet environnement qu’elle a appris à apprécier malgré sa colèregrandissante contre le Pays de la Terre perdue, ce geôlier qui la garde captive contre son gré et loin des siens.Elle cuira son dîner sur le toit de la grotte, transformél’automne dernier et accessible par une échelle fabriquéede ses mains. Elle y a installé tout ce qu’il faut pour fairedu feu, cuisiner, s’asseoir confortablement sur des peaux,regarder le coucher de soleil et admirer les étoiles jusqu’àtrès tard dans la nuit. C’est son petit bonheur de fin dejournée, son cinéma en IMAX pour occuper son âme, soncœur et son corps jusqu’à ce que l’épuisement apporte lesommeil. Elle tient son journal de bois à témoin de chaquejournée qui passe. Et son repos transforme des heures delabeur en énergie renouvelée. Elle ouvre l’œil bien avantque le soleil le fasse à son tour.
Nadine s’active sur la grève, les deux pieds dans unemarée descendante, déjà occupée à faire avancer sonprojet, lorsque le ciel s’éclaire. Le soleil éclate avec lapromesse d’une journée parfaite. Dans sa tête flotte unemusique d’un autre temps. Entre ses lèvres s’évadent lesmots d’une chanson de Charles Trenet. Elle s’en souvientpar cœur, après avoir vu, il y a quelques années, le film Beyond the sea.
— La mer… qu’on voit danser… le long des golfesclairs… mmm, mmm, mmm… a des reflets changeants…la mer… mmm, mmm, mmm…
La joie dans le cœur, l’âme en paix, elle travaille lentement en chantonnant. Elle sent le froid de la mer qui luigèle les pieds, transperçant ses bottes imperméabilisées.« Est-ce que l’eau sera plus chaude en juin ?... la fête deDominique est en juin… ». Elle secoue la tête aussitôt quel’idée s’installe dans son cerveau. Elle laisse l’image de sonfils et les autres visages de sa famille défiler dans sa tête,puis elle redresse l’échine.
— Pas question d’accepter le moindre retard ! Je veuxpartir au plus tôt ! Demain ? ».
Bien sûr, elle réalise qu’elle ne partira pas avant quelquesjours encore, mais ce coup de gueule lui fait du bien et luidonne du courage. Reprenant sa besogne avec entrain, elleexamine en premier lieu tout le travail effectué la veilleen se permettant de solidifier quelques attaches. Puis elleajoute deux autres perches de chaque côté du madriercentral. Cette fois, pour s’assurer que la structure soit rectangulaire, elle place les bouts les plus minces vers l’avant.Elle glisse les perches un peu en retrait afin de prolongerla ligne de démarcation de la pointe.
Ainsi, tout au long de la journée, elle continue cette routine en ajoutant chaque morceau de son casse-tête pourensuite l’attacher solidement, non seulement aux quatretraverses, mais également aux autres troncs. C’est avecune grande fierté, de l’orgueil même, qu’elle voit sonnavire prendre forme. Lentement, mais sûrement, ellecrée cet instrument qui lui permettra de gagner sa liberté.Une sorte de fébrilité s’installe dans son corps ; elle a tellement hâte de partir qu’elle doit se retenir devant cetteenvie presque viscérale de nager jusqu’à l’autre rive, del’autre côté de l’océan. L’effort la laisse pantoise, la sueurcouvrant son visage.
À la fin du jour, quand elle termine enfin sa corvée, ellepeut admirer le résultat de son travail. Son radeau mesureen tout quatre mètres de long et deux mètres de large.L’avant est en forme de pointe, ce qui devrait lui permettre de mieux le manœuvrer. L’arrière forme un « V » dontles bras terminent l’embarcation. Une grande satisfactionmarque son visage brûlé par le soleil et empreint de fatigue.Elle se penche pour ramasser son marteau alors qu’unevive douleur vrille dans son dos et lui arrache un cri.
— Aïe ! J’en ai peut-être trop fait… je n’ai plus l’âge defaire ça, moi ! Alex ! Viens donc m’aider !
Elle a mal partout. Elle est si fatiguée que même son bainchaud n’a pas réussi à détendre ses muscles endoloris.Elle tombe de sommeil. « Pas d’observation d’étoiles cesoir ; je mange, puis je fais dodo. » Mais Nadine doit vivre avec son caractère exubérant ; c’est ainsi qu’elle vérifie unedernière fois son radeau. Debout dans l’air frais de ce moisde mai, les mains sur les hanches, elle admire son pontonartisanal. Pourra-t-elle y vivre en toute sécurité ? Va-t-il laconduire vers sa famille ?
Soudain, son air s’assombrit. Une grande lassitudel’accable. Elle ferme les yeux pour bloquer les larmes quise précipitent. Son esprit la transporte à nouveau dans lepassé, vers cette période de sa vie à laquelle elle s’était juréde ne plus penser. Elle voudrait oublier ce que Jean-Pierrelui a fait subir au cours de ses derniers mois de travail àl’Agence Écho Personne. Mais, il faut croire que, mêmeaprès six ans, son cœur n’a pas terminé de cracher sa rancœur envers cet homme méprisable. Elle a encore mal…pourtant elle croyait avoir réglé ses comptes avec cettepage d’histoire.
Jean-Pierre a été son patron pendant 5 ans ; il l’avaitmême embauchée. Connaissant son style autoritaire, compétitif et narcissique, elle aurait dû refuser de le remplacerdurant son congé de maladie ; mais comme tant d’autres,Nadine a cru qu’il ne reviendrait pas, qu’il était parti pourde bon. Durant cette période, la directrice par intérim afait un boulot d’une qualité exceptionnelle et fort appréciépar l’entreprise. Son équipe contribuait grandement à larentabilité de la firme. Ce travail si professionnel et exemplaire la mena à sa perte.
Quand Jean-Pierre est revenu, il a automatiquementconsidéré Nadine comme l’ennemi à anéantir. Le patron nesupportait aucune compétition, surtout pas venant d’unefemme. Elle est devenue persona non grata . Elle se souvientencore du dernier projet qu’elle a soumis au Conseild’administration. Elle avait consulté ses collègues et sesclients à plusieurs reprises, ses sources étaient fiables, sesrecherches étoffées. Seul Jean-Pierre avait trouvé le moyend’éviter d’en discuter avec elle. Dès lors, elle aurait dû savoir qu’il lui préparait un coup fumant, comme lui seulen était capable. Mais elle était naïve et n’avait pas assuréses arrières.
Quand elle a présenté sa proposition à ses collègues dela direction des ressources humaines, ils ont fait de bonscommentaires afin d’améliorer son produit. Quant aupatron, il a ignoré la présentation de la conseillère, préférant répondre à des messages sur son BlackBerry . Puis,quand les discussions ont cessé, il a tout simplement passéà l’autre sujet à l’agenda, comme si elle n’existait pas.
Quelques heures plus tard, elle a reçu une invitationafin de présenter son dossier au Conseil d’administration,pour le lendemain. Jean-Pierre avait devancé le rendez-vous de deux semaines, ce qui compliquait beaucoup lamise à niveau, les modifications et les dernières vérifications. C’était un autre indice que l’homme lui préparaitune méchante surprise. Portée par la joie de voir sonprojet adopté plus rapidement, elle ne s’est pas méfiée.Travaillant jusqu’à tard dans la nuit, elle a effectué leschangements proposés et préparé les copies nécessairespour les membres du conseil.
Elle s’est donc présentée à la rencontre avec la fatiguebien écrite sur son visage. Comme le protocole l’exige, onl’a laissé parler avant de passer aux commentaires ou àla période de questions. Pendant la demi-heure qu’a durésa présentation, Nadine ne voyait que l’expression de sonsuperviseur qui la regardait intensément de ses yeux d’unnoir chargé de malice ; il avait les bras croisés et ses traitsaffichaient une haine très intense qui, soudainement, intimida la communicatrice. À ce moment-là, elle a su ce quise passerait. Même prévenue, elle a été estomaquée par lavigueur de l’orage qui passait dans sa vie.
Jean-Pierre a démoli son projet, morceau par morceau,devant tous les membres du Conseil d’administration.Quand personne d’autre n’a osé poser une seule question ou faire le moindre commentaire, Nadine a su quecet homme jaloux de ses succès les avait tous manipulés. Aucun d’eux ne l’a regardée en face. Quand elle quitta lasalle, refoulant péniblement les larmes qui brûlaient sespaupières, elle a vu le visage triomphant de son patron.Alors, elle a compris qu’elle ne pouvait plus travaillerpour lui ; par ses actions sournoises, il la forçait à quitterun emploi et une firme qu’elle aimait beaucoup.
Ce souvenir fait remonter une si vive flambée d’émotionsdans son cœur que Nadine doit faire des efforts pour nepas hurler sa colère. Elle ferme les poings jusqu’à en avoirmal. La tension s’installe entre ses omoplates. Fière de toutce qu’elle a accompli tout au long d’une carrière de 35 ans ;elle reconnaît avoir travaillé avec des centaines de personnes toutes aussi intéressantes les unes que les autres.Alors, de tous ces patrons et confrères extraordinairesqu’elle a connus, pourquoi faut-il que ce soit Jean-Pierrequi empoisonne encore ses pensées ? Pourquoi ressasse-t-elle, aujourd’hui, cette histoire maintenant vieille de sixans ? La blessure qu’elle croyait guérie revient la fairesouffrir. Il lui a volé sa fierté, ce jour-là !
Bien sûr, elle connaît la réponse à cette question. Entreelle et cet homme narcissique, il y avait une relation corrosive que Nadine n’a jamais réussi à contourner. Et celala contrarie beaucoup, même encore aujourd’hui. Une histoire sans fin. Pour elle qui se faisait un point d’honneurde bien s’entendre avec tout le monde, c’était un échec cuisant. Le grossier personnage possédait encore aujourd’hui,à son insu, le pouvoir de lui faire du mal en envahissantses pensées quand elle s’y attendait le moins. Comme unetache d’huile qui ne disparaissait pas avec le temps ; cettehistoire malheureuse continuait de souiller son présent.
Au fond de son âme, quand elle travaille très fort, elle nepeut faire autrement que de se demander de quelle façonce goujat réagirait face à son succès ici. En ce moment, elleimagine les commentaires désobligeants qu’il ferait. Leradeau serait trop gros ou trop petit. Il y aurait trop ou pasassez d’attaches. Il la rabaisserait, la traitant d’imbécile et en lui rappelant malicieusement, un sourire en coin, qu’ellene savait même pas naviguer. Il saperait sa confiance enelle d’un simple regard imprégné de malveillance.
Nadine réalise que sa réaction, accentuée par des émotions vives et la fatigue, n’a rien de rationnel. Aujourd’hui,la révolte remonte en elle et la rend amère... Si Jean-Pierreétait là devant elle, elle le frapperait à coups de poing pourse libérer de cette haine malsaine. Dans le temps, il lui afait mal de façon consciente et méchante. Aujourd’hui,elle crierait vengeance et serait sans pitié. Elle gagneraitcette bataille très physique. Elle le sait et elle retrouveraitsa grande fierté toute légitime. Elle pourrait la savourer ànouveau sans cet arrière-goût de trahison.
Sa rancœur viscérale est si violente qu’elle perd l’équilibreet tombe à genoux sur le sol. Le raz-de-marée s’amplifie.Elle secoue la tête et tente de comprendre les émotions brutales qui l’assaillent. D’où vient cette colère ? D’où vient cebesoin de violence ? En cinq ans, même la dernière année,jamais elle n’aurait pensé à s’attaquer physiquement à cethomme immonde à ses yeux. Comme elle l’a toujours faitdans sa vie, elle a choisi de s’éloigner de la menace, de sesoustraire à celui qui lui faisait mal. Est-ce que le Pays de laTerre perdue l’a changée au point de faire surgir ce besoinde brutalité dans sa vie ? Dans son attitude ? Elle n’aimepas ça. Soudain, son comportement lui donne la nausée.L’humaine est en colère contre cette nature sauvage quifait sortir de son corps le pire d’elle-même. Elle hurle sarage. L’injustice de sa situation la révolte. Pourquoi a-t-elleété désignée comme cible ? Elle n’a pas mérité ce sort !
— Haaaaaaa ! Maudit Pays ! Qu’est-ce que tu fais demoi ! Je te déteste ! Je refuse cette colère malsaine !
Ce cri de désespérance qui sort directement de son âmela soulage un peu. Lentement, elle se relève, puis elleretourne à la grotte en marchant lentement pour calmerson esprit. Puis, comprenant que l’agressivité qu’elleressent contre Jean-Pierre est si puissante qu’elle n’arrivetout simplement pas à penser à autre chose, elle décide d’aller courir sur le plateau dans le crépuscule. À défautde chasser ses démons invisibles, elle reviendra si épuiséequ’elle tombera endormie plus facilement.
Au fil de sa course, la rage et la rancœur quittent sonâme, comme un nuage qui s’effrite, se dissout. Le groshomme se dématérialise, son souvenir s’estompe et lecalme revient dans son corps. Assise devant son feu, sadernière tisane de la journée entre les mains, c’est le visaged’Alex qui remplit toute sa tête. Il serait fier de ce qu’elle aaccompli. Il n’aurait que de bons commentaires pour sonradeau. Il saurait partager ce moment de satisfaction bienlégitime.
— Alex, mon amour ! J’ai tellement hâte de te revoir !Je veux me blottir dans tes bras pour oublier toute cetteaventure. J’aimerais m’endormir à tes côtés et me réveillerprès de toi, comme avant.
Malgré la fatigue intense et le manque de sommeil,Nadine se retrouve sur la grève dès l’aube. Aujourd’hui,un sentiment d’urgence l’habite et précipite ses mouvements. Le temps est plus frais et le ciel nuageux ; le ventvient de l’est et il y a une odeur de soufre dans l’air. « Unorage se prépare ! Encore ! Quel pays de merde ! ». Une deces tempêtes que seuls les résidents du Pays de la Terreperdue connaissent ; les oiseaux se taisent, les prédateursse dépêchent de se mettre à l’abri, les écureuils descendentdes plus hautes branches et une humaine solitaire s’activepour éviter d’affronter dehors le fléau. L’effet pervers,c’est que le radeau subira son premier test avant même deprendre la mer.
C’est ainsi que Nadine se rend à la grève, presque à lacourse, avec son travois rempli de bois et de lanières de cuir.Refusant de se laisser abattre par cette tuile qui perturbele déroulement de son projet, elle a décidé de construire,tout de suite, une boîte de transport sur la partie en « V »du radeau. Elle pourra y déposer son matériel de survie et ses bagages, ce qui rendra ses voyages plus sécuritaires ;ainsi le pont ne sera pas rempli d’objets en tous genres quinuiraient à ses efforts de navigation.
Mais tout d’abord, elle s’attarde à sécuriser le radeauen prévision de l’orage. « J’ai tellement travaillé fort ! Iln’est pas question que ce maudit pays me l’arrache ! ». Àl’arrière, elle ajuste deux cordages supplémentaires, un dechaque côté, qu’elle fixe en angle de 45 degrés vers l’extérieur, en utilisant deux pieux ancrés profondément dansle sol de la grève. Pour plus de sécurité, elle attache untroisième cordage à la poutre avant du radeau qu’elle fixedans la mer, aussi loin qu’elle peut, avec un piquet qu’elleenfonce profondément.
Est-ce que ça sera suffisant pour limiter les mouvementsdu radeau ? Sinon, les câbles se briseront et l’embarcation sera projetée contre les rochers ou poussée au largedurant l’orage. Elle connaît si bien les dégâts que peuventengendrer les vents violents associés à ces tempêtes monstrueuses qu’elle en tremble de peur ; verra-t-elle tous sesefforts anéantis aussi sauvagement ? Elle vérifie encore lesattaches qui lient les pièces de la structure de soutien à unpieu sur la grève. Ainsi, même si l’orage arrive à briser lesliens, elle ne perdrait pas les pièces qu’elle a si durementcoupées, taillées et transportées de la forêt aux épinettesjusqu’au site de construction.
Nadine se relève, regarde à l’est. Le vent gagne de lapuissance. « Je devrais retourner à la grotte… non, pasquestion ! Tu me fais perdre assez de temps avec cetorage ! ». Un élan de frénésie s’installe dans son corps,comme une défiance poussée par la rébellion contre cettenature qui la bouscule. La femme commence à bâtir unecage sur l’arrière de l’embarcation. D’abord, elle installe lefond de la boîte, une suite de petits troncs de trois ou quatrecentimètres de diamètres. Chaque pièce de bois doit êtreattachée au pont lui-même. Ce long travail nécessaire enassurera la solidité. « Je pourrais sauver du temps en mettant moins de lanières… Non ! Il n’est pas question que je perde des bagages en mer. » Puis, elle monte les montantsdu caisson. Les poteaux du côté interne seront plus longs.Nadine veut y attacher une toile, une sorte d’auvent, oùelle pourra se réfugier pour éviter la pluie ou le soleil.

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