Le pays de la Terre perdue, tome 6
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Description

Nadine est enfin revenue de son exil au pays de la Terre perdue. Si sa réintégration à Montréal s’est effectuée difficilement et graduellement, elle est fière d’avoir réussi à se tailler une place dans ce monde qui vit en accéléré. Par contre, malgré son bonheur renouvelé, une ombre colle à ce tableau pourtant rempli de lumière : un bout de l’âme de la nomade reste accroché à cet autre univers, où elle a vécu dans la liberté totale. Le pays de la Terre perdue lui manque, la hante, l’appelle... Lorsqu’elle fait la rencontre d’un vieillard nommé Emmanuel, Nadine découvre que cet homme a aussi vécu cette expérience traumatisante. C’est dans cet échange et cette amitié qu’ils vont ensemble arriver à comprendre qu’on ne revient pas indemne de ce pays, à la fois terrible et spectaculaire. Comment faire maintenant pour amorcer le véritable retour, celui qui les mènera à la sérénité?
Dans EMMANUEL, le dernier tome de cette série, Nadine affronte ses dualités, après plus de 3 000 pages d’aventures imprévisibles qui ont permis aux lecteurs et lectrices de s’attacher intimement à cette battante de l’ère moderne. Sa grande résilience est émouvante, tout autant que son amour pour sa famille. Réussira-t-elle à dompter son caractère rebelle?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 août 2015
Nombre de lectures 3
EAN13 9782895711797
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Pays de la
Terre perdue
Tome VI - EMMANUEL
Suzie Pelletier
Le Pays de la
Terre perdue
Tome VI - EMMANUEL
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Pelletier, Suzie, 1954-
Le pays de la Terre perdue
Sommaire : t. 6. Emmanuel.
ISBN 978-2-89571-178-0 (v. 6)
I. Titre. II. Titre: Emmanuel.
PS8631.E466P39 2013 C843’.6
C2012-942845-0
PS9631.E466P39 2013
Révision : Sébastien Finance et François Germain
Infographie : Marie-Eve Guillot
Photographie de l’auteure : Sylvie Poirier Éditeurs : Les Éditions Véritas Québec 2555, avenue Havre-des-Îles, suite 315 Laval (QC) H7W 4R4 450 687-3826 www.leseditionsveritasquebec.com www.enlibrairie-aqei.com
© Copyright : Suzie Pelletier (2015) Dépôt légal : Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada ISBN : 978-2-89571-178-0 version imprimée 978-2-89571-179-7 version numérique
À Jocelyne, ma sœur, et Benoît, mon frère, qui ont toujours cru en mes rêves les plus fous.
Apprécier ce que je suis
Accepter mon passé
Envisager mon avenir avec sérénité
Savourer intensément le moment présent
Trouver la paix de l’âme
Vivre !
Chapitre 1
Sherbrooke – 20 août 2013
L es notes de l’Agnus Dei s’élèvent sous le dôme et se répercutent sur les murs de pierre de l’imposante église. Nadine réalise que la messe de Requiem en ré mineur de Mozart tire à sa fin. Pour mieux savourer la finale si émouvante, elle ferme les yeux. « Emmanuel aimait tellement cette musique… il fallait absolument qu’on l’écoute au moment de lui dire au revoir une dernière fois… »
Nadine est assise dans l’église Saint-Jean-Baptiste, sur la rue du Conseil à Sherbrooke. Emmanuel est mort il y a quelques jours. Aujourd’hui, jour de ses funérailles, sa famille et ses amis célèbrent sa vie et l’accompagnent à son repos éternel. L’homme, dont on souligne le décès à 88 ans, a vécu 70 ans à faire rire de lui pour son aventure au Pays de la Terre perdue, au point qu’il a fini par ne plus y croire.
Les notes de musique provenant d’un judicieux mélange d’instruments à cordes et à vent s’harmonisent avec les magnifiques voix du chœur classique de Vienne. Tantôt, un ténor s’impose, suivi de la fougue des trompettes aussitôt remplacée par un chant de mezzo-soprano soutenu par les violoncelles. Soudain, l’intensité monte d’un cran, dans une harmonie digne des plus grands chefs d’orchestre du monde. Duel d’instruments, puis tuba et baryton cherchent la paix. Un arrêt brusque. Un silence passager. Puis la musique repart, entraînant l’auditoire dans une valse d’émotions.
Nadine ressent un grand bonheur malgré la peine qui inonde ses yeux. Alex est assis à ses côtés. Elle apprécie sa présence apaisante. L’instant de quelques semaines, Emmanuel a incarné le père qu’il aurait aimé connaître. Les yeux de l’homme brillent de larmes et il se crispe pour éviter les sanglots. Nadine glisse sa main dans celle de son époux. Ensemble, ils écoutent les dernières notes de musique s’égrener dans le temple rempli d’une grande sérénité.
Le petit-fils d’Emmanuel est assis à la droite de Nadine. Aujourd’hui, Sébastien affiche un air plutôt calme. Son grand-père a pu démontrer, sinon au monde entier, du moins à ses proches qu’il n’était ni fou ni hurluberlu. Cette certitude le rend heureux. Par contre, sous cette attitude paisible, ce jeune homme cache un bouillon d’émotions. Sa famille vient de s’éteindre. Ce vieillard qu’il a aimé sans réserve l’a élevé depuis sa naissance et il est resté son seul parent à la mort de son père et de sa mère, quand il avait 8 ans. Il le perd après dix-neuf ans de vie commune. Celui qui est décédé le 16 août dernier a façonné l’adulte qu’il est devenu et il en éprouve de la reconnaissance.
Dans l’autre rangée de bancs, Nadine aperçoit Marie et son mari Alain. La rouquine pleure également sans retenue. La grande générosité d’Emmanuel l’a profondément touchée. Pendant des heures, alors qu’elle prenait soin du vieillard malade, la femme a écouté avec étonnement ses péripéties au Pays de la Terre perdue. De son côté, Marie n’y est restée que quelques semaines, mais son voyage l’a profondément marquée. Cette dernière ressent toujours un inconfort face à l’effet de la distorsion de temps, même après toutes ces années. Les circonstances de son retour avant Nadine l’ont forcée à garder le secret sur son périple pendant 25 ans afin d’être certaine que son amie survive à sa propre aventure. Déracinée à 30 ans, Marie a rencontré la sorcière, comme elle appelait son amie là-bas, âgée de 57 ans. Or, 15 ans suivant son retour, la rouquine a retrouvé Nadine alors qu’elles avaient toutes les deux 45 ans. Marie a dû attendre 10 ans avant la disparition de la femme aux cheveux blancs. Sachant ce qui allait se passer, Marie a donc dû taire son aventure jusqu’à ce que son amie subisse l’exil à son tour pour croiser son alter ego de 30 ans. Cette torsade temporelle qui se mélangeait à leurs deux existences lui donnait des vertiges. Comme si ce n’était pas assez compliqué, la rouquine devait aussi assimiler le fait que le vieillard de 88 ans avait visité ce lieu fantastique après elle… lui-même à l’âge de 18 ans… il y a 70 ans de cela…
Elle se souvient qu’Emmanuel a éprouvé beaucoup de difficulté à comprendre le paradoxe de la distorsion du temps. Il remettait en question l’idée que Nadine et Marie, plus jeunes que lui, furent exilées avant lui dans ce monde étrange qui ressemble au Québec; pourtant, il s’y est retrouvé avant même qu’elles soient nées.
Assis à côté de Marie, Alain réalise le bouleversement que vit sa femme; il lui tient la main pour la rassurer. Il s’en veut toujours d’avoir interprété la disparition de Marie, en 1986, pour une escapade de quelques heures avec un autre compagnon. « J’aurais dû lui faire confiance… Bon ! Ruminer le passé n’apporte rien de positif. Il faut aller de l’avant… comme dit si souvent Nadine. » L’homme a mis 25 ans avant d’accepter l’exil de Marie dans un univers étonnant et fort étrange. Il se souvient que, quelques mois plus tard, la suggestion de son épouse de choisir l’équitation comme sport de famille l’avait profondément touché. Il la croyait enfin guérie de ce besoin maladif de mettre au monde un deuxième enfant. « Si une simple escapade avec un autre homme a pu la soulager de ce désir en apparence irréalisable et qu’elle me revient, je suis prêt à passer l’éponge », avait-il pensé à l’époque. L’activité équestre avait sauvé leur ménage.
Dans l’église, Alain passe son bras autour du corps de sa femme et appuie la tête rousse sur son épaule. « Maintenant, je sais que je dois notre bonheur renouvelé à cet étrange pays qu’ont visité Nadine, Marie et Emmanuel. » Il approche son visage et, de sa main, fait tourner un peu la tête de Marie pour déposer un doux baiser sur le front de celle qu’il aime de tout son cœur.
Le retour de Nadine n’a laissé aucune équivoque quant à leurs péripéties. Ceux qui la connaissaient bien admettaient que les changements profonds sur son corps, son comportement et sa philosophie provenaient sans aucun doute de ce long exil rempli d’épreuves difficiles, marquantes et subies en solitaire sur un territoire hostile. Acceptant la validité du récit de cette dame au courage immense, Alain a finalement compris que son épouse avait vécu une étrange aventure de 37 jours durant les 48 heures de sa disparition. Tout cela apportait certainement une explication irréfutable concernant l’amitié qui liait les deux femmes.
Un peu plus loin, Nadine aperçoit ses camarades de trekking : Claude, Martine, Bernard et Claudine. Elle ressent un grand bonheur de pouvoir compter sur leur appui aujourd’hui. Avec Alain et Marie, ils furent longtemps les seuls en dehors de sa famille à croire à ses tribulations. À côté d’eux, elle voit Gilles et Léon, deux Amérindiens malécites originaires de la région de Madawaska au Nouveau-Brunswick. Les deux gardes forestiers du parc de la Gaspésie sont devenus les amis de la bande de trekkeurs à la suite d’un sauvetage en montagne. Le souvenir fait remonter dans le cœur de Nadine toutes sortes d’émotions. Sans son exil dans cet autre monde complexe où elle s’acharnait tous les jours à survivre, aurait-elle pu, en compagnie d’Alex et de Gilles, secourir Natasha, la petite Française de 3 ans ? Les deux frères comprennent maintenant que les aventures de Pascale, l’héroïne de ses romans, relatent en réalité l’odyssée incroyable de Nadine au Pays de la Terre perdue.
Avant le début de la cérémonie, elle a vu Olivier, son agent de la maison d’édition Les étoiles du Québec. Elle apprécie énormément sa présence, ici, aujourd’hui. Le jeune homme s’est senti bousculé par l’arrivée d’Emmanuel dans leur paysage littéraire, mais il a maintenant fait la paix avec celle qui lui a menti effrontément sur l’origine de ses écrits. Le vieillard lui a fait comprendre que le roman, qu’il croyait provenir de l’imaginaire ultrafertile de l’auteure, était indéniablement composé d’une suite d’épreuves réelles qui lui étaient arrivées. À sa manière réservée, Olivier restera un peu plus loin, à l’arrière de l’église, tout comme Dominique et Anne ainsi que leurs conjoints, Nathalie et Étienne. Si ses enfants tentent de demeurer discrets en raison des cinq bambins qui les accompagnent, ils tenaient tout de même à participer à la cérémonie par respect pour l’homme. Après tout, depuis quelques semaines, n’est-il pas devenu un grand-père pour eux ?
Nadine se laisse transporter par le sentiment d’amour qui la lie à tous ces gens. Aurait-elle pu accomplir seule la transition entre son comportement de fauve solitaire qu’exigeait la dureté de son exil et celui de la femme moderne et sociable d’avant ? « Non ! Sans mes amis et ma famille, on m’aurait enfermée dans une prison, sinon dans un asile… » Elle baisse la tête pour empêcher les larmes de mouiller ses joues.
Elle se souvient que, malgré l’appui inconditionnel des siens, elle restait accrochée à ce besoin viscéral de retourner là-bas. Elle ressentait de la culpabilité pour avoir laissé ses protégés dans ce pays cruel, à se débrouiller pour survivre sans sa tutelle. Une sorte d’aimant la retenait prisonnière de ce monde étrange, même si elle en était revenue physiquement. « Merci beaucoup, Emmanuel… sans toi, je n’aurais jamais retrouvé la paix de l’âme. Tu m’as aidée à terminer ce long cheminement intérieur. J’accepte maintenant la femme que je suis devenue à la suite de mon périple au Pays de la Terre perdue. »
Nadine tourne la tête vers la gauche. En apercevant Alfred, elle fronce les sourcils et serre les dents. Elle le trouve si désagréable. Aujourd’hui, le vieillard de 88 ans sanglote bruyamment. Cherche-t-il encore à prendre toute la place ? À voler ainsi les derniers instants d’Emmanuel ? Il a si souvent réalisé ce détournement de réputation de son vivant. Lorsque l’occasion se présentait, il mettait l’histoire d’Emmanuel en lumière pour mieux le ridiculiser. Pleure-t-il vraiment celui qui est resté son ami depuis qu’ils ont 5 ans ? Le doute persiste. Quand elle est passée à côté de lui, elle a noté l’absence de cette odeur de fond de tonne qui accompagne généralement l’ivrogne. Alfred lui a indiqué qu’il se retenait de boire par respect pour Emmanuel. Alcoolique invétéré, il a certainement déployé un effort incroyable pour demeurer sobre aujourd’hui. Le manque de vodka dans son corps le fait trembler de tous ses membres. Observe-t-elle plutôt de véritables sanglots ? Peut-être un mélange des deux…
Nadine éprouve une vive aversion pour ce vieillard, car il s’est évertué à rendre malheureuses plusieurs personnes autour de lui; il a considérablement contribué à dénigrer et saper la crédibilité d’Emmanuel. À la moindre occasion, il encourageait son ami à boire et il l’incitait à parler de ses aventures au Pays de la Terre perdue. Pour rire de lui. Pour le rabaisser. Comme ses contemporains, Alfred doutait du récit rocambolesque que racontait son camarade. Les évènements se sont déroulés en 1943, au cœur d’un conflit international qui tuait des milliers de soldats. Ainsi, ces histoires de loups et de lynx devenus compagnons des humains n’intéressaient personne.
La répulsion de Nadine pour ce personnage désagréable la fait frissonner. « Je n’aime vraiment pas Alfred. » Cependant, Emmanuel parlait de lui comme d’un frère; en ce sens, elle l’a toléré. Même s’il a appris à lire dans son enfance, l’ivrogne évitera sans doute de prendre connaissance de la véritable aventure de son camarade, que Nadine a terminé d’écrire quelques jours avant la mort d’Emmanuel. D’ailleurs, il ne comprendra jamais tout le tort qu’il a causé à son ami. Pour Alfred, l’histoire racontée demeure du domaine de l’invention, un conte digne de Lewis Carroll 1 . Il vaut mieux qu’il en soit ainsi parce que, Nadine en est convaincue, cet homme malveillant trouverait le moyen de continuer de rire d’Emmanuel après son décès.
Au contact d’Alfred, Nadine a réalisé l’énorme avantage dont elle a profité en pouvant compter sur l’aide des membres de sa propre famille. Acceptant l’insolite comme un évènement encore inexpliqué, ils ont décidé de croire à ses aventures. Heureusement pour elle, la femme aux cheveux blancs a pu tirer parti de son époque où la science occupe une place importante, alors qu’Emmanuel ne possédait aucun repère pour appuyer ses dires.
Nadine vient de terminer le récit des péripéties du dernier visiteur à avoir connu le Pays de la Terre perdue dans un livre qui deviendra le sixième tome de sa collection. Ainsi, l’histoire de fou racontée par l’homme tout au long de son existence, quand il avait pris « un petit coup », trouvera un nouveau sens. Disparu de la ferme familiale durant une semaine, Emmanuel a passé une année dans un endroit indéfini où un loup l’a nourri pour le maintenir en vie. Il a aussi chevauché dans la prairie sur un étalon roux à la crinière noire. Dans une vallée, des chevaux le bousculaient pour obtenir des bouts de racines dénichées dans une grotte. Il a développé de l’affection pour un lynx. Pouvait-on blâmer ses contemporains ? Dans les Cantons-de-l’Est de l’époque, les loups et les lynx passaient pour des animaux terriblement dangereux à abattre; les chevaux servaient aux travaux lourds de la ferme. De plus, ces gens s’habituaient à peine au cinéma parlant en noir et blanc et ils ne découvriraient la télévision que neuf ans plus tard…
Pour Nadine, ce canidé, ce gros chat et ces herbivores constituaient sa famille de là-bas. Elle les a rencontrés lors de son propre exil au Pays de la Terre perdue. Elle a élevé le loup qu’elle a trouvé à sa naissance. Elle s’est liée d’amitié avec une jument, Allie, qui faisait partie de la harde de chevaux visitée par Emmanuel. Elle a sauvé le lynx d’une mort certaine. Nadine soupçonne aussi que les énormes oiseaux de proie aperçus par le jeune homme s’appelaient Max, Louise et Anatole, ses amis aigles royaux.
Le choix des mélodies qui accompagnent son vieil ami à son dernier repos lui tire les larmes. S’efforçant d’écouter la cérémonie malgré les souvenirs qui refont surface, Nadine pleure sans retenue. Elle a aimé profondément ce vieillard qu’elle a fréquenté quelques semaines seulement. Ce personnage attachant lui a relaté mot par mot une histoire qui, le temps d’un été, a replongé l’écrivaine au cœur même du Pays de la Terre perdue, deux ans après son retour. Il lui a apporté des nouvelles de ses compagnons de fortune, lui prouvant du coup leur survie après le départ de l’exilée. L’existence dans ce monde merveilleux se poursuivait donc et Nadine en ressentait une immense satisfaction. Le récit d’Emmanuel a aussi démontré l’importance de l’empreinte qu’elle a laissée là-bas. Toutes les installations et les outils utilisés par l’aventurier durant son vagabondage avaient été fabriqués par la nomade. Également, le comportement des animaux avec qui elle s’est liée d’amitié a servi à sauver Emmanuel de la catastrophe, et ce, plus d’une fois.
Un autre aspect de la relation entre le vieillard et l’écrivaine lui fait ressentir une profonde reconnaissance. L’homme mourant craignait de quitter cette vie avant de terminer son récit. Pourtant, Emmanuel a généreusement pris des moments précieux de ses dernières semaines pour discuter philosophie avec Nadine. Ainsi, il a joué le rôle de coach pour qu’elle trouve l’équilibre qu’elle a tant cherché depuis son retour. Leurs échanges ont fait disparaître cette sorte de néant dans lequel Nadine restait accrochée, à mi-chemin entre son existence moderne et son expérience de nomade. La sérénité dont elle avait besoin pour poursuivre sa destinée l’accompagne maintenant tous les jours. Elle se souviendra à jamais de ce vieillard au cœur d’or.
Elle estime qu’Emmanuel est arrivé au Pays de la Terre perdue deux ans après son retour. Mais, comme ces « voyages » suivent leurs propres règles, son périple s’est passé bien avant la naissance de Nadine. Le jeune homme aurait traversé le portail, au début du mois de mars 1943. Il s’est instantanément retrouvé à la grotte en juillet. Son exil a duré un an, selon l’horaire de ce monde étrange, mais il est resté absent de la ferme, près du village du Petit-Lac-Magog, moins d’une semaine.
L’auteure se souvient avec plaisir de sa première rencontre avec Emmanuel. Le vieillard l’avait fortement impressionnée avant même qu’il s’adresse à elle. Si son dos était courbé par l’âge et la fatigue, son profil fier et son regard gris perçant rappelaient Lou, le fidèle compagnon d’aventure de Nadine au Pays de la Terre perdue.
Au cœur de l’église, la femme pose sa tête sur l’épaule d’Alex et ferme les yeux pour mieux se remémorer cette journée. Le 8 mai dernier. Elle revoit le vieil homme marcher dans l’allée de la librairie en s’accrochant au bras de son petit-fils d’un côté et s’appuyant sur une canne de l’autre. Il tenait mordicus à se présenter à la session de dédicace de Nadine au centre-ville de Montréal. « À peine trois mois se sont écoulés depuis cette rencontre, mais j’ai l’impression que je le connais depuis la nuit des temps. » Les nombreuses heures à parler de leurs exils au cours de cette période se sont avérées si intenses que leur lien d’amitié s’est solidifié rapidement.
Emmanuel restait aussi un personnage d’une grande sensibilité. Malgré la douleur qui brisait son corps, il respirait la vie à pleins poumons et répandait sa générosité sans bornes avec le sourire. Selon ses propres paroles, les valeurs humaines qui ont teinté toute son existence lui venaient directement de sa visite au Pays de la Terre perdue. Il s’était d’ailleurs assuré de les transmettre à son petit-fils.
Nadine se souvient de cette première rencontre comme si elle avait eu lieu la veille. Une journée éreintante à dédicacer des bouquins se terminait enfin. Ce jour-là, les fans se bousculaient avec impatience pour lui dire bonjour et discuter avec elle. Elle s’était prêtée au jeu malgré la fatigue, se réjouissant au passage de cette notoriété. Le tome I de la série avait été publié quelques semaines auparavant et la réponse des lecteurs s’était enflammée instantanément. La maison d’édition envisageait non seulement une deuxième impression de celui-ci, mais aussi la sortie du deuxième bouquin six mois plus tôt que prévu.
Elle se souvient de ce vieillard mince qui marchait avec une canne. « Je l’ai vu votre grotte », lui a-t-il dit. Elle a aimé l’homme dès cette toute première seconde et elle lui a souri. Habituée à rencontrer des gens qui affirment spontanément « avoir trouvé le Pays de la Terre perdue », elle lui a simplement demandé : « Mais encore ? »
Puis, l’invraisemblable est arrivé. Emmanuel lui a décrit la peau d’ours, une information qui apparaîtra seulement dans le deuxième tome. Il a mentionné une fronde, qu’elle avait laissée dans sa grotte, accrochée à un bout de rocher. Pourtant, elle n’en parle dans aucun de ses livres. Elle ne se souvenait même pas d’en avoir discuté depuis son retour à Montréal. Comment cet homme pouvait-il connaître ces détails sans être lui-même allé au Pays de la Terre perdue ?
Elle a observé le vieillard de ses yeux très bleus remplis d’une profonde intensité. Emmanuel a su alors qu’il avait conquis toute l’attention de cette femme, la seule qui puisse lui donner des réponses aux questions qu’il se posait depuis 70 ans. Une grande fébrilité l’a envahi et il s’est senti faiblir. S’accrochant désespérément au bras de son petit-fils Sébastien, il a serré les dents. Il voulait s’assurer de la convaincre.
Comme si de rien n’était, Emmanuel a placé un vieux briquet dans la main de Nadine. Elle l’a aussitôt reconnu, surtout avec les lettres « J » et « P » tracées maladroitement sur un côté. Le Zippo d’André que Jean-Pierre lui avait subtilisé lors de leur passage au Pays de la Terre perdue restait campé au milieu de sa paume. Elle se souvient que le goujat y avait rapidement gravé ses initiales pour en confirmer son appropriation. Nadine avait découvert le bidule sous la plateforme du lit dans la hutte du sud, après le départ de ceux qu’elle appelait « ses visiteurs ». Pour elle, cet objet devrait reluire comme un sou neuf puisqu’elle l’a laissé sur une étagère dans la grotte il y a deux ans à peine; pourtant, celui qu’Emmanuel venait de déposer dans sa main portait au moins 50 ans d’usure.
Dès lors, elle a saisi sans équivoque qu’Emmanuel avait visité le Pays de la Terre perdue après qu’elle en soit revenue. Une sorte de fébrilité s’était aussitôt emparée d’elle. La nausée se mélangeait avec une joie intense. Elle voulait savoir ! De son côté, le vieillard insistait pour parler en échange de réponses à ses propres questions. Alors Nadine a repris sa plume afin de raconter au monde entier que le voyageur était sain d’esprit. Atteint d’un cancer en phase terminale, il ne lui restait que quelques semaines devant lui. Nadine pourrait-elle entendre l’histoire au complet et l’écrire avant qu’Emmanuel ne meure ? C’était sans compter sur la détermination combinée de ce vieil homme décidé et de cette femme rebelle. À deux, ils ont défié le temps et travaillé comme des forçats.
Nadine relève la tête puis elle ouvre les yeux. Bousculée par ses émotions, elle écoute distraitement le prêtre qui termine la cérémonie. « Pourquoi encore cette révolte au fond de mon cœur ? » Cette fois, elle ressent une colère vive contre la mort d’un individu extraordinaire, sympathique et généreux. Elle aurait aimé que la vie lui permette de le connaître un peu plus longtemps, ou du moins, un peu plus tôt. « Je rêve encore en couleur… notre rencontre n’aurait jamais eu lieu si je n’avais pas écrit mes aventures et si Sébastien n’avait pas lu quelques passages au bénéfice de son grand-père. Pourquoi la vie est-elle si compliquée ? » Malgré les larmes, Nadine sourit au souvenir d’une conversation avec Emmanuel. Il affirmait que l’existence est composée d’une suite d’évènements déjà terminés qui placent chacun de nous dans le présent. Si on ne peut changer le passé, il faut vivre pleinement chaque instant pour assurer un avenir serein. « Quel philosophe ! Je ne suis pas certaine de bien comprendre encore… mais j’y travaille tous les jours… »
Reprenant le fil de sa réflexion, Nadine se souvient que sa vie a été chamboulée de tous côtés depuis ce matin du 24 avril 2011. « Au cours des deux ans suivants, j’en ai vécu quatre… dont deux années particulièrement rudes et difficiles à survivre au Pays de la Terre perdue. Puis, j’ai passé les deux dernières à tenter de retrouver ma vie d’avant… ce qui était également utopique. Merci, Emmanuel, de m’avoir permis de comprendre… »
Sans s’en apercevoir, Nadine avait serré la main d’Alex un peu trop fort. Observant l’expression intense sur le visage de son épouse, ce dernier s’inquiète. Le mari entoure les épaules de sa blonde. Tous les deux enlacés, ils tournent leur tête pour écouter la fin de la cérémonie mortuaire. Emmanuel avait terminé son voyage humain, mais l’existence continuait pour ceux qui restaient. Cette simple volonté de vivre dans l’instant présent demeurait un hommage pour l’homme qui s’était battu contre ce cancer qui rongeait son corps, pour goûter pleinement le bonheur de raconter son histoire. Par son récit, il a permis au Pays de la Terre perdue de survivre un peu plus longtemps. Approchant sa bouche des oreilles de Nadine, Alex chuchote quelques mots.
– Est-ce que ça va, ma belle ?
– Je ressens une grande tristesse, bien sûr. Mais en même temps, il y a de la joie et de la quiétude. Il m’a aidée, tu sais. Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis des mois, des années devrais-je dire. J’ai l’impression d’aimer la vie plus que jamais et d’en savourer la valeur à chaque seconde. Emmanuel a su trouver les mots magiques pour que je décroche et me libère de ce pays très possessif. Je dois ma survie à mon courage pendant mon exil au Pays de la Terre perdue, mais à lui, Emmanuel, je dois mon retour à la vie, à la sérénité.
Chapitre 2
Sherbrooke – 26 août 2013
– As-tu bien dormi, Sébastien ?
Les cheveux hirsutes du jeune homme et son visage marqué d’une trace d’oreiller démontrent qu’il sort d’un sommeil profond. Ses yeux clignent avant de s’ouvrir vraiment.
– Hum… ça sent bon le café.
– Viens, je t’en prépare une tasse.
Nadine et Sébastien se rendent à la cuisinette du petit appartement que la femme a loué pour l’été, sur la rue Chalifoux à Sherbrooke. Elle avait besoin d’un pied-àterre tout près du logis d’Emmanuel pour éviter de longs et nombreux déplacements entre Sherbrooke et Montréal.
D’un mouvement de l’index, Nadine allume les lumières qu’elle n’osait pas utiliser malgré l’heure matinale, car le soleil pointe à peine le bout de ses rayons. Elle voulait que Sébastien dorme encore quelque temps sur le sofa du salon. Pendant que le jeune homme frotte son visage pour chasser le reste de sommeil, il hume l’odeur de café qui flotte dans l’air. De son côté, Nadine demeure songeuse, revisitant dans sa tête les évènements récents.
Hier, tous les membres de sa famille se trouvaient dans la maison à Montréal pour le brunch du dimanche. Sébastien y participait aussi. Nadine et Alex constatent avec joie que Dominique et Anne traitent le nouveau venu comme un frère, ou, à tout le moins, comme un cousin fort apprécié. Sébastien s’est fait un plaisir de jouer avec les enfants durant une grande partie de l’après-midi. C’était beau de l’observer, lui l’enfant unique, en train de se rouler par terre afin de laisser les petits le chatouiller. Tous les membres de la troupe s’amusaient beaucoup, les adultes compris.
Le jeune homme a même subi l’épreuve ultime de vivre en famille. Il a changé la couche du fils d’Anne et Étienne, né le 20 juin dernier devant plusieurs observateurs attendris. Sa nouvelle famille a bien ri de le voir retenir son souffle pour éviter que l’odeur pénètre ses narines. De toute évidence, il s’attache rapidement à ce bébé de deux mois qui porte déjà les cheveux châtain clair de sa mère. Les yeux bleu marin de l’enfant laissent croire qu’ils prendront la couleur noisette de ceux d’Alex. Sébastien adore ce neveu d’adoption né quelques semaines avant le départ de son grand-père; comme si le petit lui apportait une sorte de continuité après cette vie qui s’est éteinte.
Emmanuel les a tous rencontrés. Le vieil homme insistait pour connaître la famille de Nadine qui deviendrait, après sa mort, celle de son petit-fils. Il a même pris le bébé, laissant ses larmes couler sans les essuyer, de peur d’échapper le minuscule paquet qu’il tenait entre ses mains tremblantes. Lui et Sébastien ont participé régulièrement à ce brunch hebdomadaire jusqu’à ce que le malade soit trop épuisé pour voyager entre Sherbrooke et Montréal. Par la suite, la technologie les a aidés à garder le contact; le dimanche midi, Nadine et Emmanuel interrompaient leur discussion pour parler avec les autres via FaceTime. Dominique et Anne, accompagnés de leur conjoint et leur marmaille, sont venus à Sherbrooke plusieurs fois au cours de l’été, pour passer du temps avec ce sympathique vieillard et leur frère d’adoption.
Le brunch de la veille devenait le premier que Nadine et Alex organisaient sans Emmanuel. Bien sûr, la tristesse habitait leur cœur, mais tous se sont efforcés de rendre l’évènement serein. À partir de maintenant, Sébastien visitera sa nouvelle famille toutes les semaines, soit par sa présence, soit via FaceTime si ses études l’accaparent trop. D’ailleurs, Alex et Nadine lui ont remis une clé de leur résidence et ils ont aménagé une chambre à l’étage pour son usage. Ainsi, durant ses congés scolaires, il pourrait rester dans cette grande maison qui devient par le fait même la sienne.
Nadine et Sébastien sont revenus à Sherbrooke en fin de soirée hier et ils ont discuté fort longtemps. Plutôt, Sébastien a parlé et Nadine a écouté. Il a raconté son existence avec Emmanuel bien sûr, mais il a aussi énoncé ce qu’il espérait de sa vie à lui. Il n’a pas voulu retourner dans l’appartement de son grand-père, pour éviter de dormir au milieu de toutes ses boîtes qui lui donnaient le cafard. Le logis sentait toujours la maladie. Alors Nadine, qui considère maintenant Sébastien comme son fils adoptif, lui a offert son divan pour la nuit.
Aujourd’hui, le jeune homme emménage dans sa chambre à l’Université de Sherbrooke. Puis, en après-midi, il a rendez-vous, sur la rue Galt Est, au bureau local de la firme d’ingénieurs-conseils fondée par Alex et son ami Claude. L’étudiant en ingénierie y travaillera pendant les périodes scolaires et il y effectuera les stages nécessaires pour compléter son baccalauréat. Sébastien aborde son avenir avec tant de sérieux qu’Alex est convaincu qu’il se dessinera un cheminement professionnel semblable à celui de sa fille Anne. Ses années d’apprentissage seront judicieusement remplies et il fera facilement sa place au sein de l’entreprise au fil des mois.
À partir d’aujourd’hui, l’existence de Sébastien prend une nouvelle tournure. Si Emmanuel ne peut plus le guider, il lui a donné tout ce dont il avait besoin pour vivre pleinement sa destinée : des valeurs solides et une attitude ouverte sur le monde et la vie en général. Le petit-fils est maintenant en mesure d’écrire lui-même, chaque jour, une page de sa propre histoire. Il ne peut que remercier son grand-père de s’être si bien occupé de lui.
Dans quelques heures, Nadine s’emploiera à vider l’appartement d’Emmanuel. Elle et Sébastien ont pris une entente avec l’Agence d’entraide de Sherbrooke dont le personnel attend les boîtes et les meubles dans leur entrepôt en fin d’après-midi. D’autres gens plus démunis pourront profiter des objets qu’Emmanuel a laissés à sa mort. Nadine retournera aussi les clés de son minuscule loft qui a facilité son travail d’écriture avec Emmanuel. Une image la fait sourire. « Ce pied-à-terre était plus petit que ma grotte au Pays de la Terre perdue. » L’endroit pourrait devenir charmant, mais il garde plutôt un aspect anonyme et froid. Contrairement à son logis de pierre, elle ne l’a pas décoré, se contentant d’utiliser le matériel de base fourni avec la location. Habituée à la vie rude, elle a tout de même apprécié le peu de technologie disponible, comme la cafetière, les meubles d’appoint et l’électricité.
Un peu plus tard en soirée, Nadine et Sébastien retourneront à Montréal. Si le travail d’écriture attendait la femme, le jeune homme profiterait des prochains jours de vacances pour visiter la ville. Anne, en congé de maternité, a offert de lui servir de guide… pourvu que le plan s’harmonise aux boires du nourrisson.
Sébastien se dirige vers la salle de bain pour prendre une douche et Nadine reste seule dans la cuisinette. Debout au milieu de la place, les mains accrochées à ses hanches, elle observe les lieux pour une dernière fois. Un long soupir s’échappe de sa bouche. « Bon ! Un autre changement ! Demain… tout sera différent. Le 26 août 2013 est une journée charnière dans ma vie. J’ai l’impression d’entreprendre une nouvelle étape… comme une chenille, j’ai vécu dans mon cocon depuis mon retour du Pays de la Terre perdue. C’est le temps de m’échapper pour conquérir… le monde ! Pourquoi pas ? Hum ! L’image me plaît ! Merci mon bon ami ! » Les yeux bleus de Nadine deviennent brillants; non pas de larmes, mais plutôt d’un immense bonheur. Emmanuel l’a aidée à se transformer en un magnifique papillon aux ailes irisées. Le vieillard est mort beaucoup trop vite, mais en peu de temps, il a profondément influencé la femme au tempérament d’acier. Elle ne l’oubliera jamais. Elle ressent une profonde reconnaissance à son égard, qui restera gravée en elle pour le reste de ses jours.
Une tasse de café en main, elle note que le jour se lève et que les rayons du soleil percolent dans la cuisinette par la vitre parée des rideaux beiges. « C’est plus lumineux que ce qui rentrait par le puits de lumière dans ma grotte… par contre, là-bas, c’était plus silencieux… » Le bruit de la douche se mélange aux chants des oiseaux qui pénètrent par la fenêtre ouverte. Dans la rue, le branle-bas associé au trafic du matin reste assourdissant. Elle prend ce temps en solitaire pour remettre de l’ordre dans ses idées. Comme si elle n’avait pas encore terminé de digérer toute l’expérience, sa mémoire la ramène au Pays de la Terre perdue. « Non ! J’ai fait la paix avec tout cela ! Je tiens seulement à me souvenir de ce passage difficile dans ma vie… Je garde ce monde étrange dans mon cœur, juste à côté de mon père et d’Emmanuel. »
Nadine porte une main à son visage tout en tournant la tête doucement de gauche à droite. Son exil dans ce monde lui est d’abord apparu si familier. « J’étais si naïve… même, j’ai soupçonné mes amis de trekking de m’avoir fait une blague… » Ses aventures ont commencé par un réveil brutal dans sa tente orange plantée sur le sommet d’une montagne. Sa témérité l’emportant, elle a choisi de retourner chez elle par ses propres moyens. Son périple insensé a duré deux longues années. Sa détermination à trouver le chemin de sa maison l’a poussée à relever des défis extraordinaires que peu d’humains ont pu réaliser, du moins en solitaire et sans technologie. Si ses pas la guidaient à explorer ce monde étrange, l’expérience de l’intense voyage intérieur s’est imposée avec l’incompréhension puis la solitude accompagnant ce grand moment d’exil. « Les épreuves n’avaient rien d’anodin et m’ont rendue fauve. Ce n’est pas étonnant qu’à mon retour, Alex se sentait obligé de surveiller tous mes mouvements… »
Dans sa cuisinette, Nadine avale une gorgée de café. « Lou ! Que fais-tu maintenant, mon ami ? Jamais je n’oublierai ce matin où je t’ai trouvé, le cordon ombilical encore attaché à ton nombril… » Ce jour-là, Lou est devenu son protégé. Au fil du temps, il s’est transformé en compagnon de voyage, en compère pour la chasse, puis en défenseur. Dans la cuisinette réchauffée par le soleil, Nadine frotte ses yeux qui se remplissent de larmes au souvenir de son fidèle ami canin qu’elle ne reverra plus jamais. « Combien de tes enfants ont reçu tes yeux gris ? Est-ce que tu es maintenant vieux ? » Puis une idée saugrenue s’immisce dans sa tête : peut-être qu’avec la distorsion de temps Lou n’est pas encore né… que son histoire rocambolesque n’est toujours pas commencée. Elle chasse vivement l’image. « Non ! Je n’ai pas l’intention de revivre tout ça ! Une fois suffit ! »
Nadine ne retournera jamais là-bas, mais elle gardera dans ses souvenirs l’image de tous ses protégés. Fermant les yeux, elle revient à sa réflexion. Derrière ses paupières, elle aperçoit Allie, la pouliche à la peau ambrée qui avait décidé de suivre l’humaine dans son périple vers le sud. Devenue jument, elle s’est attachée à la harde de Jack pour lui donner un rejeton roux. Elle imagine ce gros poupon qu’elle a vu naître transformé en étalon adulte. « Plumo, tu es magnifique, aussi fier que ton père… »
Un autre personnage s’infiltre dans sa tête, cette fois, il s’agit d’un aiglon tout noir. « Est-ce qu’Anatole a maintenant sa compagne ? Dire que j’ai essayé de tuer son père pour éviter qu’il attrape Lou entre ses griffes… » Nadine se souvient de Max qui, quelques semaines plus tard, protégea le petit loup de la gueule d’un carcajou. « Hum ! Ce geste démontrait que le rapace avait appris à me respecter… » Par la suite, Max et sa compagne Louise, deux aigles royaux, sont devenus ses alliés dans ce monde impitoyable.
« Tigré… je ne t’ai pas connu longtemps, mais je ne t’oublierai jamais… » Nadine sourit au rappel de ce sauvetage inusité. « J’étais incapable de laisser ce jeune lynx emprisonné dans les ronces… pourtant, j’avais tellement peur qu’il me saute dans la face… » Malgré sa blessure profonde à une patte, le jeune lynx a survécu pour entreprendre sa vie d’adulte. Il habite la région boisée entre le pont et le lac aux brochets.
Il y avait aussi Jack, Blondie, Plumo et Billy. Prisonnière de ce monde impitoyable, Nadine s’était créé une famille extraordinaire. Elle ne se prenait pas pour la mère, mais plutôt pour une grande sœur qui aimait les siens de tout son cœur. « Pas étonnant que j’aie hésité à revenir… ce doute ne m’a bien sûr effleurée qu’une seconde… parce que ma vie était ici avec ma famille et mes amis humains… »
Un rayon de soleil se glisse sur la table pour la réchauffer. Nadine reste médusée par le jeu de la lumière sur sa main. « Combien de fois ai-je observé les ombres du feu dansant sur les murs de ma grotte ? L’accès à ce lieu a sauvé ma vie. » Ce trou dans la roche l’a protégée des orages menaçants. La nomade s’y est enfermée durant deux hivers pour chasser le froid intense.
Soudain, elle ne peut retenir une vague de honte qu’un lourd bout de sa mémoire évoque. « Par deux fois, j’ai été tentée d’en finir avec la vie là-bas… » Douloureusement, elle se souvient de son arrivée sur la péninsule sud, pour la première fois. Épuisée, elle a souhaité tout abandonner en atteignant cet océan qui bloquait définitivement sa route. Fronçant les sourcils, elle se rappelle aussi son deuxième hiver qui, à son grand désarroi, a emprisonné le Pays dans la glace. Sans Lou qui l’obligeait à se nourrir, elle serait morte de froid au fond de sa grotte.
Malgré la chaleur qui s’infiltre par la fenêtre de son logis, un frisson secoue le corps de la femme; instinctivement, elle croise les bras sur sa poitrine pour reprendre le contrôle. « C’est fini maintenant… je m’en suis sortie parce que ma force de vivre me faisait chercher d’autres solutions qu’une mort lâche ou inutile. »
Sa réflexion se teinte de fierté en revenant à d’autres défis qui l’ont amenée à se dépasser. « J’ai travaillé si fort pour m’en sortir… j’ai fabriqué des outils en tous genres, des huttes, un pont et un radeau… » Travaillant sans relâche, Nadine a aménagé le Pays de la Terre perdue à sa façon moderne. Elle sourit en se souvenant de sa large bécosse construite à côté de la grotte. « J’en avais assez de faire mes besoins dans les bosquets… chaque fois, je mettais ma vie en danger… » Les objets de sa vie là-bas, confectionnés avec des roches, du bois et des lanières de cuir, possédaient l’empreinte néolithique. Mais Nadine les inventait à partir de ses connaissances acquises dans un autre monde plus technique.
Du coup, le souvenir de ses batailles avec des lynx, un ours et des loups lui laisse un goût amer dans la bouche. « Je n’avais pas le choix, mais chaque fois, j’aurais préféré ne pas avoir à tuer… j’ai enlevé la vie pour survivre. Il me fallait protéger les miens. Combien de fois ai-je eu l’impression de faire la guerre à ce monde intolérant ? » Là-bas, la survie de l’un passe par l’anéantissement d’un autre. Chaque fois, elle a choisi de donner la mort à un animal afin de pouvoir observer le prochain lever du soleil. Au moins, ici, elle n’a pas besoin de se défendre de cette manière. Une vague de remords l’envahit. « Ce n’est pas tout à fait juste… pour sauver Natasha, j’ai tué un lynx dans le parc de la Gaspésie… » Nadine refoule l’image enfouie dans sa tête et laisse sa réflexion se poursuivre.
« La chasse… j’ai tué de nombreuses bêtes et j’ai mangé leur chair. J’ai tanné leur peau et m’en suis habillée. Une manière de survivre à la dure qui me répugnait. Si je n’avais pas appris à attraper le gibier, je serais morte là-bas. À cause de ça, à mon retour, j’ai adopté un régime végétarien durant un an. » Elle avait approfondi l’usage de ses armes jusqu’à la perfection. Gare à la perdrix qui passait dans le sous-bois, car Nadine la tuait rapidement d’un caillou lancé avec sa fronde. Des centaines de lièvres se sont fait prendre dans ses collets. Ses lances aux pointes acérées en os lui permettaient d’abattre facilement un chevreuil. Combien de poissons a-t-elle puisés des lacs et rivières avec ses dards ? Un délice qui la fait encore saliver…
Puis, un jour, la civilisation l’a rejointe. Sa vie de nomade s’est arrêtée subitement, brutalement même. Une étrange lumière a laissé quatre personnages sur la plage du lagon. « C’était si bizarre… je les connaissais, mais eux ne m’avaient pas encore rencontrée… » Ces humains venant de son passé paraissaient plus jeunes que ceux qu’elle avait connus. Si Nadine avait 57 ans, ses visiteurs n’affichaient que 30 ans. « Cette distorsion du temps me donne encore des maux de tête… je cherchais un chemin vers la civilisation, mais c’est un moyen de voyager dans le temps que je devais trouver… » En bousculant sa vie, les intrus lui ont fait comprendre à quel point le Pays de la Terre perdue l’avait changée. « J’ai même voulu me débarrasser de Jean-Pierre ! La femme douce et amiable que j’étais avant mon exil avait disparu pour afficher les traits d’une sorcière sans pitié pour ses ennemis. »
Après le départ de Jean-Pierre, Marie, Lucette et André, Nadine s’est retrouvée seule au Pays de la Terre perdue. La nomade a repris le chemin du mont Logan pour atteindre son lieu de transport entre une réalité et une autre. Elle a pu traverser son faisceau lumineux, afin de rentrer enfin chez elle. La colère envahit son âme au souvenir de son retour. « Maudit pays, tu ne pouvais rien faire de simple… » Si son exil avait duré deux ans, la revenante n’était restée absente de Montréal que deux semaines. « Ce nouvel élément avait déclenché une rage qui consumait mon énergie… j’avais si peur qu’on refuse de croire à mon histoire… » Malgré ses cheveux longs, son corps émacié et ses vêtements déchirés qui démontraient un séjour prolongé sur un territoire impitoyable, elle a éprouvé de la difficulté à faire admettre la vérité à sa famille et ses amis.
« S’il n’y avait que ça ! En plus, j’étais devenue… sauvage… difficile d’approche… » L’usure du temps marquait de façon importante l’aspect physique de la femme, mais l’empreinte du Pays de la Terre perdue avait profondément altéré sa relation avec la vie et, surtout, avec la société. L’aide de son amie Marie, elle-même revenue de ce monde étrange depuis 25 ans, et l’appui de sa famille ont permis à Nadine de reprendre, un pas à la fois, le cours d’une existence presque normale. Malgré les mains tendues par tous, un bout de son âme restait accroché dans cette contrée fantastique, dure, belle et inoubliable.
Quelques mois plus tard, Nadine a commencé à consigner ses aventures en textes pour tenter de sortir de son exil afin de mieux aborder sa vie future. La femme aux cheveux blancs a retrouvé peu à peu son apparence moderne avec ses talons hauts, ses bijoux et ses tailleurs coordonnés. « Intérieurement, je me sentais coupable d’avoir abandonné mes protégés à leur sort. Ça m’étouffait. Je rêvais d’un éventuel voyage au Pays de la Terre perdue, pour savoir s’ils avaient survécu à mon départ. » Pour survivre à l’appel du passé, Nadine s’enfermait dans une bulle en dehors du temps, incapable d’apprécier le confort de son existence d’avant, vivant comme un deuil l’impossibilité de remettre les pieds dans cet univers envoûtant. « Cher Emmanuel, tu as trouvé la manière de m’aider à compléter mon cheminement. Petit à petit, avec ton aide, j’ai lâché prise. Grâce à ta générosité, j’envisage maintenant l’avenir avec joie, détermination et sérénité. »
Un bruit de frein et de tôle brisée la ramène spontanément dans le présent et elle sursaute, échappant presque sa tasse de café. « Bon ! Un accident sur la rue Bowen. J’espère que personne n’est blessé. Hum… là-bas, je ne m’ennuyais pas de ces bruits secs et soudains. Pourtant, il n’y avait jamais de silence autour de moi… le vent, les oiseaux, la forêt, les rongeurs… tout me parlait à l’oreille et au cœur dans ce lieu rempli de vie. » Elle se sent irritée par l’impossibilité de retourner là-bas afin de pouvoir savourer une dernière fois ce merveilleux bien-être de vivre en solitaire. Pourtant, alors qu’elle se trouvait prisonnière du Pays de la Terre perdue, son clan humain lui manquait tellement que la douleur la plongeait dans une dépression profonde, comme celle subie pendant son deuxième hiver. « Je reste… et je resterai toujours une éternelle insatisfaite… Non ! Dans le fond, c’est l’expérience de ma vie qui se poursuit… il faut croire qu’il existe encore des choses que je dois apprendre… »
Nadine se lève, remplit sa tasse et se prépare deux tranches de pain grillé. Pendant qu’elle attend, elle poursuit sa réflexion. « J’ai survécu. En fait, là-bas, j’étais la meilleure ! J’ai laissé ma marque partout ! » Souriant à la suite de cet éclat qui l’a si souvent galvanisée au Pays de la Terre perdue, elle termine le tour de ses aventures. « Je suis de retour. L’extraordinaire périple est terminé. J’ai partagé mes mémoires dans cinq bouquins… le sixième comprendra l’exil d’Emmanuel. L’expérience m’a changée à jamais. Voilà maintenant le temps de l’apprécier… »
Dans la cuisinette, Nadine prend ses rôties et le pot de confiture, puis elle retourne s’asseoir à la petite table pour terminer son petit-déjeuner. « Je suis enfin heureuse… mes aventures difficiles, fantastiques et parfois fort étranges vivent désormais dans mes livres et mes dessins. Je n’oublierai jamais… » Le premier tome de la série a obtenu un succès impressionnant, prenant rapidement une place de choix dans toutes les librairies du Québec et plus largement dans la francophonie en Europe et ailleurs. Attiré par l’étrange récit de cette romancière, Sébastien l’a acheté et il a lu quelques passages à son grand-père. Emmanuel a immédiatement réalisé qu’une personne avait également vécu dans cet univers incroyablement attirant qu’il avait visité 70 ans plus tôt. Il n’était pas fou; il n’était plus seul, après toutes ces années de doute.
Nadine et Emmanuel ont utilisé les quelques mois restant dans la vie du malade pour panser les dernières blessures que leurs exils séparés au Pays de la Terre perdue ont imprimées sur leurs âmes. Le vieil homme est mort en paix, sachant que son petit-fils acceptait de croire à son histoire. Nadine a finalement trouvé la sérénité qu’elle cherchait depuis son retour, il y a deux ans. « Oui ! C’est ça le bonheur ! Merci beaucoup Emmanuel ! »
La porte de la salle de bain s’ouvre pour permettre à une tignasse mouillée de sortir. Le long corps de Sébastien, habillé d’un jean et d’un T-shirt, s’étire dans la buée abandonnée par un évacuateur d’air inadéquat. Le jeune homme se sent maintenant prêt pour attaquer cette nouvelle journée. De ses yeux gris qui rappellent ceux de son grand-père et ceux de Lou, il observe son hôtesse qui, de toute évidence, laisse son esprit errer ailleurs. « Avec cet air béat qui illumine son visage, c’est certain qu’elle vagabonde dans ce monde étrange… » Sébastien hésitait à interrompre la jonglerie matinale de Nadine. Il s’avance lentement dans la cuisinette. Elle lève ses prunelles bleues vers lui et un large sourire s’étire sur ses lèvres. Espiègle, Sébastien décide de la taquiner.
– Où étais-tu rendue, Nadine ? Ça semblait… au-delà de la lune… plus loin que Mars peut-être…
– Hum… je ne sais pas où se trouve le Pays de la Terre perdue, mais, en tout cas, je tiens à le garder précieusement dans ma mémoire…
– Est-ce que je peux reprendre du café ?
– Bien sûr, lui répond-elle d’un air songeur. Je croyais que tu n’en buvais pas.
– Je n’en voulais pas avant la mort de mon grand-père, mais l’odeur me rappelle tellement nos matins ensemble que j’ai commencé à en consommer juste pour sentir l’effluve et me souvenir de lui.
Nadine et Sébastien, habités encore par toutes leurs discussions au cours de la dernière nuit, avalent leur déjeuner en silence. À un moment donné, le jeune homme prend le iPod que Nadine avait acheté pour Emmanuel au début de l’été pour chercher une musique en particulier. Très vite, les notes du concerto pour flute et harpe en ut majeur de Mozart se répercutent sur les murs du petit appartement pour revenir vers les deux êtres habitant cet espace restreint. Sébastien s’assoit à table et commence à dévorer les œufs et le jambon qui ont tôt fait de disparaître, suivis par les rôties badigeonnées de confiture de framboise. Nadine constate le bel appétit de son protégé. Il souffre énormément du décès de son grand-père, mais sa jeunesse l’invite à mordre à belles dents dans la vie. « Emmanuel serait heureux de le voir ainsi… il avait si peur de le laisser tout seul… »
– Sébastien, te sens-tu prêt ? Ta nouvelle vie commence aujourd’hui.
L’interpellé reste silencieux un moment avant de répondre. Il déplie ses longues jambes sous la table et il dépose sa fourchette de biais dans son assiette vide. Puis il fixe Nadine de ses grands yeux gris. L’intelligence transpire dans ce regard ferme et direct.
– Une nouvelle vie, tu dis ? Tu sais je préfère penser que j’atteins une autre étape dans la continuité de mon existence. Jamais je n’oublierai cette partie que j’ai passée auprès de mon grand-père.
Nadine se contente de sourire face aux paroles chargées d’une sagesse qui lui rappelle le vieil homme. Elle éclate de rire.
– À la bonne heure ! Emmanuel retirerait une grande fierté de te voir poursuivre sa philosophie si énergiquement ! Tu restes son digne petit-fils…
Chapitre 3
Montréal – 9 mai 2013
– Ça n’arrêtera donc jamais ! Calme-toi avant d’exploser !
Elle aurait préféré hurler, mais Nadine avait plutôt sifflé les paroles entre ses dents. Un état de fébrilité soutenu l’affectait jusque dans ses os. Incapable de rester immobile, elle se déplace nerveusement de long en large sur la longue galerie à l’arrière de sa maison. Depuis sa rencontre avec Emmanuel la veille, elle ressent vivement l’impression que sa vie dérape une autre fois. Avec beaucoup de difficulté, elle tente de rationaliser ce qui lui arrive. Ses émotions mélangées, contradictoires et très intenses s’entrechoquent à nouveau. La femme aux cheveux blancs presse ses bras contre sa poitrine, pour éviter que tout son être se désintègre. Puis elle poursuit sa marche afin de vider son corps de cette décharge d’adrénaline causée par l’agitation trop vive. Machinalement, elle s’approche de la table et prend d’une main tremblante sa tasse remplie d’un café qui ne la réchauffe plus.
Son âme n’arrive pas à tolérer cette tension qui la garde dans une sorte de délire. D’une manière, elle retire un immense bonheur du fait qu’une autre personne ait vécu un exil au Pays de la Terre perdue après son retour. Par contre, Emmanuel pourrait mourir avant de livrer ses secrets. Là. Aujourd’hui. Ce matin. Maintenant. Cette crainte incontrôlable jette au fond de son cœur une angoisse difficile à supporter. Elle s’est rendue trois fois à l’étage, s’arrêtant près de la porte de la chambre qu’occupe le vieil homme, pour écouter la respiration saccadée. Rassurée, elle redescendait pour poursuivre son va-et-vient continu. Elle laisse ses émotions sortir dans un sifflement douloureux :
– Maudit Pays de merde ! Tu t’acharnes encore à m’embêter ! Ici, tu mets les pieds sur MON terrain ! Tu ne gagneras pas ! Dégage ! Allez ! Ouste !
À cause de l’heure matinale, la femme se retient de crier comme une bête sauvage… « Il ne faudrait pas que la voisine m’entende, car elle me croit déjà un peu folle. Nicole retiendrait mon cri comme une preuve. Elle appellerait la police sur-le-champ… »
– Ma belle ! As-tu au moins dormi quelques heures ?
Nadine, dont le corps est tendu comme une corde de violon, sursaute violemment et laisse sortir un cri qu’elle aurait voulu un peu moins fort. Un peu de liquide s’échappe de sa tasse et tombe sur le sol dallé.
– Alex ! Tu m’as fait peur ! Est-ce que je t’ai réveillé avec toute mon agitation ?
Depuis la chambre à coucher, Alex entendait le maelström incessant de Nadine qui tournait fébrilement en rond sur le plancher de bois du patio extérieur. Même léger, le bruit irrégulier l’empêchait de dormir. Fort inquiet de l’affolement qui chavirait l’ancienne nomade, il avait décidé de rejoindre sa femme là où elle s’était réfugiée. Depuis hier, le visage de son épouse avait repris cet air farouche qu’elle portait à son retour d’exil. Pourtant il considérait que tout ça faisait partie du passé. Avant de répondre à la question de sa blonde, il l’observe un moment. Il remarque que les membres de Nadine bougent tous en même temps, sans coordination apparente. Elle tremble tellement qu’il croirait à une crise aiguë de la maladie de Parkinson. L’homme s’approche lentement et retire la tasse de café froid des mains de son épouse pour la déposer sur la table. Il prend les menottes glacées dans les siennes et encourage Nadine à s’asseoir à côté de lui sur la causeuse. D’un geste empreint d’une grande tendresse, il place ses bras autour des épaules de sa femme et attend que les mouvements erratiques de son corps cessent. Nadine finit par se calmer et Alex voit un air plus serein revenir sur son visage marqué par la tension. Il lui parle doucement.
– Je comprends que cette rencontre te rend nerveuse, mais tu dois permettre à nos invités de dormir un peu plus longtemps.
– Je fais trop de bruit, c’est ça ?
– Disons que le claquement de la porte-fenêtre, le brassage des meubles de patio et les sifflements qui sortent de ta gorge m’ont réveillé.
– Je suis vraiment désolée.
Voulant aider Nadine à se calmer, Alex tente de dédramatiser.
– Remarque que j’aime mieux ça que les grognements sauvages que tu émettais régulièrement à ton retour…
Il s’attendait à la réaction habituelle, un coup de poing ou une boutade, mais rien n’est venu. Surpris, il constate que l’énervement causé par l’apparition d’Emmanuel bloque complètement l’attitude généralement joviale de Nadine. Il la serre délicatement dans ses bras et cherche à l’aider.
– Ce n’est pas grave. Pour l’instant, accompagne-moi plutôt pour observer le lever du soleil.
Main dans la main, Alex et Nadine se dirigent vers le milieu du jardin pour admirer ce moment de la journée qui remet de la lumière dans la vie des humains. Quand une porte d’auto se referme doucement, le couple comprend que Marie vient d’arriver. La tête rousse apparaît soudainement au coin de la maison.
– Bonjour ! Je m’attendais à trouver mon amie réveillée aussi tôt. À ce que je vois, la nervosité a atteint son maximum. Est-ce que tu as réussi à laisser les autres dormir, au moins ?
Sachant que la présence de Marie aiderait Nadine à retrouver un peu de calme, Alex en profite pour s’éclipser vers la cuisine.
– Je vous abandonne les filles. Je rentre pour commencer à préparer le petit-déjeuner… silencieusement…
Le clin d’œil qu’il glisse vers sa blonde la fait sourire. Tout va bien. L’homme est soulagé.
Hier, pour éviter qu’Emmanuel et Sébastien prennent la route vers Sherbrooke en pleine nuit, Nadine et Alex les ont hébergés dans la grande maison familiale. Les discussions s’étaient étirées tard en soirée. Épuisé, le vieillard devait s’accorder un long repos avant qu’il puisse poursuivre toute forme de conversation. Si la femme au tempérament fougueux comprenait le besoin d’Emmanuel, la situation la mettait dans un état d’impatience nerveuse impossible à ignorer. À son habitude rebelle et téméraire, elle voulait tout savoir… tout de suite.
Incapable de dormir au cours de la nuit, elle tournait en rond dans la grande maison, sortait dehors, puis revenait s’asseoir au salon. Le cœur en émoi et l’âme remplie de confusion, elle s’agitait sans but apparent. Quand il a vu que sa femme ne pouvait dormir et qu’elle était si tendue, Alex lui a offert d’aller avec elle pour se dégourdir les jambes dans les rues du quartier. Il sait qu’elle apprécie ces randonnées nocturnes dans la ville. Au Pays de la Terre perdue, elle était confinée à sa grotte ou un campement parce que la noirceur l’empêchait de marcher sans risque dans la nature sauvage. Ici, à Montréal, les lampadaires permettent de tirer plaisir de la fraîcheur de cette belle nuit de mai. Même la lune encore froide abandonne piètrement la compétition au profit des réverbères halogènes. Il y a moins d’étoiles dans le ciel bouché par le smog de Montréal, comparativement à cet univers sans civilisation où aucune pollution n’obstrue la vue. Cependant, Nadine s’accommode de la différence : le prix à payer pour se retrouver chez elle avec sa famille et ses amis demeurait faible. Elle se sent comblée de bonheur.
La randonnée urbaine prenait une cadence imposée par la femme dont le cerveau bouillonnait de questions. Ainsi, l’homme avait peine à la suivre. Par contre, l’exercice a largement contribué à écouler ce temps d’attente avant que Nadine puisse poursuivre cette étrange conversation avec Emmanuel. Avec un calme extérieur inversement proportionnel au tumulte intérieur de Nadine, Alex s’est contenté de laisser parler sa blonde. Il n’en revenait tout simplement pas d’entendre toutes les hypothèses qui sortaient avec fougue de son cerveau hyperactif. Si Nadine espérait beaucoup de cette rencontre pour le moins inusitée, Alex souhaitait de tout cœur qu’elle n’en ressorte pas trop déçue.
Écoutant le babillage familier des deux femmes qui pénètre par la fenêtre ouverte comme un doux murmure de colibri, Alex démarre la cafetière, met la table pour cinq personnes et compose un menu complet pour les affamés qui voudront bientôt reprendre des forces. Satisfait d’avoir terminé les préparatifs, il retourne auprès de Marie et Nadine avec un plateau contenant trois tasses remplies à ras bord, un bol de fruits frais et quelques croissants… « Nadine aura certainement faim… c’est sûr… »
– Il ne manque que les convives pour le petit-déjeuner. J’ai entendu Emmanuel bouger dans sa chambre, mais je crois qu’il ne descendra pas avant son petit-fils.
Il s’assoit en face des deux lève-tôt et dépose le plateau au milieu de la table. Lançant un clin d’œil en direction de Marie, il affiche un air espiègle.
– Voici un petit en-cas… pour ma gourmande qui n’a pas dormi de la nuit…
La blague flotte à 1000 mètres au-dessus de la tête de Nadine. Trop préoccupée par la situation, elle n’entend même pas les propos de son mari. Marie décide de l’aider à reprendre pied dans le moment présent.
– Merci, Alex, de si bien prendre soin de nous, affirme-t-elle.
La rouquine prend un morceau de croissant, y applique de la confiture de framboise et l’offre à Nadine. Ne recevant aucune réponse de la part de son amie, Marie l’observe d’un regard perplexe. Normalement, la gourmande se serait déjà emparée de la pâtisserie. Pourtant, la femme aux cheveux blancs semble soudainement égarée dans cette projection virtuelle que lui présente son cerveau en ébullition. Ses yeux brillent d’un éclat sauvage qui rappelle cette sorcière du Pays de la Terre perdue. Délicatement, Marie touche le bras de sa complice d’aventure pour la sortir de cette torpeur qui l’afflige ce matin.
– Nadine, veux-tu un croissant ? Ton chum 2 les a réchauffés.
– Je n’en peux plus de patienter ! déclare Nadine sans se préoccuper de la nourriture. J’ai peur d’exploser !
– Il faudra que tu retrouves ton calme, réplique la rouquine. Tu devras utiliser tout le temps nécessaire, pour mieux découvrir cette histoire étonnante. Bombarder Emmanuel de questions…
– Je sais, coupe la tête blanche. Je trouve l’attente si difficile ! J’ai tellement hâte d’apprendre comment ont survécu Lou et Allie ! Je suis certaine qu’il les a rencontrés !
Laissant quelques instants à son amie pour qu’elle reprenne son souffle après cet esclandre, Marie avale une gorgée de café et croque une fraise. Puis, une image du Pays de la Terre perdue lui revient… ce jour fatidique où elle a eu à convaincre trois personnages hétéroclites de suivre la sorcière vers la péninsule sud… « Qu’avait donc dit Nadine pour m’encourager ? Ah oui ! »
– Souviens-toi de ta méthode pour construire une hutte, commence-t-elle. Il suffit de mettre d’abord une pierre, puis une deuxième. Un morceau de casse-tête à la fois. Il faut prendre son temps, bâtir autour…
Sur le coup, Nadine éclate de rire au rappel de cet exemple qu’elle avait utilisé lors de leur conversation qui avait eu lieu dans la forêt au nord de la grotte. Elle avait voulu inciter son amie à maintenir un scénario de manipulation pour ramener ses collègues vers le site de leur portail afin qu’ils puissent repartir chez eux. « Marie a raison… je dois m’armer de patience comme je l’ai si souvent fait là-bas… »
– D’accord. Une pierre à la fois… ou plutôt un mot à la fois. De toute façon, l’histoire d’Emmanuel date de 70 ans et il devra prendre son temps pour bien se souvenir de son année d’exil.
Quelques minutes plus tard, Emmanuel et Sébastien les rejoignent dans la salle à manger où les attend un copieux repas. Comme s’il voulait marquer un point, ou simplement pour se rassurer, Emmanuel dépose le vieux Zippo sur la table. Ce briquet presque neuf porte de profondes traces d’usure à force d’avoir traîné dans une poche de pantalon ou un fond de tiroir pendant 70 ans.
Nadine se retient d’éclater en sanglots. Comme la veille, lorsqu’Emmanuel le lui a présenté. Heureusement, Marie avait pris en charge la situation qui attirait un peu trop de curieux, suggérant de déplacer la conversation dans un restaurant sur la rue Stanley. Le temps de parcourir la petite distance avait permis à Nadine de retrouver un peu le contrôle de ses émotions. En apparence très calme, elle s’était assise plutôt lentement à la table du bistro. Par contre, tout comme Marie, elle était animée intérieurement par un tourbillon de questions soulevées par l’arrivée inopinée d’Emmanuel. Cette rencontre devenait énormément importante pour les deux femmes.
Ce matin, Marie affiche un air plus serein que sa comparse. Peut-être que les 27 années accumulées depuis son retour lui ont permis de mieux intégrer les acquis de son aventure au Pays de la Terre perdue. Si son exil n’a duré que quelques semaines, l’intensité de l’expérience l’avait incroyablement transformée. Par contre, Nadine y est restée deux ans. Les bouleversements provoqués s’avéraient très profonds, immuables même. Ainsi, le processus de réinsertion à sa vie d’avant s’étire depuis deux années et tarde à se terminer. Si Marie a aidé la nomade à retrouver lentement le fil de son existence antérieure, l’exercice demeure difficile et Nadine se décourage souvent. Un coin de son âme la retenait là-bas et cette double vie sapait tous les efforts de cette dernière pour reprendre pied dans son propre monde. Malgré tout, la rouquine persiste avec une grande patience. Elle le doit bien à son amie. En effet, « la sorcière », comme elle l’a connue dans cet univers parallèle, s’est occupée d’elle au Pays de la Terre perdue, lui sauvant même la vie à quelques reprises.
Prenant place à la table pour le petit-déjeuner, Marie ne peut cacher sa curiosité face au vieillard. Elle n’a passé que 37 jours là-bas, mais l’expérience intense a laissé une empreinte indélébile sur elle. Elle veut entendre Emmanuel raconter son histoire qui a duré un an. Elle espère aussi que, recevant des nouvelles de ses protégés, Nadine pourra retrouver son équilibre et avancer dans le présent. Rapatriant enfin ce bout d’âme encore accroché dans cet autre univers, Nadine pourra ainsi porter ses pas et sa pensée vers un futur lumineux sans aucun regret ni rancune contre le Pays de la Terre perdue.
Nadine s’assoit en face d’une assiette qu’Alex avait remplie de fruits. « Il me connaît si bien. Il réalise que j’arriverai à ne manger rien d’autre tant que ce stress douloureux habitera mon corps. » Elle lève les yeux vers cet homme qui l’observe avec tant d’amour dans le regard. Silencieusement, la femme forme les mots « merci » et « je t’aime » en direction de son époux.
La framboise qu’elle tente d’avaler passe difficilement. « Cette tension fébrile me noue complètement la gorge… » L’arrivée d’Emmanuel avec son histoire demeure tout simplement extraordinaire. Depuis leur rencontre, la veille, les idées de Nadine tournent sans arrêt dans sa tête. « Je saurai enfin comment ont survécu mes protégés du Pays de la Terre perdue… j’en suis convaincue… »
Laissant les deux femmes s’occuper de la conversation, Alex observe Sébastien. Il reconnaît dans le jeune homme de 19 ans un individu solide et sérieux. Il est touché par son vécu. Voulant commencer ses études d’ingénieur à Sherbrooke en septembre, Sébastien n’avait malheureusement pas obtenu de bourse. Sa décision de retarder son projet a aussi été précipitée par la maladie de son grand-père qui nécessitera une présence presque continue auprès de lui au cours des prochains mois. Il devra même quitter son emploi à temps partiel, sa seule source de revenus. Il s’apprête donc à renoncer à son projet d’études supérieures pour le moment.
Emmanuel va mourir. Il a informé son petit-fils qu’il laisserait suffisamment d’argent pour payer quelques-unes de ses années universitaires par le truchement d’une assurance-vie. D’ici là, sa pension suffisait à peine pour répondre aux besoins. Son cancer de la prostate a pris une tournure fatale, ce qui le force à assumer des dépenses supplémentaires non prévues. Le malade avait même refusé le traitement de chimiothérapie suggéré afin de quitter ce monde au plus vite, évitant ainsi que Sébastien accumule trop de retard dans ses études.
Le petit-fils était furieux de la décision du vieillard. Il espérait que ce dernier vive encore quelques années. L’université pouvait attendre. Quand Emmanuel sera décédé, ce sera une autre étape… il ne reviendra plus jamais dans sa vie. Le jeune homme souhaitait donc passer le plus de temps possible avec lui. Satisfait de son travail, le gérant du IGA lui avait proposé un emploi régulier pour la durée de l’été. Sébastien a décliné l’offre pour mieux s’occuper du vieillard dont l’état nécessite des soins quotidiens, des tests de routine et de nombreux examens médicaux. Son grand-père a besoin de lui en permanence et le petit-fils refuse de le laisser seul. Ainsi, le report de ses études à l’année suivante devenait simplement l’unique option possible.
Si Alex comprend la décision de Sébastien, il voudrait tout de même l’aider. Observant le regard gris hérité d’Emmanuel, le chef d’entreprise y voit une vive intelligence, une grande maturité et une détermination sans bornes. Une attitude idéale pour une firme d’ingénieurs-conseils comme la sienne. Il pense que les deux options restent conciliables : recruter un jeune de talent et permettre à Sébastien de poursuivre son rêve, cette année… ou l’an prochain.
Aujourd’hui, le temps des discussions demeurera beaucoup trop court au goût des trois personnages qui ont subi l’exil. Emmanuel doit être de retour chez lui à Sherbrooke, en début d’après-midi, pour rencontrer son médecin. Il tient à se présenter à ce rendez-vous. Maintenant que Nadine lui offre une alternative, il voudrait suivre le traitement de chimiothérapie pour prolonger sa vie de quelques semaines, quelques mois si possible. Cela lui donnerait le temps de raconter son expérience tellement invraisemblable pour permettre à l’auteure de l’écrire.
Emmanuel semble nerveux et fatigué. La journée d’hier a épuisé l’homme de 88 ans et la nuit n’a duré que quelques heures. Il picosse dans son assiette avec sa fourchette, sans vraiment manger quoi que ce soit. Le café reste intouché tout comme le jus d’orange. L’hôtesse s’inquiète surtout de l’air renfrogné qui s’affiche sur la figure du vieillard. « Pourquoi cet air de bœuf ce matin ? Emmanuel aurait-il changé d’avis ? Non ! Je ne pourrais pas le tolérer… » Soudain, la peur intense fait trembler Nadine. Son visage devient blanc comme la neige. « Je ne saurai jamais… » Elle ferme les paupières pour chasser le vertige et tente de se concentrer sur le concerto de Mozart qui joue en sourdine.
Alex remarque le malaise de son épouse et en saisit la raison. Il jette un coup d’œil vers Marie qui, patiemment, alimente la conversation sur des sujets variés et légers. Ainsi les convives mangent leur petit-déjeuner en discutant de tout et de rien. Sauf pour Emmanuel et Nadine. Le patriarche ne parle qu’à demi-mot. Contrairement à son habitude, la femme aux cheveux blancs se tait complètement. Elle boit son café du bout des lèvres, lui n’y touche pas du tout. Une sorte de duel s’installe… Nadine surveille Emmanuel avec des yeux remplis d’une appréhension à peine contenue. Le vieil homme le sait et il attend son heure.
Heureusement, Sébastien a maintenu la conversation en parlant de leur vie à Sherbrooke. Puis, quand les assiettes se sont vidées, Alex a adressé un léger signe de tête en direction de Marie, puis il a invité Sébastien dans la cuisine. Ainsi Emmanuel, Marie et Nadine pourraient discuter entre eux du Pays de la Terre perdue. Dans la salle à manger, la tension monte d’un cran. Le vieillard buté croise les bras sur sa poitrine et son visage semble dire : « Je ne veux pas parler. » Nadine l’observe un moment tentant de comprendre d’où venait cette attitude soudainement fermée. Elle jette un coup d’œil à son amie pour trouver une forme d’approbation, puis elle plonge dans la conversation.
– Qu’est-ce qui se passe ce matin Emmanuel ? Avezvous changé d’avis concernant ma proposition d’hier ?
Emmanuel la regarde longuement. Les prunelles du vieil homme portent un gris si clair que Nadine se sent désarmée. Un vif sentiment de regrets causés par l’absence de Lou se répand dans tout son corps et bouscule son âme. « Ses yeux étaient du même gris… » Puis Emmanuel parle en utilisant un ton plutôt indigné.
– Comment ça se fait que vous acceptiez mon aventure, vous deux ? Il n’y a pas personne qui m’a cru en 70 ans. Qu’est-ce qui vous prend ? Je n’aime pas quand on rit de moé.
Nadine avait retourné la situation des centaines de fois dans sa tête depuis la veille. Sans hésitation, sans même consulter Marie du regard, elle répond aux questions du vieillard avec un certain calme.
– Je sais que vous êtes allé au Pays de la Terre perdue après mon départ. J’ai aménagé la grotte. J’ai construit le pont et les campements. Le Zippo, je l’avais déposé sur l’étagère.
– Sans le briquet et le chien-loup, je serais mort là-bas.
« Le chien-loup ! » L’expression étonne Nadine. Ses idées se bousculent dans sa tête pendant que ses yeux s’agrandissent sous la curiosité. Elle éprouve de la difficulté à respirer tant ses émotions l’étranglent. Elle ressent, sans même la regarder, que Marie est aussi tendue. Est-ce qu’il parle de Lou ?
D’un œil amusé, Emmanuel observe les deux femmes. Nadine voit bien son manège, mais elle réussit mal à garder son calme. Le vieillard fait exprès en laissant échapper des bribes de son exil pour attiser la curiosité des deux interlocutrices. La rebelle arrive difficilement à se concentrer, car elle se retient de hurler. « Je dois être patiente… un morceau de casse-tête à la fois… une roche à la fois… » Elle regarde Marie du coin de l’œil pour y trouver du courage. L’histoire viendra. Pour le moment, elle doit confirmer qu’Emmanuel demeure d’accord pour qu’elle écrive ses aventures. Elle tient à établir un contrat le plus tôt possible. Elle a communiqué avec Olivier tôt ce matin pour discuter de ce qu’elle peut offrir. Mais d’abord, elle veut élucider le mystère du comportement d’Emmanuel. La femme ouvre la bouche pour parler, mais l’ancien exilé ne lui en laisse pas le temps.
– Les manteaux d’hiver vous appartenaient-ils ?
Marie, dont le voyage datait de 27 ans, regarde le vieil homme sans comprendre. Par contre, Nadine, qui a vécu ces évènements il y a deux ans, saisit très bien la manœuvre d’Emmanuel. Il ne cherche qu’à attiser son intérêt. Elle décide de lui rendre la pareille. Elle éclate de rire avant de répondre.
– Oui et non. Le grand manteau long pour femme appartenait à Marie. Je portais les vêtements de peaux de chevreuil. Les autres avaient été laissés par des gens différents.
Nadine garde délibérément le silence sur la suite, plongeant son regard bleu dans les prunelles grises avec un soupçon de défi. Elle guette avec satisfaction la réaction d’Emmanuel. Sa curiosité apparente et vive effrite sa volonté de retenir les questions. « C’est ça ! Ce petit jeu se joue à deux… », se convainc Nadine. Forte de son avantage sur le vieillard décontenancé, elle l’observe d’un air taquin. La résolution d’Emmanuel se brise et l’homme éclate :
– Quoi ? Il y avait vraiment d’autres résidents !
Marie et Nadine pouffent de rire en voyant l’incrédulité s’immiscer sur le visage d’Emmanuel.
– Oui, plusieurs personnes s’y sont retrouvées, réplique Nadine. Si j’ai bien compris ce que vous m’avez dit hier, vous étiez le sixième à habiter la grotte.
– Mais… je n’ai pas trouvé personne ! Pourtant, j’ai cherché partout ! Où vous cachiez-vous ?
– Nous étions tous déjà partis quand vous êtes arrivé, répond Nadine d’un air un peu triste.
– J’étais tout seul. C’était tellement dur !
Puis, trop bouleversé par des souvenirs pénibles qui lui font monter les larmes aux yeux, Emmanuel ferme les paupières. Nadine et Marie le laissent reprendre le contrôle sur ses émotions avant de poursuivre la conversation. Puis, agissant un peu comme une modératrice, Marie décide de parler en premier pour aider son amie qui, de toute évidence, était trop ébranlée.
– Emmanuel, il est important de savoir si vous voulez toujours nous raconter votre expérience au Pays de la Terre perdue. Est-ce que vous acceptez que Nadine note votre récit et écrive votre aventure dans un livre ?
Emmanuel reste songeur un long moment. Les deux femmes retiennent leur souffle. Elles sont soulagées quand il ouvre les yeux, car un énorme sourire s’étire sur sa figure ridée par les années. Seul l’air espiègle qu’il porte aux coins des lèvres les laisse perplexes et brise leur crainte d’un revirement.
– Oui, je veux tout vous raconter. TOUT ! C’est correct d’écrire mon aventure. Je tiens aussi à connaître la vôtre. Par contre, vos livres ne sont pas tous sortis et je mourrai bien avant que Sébastien puisse me les lire à voix haute.
– Ça peut s’arranger facilement, répond Nadine dont le visage s’éclaire d’une énergie nouvelle. Ils sont tous terminés. Je pense que, vu les circonstances, je pourrai vous prêter les manuscrits non publiés.
L’expression d’Emmanuel se rembrunit et les deux femmes retiennent à nouveau leur souffle. « Quoi encore ! », se demande Nadine.
– Je veux aussi de l’argent, continue le vieil homme. Pour mon petit-fils. Quand je mourrai, il ne restera pas grand-chose. Il ne pourra pas aller à l’école. Au moins, avec ma pension, j’arrivais à lui offrir un toit sur la tête et lui fournir de la nourriture. Lorsque je vais lever les pattes, il sera tout seul et sans aucun revenu, excepté son petit salaire de commis chez IGA.
Essoufflé par ce flot de paroles, Emmanuel croise les bras et un air renfrogné se fige à nouveau sur son visage. Le cœur de Nadine fond. Elle saisit enfin ce qui donnait ce comportement buté au grand-père. « Il est merveilleux… Il ne pense même pas à lui… je l’aime déjà ! » Toutes les pensées d’Emmanuel allaient pour son petit-fils. Se souvenant de la souffrance de sa mère quand elle a eu à combattre le cancer qui risquait de l’emporter dans la mort, Nadine comprend que le malade s’évertue à tout mettre en œuvre pour que Sébastien puisse mieux vivre. Raconter ses aventures devient secondaire. Nadine reprend la parole malgré la buée qui embrouille sa vue.
– Ce matin, j’ai parlé avec mon agent afin de savoir ce que l’on peut vous proposer pour publier votre récit. Je vais vérifier si l’on peut transférer cet argent à Sébastien. Toutefois, il ne s’agit pas d’une fortune. De plus, le livre qui deviendra le sixième de la série ne pourra pas sortir avant quelques années.
Avant que Nadine puisse terminer ses explications, Sébastien se présente dans la salle à manger. Il est suivi d’Alex qui porte un sourire fort éloquent. Le visage du jeune homme, rougi par l’émotion, met en valeur ses cheveux cendrés en désordre. Ses yeux gris brillent intensément. L’excitation fait vibrer tout son corps.
– Grand-père ! J’ai peut-être obtenu un job comme ingénieur !
– Comment ça ? répond le vieillard du tac au tac. Tu n’as encore rien appris !
Sébastien est tellement énervé qu’il éprouve de la difficulté à énoncer des phrases complètes et cohérentes. Alex a dû prendre la relève.
– Ma firme d’ingénieurs-conseils possède un petit bureau à Sherbrooke. Le chef de service cherche un étudiant qui commence son université. Nous les embauchons avant leur première année puis nous nous assurons qu’ils obtiennent des stages intéressants jusqu’à la fin de leur baccalauréat. Ensuite, nous les aidons à passer leurs examens de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Quand tout cela est terminé, nous les engageons comme professionnels. Alors oui, si Sébastien réussit l’entrevue et les tests, il pourra dire qu’il a décroché un job d’ingénieur, poste qu’il aura dans cinq ans.
Emmanuel regarde Nadine sans comprendre. Une expression presque fâchée se glisse sur son visage.
– Pourquoi faites-vous ça ? C’est si payant d’écrire des livres ?
– Non, pas du tout. Sans les prestations de ma retraite, je devrais garder un emploi régulier pour vivre. De toute façon, la situation de Sébastien ne m’appartient pas. Alex cherchait un étudiant pour ce poste à Sherbrooke. Sa rencontre avec Sébastien a démontré qu’il possède le bon profil. Il revient à Alex de décider ce qui convient pour son organisation. Je ne suis pas impliquée dans le débat.
Devant l’air incrédule qu’affichait encore Emmanuel, Nadine lui répète que l’emploi de Sébastien n’était aucunement lié à son offre d’écrire ses péripéties au Pays de la Terre perdue. S’il décline l’occasion de voir son récit publié, son petit-fils recevra quand même un contrat pourvu qu’il se qualifie. Emmanuel fixe son regard sur la femme pendant une longue minute avant de parler. Nadine ressent lourdement l’appréhension négative qui s’accroche à son ventre. Est-ce qu’il refuserait de lui raconter ses aventures ?
Le vieillard ferme les yeux pour mieux réfléchir. Il aime déjà beaucoup cette dame aux cheveux blancs qui lui semble si généreuse. Il désire aussi connaître l’histoire de cette exilée qui a passé deux ans au Pays de la Terre perdue et à qui il doit la vie. Ses lèvres tremblent sous le coup des émotions. Derrière ses paupières, des images se déroulent à la vitesse de la lumière. Il se souvient de la peur de mourir, de la honte d’avoir envisagé le suicide, de la faim insoutenable, de la fièvre, des orages menaçants et de la froideur de l’hiver. Puis, ses traits s’adoucissent à la mémoire de son amitié pour les animaux, de la grande beauté des couchers de soleil, de son émerveillement face à la mer. Il ouvre les yeux et, d’un seul mot, il déclenche l’euphorie dans la maison.
– D’accord.
À côté de Nadine, Marie se détend peu à peu. Elle laisse sortir de son corps le souffle qu’elle retenait. De son côté, pour évacuer le stress qui la fait trembler de tous ses membres, la femme aux cheveux blancs se lève d’un bond et s’exclame avec une énergie renouvelée :
– Bravo ! Je suis soulagée… j’ai cru pendant un moment que vous refuseriez…
Emmanuel n’allait pas lâcher le morceau aussi facilement. Pointant son doigt vers Nadine, il insiste.
– Je veux de l’argent comme j’ai dit. Pis je parlerai seulement quand Sébastien aura signé son contrat !
Nadine reste médusée, les deux bras ballants, au milieu de la salle à manger. Ses yeux brillent et une sorte de rage s’installe sur son visage. « Je ne l’aurai jamais cette histoire ! Merde ! » Elle remarque que Marie est également déçue de la tournure des évènements. Emmanuel note la réaction des deux femmes avec un regard dont l’éclat pourrait percer leur âme. Nadine sait qu’elle ne gagnera pas cette bataille aujourd’hui et que l’issue appartient au dernier exilé du Pays de la Terre perdue et à lui seul. Nadine sourit devant la ténacité de l’homme qui lui rappelle tant sa propre nature rebelle. Le vieillard l’observe d’un air sérieux puis il enfonce le clou.
– C’est à prendre ou à laisser.
Heureusement, voyant le désarroi sur le visage des deux femmes, Alex modère la conversation avec quelques faits supplémentaires.
– L’entrevue et les tests sont prévus pour demain, en après-midi. Sébastien recevra sa réponse immédiatement. Si tout va bien, il pourra signer son contrat dès le jour suivant.
Aux yeux d’Emmanuel, son petit-fils ne pouvait pas manquer les examens ni rater la discussion d’embauche. Il avait confiance en ses capacités. Il voyait déjà Sébastien avec la promesse d’emploi en main et l’imaginait dès maintenant avec le mortier des nouveaux diplômés sur la tête. Il commencerait à raconter son histoire tout de suite après. De son côté, Nadine tente aussi de faire avancer les choses plus vite. D’un air calculateur, elle ajoute :
– Je pourrais certainement obtenir un contrat avec la maison d’édition pour jeudi. Pouvons-nous organiser une rencontre à Sherbrooke pour examiner tout ça ? Dans un restaurant peut-être ?
– Je suis fatigué et malade, réplique aussitôt Emmanuel. Il faudra venir chez moi.
– D’accord ! répond Nadine fort soulagée de la tournure des évènements.
L’homme âgé observe Nadine avec une expression plutôt étrange sur son visage. Cette fois, la femme éprouve de la difficulté à maintenir son calme. Elle lève les bras dans les airs et jette un regard presque meurtrier vers le vieillard.
– Quoi encore !
– Ne te fâche pas, la petite. Je veux simplement te demander quelque chose de particulier. Tu sais, je ne suis pas habitué à ce qu’on me vouvoie… Je souhaiterais que tu me tutoies plutôt. Pour vous aussi, Alex et Marie.
Soudain, Marie éclate de rire. Dans sa tête, elle se remémore une autre scène, un matin ensoleillé, sur le toit de la grotte. La sorcière lui avait proposé la même chose… dans une phrase encore plus courte. Devant l’expression ahurie de ses interlocuteurs, elle explique le lien entre les deux situations. Quand tous pouffent avec hilarité, la lourde tension qui affectait tout le monde se diffuse peu à peu.
– S’il n’y a que ça pour vous faire… euh… te faire plaisir, insiste Nadine, j’accepte votre… euh… ta demande sur-le-champ !
Une heure plus tard, Sébastien et Emmanuel prenaient la route pour rentrer à Sherbrooke. Le grand-père et le petit-fils gardaient le silence. Ils assimilaient chacun de leur côté le fait que leurs vies respectives venaient de changer substantiellement. L’un ne passerait plus pour quelqu’un qui inventait des histoires de fou. L’autre était en train de dessiner son avenir. Extrêmement fatigué, Emmanuel s’est endormi avant que l’auto traverse le pont Champlain. Le jeune homme souriait au soleil. Le seul nuage à son bonheur lui rappelait que les jours de son grand-père étaient comptés.
Nadine était certes très déçue de ne pas connaître tout de suite ce qu’Emmanuel avait à raconter. Mais quelque part, elle a compris que le récit qu’elle allait entendre s’annonçait très intense et chargé d’émotions. Elle devra écouter longtemps, souvent et attentivement. L’auteure travaillera d’arrache-pied pour rendre adéquatement, dans un livre, la narration qu’elle prédisait trépidante. « Une pierre à la fois… le travail dur, ça me connaît… il n’y a rien à mon épreuve… » Heureusement, le Pays de la Terre perdue lui a donné la capacité à œuvrer lentement, avec patience et détermination, pour obtenir ce dont elle avait besoin pour survivre. Pour écrire l’histoire d’Emmanuel, elle procédera avec sa méthode éprouvée qu’elle a développée pour construire le pont, les huttes et le radeau.
« Un mot à la fois… pour raconter une histoire palpitante… pour terminer ma guérison… pour que les sceptiques soient définitivement… CONFONDUS ! »
Chapitre 4
Petit-Lac-Magog – 2 mars 1943
– Ma ! J’ai 18 ans ! Tous les hommes du village partent à guerre !
– Pas ton ami Alfred ! Lui, y se cache ! Y veut pas y aller à guerre.
– Ma ! réplique Emmanuel sur un ton exaspéré. Ce n’est pas pareil ! Alfred est un pissou !
Emma observe son fils de son regard gris si doux. Pourquoi ne comprend-il pas que son père essaye de le protéger ? Elle sait de source sûre que la majorité des jeunes du village ne tiennent pas à s’impliquer dans le conflit en Europe, contrairement à ce que pense Emmanuel. Frondeurs devant les autres gars, ils croulent sous la frayeur et ils pleurent dans la maison de leurs parents. Ils accompliront leur devoir, sans doute, mais ils ne donneront rien de plus. Pour Emmanuel, la situation s’avère différente. Enfant unique, il demeure le seul héritier de la ferme. Le gouvernement en tient compte. La mère essaie à nouveau de ramener son fils à la raison.
– Si tu sortais steady avec une fille aussi, tu pourrais l’épouser. Pis là, ça t’ferait rien de pas aller à guerre.
– Ma ! Je n’ai pas de fiancée pis il n’est pas question de mariage pour le moment ! J’aimerais voir du pays, me rendre à la mer… avant de m’enfermer dans ce trou pour de bon.
– Non ! Ton père a parlé au maire. Rosaire peut plus travailler tout seul dans les champs. Il faut que tu restes icitte !
– Je ne la veux pas, la terre ! Pa a juste à la vendre !
– Tête de linotte ! T’es pas assez vaillant pour bosser sur la ferme, mais tu rêves de t’battre en Europe ! Que penses-tu que c’est, la guerre ? Une partie d’pêche ? Tu pourrais mourir ! Comme le p’tit Maurice !
Sur le coup, Emmanuel reste silencieux. Il comptait Maurice parmi ses amis. Le jeune s’est engagé comme volontaire en 40. Costaud et portant déjà la barbe forte à 15 ans, il a menti sur son âge. Les recruteurs l’ont mobilisé sans égards. Il s’est enrôlé en janvier 1940 et il a trouvé sa fin en mai 1940 à la bataille de Dunkerque en France. Voyant que son exemple ébranle son fils, Emma reprend sur un ton un peu plus calme.
– Mon garçon, ton père a décidé pis c’est ben mieux comme ça pour tout l’monde. Tu recevras même pas d’lettre de conscription. Le maire nous l’a promis.
Emmanuel ressentait vivement l’exaspération qui montait en lui. Pourquoi sa mère refuse-t-elle de comprendre sa fougue ? Lui, il tient à partir ! Le fils est déçu que ses parents n’acceptent pas de vendre leur ferme. Ainsi, il devra un jour s’en occuper pour assurer leurs vieux jours. Il deviendrait prisonnier d’une vie dont il ne veut pas. Il aurait tant souhaité un moment de répit face à ce travail qu’il déteste, quitte à se battre à la guerre. Il frotte ses mains ensemble avant de couper court à la discussion.
– Bon ! Pour astheure, j’ai besoin de prendre l’air ! Je m’en vais vérifier la cabane dans le fond de la terre. Je reviendrai pour le souper.
– Y a apparence de mauvais grain. Habille-toi chau...
Emma ne peut finir sa phrase que déjà son fils claque la porte. En un instant, il avait ramassé sa veste rouge à carreaux, mis ses bottes sans les lacer et s’était élancé à la course vers la grange. Il trouve la hache dont il a besoin pour bûcher du bois de poêle en préparation de la saison des sucres. Au passage, il prend « sa petite 22 », comme il l’appelle, avec quelques balles qu’il fourre dans une poche, au cas où il y aurait des intrus dans la cabane. L’an passé, des ratons laveurs y avaient élu domicile.
Une fois dehors, il insère le bas de ses pantalons dans ses grosses bottes d’hiver en caoutchouc qui montent presque jusqu’au genou. Il trouve ça très long d’attacher les lacets serrés, mais, comme il s’en va marcher dans le bois, il s’assure que ses chaussures restent accrochées solidement à ses pieds. Même s’il y a encore beaucoup de neige dans la forêt, la boue commence à envahir plusieurs endroits qui profitent d’un ensoleillement plus direct.
Un sourire se glisse sur ses lèvres. « Je savais que ça finirait de même ! Par chance, ce matin, j’ai pris mes précautions. » En prévision de cette sortie inévitable, il a mis, l’une par-dessus l’autre, deux paires de bas que sa mère lui a tricotés. Il aura chaud malgré le froid humide de la saison. Une vague d’amour s’immisce dans son cœur au souvenir de cette femme qui prend si bien soin de lui. Puis son air se rembrunit. « Pourquoi ne comprend-elle pas que j’ai besoin de m’en aller un bout de temps… j’étouffe sur la ferme… » Emmanuel fixe ses raquettes à ses bottes, trouve sa tuque dans sa poche de veste et la pose sur sa tête. Il enfile ses mitaines de laine bouillie. Une distance de trois milles le sépare de la cabane à sucre. Ainsi, il tient à rester au chaud le temps de la marche en forêt. « Heureusement, que je ne me promène pas encore sans mes caleçons longs… le vent est fret à matin ! »
Emmanuel sait qu’il s’y prend un peu tôt pour préparer la cabane en vue du temps des sucres. Son père l’a d’ailleurs visitée plusieurs fois au cours de l’hiver. Il aurait donc pu s’y rendre juste au moment d’entailler les arbres, ce qui se présenterait sûrement la semaine suivante. Cependant, il ressentait un besoin viscéral de se retrouver seul pour mieux réfléchir. « Je veux partir. J’ai 18 ans et on m’empêche de vivre ma vie à ma manière… » Le goût de voir autre chose l’incite à quitter la ferme de ses parents. Depuis sa naissance, on le confine au village du Petit-Lac-Magog, sauf à quelques occasions où il est allé à la gare de train de Sherbrooke pour chercher sa tante Angéline.
Pendant qu’il marche sur la neige croûtée, il laisse éclater sa colère dans un monologue entrecoupé de son souffle raccourci par l’effort. Les mots s’effilochent entre ses dents.
– La guerre se passe en Europe… il faut prendre le bateau pour s’y rendre. Pis le navire traverse l’océan Atlantique. Je veux voguer sur la mer ! Je tiens à parcourir le monde !
Refoulant les sanglots qui menacent, il ravale la boule qui l’empêche de respirer, puis il poursuit à voix haute sa réflexion sur un ton de rage.
– Pis moé, je sais tirer. Je suis sûr que ce n’est pas si dangereux que ça, la guerre. Maurice était juste trop jeune. Moé, j’ai 18 ans. Je suis un homme et je peux me battre.
Comme pour s’ajuster aux éclats émotifs d’Emmanuel, une averse soutenue commence à s’échapper des nuages sombres qui flottent bas au-dessus de la ferme. « Heureusement, je suis presque rendu au camp. » Cependant, la pluie tombait tellement dru que ses vêtements étaient détrempés avant qu’il arrive à la cabane à sucre. Sa tuque ne protégeait plus ses cheveux qui collaient sur son front et sa nuque, laissant des gouttelettes froides glisser même sous ses caleçons pour glacer sa peau.
Pénétrant en trombe dans l’abri, il appuie sa carabine et sa hache sur le mur de l’entrée et dépose les balles de carabine sur une petite tablette pour ne pas les perdre. Retirant ses mitaines, il frotte ses mains pour chasser l’engourdissement. Le torrent d’eau qui coulait bruyamment des nuages rendait l’ambiance du camp très humide. Heureusement, le refuge contenait une bonne réserve de bois sec pour le feu. De ses doigts, il tâte sa poitrine. « Ouf ! Au moins, j’ai pensé aux allumettes. » Il les avait placées en sécurité dans la poche de sa chemise de flanelle.
Rapidement, il remplit la tortue, cette sorte de poêle en fonte sur ses quatre petites pattes qu’on trouve au Québec dans ces abris de fortune qui servent à la préparation du sirop d’érable. Il bourre le fourneau avec des feuilles du journal La Tribune 3 laissées là par son père lors de sa dernière visite. Frottant l’allumette sur le dessus rugueux de la tortue, il aperçoit la petite étincelle qui lui réchauffe le cœur. « À la bonne heure… il va faire chaud dans le camp d’icitte une couple de minutes… » Il approche la flamme orange du papier et le voit s’embraser aussitôt. Une douce chaleur se glisse dans la cabane pendant que le bois pétille en répandant une bonne odeur tout autour. Il reste pensif un moment, puis il dépose le paquet d’allumettes sur l’étagère que ses parents ont placée juste à côté. « Comme ça, je ne risque pas de les mouiller dans mes vêtements détrempés. » Bien visible sur le rayon, il ne les cherchera pas s’il en a besoin plus tard, surtout s’il fait nuit.
Emmanuel s’approche de la petite fenêtre qu’aucun rideau ne camoufle. La tempête faisait rage à l’extérieur et le jeune homme pouvait voir le mélange de pluie, de neige et de grêle qui tombait avec force. Le tambourinement des gouttelettes sur le toit de tôle crée un vacarme qui engourdit les tumultes de son âme. Prenant de grandes inspirations, il laisse le calme revenir peu à peu dans son corps, comme si l’action nettoyante de l’orage aidait à dissiper sa mauvaise humeur. Si l’effet de se sentir à l’étroit dans sa vie restait toujours présent, au moins il respirait mieux ici, dans la liberté de ce refuge saisonnier.
Emmanuel jette un regard sur les murs dénudés. Seul le petit crucifix que sa mère a installé sur le panneau en arrière du poêle décore l’habitacle. Emma affirmait que l’objet béni par l’évêque « protégeait la cabane contre le feu ». Autrement, les yeux d’Emmanuel découvrent un univers sans couleurs qui lui donne le cafard. Il soupire pour chasser l’impression de désespoir. « C’est à peine plus grand que ma chambre, mais au moins, je suis tout seul. Icitte, personne ne me dit quoi faire. » Il savoure ce moment de solitude, si rare sur la ferme. Alors que le jeune cultivateur s’échine du matin au soir sur la terre, il y a toujours quelqu’un avec lui. La plupart du temps, il s’agit de son père ou de sa mère. Parfois, un homme engagé s’ajoute quand les gros travaux du printemps et de l’automne le nécessitent.
Emmanuel pouffe de rire malgré lui. « Il y a toujours le dimanche, durant la grand-messe… » À ces moments-là, il ferme les yeux et se laisse envelopper d’une bulle fictive qui bloque tous les sons environnants. Il s’imagine qu’il est seul dans une immense forêt. Il se permet de s’inventer une vie, une existence qu’il voudrait vivre, mais qui continue de s’éloigner de lui. D’autres jours, il devient roi et, habillé de beaux atours, il courtise effrontément toutes les filles qu’il rencontre. À cause de l’intense réflexion qui ressemble plus à un doux rêve, il reste assis bien droit sur le banc de bois vernis entre ses deux parents. Il déploie un énorme effort pour que ses pensées d’un monde meilleur ne l’incitent pas à s’endormir… sinon il recevrait une claque derrière la tête.
Emmanuel se rembrunit. « C’est juste une illusion… pour éviter de me rappeler que je vis dans une prison qui se rapetisse à mesure que je grandis. » Récemment, l’impression qu’on ajoute quelques barreaux à sa cellule et qu’on grossit le cadenas devient de plus en plus forte. Il pensait avoir trouvé LA clé pour s’évader en allant à la guerre, mais son père vient de la jeter au fond d’un puits profond, là où aucune corde ne la remontera.
La décision de son paternel le rend malheureux. Bien sûr, Emmanuel comprend que le vieil homme arrive difficilement à exécuter tous les travaux de la ferme. Rosaire, âgé de 52 ans à la naissance d’Emmanuel, atteindra 70 ans dans quelques semaines. « C’est le moyen qu’il a choisi que je n’aime pas… il s’attribue le droit de décider de ma vie à ma place. » Emmanuel refuse de recevoir la terre en héritage. Il souhaite que son père la vende. Sinon, un homme engagé pourrait le remplacer le temps qu’il visite l’Europe. Il y a des gars qui se cachent dans le bois pour éviter les officiers recruteurs. N’importe lequel d’entre eux travaillerait pour le logis et la nourriture seulement. Puis, si des policiers militaires venaient le chercher, il serait facile de le camoufler comme il faut sur la terre. « Pourquoi mon paternel insiste-t-il pour que ce soit moé qui prenne soin de la ferme ? Je déteste ce travail. »
Emmanuel veut rentrer dans l’armée. Il ne se cacherait pas contre la conscription comme le fait Alfred. « Moé, c’est mon père qui ne veut pas. C’est le monde à l’envers. » L’an dernier, le jeune homme s’est rendu au manège militaire sur la rue Belvédère pour parler avec le major Hurtubise. Il voulait s’enrôler volontairement pour faire partie des Fusiliers de Sherbrooke. Comme il n’a pas encore 21 ans, l’âge de la majorité, son père devait signer pour qu’il puisse s’engager. Bien sûr, Rosaire a carrément refusé d’appuyer sa demande. Emmanuel a ressenti une colère si brûlante qu’il n’a pas adressé la parole à ses parents pendant des semaines. « J’aurais dû faire comme Maurice et imiter la signature du paternel. Je serais déjà rendu de l’autre bord de l’Atlantique… à Paris même ! »
Quand le premier ministre du Canada, William Lyon Mackenzie King, a déclaré la conscription, Emmanuel sautait de joie. Cette fois, son père ne pourrait agir autrement qu’en le laissant partir. Mais il fallait compter sur le pouvoir politique de l’homme qui, comme organisateur de campagne chez les conservateurs, a réussi à faire enlever le nom de son fils de la liste. Il a utilisé la clause qui l’identifiait comme le seul héritier de la ferme. Le geste a rendu Emmanuel furieux. « De quoi son père se mêlait-il ? C’est ma vie à moé ! Pas celle de mon paternel ! » Il ne décolère pas depuis le jour où il a appris qu’on ne l’appellerait pas au front.
Perdu dans ses pensées, son cerveau enveloppé dans une amertume plutôt indigeste, Emmanuel demeure longtemps dans l’abri, oubliant même de préparer du bois de chauffage, l’excuse employée pour quitter la maison familiale. Le soleil s’est couché et la pluie s’est transformée en neige glacée. Le vent s’est levé et le tonnerre a claqué si fort que le fermier a cru plusieurs fois qu’il tombait sur la cabane. Les éclairs zébraient tellement le ciel que l’habitacle restait illuminé comme en plein jour. La foudre touchait presque le sol et une odeur écœurante d’œufs pourris remplissait l’air.
Refusant de retourner à la ferme sous la violente colère que garrochait le firmament, Emmanuel décide de profiter un peu plus longtemps de sa solitude. Assis sur une chaise droite, la tête accotée sur ses bras étendus sur la table trop étroite, le jeune homme dort mal, sursautant à chaque coup de tonnerre. Deux fois, il ajoute du bois dans la tortue pour réchauffer la petite pièce exiguë, puis il essaie à nouveau de sommeiller.
La tempête a fini par se calmer tard dans la nuit. Tout de même, Emmanuel hésite à retourner à la ferme. Il devrait marcher dans la forêt, en pleine noirceur, sur un sol couvert de glace et d’eau. « Je suis un adulte maintenant, je n’agirai pas comme un gamin écervelé… » Il refuse de tenter de rentrer chez lui par un tel temps, juste pour dormir dans son lit bien douillet. « À la guerre, je dormirais sûrement à la belle étoile, beau temps, mauvais temps. Icitte, dans la cabane à sucre, je profite d’un toit sur ma tête et d’un feu pour me réchauffer. »
Quelque part durant sa marche entre la ferme et l’abri, ou peut-être au cœur de la tempête, Emmanuel décide de partir en dépit du refus de son père. Il prendrait le train pour se rendre à Montréal où Rosaire n’est pas connu, puis il s’enrôlerait. Il expliquerait que le gouvernement a commis une erreur et qu’on l’a oublié. Il donnerait un faux nom s’il le fallait. Il regrette de ne pas pouvoir devenir un soldat des Fusiliers de Sherbrooke comme il l’aurait souhaité. Il trouvera tout de même un autre régiment canadien-français à Montréal. « Je suis grand et fort… c’est certain qu’on ne refusera pas mon enrôlement… je vais dire que je suis orphelin… que j’ai déjà 21 ans… »
En vue de son départ, Emmanuel économise son argent dans un bas de laine. Un souvenir pénible revient dans son esprit. Un jour, il a perdu toute sa cagnotte. « Maudite marde… j’avais ramassé au moins dix piastres… » Il cachait généralement ses avoirs sous son matelas. Le printemps dernier, il travaillait aux champs quand Emma a procédé au ménage en profondeur de sa chambre. Découvrant le bas de laine, elle en a vidé le contenu dans la boîte dont elle se servait pour garder l’argent de la famille. De retour à la maison après une journée épuisante à labourer, Emmanuel s’est offusqué du geste de sa mère. Elle l’a ouvertement traité de sans-cœur : « Sur une ferme, mon garçon, il faut mettre tous nos sous en commun ! C’est pas acceptable de l’cacher ainsi sous ton matelas ! » Depuis, le jeune homme camoufle son pécule dans la grange où Emma ne va jamais. Il sait que son père ne peut se rendre à sa cachette en raison de son âge.
Bien sûr, Emmanuel comprend que l’argent devient rare à cause de la guerre et que sa mère en manquait pour bien les nourrir tous les trois. Depuis deux ans déjà, il faut des coupons pour acheter du sucre, du café, du thé et bien d’autres produits. Heureusement, sur la ferme, ils mangent bien. Les vaches assurent une bonne production de lait. Emma baratte la crème pour la transformer en beurre. Des poules leur fournissent des œufs. Certes, les cultivateurs s’estiment plus chanceux que les gens de la ville. Par contre, les animaux n’étaient pas assez nombreux pour en abattre et les débiter. Il faut donc s’en procurer chez le boucher. Or, depuis le début de la guerre, le prix du porc a triplé; celui du veau aussi. Ainsi, la fermière a utilisé la cagnotte de son fils pour acheter quelques beaux morceaux de bœuf pour ses hommes. Ils ont grand besoin de cette nourriture fortifiante afin de pouvoir s’occuper des durs labeurs que la terre requiert.
Emmanuel considérait que son butin ne faisait pas partie des avoirs de la famille. N’avait-il pas gagné cet argent en effectuant de petits travaux pour les voisins ? Sa mère ne pouvait s’arroger le droit de prendre ses piastres comme ça sans son accord. Un doute s’immisce dans sa tête : si elle le lui avait demandé, aurait-il accepté de partager ? Non, parce qu’il voulait aller en Europe. Il souhaitait visiter la Flandre et la ville de Paris.
Finalement, la pluie a cessé vers la fin de la nuit. Au petit matin, un grand bruit a fait sursauter Emmanuel hors de son sommeil. Rêvant à la guerre, il a cru qu’une bombe venait de sauter à côté de lui. Se rendant vite compte de l’endroit où il se trouvait, il est sorti rapidement de la cabane tant il s’imaginait qu’elle était en train d’exploser. D’une main, il a pris tout juste le temps de ramasser sa tuque. L’odeur de soufre flottait si fortement qu’il a craint qu’un feu ne brûle la forêt.
Emmanuel aperçoit une vive lumière blanche tout près de lui. Intrigué, il marche lentement, le bras étiré vers l’avant pour toucher cette substance translucide. Soudain, le faisceau photogène l’enveloppe complètement. Étonnamment, Emmanuel n’a pas peur. Il ressent une douce chaleur et il se sent bien. Pendant un court instant, il voit deux endroits distincts : l’un de glace et de vent, l’autre d’herbes hautes et de chants d’oiseaux. Il tente de prendre une plante. Le phénomène se volatilise d’un coup. Déséquilibré momentanément, Emmanuel se retrouve à plat ventre dans le foin. L’odeur de soufre flotte dans l’air humide et lui donne mal au cœur. Le jeune homme se relève à peine sur ses genoux et ses mains que son estomac se rebelle et se vide complètement.
D’un air ébahi, Emmanuel se redresse et regarde autour de lui. La ferme avait disparu. La forêt d’érables aussi. Que s’était-il passé ? Pour s’assurer qu’il ne dormait pas, il a voulu entendre sa voix. Il a placé ses mains en éventail devant sa bouche.
– Ohé ! Est-ce que je suis en France ? Cette plaine est-elle en Flandre ?
Chapitre 5
Pays de la Terre perdue – début juillet
E mmanuel glisse sa main dans sa tignasse blonde. Il tremble de tous ses membres. La situation dans laquelle il se trouve lui paraît fort étrange. S’il apprécie le bonheur de se retrouver ailleurs qu’au Petit-Lac-Magog, il est étonné que l’été l’accueille, juste comme ça, le temps de cligner des yeux.
La peur tente de se figer dans son estomac. Il respire profondément pour la repousser afin de mieux savourer le bien-être qui l’envahit. Il tourne la tête de gauche à droite et se lève sur le bout des pieds pour observer autour de lui. Malgré la brume qui l’enveloppe presque complètement, il réalise qu’il ne se trouve pas chez lui. En dépit de l’incongruité de la situation, l’homme ressent une sorte d’euphorie fort bénéfique. « Ça fait du bien de me retrouver enfin loin de la ferme… j’ai l’impression de revivre… » Comme s’il cherchait à calmer les battements de son cœur, il parle à voix haute.
– Je me retrouverais en Flandre ! Ça ne se peut pas ! Il faudrait prendre le bateau pour s’y rendre… le voyage durerait au moins une semaine. Je dois encore dormir… je rêvais à la France…
Emmanuel fronce les sourcils. « Comment suis-je arrivé ici ? Ça me rappelle quand, à Sherbrooke, j’ouvre la porte de la boutique de l’antiquaire pour apercevoir des objets qui viennent d’autres pays… je me sens transporté vers l’ailleurs. » Soudain, son visage s’éclaire et il claque ses paumes ensemble.
– Je sais ! C’est comme au cinéma !
Le jeune homme se gratte le cuir chevelu. Il porte sa main devant ses yeux pour couper l’intensité du soleil levant qui chauffe sa peau malgré la brume. L’humidité devient étouffante, mais, trop concentré sur sa réflexion, Emmanuel ne s’en aperçoit pas. « Je ne peux pas être dans un film… ça se déroule sur un écran. Là, j’ai les deux pieds dans le foin… »
Alors que l’anxiété se glisse dans son corps, il refuse cette solitude qu’il a tant recherchée sur la terre de ses parents. « Maudit niaiseux ! Tu as ce que tu cherchais et tu pisses de peur dans ton pantalon ! » Pour briser le silence, il crie à tue-tête.
– Ohé ! Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ? Où est rendue la ferme ? La cabane à sucre ?
Les paroles d’Emmanuel se perdent aussitôt dans l’atmosphère lourde qui l’entoure. Il tourne sur lui-même pour mieux observer les environs. Il peine à bien voir, mais il sent que l’astre du jour grimpe dans le ciel. Le matin s’installe. L’humidité que contient l’air démontre la force de la tempête qui a fait rage sur cette terre déjà en été. Sur le coup, Emmanuel est déçu. « Je suis encore chez moi… je dors encore… c’est sûr ! Peut-être que j’ai sommeillé jusqu’à l’arrivée de la saison chaude ? Ça fait plusieurs mois… Batinse 4 ! La guerre va être terminée avant que je m’y rende ! »
Pour chasser le malaise, Emmanuel s’avance vers le large cours d’eau qui s’agite bruyamment à proximité de sa position. Il ne peut l’identifier. Pêcheur d’expérience, il connaît toutes les rivières de la région du Petit-Lac-Magog. Aucune ne ressemble à celle-ci. Il marche lentement vers ce son tapageur qui annonce le défilement du courant à grande vitesse entre deux pièces de roc. Les ondes brunes et violentes coulent rapidement vers l’ouest. Il retrousse le nez. « Non, je n’aime pas cette rivière aux eaux trop vives. Je n’y pêcherais pas… je pourrais tomber dedans et périr. »
Emmanuel enlève sa veste à carreaux rouges et essuie la sueur qui coule sur son visage. « J’ai si chaud. Comment ça se fait que le printemps soit passé icitte ? » Il jette un coup d’œil aux plantes qui poussent tout autour. Les feuilles des arbres lui confirment son impression. « Le temps des sucres est passé depuis longtemps… on dirait juillet même… que c’est bizarre ! »
Autour de lui, le paysage plutôt plat présente un sol sablonneux où traînent de nombreux rochers et où poussent des herbes hautes. Quel endroit curieux ! Chez lui, les terres rocailleuses s’étalent à flanc de collines. Emmanuel observe le feuillage mature et se souvient que les bourgeons étaient inexistants hier au bord de la rivière Magog. « Où est passée la neige ? Trois pieds de congère, ça ne fond pas en une nuit… Que dis-je ? La croûte blanche était encore là à matin, quand je suis sorti de la cabane à sucre ! »
Emmanuel sue abondamment. Il glisse nonchalamment sa veste rouge à carreaux par-dessus son épaule et déboutonne un peu sa chemise d’hiver. Le vent léger finit de sécher son pantalon toujours mouillé par la pluie de la veille. La chaleur et l’humidité l’affectant encore, il ouvre complètement son vêtement et roule les manches jusqu’au coude. « Bon ! Ça va mieux ! » Il respire profondément. S’il ne sait pas où il se trouve, il décide de profiter avec plaisir de cet endroit, loin de la ferme. Il lève les yeux vers le ciel et, à la manière des hommes de son époque, il s’adresse à son Dieu.
– Seigneur ! Par hasard, auriez-vous exaucé mon souhait d’une façon particulière ? Merci ! Ainsi va la vie ! À moi de l’apprécier maintenant !
Un bruit attire Emmanuel. Il entend un grand fracas qui lui semble différent de celui causé par le faisceau de lumière. Il pense que ça vient de l’ouest, parce que l’astre du jour apparaît de l’autre côté. Le soleil se lève toujours à l’est. Non ? « Ouf ! Ça commence mal si je perds mon sens de l’orientation… est-ce que je voulais vraiment aller à la guerre ? »
Il écoute un moment ce vacarme pour juger s’il provient d’un danger quelconque, mais la curiosité l’emporte finalement. Le jeune homme longe la rivière tumultueuse en direction du bruit qui s’intensifie à chacun de ses pas. Il marche dans la brume épaisse causée par le soleil qui attire vers le ciel toute l’humidité que contient le sol. Emmanuel ressent un certain flottement dans son corps. Il ralentit la cadence pour reprendre son équilibre. Une soif presque intolérable provoque une toux qui sort sèchement de sa gorge. Une faim douloureuse ronge ses entrailles. Hier, dans sa hâte de quitter la maison de ses parents où il étouffait, il a oublié d’emporter de l’eau et de la nourriture.
Soudain, un coup de vent fait disparaître le brouillard. Alors que son regard se fixe vers l’ouest, Emmanuel s’arrête subitement de marcher. Il demeure complètement interdit, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Devant lui, une image extraordinaire se dresse au fur et à mesure que la brume s’effrite. Ses bras tombent le long de son corps et sa veste se ramasse sur le sol. « C’est beau en batinse… et si bleu… » La scène lui rappelle le tableau qu’il a souvent admiré dans le hall de l’hôtel Langlois au village du Petit-Lac-Magog. Ce qu’il aperçoit au naturel prend une allure infiniment plus grande et incroyablement magnifique. « Ça doit être la mer… "l’océan" comme l’appelle le D r Pinchaud. Attends que je raconte ça à Alfred… il ne me croira jamais ! »
Machinalement, Emmanuel se penche pour ramasser son vêtement, puis il continue à marcher vers l’ouest jusqu’au bord de la falaise qui descend directement à la grève, 150 pieds plus bas. Tout près, à sa gauche, il peut voir la rivière qui se forme en tombant de la paroi. Le bruit qui l’a d’abord attiré devient maintenant assourdissant. La largeur et la hauteur de la chute l’étonnent. « Ce n’est pas de la petite bière, ça ! »
Bien sûr, il y a des cascades sur la rivière Magog et des rapides sur la rivière Saint-François. Il aime d’ailleurs pêcher à ces deux endroits qu’il connaît bien. Par contre, le phénomène devant lui apparaît gigantesque. « Je suis peut-être à Niagara ? » Deux Ontariens en visite au village en ont discuté avec son père lors d’une soirée au bar de l’hôtel Langlois. Ils parlaient du bruit infernal de leur rivière qui tombait d’une falaise en forme de fer à cheval dans un grand bouillon blanc. Ici aussi, l’impressionnant fracas de la cataracte camoufle le son des oiseaux et des immenses vagues qu’il observe en bas de la paroi. Il aperçoit une écume opaque et laiteuse au bas de la chute. « Icitte, il n’y a pas pantoute de fer à cheval… je ne suis pas à Niagara. »
Emmanuel tente d’analyser les circonstances inexpliquées qui le perturbent. Il cherche à rationaliser ce qu’il observe. De toute façon, cette chute à proximité de la mer ne peut pas se trouver en Ontario. Selon Ménard, l’océan se situe à des milliers de milles de Sherbrooke vers l’est, alors que les chutes Niagara sont localisées aussi loin, mais vers l’ouest. L’incompréhension s’affiche sur son visage. Il regarde l’immense étendue d’eau une autre fois, note sa totale démesure. « Je ne comprends rien ! Je n’ai pas parcouru cette distance en clignant des paupières tout de même ! Ça prend un train ! »
Malgré la faim et la soif qui le tenaillent toujours, Emmanuel s’approche un peu plus de la paroi afin de trouver un moyen de se rendre en bas. Il remarque une piste qui longe la falaise pour descendre jusqu’à une large bande de sable qui borde la mer. « Parfait ! Astheure, il faut juste que je trouve le début… » L’homme repart vers le nord, avançant lentement pour éviter de tomber dans le vide. Plus loin, à une distance d’un mille et quart, il identifie l’entrée bien aménagée du sentier, au milieu d’une talle de cèdres. « Quelqu’un l’a sûrement dégagée exprès. Quand je vais le rencontrer, je le remercierai… »
Une fois en bas de la pente, Emmanuel marche le long de la grève jusqu’à la chute dont il ne pouvait s’approcher tant elle tombait avec violence. Une idée lui traverse l’esprit… quelque chose qu’il a entendu au bar de l’hôtel Langlois. La mer est-elle vraiment salée ? Il devait absolument savoir. Le jeune homme s’avance vers le bord de l’océan et, évitant les vagues, il prend un peu d’eau dans sa main. Il glisse le liquide dans sa bouche pour le recracher aussitôt. « Eurk ! C’est salé pis ça goûte le poisson pourri ! » Ménard, le gérant de l’hôtel, avait raison. Les gars avaient tellement ri de lui. « Je vais m’excuser quand je vais y retourner… »
Un rappel d’une autre conversation le fait sourire. Ménard avait aussi raconté que la mer bougeait avec le mouvement de la Terre qui tourne sur son axe et l’orbite de la lune autour de la planète. « Il est vraiment bon à monter des bateaux, celui-là… cette fois-là, personne n’a été dupe… » Emmanuel et ses amis, trouvant l’idée saugrenue, s’étaient bien moqués de lui. Les jeunes comprenaient fort bien que le mouvement de l’eau s’opérait par le truchement du vent. Plus il souffle fort, plus les vagues s’élèvent et deviennent cassantes. Tout le monde sait ça ! On n’a qu’à regarder sur le lac Memphrémagog ! La hauteur de la mer ne peut pas changer avec la lune. Quand même ! Seules la pluie qui ruisselle des montagnes et la fonte des neiges peuvent relever le niveau de l’eau. Emmanuel se souvient que le gérant de l’hôtel s’était fâché, les traitant d’habitants ignorants. Le fermier avait voulu poser la question au D r Pinchaud pour vérifier l’information, mais il s’était retenu, de peur de faire rire de lui.
« Bon, astheure, je dois manger. » Il a vu des champignons le long du sentier et des fraises en haut de la falaise. Ça aura moins bon goût que les œufs et le bacon que lui offre sa mère chaque matin, mais cela suffira pour aujourd’hui. Par contre, avant de manger, il devait d’abord mouiller son gosier douloureux. Il se dirige vers une petite chute qui coule de la paroi près du chemin et qui tombe dans une sorte de bassin. La voyant sortir directement du roc, il pouvait considérer cette cascade comme une source naturelle propre à la consommation. L’eau très froide lui laisse une sensation de fraîcheur dans la bouche. Il boit autant qu’il le peut. Il s’y prend même à plusieurs reprises pour étancher complètement sa soif.
Une fois rassasié, il observe autour de lui. Il aperçoit une structure en pierres de trois pieds de haut. Le dessus plat porte un rebord de quelques pouces. Quelques bouts de bois à moitié brûlés et encore mouillés de la dernière pluie s’y retrouvent. « On dirait un autel pour faire des offrandes… j’ai vu ça dans un livre sur les Incas appartenant au D r Pinchaud… » Sur le coup, le tremblement qui secoue son corps lui coupe le souffle. Il a lu que ces Indiens plutôt barbares sacrifiaient des humains à leur dieu. D’un regard effrayé, il observe à nouveau la pile de roches. « Non ! S’il y avait sacrifice, ce serait un écureuil… ou un rat ! »
Du coup, il scrute les environs d’un regard angoissé… une sorte d’impression d’être surveillé lui noue soudainement l’estomac. Il se redresse, plonge la main dans la poche de son pantalon pour toucher le couteau à cran d’arrêt qui s’y trouve en permanence. « Est-ce que j’arriverais à me défendre avec cette lame de quatre pouces ? » Il s’était procuré l’outil pour se rendre à la guerre, mais peut-être que la prochaine bataille aura lieu ici dans cet endroit étrange. Le froid de l’objet, tout comme la conviction de pouvoir protéger sa vie, lui permet de se ressaisir. Il respire mieux. « J’aurais dû traîner ma petite 22. Je l’ai laissée dans la cabane. J’avais trop peur que les murs me tombent autour des oreilles ! Je me suis garroché à l’extérieur ! » Puis, cherchant un réconfort dans le son de sa voix, il crie haut et fort pour couvrir le bruit de la source.
– Je ne vous veux pas de mal ! J’ai juste besoin de votre aide pour comprendre ce qui se passe ! Je parle même un peu l’anglais si nécessaire ! Hello ! How are you ? My name is Emmanuel 5 !
Quand une sorte de silence lui répond, le jeune homme se sent un peu plus apaisé. Les habitants sont tous absents. Puis son estomac gargouille à nouveau. Il ne sait pas quand il pourra revenir à cet endroit ou, simplement, identifier une autre source de nourriture. Ainsi, sans aucun contenant à sa disposition, Emmanuel utilise sa veste rouge à carreaux comme panier. Il cueille des bolets, des psalliotes et quelques morilles en remontant le sentier. Au moins, les heures qu’il a passées à ramasser des champignons avec sa mère deviennent maintenant fort bénéfiques : il pouvait distinguer facilement ceux qu’il peut manger de ceux qu’il doit absolument éviter. Son estomac lui fait mal. « J’ai tellement faim… » En haut de la falaise, il vide entièrement une large talle de fraises des champs. La maturité de la presque totalité des fruits l’aide dans sa tâche : il n’a pas besoin de les trier.
Il cherche un coin pour s’asseoir à l’ombre afin de déguster ses victuailles. Ainsi, ses pas le ramènent à mi-chemin entre un tas de rochers empilés et la rivière. Il y trouve un immense âtre à ciel ouvert de six pieds de diamètre. « Wow ! Il doit ben y avoir un village entier pour un si grand foyer… » Une boule se glisse dans sa gorge au souvenir des sacrifices… Malgré lui, il fronce les sourcils et effectue un tour sur lui-même pour mieux scruter les environs. Aucun crâne humain ne décore les lieux. Emmanuel se sent soulagé de ne rien trouver d’anormal. Il regarde la structure de plus près. Certaines pierres ont été déplacées. De toute évidence, personne n’a utilisé l’endroit récemment; depuis quelques années peut-être.
Les habitants auraient abandonné ce bout de terre depuis longtemps. La réalisation le déçoit terriblement. La découverte du foyer le rassure tout de même. Jusqu’à ce qu’il puisse retourner chez lui, Emmanuel pourra installer un bon feu dans l’âtre. Affichant un sourire aux lèvres, s’imaginant déjà en train de déguster les champignons rôtis, il porte la main à la poche de sa chemise de flanelle. « Malheur ! Elles ne sont plus là ! On me les a volées ! » Emmanuel ferme les yeux et soupire. Il se souvient d’avoir déposé la boîte d’allumettes sur l’étagère à côté de la tortue dans la cabane à sucre, près de ses mitaines de laine. « Je ne voulais pas les mouiller… quel imbécile ! »
Déçu, Emmanuel repousse de son esprit l’odeur des bolets rôtis pour reporter son intérêt sur sa nourriture. Il allait devoir manger ses aliments crus. Il a tellement faim qu’il avale les champignons tout rond. Les fraises aussi. Une fois son estomac calmé, le jeune homme décide de voir un peu autour, afin de chercher des traces des habitants du coin. Il suit une sorte de sentier qui se dirige vers le nord. Il veut d’abord explorer le groupe de rochers qu’il aperçoit à environ 1 500 pieds de la rivière.
Quand Emmanuel s’approche d’une paroi naturelle fort lisse, il remarque un établi un peu de travers. Un des côtés avait perdu une partie du trépied qui le soutenait. Il examine cette table bâtie sommairement avec des perches attachées les unes aux autres par des bouts de cuir. S’il trouve cela ingénieux, il saisit mal pourquoi les habitants ont construit une structure aussi fragile. Chez lui, son père cloue les madriers en place en utilisant des ferangles. Ça dure plus longtemps.
À sa droite, un abri attire son regard; il a été fabriqué avec des rondins. Il tient debout, mais la toile installée au-dessus est presque arrachée. Emmanuel s’approche et ouvre la porte délicatement. Il remarque qu’on avait employé de simples bouts de cuir pour la retenir au cadre. « Bizarre… on dirait qu’il n’y a pas de métal icitte… ou ben les habitants ne savent pas comment le fondre pour fabriquer des pentures. »
Emmanuel évaluait la taille de cette cabane à environ sept pieds sur sept pieds. En voyant le petit banc au-dessus du trou, il réalise qu’il s’agit d’une énorme bécosse. À la ferme, l’été d’avant, il a aidé son père à construire une toilette sèche dans la cour arrière pour remplacer l’autre qui tombait en ruine. La nouvelle mesurait à peine quatre pieds sur quatre pieds. Heureusement que la porte s’ouvrait vers l’extérieur, sinon il aurait fallu grimper sur le siège pour la fermer.
Il éclate de rire en se souvenant d’une scène impliquant son oncle Henri. À Noël dernier, le gros homme a éprouvé beaucoup de difficulté à utiliser la nouvelle bécosse. Pour uriner, il s’est contenté de laisser le panneau flotter au vent. Mais, quand est venu le temps de soulager ses intestins, Emmanuel et ses cousins ont bien ricané de voir Henri rentrer à reculons dans la cabane. Protégeant son énorme bedaine, il a dû s’asseoir sur le banc avant de pouvoir fermer la porte. Les sons qu’on entendait indiquaient que l’oncle se frappait les bras, les pieds et la tête sur les murs de la hutte tout en soufflant fort. Les jeunes s’imaginaient le lourdaud en train de descendre son pantalon et son caleçon en se cognant partout. L’homme ayant largement aidé son frère à vider une bouteille de gin, il fallait comprendre que son état d’ébriété rendait l’aventure rocambolesque.
Il examine celle qu’il vient de trouver. « Pourquoi construire une bécosse aussi grande ? Regarde donc l’étagère en plus ! » Il aperçoit sur un rayon deux roches, du bois sec, quelques bouts de cuir un peu maganés et un petit panier noirci. Dans un coin de la hutte, il découvre une chaudière remplie de sable. « Ah ! Je vais pouvoir aller chercher de l’eau à la source et la ramener icitte… » L’examinant un peu mieux, Emmanuel voit une marque tracée sur le contenant. Il note la même marque sur une sorte de pelle en os appuyée sur le mur, juste à côté. Sur le coup, le doute s’installe. Bien sûr, il a appris à écrire à l’école et il peut lire le journal La Tribune . Mais la lettre, du moins il pense qu’il s’agit d’une lettre, a été sculptée grossièrement au couteau. Dans la pénombre de la cabane, il n’arrive pas à l’identifier correctement. Il apporte la pelle pour l’examiner sous le soleil et mieux décoder le signe. « Ah ! C’est la lettre M ! Pourquoi un M ? »
Soudain, jetant les yeux sur la cabane, il comprend la signification de l’indice et il se frappe le front du plat de la main. « Un M pour "marde" ». Étonné, mais content d’avoir su trouver, il s’esclaffe.
– Batinse ! J’allais chercher de l’eau à boire avec un seau qui sert à vider la bécosse ! J’aurais attrapé le va-vite !
Heureusement, les habitants d’ici ont pensé à marquer cette chaudière avec une lettre. Puis, une autre réflexion se glisse dans son cerveau… quand il retournera chez lui, il remerciera sa mère d’avoir tant insisté pour qu’il apprenne à lire. « Merci, Ma ! »
Il remarque aussi une sorte de traîneau à roue accoté sur le côté de la bécosse. Il l’inspecte, vérifie sa solidité puis l’appuie à nouveau sur le mur de perche. Il soupçonne de plus en plus que les outils trouvés sur place ont été fabriqués par des Indiens. Peut-être qu’il s’agit d’Abénaquis, comme ses amis Mac et George avec qui il va à la pêche sur la rivière Magog. Les autochtones ont souvent façonné à la main des objets utiles comme un marteau en pierre ou des raquettes confectionnées avec des branches. « Ils sont vraiment débrouillards. Ils confectionnent n’importe quoi avec un rien. Comme ceux d’icitte. »
En marchant vers l’ouest, Emmanuel repère l’immense toile qui descend le long de la paroi. Quand il la touche, il réalise qu’il s’agit d’un cuir épais, ou plutôt plusieurs peaux cousues ensemble et recouvertes d’un enduit et de sable. Cela ressemble à une bâche de camouflage qu’il a observée au manège des Hussars 6 . Les soldats avaient exécuté une manœuvre qui visait à dissimuler un char d’assaut. Il n’a compris que partiellement l’explication qui se déroulait en anglais, mais l’efficacité du stratagème l’avait impressionné. On perdait de vue l’immense engin de guerre qui, bien soustrait au regard, se confondait avec la nature ambiante.
Emmanuel reste songeur. Pourquoi utiliser un tel mécanisme sur une falaise ? « Ça doit sûrement cacher quelque chose… » Il attrape un bout de la toile avec sa main et l’ouvre de quelques pouces. Même si elle est déchirée à quelques endroits, la courtepointe tient encore très solidement. Il lève la peau un peu plus pour découvrir une cavité dans la paroi. Une grotte ? Une caverne ? Son cœur d’enfant s’emballe devant la nouvelle aventure. Il repousse la bâche autant qu’il le peut, utilisant une branche pour la retenir. Pénétrant dans l’enceinte qui lui semble très profonde, il réalise qu’une lumière diffuse éclaire le fond de l’antre. Alors, il décide d’avancer vers l’intérieur.
– Allo ! Il y a quelqu’un ?
Personne ne lui répond, sauf une sorte d’écho sourd. Le nouveau venu effectue lentement le tour de cette immense grotte qui, à première vue, apparaît inhabitée depuis un bon moment. La poussière couvrait tout. De nombreux réseaux de fils collants flottaient ici et là, accrochés à toutes les aspérités. Les insectes dérangés par la soudaine lumière couraient en tous sens. « Il y a deux fois plus de toiles d’araignée que dans la cabane à sucre quand je la nettoie au printemps… Ça ferait deux ans que les gens ne sont pas venus icitte ? Pourquoi sont-ils partis ? Où pourrais-je les retrouver ? » Emmanuel est déçu. Est-ce que les habitants d’ici reviendront un jour ? Il aurait aimé rencontrer ces personnes qui auraient pu lui expliquer ce qui lui arrive.
Le tour complet de la grotte convainc Emmanuel qu’il a trouvé une résidence indienne. Il se demande si les occupants habituels appartiennent à une bande de Hurons ou de Mohawks. Il examine les outils fabriqués en pierre, les structures de perches et de bouts de lanière, les objets taillés dans le bois, les vêtements faits de cuir naturel. « C’est sûr qu’ils sont autochtones… » Le jeune homme déniche également d’autres manteaux et de drôles de foulards dont il ne reconnaît pas le tissu si soyeux. L’un d’eux est confectionné dans un tricot d’un jaune qu’il n’a vu que sur des toiles de peintres.
Emmanuel décide de s’installer dans la grotte pour quelques jours. Si ses hôtes revenaient dans l’intervalle, ils comprendraient sans aucun doute son besoin d’habiter chez eux, le temps de trouver à se loger ailleurs. Dans un sac de peau sur une étagère, Emmanuel repère de la nourriture séchée : de la viande, des racines qui ressemblent à des patates, des herbes aussi. Il identifie même une sorte de farine et des fruits. Il doute de pouvoir manger ces aliments-là. « Pour plus de sûreté, il faudrait que je les fasse cuire… je n’ai pas de feu… »
Heureusement, Emmanuel est habitué de vivre à la campagne. Dans cette période de guerre, il a appris à utiliser tout ce qu’il trouve sur le terrain. « Je vais faire des collets comme Joe, le voisin. » Le vieil homme, encore plus âgé que son père, subsistait très pauvrement. Pour survivre, il fabriquait ses pièges avec des bouts de branches plutôt que du fil de laiton. « J’ai vu des saules sur le bord de l’eau… ça va faire l’affaire… »
Dans le fond de la grotte, il trouve une large cuve de roche remplie d’un liquide très limpide. En s’approchant, il réalise que quelques moustiques ont pris logement sur l’eau stagnante. « Pas question de boire icitte… mais je vais pouvoir me laver par exemple… » Il plonge sa main dans l’eau glacée pour la retirer aussitôt. « Maudite marde ! Je n’ai pas de feu pour chauffer l’eau ! Je vais devoir me laver à l’eau frette ! »
Emmanuel poursuit l’examen des lieux et convient qu’il devra explorer les alentours pour trouver d’autres sources de nourriture. « Si j’avais ma jument Angéline aussi… » Il rit de bon cœur et les murs de la grotte s’amusent à lui retourner ces sons décomposés. En fait, le prénom appartient à sa tante. La jument s’appelait Daisy avant que son père l’achète. Mais, quand il a compris que l’animal était aussi buté que sa belle-sœur, Rosaire a décidé de la rebaptiser. Même Emma, sa femme, trouvait l’idée plutôt drôle. Donc, s’il pouvait monter son Angéline, il chevaucherait sur la plaine et chercherait les anciens habitants du logis de pierre plus rapidement. Un souvenir le fait sourire. Son père détestait le voir filer à grande allure sur la jument, mais il restait tolérant. Rosaire comprenait que la jeunesse de son fils unique l’incitait à agir avec fougue et insouciance.
Un peu découragé, Emmanuel place ses mains sur ses hanches et soupire. « Bon ! Icitte, ça a de l’air qu’il faut tout faire à pied… » Emmanuel ramasse une chaudière qui ne porte aucune marque et il retourne à la plage pour cueillir de l’eau à la source. Une surprise l’y attendait. La marée avait considérablement baissé depuis son passage il y a quelques heures. « Wow ! Je n’en reviens pas ! Ce cher Ménard avait raison. La mer bouge pour de vrai. » La lune provoquerait vraiment ce mouvement… Curieux, il lève les yeux vers le ciel où l’astre de la nuit restait invisible. « Je pense quand même que l’aubergiste nous montait un bateau… Je vais demander au D r Pinchaud. Il saura m’expliquer tout ça… peut-être que je pourrais lui emprunter un livre pour me renseigner sur le sujet… »
Aucunement pressé de retourner à la grotte, Emmanuel s’assoit sur la plage encore mouillée pour observer le mouvement de l’océan. Il voulait savoir jusqu’où ce mouvement allait repousser la masse liquide. Il se sentait comme un enfant devant un nouveau jouet. Il regarde le niveau de la mer descendre vague après vague, restant émerveillé par cette nature si différente de la terre de ses parents ou du petit lac Magog.
Puis, quand l’océan commence à remonter, Emmanuel ressent la faim qui le tiraille à nouveau.

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