LE PETIT GENERAL
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Description

C’était en 1969, à la fin d’une décennie marquée par de nombreux bouleversements !
C’était le temps de l’après 68, de la contestation chantée par Johnny Hallyday, de l’émergence des Hippies, des Shadoks qui pompaient encore et encore sur les petits écrans « noir et blanc », des premiers hommes sur la Lune...
Pendant de ce temps, en Provence, un petit garçon élevé par ses grands-parents découvre et observe ce monde avec l’insouciance de ses dix ans, partagé entre ses interrogations, ses jeux, son école, ses camarades et ses aventures insolites.
Denise était une figure de la rue de la Longe. Cette petite femme brune à la cinquantaine corpulente et bavarde comme une napolitaine, ne pouvait apercevoir quatre personnes assemblées sans se précipiter vers elles et entrer dans les conversations. Comme elle avait grandi dans cette épicerie, puisqu’elle en avait hérité de ses parents, elle connaissait tous les habitants de la rue, ce qui lui procurait de très longues conversations.Denise aimait beaucoup grand-père. Elle était sa cousine au deuxième degré mais comme elle avait perdu son père assez tôt, elle avait reporté sur lui une sorte d’amour filial. Grand-père le savait et la laissait faire. Il en éprouvait une certaine fierté. Il avait bien essayé une fois ou deux de m’expliquer ce que « deuxième degré » signifiait, mais je crois que j’en étais humblement resté à la notion primitive de « cousine » qui me convenait très bien. Un passage dans l’épicerie de la cousine Denise était donc l’opportunité de parler des petites affaires de la famille et prendre des nouvelles de ceux qu’on voyait le moins souvent.Après, nous nous arrêtions chez Michel, le boucher. La petite cinquantaine mal négociée, rubicond et pansu avec de petits yeux noirs surélevés de sourcils consistants, ce brave homme riait volontiers aux bons mots et maniait le couteau avec une très grande dextérité malgré des mains épaisses. J’ai par contre le souvenir d’une vision mêlée de dégoût et d’effroi sur le tablier qui enveloppait son énorme bedaine où les traces de sang laissées par la viande coupée dessinaient d’étranges figures anachroniques avec les traînées plus pâles des endroits où il s’était essuyé les mains.Les hommes du village aimaient beaucoup Michel, mais surtout ils aimaient passer par son magasin parce que sa femme qui travaillait avec lui, était une belle femme d’une quarantaine d’années connue pour ne jamais refuser ce qu’on lui demandait avec politesse. Pour ce qui était des femmes du village en revanche, c’était une autre histoire. Elles acceptaient mal la générosité accommodante de la femme du boucher et parlaient d’elle en des termes peu élogieux en la baptisant de tous les noms d’oiseaux connus … et inconnus. Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu autant de spécialistes en ornithologie regroupées au sein d’un même village.Mais Michel était un homme gentil, vaillant et travailleur qui faisait très bien la boucherie et on lui pardonnait généreusement sa grande infortune.Le père de Michel, François, était un grand ami de grand-père qui l’appelait « Tchoi ». D’ailleurs, grand-père était une des rares personnes du village à avoir la suprême approbation de l’appeler par ce sobriquet. Ils avaient fait l’école communale ensemble, et même l’école buissonnière si j’avais bien saisi le sens de certains de leurs récits, et avaient été compagnons d’armes dans le même régiment pendant la Grande Guerre. De cette histoire commune était née une immense amitié forgée dans la boue des tranchées et une indéfectible complicité qui alimentaient leurs longues conversations.Contrairement à grand-père qui avait fait toute la guerre, Tchoi avait été démobilisé un an avant l’armistice, au mois d’avril 1917 exactement, après qu’il eut la mauvaise idée, pendant la bataille du Chemin des Dames, de se trouver sur la trajectoire d’un obus allemand qui lui avait discourtoisement emporté la jambe droite. Il marchait maintenant avec une jambe artificielle qu’il appelait ironiquement Angèle en souvenir de ce jour malheureux qui l’avait mutilé et était celui de la Sainte Angèle. Grand-père ironisait en disant que c’était une consolation de cul de jatte mais qu’avec sa jambe en moins, il avait au moins la certitude de ne jamais partir les deux pieds devant !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 décembre 2020
Nombre de lectures 3
EAN13 9782379796463
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0010€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE PETIT GENERAL



Jean-Marie DESMOULINS

© 2020
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Prologue
La vieille maison
Rue de la Longe
Le perroquet sur le clocher
L'école communale
Camille
Les cerfs-volants
Le Baron Rouge
La belle automobile
Le cabanon de Fontaine
Le vieux berger
Titine et la tarte au potiron
On a marché sur la Lune
Une sombre histoire de sacrilège
Le tailleur
Le jour des morts
La magie de Noël
Épilogue
Prologue



Je ne sais plus où j’ai lu que dans chaque souvenir d’enfance se trouve une cuisinière en marche, un gâteau qui cuit et une grand-mère qui nous sourit.
Voici une assertion qui se veut chaleureuse et rassurante. Mais autant est-elle agréable à entendre qu’il serait stupide d’en généraliser le cliché tant chacun porte sa propre histoire. Fussent-ils bons ou mauvais, douloureux ou heureux, ou peut-être les deux à la fois, la seule certitude est que les souvenirs de l’enfance sont éternellement inclus en nous et c’est leur addition qui nous différencie et nous forge.
Une attitude nous est par contre commune, celle d’éprouver, à un moment de notre existence, ce besoin irrépressible de se retourner, de jeter un regard en arrière, de remonter le fil de notre existence et de raviver quelques-uns des moments de notre passé. De créer en quelque sorte notre légende personnelle. Et plus le temps avance et nous entraîne vers l’échéance finale, plus ce besoin s’affermit.
Pourquoi agissons-nous ainsi ? Sont-ce des regrets ? Des remords ? De la nostalgie ? Ou plus simplement parce que quand nos souvenirs commencent à être trop lointains, on craint que le temps restant ne les estompe ? Qu’il emporte avec lui nos reliquats de sensations, d’images, de paroles, d’odeurs ?
Peut-être ce besoin est-il plus uniquement mû par une force de survivance. Une force qui nous pousse à extirper nos plus lointains souvenirs pour y rechercher une émotion perdue ou cette nostalgie du « c’était mieux avant ». Alors les questions se bousculent dans nos têtes, fouillent notre mémoire. Où sont passés nos moments de joie, de peine, d’innocence ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Et quand ce besoin de réanimer nos racines desséchées se fait vraiment fort, on replonge dans un album photo depuis longtemps oublié au fond d’un placard et les fenêtres du passé en papier glacé, parfois écornées, parfois aux teintes délavées, nous rappellent un sourire, un visage, un endroit, l’extase joufflue d’un nourrisson aujourd’hui tellement adulte ou le bonheur d’une mariée maintenant disparue.
« Le souvenir, c’est la présence invisible » , disait Victor Hugo, et c’est sans aucun doute la force de cette présence qui m’a encouragé à raconter humblement quelques-uns de mes souvenirs d’enfance.
Sous l’encre de ces mots, ces lignes, ces pages, ce récit, je vais simplement essayer de me rappeler le petit garçon que j’ai laissé derrière moi.
Mais ne nous y trompons pas, ce petit livre n’est pas l’histoire d’une vie, ni même l’histoire d’une jeunesse. Ce n’est pas non plus un récit sur une quelconque mélancolie du passé. C’est simplement l’histoire de quelques instants d’enfance, plutôt badins et souvent réjouissants, des flashs récupérés par-ci par-là sur les ailes étiolées de ma mémoire. Des souvenirs d’un temps dont il ne reste qu’une ombre et dont le quotidien était rythmé par l’insouciance et tournicotait sur une parcelle d’existence, douce comme un éternel printemps.
C’était en 1969 et j’avais dix ans. Un petit garçon à la fin d’une décennie marquée par tant de bouleversements !
À cette époque, le monde était en ébullition. Une ébullition à la fois brutale, exaltée et pourtant follement rêveuse. C’était le temps des révolutions en Amérique du Sud, de la Guerre Froide, des coups d’État en Afrique, des luttes pour la déségrégation raciale et des manifestations contre la guerre au Vietnam. C’était le temps des promesses politiques vers un monde nouveau, vers plus de démocratie, plus de liberté, plus de justice. Enfin, on le croyait… Et alors qu’en France on finissait à peine de repaver les rues dévastées de Paris et ranger les dernières barricades du printemps 68 sur lesquelles une jeunesse bouillonnante avait osé lever le poing dans une clameur libertaire, le pays poussait vers un exil sans retour le héros de la France Libre.
1969, c’était aussi l’époque d’un immense bouillonnement culturel. Après le sillon de la Nouvelle Vague tracé par Truffaut et Sagan, celui de la rébellion chantée par un Johnny qui ne se doutait sûrement pas à ce moment-là qu’il serait un jour porté au pinacle de la Nation, où l’appel des Yéyés à casser les fauteuils de l’Olympia, un courant nouveau venant d’Amérique qu’on appellera Hippies offusquera une société abasourdie par leur insouciance fleurie et désordonnée et bercera ses illusions de jours meilleurs dans des rêves de fumée pour n’atteindre en fin de compte que des paradis artificiels.
Et pendant que les femmes dénonçaient une société phallocrate et prônaient la libération des corps en minijupes et seins nus sur les « pelouses interdites » des squares et des parcs parisiens, Serge Gainsbourg et Jane Birkin s’accouplaient mélodieusement sur les accords de « 69, année érotique » !
Au milieu de cette ébullition, l’année 1969 marquera aussi le début d’une nouvelle ère technologique. La télévision répandait son influence cathodique dans les foyers, le Concorde prenait son envol supersonique, des hommes marchaient pour la première fois sur la Lune et puisque l’automobile était en plein essor, on construisait le premier axe autoroutier entre Lille et Marseille.
En revanche pour moi, 1969 c’était juste l’année de mes dix ans. Une année au cours de laquelle les Shadoks pompaient, pompaient et re-pompaient encore et encore sur notre petit écran « noir et blanc ». Et malgré cette leçon de pompage journalière, je n’avais bien entendu aucune conscience d’exister dans un monde en mutation.
Mon quotidien était la vie simple d’un enfant avec une vieille dame et un vieil homme, mes grands-parents, et les principaux souvenirs que j’en ai sont les pièces désordonnées d’un puzzle mnémonique qui me ramènent à des odeurs de pistou, de fougasse, de soupe aux émanations d’ail et d’une lessiveuse qui bouillonnait flegmatiquement sur le coin d’une cuisinière.
Ce sont aussi les images d’une jolie place à l’ombre des platanes, bercée aux heures les plus chaudes de l’été par le champ pointu des cigales. Une place comme on en trouve partout en Provence, avec son imposante fontaine de pierres blanches d’où coulait continuellement une eau fraîche et pure et ses bancs pour la conversation sur lesquels les anciens regardaient tranquillement le temps qui passe. Et tout autour de cette place, de vieilles maisons aux façades claires et ocres, serrées autour d’une église fièrement chapeautée d’un campanile plusieurs fois centenaire. De là naissaient les rues, ou devrais-je plutôt dire les ruelles, avec leurs bavardages, avec leurs commérages, avec leurs secrets intimes et leurs confidences feutrées, à la fois étroites pour se protéger du soleil et tortueuses pour tromper le mistral.
Ces souvenirs sont aussi marqués par des clameurs. Celles d’une cour de récréation où des enfants courraient, criaient, jouaient aux billes, à la marelle ou se disputaient un ballon. Et celles d’un terrain de boules sous l’ombre d’un couple de micocouliers bienveillants où régnait une atmosphère de luttes acharnées mêlées d’engueulades les plus magistrales pour emporter les parties ou se sauver du déshonneur d’embrasser les fesses de Fanny.
Ces souvenirs ne sont pas malheureux. Loin de là ! Ils ne sont pas non plus exceptionnels. Ce sont juste les instants d’une enfance normale, avec ses hauts et parfois ses bas, une trace accrochée à ma mémoire que je ne peux ni refaire ni effacer. Des souvenirs sans regrets, simplement un peu tintés de cette complaisante nostalgie qui aide à replonger l’âme dans les vagues tranquilles des envies que l’on a tous, à un moment ou à un autre de notre existence, de se remémorer ces intervalles estompés.
La vieille maison



Nous habitions une grande maison de ville que grand-père et grand-mère avaient acheté entre les deux guerres. C’était une maison bien close avec ses gros murs de pierres, toujours fraîche en été et chaude en hiver.
J’aimais beaucoup cette maison. Elle me donnait entière satisfaction avec son côté bourgeois plutôt rassurant qui à l’époque me consacrait la savoureuse sensation d’être du bon côté de la société. Je l’aimais aussi à cause de la bienveillante et sublime protection accordé par son épaisse porte d’entrée et ses grosses grilles de fenêtre en fer forgé.
Derrière la maison s’étendait un long et joli jardin engazonné agrémenté de parterres de fleurs multicolores, plants de lavandes, bouquets de sauges, pieds de bourraches et de quelques arbres fruitiers avec leurs oiseaux dans les branches, leurs fleurs au printemps et leurs fruits en été. Et dans un angle qui avait l’avantage d’accueillir le soleil toute la journée, une rocaille de plantes grasses et d’herbes aromatiques au milieu de laquelle s’élevait une pancarte de bois peint avec l’inscription « un jardin, c’est un lieu ambigu ».
Le fond de ce jardin était réservé à un potager dont l’entrée était gardée par un petit lion de pierre, statuette antique dont le lustre avait été ruiné par les intempéries. Ce potager était le royaume de grand-père. Il y cultivait les légumes du quotidien comme on façonne des objets précieux.
Au bout du potager, en limite de la propriété, coulait un petit ruisseau à l’eau éternellement claire dont la fraîcheur était toujours la bienvenue en été. J’ai toujours été attiré par ce petit ruisseau. On lui devait beaucoup. Grand-père m’avait raconté que son eau venait d’une source des collines, qu’elle était pure et parfaitement potable et qu’il n’y a pas si longtemps que cela, avant la guerre, avant que la modernité ne transporte l’eau courante jusque dans les habitations, on y puisait les besoins du quotidien. Maintenant il ne l’utilisait plus que pour l’arrosage de ses légumes et de ses fleurs. Quant à moi, je venais souvent jouer sur ses petites berges. Dans cet endroit reclus, protégé par une végétation suffisamment dense pour me servir de refuge et m’abriter du soleil, j’y construisais un petit monde d’illusions avec ses routes, ses maisons et ses petits barrages de terre et de cailloux et m’initiais à la navigation fluviale avec des petits bateaux que je fabriquais de quelques brindilles et de deux ou trois bouts de ficelle.
Souvent le soir, après le programme de télévision et avant d’aller nous coucher, grand-père avalait son petit verre de Fernet-Branca puis sortait dans le jardin. C’était un rituel immuable. Et comme toujours avant de sortir, grand-mère lui demandait ce qu’il allait faire et inlassablement il répondait la même chose : « je vais fumer ma pipe et pisser ! ». Et presque toujours grand-mère ronchonnait en lui rappelant qu’il y avait des toilettes dans la maison, qu’il n’avait pas besoin d’arroser le jardin de son urine inconvenante. Grand-père faisait fi de ses remarques en grommelant et sortait pisser « l e nez dans les étoiles et le cul dans le mistral », comme il aimait dire.
Parfois je l’accompagnais et nous pissions ensemble. C’est là, le robinet à l’air sous la magie des étoiles qui nous entraînait sur la douce pente de la songerie et de la méditation, que je découvris les premières voluptés de l’existence.
— Quand tu pisseras aussi loin que moi, tu seras devenu un homme, me disait-il parfois.
Je souriais toujours à cette remarque et je n’avais aucune inquiétude sur ce sujet, car je savais déjà malgré mon jeune âge, qu’avec le temps je pisserai plus loin mais qu’en revanche, lui, avec le temps, pisserait de moins en moins loin.
Notre maison n’était pas un endroit de mystères. Elle ne possédait pas cette féerie ou ce caractère énigmatique à laquelle tout enfant peut s’attendre lorsqu’il vit dans une maison de vieilles personnes. Il n’y avait pas de grenier poussiéreux où l’on pouvait se hasarder pour rechercher une antique malle peuplée de mille secrets ou quelques valises oubliées débordantes d’objets qui nous auraient transportés vers des aventures ancestrales. C’était simplement une maison de vieilles personnes qui était à elle seule sa propre mémoire. Une maison à la vie calme et bien rangée, garnie de meubles encaustiqués, décorée de tableaux aux huiles parfois fatiguées, de porcelaines anciennes, de glaces étincelantes, de tapis et autres objets acquis au fil de l’existence, de papiers peints aux couleurs parfois évaporées, de volets le plus souvent mi-clos pour se protéger du soleil, de photos de défunts accrochés aux murs et de crucifix au-dessus de chaque tête de lit. Elle portait en elle les manies et les habitudes de ses propriétaires avec ses nuits tranquilles et ses jours sans troubles, ses espérances oubliées dans les replis d’une existence aboutie et ses horloges indélicates qui jouaient inlassablement avec le temps et le tourment de ceux qui remontaient religieusement leurs mécanismes. Et au centre de ce petit royaume, régnait un perroquet vert avec un front bleu et jaune qui contemplait notre vie, nonchalant et curieux, parfois amusé.
Il y avait quand même un endroit de la maison qui attirait particulièrement mon attention et exhortait ma toute jeune curiosité par son caractère mystérieux : le bureau !
Cette pièce appartenait à grand-père. Elle était en permanence fermée avec des clés qui ne quittaient jamais ses poches, comme s’il protégeait un secret qu’il fallait cacher au monde. Alors, quand il s’isolait à l’intérieur, mû par cette alchimie particulière qui transforme la curiosité en bravoure, je m’approchais clandestinement et je glissais un regard furtif et précautionneux à travers l’entrebâillement de cette porte énigmatique pour essayer de découvrir à la dérobée les secrets qui s’y cachaient. Le cœur battant à rompre, j’observais mon vieil homme dans un silence que je n’ose qualifier de mort, persuadé qu’il n’aurait pas compris que je me hasarde en ce lieu que je pensais interdit aux enfants et pour éviter de me voir imposer je ne sais quelle punition. Mais il me semblait tellement affreux d’imaginer la présence d’un éventuel trésor si près de moi sans pouvoir le découvrir que j’étais prêt à braver ses plus grandes colères !
Pourtant un jour, alors que j’étais furtivement en poste d’observation derrière la porte à demi ouverte, j’entendis sa grosse voix me lancer :
— Oh crâne d’obus, viens un peu par là !
Timidement, je m’armai de courage pour mettre la tête dans cette ouverture qui m’offrait soudainement un sésame inattendu et cette possibilité de découvrir ce qui me paraissait jusqu’alors impossible. Juste le temps d’entrer comme on entre dans un lieu habité de silence et d’incertitude, sur la pointe des pieds, avec au fond de soi ce désir secret d’inattendu, que je découvris à ma grande surprise mon grand-père me fixer avec un large sourire.
— Alors ? Dequé vos ? [1] Tu espionnes ?
Bêtement, je fis non de la tête. Convaincu de recevoir une grosse engueulade, je me sentis déstabilisé par son sourire.
Finalement rassuré de constater que ma présence ne le dérangeait pas, je laissais glisser mon regard autour de la pièce. Elle n’avait rien de commun avec celles où nous vivions notre quotidien. Les murs étaient blancs, simplement blancs, juste décorés de quelques cadres. Certains présentaient des photos de soldats en uniformes alors que d’autres exposaient des collections de médailles militaires méticuleusement épinglées. Et au centre de cette exposition, régnait un immense portrait du général de Gaulle.
Grand-père était installé au fond de la pièce, face à l’entrée, derrière un immense bureau en bois d’acajou brun. Derrière lui, se dressait une imposante bibliothèque en bois vernis dont les étagères croulaient sous un capharnaüm enchevêtré de bibelots, statuettes, livres, boîtes et autres classeurs multicolores placés tant bien que mal en fonction de la place et de la solidité des étagères.
Alors que je découvrais ce nouvel univers, je fus saisi par une forte senteur de renfermé mêlée d’encaustique et de naphtaline, qui eut finalement la générosité de me rassurer.
D’un geste de la main à la fois lent et catégorique, il me fit signe d’approcher. Je m’exécutai. Allait-il m’initier à ses mystères ?
Dès que je fus près de lui, mon regard balaya frénétiquement la surface du bureau. Il était encombré de divers papiers et documents dont certains semblaient jaunis par le temps, d’un amoncellement de vieilles photos monochromes aux bords dentelés, de multiples objets de toutes sortes dont un petit paquet proprement ficelé avec du papier d’emballage marron et une vieille boite en fer blanc décoré d’un chromo délavé représentant un couple d’amoureux dans un décor floral, daté de 1920.
Il attrapa une des photos située au-dessus des autres et dit doucement sans la quitter du regard:
— Tu vois le gars là ? sur la photo ?
Je fis oui d’un mouvement de la tête.
— Et bé ce gars c’est moi. C’était en 1914, au début de la Grande Guerre.
C’était la photo jaunie, un peu froissée et aux bords écornées, d’un jeune soldat au port de tête altier avec un regard légèrement irisé, en bel uniforme avec un casque argenté et un sabre sur le côté. Il posait fièrement devant un cheval à la robe foncée qu’il tenait fermement par les rênes.
— C’est ton cheval ?
Grand-père garda le silence pendant quelques secondes puis un léger sourire mélancolique naquit au fond de ses yeux en les tiédissant. Il me sembla à ce moment-là que le bleu de son regard brilla de façon inhabituelle. Il répondit doucement en faisant lentement glisser son pouce sur le papier terni par le temps :
— Oui, c’était ma jument. Elle s’appelait Escopette.
— Elle a fait la guerre avec toi ?
Il hocha doucement la tête.
— Au début…oui…
Il lâcha un soupir avant de poursuivre :
— Elle a été tuée à la bataille de Zonnebeke, pendant la campagne de Belgique, à l’automne 1914.
C’est alors qu’il me fit quelques récits de la guerre, la mort de sa jument , la disparition de Firmin, un copain d’enfance, la blessure de Tchoi, son « frère de cœur », celle d’un autre copain, les mitrailleuses allemandes qui fauchaient les soldats comme on fauche les blés, l’offensive dans les Flandres et quelques histoires sur tous ces soldats qui ne s’attendaient pas à mourir si vite. « Tout ça à cause de ces idiots d’Anglais qui ont déguerpi comme des lapins en nous laissant seuls face aux boches ! » .
Un long soupir, lourd comme un orage d’été, jaillit du plus profond de sa gorge.
Puis il reposa délicatement la photo sur le bureau et ouvrit la vieille boite en fer blanc d’où il sortit quelques médailles rutilantes qu’il caressa du bout des doigts l’une après l’autre. Même si je ne connaissais pas la signification de chacune d’elle, je devinai qu’elles représentaient le symbole de son histoire et des terribles angoisses qui rodaient encore au seuil de sa mémoire.
Pour finir il défit la ficelle de chanvre qui entourait le petit paquet en papier marron et en retira une sorte de petit fascicule et un livre relié de cuir.
— Ça, c’est mon livret militaire et ça c’est le journal de marche de mon régiment, me précisa-t-il en me montrant avec des gestes presque religieux les deux objets. Ces documents sont très précieux, tu ne devras jamais les perdre.
— Moi ?
— Oui, toi. Car un jour ils te reviendront… quand je ne serai plus là.
Il me dit ça avec une voix sombre et sérieuse mais tellement pleine qu’elle fit écho à elle-même. Je compris à ce moment que c’était ça son fameux trésor : une mémoire en médailles et en papiers jaunis !
Le deuxième endroit magique de la maison était la cuisine. C’était là que se concentraient toutes les plus appétissantes alchimies gourmandes avec ses senteurs d’ail, de basilic ou de poivrons grillés se mêlant à celles de caramel, riz au lait ou fougasses cuisant dans la belle cuisinière à l’électricité achetée l’année d’avant. J’en garde l’un des souvenirs les plus exquis de cette si lointaine enfance.
C’était un lieu où on allait et venait en permanence. Mais surtout, c’était le domaine réservé de grand-mère. Elle y passait le plus clair de son temps. Souvent, profitant du temps que lui accordait une cocotte mijotant doucement sur le coin du feu, elle cousait ou tricotait, une oreille attentive vers la radio d’où résonnait la voix caractéristique de Lucien Jeunesse dans le jeu des mille francs ou les sonorités de la nouvelle variété française qui exaspérait tant grand-père. « Voilà où va le monde ! J’ai fait deux guerres pour ça ? Des Yéyés et des Hippies ? » , grommelait-il chaque fois qu’il en entendait un « vociférer dans la TSF » , comme il disait.
Si grand-mère n’était pas insensible à Mireille Mathieu, Françoise Hardy, Dick Rivers ou Richard Anthony, grand-père ne jurait que par Tino Rossi ou Luis Mariano. Il ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi certains de ces nouveaux chanteurs s’étaient affublés de noms américains.
— Est-ce que c’est pour paraître plus intelligents ? Tino Rossi, lui au moins, il respecte ses origines…même si elles sont corses !
— Toi et ton humour ! se plaignait parfois grand-mère.
Près de la cuisine, se trouvait une petite réserve obscure à l’intérieur de laquelle les kilos de farine, riz, pâtes et sucre se partageaient les étagères avec les litres d’huile et des dizaines de pots de conserve. Il y avait aussi une armoire avec deux ou trois fusils et quelques boites de munitions.
— Si les boches reviennent, je saurai les recevoir, disait grand-père chaque fois qu’il entrait dans cette pièce pour rendre visite à son armurerie.
C’est un détail qui à l’époque ne m’avait pas particulièrement interpellé, mais avec le recul, je réalise que cette maison avait toujours conservé les habitudes d’une époque douloureuse.
Vingt-quatre ans après la fin de la guerre, et alors qu’on était à ce moment-là en pleine Guerre Froide, l’ennemi de cette génération des tranchées restait le Boche.
On n’efface pas de sa vie deux guerres mondiales d’un simple coup de gomme !

Footnotes ^ Dequé vos ? : Que veux-tu ?
Rue de la Longe



Quand on sortait de la maison de mes grands-parents, on plongeait directement, et sans sommations aucune, dans la rue de la Longe.
C’était une rue étroite, presque venelle, fraîche et longue comme le sont les antiques rues de Provence, où la vie s’offrait avec simplicité. Elle promenait son âme indolente, chaleureuse et grouillante de mille bruits et mille odeurs entre les façades des maisons aux blancs et ocres rongés par le temps qui se faisaient face dans une communion intime et parfois indécente. Et comme c’était la plus ancienne rue du village, elle transpirait son histoire et son souffle rassurant dans les nervures et les embrasures de chacune de ses constructions. Il suffisait d’être au milieu de cette artère pour immédiatement ressentir la respiration, la vie, les humeurs et l’intimité des gens à travers les odeurs de cuisine qui s’échappaient des fenêtres, le linge qui séchait désinvoltement aux balcons et les conversations qu’on pouvait entendre à travers les épaisses parois de pierre des maisons comme si ces murs ancestraux étaient faits de papier.
Mais sa plus belle représentation se jouait sur ses trottoirs étroits et sur sa chaussée aux pavés ancestraux polis par le temps et les incalculables déambulations. À l’époque, rares encore étaient les véhicules qui osaient la traverser.
Là, s’exprimait tout le ballet de la vie quotidienne avec ses résonances diverses et continuelles, ses éclats de voix et ses exclamations bruyantes entrecoupées par les clameurs aiguës et répétées des gamins qui couraient, se heurtaient, se bousculaient, riaient, pleuraient, ou plus naturellement jouaient, et dont les sandales ou les épaisses semelles de caoutchouc cranté des pataugas claquaient comme des pétards un jour de carnaval.
C’était une rue pleine d’aspirations, d’envies, d’inclinations, de curiosités et de rumeurs dont les habitants portaient son identité gravée dans le reflet de leurs yeux comme une partition où se jouait une symphonie de la vie.
Comme à chaque fois en fin d’après-midi, lorsque la douceur du temps l’autorisait, des riverains colonisaient les trottoirs sur de vieilles chaises cannées ou de fer rouillé ou plus simplement à même la pierre avachie des seuils des demeures. Les hommes se regroupaient entre eux pour bavarder en fumant une pipe ou une cigarette et tout y passait : la politique, le sport, le travail, la santé des plus anciens, le souvenir d’un défunt… Parfois on s’engueulait avec exaltation à propos d’un sujet dont on oubliait bien vite l’importance, alors on se réconciliait aussi vite qu’on avait failli s’entre-tuer. D’autres se bravaient dans d’interminables parties de belote où les tournées de rosé tiré d’une bouteille étoilée conservée au frais dans un seau rempli d’eau fraîche avaient plus d’importance que les cartes. De leur côté, les femmes papotaient tricot, cuisine, éducation des enfants ou discutaillaient avec force euphorie sur les derniers articles de Paris-Match ou de Jour de France. Et là aussi tout y passait, depuis le dernier maillot de bain de Brigitte Bardot jusqu’aux retrouvailles amoureuses d’Alain Delon et Romy Schneider.
Parfois, une jeune maman sortait avec un nourrisson pour lui faire prendre le frais et l’exhiber fièrement à la consultation populaire. Alors on se regroupait autour de lui, on s’émerveillait, on gazouillait bêtement et on complimentait la maman… parce qu’on trouvait ce petit être tout neuf incontestablement très beau ! On prenait des nouvelles de sa dernière fièvre, on donnait des conseils pour éviter la prochaine et on se perdait en conjectures pour savoir à qui il ressemblait et s’il conserverait la couleur de ses yeux en grandissant.
Les mots s’entrechoquaient, volaient, les conversations se mélangeaient, les quolibets se croisaient, les rires fusaient, se mêlaient parfois aux engueulades. Toute cette agitation formait un délicieux brouhaha confus et coloré d’un bout à l’autre de la rue dont les échos montaient en résonnant vers la petite bande de ciel qu’on apercevait timidement entre les deux rangées de toits qui semblaient désespérément vouloir se rencontrer.
Et lorsque la nuit venait, les bruits s’estompaient peu à peu, sans doute fatigués par tant d’efforts. Chacun rentrait chez soi et la vie se réfugiait paisiblement derrière les persiennes. La rue plongeait alors dans l’oubli et devenait la complice polissonne de quelques jeunes filles babillant avec leurs jeunes prétendants, malicieusement cachés dans le refuge obscur de ces heures clandestines.
Parfois, un chat passait en miaulant. Apparition fugace d’une ombre crépusculaire aux complaintes d’attentes éphémères !
Voilà ce qu’était la rue de la Longe, un concentré du monde dont le cœur battait dans chaque pierre comme des signatures invisibles.
À cette époque, je pensais d’ailleurs très naïvement que cette rue était réellement le centre du monde, car nous en sortions très rarement. Presque tous les gens que nous connaissions vivaient là. La plupart de mes copains et d’autres camarades d’école aussi habitaient dans cette rue. Même les courses quotidiennes se faisaient dans la rue de la Longe. Les supermarchés et autres grandes surfaces n’avaient pas encore colonisé les villes et étouffé le commerce de proximité et tout notre nécessaire se trouvait dans cette rue, à quelques centaines de pas de la maison.
En conséquence, tous les deux jours c’était le même rituel : grand-père préparait le cabas et le petit panier à bouteilles en bois de saule tressé pour aller faire les provisions. Et chaque fois c’était la même histoire, au moment où grand-mère lui tendait la liste des achats, il soufflait et râlait prétextant que c’était toujours lui qui était de corvée. Mais grand-mère laissait dire en souriant. Nous savions qu’il s’était lui-même autoproclamé responsable des commissions et qu’il n’aurait jamais laissé sa place. C’était en quelque sorte son alibi « officiel » pour aller rencontrer du monde et bavarder. Et comme grand-père aimait beaucoup parler, arpenter les cinq cents mètres de cette rue en aller-retour pour faire les courses devenait une véritable expédition qui ne durait jamais moins de deux heures.
Parfois je l’accompagnais dans ce périple logistique. Non par dévotion, mais plutôt parce que j’y avais décelé l’opportunité d’un certain intérêt. C’était effectivement pour moi l’occasion de négocier ma bonne volonté contre quelques friandises, malabars, roudoudous ou autres mistrals gagnants. Parfois même, il arrivait que dans sa grande mansuétude, il m’achète un Journal de Mickey ou un Spirou .
Notre première halte, comme un rituel immuable, se faisait toujours chez Denise, l’épicière.
Denise était une figure de la rue de la Longe. Cette petite femme brune à la cinquantaine corpulente et bavarde comme une napolitaine, ne pouvait apercevoir quatre personnes assemblées sans se précipiter vers elles et entrer dans les conversations. Comme elle avait grandi dans cette épicerie, puisqu’elle en avait hérité de ses parents, elle connaissait tous les habitants de la rue, ce qui lui procurait de très longues conversations.
Denise aimait beaucoup grand-père. Elle était sa cousine au deuxième degré mais comme elle avait perdu son père assez tôt, elle avait reporté sur lui une sorte d’amour filial. Grand-père le savait et la laissait faire. Il en éprouvait une certaine fierté. Il avait bien essayé une fois ou deux de m’expliquer ce que « deuxième degré » signifiait, mais je crois que j’en étais humblement resté à la notion primitive de « cousine » qui me convenait très bien. Un passage dans l’épicerie de la cousine Denise était donc l’opportunité de parler des petites affaires de la famille et prendre des nouvelles de ceux qu’on voyait le moins souvent.
Après, nous nous arrêtions chez Michel, le boucher. La petite cinquantaine mal négociée, rubicond et pansu avec de petits yeux noirs surélevés de sourcils consistants, ce brave homme riait volontiers aux bons mots et maniait le couteau avec une très grande dextérité malgré des mains épaisses. J’ai par contre le souvenir d’une vision mêlée de dégoût et d’effroi sur le tablier qui enveloppait son énorme bedaine où les traces de sang laissées par la viande coupée dessinaient d’étranges figures anachroniques avec les traînées plus pâles des endroits où il s’était essuyé les mains.
Les hommes du village aimaient beaucoup Michel, mais surtout ils aimaient passer par son magasin parce que sa femme qui travaillait avec lui, était une belle femme d’une quarantaine d’années connue pour ne jamais refuser ce qu’on lui demandait avec politesse. Pour ce qui était des femmes du village en revanche, c’était une autre histoire. Elles acceptaient mal la générosité accommodante de la femme du boucher et parlaient d’elle en des termes peu élogieux en la baptisant de tous les noms d’oiseaux connus … et inconnus. Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu autant de spécialistes en ornithologie regroupées au sein d’un même village.
Mais Michel était un homme gentil, vaillant et travailleur qui faisait très bien la boucherie et on lui pardonnait généreusement sa grande infortune.
Le père de Michel, François, était un grand ami de grand-père qui l’appelait « Tchoi » . D’ailleurs, grand-père était une des rares personnes du village à avoir la suprême approbation de l’appeler par ce sobriquet. Ils avaient fait l’école communale ensemble, et même l’école buissonnière si j’avais bien saisi le sens de certains de leurs récits, et avaient été compagnons d’armes dans le même régiment pendant la Grande Guerre. De cette histoire commune était née une immense amitié forgée dans la boue des tranchées et une indéfectible complicité qui alimentaient leurs longues conversations.
Contrairement à grand-père qui avait fait toute la guerre, Tchoi avait été démobilisé un an avant l’armistice, au mois d’avril 1917 exactement, après qu’il eut la mauvaise idée, pendant la bataille du Chemin des Dames, de se trouver sur la trajectoire d’un obus allemand qui lui avait discourtoisement emporté la jambe droite. Il marchait maintenant avec une jambe artificielle qu’il appelait ironiquement Angèle en souvenir de ce jour malheureux qui l’avait mutilé et était celui de la Sainte Angèle. Grand-père ironisait en disant que c’était une consolation de cul de jatte mais qu’avec sa jambe en moins, il avait au moins la certitude de ne jamais partir les deux pieds devant !
Grâce à sa pension d’invalide de guerre et à un héritage qui s’était avantageusement présenté à lui, il avait ouvert cette boucherie au début des années 20. On le respectait pour cette blessure obtenue à la guerre mais aussi, chose plus étrange compte tenu de cette jalousie chronique qui hante chaque coin de rue, à cause de la réussite de son entreprise. Même si maintenant c’était son fils qui en avait pris la direction, il aimait à être quotidiennement derrière la caisse pour donner le coup de main. C’était sa façon à lui, comme il disait, « d’exorciser la vieillesse » et adoucir son récent veuvage. Alors, quand grand-père et Tchoi se retrouvaient, ils remontaient ensemble le temps de leur existence commune dans de longues conversations colorées de vocabulaire provençal et de français, vers les tranchées de 14–18, comme on sillonne les travées d’un cimetière abandonné où gisent des fantômes oubliés.
Dans cette tournée culinaire, il y avait bien entendu le passage systématique chez Émile, le boulanger, un petit bonhomme jovial et aussi rond que les miches de pain qu’il avait pétri toute sa vie et chez Jeannot, le marchand de vin, où grand-père remplissait sa bouteille de son habituel Côte de Provence rosé. C’était son quota de deux jours, qu’il partageait avec grand-mère en apéritif avant chaque repas.
Mais l’étape qui me surprenait le plus et qui m’avait toujours intriguée était celle chez le forgeron. Là, grand-père remplissait une bouteille de l’eau brunâtre que l’artisan utilisait pour refroidir les pièces de fer. « C’est la meilleure eau pour la santé, disait grand-père. Elle est pleine de fer et idéale pour la forme ». Ainsi, chaque matin, avant de boire son café, grand-père avalait un verre de cette eau à l’aspect rebutant. Il avait bien tenté une fois ou deux de me convertir à cette pratique que je qualifiais de barbaresque, mais j’avais su trouver à ce moment-là de formidables ressources de contestations et surtout une alliée intransigeante en la personne de ma grand-mère qui m’avait, semble-t-il, sauvé la vie.
« Arrête d’enquiquiner ce petit avec tes breuvages de sorcière, lui avait-elle dit. Si tu veux te rouiller les intestins, fais-le seul… et fiche-lui la paix ! ».
Malgré ses deux guerres mondiales, grand-père n’avait jamais gagné celle contre grand-mère.
Le perroquet sur le clocher



Il y avait un autre être dont j’ai précédemment fait allusion qui résidait dans notre maison. C’était un perroquet !
Ce petit volatile que je n’ai pas encore présenté à son juste mérite à pourtant marqué l’histoire de notre famille et mérite d’avoir une place de choix dans ce récit.
C’était un joli psittacidé tout en nuances de verts avec un front bleu et jaune au-dessus d’un magnifique bec crochu de couleur nacre et une petite pointe rouge orangée sur l’épaule. Ce panaché de couleurs lui donnait un faux air de tambour major qu’il trimballait avec indolence et une frétillante curiosité dans une grande cage en fer bleu achetée pour la circonstance. Grand-père nous avait précisé qu’il s’agissait d’un perroquet d’Amazonie qui avait été élevé dans la province de Maranhao. Il tenait cette certitude ornithologique de l’oiselier qui le lui avait vendu.
— Amazonie ?
Je me souviens lui avoir demandé quelques précisions sur ce pays que je ne connaissais pas et dont j’entendais le nom pour la première fois. Manifestement sensible à mon intérêt pour cette étrange contrée du monde qui se révélait à ma jeune insuffisance, il partit chercher dans le bureau son vieil atlas à la couverture cartonnée, usée par le temps et les manipulations, qu’il ouvrit à la page du Brésil. Puis en faisant glisser son doigt sur le papier glacé, il me montra une grande tache verte en me précisant que l’Amazonie n’était pas un pays, mais une immense forêt très mystérieuse où vivaient des multitudes d’animaux.
— Il y a même des indigènes qu’on n’a pas encore découverts, avait-il précisé avec une éclatante assurance.
Si cet éclaircissement géographique avait eu la bienveillance d’enrichir mes connaissances, nous nous étions longtemps interrogés, grand-mère et moi, sur les raisons qui avaient poussé grand-père à revenir un jour, après une de ses sorties pour les commissions hebdomadaires, avec cet oiseau alors qu’il n’avait jusque-là jamais exprimé le souhait d’acquérir un animal. Mais c’était plus l’espèce animalière choisie par grand-père que de l’achat en lui-même qui nous avait fortement étonné. Même si nous étions coutumiers de ses décisions imprévisibles.
— Pourquoi as-tu choisi un perroquet ? avait demandé grand-mère.
Grand-père avait nonchalamment haussé les épaules en roulant des yeux espiègles.
— Et pourquoi pas ? Tout le monde a un chat ou un chien… ou un poisson rouge ! Ben, nous on aura un perroquet ! Ce sera notre singularité pittoresque !
— Plutôt une drôlerie, avait raillé grand-mère.
Puis il avait tourné vers moi un regard pétillant mêlé d’un sourire malicieux.
— Mais pas n’importe lequel, avait-il encore précisé sur un ton solennel empreint de fierté, ce « Môsieur » est un perroquet qui parle, qui s’exprime !
— Eh bé ! avait ronchonné grand-mère, manquait plus qu’un papagaï [1] pour ajouter de la pagaille à la maison ! Té, vous irez bien ensemble à discutailler tous les deux !
L’effet de surprise passé, et le nouvel occupant étant définitivement installé dans notre maison, nous l’avions baptisé Coco. Oui je sais, ce n’est pas très original mais c’était le seul nom qui nous était venu instinctivement et qui avait, par défaut d’autres propositions, été unanimement accepté.
Contre toute attente, surtout de la part de grand-mère qui avait montré le plus de réticente à son arrivée, nous nous étions vite attachés à ce sympathique volatile. Grand-père quant à lui en était très fier. Il lui trouvait les meilleures vertus, même les plus improbables, et expliquait ses aptitudes par une « intelligence particulièrement hors du commun » . Bien évidemment, ce point de vue louangeur et subjectivement apologétique nous faisait sourire même s’il fallait nous rendre à l’évidence que l’animal possédait d’incontestables dons d’imitation qui nous étonnaient souvent, nous désorientaient parfois, mais nous amusaient beaucoup. Il savait très bien reproduire la sonnerie du téléphone, le carillon de la porte d’entrée au grand désarroi de grand-mère qui s’y faisait toujours prendre, et pastichait quelques mots en roulant les « r » comme une vieille ariégeoise. Son répertoire favori se composa rapidement d’une liste de jurons bien choisis que grand-père lui faisait répéter avec une inlassable patience. Mais surtout il sifflait assidûment, avec une stridence détonante, au détriment de nos membranes tympaniques. Il faut préciser que le cabotin aimait se distinguer ! Alors pour le calmer, grand-mère avait découpé dans un vieux rideau de coton sombre, un grand carré de tissus avec lequel elle enveloppait la cage. Cet artifice ingénieux, soufflé par l’oiselier à l’origine de son infortune, avait l’avantage de plonger notre volatile dans le noir qui du coup stoppait ses vocalises étourdissantes.
Mais n’allez pas croire que Coco était en permanence prisonnier de sa cage. Parfois grand-père lui ouvrait sa petite porte pour le laisser sortir.
— I l a besoin de se dégourdir les pattes , justifiait-il.
Alors poussé par sa grande curiosité, car Coco était pathologiquement très curieux, le volatile amazonien s’aventurait en dodelinant son plumage multicolore un peu partout dans la maison au grand désespoir de grand-mère qui passait derrière lui pour ramasser les traces de son passage.
C’est cette irrépressible curiosité qui allait faire de Coco une grande vedette dans le village et le héros d’un épisode aussi incroyable que désopilant et animera les conversations communales pendant de longues semaines.
Un jour donc, ce devait être un jour de beau temps puisque grand-mère avait ouvert grand les fenêtres de la maison pendant qu’elle faisait le ménage, sans doute attiré par une soudaine envie de voyage, d’aventure, ou d’aspiration pour ce monde extérieur qu’il ne connaissait pas, Coco décida de jouer les filles de l’air. À peine grand-mère eut-elle le temps de réaliser que l’appel de l’azur venait de toucher le volatile, qu’il franchissait déjà la fenêtre et montait à grands coups d’ailes dans le ciel.
Quand grand-père rentra des commissions, ce fut un drame.
— Où est passé Coco ? lança-t-il d’une voix si forte qu’elle se répercuta dans toute la maison.
— Là-haut ! répondit sèchement grand-mère en pointant un doigt énervé vers le ciel derrière la fenêtre.
— Comment ça là-haut ? Tu veux dire que…
— Oui, coupa grand-mère. Ton papagaï de malheur s’est carapaté dans les airs !
— Oh coquin de sort ! hurla grand-père. Et tu l’as laissé faire ?
D’abord surprise par la réaction de grand-père, le visage de grand-mère se transforma très vite dans une expression de froide colère . Visiblement, elle n’acceptait pas qu’il puisse lui reprocher la fuite du volatile.
— Et que voulais-tu que je fasse ? Que je me jette par la fenêtre pour le rattraper ? Toi aussi avec tes bêtises de toujours lui ouvrir cette satanée cage !
Après une très longue engueulade qui eut l’insolente conséquence de ne pas faire revenir le perroquet, grand-père décida de se lancer à sa recherche.
— Je peux venir avec toi ? m’étais-je timidement aventuré à lui demander.
À cet instant précis, je n’entrevoyais pas encore l’intérêt de mon aide dans la recherche de notre évadé, pourtant il me semblait évident d’y participer.
— Ouais… si tu veux… avait-il machinalement marmonné sur un ton étouffé, à peine audible, l’esprit plus préoccupé à réfléchir sur son entreprise d’investigation que par mon volontariat à l’accompagner.
Sur ces mots, on quitta la maison sur un grand claquement de porte qui fit hurler grand-mère jusqu’au milieu de la rue de la Longe.
À l’instant de franchir le seuil de la maison, je n’imaginais pas encore dans quelle rocambolesque aventure nous entrions.
La première décision de grand-père fut de rejoindre la place du village. Il estimait, non sans une certaine logique, que nous aurions de plus grandes chances de rencontrer des témoins au vol échappatoire de Coco. Quelle ne fut pas notre étonnement en arrivant sur la place que d’apercevoir un attroupement grouillant réuni devant le porche de l’église. Il s’en élevait une cacophonie de mots et autres interjections superposés qui nous interpella. Instinctivement, nous nous rapprochâmes de cette foule. J’y reconnus d’abord certaines vieilles figures coutumières de l’église, ce qui ne me surprit pas. Mais en y regardant d’encore plus près, j’y découvris quelques usagers quotidiens des bancs publics, des disciples de la pétanque ayant occasionnellement déserté leurs champs de bataille préféré, quelques résidents permanents des comptoirs des deux bars du village, et d’autres villageois dont la présence quotidienne sur cette place était moins coutumière.
Tous les regards étaient levés vers le ciel et des conversations plus ou moins distinctes animaient les visages. Certains semblaient déconcertés, tandis que d’autres, dont les sourires amusés parlaient pour eux, conversaient avec force et enthousiasme de ce qu’ils apercevaient. Cet attroupement inhabituel et bruissant nous persuada instantanément que quelque chose d’important se déroulait. Alors, mû par tous ces visages levés, un réflexe instantané et incontrôlable nous fit lever à notre tour nos regards vers le sommet de l’édifice religieux. Et là-haut, à une vingtaine de mètres, dodelinant sous l’ombre des arches du clocher, petite tache verte insolente et provocatrice… notre Coco !
Aussitôt saisi d’un coup de sang qui lui rougit le visage comme une claie de pressoir à vin, grand-père s’élança à travers la petite foule qu’il fendit avec force coups de coudes pour parvenir jusqu’au porche de l’église.
— Poussez-vous ! Poussez-vous ! rageait-il d’une voix blanche en dégageant vigoureusement son passage.
Juste derrière lui, arrimé à ses basques comme une moule à son rocher de peur de me laisser distancer, je le suivis dans un silence déconcerté.
Sous le porche, légèrement à l’écart de la foule, un petit groupe était en pleine conversation. Il y avait le maire, Anicet Magne, le père Phalempin, le curé de notre village dont la soutane faisait quelques caprices à cause du vent, Jeannot Fabre le garde champêtre qui avait rabattu son vieux képi à l’arrière de son crâne pour bien montrer qu’il était dans une grande réflexion et l’adjudant Boise, le chef de la caserne des pompiers. Les visages étaient à la fois austères et inquiets parce qu’ils semblaient prendre l’évènement très au sérieux.
— Ah, lança le maire en apercevant grand-père, te voilà donc !
Il dit ça avec une voix grave, tendue et un visage chargé de reproches qui ne plut pas à grand-père… mais alors pas du tout !
— Oui, répliqua grand-père d’un ton aussi sec qui me fit redouter le pire sur la suite de la conversation.
— Eh bien, il n’est pas trop tôt ! On se désespérait de te voir arriver !
— Pourquoi tu me dis ça ? Tu te languissais de moi ? demanda grand-père avec un faux sourire au coin des lèvres.
— Et comment ! lança le maire, en haussant un peu plus la voix. Regarde un peu ce cirque ! Il me semble que tu n’y es pas tout à fait étranger.
Grand-père s’approcha tout près du maire, si près que le bout de son nez effleurait celui de son interlocuteur. Il s e figea devant lui, raide, le dévisagea pendant quelques instants d’un long regard noir avant de dire d’une voix à la fois calme, froide et tranchante comme une lame de rasoir:
— Premièrement, tu baisses d’un ton et…
— Oh…oh… doucement, coupa le maire en reculant d’un pas préventif. Garde tes nerfs pour toi !
— … et deuxièmement, continua grand-père sans tenir compte de la remarque du premier magistrat de la commune, tu retires de cette figure de jobastre ton air de petit juge avant que je t’en colle une qui te rendra plus bête que tu ne l’es déjà.
À la lueur sauvage qui étincela à cette seconde dans le regard de grand-père, le maire comprit qu’il ne plaisantait pas et fit instinctivement un deuxième pas en arrière. Car il était connu et reconnu dans le village, et même jusque dans les villages voisins, que ces deux-là ne s’aimaient pas. Non seulement il existait entre eux une vieille histoire qui remontait à la nuit des temps et dont on avait presque oublié les raisons, mais en plus de cela, grand-père n’avait jamais digéré l’élection de ce candidat de gauche à la tête de la municipalité. D’ailleurs il le répétait souvent et de façon extrêmement claire à qui voulait bien l’écouter.
— Donc, si je suis bien ton raisonnement, tu estimes que je mets le cirque dans le village ? poursuivit grand-père, le regard toujours sévère.
— Heu… Je n’ai pas dit ça comme ça, essaya de se défendre le maire.
— Voilà que maintenant il veut me faire passer pour un fada, reprit grand-père en prenant le curé à témoin. J’ai bien entendu que ce « Môôôsieur » prétendait que je mettais le cirque dans le village ! Vous aussi, vous l’avez entendu, n’est-ce pas ?
— Allons…allons messieurs, ne vous laissez pas gagner par une quelconque antipathie, répondit le père Phalempin. Nous sommes ici pour régler ensemble un problème d’ordre communal.
Grand-père regarda le curé, fronça deux ou trois fois les sourcils, hésita une seconde, puis partit dans un immense éclat de rire.
— Tu entends ce que dit monsieur le curé ? dit grand-père en pointant un doigt menaçant vers le maire. Il faut écouter la voix de la sagesse. Nous devons régler un problème d’ordre communal ! Alors tu mets de côté tes singeries d’accusateur public que tu nous joues tous les jours parce que ça oui c’est le cirque !
— De quoi ? De quoi ? hoqueta offusqué le maire. Tu…tu…tu…
— Tu…tu…quoi ? coupa grand-père moqueur. Arrête donc de tousser comme une vieille mule. Té ! je te reconnais bien là, grand couillon !

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