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113
pages
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Français
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Ebooks
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2020
Description
C’était le temps de l’après 68, de la contestation chantée par Johnny Hallyday, de l’émergence des Hippies, des Shadoks qui pompaient encore et encore sur les petits écrans « noir et blanc », des premiers hommes sur la Lune...
Pendant de ce temps, en Provence, un petit garçon élevé par ses grands-parents découvre et observe ce monde avec l’insouciance de ses dix ans, partagé entre ses interrogations, ses jeux, son école, ses camarades et ses aventures insolites.
Denise était une figure de la rue de la Longe. Cette petite femme brune à la cinquantaine corpulente et bavarde comme une napolitaine, ne pouvait apercevoir quatre personnes assemblées sans se précipiter vers elles et entrer dans les conversations. Comme elle avait grandi dans cette épicerie, puisqu’elle en avait hérité de ses parents, elle connaissait tous les habitants de la rue, ce qui lui procurait de très longues conversations.Denise aimait beaucoup grand-père. Elle était sa cousine au deuxième degré mais comme elle avait perdu son père assez tôt, elle avait reporté sur lui une sorte d’amour filial. Grand-père le savait et la laissait faire. Il en éprouvait une certaine fierté. Il avait bien essayé une fois ou deux de m’expliquer ce que « deuxième degré » signifiait, mais je crois que j’en étais humblement resté à la notion primitive de « cousine » qui me convenait très bien. Un passage dans l’épicerie de la cousine Denise était donc l’opportunité de parler des petites affaires de la famille et prendre des nouvelles de ceux qu’on voyait le moins souvent.Après, nous nous arrêtions chez Michel, le boucher. La petite cinquantaine mal négociée, rubicond et pansu avec de petits yeux noirs surélevés de sourcils consistants, ce brave homme riait volontiers aux bons mots et maniait le couteau avec une très grande dextérité malgré des mains épaisses. J’ai par contre le souvenir d’une vision mêlée de dégoût et d’effroi sur le tablier qui enveloppait son énorme bedaine où les traces de sang laissées par la viande coupée dessinaient d’étranges figures anachroniques avec les traînées plus pâles des endroits où il s’était essuyé les mains.Les hommes du village aimaient beaucoup Michel, mais surtout ils aimaient passer par son magasin parce que sa femme qui travaillait avec lui, était une belle femme d’une quarantaine d’années connue pour ne jamais refuser ce qu’on lui demandait avec politesse. Pour ce qui était des femmes du village en revanche, c’était une autre histoire. Elles acceptaient mal la générosité accommodante de la femme du boucher et parlaient d’elle en des termes peu élogieux en la baptisant de tous les noms d’oiseaux connus … et inconnus. Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu autant de spécialistes en ornithologie regroupées au sein d’un même village.Mais Michel était un homme gentil, vaillant et travailleur qui faisait très bien la boucherie et on lui pardonnait généreusement sa grande infortune.Le père de Michel, François, était un grand ami de grand-père qui l’appelait « Tchoi ». D’ailleurs, grand-père était une des rares personnes du village à avoir la suprême approbation de l’appeler par ce sobriquet. Ils avaient fait l’école communale ensemble, et même l’école buissonnière si j’avais bien saisi le sens de certains de leurs récits, et avaient été compagnons d’armes dans le même régiment pendant la Grande Guerre. De cette histoire commune était née une immense amitié forgée dans la boue des tranchées et une indéfectible complicité qui alimentaient leurs longues conversations.Contrairement à grand-père qui avait fait toute la guerre, Tchoi avait été démobilisé un an avant l’armistice, au mois d’avril 1917 exactement, après qu’il eut la mauvaise idée, pendant la bataille du Chemin des Dames, de se trouver sur la trajectoire d’un obus allemand qui lui avait discourtoisement emporté la jambe droite. Il marchait maintenant avec une jambe artificielle qu’il appelait ironiquement Angèle en souvenir de ce jour malheureux qui l’avait mutilé et était celui de la Sainte Angèle. Grand-père ironisait en disant que c’était une consolation de cul de jatte mais qu’avec sa jambe en moins, il avait au moins la certitude de ne jamais partir les deux pieds devant !
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Publié par
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Date de parution
07 décembre 2020
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EAN13
9782379796463
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Langue
Français