Le porto d un gars de l Ontario
149 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le porto d'un gars de l'Ontario , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
149 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Gratien Beauséjour aurait sans doute pu être le plus heureux des hommes à Saint-Michel-des-Saints, dans sa belle province de Québec, sous la jupette de sa mère Yvette. Le hic ? Sa soif d’aventure qui le pousse à quitter son village dans l’espoir d’améliorer son sort.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 avril 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996315
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le porto d’un gars de l’Ontario

Patrice Gilbert
 
 
 
 
 
 
 
Le porto d’un gars
de l’Ontario
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
Collection Vertiges

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Gilbert, Patrice, 1963-, auteur
Le porto d'un gars de l'Ontario : roman / Patrice Gilbert.
 
(Collection Vertiges)
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89699-629-2 (couverture souple).--ISBN 978-2-89699-630-8 (PDF).--ISBN 978-2-89699-631-5 (EPUB)
 
I. Titre. II. Collection : Collection Vertiges
 
PS8613.I3983P672019 C843'.6 C2018-906373-4
C2018-906374-2
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
Distribution : Diffusion Prologue inc.
ISBN 978-2-89699-630-8
© Patrice Gilbert 2019
© Les Éditions L’Interligne 2019 pour la publication
Dépôt légal : 2e trimestre de 2019
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

Parce qu’il arrive parfois que les détours soient le chemin le plus direct pour nous ramener à la maison…
Virginie Blanchette-Doucet



Préambule
 
 
 
 
 
 
 
J’ai toujours aimé écrire.
Jamais, peut-être, avec grand éclat, mais toujours avec audace. Il en fallait pour écrire mes premières lettres et gribouiller mes premiers dessins dans les espaces blancs de l’encyclopédie de la bibliothèque familiale (payable en quarante-huit versements). Ah ! Si papa savait ça, tralala, je serais passé au tordeur.
J’ai toujours écrit avec désir et passion. Des messages d’amour à ma bien-aimée Diane jusqu’aux politiques et pratiques ouvrières, que je produis encore trop fréquemment, en passant par mes courts ébats journalistiques, j’ai toujours été fasciné par la magie de l’encre. Cette encre qui s’imprègne amoureusement dans la page blanche. Celle qui affiche le caractère individuel insolite sur l’écran.
Ce caractère individuel qui, à force de pianoter, prend vie, « fermente » et finit par un produit. Un peu comme le raisin qui se transforme en bon vin ou, souvent, en piquette !
À mon compte, point de grand cru ; des écritures de tête de linotte en anglais, français et espagnol. Principalement liées au monde du travail, car j’exerce un métier que j’adore auprès du vrai monde, dans différents pays.
Quelle chance d’avoir eu le plaisir d’habiter sur trois continents, dans trois pays et trois provinces du Canada, et d’y côtoyer les plus fantastiques cultures ! Notamment celle de l’Afrique, une Afrique qui s’imprègne en vous et qui vous défie de lui dire quand vous aurez le courage de la quitter. Vous en sortez, certes, mais votre cœur et votre âme y restent. à plus forte raison si un trio de votre clan y est né…
Ce ravissement procuré par l’écriture, je l’ai assouvi plus jeune à titre de journaliste. Et quel journaliste ! Aux côtés de la patience incarnée, ma patronne Denise, j’ai pris plaisir presque deux ans à lutter contre le clavier, un coup d’index à la fois. Chaque semaine, je « rapportais » les faits et gestes de la population malarticoise ; un impressionnant bassin de population de cinq mille âmes (OK, trois mille) au nord-ouest de la province de Québec – une belle province.
Chicanes de clocher, querelles syndicales et politiques ont marqué mon passage au « chic » Courrier de Malartic . C’était dans les années 1980. Que de plaisir pour un timide scribe qui se frayait un chemin dans cet univers ! Le maire de l’époque était en grande querelle avec le député du comté. Le chef syndical accusait le patron de l’avoir frappé avec préméditation avec sa voiture sur la ligne de piquetage. Pour protester, il avait été jusqu’à se coucher dans une tombe sur le bord de la Transcanadienne. Les Filles d’Isabelle se plaignaient que les Dames Fermières prenaient toutes les bonnes fins de semaine pour vendre leurs macarons. Et quoi encore !
Denise, merci de m’avoir initié au monde du journalisme et de l’écriture. Merci de m’en avoir permis la sortie, aussi, si gracieusement.
Bien jeune, j’ai mis au rancart mes élans journalistiques pour me consacrer à une carrière plutôt essoufflante qui m’a conduit jusqu’à ce jour aux quatre coins de la planète. Bien heureux d’avoir trimballé les miens sur trois continents au cours de la dernière décennie ! Bien heureux, aussi, de constater que par-delà les pays où fut estampillé mon passeport, la voix de Céline demeure le contact avec ma culture québécoise d’origine. Oui, la Céline m’a accompagné çà et là. La plupart du temps, les gens y faisaient référence lorsque j’expliquais mes origines de joueur de cuillère ayant grandi dans le sirop d’érable.
Même mon ami Obakeng de Saulspoort, village de la province du Nord-Ouest en Afrique du Sud, me témoignait son respect il y a déjà quelques lunes pour notre Céline nationale. Même chose pour Luis, à Antofagasta au Chili, et Béato, à Cotui en République dominicaine. Quel phénomène, cette chanteuse ! Du jamais vu comme notoriété et comme source de fierté pour un partisan sur le tard errant.
Investi dans ma carrière et mon errance, j’ai mis en veilleuse mes projets d’écriture pour plus d’une décennie. Jusqu’au jour où ma mère m’a envoyé les cinquante chansons francophones les plus populaires du Québec pour la Noël de l’an 2000. Ouf, ça m’a piqué ! On naît canadien-français ou on ne l’est pas …
Roulant à 140 km/h sur les autoroutes sud-africaines, je suis sûr que je fus l’un des rares chrétiens à hurler La bittt à Tibi au volant de mon automobile. Pire que Willie Lamothe, pour qui j’ai le plus grand respect ! Je me suis mis à dévorer les trois CD qui m’ont servi de compagnons de route, l’un après l’autre, sans arrêt, presque six mois en ligne. Si l’on considère que j’étais sur la route deux heures par jour, ça vous donne une idée du nombre de fois où j’ai versé une larme lorsque Georges Dor se lamentait qu’il s’ennuyait à la Manic ou du nombre de sourires d’espoir que j’ai décochés quand la belle Renée Claude me répétait que « c’était le début d’un temps nouveau ».
Un vrai fouet, ce cadeau de la mère ! Il me répétait « Écris, mon Patrice, écris ! »
De février à avril, j’ai écrit un opéra rock (une vingtaine de chansons) qui hiverne sereinement dans mon portable. J’espère qu’il servira de plan de pension pour mes vieux jours…
Presque au même moment, mon épouse – mon unique épouse, que je « me tais » à vous présenter, ne sachant point utiliser les bons mots pour décrire l’immense tendresse et l’amour que j’ai pour cet ange – presque au même moment, donc, cette femme idyllique, ma douce moitié, que je n’osai jamais mériter, m’a offert la collection de vidéocassettes de Séraphin et de sa troupe qui nous décrivent la vie des Belles Histoires des pays d’en haut .
Ouf ! Encore cette poussée d’adrénaline ! De fierté francophone qui pompe le sang de mes veines jusqu’à mon cerveau. Un high trip de patriotisme excité par mon exil.
« Je veux écrire. » C’est revenu en force dans ma vie.
Je veux broder sur une catalogne de la pensée mes images et mes frémissements quand je vois les vieux du village tirer leur pipe dans la boutique du forgeron. Y a-tu plus francophone que ça ? Le beau Alexis qui me raconte comment faire de la drave pis couper l’érable. Y en a-tu d’autres dans l’histoire géographique humaine qui peuvent jouir de ces images ? Qui revoit son grand-père fendre les bûches à tout rompre ? Sa grand-mère enfourcher son rouet ? Son vieux mononcle sacrer après la misère du pauvre monde et de ses 14 enfants ?
Ouais, bon, ma bonne épouse qui m’achète des cassettes de Séraphin et ma mère qui me donne en cadeau les CD de la chanson québécoise : pas très impressionnants, ces piliers littéraires pour supporter mon ouvrage ! Je laisse à Janette (qui veut savoir) ou madame Bombardier le bon soin de donner un sens à tout ça un jour si le cœur leur en dit. Moi, je ne sais qu’une seule chose : j’ai ce besoin ardent et immédiat d’écrire. D’assouvir cette passion, cette rage, ce désir.
Je veux écrire que les bouleaux blancs du lac Malartic sont uniques, que les voyages au dépotoir du samedi matin sont un exode recherché pour le moins commun des mortels, que l’amour de mon père m’inspire chaque jour. Que le CH sur un gilet est beaucoup plus qu’un logo à la McDonald’s, que les femmes québécoises sont uniques… Enfin, que l’endroit où je vis est le plus beau coin de la terre parce que c’est l’endroit où je suis né !
Je veux écrire, inspiré par les silences de la jungle dominicaine, les passages d’ Éva de madame Lucie Pagé, les sourires de la rue africaine, les odeurs chiliennes et quoi encore !
Je veux écrire avec ma tête, pas avec ma grammaire. Écrire avec mon vocabulaire limité, écorché par mes exils, et non le lexique des synonymes. Écrire avec mon cœur, pas avec mon dictionnaire. Écrire pour ma tante Pauline, pas pour l’Académie française. Écrire avec mon imagination, pas avec des brouillons. Écrire pour mon père et pour ma mère avant qu’ils ne partent…
Bien plus important encore : je veux écrire pour Zoé Lethiwe, Maxim Sipho et Sophie Michelle – celle qui ne croyait pas que son père pouvait écrire un livre. Avec mes mots, je veux les imbiber de ma culture avant que je ne la perde.
Je veux aussi écrire pour impressionner Diane, celle que j’aime et que j’aimerai à la vie, à la mort.
Patrice
Un grand merci à Joséane, ma « coach » littéraire. U ne vaillante écrivaine abitibienne qui m’a patiemment poli.
Personnages
 
 
 
 
 
 
 
La famille de Gratien Beauséjour
 
Grand-papa Octave Bellerose, né aux Trois-Rivières, le 2 juillet 1890
Grand-maman Arzélia (Beaulieu) Bellerose, née à Louiseville, le 11 octobre 1891
 
Papa Oscar Beauséjour, né le 11 mars 1919, à Saint-Michel-des-Saints
Maman Yvette Beauséjour, née Bellerose le 14 octobre 1919, à Saint-Michel-des-Saints
Mariage de papa Oscar et maman Yvette à Pâques, le 3 avril 1939, à Saint-Michel-des-Saints
 
Gratien Beauséjour , né à Saint-Michel-des-Saints, le 6 janvier 1940
Maurice, né à Saint-Michel-des-Saints, le 13 janvier 1942
Jeanne, née à Saint-Michel-des-Saints, le 10 mars 1944
Louise, née à Saint-Michel-des-Saints, le 12 mars 1946
Marc, né à Saint-Michel-des-Saints, le 15 février 1948
Luc, né à la Rivière Sauvage, le 11 septembre 1951
François, né à la Rivière Sauvage, le 14 janvier 1953
Juliette, née à la Rivière Sauvage, le 7 janvier 1955


Chapitre 1







La maison était encore paquetée des restants des fêteux de la nouvelle année 1940. Cette fois-ci, la fête des Rois était l’excuse pour réunir le clan Bellerose. Il faisait bien sûr un froid pas catholique à l’extérieur. C’était toujours le cas à Saint-Michel-des-Saints durant cette partie de l’année. Ce « beau quartier » de ce « beau village » de deux mille âmes n’échappait pas à l’hiver.
Saint-Michel-des-Saints, cette municipalité de la Haute-Mauricie, abritait trois quartiers distincts. Le quartier de l’entrée du village, situé côté ouest, le milieu du village, dit le « beau quartier », et la sortie du village, côté est, qui accueillait dans sa plus grande splendeur les chutes de la rivière Matawin. Bien que le village de Saint-Michel-des-Saints ne s’étire d’ouest en est que sur trois kilomètres, on aurait dit qu’il y existait un microclimat. Fait plutôt rare, à l’intérieur de ses frontières, il faisait plus chaud à l’est qu’à l’ouest. Nul ne savait pourquoi. Pas plus qu’on ne s’expliquait le fait que l’entrée était à l’ouest et non l’inverse. Nul ne savait non plus pourquoi on appelait le quartier du milieu le « beau quartier ». Sans doute par pudeur. C’était plus élégant que de dire le « quartier des pauvres »… La seule vérité connue de tous était que la sortie du village accueillait les plus belles résidences de la communauté, les plus beaux arbres, les plus belles cascades, les maisons les plus chaudes et les plus beaux porte-monnaie. Le microclimat était sans doute causé par l’humidité de la chute et l’épaisseur des portefeuilles !
La maison des Bellerose, située dans le « beau quartier », accueillait tout un party en cette nouvelle année 1940. On aurait cru que rien ne pouvait enterrer les sons du violon et interrompre le set carré qu’était en train de câller l’oncle Octave. Et pourtant, les six « badoum » consécutifs qui résonnèrent dans la cuisine, où la piste de danse avait été improvisée, contribuèrent à stopper la musique et les tapeux de pieds. Les six « badoum » correspondaient au son des pas de la corpulente Arzélia (Beaulieu) Bellerose. Elle venait de descendre les marches deux par deux. Elle s’exilait ainsi quelques secondes de la chambre du haut pour rejoindre son clan en attente de nouvelles :
− Sors le gallon de baboche 1 , Oscar ! Ton petit vient de culbuter ! Pis ta bonne femme se porte très bien. Un beau bébé, ben gras ! Il a les mêmes mains que toé , c’est sûr, c’est le tien !
La sage belle-mère d’Oscar retourna immédiatement au chevet de sa fille pour finir les dernières besognes de l’accouchement. Son tablier carrelé taché par le placenta, elle grimpa toutefois les marches une à une cette fois. Toute la maisonnée, danseurs et buveurs, se dirigea instinctivement vers les nouveaux père et grand-père. On ne pouvait distinguer lequel des deux était le plus fier.
− Un beau bébé ben gras… C’est le tien… marmonna le père Oscar. Gras… tien, Gras-Tien, répéta-t-il. Gratien ! Pourquoi pas Gratien comme nom ? s’exclama-t-il dans toute sa simplicité.
Une chose de faite, il passa à l’autre. Méthodique et pratico-pratique, ce jeune père. Entre les poignées de main et les « Yip, yip, yip ! », Oscar courait presque maintenant vers la commode qui, un jour, avait été à la mode. Commode placée près du sofa toujours couvert de son abri de plastique dans le salon interdit à la visite ordinaire. Avec ce sofa pourtant tout près de la cuisine, on se serait cru dans une autre maison. Presque une maison de la sortie du village.
Il souriait, l’Oscar. Un sourire fendu en quatre dans son visage plissé tant par la fatigue et l’alcool que par les efforts quotidiens. À seulement 20 ans, il paraissait même vieux pour entamer sa responsabilité paternelle. Il fit grincer la porte défraîchie de la commode, agrippa le gallon de vin Saint-Georges, aussi connu comme « le porto des pauvres » dans la famille Bellerose, et sortit les verres du dimanche qui s’empoussiéraient sur la tablette supérieure. Les verres étaient imprégnés de la fraîche qui avait facilement traversé les murs isolés au bran de scie de cette « belle » maison dans ce « beau quartier ». Un samedi froid, un samedi miraculeux du 6 janvier 1940. Un grand samedi ! Oscar donnait son premier roi, le nouveau roi, à la famille Beauséjour, la sienne. Il était déjà convaincu que le petit aurait le même titre chez les Bellerose, la famille de sa femme.
Le jeune père regagna vite la cuisine. Une occasion d’éponger sa soif avec ses sujets sans mériter la guillotine. Le nouveau-né Gratien méritait bien qu’on lui dédie une couple de tchin-tchin !

. Baboche : liquide alcoolisé de piètre qualité.


Chapitre 2







Gratien Beauséjour, à cinq ans – presque six –, aimait traverser seul la rue, comme un grand, en regardant à gauche et à droite, comme on le lui avait enseigné. Quelques enjambées sans risque pour aller voir sa sage grand-mère Bellerose. Il y avait un tel trafic dans le « beau quartier » que même s’il avait voulu se faire frapper, il aurait eu besoin d’aller demander à quelqu’un de le faire. L’expédition était plutôt banale. Mais pas pour Gratien. En culottes courtes, avec ses bretelles en cuir brun, ou dans son coat avec une « capine » en peluche synthétique, toute température était excitante pour la grande traversée. Son but premier l’était tout autant : il allait charmer oncles, tantes et grands-parents.
Pour Gratien, la maison de sa grand-mère sonnait comme sa résidence secondaire. Son titre de premier petit-enfant lui donnait la bonne fortune d’être toujours le bienvenu. Soit pour venir manger des toasts sur le poêle avec son grand-père, soit pour goûter à la première batch de pets de sœur préparée par sa grand-mère, soit pour être enregistré sur la bande magnétique du magnétophone dernier cri de l’une de ses tantes.
Sa grand-maman n’avait rien improvisé pour convaincre autant la mère que le père de Gratien d’établir domicile dans son quartier. Elle avait réussi le coup immédiatement après leur mariage, six ans plus tôt. L’argument fondamental : le prix du loyer qu’elle leur proposait dans ce marché. Le logis du père Ferland, en haut en face de sa demeure, coûtait seulement douze piastres par mois, chauffé et éclairé. En surprime, sa fille aurait une corde à linge accessible directement de son perron.
− Ce sera plus proche pour faire nos bocaux pour l’hiver ! avait plaidé la grand-maman de Gratien.
Elle justifiait ainsi sa cause au jeune couple – surtout auprès de son futur gendre, sur qui elle n’avait pas encore pleine emprise.
Un avantage, certes, pour la mère de Gratien aussi, qui avait compris tout de suite qu’elle pourrait aller domper ses futurs enfants chez sa mère lorsqu’elle en ressentirait le besoin. Elle était une jeune mariée, après tout !
Le fâmeux logis du père Ferland… c’était la meilleure manière trouvée par la future grand-maman pour garder ses ouailles autour du nid ! Et elle avait réussi. Dès que le mot « mariage » était sorti de la bouche de sa fille, elle avait été voir le père Ferland et lui avait promis de l’approvisionner en tourtières, confitures, cornichons et rhubarbe s’il réservait son logis à sa fille aimée, aînée. Le père glouton avait accepté le pacte en se léchant les babines ! L’affaire avait été ketchup ! Six ans plus tard, les Beauséjour étaient toujours des plus heureux d’utiliser leur corde à linge du deuxième étage et de pouvoir déposer leurs enfants chez les grands-parents lorsqu’ils voulaient agrandir la famille.
Ce matin-là de mai 1945, Gratien trouva la maison de ses grands-parents presque vide. Toute la famille était partie faire la grocerie au Marché Richelieu, l’orgueil du « beau quartier ».
Seule la sœur benjamine de sa mère, la belle Thérèse, flânait dans la minuscule cour arrière en attendant que le linge sèche sur la corde. Elle n’avait que quelques années de plus que Gratien. Elle, presque huit ; Gratien, pas encore six. La jeune tante Thérèse était la préférée de Gratien. Il se serait fait teindre en blond si elle le lui avait demandé.
− Gratien ! Viens vite icitte ! Dépêche- toé ! Les autres vont revenir dans pas long. Viens. Viens donc !
Elle prit la main de Gratien et elle commença à marcher vers la shed toute croche annexée à la maison des Bellerose.
Gratien se sentait important soudain. Sous l’emprise de sa matante , il ne sentait plus ses pieds sur la garnotte de la cour arrière, il flottait. Il aurait pu marier sa tante sur-le-champ si, en ce jour du mois de Marie, elle le lui avait proposé. Le gosse l’aimait !
La tante regarda à gauche et à droite avant de fermer presque à coups de pied la porte démanchée du hangar aux allures de taudis. Il se trouva assis à côté d’elle sur un banc, entouré de vieilles poupées aux coupes échevelées au corps amputé soit d’un bras, soit d’une jambe, soit d’un œil. Sur une caisse d’oranges à côté du banc, trônaient une paire de tasses et une théière en plastique durci. Elle versa le contenu imaginaire de la théière dans les tasses crasseuses.
− C’est l’heure de faire ton entrée dans le grand monde, mon Gratien. On va prendre le thé, mon petit torieu .
Thérèse lui donna sa tasse et un bec sur la joue. Gratien était au septième ciel, levant son petit doigt en feignant de prendre une gorgée de thé. Elle savait qu’elle faisait effet au gamin. Elle jouait avec lui, comme elle le faisait si souvent avec ses poupées défraîchies. La jeune tante fouilla dans les poches de son tablier et en ressortit deux cigarettes qu’elle avait piquées dans le paquet de son grand frère la veille. Elle craqua une allumette et initia sa clope, passant l’autre à son jeune neveu.
− Quand le feu arrivera proche du boutte , t’as juste à aspirer, lui indiqua la tante aimée en effectuant la manœuvre pour concrètement lui montrer à fumer.
Naïf et fier de la confiance de sa matante , Gratien pompa sa première puff de Craven A sans même toussoter. Tout à fait comme un grand, à l’image de son père, sa mère, ses oncles et tantes, alouette !
− Tu vois, Gratien, tu fumes. C’est pas si dur que ça d’être dans le grand monde. Asteure, tu pourras pas bavasser à ma mère que je fume parce que toi aussi tu seras dans le trouble.
Si la tante ratoureuse avait perçu la loyauté de Gratien à son égard, elle ne se serait pas donné tant de trouble pour posséder son neveu. Mettre une cigarette dans la bouche d’un gamin semblait extrême pour s’assurer de son silence, mais ainsi se transmettait la coutume chez les Bellerose. Son frère lui avait fait le coup quelques années auparavant. Elle le faisait maintenant à Gratien et lui aussi, sans doute, passerait la tradition au frangin qui le suivait. On a les traditions de ses origines. Thérèse aurait dû savoir, pourtant, qu’avec Gratien, elle n’avait nullement besoin d’un tel stratagème. Il serait plus muet que les truites de la rivière Matawin : une tombe ! Grand-maman, aussi bien que sa mère, aurait pu sortir la strappe , elles auraient pu exiger qu’il se mette à genoux dans le coin pendant des heures ou lui ordonner de se bercer en silence dans la cuisine tout l’après-midi, jamais il n’aurait stoolé sa tante Thérèse. Jamais ! Pour quelque motif que ce soit. Surtout pas pour avoir tiré sur une cigarette. Chaque maillais 2 , chaque maillaise le faisait à Saint-Michel-des-Saints, encore plus dans le « beau quartier ». Jamais, au grand jamais, Gratien n’aurait dénoncé personne. Il ne l’avait jamais fait en six ans d’existence et il ne le ferait pas plus tard, un point c’est tout. Plutôt se faire lapider, écorcher, ridiculiser.
− On fait pas aux autres ce qu’on veut pas qu’y nous fassent, l’avait sermonné sa mère tant de fois depuis sa naissance.
Gratien ne serait jamais un dénonciateur. De toute façon, il était bien trop fier d’être le confident de sa tante Thérèse. Il tira avec un plaisir anticipé sa deuxième puff . Le goût du tabac, cette fois-ci, le frappa et il s’étouffa en grimaçant.
− Tire pas trop fort, mon Gratien, la boucane va te sortir par les oreilles, ricana la jeune tantinette en frottant doucement le dos de son complice, qu’elle venait encore d’enjôler.
Gratien sentit la chaleur de sa main dans son dos comme celle de la fumée dans sa gorge. Dans cette boucane bleue, entouré de ces catins amochées, il venait de faire son entrée dans le cancer des grands petits Canayens français .

. Maillais : nom utilisé dans la région de Joliette pour désigner un enfant.


Chapitre 3







Cours, mon Gratien, cours…
Depuis les cinq cents derniers mètres, Gratien se répétait ces mots dans sa tête aussi pesante que ses jambes. La chaleur alourdissante de juillet, en cette canicule de 1949, tambourinait dans ses tempes comme sa complainte. Toute une chaleur au lac à la Truite, situé à cinq milles à pied de la sortie de Saint-Michel-des-Saints. Il essayait d’accorder ses pensées avec le rythme des battements de son cœur, qui s’accélérait à mesure que lui semblait ralentir. Enfin, il voyait la ligne de la mi-course. Bonne ou mauvaise nouvelle ? Si près et si loin du but tout à la fois. Souffrir à plein pour s’y rendre et savoir qu’il reviendrait encore plus mal en point ne lui semblaient pas de très bon augure. Mais au moins, il pourrait dire qu’il s’était rendu à mi-parcours sans arrêter de courir. Il pourrait dire que les traversées de la rue sans trafic amorcées cinq ans auparavant pour voir sa grand-mère lui avaient façonné les jarrets au point d’être capable de suivre les plus grands.
Cours, mon Gratien, cours…
Damnée course !
Pourquoi s’était-il embarqué dans cette aventure ? Ce n’était pas censé être pour lui. Ce n’était pas pour les maillais. Il devrait plutôt marcher tranquillement avec les matantes plus vieilles à la queue de la course et attendre que la charrette les ramasse.
Cette course, c’était pour les plus vieux ; pour sa mère, pour son père. Pour les orgueilleux mononcles , les voisins en forme, les cousins et cousines qui avaient commencé à travailler. Pas pour lui.
Personne ne lui avait demandé d’y participer. Pas sa mère, encore moins le père. Même pas la tante Thérèse, avec qui il aurait marché jusqu’au bout du monde. Elle y était pourtant, de cette course. Elle était partie en peur avec les cousins plus vieux, laissant dans la poussière Gratien, qui n’avait pu suivre sa cadence. Gratien avait vu la couette de sa tante préférée s’éloigner à son grand désarroi. Cette course était pour les autres, pas pour un grand flanc mou de neuf ans.
− Flanc mou… murmura-t-il entre deux enjambées.
Pourquoi diable son père l’avait-il traité de ce nom dégradant devant tout le monde ? Tout un compliment paternel ! Il l’avait souvent injurié en catimini à la maison, mais maintenant, il s’y livrait en public ? Son père Oscar, excité par l’alcool, lui avait lancé ça si naturellement. Tout le monde l’avait entendu. Cigarette au bec, le père avait vu flâner son jeune poulain près de la tante Monique, qui notait les inscriptions pour la course. Gratien piaffait près de la table d’inscription, espérant qu’on propose son nom. Seul son père l’avait interpellé de façon cavalière :
− Aye , mon grand flanc mou, va me chercher une bière avant que la course commence. Ça me donne soif de voir tous ces coureurs. C’est de valeur que j’ aye l’estomac barré aujourd’hui, je leur aurais montré quoi que c’est de courir. Enwoye , mon grand flanc mou, apporte-moi-z-en une frette ! Une grosse, si y’en reste.
Gratien partit à la grande épouvante vers la glacière du chalet, une bâtisse de huit pieds carrés à moitié remplie de bran de scie qui protégeait la glace. Il enleva le couvercle de Styrofoam de la boîte blanche carrée qui s’y trouvait et en dégagea une Laurentide, une grosse. Il la ramena timidement à son père, qu’il trouvait particulièrement intimidant ce jour-là. Le jeune garçon espérait que sa trouvaille rapide lui donne un passe-droit pour que son père suggère sa participation à la course. Il avait accompli sa collecte de bière en un temps record, après tout. Il avait ramassé la plus frette, la plus grosse qu’il avait trouvée, et était revenu époumoné la remettre à son papa. Froidement, comme la bouteille, le père réchauffé lui avait répondu sans le regarder :
− Merci, mon grand flanc mou.
Gratien, vexé, tourna sa peine vers sa tante Monique. Tout essoufflé, il surmonta sa timidité pour dire à la matante qu’il prendrait le départ – pour le fun . Au pire, il reviendrait avec la wagin qui fermerait la course et ramasserait les marcheux et les lâcheux .
La tante Monique inscrivit le nom de Gratien sur la liste et l’invita à se rendre, haletant, à la ligne de départ. Le départ se ferait entre deux corps à vidanges 3 . On y recomptait la quarantaine de coureurs piaffant et piétinant, impatients de s’élancer sur le chemin de terre jaune.
Le père Oscar, agrippant à deux mains sa grosse Laurentide, avait entendu son fils et avait souri. Il paraissait content de l’avoir fouetté. La lueur pâle de fierté au fond de son regard contrastait avec son front rouge écarlate. C’était lui, après tout, qui avait eu l’idée de cette course, pour passer le temps pendant que la gibelotte de la tante Pauline bouillait sur le feu d’érable près du lac. La fameuse gibelotte à la matante Pauline. Ce mélange de brochets, de dorés, de patates, de carottes, de blé-d’Inde et de perdrix mijoterait lentement sur la braise pendant que le houblon marinerait les invités. Rien de mieux pour alimenter la cinquantaine de gourmands parents réunie au lac à la Truite. Un rassemblement, un prétexte pour rire, placoter, manger la traditionnelle gibelotte à Pauline, jouer aux cartes, se baigner et, surtout, prendre une tasse.
La course n’était pas prévue au programme, d’autant plus qu’on aurait pu faire cuire un œuf sur un cap de roche.
« Une course ! » avait quand même proclamé le père de Gratien, mi-amoché par l’alcool, mi-amoché par un coup de chaleur qui l’avait peint en homard. « D’ icitte à la clôture des Frères, pis on revient. Personne ne pourra battre mon frère Wilbrod ! Tout le monde embarque, sauf les jeunes maillais : ça serait trop dur pour eux, à moins qu’y marchent avec les femmes. À la fin de la course, on ira ramasser les marcheux pis les lâcheux en wagin . »
Tout le monde avait compris les règles et avait trouvé tout à fait logique l’idée du promoteur Oscar, bien que les athlètes de la famille soient plus attirés par la bière, le rôti de lard frais et le tabac que par les haltères et la course à pied.
Le tracé de la course était simple. Du départ, quatre kilomètres du côté est sur le chemin de terre jusqu’au chalet des Frères du Sacré-Cœur. Les prêtres y avaient érigé un camp de vacances pour les jeunes fortunés de Montréal. De ce camp, les coureurs revenaient sur leurs pas pour les mêmes quatre kilomètres, qui semblaient toutefois plus longs au retour.
L’oncle Damien y passait l’été avec sa famille et y travaillait comme homme à tout faire pour la congrégation.
Cours , mon Gratien, cours… Flanc mou, flanc mou. M’a leur montrer que je suis pas un flanc mou , se motivait le jeune Gratien. Il avait détesté se faire traiter de ce nom en public. À la maison, quand son père était en boisson, ça passait toujours, mais devant la tante Thérèse… C’était laid et ça sonnait paresseux, ce qui n’était vraiment pas lui. Enfin, il ne se voyait pas comme ça. Mais si c’était le cas ? songea-t-il. Gratien n’était pas le plus populaire auprès des cousins, cousines. Il ne faisait rire personne. Il ne contait pas d’histoires. Il ne parlait pas fort. Il était peut-être flanc mou, après tout… Il avait la longueur de pied d’un gars de 18 ans sur les jambes d’un maillais de 9 ans. Ouais, peut-être le suis-je, après tout…
− Pantoute ! M’a y montrer ! s’exclama-t-il en s’encourageant, du fait de revoir la queue de cheval de sa tante Thérèse, qui avait ralenti au-devant.
Cours, mon Gratien, cours…
Le garçon savait qu’aussitôt qu’il se posait une question, cela le forçait à continuer. Encore un pas, une foulée, un mètre. Cela l’aidait à chasser le mal de son estomac et à détourner son attention de la douleur et de la chaleur. Il courait comme un jeune chevreuil qui a un loup à ses trousses. Il avait mal, mais il ne voulait pas se faire dévorer par les crocs de l’abandon. Pas tout de suite, en tout cas.
« Jamais ! » hurla-t-il si fort qu’on aurait pu le croire capable de parler avec les loups.
Gratien Beauséjour comptait ses pas et se disait qu’il en ferait cent autres avant de décider de lâcher ou de continuer. Après tout, il ne serait pas le seul à abandonner. De la quarantaine qui avaient pris le départ, au moins une dizaine avaient déjà craqué. Ils avaient attendu la wagin à bière qui fermait la course, se sentant comme des petits raisins secs. Ils n’avaient pas survécu. Faut dire que la plupart des plus vieux cousins étaient partis en malades dès le coup de chaudron de départ. Ils s’étaient épuisés après tout juste un kilomètre, peut-être deux, mais pas trois. Les ampoules aux pieds, sculptées par des bottines faites pour tout sauf la course, avaient eu raison de la plupart.
Même la tante Thérèse, que Gratien avait effleurée du coude en la dépassant tout juste avant le deuxième kilomètre, n’était plus de la compétition. Il avait songé un moment à suivre son rythme, mais il était trop orgueilleux pour faire passer son amour en avant de son succès. Il avait donc accéléré la cadence. Une décision fortifiée par le clin d’œil de sa tante Thérèse, qui semblait lui dire de pousser au fond les pitons. Elle avait depuis longtemps compris l’impact qu’elle avait sur son neveu amoureux. Elle l’avait compris depuis que l’effet du tabac les avait étourdis ensemble pour la vie.
Il faut au moins que je me rende au camp des Frères. Je vas y montrer à ma tante Thérèse que je ne suis plus un petit torieu . Je vas y montrer au bonhomme que je peux tenir mon boutte !
Pourtant, à un peu plus de trois kilomètres du départ, le jeune coureur songea à laisser tomber, une autre fois. Il aperçut cependant l’oncle Damien, frais comme une rose, déjà sur le chemin du retour. Cela l’inspira. Avec sa camisole blanche qui ne laissait paraître aucun motif de gouttes de sueur, l’oncle Damien affichait un grand sourire et hennissait bien plus qu’il ne respirait quand il s’approcha en face de lui. L’image avait encouragé Gratien. L’oncle avait passé la main dans ses cheveux en lui tapant un clin d’œil.
− Cours, mon Gratien, cours, lui avait suggéré l’oncle galopeur en s’éloignant.
Gratien sentit une bouffée d’adrénaline l’envahir. Les mêmes mots qu’il se répétait, issus de la bouche de son oncle, venaient de l’imprégner d’un « Enwoye , Gratien ! Enwoye , continue ! » Et il l’écoutait. Il courait et courait en comptant ses cent pas. À chaque étape de cent pas, il recommençait. À chaque fois, il criait quasiment :
– Cent ! Ah ! Je suis l’anti-flanc mou !
Et puis, encore, ce doute revenait le harceler. Une perle de sueur cascada de son front à sa bouche. Il se surprit du goût salé. Il ne se souvenait pas d’avoir tant sué. Pourquoi suer ? se questionnait-il. Quelle est cette nécessité de m’époumoner par une journée torride de juillet ? Pour le plaisir de gagner un Coke ou une barre de chocolat ? Tout le monde va avoir une bouteille de Kik Cola, de toute façon. À quoi bon ? Aussi bien lâcher, personne ne s’en offusquera…
La vue du chalet des Frères ramena Gratien sur terre et chassa à nouveau l’idée de lâcher cette course. Il vit que quelques cousins plus vieux marchaient maintenant sur le chemin du retour. Les uns avec une main sur les côtes, pour essayer de chasser un point près du cœur ; les autres, les deux mains sur les hanches, la tête par en arrière pour essayer de faire entrer de l’air dans leurs poumons. Le jeune coureur les croisa et accéléra, fier comme un paon, jusqu’au poteau de la clôture marquant les quatre kilomètres. Puis il les redépassa, à peine deux cent cinquante mètres plus loin, dans la seconde portion de la course. Il recommença à compter ses cent pas devant le silence des cousins. Il vit qu’il était deuxième et se sentit les flancs durs comme la roche des rives de la Matawin.
Gratien Beauséjour était à présent crinqué et se sentait très bien. Certes, les pieds dans ses bottines de cuir lui faisaient plus mal qu’au départ, mais il n’avait mal nulle part ailleurs. La fierté commençait à lui gonfler le torse. Il criait « Cent ! » de plus en plus rapidement depuis les deux ou trois derniers kilomètres.
Cours, mon Gratien, cours…
Il voyait maintenant la ligne d’arrivée et l’oncle Damien qui attendait le deuxième arrivant. Ce serait lui, donc… Cela l’encouragea et, sans réfléchir, il ouvrit les gaz pour épater la mince galerie. Il était seul, cependant, dans ce sprint final, et la foule se limitait à l’oncle Damien qui sautait de bas en haut au fil d’arrivée pour l’encourager. Quant à elles, les tantes Monique et Pauline, trop occupées à brasser à tour de rôle la gibelotte, ne portaient pas vraiment attention à l’exploit du maillais. Gratien sprinta jusqu’à la ligne, réalisant qu’il venait de franchir les huit kilomètres en un temps digne de mention pour une recrue. Il avait devancé tous les partants, tous les cousins, cousines, mononcles et matantes à part l’Alexis le Trotteur 4 de la famille, qui lui adressait maintenant la parole :
− Bravo, mon jeune ! Tu vas aller loin dans la vie. T’as la tête aussi dure que tes jarrets. Té pas un lâcheux , mon garçon… Tiens, prends ça, mon champion, tu l’as bien méritée. Té une vraie tête de cochon !
L’oncle Damien lui tendit une bouteille de Coke dans laquelle il avait ajouté une poignée de pinottes BBQ, le nectar improvisé pour le médaillé d’argent de la course des Bellerose. Gratien empoigna la bouteille avec honneur. Il n’était plus un maillais. On ne lui servait pas sa « liqueur » dans un verre. Il n’était pas un flanc mou, après tout, et il l’avait découvert et confirmé en enfilant une grande gorgée – un peu trop grande, un peu trop vite. La broue lui monta dans le nez, il croqua une pinotte et laissa échapper un rot. La sueur lui perlait dans le chignon du cou. Il était bien fier de lui.
Son mononcle lui tendit une autre bouteille, qu’il aurait l’honneur de remettre au troisième arrivant lorsque celui-ci se pointerait à la ligne d’arrivée, une couple de minutes plus tard. En remettant la bouteille à la cousine Carmella, que personne n’avait vue venir, il comprit qu’elle aussi avait une tête dure et que lui n’aimait pas le Coke mélangé avec les pinottes.
Son père sortit alors de l’ombre. Oscar y était resté assis dans sa chaise pliante à carreaux près de la ligne d’arrivée. Il lui passa une main dans le dos et lui lança :
− Bravo, mon grand ! Je l’savais. T’as du chien ! Peux-tu aller me chercher une autre bière dans la glacière ? Y fait chaud en tabouère !
Gratien, perlant de sueur et de fierté, sprinta de nouveau jusqu’à la cabane de cèdre.

. Corps à vidanges : tonneau vide de cinquante gallons de métal utilisé pour les déchets.
. Type né à La Malbaie (aujourd’hui Clermont) qui a grandi au Saguenay–Lac-Saint-Jean et qui courait contre les trains et gagnait. Légende vivante de l’époque, Alexis Lapointe dit le Trotteur (1860-1924) était affublé des surnoms « Cheval du Nord », « Surcheval » et « Centaure ». Il se prenait pour un cheval.


Chapitre 4







Le père de Gratien avait pris l’habitude de s’arrêter au bar Le Manoir du « beau quartier ». La soirée du 31 mai 1950 n’y fit pas exception. Encore ce soir-là, les grosses Dow, le format et 1a marque de bière qu’il préférait, devinrent vite son élixir pour trouver ses solutions existentielles. La terre était la seule solution pour le vieux Oscar. Ces grosses Dow le lui répétaient soir après soir. Qu’une ou deux, durant les premières années, lorsque les heures de travail et la famille prenaient encore le dessus. Puis, au fur et à mesure que le travail diminuait, les heures au Manoir augmentaient. Les heures à la maison, bien que stables, étaient passées de sobre à gorlot .
Oscar entra « passablement » éméché à l’appartement du père Ferland. Il tituba dans le corridor qui reliait les trois menues chambres de la résidence. La première, la sienne et celle de sa femme, accueillait aussi leur nouveau-né. La seconde cordait les deux filles et Maurice. La troisième logeait Gratien. L’aîné avait sa chambre à lui seul, bien qu’on aurait pu l’appeler un garde-robe tellement elle était petite. Tous les trois pas, Oscar heurtait le mur gauche puis le mur droit. Il finit par se rendre à la cuisine, son havre de trinquage. Il décapsula une Dow et s’écrasa dans sa chaise berçante. Dès sa première gorgée, il dénuda la bouteille de presque la moitié. Il commença alors à réciter à haute voix ses mémoires à sa famille. Telle était sa maladie. Plus il était ivre, plus son discours était virulent envers les membres de son clan.
Vers minuit, le chapitre qu’il réserva à son plus vieux, Gratien, dans son agonie alcoolisée, était certes des plus méprisants. Ces mots répugnants n’auraient jamais effleuré sa pensée s’il avait été à jeun. Mais personne n’était épargné quand le père était rond comme une « bine ».
– Grand paresseux ! Gand fainéyant ! Y retient du côté de sa mère, lui ! Même pas capable de chauffer une carriole. Pas capable d’aider sa famille ; moé , à sept ans, je travaillais ; lui, un maudit grand flanc mou…
La rhétorique pouvait durer des heures et des heures.
Ce soir-là, Gratien, comme à l’accoutumée, ne pouvait fermer l’œil durant cette cruelle performance. La disposition et les murs de papier de sa chambre ne permettaient définitivement pas d’insonoriser les blasphèmes du bonhomme Oscar à son endroit. Pas plus que ceux réservés à sa mère ou à ses frères et sœurs. Et comme il était l’aîné, il lui semblait qu’il était toujours en tête du palmarès quand le bonhomme procédait à son récital dévastateur. Gratien pleurait silencieusement maintenant, son oreiller par-dessus ses oreilles pour essayer d’étouffer les paroles du paternel qui se berçait dans la cuisine. Ce qu’il voulait vraiment étouffer, en fait, c’était ses propres pleurs. Si le père les entendait, sa complainte n’allait pas manquer d’arsenal. On ne pleure pas à 10 ans. Ça fait paresseux, ça fait peut-être fainéyant .
Le père Oscar exerçait sa verve avec flamboiement ce soir-là. Il avait perdu aux cartes, perdu son salaire, son emploi, et il ne lui restait qu’à gagner le mépris de sa famille. Il s’y efforçait de son mieux. Et il y parvenait trop bien. Il gueulait maintenant son indignation pour sa femme, qu’il aimait pourtant avec passion lorsqu’il était déboissonné . Gratien savait que le manège se poursuivrait jusqu’au petit matin lorsque le père aurait épuisé la caisse de bière qu’il entreposait dans le portique de la cuisine. Entre deux litanies de mépris adressées à sa mère, Gratien sentit le sang lui monter à la tête et la rage l’emporter sur la paix de son âme. Il n’en pouvait plus d’être torturé par ces discours destructeurs. Il sortit de sa chambre en ne faisant ni une ni deux, gonflé à bloc. Il ne se désisterait pas cette fois. Il avait si souvent fait demi-tour lorsqu’il mettait la main sur la poignée de porte de sa petite chambre. Mais pas cette fois !
Gratien Beauséjour se trouva aussitôt en face du paternel. David devant Goliath. Il le trouva encore plus imposant que d’habitude. Qu’à cela ne tienne, il ne pouvait pas le laisser humilier sa mère ni ses frères et ses sœurs ; il était l’aîné.
– Le père, ça va faire, allez vous coucher, lui lança-t-il, sa voix tremblant de peur.
Le vieil Oscar se rendit alors compte que son fils était en face de lui. Il prit narquoisement le temps de prendre une gorgée et confronta son garçon :
– Grand fainéyant , grand flanc mou, tu viendras pas dire à ton père quoi faire dans sa maison ! Si t’étais moins mauviette, ça ferait longtemps que t’aurais…
Mais son plus vieux en avait assez. Il en avait assez du comportement de son père, il en était offusqué. Enragé. Il était conditionné à ne plus l’entendre. Il était programmé à ne pas reculer. Cette fois, il était fin prêt à riposter au comportement éhonté de son paternel. Il ne lui laissa pas le temps de compléter sa complainte. Gratien agrippa la chaise de la cuisine à côté de la berçante et la fit basculer de toute la force de ses 10 ans sur la tête de son bonhomme.
Vraaaaaac ! Le son fut libérateur lorsque la paille tressée de la chaise entra en contact avec le crâne du père. Le fond de la chaise était défoncé. Un grand « vraaaaaac » laissait s’échapper des années de doutes, de peur et d’incompréhension. Gratien Beauséjour y avait mis toute la force de sa décennie de frustrations. Pour la première fois de sa jeune existence, il se sentait puissant. Mais pourquoi se sentait-il également triste et troublé ? Une mixture qu’il n’avait jamais mélangée dans son ragoût d’émotions. Le père encaissa le choc rapide et percutant, en retombant sur la berçante qu’il avait quittée instinctivement pour absorber le coup et se protéger le visage. Les yeux pleins d’eau, point à cause de la tristesse, mais bien à cause de l’impact, il revint lentement à ses sens. À travers les larmes, Oscar Beauséjour vit son grand garçon debout devant lui, droit comme un soldat. Toujours armé de la chaise éventrée, qu’il tenait à bout de bras, Gratien était prêt à la dégainer de nouveau si le besoin se faisait sentir.
Le père demeura silencieux un instant. Il dégrisait quasi instantanément devant l’absurde mêlé de solennel de la situation. Il comprit instinctivement que son aîné attendait nerveusement une réponse ou une sentence. Il comprenait précisément aussi que cette réponse était la plus importante qu’il devrait formuler pour sauvegarder l’amour de son garçon.
Oscar se leva calmement, sans mot dire. Usant de la même adrénaline que son fils avait utilisée pour balancer la chaise, il chargea une dose d’amour dans ses yeux détrempés et la déversa dans un regard dirigé vers son fils. Il prit la chaise que son gamin tenait en guise de matraque et la déposa maladroitement au sol. Gratien avait compris instantanément qu’il ne devait pas résister. Tremblant, le père semblait faire flotter un drapeau blanc lorsqu’il passa de gauche à droite son énorme main sur la joue de son aîné. Le geste épongea une larme qui avait cascadé entre l’œil et la joue de son fils. Oscar la rattrapa tout juste avant qu’elle ne trouve à tout jamais le fond de l’abîme. Un catch spectaculaire qui sauva du précipice l’amour que Gratien lui portait.
Par miracle, l’effet de l’alcool sur le père s’estompa. Par miracle, l’amour de Gratien envers son père résista. Tendrement, Oscar dicta à Gratien :
– Va te coucher, mon homme.
Gratien hésita, mais l’écouta, surpris par le calme de son père. Il s’attendait à tout, sauf à cette riposte salvatrice. Il ne pouvait que céder devant cette contre-attaque, devant la maîtrise du général qu’il aimait. Le garçon retourna toutefois nerveusement à l’inconfort de sa chambre. Le père va-t-il partir à l’épouvante après moi ? Il se coucha aussitôt, barricadant la porte à l’aide du coin de son lit. Cela empêcherait le bonhomme de surgir dans la chambre comme un fauve sur sa proie s’il venait à perdre la tête. Il ne l’avait pourtant jamais fait. Mais Gratien n’avait jamais défoncé une chaise sur le crâne paternel non plus…
Gratien pouvait déjà prédire, pourtant, que ce ne serait pas le cas. Il en était convaincu. Il l’avait vu dans les yeux mouillés de son bonhomme. Son père ne pouvait perdre la tête, même si elle était maintenant bossée. Son Père était son père ; son père était le père, son père incarnait ses repères.
Gratien tendit l’oreille cependant pour écouter ce qui se passerait dans la cuisine, se concentrant sur les craquements qui émanaient de la chaise berçante. Les sons témoignaient de la présence toujours branlante de son père… Que faisait-il ?
Rien ? Rien…
Les craquements de la chaise berçante furent kidnappés par le silence. Pas un son, pas une parole, pas un bruit.
Le père est-il maintenant tombé dans les pommes ? Est-il en train de continuer à boire ? Est-il en train de chercher le fusil ? Est-il en train de faire sa valise ?
Rien, rien que le silence.
Il écouta alors plus attentivement et de plus en plus nerveusement.
Le père va-t-il vaciller dans la folie ? Va-t-il réagir ? Va-t-il prendre le bord de la chambre de la mère ? Va-t-il venir s’excuser ?
Et pourquoi le bonhomme aurait-il à s’excuser ? On ne s’excusait pas dans le « beau quartier » pour avoir pris en otage la jeunesse de son beson 5 quand la boisson était le prétexte de l’agression. On ne s’excusait pas pour avoir brisé la confiance de son sang quand l’alcool et la pauvreté étaient les poignards qui transperçaient toutes les peaux.
Le père va-t-il gagner le Manoir du village ?
Rien, toujours rien.
Est-il tombé sans corn starch ? comme le disait en riant le jeune Maurice pour faire allusion à la perte de connaissance.
Rien.
Le père Oscar s’était vraisemblablement endormi – fait plutôt rare quand le bonhomme avait pris un coup. Gratien n’en était pas à sa première surprise de la nuit. Généralement, le père sombrait dans le sommeil seulement quand sa réserve de bière était à sec, mais Gratien avait vu que les réserves du paternel étaient encore chargées à bloc. Le silence clochait. Il avait vu le caisson encore à moitié plein dans le coin gauche de la cuisine. Peu à peu, le garçon put déchiffrer une réaction de son père à travers les murs de papier. Cela le fit se recroqueviller dans son lit, adopter la position fœtale pour se protéger contre l’éclair d’émotions soudain qui l’assaillait. Il se crispa et de surprise et de froid, dans son lit qui se glaçait maintenant. Ce qu’il entendait clairement, il ne l’avait jamais entendu auparavant. Ces sons, il ne les avait jamais même imaginés. Ces sons ne lui étaient pas familiers et ne lui étaient pas pensables. L’aîné des Beauséjour en était toutefois maintenant certain. Quelque chose venait de s’effondrer dans son cœur et ça faisait mal, ou bien. Il ne l’interprétait pas encore. Il n’avait jamais de sa vie fantasmé sur ces messages du mastodonte. Même dans ses moments de plus grande inspiration, Gratien n’avait jamais conçu une telle réaction du paternel. Il entendait les sanglots d’un Goliath, les pleurs du paternel.
Gratien prit son courage à deux mains et déverrouilla sa planque en glissant le coin de son lit dans sa position originale, puis il se faufila sur la pointe des pieds sur le champ de bataille. Il y retrouva son père installé sur la même chaise, légèrement replié sur lui-même, la tête appuyée dans ses mains. Un gladiateur toujours un peu sonné. Ses épaules sautaient au rythme des légers cris qu’il tentait d’étouffer, qui pourtant se frayaient un chemin dans la cuisine. Gratien se sentit à égalité avec son père. Les pleurs qu’il avait étouffés depuis tant de lunes dans sa taie d’oreiller se voyaient exonérés par ceux de son père.
Un père, ça ne pleure pas, mais quand ça pleure, ça doit compter au moins pour cent pleurs d’enfant…
Gratien lui passa une main dans son épaisse crinière trop blanche pour son âge. De l’autre main, il le souleva par un coude en lui disant simplement, de la manière la plus réconfortante qu’il put improviser :
– Allons nous coucher, son père, on parlera de tout ça demain. Allons nous coucher, vous avez besoin de dormir. Votre bosse sur la tête va partir comme est venue, je voulais pas vous faire si mal.
Il fut surpris par le lever si facile de son père. Un père silencieux qui se laissait faire. Ils amorcèrent leur procession le long du corridor. Cette fois-ci, le père, malgré la bosse imposante sur sa tête, ne frappa ni le mur de droite ni le mur de gauche. En un rien de temps, il se retrouva allongé dans le lit conjugal où la mère ronflait d’épuisement. Elle ne se douterait jamais qu’à ce moment précis son aîné, jusque-là boule de gomme, était devenu, à 10 ans, un homme.

. Beson : régionalisme utilisé pour décrire un jeune enfant.


Chapitre 5







Ce 1er juin 1950, Oscar Beauséjour rentra à son logis beaucoup plus tôt que d’habitude. Et en bien meilleur état que la veille, malgré la bosse qui trônait au faîte de son front trop dégarni pour ses 31 ans. Tout de suite, sa douce Yvette y vit une anormalité. Il était plutôt doux et fringant pour un homme qui avait passé la veille sur la corde à linge. Son haleine ne s’était mariée ni avec la bière ni avec le tabac. Il lança à sa bonne femme, sans préambule :
− Pack la marmaille, sa mère, on déménage dans la vallée de la Rivière Sauvage ; j’ai acheté la terre du bonhomme Lemire, on s’installe pas plus tard que tout de suite.
− Quoi ? souffla simplement la femme chambranlante, cherchant la berçante du balcon tant aimé pour se supporter.
Les jambes ramollissantes d’Yvette l’abandonnaient.
− Pack la marmaille, la femme…
− La vallée de la Rivière Sauvage ?
Elle s’effondra estomaquée sur sa chaise.
Un silence doux, lourd et inquiétant s’installa au seuil de la porte de leur humble demeure. Une pause qu’elle ne pouvait toujours pas élucider quand elle reprit lentement ses sens. Bonne nouvelle ou catastrophe ? En quelques secondes, son cerveau fonctionna à cent milles à l’heure, jusqu’à ce que son instinct lui fasse jaillir un éclat soudain :
− Es-tu malade, Oscar ! La Rivière Sauvage ? Es-tu en train de devenir fou ? Tu fais de la calotte ? À kossé que t’as pensé ? Qu’est-ce que tu penses que ma mère va dire ?
Ne trouvant plus les mots pour endurer ses états, la femme sonnée commença à le tabasser de quelques coups d’avant-bras. Son mari les bloqua avec aisance. Elle arrêta le combat inégal, haletante. Son souffle court reprit peu à peu son rythme normal dans les bras de son époux, qui l’avait maintenant tranquillisée. Elle s’appuyait doucement la tête sur son épaule, encore ébranlée.
Son vieil Oscar la caressa tendrement de la main dans le dos. Un geste d’une tendresse égale à celui de la veille, qu’il avait réservé à son fils. Yvette n’avait pas eu droit depuis bien des lunes à pareil traitement. Un geste miraculeux. Il était capable de grandes choses, son mari.
Oscar lui chuchota solennellement à l’oreille, de la même voix qu’il avait utilisée devant le pied de l’autel :
− Pack la marmaille, la femme, j’ai arrêté de boire… On déménage à vallée de la Rivière Sauvage.
Pour Oscar le conquérant, qui faisait les cent métiers au village sans en récolter les cent salaires, le rêve devenait réalité. Beaucoup plus attrayant que de bosser pour les Anglais au moulin à scie ou de boulanger dès 4 h du matin pour une mie de salaire déversée par le propriétaire farineux de l’endroit. Il serait libre comme l’air.
La madame était ensorcelée et ne pouvait comprendre pourquoi elle avait fait un signe de oui avec la tête. Elle lui faisait confiance une deuxième fois et le suivrait à la Rivière Sauvage. Dégradant pour elle de dire adieu à son nouveau téléphone, sa corde à linge et sa mère à portée de voix, mais le couple méritait cette deuxième chance.
Le prince Gratien, lui, alla pleurer dans la shed de sa grand-mère quand on lui en fit l’annonce. Lorsque ses sanglots furent à sec, il en profita pour allumer un mégot de cigarette qu’il repêcha dans le cendrier de vitre noire. Les poupées semblèrent s’en scandaliser ; autant pour la fumée que pour son déménagement. La Rivière Sauvage n’était peut-être qu’à cinq milles de son royaume, mais cinq milles à pied, c’était quand même toute une traversée pour un maillais de 10 ans. Adieu les toasts sur le poêle avec son grand-père et les cigarettes avec sa tante Thérèse.
Gratien se demanda si c’était le coup qu’il avait assené sur la tête de son père qui l’avait rendu maboul. En fait, c’est ce coup qui avait sauvé son père. Gratien, le cogneur, était définitivement devenu un homme.


Chapitre 6







La vallée de la Rivière Sauvage était unique en son genre.
Pourquoi l’appelait-on vallée ? Première intrigue… Les coteaux qui la possédaient lui donnaient davantage l’air d’un dôme que d’une vallée, et les amas de roches qui y pointaient aux quatre points cardinaux lui donnaient plutôt un air d’Arizona que du Manitoba. La notion de richesse que l’on associe généralement à la vallée était elle aussi remise en question. Rien de prometteur ne pouvait ressortir de cette terre de roches que même les plus téméraires n’avaient pu faire fructifier du début de la colonisation vers les années 1870 jusqu’à ce jour de juin 1950… Bon, pas tout à fait vrai, pouvait-on ironiser : çà et là entre deux collines, on pouvait retrouver la carcasse d’une vieille Ford rouge ou bleue que la corrosion et les centaines de milliers de milles avaient épuisée. Plus loin, un enclos de tires laissait traduire que le caoutchouc et la ferraille étaient plus faciles à cultiver dans la vallée de la Rivière Sauvage que le maïs ou le sarrasin. Ces mêmes tires alimenteraient d’ailleurs les meilleurs feux de camp de l’été. On en garrocherait une demi-douzaine en plein centre lorsque la structure de bois serait bien attisée. Le feu de joie dégagerait alors une intense chaleur et une épaisse boucane. On écouterait les chansons à répondre avant de les étouffer dans le ciel devenu plus noir que de la cire à chaussures.
Au bout de la « terre» qui allait devenir celle des Beauséjour, se trouvait une cabane en hoo d de char entassée contre un amas de pierres qui servait à la fois de plancher et de mur de fond. Un abri pour surveiller le bétail, pouvait-on croire en passant sur la route qui sinuait la terre. Non, non. La seule utilité de cet abri, s’il en avait eu une un jour, bien loin de la surveillance de quelconques bêtes à cornes, avait été d’isoler les premiers french kiss du fils unique de l’ancien propriétaire de la place. L’endroit avait ainsi été bien sûr le théâtre de ses plus grandes découvertes existentielles d’adolescent. Une corrida dans la vallée.
Et la rivière ? Sauvage, elle ? Une rivière ? Sauvage ? On l’avait baptisée Sauvage bien plus pour illustrer les origines infertiles de la terre que pour décrire les torrents inoffensifs de ce filet d’eau qui arpentait ladite vallée. En été, le courant était à peine suffisant pour se rincer la bouche de la cuite de la veille. Elle était certes plutôt fringante au printemps ; mais point sauvage. Elle débordait sur les abords de cette maison des Beauséjour et y remplissait la cave une fois ou deux par décennie. Pour une semaine d’inondation, les quartiers d’érable, cordés au sous-sol, qui avaient survécu grâce à la clémence de l’hiver, y flottaient. Une drave interne qui laissait toujours cette odeur désagréable et peut-être sauvage, après tout.
Fait surprenant toutefois, dès la fonte des glaces, des truites serpentaient le long de la rivière Sauvage et y pataugeaient pendant quelques semaines. Elles y trouvaient la chaleur et la limpidité pour s’inspirer à la veille de la saison de la fraie. Ces nageuses faisaient l’objet d’un annuel amuse-gueule de premier plan pour la famille Beauséjour. Une sauvage délicatesse peut-être…
Sauvage… Sauvage pour ses moustiques et ses maringouins qui prenaient le contrôle de l’espace dès les premiers jours de juin, jusqu’à tard en août.
Sauvage… Sauvage pour son éloignement de quelconques services décents, de l’école de rang au service d’aqueduc qui jamais n’atteindrait l’endroit. Un puits à la pompe comblait les besoins en eau de la famille. La pluie demeurait la seule source d’arrosage pour essayer de faire pousser la roche.
Et la fameuse école de rang ? Une randonnée pédestre de trois milles, que soir et matin les maillais Beauséjour devraient se payer durant leur cycle académique. La plupart le terminant après une septième année. Beau temps, mauvais temps, à pied, à chien, à cheval, mais pas en Cadillac, dix mois l’an, cette randonnée leur façonnerait les jarrets. Elle façonnerait aussi leur caractère. Un caractère unique de la race du monde de la campagne, du pur et dur Québec.
« Pack la marmaille, sa mère, on déménage à la vallée de la Rivière Sauvage. J’ai acheté la terre du bonhomme Lemire. On s’installe pas plus tard que tout de suite. » La phrase était maintenant célèbre chez les Beauséjour. Elle avait réussi à atterrer la grosse bonne femme un certain 1er juin 1950. Elle avait permis au bonhomme d’arrêter de boire.
Un mois plus tard, jour pour jour, les parents Beauséjour y étaient déménagés avec leurs cinq enfants, tout leur avoir entassé dans la charrette des Bellerose. Évidemment, c’était le 1er juillet.


Chapitre 7







Oscar avait bien aimé le temps des Fêtes de l’année 1955. Il s’en souvenait. Il n’avait pas bu. Il était sobre depuis près de cinq ans et il savait – du moins il pensait – qu’il le resterait jusqu’à la fin de ses jours. Et c’est ce bien-être lacordaire 6 qu’il ressentait particulièrement aux Fêtes qui le motivait à rester au sec. Il s’enivrait depuis cinq ans du plaisir de sa sobriété…
Le père Oscar avait particulièrement aimé passer du temps seul avec sa grosse Yvette au ventre prêt à délivrer pour une huitième fois.
Lorsque Gratien et le reste de la marmaille jouaient dehors au hockey bottine, Oscar l’avait même aidée à certaines tâches ménagères. Besognes qu’il n’avait jamais honorées durant la dernière décennie, ses mandats hors travail se concentrant sur le lever du coude quand il était au village. Sa sobriété lui faisait constater plus que jamais l’énormité du travail de la mère. Une routine éreintante pour toutes ces saintes femmes du début des années 1950 dans le Québec rural. Une vie de labeur dédiée à la famille et à la maisonnée. Le Bon Dieu en était content.
Çà et là, quelques-unes essayaient bien de sortir du modèle de l’époque. Mais elles étaient la plupart du temps rapatriées dans le tablier et la cuisine par des pressions familiales, économiques et surtout ecclésiastiques, le Père de la paroisse ne se gardant aucune gêne pour rappeler le rôle de la femme à Saint-Michel-des-Saints : sa place était à la maison avec la plus grosse trôlée possible, pas dans des jupettes de plus en plus courtes d’une factorie de la grande ville. Elles étaient donc condamnées à y exercer leurs talents de différentes façons, ce qu’aucune ne faisait pourtant de la même manière. Elles y exhumaient leurs forces et leurs faiblesses sans toutefois le faire au mérite. Comme récompense, comme salaire, un sourire d’un des enfants qu’elles accumulaient tous les quatorze, quinze mois. Aussi, avec un peu de chance, l’amour du bonhomme. Sa principale source de bonheur… ou de malheur.
Madame Beauséjour se considérait du côté des chanceuses. Son homme avait eu ses démons, mais jamais il ne s’était sérieusement attaqué, malgré ses erreurs du passé, aux fondations de leur union. Leur déménagement avait gardé sobre et vaillant son homme depuis cinq années. Yvette avait donc un certain plaisir à se crucifier pour sa famille afin qu’elle ne manque de rien. Elle travaillait de manière méthodique, 18 heures par jour. Une vraie sainte, mais non martyre. Heureusement, elle trouvait quelque oasis de relaxation dans ce désert de besognes. L’un deux, le son d’un radioroman de CKAC ou d’un Radio-Canada grichant. Elle aimait aussi le hockey à la radio, particulièrement la voix du beau René Lecavalier. Le prince des ondes savait rallier la famille tous les samedis soir, d’octobre à avril, et il remplissait même les plus grands salons des familles partisanes dans les patelins ruraux québécois. Le clan Beauséjour s’entassait près de l’appareil AM pour écouter la diffusion radiophonique de la Soirée du hockey des Canadiens de Montréal. Les Beauséjour étaient captifs de la radio pour plus de deux heures. Gratien et Maurice se partageaient une petite bouteille de Coke durant le match, une tradition. La division du contenu conduisait toujours à une chicane, tous deux voulant garder la bouteille et ne pas prendre la demie qui avait été versée dans un verre ; une autre tradition.
Toute la famille tressaillait lorsqu’elle entendait le célèbre « Il lance et compte ! » de monsieur Lecavalier.
Le hockey était l’un des rares divertissements communs de la famille Beauséjour. Une passion ! Et il était coutume de voir Gratien s’enfuir dans la chambre des garçons lorsque la sirène de la troisième période confirmait l’une des rares défaites de l’équipe chérie. Il y cachait orgueilleusement ses sanglots de déception.
Tout gamin ou gamine du temps ainsi que les plus vieux idolâtraient le numéro 9 du bleu-blanc-rouge, Maurice Richard. Les Beauséjour n’y faisaient nullement exception. Un fonceur sur patins ; un regard perçant qui n’acceptait aucune demi-mesure pour la victoire. Un jeune héros combattant qui deviendrait avec le temps une légende vivante. Un rare modèle pour la nation. La mère Yvette le trouvait même très beau. Elle avait monté un s crapbook avec les photos du Rocket qu’elle avait découpées dans le journal La Presse .
C’était durant les parties du temps des Fêtes qu’elle l’appréciait le plus. Souvent, ces parties servaient d’entracte à la conception d’un nouveau partisan du Canadien. Un futur gagnant, espérait-elle. Ces rencontres marquaient le retour de son scoreur du chantier et de ses « rockets » prêts à percer sa défensive poreuse, car amoureuse… Cette année-là, malgré la courbe de son ventre, lorsque le souffle chaud de son mari dans son cou avait sifflé la fin des ébats, il lui annonça sans surprise son intention d’amener son Gratien avec lui au chantier après les Rois. Il venait de le nommer la première étoile du match.
Avant que leurs têtes retrouvent leurs oreillers respectifs, les deux parents avaient vite conclu que c’était la meilleure solution pour la famille. Maurice s’occuperait du boulot de la terre, moins exigeant durant la période hivernale, et finirait sa 6e année, ce qui devrait suffire pour son futur ou, au mieux, une 7e l’année suivante.
Pour ce qui est de Gratien, de connivence, les parents décidèrent de lui annoncer officiellement leur décision à Noël, la semaine suivante. Pour le plus vieux, l’annonce servirait de cadeau en compagnie d’une paire d’oranges que l’on se procurerait à la grocerie du village. Une paire d’oranges ; tout un cadeau pour le fruit de leur amour. Yvette décida d’ajouter un cadeau à son aîné : l’annonce officielle qu’il serait parrain du petit à venir, attendu à la mi-janvier. Elle lui en avait soufflé un mot à l’automne, mais toujours conditionnellement à l’absolution du père. À la remise de ses présents, la mère Yvette constata avec émoi que ni les oranges ni les chantiers n’avaient eu l’impact du cadeau non emballé de la confirmation du parrainage. Gratien n’était définitivement plus un enfant ; il était prêt à faire le saut dans le grand monde.
Ses pommettes avaient instantanément rougi à l’annonce officielle. Il attendait ce moment depuis que les feuilles avaient jauni à l’automne et il s’inquiétait du silence parental. Ont-ils changé d’idée ? Le père pense-t-il que je suis trop jeune ? La mère préfère-t-elle faire plaisir à l ’ un de ses frères ? Ou bedon encore à un de ses oncles vieux garçons ?
Gratien avait été fier quand sa mère avait chassé toutes les questions de son esprit. Une fierté sans prétention, mais une fierté de paon. Il était si content que sa mère et son père le reconnaissent, par leur décision, comme un jeune homme et non plus un enfant. Il se souviendrait d’ailleurs toute sa vie de ses moindres gestes le jour de l’annonce officielle. Dès qu’il entendit les mots de sa mère, il se leva d’un coup et alla la serrer bien fort en faisant attention de ne pas trop compresser son gros ventre. Gratien Beauséjour resta accroché à sa mère de longues minutes comme pour marquer une dernière caresse, soulignant son passage d’enfant à homme. Sa mère comprenait son aîné à son étreinte à la fois forte et colleuse, puissante et affectueuse. Yvette savait qu’elle devait le laisser aller ; les mères le savent. En lui tenant la main, dernier contact avec son état d’enfance, il la retint un bref instant plus longtemps que la normale, le temps de lui chuchoter simplement à l’oreille :
– Merci, sa mère, je serai le meilleur parrain du monde, comme tu es la meilleure mère !
Charmant, ce Gratien adulte de 15 ans. Yvette fut surprise de la confidence et enregistra cette marque d’amour bien haut dans son cœur de femme, dans son cœur de mère. Ce serait son salaire pour cette semaine-là.
Le baptême de Juliette se déroula sans anicroche quelques jours suivant sa naissance. L’enfant chérie vit le jour le 7 janvier 1955. Une couple de semaines en avance sur son temps, comme si elle comprenait qu’elle ne pouvait retarder plus longtemps le départ des deux bûcherons vers les chantiers.
Juliette était la première fille des Beauséjour née dans le fond d’un rang. Les deux derniers garçons avaient prouvé que c’était possible. Le bon gros docteur était venu du village avec sa B8 pour assurer le succès de ces trois accouchements. Il en avait profité pour entonner son discours anticatholique qui lui avait valu les foudres de monsieur le curé à maintes reprises :
– Vous êtes ben faite pour avoir des enfants, madame Beauséjour. C’est plus que naturel dans votre cas, mais y faudrait commencer à penser à arrêter la famille, ma bonne madame. Avec tout le respect que je vous dois, vous êtes plus jeune, jeune, madame Beauséjour, affirmait le médecin, la tête à 45 degrés.
Comme à ses trois derniers accouchements, Yvette avait entendu les conseils du gros docteur, et comme toujours, elle les avait ignorés. Foi oblige.
Le 10 janvier au matin, la ribambelle Beauséjour se déplaça dans le « beau quartier » de Saint-Michel-des-Saints jusqu’à l’église blanche comme la neige. On voulait vite endoctriner la petite dans la famille catholique romaine. Elle n’apprendrait probablement jamais le latin, mais elle assurerait sa croissance spirituelle comme une bonne Romaine. On la connaîtrait dorénavant non pas sous l’appellation de « la petite », son sobriquet des trois derniers jours, mais bien sous le nom de Juliette Josée Marie Beauséjour, née à la Rivière Sauvage de Saint-Michel-des-Saints. Juliette aurait comme parrain son frère aîné Gratien et comme marraine la tante Ursuline, la sœur benjamine d’Yvette.
La mère Yvette, malgré ses faiblesses suivant l’accouchement, avait trouvé la farine et le courage pour préparer le nécessaire pour les célébrations qui avaient suivi le baptême. Elle avait encore eu le privilège de remplir la maison d’amis, de voisins, mais plus important encore, de son Gratien et de son mari. Encore une fois, la maison avait vu la majorité des créatures danser avec leurs cavaliers improvisés. Grâce au baptême de Juliette, les violons avaient eu un sursis d’une semaine. Ils avaient résisté à l’entreposage traditionnel qui se faisait normalement à la fête des Rois.
Après tant de réjouissances, pas surprenant que la mère Yvette laissât échapper une larme et un soupir de soulagement lorsqu’elle vit partir son mari et son plus vieux le matin du 12 janvier 1955. Sa raison lui disait de les retenir, mais dans un tel pays, à quoi sert la raison ?
Ce qui comptait, c’était le pain et le beurre. Deux ingrédients de la recette qui justifiaient cet exode annuel après les Fêtes. Une première pour Gratien, du réchauffé pour Oscar. Le chantier était devenu coutumier pour le père. Il y hivernait depuis le début des années 1930, depuis que son propre père l’avait initié, alors qu’il avait le même âge que Gratien. Cette exclusion nécessaire de la famille était pourtant bien différente maintenant. Oscar avait l’habitude de partir pour plus de six mois et de finir l’aventure, dès la fonte des neiges, par une drave qui le conduisait de la rivière Manawan au lac Taureau. Un séjour pénible et sans escale qui éloignait le père de sa famille pour plus d’une demi-année. Les transports aidant maintenant, comparativement aux années de recrue d’Oscar, il n’était pas rare pour les bûcheux de rentrer pour Noël, où le chantier faisait quasiment relâche.
Oui, le chantier de l’hiver 1955 était bien différent pour Oscar. Cette année-là, pour la première fois, il y amenait un fils, son fils aîné. Gratien avait été excusé de l’école et de ses labeurs sur la terre familiale pour contribuer financièrement aux exigences de la famille. Le même scénario auquel le père Oscar avait été exposé une vingtaine d’années auparavant. Pour Gratien, cet exode au chantier serait ses premiers pas loin de la maison. Un scénario copié-collé sur celui de ses ancêtres. Damné scénario.
– Sa 7e année aura su le préparer à gagner sa vie, avaient jugé ses parents devant l’absence de fonds pour l’envoyer au Séminaire de Joliette.
Là, Gratien Beauséjour y aurait poursuivi des études ecclésiastiques – un des rêves de la mère Yvette. Un rêve de toutes les mères québécoises, en fait. Chaque aîné de chaque famille aurait été sacré prêtre si les Canadiens français avaient pu payer les études. Ironiquement, pour Gratien, cette pauvreté lui apparaissait dorénavant comme un miracle de la Providence. Les vœux de chasteté et d’abstinence ne révélaient que bien peu d’attraits pour le plus vieux des maillais Beauséjour.
Gratien avait vraiment plus aimé son premier automne à la Rivière Sauvage, où il était resté à la maison pour s’occuper des ouvrages « masculins » de la campagne. Il avait eu l’occasion de voisiner avec la fille du père Boisvert, qui s’arrêtait parfois au retour de l’école lorsque le froid était pénétrant et renversant au début du mois des morts. L’adolescent avait pris plaisir à imaginer toucher les largesses du corps de la visiteuse occasionnelle. Il avait découvert dans les catalognes humides des soirs d’automne l’effet de ce genre de pensées sur son anatomie. Non, Gratien ne serait jamais un curé. Au fil des rencontres, qu’il aurait bien aimé multiplier, il avait cependant fini par qualifier la fille du père Boisvert de sainte nitouche . Malgré ses espérances, aucune faille ne s’était présentée, durant son automne de travail à la terre, pour espérer percer le bouclier féminin. Pas même une brèche par où risquer un baiser. Indéniablement, Gratien Beauséjour ne serait pas un prêtre.
Durant l’accomplissement de ses travaux automnaux, il songea à gagner le chantier avec son père après les Fêtes pour aider la famille. Il sentit une poussée de responsabilités, en septembre, lorsque sa mère lui confia qu’elle était enceinte. Il avait immédiatement confié à sa mère sa volonté de gagner de l’argent pour aider la famille. Son nouveau protégé à venir, selon les prévisions juste avant février, était sa plus grande motivation pécuniaire. Il voulait gagner de l’argent. Il voulait gagner les chantiers. Peu surprise par l’ambition de son aîné, Yvette l’encouragea à en parler avec son père. Conseil qu’il avait aussitôt mis en pratique en écrivant une courte missive au paternel à la mi-octobre. La lettre se rendit entre ses mains une semaine plus tard, un vendredi, au chantier :
Son père,

J’ai termin é de trimer au jardin et dans les pâturages. Je vas maintenant travailler sur le toit de la maison comme vous me l’avez demandé . Je pense finir pendant l’été des Indiens et j’espère ensuite m’occuper de fendre l’érable sec dans le hangar pour l’entreposer dans la maison pour que tout soit correct pour l’hiver.

J’aimerais après les Fêtes aller au chantier avec vous. Je veux gagner de l’argent pour la famille pis pour maman. Si y m’en reste un peu, à notre retour, j’aimerais acheter un vieux char pour qu’on puisse aller au village plus souvent ou encore essayer de faire réparer le truck.

J’ai ben hâte de vous revoir, son père, prenez ben soin de vous.

Gratien

Oscar avait tout de suite souri à l’idée du vieux « char » et de la Ford. Même s’il aurait aimé que son aîné reste à la maison pour compléter les besognes journalières, il embrassait sa détermination pour participer à l’essor économique de la famille. Essor ? Mieux valait parler de survivance.
Lorsqu’il était en boisson, Oscar avait si souvent sermonné son fils sur sa fainéantise qu’il se réjouissait que malgré ses erreurs du passé, son aîné continue de lui vouer un respect certain. Oscar s’en rendait compte plus que jamais maintenant, en tenant fermement la lettre de son fils. Il se soulageait d’avoir sauvé le respect de son fils un certain soir de mai, cinq ans plus tôt. La bosse sur sa tête était bien sûr disparue, mais l’estime qu’il avait acquise depuis cette nuit n’avait fait que croître entre les deux âmes du clan Beauséjour. Ils n’en avaient jamais reparlé.
« Ainsi soit-il ! » avait lancé le père Beauséjour en secouant la lettre de son fils en signe de croix. Gratien pourrait l’accompagner au chantier après Noël. Pour sûr, il pourrait l’ accouder pour gagner le pain de la famille et la survivance du clan Beauséjour. Si tel était son désir, il entrevoyait l’idée avec orgueil. L’orgueil de son sang. Son propre père avait pris la même décision une vingtaine d’années plus tôt. Son grand-père aussi, bien avant. Et son arrière-grand-père en son temps, peut-être lui aussi…
Oscar avait officialisé sa décision paternelle à titre de cadeau de Noël, avec des oranges en prime. Sans oublier l’annonce de parrainage. Ainsi, un autre Beauséjour entrerait au chantier. Un autre Beauséjour entrerait dans les us et coutumes de son temps. Un autre Beauséjour poursuivrait la tradition et défricherait son pays pour enrichir son voisin. Un autre Beauséjour foulerait les pas de ses ancêtres, boîte à lunch à la main. Un autre Beauséjour déracinerait ses rêves et ses ambitions à moins de 15 ans. Un autre Beauséjour entrerait dans le monde de la petite misère...
Oscar et Gratien commencèrent leur calvaire tôt le matin du 12 janvier 1955. À 6 heures tapantes ! D’abord en taxi, de la Rivière Sauvage au village ; un trajet de presque six milles à leurs frais au prix d’ami du plus proche de leurs voisins. Ensuite, sur le coup de 8 h, le père et le fils, tous deux sains d’esprit, prirent l’autobus de la géante de l’industrie forestière, la Canadian International Paper (CIP). La compagnie forestière assurait le transport de ses employés deux fois l’an, moyennant une journée de salaire. Le péril jaune franchirait à coup de vingt milles par heure quelque cent cinquante milles de chemin de bois. Une journée entière d’ étaubus séparait le village de Saint-Michel-des-Saints du campement.
Gratien admirait le paysage à travers sa vitre semi-glacée qu’il avait peine à garder débuée . Le long corridor d’épinettes ressemblait à une série d’espions en imperméables vert bouteille. Des espions qui le regardaient se défiler de sa mère. Il aurait aimé que l’autobus roule plus vite pour l’éloigner plus rapidement de son sentiment de culpabilité. En vain… Gratien Beauséjour n’en revenait pas de la lenteur du véhicule. À pas de tortue, l’autobus croisait çà et là un lac gelé qui abritait probablement brochets et dorés dans un état latent pour les longs mois d’hiver, mais le décor de fond demeurait le même. Des kilomètres d’immenses épinettes grossissaient au fur et à mesure que le vieil autocar s’éloignait de Saint-Michel-des-Saints. L’adolescent, toujours imberbe, avait l’impression d’aller s’engloutir dans l’inconnu au pays des ours noirs et de l’orignal. Il rêvait de croiser l’une de ces bêtes dans cette aventure boréale, mais il ne vit finalement que quelques corbeaux et un renard. Toute une fable de Beauséjour. En fait, son seul sursaut du trajet fut de constater que la noirceur arrivait avant qu’ils n’atteignent leur destination. Cela lui confirma la distance énorme qui séparait le chantier de son pays d’enfance. C’est si loin que je ne pourrai pas décider de revenir sur un coup de tête. Si loin que je serai prisonnier si jamais le mal du pays des bois me prend , songea-t-il.
Prêt, pas prêt, Gratien devrait endurer sa peine. Je pourrai toujours compter sur mon père , se rassura-t-il. Tout compte fait, il s’était offert une escapade de la maison avec un parachute paternel. Il aimerait son aventure, l’aîné le savait. Ce périple, ce premier, il le dédiait à la petite Juliette corps, âme et gages.
Les Beauséjour arrivèrent enfin au camp de la Manawan à 17 h, le plus vieux épuisé et raqué ; la recrue énervée, excitée, fraîche et dispose. Reposée et en bonne forme
Pour le bonhomme Oscar, la nervosité relative à leur arrivée fut de bien courte durée. Elle céda le pas à un moment d’ennui et de nostalgie en franchissant la porte de la cookerie . Il se surprit à sentir l’odeur de son Yvette lorsqu’il enleva sa grande chemise à carreaux. L’arôme de sa femme lui collait à la peau depuis leur départ matinal. Il s’en ennuyait déjà, il s’ennuyait tout le temps. Quant à Gratien, l’odeur du rôti de porc le frappa. Il avait une faim de loup et découvrit dès son arrivée que la meilleure chose qui lui arriverait au camp serait de manger toujours à sa faim.

. Lacordaire : mouvement de sobriété comptant quarante-huit cercles au Canada et fondé en 1911 par un dominicain au Massachusetts.


Chapitre 8







Le camp de bûcherons de la CIP était situé au bord de la rivière Manawan. Le lieu ressemblait en tout point à la plupart des camps de bûcherons auxquels le père Beauséjour avait été assigné avec son jobbeur 7 au cours de sa carrière. Il représentait une île dans l’océan d’épinettes qui meublaient la Haute-Mauricie. Partout dans cette forêt boréale, une odeur de fraîcheur saupoudrée par le vent faisait danser la tête des arbres. Une saveur de paradis pour les bûcherons invétérés. Un effluve qui se mêlait à l’odeur d’huile à moteur des scies mécaniques. Les hommes les faisaient vrombir avec orgueil pour abattre les meilleurs troncs dans les zones qui leur étaient désignées. La venue de ces engins fut certes la révolution mécanique saillante durant la carrière du bonhomme Beauséjour. Attaquer la forêt à la scie mécanique était bien différent de l’agacer avec une sciotte. On pouvait augmenter par dix la production quotidienne. Mais, malheureusement, ce gain ne multipliait pas le salaire. Même les gains physiques apparents étaient des mirages. En fait, les efforts nécessaires pour manœuvrer en bille tous ces troncs supplémentaires sur une distance plus importante représentaient tout un tour de force. Pas surprenant que le bonhomme ait les bras gros comme ces troncs d’arbres.
C’était d’ailleurs un des objectifs de Gratien. La perspective de garnir son squelette frénétique d’adolescent d’un peu de muscles l’emballait. Il ne tarderait pas à voir dans son corps, il l’espérait, une transformation. Pour y parvenir, il devrait cependant quitter ses tâches à la cuisine. C’est là qu’il avait été assigné, comme toutes les recrues faisant leur entrée : aux marmites.
Dans cet univers isolé, l’un des bâtiments les plus imposants et les plus fréquentés abritait la cookerie . Les hommes se côtoyaient soir et matin pour y engloutir l’énergie nécessaire pour supporter le labeur quotidien. Elle pouvait facilement accueillir les cent vingt personnes qui immigraient dans les bois chaque hiver. Outre la cookerie, le camp accueillait une cabane à paperasse pour les foremans . Ils s’y affairaient à certaines tâches administratives avant de prendre le bois avec leur équipe. Cette cabane en bois rond était la pierre angulaire de la planification hebdomadaire de la coupe de bois. Elle y abritait parfois un ingénieur ou un foreman expérimenté qui avait développé la capacité de voir le futur. Il savait prédire où et quand ce serait le plus rentable de bûcher la précieuse épinette. Parfois, même le riche bouleau. Et dans les cas désespérés et à temps perdu, le tremble à bois de chauffage pour le camp. Tous ces abattages devaient respecter le permis de coupe provincial reçu par le jobbeur . On y retrouvait aussi deux dortoirs ; l’un d’eux pour les bûcheux , l’autre pour le personnel des services et de la co okerie .
Il était bien connu que la baraque du personnel des services était un tantinet plus luxueuse que celle des bûcheux , bien que le qualificatif de luxueuse en pareil contexte de simplicité fût ironique.
Le personnel de la cookerie passait toute la journée aux alentours du camp. Aussi, à la découverte d’une faille dans l’isolation, pouvait-il la colmater immédiatement. Il était donc mieux équipé pour passer au travers des nuits de -40 degrés que les bûcheux dans leur abri de fortune. Cependant les petits pieds, la sueur et le renfermé empestaient tout autant. L’air nauséabond imprégnait les lieux après quelques semaines d’utilisation. Les bains au chantier étaient rarissimes. On plongeait dans la cuvette seulement lorsqu’une contre-attaque en réaction aux poux était nécessaire. C’est à la débarbouillette que le bûcheron essayait de son mieux de se décrasser au quotidien.
Comme toute recrue à ses premiers pas dans un vrai camp de bûcherons, Gratien avait été affecté à la cuisine, à son grand désarroi. Malheureusement, cette étape essentielle à l’acclimatation au pays des bois ne pouvait être sautée, lui avait expliqué son père. C’était une route normale pour les jeunes foins avant de se joindre à l’équipe des hommes sur le chantier. Leurs principales besognes consistaient à ramasser le linge sale, faire le ménage et, surtout, aider le cook. Les plus vaillants gagneraient le bois après quatre semaines, les moins coriaces passeraient l’hiver à la corvée de patates.
Ce sont d’ailleurs les recommandations de Wilson, le foreman du vieil Oscar, qui avaient valu à Gratien sa position au chantier. Wilson, le petit boss , avait plaidé sa cause avec éloquence auprès de McIntosh, le général foreman du camp, quand Oscar lui avait adressé sa proposition au mois de novembre.
– Si le jeune tient du bonhomme, McIntosh, on va se retrouver avec un autre bouleux qui aura pas peur de l’ouvrage. Oscar travaille vite et coupe les coins ronds un peu, mais y travaille en tabarnak . Il est fort comme la jument Hortance qui tire les billots. C’est plus facile de le ralentir que de le faire aller plus vite… Y’en ont, du chien, les Beauséjour !
– J’prends la responsabilité de faire du jeune un autre vrai bûcheux si tu l’engages, avait vendu Wilson, à qui McIntosh faisait entièrement confiance.
Ainsi, les premiers jours de travail furent sans histoire pour Gratien. Son travail consistait principalement à faire la vaisselle. Après le repas du matin, celui du soir, et encore de la vaisselle. L’entre-deux était meublé de corvées où il répondait aux ordres du chef de cuisine. Le jeune homme devint donc vite un expert de l’épluchette de la patate et de la lavette, qu’il rêvait de troquer contre une scie mécanique.
Il prenait cependant un certain plaisir à peler ses patates pour briser la monotonie de la vaisselle. Gratien pensait en souriant que s’il avait gardé les pelures de ses trois cents patates quotidiennes, il aurait pu en faire une ligne qui l’aurait ramené jusqu’à Saint-Michel. Il avait déjà prédit que ses premières journées de retour à la maison n’incluraient pas de tubercules à sa diète. À moins que la mère ne fasse son mélange de steak, patates, blé-d’Inde. Une recette qu’elle avait apprise d’une voisine chinoise nouvellement arrivée à Saint-Michel-des-Saints juste avant son mariage.
Gratien avait remarqué que la cookerie se transformait en salon de jeux aussitôt que le dernier morceau de tarte aux raisins était englouti. De 18 h 30 à 20 h 30, l’heure informelle du couvre-feu, le lieu se transformait en salon de thé des plus rustiques où on sortait les cartes. La game la plus populaire était le Kaiser (ou le Joffre), un vieux jeu européen inspiré de la Première Guerre mondiale. Les gageures n’étaient cependant pas bienvenues au chantier. Le jeu pour l’argent avait trop souvent fait tourner les parties en chicane et viré à la bataille. On jouait donc pour l’honneur, pour chasser l’ennui et pour se pavaner lors d’une victoire ou après avoir mangé l’ours de son adversaire, le succès ultime de la partie de Kaiser !
Pour sa part, avec son père, Gratien aimait bien se réfugier dans la salle centrale du camp des bûcheux pour aller taper du pied et fumer une pipe. Un scénario qu’il répétait soir après soir depuis leur arrivée. Près du cochon à bois, les artistes de la pitoune enchaînaient les chansons à répondre, qui se perdaient dans les plafonds bas du camp.
Arrivait enfin 20 h 30 : le couvre-feu sonnait grâce au vacarme du cuistot qui frappait deux casseroles ensemble. Un geste apolitique sur l’échiquier forestier qui signifiait « dodo, pain chaud ».
À 21 h, pas une âme n’avait résisté à gagner son lit de camp. On devait pouvoir survivre au boulot du lendemain. Tout un chacun avait besoin de tout son sommeil. C’était une loi non écrite du camp, que personne n’avait à renforcer. Le réveil à 4 h 30 venait assez vite merci et incitait à écourter le placotage nocturne. Les ronflements à répondre remplaçaient bientôt les chansons. Certains avaient tenté auparavant d’être un peu plus délinquants en prolongeant une partie de cartes à la chandelle. Mais ils n’avaient pas fait long feu. Aussitôt découverts ou dénoncés, ils avaient été mis sur le premier autobus de retour à Saint-Michel-des-Saints, et c’en était fait de leur carrière à la CIP. Comme le reste de leur famille. Une partie de cartes ne valait donc pas le risque de s’inscrire sur la liste noire de la CIP. Pas question de brûler la chandelle par les deux bouts si on voulait gagner sa petite misère.
Gratien partageait un coin du camp de services où six petits lits étaient alignés. Le coin des apprentis cuistots.
Le chef avait ses quartiers adjacents à ce recoin. Les six aide-cuisiniers entendaient toujours le cuistot réintégrer ses appartements sur les coups de 21 h. Il restait seul dans la cuisine, après avoir généralement engorgé un demi-litre de vin Saint-Georges en écrivant son menu du lendemain. Il importait sa piquette, camouflée dans sa cargaison de vinaigre, de cannes de jus de tomate et de jus d’orange.
Au terme de ses corvées quotidiennes, Gratien fut bien heureux de gagner ses humbles appartements. Dieu qu’il faisait froid, cette nuit-là…
– Moins 45, certain ! avait lancé le grand Lupien, lors de la séance de placotage et de pipe entre deux chansons à répondre.
La nuit la plus froide, à date, de l’hiver, la plus froide à vie au chantier pour Gratien. Le pire : ça faisait au moins une demi-semaine que le froid de la fin janvier sévissait et qu’on ne voyait aucun signe du moment où ça allait casser.
En pareil temps, les apprentis cuistots pratiquaient une expérience que chacun d’entre eux avait maintes fois répétée à la maison familiale. Lorsque le mercure disparaissait au fond du thermomètre, ils collaient trois lits ensemble et un trio s’empilait comme des sangsues. En se cordant par trois, triplant les couvertures admissibles, ils pouvaient générer un peu plus de chaleur, leurs corps unis pour batailler contre le froid. Ces rencontres fortuites et improvisées laissaient toujours place à de fortes railleries. Davantage si l’un d’entre eux avait abusé des fèves au lard lors du repas en soirée. L’odeur, souvent, traversait les combines à panneaux , la montagne de couvertures et la catalogne. L’espace de quelques secondes entre l’action et l’impact, l’odeur empestait l’espace. Un rire accompagnait l’odeur d’œufs pourris.
Ce soir-là, comme à l’accoutumée, le chef entra dans le compartiment nocturne le dernier. Au lieu de bifurquer dans son espace, il alla trouver un trio d’apprentis cuistots dans un racoin abritant leurs trois lis collés. Gratien dormait à poings fermés. Il ne s’aperçut point de l’intrusion du chef lorsqu’il enjamba le lit. Ni ne remarqua le départ de ses deux voisins, qui gagnèrent le lit du trio voisin. Il sentit cependant bientôt une pression contre lui et, machinalement, il se poussa contre le mur pour éviter l’inconfort. La pression revint. L’adolescent tenta de se coller davantage contre le mur, mais il s’aperçut vite, en sortant lentement de son sommeil, qu’il n’avait dès lors plus d’espace de manœuvre de ce côté. Il sentit alors une pression de plus en plus forte au bas de sa ceinture, à la hauteur de sa hanche. Il savait maintenant que quelque chose d’anormal se passait dans ce lit. Bien que n’ayant aucune notion concrète de la sexualité, encore moins de l’homosexualité, il s’inquiéta de cet inconfort. Lorsque cette pression fut accompagnée d’une paire de mains à la hauteur de ses épaules qui le comprimait contre un torse velu, il entra presque dans un état de panique. Gratien reconnaissait maintenant cette odeur de Saint-Georges et de son propriétaire. Bien qu’inconnue, cette position précaire devint vite répugnante. D’autant plus que l’assaillant avait baissé ses mains des épaules aux hanches de la recrue. Dans un tour de force, Gratien se déprit de l’emprise et utilisa la force de ses jambes pour une rotation d’un demi-tour. Il se retrouva nez à nez avec le chef. D’une voix enivrée, le buveur de piquette lui demanda de se retourner pour qu’il puisse se coller et se réchauffer. Il feignit au même moment de s’endormir.
Nerveux, Gratien obéit et exécuta un autre 180 degrés pour se retrouver de nouveau face au mur. Il se surprit à constater que ses deux compères et les deux tiers des couvertures avaient déserté ce lit de glace. Le jeune homme se sentait encore plus nerveux de se retrouver si proche du chef aux mains froides, mais au bassin brûlant. Il pensa à quitter le lit pour prétexter une sortie à la bécosse, mais il avait peur des répercussions venant du patron de la cuisine le lendemain. La peine capitale pourrait être une plainte officielle du chef à McIntosh pour le retourner subito presto à Saint-Michel. Juliette ne mérite pas ce revenu en moins… réfléchit-il à toute allure.
Il avait donc obtempéré à la demande du chef. Face au mur, Gratien espérait que ce ne soit qu’un mauvais rêve. Le silence des minutes qui suivirent tendait à prouver cette théorie. Ces moments ne seraient que sujets de risée le lendemain entre les apprentis cuistots. Si le sujet n’avait pas été tabou chez les Beauséjour, Gratien aurait peut-être risqué une blague à son père à propos de l’haleine du chef le lendemain, mais chez les Beauséjour, on ne parlait pas de ces choses-là.
Mais soudain, sournoisement, le vieux cuistot revint à la charge avec une attaque similaire à la précédente. Gratien comprit que le cuisinier essayait de l’embrocher. Sans faire ni une ni deux, au risque de son emploi, il décocha le coup de coude le plus puissant que son corps lui permît. Il l’enfonça directement dans le point le plus mou de l’estomac du chef. Celui-ci, étouffé, tenta toutefois de l’agripper par la main. Mais Gratien, grâce à un tourniquet rapide, se retrouva aussitôt en bas du lit de camp après avoir roulé au-dessus du prédateur qui cherchait toujours son souffle.
Pieds nus, en combines à panneaux , l’aîné de la famille Beauséjour ne trouva rien de mieux à faire que de courir rejoindre son père dans le camp des jobbeurs . Un sprint glacial d’une distance de près de deux cents mètres. L’adrénaline l’empêchait de sentir la froidure qu’il avait imposée à son corps lors de la traversée du baraquement, surtout à ses grands pieds. Il trouva enfin le lit du père après avoir réveillé dans son escapade la grande majorité des ronfleurs. Gratien aurait marché sur des charbons ardents pour déguerpir de l’emprise de ce malade et retrouver le paternel. Surpris, son père lui demanda ce qui clochait.
– C’est le gros chef, son père : il a essayé de me monter…
C’était tout ce que le jeune Beauséjour se sentait autorisé à dévoiler sur le sujet. Il savait que son père le comprendrait. Enfin il l’espérait.
La réponse du bonhomme confirma la réception 10 sur 10 !
– Maudit tabarnaaaak ! étira le père. Viens, approche- toé . Viens te coucher. Couche icitte toutes les soirs, y t’achalera pus. Y’a pas personne qui va te monter icitte .
Le vieux Oscar prit son fils contre son épaule, tous deux regardant maintenant le plafond du camp, couchés côtes à côtes . Ils se mirent spontanément à rire avec ardeur quand les pieds de glace de Gratien frottèrent par réflexe ceux de son père dans le petit lit de fortune. Leurs rires francs au début devinrent de plus en plus forts et incontrôlables à mesure que Gratien reprenait son assurance. Petit à petit, les bûcheux voisins du lit des Beauséjour, un à un, les imitèrent. Lupien était probablement celui qui riait le plus fort. Leur esprit de corps de bûcherons le leur dictait. Ils savaient que ces rires, ces éclats, seraient la médecine psychologique dont avait besoin la verte recrue pour ne pas avoir de séquelles.
Gratien, 15 ans, avait fait preuve de courage en désertant le camp de services. Le fils d’Oscar pouvait maintenant être accueilli dans la grande famille des chevaliers de la hache. Dans la froideur et la noirceur de ce camp de jobbeurs , l’écho de ses rires eut un effet curatif immédiat pour le jeune homme qui venait d’être agressé. Ce Lupien fut le dernier à crinquer un rire. Aussitôt qu’il termina, le concert de ronflements reprit peu à peu.
Plus jamais Gratien n’entendit parler de l’incident, ni venant du chef ni venant de quiconque. Curieusement cependant, son purgatoire à la cuisine se termina dès le lendemain. Il passa la journée entière sur le terrain avec l’équipe de son père. Gratien, ce matin-là, fut promu au chantier où il commença le dur labeur de coupeur d’arbres. Encore plus dur, ce premier jour, à cause des engelures mineures à ses pieds causées par sa course de la veille. Cela rendait incommodes ses beaux robbers 8 . Il aurait cependant pu aller travailler à moitié nu cette journée-là tellement il était fier de sa promotion. Gratien Beauséjour était maintenant un des leurs. Leurs rires de la veille l’avaient intronisé. Dorénavant, ses coudes allaient servir à enfoncer la scie à chaîne dans l’épinette et le bouleau. Pas dans l’estomac débordant d’un pédophile enivré.
Il fut agréablement surpris par sa première journée. Pas autant, toutefois, de sa soirée, lorsqu’il vit le chef avec un œil au beurre noir. Quelqu’un sans doute n’avait pas aimé son omelette. Il ne pigea que quelques semaines plus tard, quand un autre juvénile entra dans le camp en courant, que sa simplicité, sa naïveté et sa virginité avaient été attaquées ce soir-là... Quand le jeune homme s’était soudainement calmé, Gratien avait imité ses confrères et s’était mis à rire à gorge déployée. Il appliquait la médecine qui l’avait si bien traité.
Il se demanda toutefois combien de ces jeunes n’avaient pas eu le courage de s’enfuir…

. Jobbeur : nom donné à la petite compagnie qui travaillait pour une grande compagnie forestière sur une coupe de bois précise.
. Robbers : bottes d’hiver réservées aux bûcherons.


Chapitre 9







− Maurice, Maurice, va crire 9 le docteur, ta petite sœur Juliette va pas ben pantoute.
En ce 7 mars 1955, d’une voix épuisée, la mère Yvette avait réveillé de bonne heure le jeune Maurice. Le fils né après son Gratien demeurait son meilleur Samaritain en l’absence de son aîné et de son époux partis aux chantiers. Depuis deux jours, elle veillait la nouvelle Juliette. La maillaise luttait, depuis sa naissance, contre une maladie par-dessus une maladie. Jamais la mère n’avait encore songé à demander le médecin du village pour lui prodiguer des traitements : « l’argent est rare », elle ne le savait que trop bien. Dans son fort conscient, néanmoins, au-delà des restrictions monétaires, Yvette Beauséjour était guidée par la pratique passée. Son instinct maternel et les bontés de la Providence lui avaient toujours témoigné de bonnes grâces jusqu’à ce jour. Elle avait toujours réussi à guérir ses protégés des maladies d’enfants auxquelles elle avait été confrontée. Picote, jaunisse, rhume des foins, rhume de cerveau, rubéole, rougeole et quoi encore.
Néanmoins, rien ne pouvait soulager la maigrichonne et pâlotte Juliette de ses pleurs constants. Son manque d’appétit inquiétant pour une maillaise à peine née était troublant. Les bains chauds, les bains tièdes et les bains froids n’avaient rien donné. Pas même les compresses. Les deux dernières journées avaient été encore plus pénibles. Le jeune bébé toussotait sans cesse et souffrait d’une fièvre sévère. La petite amour – l’orgueil de son aîné Gratien – n’allait vraiment pas bien. Yvette le savait, elle le sentait : l’affaire était grave.
Curieusement, elle s’en faisait peut-être plus pour son Gratien de 15 ans que pour sa Juliette de moins de quinze semaines.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents