Le Sault-au-Matelot
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Description

Voici l'histoire des ancêtres de plusieurs milliers de Québécois, en particulier les Couillard, Dupuis, Beaumont, Després, Duprey, Hébert et Lislois. Considérant les alliances des femmes avec d'autres patronymes, les descendants de Guillemette Hébert et Guillaume Couillard sont innombrables.
Arrivée à Québec en 1617 avec ses parents, Guillemette Hébert, digne fille de son père Louis, jeune femme débrouillarde et volontaire, saura manœuvrer avec son mari et leurs enfants pour atteindre un statut social enviable au Sault-au-Matelot dans les tout débuts de la ville de Québec.
Soumis aux règles de la coutume et aux idées de l'Église, ils réussissent par un travail acharné à survivre malgré de nombreuses inquiétudes et dangers dans cette saga de la vie quotidienne en Nouvelle-France. Confrontée aux chicaniers de sa famille, à l'exemple de son père qui n'appréciait pas les idées extrémistes, Guillemette réussira-t-elle à amener tout son monde à la solidarité et la tolérance dans un compromis?

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Informations

Publié par
Date de parution 31 mars 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897753399
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

DANIEL DUPUIS
 
 
 
 
 
 
Sault-au-Matelot
Histoire de la famille couillard
à Québec au XVII e siècle
 
 
 
 
Sault-au-Matelot
 
 
 
 
 
PRÉSENTATION DE L’AUTEUR
 
 
Ce roman historique est basé sur des événements réels et des personnages ayant vécu au XVII e siècle. C’est l’histoire de mes ancêtres, les premiers arrivés ici au Québec. C’est l’histoire des ancêtres de mes enfants, petits-enfants, de mes frères et sœurs, de mes neveux et nièces et de leurs enfants. C’est pour eux d’abord que cette histoire de famille a été écrite afin qu’ils sachent d’où ils viennent et qu’ils en soient fiers. C’est aussi l’histoire des ancêtres de plusieurs milliers de Nord-Américains qui ont les patronymes suivants : Couillard, Couillard-Dupuis, Dupuis, Couillard de Beaumont, Couillard-Beaumont, De Beaumont, Beaumont, Couillard-Després, Després, Duprey, Deprey, Couillard-Hébert, Hébert, Couillard-Lislois et Lislois. De plus, considérant les filles appartenant à ces familles qui ont très souvent procréé en mariage avec d’autres patronymes, les descendants de Guillemette Hébert et Guillaume Couillard sont innombrables. D’ailleurs, on a déjà surnommé Guillemette Hébert « la mère d’une nation ».
Fils de Georges-Henri et petit-fils de Zoël C. Dupuis, descendant d’Alphonse C, d’Ambroise C., de Louis C, de Louis-André Couillard-Dupuis, de Jean-Paul Couillard-Dupuis, un des fils de Louis Couillard et arrière-petit-fils de Guillaume Couillard, j’appartiens à l’une des plus vieilles familles françaises d’Amérique du Nord. D’une souche vieille de onze générations, je me suis intéressé très tôt à l’histoire de ma famille paternelle. Cet intérêt provient d’une taquinerie que je voulais élucider.
J’avais douze ans, j’étais en septième année du cours primaire et je fréquentais l’école Saint-Charles à l’intersection de la 5 e rue et de la 4 e avenue dans le quartier Limoilou à Québec. Cette école était sous la direction des Frères du Sacré-Cœur et, presque à tous les mois en ce temps-là, on nous amenait à l’église pour les confessions. Il faut croire que nous étions de grands pécheurs. Malgré notre jeune âge et notre inexpérience de la vie, que de péchés nous nous efforcions d’avouer dans un rituel incompris. Je ne serais pas surpris que personne parmi mes camarades de classe n’ait cependant pensé à s’accuser d’avoir ri de mon grand-père Dupuis qu’ils appelaient « Zizim crotté ».
Nous parcourions le trajet de l’école à l’église en rang, deux par deux, avec discipline, sous l’œil attentif du Frère enseignant qui fermait la marche. Nécessairement, nous défilions devant la maison de mon grand-père. Près de la porte d’entrée de celle-ci, deux plaques étaient apposées au mur : l’une indiquait le numéro civique et sur l’autre, on pouvait lire « Z.C. Dupuis ». Rendus devant cette adresse que mes camarades savaient être celle de mes grands-parents, immanquablement on me demandait si « Zizim crotté » allait bien. Ah, il se portait à merveille sauf que moi, ça me choquait un peu. Je leur répondais que son prénom n’était pas Zizim, mais Zoël. Avec un tel prénom si peu usuel, ils me rétorquaient : « Il doit être crotté quand même. »
Il me fallait donc comprendre pourquoi ce « C » devant Dupuis sur la plaque. Nous ne sommes pas une famille de crottés, me disais-je. Un jour, j’ai réclamé des explications de mon grand-papa sans lui avouer comment mes camarades de classe ridiculisaient ses initiales. Il m’apprit que le « C » nous venait de notre premier ancêtre installé en Nouvelle-France qui s’appelait Couillard. J’ai alors demandé à mon père pourquoi, lui, il ne portait pas le « C » dans son nom. Et là, ce fut le début d’une autre histoire. En bref, mon père s’est déjà dénommé dans sa jeunesse « Frère Augustin » chez les Trappistes. Plus tard, il s’est marié et pris pendant quelque temps le patronyme de Georges-Henri Tremblay parce que déserteur lors de la conscription de 1944. Son seul véritable nom a toujours été Georges-Henri Dupuis. Avec ce prénom composé, il le trouvait assez long qu’il n’a jamais adopté le « C » dans sa signature. Heureusement pour moi d’ailleurs, parce que mes initiales deviendraient alors D.C.D., ce qui ne me paraît pas particulièrement joyeux au son.
Les filles et les fils de Zoël – quatorze au total – n’ont pas conservé pour la plupart le « C » dans leur dénomination et pour toutes sortes de raisons. Ce qui fait que mon patronyme est Dupuis, mais mon vrai nom par le sang est Couillard. La généalogie nous en fournit les preuves.
En remontant de génération en génération, je suis parvenu jusqu’à Guillaume Couillard arrivé à Québec en 1613 avec Champlain. En 1621, Guillaume épouse la fille de Louis Hébert, Guillemette, âgée de quinze ans et ils auront dix enfants. On estime que lors du décès de celle-ci en 1684, à l’âge de 78 ans, elle laissait près de 250 descendants vivants. Il est difficile d’en imaginer le nombre aujourd’hui.
Un des arrière-petits-fils de Guillaume Couillard, Paul Couillard est adopté par sa tante Jeanne Couillard, laquelle est mariée à Paul Dupuis, officier dans le régiment Carignan-Salières et seigneur de l’Île-aux-Oies. Par politesse, Paul adopte comme patronyme Couillard-Dupuis et ses enfants plus tard se nomment ainsi à leur tour. Peu à peu, dans les générations suivantes, le Couillard-Dupuis devient C Dupuis jusqu’à Zoël. Toute époque connaît ses modes ; on raccourcit les noms de famille comme on abrège les mots ou rapetisse les vêtements.
Cette histoire raconte les débuts de la ville de Québec, car c’est là que mes personnages ont vécu leur vie où il importait en premier lieu de survivre. Au cours de leur vie de survivance, ces personnages ont entrepris des travaux, ont connu des difficultés, des préoccupations, des inquiétudes très différentes des nôtres aujourd’hui. Comme tout être humain passé ou présent, ils ont connu des joies et des peines. J’ai essayé de faire vivre ces personnages avec leurs sentiments en tenant compte des idées et du confort de l’époque, de la religion et de la politique.
Cette histoire, je la relate dans un roman qui se veut respectueux des connaissances historiques, basé sur une documentation qui nous est accessible, mais souvent rebutante pour plusieurs (voir la bibliographie). Possédant une formation universitaire en Histoire et ayant enseigné pendant trente-cinq ans dans des écoles secondaires, j’ai accumulé toute une documentation sur ces premiers ancêtres établis au Québec. La lecture de livres d’historiens chevronnés, l’analyse de documents de première main tels plusieurs actes notariés, tous ces témoignages recoupés nous montrent les activités et les aventures des familles Hébert et Couillard. Après quelques années à la retraite, une sage connaissance m’a fait remarquer un jour que toute ma compétence acquise en Histoire, particulièrement en Histoire du Québec, devenait caduque, perdue, inutile à moins que… Cette remarque présentée sous forme interrogative m’a amené à réfléchir et réagir. Je me suis mis alors à l’écriture de ce récit historique à l’intention d’abord de mes proches et du grand public, s’il y a intérêt.
 
 



 
PROLOGUE
JUILLET 1681
 
 
Bien décidée à mettre de l’ordre dans ses affaires, elle a fait venir le notaire à sa petite maison rue Sous-le-Fort pour lui exprimer ses dernières volontés. Patiemment, elle les avait écrites de sa propre main et elle les présente au notaire. Celui-ci jette un coup d’œil à cette écriture plutôt malhabile et n’est pas capable de cacher son irritation devant les difficultés que ce document à rédiger entraîneront.
— Madame Couillard, permettez-moi de vous rappeler que vous ne pouvez tester pour plus du quint, les quatre cinquièmes de vos biens revenant à vos héritiers directs.
— Je sais ! Je sais ! Et ce sont bien mes dernières volontés ! lui répond-elle d’un air bourru. Rédigez l’acte selon ce que j’ai indiqué là et je signe, ajoute-t-elle pour réaffirmer sa volonté.
— Madame Couillard, commence-t-il par soupirer, ce sera là sûrement prétexte à chicanes avec vos héritiers directs.
— Écrivez !
— Ils pourront contester ces volontés…
— Eh bien, ils les contesteront !
— Le renom de votre famille en souffrira certainement et tout cela compliquera bien des choses.
— Ça ne changera rien au renom de la famille et les chicaniers porteront l’odieux de leurs actes s’ils veulent contester les dernières volontés de leur mère. J’ai bien réfléchi aux conséquences de ce testament et c’est ainsi que je veux que cela soit.
— Ça peut entraîner des procédures judiciaires qui retarderont la remise de vos biens.
— Je n’en suis pas à une poursuite judiciaire près. Une de plus ou une de moins, celle-là ne me tracassera nullement, lui rétorque-t-elle avec une pointe d’ironie dans la voix.
— D’après mon humble avis, je crois que ces dispositions que vous me demandez d’inscrire ne seront pas appliquées si elles sont contestées.
— Eh bien, tant pis ! Je devine même la réaction de mon cher Charles ; il voudra me faire passer pour folle. Peu importe, je ne serai plus de ce monde et selon votre charabia, je suis tout à fait saine d’esprit. Que Dieu me pardonne ce malin plaisir : à la lecture de mon testament, on aura deux choix. Ou bien on maintiendra mes dernières volontés pour favoriser les œuvres de Notre Seigneur et de notre Sainte Mère l’Église, ce qui sera louable aux yeux de Notre Seigneur qui me pardonnera cette petite mesquinerie envers certaines personnes. Ou bien on contestera peut-être avec la légalité de la Coutume, mais j’espère qu’avec l’odieux de leurs actes, ils en retireront un peu plus de respect et d’humilité pour le reste de leurs jours. Parce qu’ils devront certainement parvenir à un compromis. S’il en est ainsi, mes héritiers directs devront se battre en demeurant dans les limites du respect, de la politesse et de l’amour du prochain. Ils devront être solidaires et unis et donner le bon exemple à leurs enfants. Ils seront bien obligés de reconnaître que mes legs religieux ne sont pas de l’argent gaspillé parce que les religieux font œuvre utile. Ils devront accepter cette générosité. Et dans ce compromis, même mes légataires religieux devront faire preuve d’humilité et de générosité parce qu’ils devront reconnaître qu’ils n’ont pas droit à tous ces legs à cause de ce droit du quint. Ce n’est pas parce que c’est du domaine de la religion que la religion a raison. Ils ont une mission à accomplir et ce n’est pas parce que la religion a l’appui de l’État qu’il lui faut être arbitraire. Son message d’amour doit l’emporter sur la crainte ou la vengeance ou l’autorité à tout prix.
Cette diatribe longue et spontanée, mais longuement réfléchie l’a essoufflée quelque peu et elle se tait. À 75 ans, après une vie de durs labeurs, la peau ridée et le dos quelque peu courbé, elle s’appuie sur sa canne et regarde fixement son interlocuteur avant d’ajouter :
— À l’exemple de mon père qui n’appréciait pas les idées extrémistes, mais qui nous enseignait la tolérance, je veux amener tout mon monde à la solidarité et la tolérance dans un compromis.
— Très bien, madame Couillard. Je vois que vous avez pesé le pour et le contre de cette décision, admet le notaire à court d’arguments et non enclin à discuter la pertinence de ces opinions. Il commence à écrire consciencieusement ce testament qu’elle signera de sa main malhabile : Marie-Guillemette Hébert.
***
Guillemette habite depuis quelque temps chez les Hospitalières et elle leur paie une pension. À son âge, son vieux corps, après une vie de travail et dix accouchements, ressent facilement la fatigue et elle s’est mise sous la protection de ces bonnes religieuses.
Parfois, dans un moment libre, la Supérieure, sœur Jeanne-Françoise de Saint-Ignace, vient prendre de ses nouvelles, mais aujourd’hui, elle lui confie que son fils Charles, le seigneur de Beaumont, semble vouloir ignorer la dette qu’il a envers l’hôpital.
— Je suis bien consciente qu’il a requis maintes fois vos soins et des médicaments. Presque tous ses enfants n’ont pas survécu, soit qu’ils décédaient le jour même ou survivaient tout au plus un mois, sauf un fils Charles-Marie qui a maintenant 7 ans. Mon fils, c’est une tête de mule et un orgueilleux. Il aime n’en faire qu’à sa tête.
— À sa femme et ses enfants, nous leur avons prodigué tous les soins possibles, hélas sans succès très souvent. Nous en veut-il ? Il semble amer suite à toutes ces épreuves et il semble vouloir ignorer sa dette même si nous lui rappelons lorsque nous le croisons quand il vient vous rendre visite.
— Ses visites sont très courtes et très peu fréquentes, je sais, soupire Guillemette.
— Nous ne voulons surtout pas intenter une poursuite judiciaire à un membre de votre illustre famille.
— Merci ma révérende mère. Soyez certaine que le Seigneur se chargera de lui faire payer sa dette. Ne désespérez pas ; la vie prend parfois de ces détours. Enfin… vous saurez un jour vous montrer astucieuse, je vous fais confiance.
Constatant sa lassitude, la religieuse la salue et prend congé. La vieille dame est satisfaite du message ainsi transmis.
En une autre occasion, Guillemette demande à la Supérieure d’écrire une lettre qu’elle est prête à lui dicter à l’intention de sa fille Élizabeth. La supérieure accepte et rédige minutieusement ce qu’on lui dicte. Elle demande que cette lettre soit remise à son notaire et divulguée seulement après son décès.
Guillemette sait maintenant qu’elle peut partir en paix, très satisfaite du livre de sa vie.
 
 
 
 
CHAPITRE I
LE DÉPART
 
 
Paris, janvier 1617
Juché sur son cheval et faisant fi de la puanteur de Paris qui l’assaille chaque fois qu’il s’y trouve, il essaie d’avancer à travers un encombrement d’obstacles : piétons, véhicules, bestiaux, tables et bancs étalés devant les boutiques des commerçants. Scrutant la multitude d’enseignes multicolores, il recherche celle qui lui indiquera celle de son ami. Brinquebalante, plutôt discrète par rapport à bien d’autres, l’une de ces enseignes affiche ces quelques mots sur trois lignes : Louis Hébert, apothicaire, épicier.
Arrêtant sa monture, il met pied à terre. Une boue infecte, à demi gelée, éclabousse ses bottes. Un garçon d’écurie lui offre de prendre soin du cheval et, ainsi libéré, il pénètre dans la petite boutique. Même en plein jour, une chandelle de suif brûle pour ajouter un peu de lumière. Ses narines respirent profondément ces odeurs exotiques provenant des pots d’épices et de plantes variées qui prennent place en ordre sur les étagères encadrant le comptoir. Derrière celui-ci, l’apothicaire semble occupé à la composition d’un savant mélange. Tandis que le visiteur l’observe en silence, le maître des lieux complète l’opération amorcée et alors, jette un coup d’œil vers celui qu’il reconnaît aussitôt à sa petite barbiche royale et ses beaux atours. Il l’accueille avec joie :
— Monsieur de Champlain, quelle belle surprise !
Celui-ci dépose un petit colis de forme allongée sur le comptoir de travail, entre deux pots. Ils s’avancent l’un vers l’autre et s’étreignent les bras pour bien marquer leur attachement. Ils s’examinent réciproquement.
Le visiteur, portant fièrement ses 46 ans et la fatigue de ses expéditions au Nouveau-Monde, revêt un large feutre penché sur le côté droit et entouré d’une longue plume d’autruche. Une cape bien fermée le protège de l’humidité froide de l’hiver parisien. L’apothicaire, malgré cinq ans de moins, montre une allure quelque peu affaissée dans sa chemise de laine beige et son haut-de-chausses brun parsemé de taches.
Ils se dévisagent pendant quelques instants et lisent chez l’autre la joie de l’amitié retrouvée. Des souvenirs partagés leur reviennent à l’esprit.
— Mon cher Louis Hébert, compagnon d’aventures, à ce que je vois, vous vous portez bien. J’espère que madame votre épouse et vos enfants chéris se portent également très bien et sont en bonne santé.
À la vue du signe de tête affirmatif et du sourire de son hôte, il poursuit :
— D’ailleurs, il n’en pourrait être autrement dans votre univers d’apothicaire épicier. On se sent bien chez vous. Ça sent bon ici avec toutes les bonnes herbes et épices qui vous entourent. Quel contraste avec les rues de Paris et ses senteurs cadavériques et sulfureuses ! Je ne m’y habituerai jamais.
— Monsieur de Champlain, donnez-moi votre cape et votre chapeau et racontez-moi vos dernières aventures. Où en êtes-vous dans l’exploration des terres et rivières de Nouvelle-France ? Êtes-vous sur le point de nous annoncer la découverte d’un passage vers la Chine ?
Il acquiesce à son invitation. Il lui remet son couvre-chef et détache sa cape. C’est un homme bien mis, arborant une chevelure assez bien fournie. Il porte un pourpoint bleu bien ajusté, un jabot, un rabat, des rebras blancs, un haut-de-chausses et des bas noirs.
— Pour être honnête avec vous, mon cher Louis, je veux bien vous narrer les dernières nouvelles de la colonie en terre du Canada et répondre à toutes vos questions. Mais sachez que ma visite chez vous aujourd’hui se veut tout à fait intéressée. Je connais votre intérêt pour l’expérience du Nouveau-Monde, ce que vous m’avez expressément réitéré lors de notre dernière rencontre, en plus du plaisir que vous découvrez et éprouvez sans cesse à cultiver la terre. En outre, n’oublions pas vos talents de guérisseur.
Son hôte et ami, embarrassé de ces compliments de par sa naturelle humilité, lui fait signe d’un geste de la main de ne pas tomber dans l’exagération. L’autre reprend :
— Mon propos ne se veut pas une vilaine flatterie. Je vous connais suffisamment et notre amitié ne s’est jamais démentie.
Louis lui sourit et hoche la tête. L’entrée en matière de son visiteur le met en appétit d’en connaître davantage.
— C’est pourquoi j’aurais une proposition à vous présenter.
Il s’interrompt le temps d’une brève pause pour mieux piquer la curiosité de son hôte et constatant son impatience, il reprend :
— J’ai appris le décès de votre cousin Biencourt de Poutrincourt en Champagne il y a un peu plus d’un an. Pour sa famille et lui, ce rêve d’établir une colonie à Port-Royal en Acadie a plutôt tourné court. Vous en avez fait vous-même les frais lorsque les Anglais ont détruit le poste il y a un peu plus de trois ans. Ce qui vous a contraint à un abandon après tous ces efforts louables.
— N’eût été les néfastes et inutiles querelles avec les marchands, les gens de la cour et les Jésuites, l’entreprise de mon cousin aurait réussi. J’y ai consacré quelques années, mais en vain.
— Non en vain ! Mon ami, vous y avez acquis une expérience unique. Vous connaissez la fertilité de ces terres, les possibilités immenses de ces incroyables étendues et l’amitié des indigènes lorsque nous leur offrons de bons rapports.
— Si le roi pouvait appuyer des tentatives comme celle de mon cousin Biencourt de Poutrincourt… Mais non, selon son bon plaisir, il révoque le monopole accordé et tout est à recommencer.
— Vous avez raison, mais n’oublions pas ceci : qui dit monopole dit risque de contrebande et cette règle violée par des concurrents entraîne des pertes et des difficultés. Aussi, tout monopole doit s’assurer d’être fidèlement respecté en tout point et c’est là que le site de Québec que nous maintenons depuis bientôt neuf ans prend une importance grandissante. Sa situation géographique nous permet de contrôler efficacement les allées et venues sur la grande rivière de Saint-Laurent et ainsi assurer le respect du privilège que nous détenons. Les Anglais n’y ont aucune connaissance et il est plus facile de se fortifier, car la rivière n’a que la portée d’un canon de large et c’est là un lieu fort commode pour commander toute cette grande rivière.
— J’ai lu avec plaisir le récit de vos voyages de l’an 1604 à 1612.
— Depuis cette publication, avec le titre de lieutenant général du vice-roi Bourbon de Condé, les affaires de Nouvelle-France commencent à évoluer. Nous y caressons de grands espoirs. Après mon rapport au roi à Fontainebleau il y a deux ans, nous avons formé une société avec les marchands de Rouen et Saint-Malo et le commerce est excellent. Cette société s’avère, à mon avis, une bonne association pour l’avenir. Elle est un compromis pour subvenir aux frais d’exploration, d’exploitation et de colonisation dans nos terres du Nouveau-Monde.
— Est-ce qu’on aurait accordé le monopole exclusif de la traite des fourrures aux marchands de votre groupe en retour de certaines dépenses d’exploration et de colonisation ?
— Exactement ! Pour bénéficier du monopole pendant onze ans, la compagnie doit verser pour chacune des années de ce privilège la somme de mille écus au Prince de Condé et conduire six familles. De plus, on m’accorde pour les explorations, la guerre si besoin est ou les travaux au poste de Québec quatre hommes de chaque navire de commerce sur la grande rivière de Saint-Laurent. Nous avons obtenu aussi la venue de trois pères récollets et un frère du même ordre, nourris par ces messieurs de la compagnie. D’autre part, je ne vous cacherai pas que les bons bénéfices de la traite ont fait des jaloux et l’opposition au monopole a refait surface par l’intermédiaire de quelques particuliers de Saint-Malo qui n’ont pas voulu s’associer à nous. Aussi, aucune famille n’a encore été transportée à Québec contrairement à l’entente.
Remarquant le désir de son interlocuteur d’intervenir, il poursuit tout de même son exposé :
— De retour en Nouvelle-France, j’ai vécu plusieurs mois en compagnie de nos alliés indigènes afin de mieux connaître le pays et leurs mœurs. Au site de Québec, j’y ai fait agrandir l’habitation et couper du blé pour le montrer à vous et à d’autres comme preuve tangible de la fertilité des terres sur les bords de la grande rivière de Saint-Laurent.
Retrouvant son colis entre les pots où il l’avait laissé, il l’ouvre sans tarder non sans remarquer le trépignement d’impatience de l’apothicaire qui lui avoue sa joie :
— Quelle belle journée ! Votre visite me chamboule. Homme de grandes aventures et de grandes découvertes, vous vous présentez à moi avec de bonnes nouvelles. Aussi, j’en suis fort heureux pour vous.
— Pour nous tous, j’espère. N’oubliez pas que je vous ai dit que j’ai une proposition à vous présenter. Pour l’instant, regardez ceci.
Louis jette aussitôt un regard attentif sur ces épis de blé ; il les touche, les sent, les retourne et les examine sous tous les angles.
— C’est en effet une bonne terre pour produire ces beaux blés, affirme-t-il en guise d’appréciation et son vis-à-vis reprend aussitôt la parole :
— Je dois spécifier qu’à mon retour à Honfleur en septembre dernier, on m’a appris l’arrestation du Prince de Condé et la charge de vice-roi de la Nouvelle-France a été accordée au maréchal de Thémines. Tous mes projets auraient pu être anéantis par les intrigants du royaume, mais heureusement, on m’a confirmé à nouveau lieutenant général du vice-roi. Même ces messieurs de la compagnie, contre toute attente, manifestent un heureux zèle dans le développement de la colonie de Québec. On leur reproche le peu de progrès de la colonie. On les a menacés de rompre la société et le monopole si d’autres habitations ne sont pas construites et si quelques familles n’y sont pas envoyées pour défricher. Enfin, après toutes ces années d’efforts et de luttes contre l’indifférence de la cour, contre les intrigants et les marchands qui se dérobent le plus souvent de leurs obligations, je pense que ça peut aboutir à un heureux dénouement.
— À la bonne heure ! s’écrie Louis. Je suis impatient d’entendre cette proposition. Allez, vous m’avez assez fait languir d’autant plus que je pense en avoir une petite idée.
Il se frotte les mains. Signe d’impatience ou de joie. L’aventurier honnête qu’il a toujours été semble à nouveau prêt pour une autre tentative. Monsieur de Champlain connaît suffisamment son interlocuteur, sa naïveté de toujours, son intérêt pour les terres du Nouveau-Monde, son esprit d’aventure de même que sa situation plutôt précaire et modeste.
Louis lui avait raconté ses origines et les déboires de son père. Celui-ci, apothicaire et marchand d’épices à Paris, était marié à Jacqueline Pajot en troisième mariage. Une nièce de sa mère, Claude Pajot, donc cousine de Louis, avait épousé en 1590 Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt. Par ce mariage avec un noble, sa cousine avait fait un mariage prestigieux. Son père était devenu veuf avec quatre enfants. Il s’était remarié, avait fait de mauvaises affaires et avait perdu ses biens. Il avait même fait de la prison pendant deux ans au Châtelet pour dettes et était mort pauvre en 1600. Petit-fils et fils d’apothicaire, Louis avait d’abord appris l’écriture. Après sa cinquième année d’études, il avait fréquenté les classes de grammaire et d’humanités où il avait appris le latin, la langue du savoir. Ainsi, il pouvait consulter des livres en rapport avec la connaissance des plantes et des remèdes à préparer. Il avait fait son apprentissage auprès de son père : cinq ans comme apprenti et ensuite six ans comme compagnon. Il ne pouvait être maître de métier avant l’âge de 25 ans. À cet âge, la même année où son père décède, Louis put se dire marchand apothicaire. Avec de pareils antécédents, l’année suivante, Louis avait épousé Marie Rollet, fille d’un canonnier du roi, elle aussi d’un milieu modeste, mais instruite. Éduquée dans un couvent de religieuses, elle savait lire et écrire. Ils habitaient la paroisse de Saint-Germain-des-Prés. Louis l’avait connue au domicile de sa sœur Charlotte qui les avait présentés. Par la suite, chaque fois qu’ils se rencontraient au marché ou sur le parvis de l’église, ils aimaient échanger, d’abord quelques mots, et de plus en plus la conversation s’étirant, ils se découvraient des affinités et une attirance mutuelle. Louis apprit que Marie avait été mariée à un marchand de Compiègne et devenue veuve après quelques mois d’union maritale, elle était revenue à Paris vers sa famille et ses amis. Elle aimait entendre ce jeune apothicaire discourir sur les vertus des plantes. Elle voyait en lui un homme bon, attentionné, méticuleux dans son métier et grand rêveur. Il lui avait raconté la mauvaise fortune de son père et le déshonneur qui s’y rattachait. De plus, attentionné et fin observateur, il ne manquait jamais une occasion de complimenter Marie sur ses vêtements et même sur son joli teint, gage à ses yeux d’une bonne santé. Marie comprit rapidement le jeu de séduction de ce jeune homme excentrique et ça lui plaisait. Il la faisait rire et bientôt ils comprirent tous deux qu’ils pouvaient passer à quelque chose de plus sérieux. Un projet de vie en commun leur parut viable. Tous deux étaient d’origine modeste, peu fortunés, mais ils avaient le goût de s’unir et si possible de créer une famille.
Ils avaient maintenant trois enfants dont deux filles âgées respectivement de 14 et 11 ans, Anne et Guillemette, et un fils de 3 ans prénommé Guillaume. Louis se savait dans une situation plutôt précaire. En début de carrière, il avait tenté de s’installer comme apothicaire bourgeois de Paris et avait acheté une maison sur la rue de la Petite Seine à un prix très modique, mais dans un quartier pauvre et les affaires ne s’avéraient pas très florissantes. Son cousin Poutrincourt, connaissant l’intérêt de Louis pour le Nouveau-Monde, réussit à le convaincre en 1606 de s’engager dans une expédition en Acadie pour une année en retour de la nourriture et l’entretien plus une somme de 100 livres dont 50 payées en avance pour être laissées à Marie. Louis se lançait dans cette aventure pour évaluer la possibilité d’une installation dans la colonie de son cousin avec sa famille. Encore jeune, sacrifiant sa sécurité, il recherchait l’autonomie pour sa famille. Avant son départ, il laissa aussi à sa femme une procuration générale signée devant notaire pour lui permettre de gérer leurs biens durant son absence. La chance passa et Marie sut en profiter. La reine Margot, ancienne épouse d’Henri IV, se lança dans des achats du côté de la rue de la Petite Seine, car elle voulait y ériger son hôtel particulier entouré de grands jardins. C’est ainsi que Marie lui vendit leur maison sur cette rue pour une somme équivalant à dix fois le prix d’achat, ce qui leur assura une sécurité financière pendant quelques années. Louis fit un autre séjour en Acadie de 1611 à 1613. Il entretenait l’espoir d’un avenir meilleur au Nouveau-Monde et sa passion des plantes ajoutait à sa motivation ; il espérait découvrir et faire connaître éventuellement de nouvelles plantes pour faire progresser la science de la botanique. Ces absences n’aidèrent pas au progrès de son commerce et de ses affaires.
Louis et son visiteur sont tous les deux conscients de ces rêves et ambitions.
— Étant votre ami depuis plusieurs années et sachant que nous partageons les mêmes idées et les mêmes projets, connaissant aussi depuis Port-Royal votre désir de venir vous établir avec votre famille au Nouveau-Monde, je crois être en mesure de vous obtenir de bonnes conditions pour votre établissement au site de Québec avec votre famille si votre désir s’accorde toujours au mien. Je rencontrerai dans quelques jours monsieur de Monts qui, comme vous le savez, détient le monopole pour le Saint-Laurent avec ses associés. Mon ami de Monts serait tout à fait enclin à favoriser votre établissement à Québec si l’aventure vous intéresse toujours.
— Bien sûr que oui, c’est mon rêve, lui rétorque aussitôt Louis. Défricher quelques bonnes terres et élever quelques bétails pour notre entretien tout en essayant d’apporter quelques progrès à ma profession grâce aux nouvelles plantes qu’on pourra y trouver, voilà un beau défi.
— Fils d’apothicaire et ayant travaillé dans votre art depuis plusieurs années, vos services nous seront d’un grand secours à Québec auprès des employés de la compagnie et de tous ceux qui viendront à votre suite, prend soin d’ajouter avec enthousiasme le recruteur.
Louis demeure silencieux. Il pense, calcule mentalement, l’index de la main droite appuyé sur sa joue, les conditions qui lui seraient nécessaires pour assurer un tant soit peu le succès de sa mutation. Sa réflexion est assez rapide et il émet le fruit de celle-ci :
— Accepteront-ils de loger et nourrir ma famille pendant trois ans, c’est-à-dire pendant la période de défrichage ? dit-il avant de poursuivre après une brève pause. Parlant pécune, je requiers 600 livres pour ces trois années pour mes services d’apothicaire, somme qui m’est nécessaire pour accommoder ma famille. Je me limiterai à ceci ; est-ce trop demander ? ajoute-t-il pour avoir l’opinion de son visiteur.
— Je ne crois pas. Ce sont là des conditions très raisonnables que monsieur de Monts ne pourra refuser, lui qui comme moi désire ardemment un début et un exemple de réussite sur la terre du Canada. Et c’est vous, mon ami, qui nous fournirez avec votre famille ce début et cet exemple, je l’espère.
— Ce sera formidable, s’écrie Louis. Je serai très heureux de collaborer à ces projets, spécialement parce que c’est avec vous, monsieur de Champlain, et aussi, parce que votre entreprise de Québec dure depuis maintenant neuf ans.
— Bravo ! Je suis très heureux de vous entendre. Cependant, ne nous emballons pas trop et espérons que tout ira pour le mieux. D’autre part, à Québec, tout est à faire et vous aurez à préparer votre famille pour cette grande aventure, lui rappelle-t-il pour conserver un brin de réalisme et ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuée.
— C’est déjà commencé depuis longtemps, lui rétorque Louis. Ma femme partage avec moi, quoique parfois réticente, ce désir de vivre au Nouveau-Monde sur des terres qui nous appartiendraient et que nous pourrions laisser à nos enfants. De par les deux séjours vécus en Acadie en votre compagnie, j’ai acquis la conviction que la terre y est fertile et que je pourrais m’y adonner en plus de mes activités d’apothicaire, lesquelles, j’en conviens, sont peu florissantes ici à Paris. Ces absences prolongées n’ont pas aidé au commerce et Marie aimerait bien que je me fixe pour de bon ici ou ailleurs. C’est une bonne épouse, dévouée, courageuse, ordonnée et débrouillarde ; durant mes longues absences, elle a su pourvoir à tout. Quelle femme ! Merveilleuse Marie ! La vie m’a choyé de ce côté.
Déjà anxieux et énervé, il veut connaître un détail important :
— L’embarquement aurait lieu où et quand ?
— À Honfleur, à la mi-mars, si tout va bien.
— Si mes conditions sont agréées, nous y serons, le temps de tout liquider. J’ai un voisin désireux d’agrandir son commerce qui serait prêt, même enchanté, d’acquérir mon espace. Donc le temps de régler toutes les affaires et nous nous reverrions à Honfleur.
Sur ce, les deux amis se sourient et se reconnaissent une confiance et une admiration réciproques. Leur collaboration, leur persévérance et leur amitié dans le grand projet commun qu’ils partagent tous deux leur seront indispensables.
Aussitôt que le visiteur eut quitté sa boutique, Louis alla trouver sa femme et lui raconta sans tarder la conversation qu’il venait d’avoir avec cet ami. Marie a écouté attentivement le propos de son mari qui attend, assis à la table, la réaction de son épouse. Celle-ci affiche un teint blanc qui rosit facilement sur un visage maculé de petites taches de rousseur et des cheveux bruns sous sa coiffe encadrent des yeux noisette, un nez fin, une bouche souriante et un long cou, ce qui lui donne un air naturel et une franche maturité avec ses 37 ans.
Elle le regarde avec douceur et lui dit :
— En acceptant de t’épouser pour le meilleur et pour le pire, tu devenais mon maître et mon protecteur. Je sais aussi que ta profession d’apothicaire ici ne te comble pas au plus haut point. Tes voyages au Nouveau-Monde avec le cousin Poutrincourt t’intéressaient beaucoup plus et ces longues absences, tu le sais, n’étaient pas faciles pour moi et les enfants. Ton rêve, tes désirs d’indépendance sur des terres du Nouveau-Monde semblent vouloir se concrétiser et j’en suis avec toi.
À ces derniers mots, Louis se sent immensément soulagé. Et Marie reprend :
— Oui, mon beau grand fou, je suis d’accord avec toi ; je te fais confiance, et à la grâce de Dieu. Si tu veux accepter cette offre de monsieur de Champlain, c’est en famille que nous partirons dans cette aventure. Oui, allons-y pour le bien-être de nos enfants.
— Merci, ma belle. Merveilleuse Marie ! Je suis très content de ta réaction, mais il faut savoir que les premières années ne seront pas faciles pour chacun d’entre nous.
Il se releva et la pressa dans ses bras pour mieux partager son émotion.
— Je m’en doute bien, lui murmura-t-elle dans le cou.
***
Quelques jours plus tard, un messager toquait à la porte de la boutique de l’apothicaire-épicier. D’une voix solennelle pour se donner bonne importance à l’instant même où il franchissait le seuil de la porte, il dit à l’adresse de l’homme et la femme affairés derrière le comptoir :
— Je suis porteur d’un message à l’intention de monsieur Louis Hébert, apothicaire en cette ville de Paris.
Louis jeta un coup d’œil à sa femme qui le regarde d’un air ébahi. Serait-ce la confirmation attendue ? Donnait-on suite à ses conditions pour l’inviter expressément à s’établir dans la petite colonie de Québec ? Ça devait être le cas, car ce n’était pas fréquent de recevoir un message aussi solennel.
— Lui-même en personne, lui répond Louis en tendant le bras pour recevoir le document enroulé dans la main droite du messager.
Il défait le sceau, déroule le papier et l’allonge sur le comptoir pendant que le messager restait planté là immobile.
— Monsieur a bien reçu son message, affirma de sa voix la plus claire ce dernier.
— Oui, oui, très bien. Grand merci à vous.
— Grand merci, monsieur, ajouta-t-il sans bouger.
Marie, comprenant l’attente du messager, tapote de la main la bourse de son distrait de mari. Louis effleure à son tour cette main qui lui signifiait ce que l’autre attendait impatiemment. Il lui remet quelques sous pour le remercier de sa peine. Modérément satisfait, le commissionnaire quitte sur-le-champ. Revenant au document reçu, il regarde en premier lieu la signature apposée à la toute fin.
— C’est signé : « Votre affectionné ami, De Monts », dit-il d’une voix légèrement tremblotante à sa femme. Il s’interrompt le temps d’avaler sa salive. Il sent sa gorge se contracter difficilement, devient nerveux et débute sa lecture : « Monsieur Hébert, j’ai appris de monsieur de Champlain le désir que vous avez d’aller avec votre famille à Québec, ce dont j’ai un grand contentement… » Il se met à lire uniquement des yeux pour connaître plus rapidement la portée du message. Marie lui donne un coup de coude pour le ramener à une lecture à voix haute. Aussitôt, il comprend et reprend plus loin : « Vous connaissez bien que les actions vertueuses sont acquises avec quelques difficultés et incommodités que les petits courages n’osent entreprendre : aussi produisent-elles de la gloire à ceux qui y travaillent, que vous rapporterez plus que tous les fainéants qui y ont été jusqu’ici si vous y continuez en cette résolution comme je vous le conseille ; et… » Il s’interrompt pour reprendre son souffle et mieux prononcer les mots espérés qu’il voit sur le papier… »Et j’écris aux marchands de Rouen de notre société de vous donner les 600 livres que monsieur de Champlain m’a mandé que vous désiriez avoir pour accommoder votre famille et je crois qu’ils ne me refuseront pas si peu de choses. »
— Merci bon Dieu ! s’exclame-t-il.
La tête bien haute, fier de lui et heureux de cette réponse, il laisse libre cours à sa joie débordante. Il applaudit frénétiquement, entraîne Marie par le cou vers le centre de la pièce et rit à gorge déployée. Marie participe à sa joie ; il la sait consentante. Elle est prête à suivre son énergumène de mari avec ses enfants et à la grâce de Dieu dans l’espoir d’un avenir meilleur. Elle fait confiance sans trop poser de questions. De par son tempérament, elle ne se fait pas de soucis inutilement. L’inconnu de cette aventure sur la grande mer océane et dans un environnement étranger ne l’incommode pas outre mesure. Elle a confiance en son mari, en l’avenir et en Dieu. Elle participe à son bonheur. Louis l’entraîne dans une danse joyeuse et rapide. À coup de grandes enjambées et de mouvements saccadés des bras, ils suivent à l’unisson un rythme qu’ils improvisent sous les regards ahuris de leurs trois enfants. Les deux jeunes filles s’occupaient de leur jeune frère dans l’arrière-boutique et, intriguées par les applaudissements et les rires, elles sont venues voir ce qui se passait. Se voyant soudain surpris de la sorte par ces trois paires d’yeux écarquillés, Marie et Louis s’immobilisent, essoufflés et gênés de leurs débordements devant leurs enfants. Ils les voient sourire et s’esclaffent tous ensemble.
***
Mars 1617
— Hey, sentez-vous l’air de la mer ? Nous serons très bientôt à Honfleur, leur lance-t-il en se retournant sur sa banquette.
Tous les passagers de la charrette écarquillent les narines pour mieux humer la brise de mer que le chef de famille expérimenté a reconnue le premier. La joie se lit sur les visages des cinq voyageurs conscients de la grande aventure amorcée – le jeune Guillaume étant trop jeune pour comprendre – ; heureux enfin de parvenir à une première étape d’une destination aussi lointaine que la Nouvelle-France. La fatigue de ces quatre longues journées sur les routes de la région parisienne et de Normandie ajoutée à l’anxiété de partir à la découverte d’un nouveau monde très lointain se mêle au chagrin de quitter le pays natal.
Le voyage avait débuté quatre jours plutôt. À la barre du jour, on s’était mis en route. Dans cette charrette à grosses roues, on demeurait exposé au soleil ou à la pluie ou au vent. Après Saint-Germain-des-Prés, on avait avancé lentement vu l’état lamentable des routes en terre battue. S’il y avait pluie, on s’embourbait et on devait pousser. On cassait la croûte en chemin ou le soir, au relais atteint après douze ou treize heures de route. De l’aube à la tombée du jour, la distance Paris-Honfleur se parcourait en trois ou quatre jours. Durant cette portion terrestre du voyage, on s’imprègne de souvenirs, d’odeurs et de paysages qu’on ne retrouvera peut-être plus. Louis prépare sa famille et commence à leur faire partager ses rêves d’indépendance et de liberté :
— Nous quittons notre douce France pour un pays plus rude afin de nous assurer à tous un avenir meilleur. Dans cette aventure, j’espère y développer assez de terres pour y acquérir une plus grande indépendance et liberté, ce qui ne nous est pas envisageable ici. Nous constituons le premier groupe de pionniers et, de ce fait, nous en retirerons certainement du prestige.
Marie, assise derrière en compagnie des trois enfants, ne veut pas rater l’occasion de taquiner son mari :
— Notre spécialiste du nez s’y reconnait bien !
C’est ainsi qu’elle le surnomme affectueusement pour sa compétence professionnelle d’apothicaire capable de reconnaître aisément les différentes variétés d’herbes et d’épices à leurs senteurs. Elle le taquine ainsi non pas à cause de son appendice nasal exagérément long, car au contraire, le visage de Louis présente deux bajoues légèrement rosées entourant une petite boule ronde sous deux yeux bruns.
— Votre spécialiste du nez, reprend-il avec un grand sourire, s’y reconnaît très bien, surtout avec cette senteur saline de l’air marin. N’oubliez pas d’emmagasiner ces senteurs et ces dernières images de France. Ce voyage, c’est un aller seulement.
À sa gauche, le frère de Marie, Claude Rollet, acquiesce d’un signe de tête. Celui-ci s’est laissé convaincre par son beau-frère de tenter l’aventure et il veut bien croire en sa réussite. Approchant bientôt la trentaine, il n’a aucun métier précis. Il a toujours survécu grâce à de petits travaux ici et là. Doté d’une bonne constitution et d’une bonne santé, Claude a accepté d’épauler Louis et Marie dans leur projet. Cependant, il n’est pas aussi catégorique et définitif que son beau-frère quant à son établissement à Québec. Il avisera en temps et lieu, leur a-t-il confié. Derrière les deux hommes qui guident à tour de rôle le cheval fourbu par un tel voyage et une telle charretée, Marie et ses enfants bien au chaud dans leurs manteaux s’imprègnent de ces conseils à la fois avec joie et nostalgie. Anne, l’ainée avec ses quinze ans, jeune fille longiligne dont le visage au teint blême devenant pourpre dans des moments de timidité et démontrant toujours une remarquable obéissance envers ses parents, observe la douceur fraîche du pays normand en cette journée ensoleillée et fraîche. Toujours serviable, elle ne sait pas dire non ou affirmer ses opinions. Sa coiffe laisse voir une mèche de cheveux bruns chatouillant son doux visage rose et lisse aux lèvres minces et souriantes. D’apparence fragile, elle supporte sans se plaindre inutilement les petites maladies comme la grippe ou le rhume, ce qui n’est pas le cas pour sa jeune sœur Guillemette. Celle-ci, assise en face d’elle, onze ans, brunette elle aussi, mais d’allure plus robuste de par son maintien fier et volontaire, emmagasine sensations et images qui défilent et qui deviendront très précieuses. Elle a compris que c’est un non-retour. Dotée d’un caractère fort, elle sait s’affirmer. Moins soumise que son aînée, elle conteste parfois certaines demandes de ses parents et rechigne lorsque ça ne lui plaît pas. Moins élancée qu’Anne, elle présente une silhouette plus robuste aux épaules carrées surmontées d’un visage ovale à la peau douce. Ses cheveux châtains et touffus, ses yeux vifs, un petit nez retroussé et des lèvres assez charnues lui confèrent une certaine beauté. Sa démarche rapide et décidée correspond entièrement à sa personnalité déjà affirmée malgré son jeune âge. Enfin, le fils cadet, Guillaume, trois ans, encore bébé que la mère garde à l’œil et protège près d’elle.
La charrette branle sur ses quatre roues. Craquements, bosses ou trous, ornières et cailloux, boue et poussière, tous ces éléments exigent un déplacement patient. Le chemin est long, mais la destination, du moins la première, approche à pas de cheval. La famille Hébert suit la cadence régulière de ce pas de cheval, pas légèrement ralenti en cette fin de matinée. Ce rythme est imposé à la bête par la charretée à tirer : six voyageurs et leurs bagages dans des coffres bien remplis. Marie et Louis y ont entassé les vêtements, les chaussures, les sabots, des outils de cuisine, de la vaisselle, une fontaine, des pots de graines, d’herbes et d’épices de même que quelques outils comme haches, marteaux, balances et poids d’apothicaire. Ça leur semble suffisant pour commencer et ensuite, grâce aux revenus escomptés, on pourra améliorer ce patrimoine.
Les bâtiments de ferme leur apparaissent maintenant avec une fréquence plus grande. Au bout du chemin, on devine la mer. Le vent est frais et un soleil radieux agrémente la brise. La charrette bifurque sur la gauche et enfin aboutit sur une vue tant attendue. Les voyageurs aperçoivent le petit port d’Honfleur avec son bassin et ses petites maisons étroites. Une couple de navires et plusieurs barques de pêcheurs y sont amarrés. À l’enseigne de l’auberge du Coq d’or, on descend de la charrette. Première destination enfin ; c’est le lieu de rencontre convenu avec monsieur de Champlain. Tous se délient les muscles des jambes, spécialement le petit Guillaume qui accourt vers le quai. Anne, en jeune femme responsable, le retient et le prend dans ses bras.
— Vous m’attendez là, ordonne Louis avant de pénétrer dans la petite auberge.
À l’étage, assis à sa table et perdu dans ses pensées, monsieur de Champlain n’avait pas remarqué l’arrivée de cette charrette. On frappe à sa porte pour l’aviser qu’on le demande. C’est alors qu’il jette un regard vers la fenêtre et reconnaît les arrivants.
— Oui, j’arrive !
Il saisit sa clé de chambre, verrouille et descend à la rencontre de son ami et sa famille.
— Tout s’est bien passé, à ce que je vois, s’écrie-t-il en guise d’accueil. Tout souriant, il donne l’accolade à son ami.
— Allez, amenez votre famille et monsieur l’aubergiste va vous préparer des chambres. Vous devrez attendre quelques jours ici, car le capitaine Morel m’informait hier que votre départ était prévu pour vendredi, dans quatre jours si les vents sont favorables. Ses préparatifs vont bon train, m’a-t-il dit.
— Dans quatre jours, reprend Louis, ça me va ; le temps de finaliser nos dernières affaires. Claude, tu t’occupes du cheval et des bagages.
— Entendu, répond Claude qui s’affaire déjà pendant que Marie et les trois enfants pénètrent à l’intérieur de l’auberge.
— Madame Hébert, mesdemoiselles et jeune homme, soyez les bienvenus à Honfleur. Monsieur l’aubergiste va s’occuper de vous et vous préparer des chambres pour quelques jours. Reposez-vous bien en attendant le grand départ.
Posant la main sur le bras de Louis, comme pour l’inviter à se retirer à l’écart, il ajoute d’un air plutôt dépité :
— Mon cher Louis, j’ai à vous entretenir de nouveaux développements.
Il l’entraîne vers une table située dans le coin de la pièce pour pouvoir parler en toute discrétion. Louis, ayant remarqué son ton désabusé, lui demande :
— Y aurait-il quelques sérieux problèmes ? Il y a quelques instants, vous avez bien dit « votre départ » comme si vous ne seriez pas de la même traversée que nous.
— En effet, hélas, on veut me débouter de mon poste de lieutenant du vice-roi, me retirer tout pouvoir et m’empêcher de partir.
Louis écarquille les yeux ; il avale difficilement sa salive. La nouvelle le décourage.
— Mais qu’est-ce qu’il leur prend donc ? articule-t-il rageusement.
— Mon ami, je vais tenter de vous expliquer la situation, mais sachez dès maintenant que je ne me laisserai pas faire par ce Boyer, l’un des marchands associés. Tout d’abord, la reine mère a fait arrêter le Prince de Condé par le marquis de Thémines et l’a fait mettre à la Bastille. Le marquis succède donc à son prisonnier dans la charge de vice-roi de la Nouvelle-France, mais spécifions que le Prince n’a pas été démis officiellement de cette charge et qu’il ne l’a pas davantage résignée.
Louis écoute attentivement, anxieux, impuissant, mais résolu à bien comprendre. Après une brève pause, l’explication reprend :
— Et rattachée à cette charge, une redevance annuelle de trois mille livres doit être versée au vice-roi par la société des marchands en contrepartie du monopole concédé. À qui versera-t-on ladite somme ? Au Prince de Condé qui n’entend pas se désister et défend aux marchands de verser quelque somme au marquis de Thémines ? À ce dernier ou encore au duc de Montmorency qui invoque ses droits et ses titres pour en faire profiter au peuplement de Québec ? Alors, le Conseil d’État entend les trois parties pour régler ces disputes. Ce procès démontre le peu de zèle que les marchands ont apporté quant aux progrès de la colonie et reproche leur en est fait. Aussi, on les menace de rompre la société si quelques familles n’y sont envoyées pour y défricher des terres. Les associés désireux de conserver leurs privilèges consentent de nouveaux efforts et votre contrat s’inscrirait dans ce contexte. D’autre part, le Conseil d’État a finalement décidé qu’aucune redevance ne serait versée au vice-roi, et ce, à la grande satisfaction de tous les marchands. C’est sur ce point qu’un associé du nom de Daniel Boyer, chicanier et plein de malice, se dit représentant de toute la compagnie et me fait signifier par un arrêt de la Cour du Parlement de Rouen qu’on ne me reconnaît plus comme lieutenant du vice-roi. Ils tentent de m’éliminer. Ils connaissent mes projets et mes efforts pour peupler et développer la colonie, ce qui va à l’encontre de leur désir d’implanter simplement un poste de traite pour leur plus grand profit. Donc, ils invoquent qu’étant libérés de toutes obligations financières envers le vice-roi, ils le sont également envers son lieutenant.
— Crapules cupides ! s’exclame Louis. Ce ne sont que de vulgaires trafiquants !
— N’ayez crainte, j’ai décidé de me défendre âprement. J’ai réussi à faire convoquer une assemblée des associés pour exposer mon argumentation. J’ai présenté principalement deux points : les associés s’étaient volontairement obligés à m’accorder le poste et les appointements de lieutenant et ils ne pouvaient me les enlever. Enfin et surtout, j’ai promis aux amis Sauvages 1 d’être présent à la prochaine séance de troc. Ils me font confiance et si cette promesse n’était pas tenue, leurs affaires pourraient s’en porter très mal. À l’instant même, ils délibèrent. J’attends impatiemment leur décision ; ils doivent me la faire connaître ici même avant la fin du jour.
— Ils n’ont pas le droit de vous mettre de côté comme cela et ils ne le feront pas. Ce serait aller contre leurs propres intérêts. Vous avez bien défendu votre point.
— Merci pour ces belles paroles d’encouragement, mais on ne sait jamais.
— J’espère aussi qu’ils sont toujours disposés à respecter mon contrat.
— Je l’espère de tout mon cœur avec vous, mon ami.
La porte de l’auberge s’ouvre au même moment et laisse apparaître un jeune homme, bien mis dans son manteau, porteur de deux plis enroulés. D’un œil vif, il aperçoit le destinataire des deux documents qu’il doit remettre. Il se dirige droit vers lui.
— Monsieur de Champlain, voici pour vous deux messages, lui annonce-t-il d’une voix ferme.
Sans en dire davantage, il les dépose sur la table, tourne les talons et quitte la pièce.
Les deux hommes se regardent ; ils sont anxieux. L’heure est grave ; ils le sentent. Monsieur de Champlain, calmement, prend un des deux plis et l’ouvre. Il parcourt rapidement le document. Sa crispation se détend peu à peu. Un soupir de soulagement ainsi qu’un sourire font comprendre à Louis qu’il tient une décision favorable. Sans tarder, il résume à son ami et protégé la teneur du message :
— Je ne sais trop si c’est par crainte ou par conviction, ces messieurs de la compagnie me réitèrent leur entière confiance et me reconnaissent toujours comme lieutenant du vice-roi avec les pleins pouvoirs. Ils s’excusent pour ces difficultés inutiles en arguant que ledit Daniel Boyer a agi de sa seule initiative, sans aucun mandat donné par eux.
— À la bonne heure, ce Boyer mérite son dû.
— Voilà une bonne nouvelle qui m’évite bien des désagréments et des démarches en procès. Et que dit maintenant ce second document ?
Il le déroule, jette un regard à son vis-à-vis et lui annonce :
— Par la présente missive, on me demande d’informer le sieur Louis Hébert qu’il doit rencontrer le représentant de la compagnie avant son embarquement à Honfleur. Ce doit être une formalité avant notre départ vers Québec, opine le lieutenant.
— Nous aurons certaines choses à préciser, reconnaît Louis. Et où dois-je rencontrer ce monsieur ?
— Tout près d’ici. Venez, je vous montre où.
Il ouvre la porte et lui indique l’enseigne où se rendre, à quelques pas de l’auberge.
***
Le lendemain matin, Louis parcourt rapidement la courte distance et, arrivé devant l’endroit désigné, il peut y lire l’écriteau suivant : Compagnie de Rouen et de Saint-Malo. Il y pénètre. Près de la cheminée où se consument lentement de petites buches, un homme, assis derrière la grande table qui meuble la pièce, s’affaire à certains calculs. Ce doit être lui le représentant de la compagnie, pense Louis. Au bruit de l’arrivée du visiteur, l’homme relève les yeux. D’un air malin, impatient comme pour montrer qu’on le dérange, il demande d’un ton brusque :
— Vous désirez ?
Agressé par cet accueil plutôt glacial et inattendu, Louis s’incline malgré tout avec bienveillance.
— Permettez que je me présente : Louis Hébert, apothicaire. On m’informe par le sieur de Champlain que je dois rencontrer le représentant de la Compagnie de Rouen et Saint-Malo dès mon arrivée à Honfleur. Alors me voici à votre service. Êtes-vous le représentant de ladite compagnie ?
— Exactement. Daniel Boyer, marchand associé de la Compagnie de Rouen et de Saint-Malo, lui répond ce dernier avec un sourire édenté et malicieux.
À l’annonce de ce nom, Louis se sent glacé. Il se sent mal à l’aise devant ce visage de vautour qui exhibe deux gros yeux dans une grasse face rougeaude assortie d’un nez pointu comme un aigle au-dessus d’une bouche lippue. Cette physionomie peu sympathique semble prendre un malin plaisir à l’observer.
— Enchanté de faire votre connaissance, reprend le marchand qui ne daigne même pas se lever en guise de marque de politesse. Toujours intéressé à entrer au service de notre compagnie au poste de Québec en la Nouvelle-France ?
— Bien sûr, j’entends respecter à la lettre pour vos meilleurs intérêts les conditions qui nous lient réciproquement.
Par ces paroles prononcées le plus chaleureusement possible, Louis espère adoucir quelque peu la froideur du représentant.
— Justement, nous avons décidé de revoir certains aspects de votre engagement et de préciser certaines obligations, lui rétorque-t-il tout en se frottant les mains d’un air mauvais.
— Qu’est-ce que c’est ? s’étonne Louis se doutant trop bien que cette révision et ces obligations ne l’avantageraient pas.
— Comprenez-moi bien, monsieur Hébert, commence doucereusement Boyer. Nous consentons de grandes dépenses dans le commerce des pelleteries du Nouveau-Monde. Les risques de perte sont énormes et nous ne sommes jamais certains de conserver bien longtemps le monopole qui nous a été octroyé, d’autant plus que des marchands de Saint-Malo réclament sans cesse la liberté de la traite. Vous savez que les affaires de France sont très instables ; la régence, les intrigues de la Cour et l’opposition de nos concurrents…
Louis en avait déjà beaucoup trop entendu. Il l’interrompt sèchement :
— Venons-en au fait. Vous vouliez me parler de mon contrat d’engagement. Qu’en est-il ?
— J’y arrive, justement. Mon court préambule voulait vous faire comprendre nos difficultés et nos difficiles décisions. Dans le cas qui nous concerne, nous ne voulons pas créer un précédent trop favorable.
Tout ceci débité avec une humeur plus que joyeuse. Boyer a peut-être perdu la face dans la décision concernant le sieur de Champlain, mais il apparaît très heureux en ce moment de prendre une revanche sur le mauvais sort, sur Champlain qu’il déteste, sur certains de ses associés et sur la vie. Cependant, il reprend d’une voix cassante :
— Si vous voulez vraiment quitter pour le pays du Canada, vous devrez vous soumettre aux obligations suivantes.
Il s’interrompt le temps de prendre des papiers qui attendaient sur le coin gauche de sa table afin de lui préciser la teneur exacte du contrat. Pendant ce temps, Louis tente de contenir son indignation tant bien que mal. Ce doit être un mauvais rêve. Mais il entend à nouveau la voix de ce Boyer :
— Pendant les deux premières années, vous et votre famille devrez travailler au service de la compagnie à Québec à tout ce que les commis en charge vous commanderont. Et lorsqu’on n’aura rien pour vous occuper, ils vous donneront licence pour défricher et labourer. Les revenus de vos travaux et de vos gens seront remis entre les mains de la compagnie qui pourra en disposer comme étant sa propriété, moyennant la promesse de vous verser trois cents livres par année.
Louis n’en croit pas ses oreilles ; il rage.
— Monsieur ! dit-il d’une voix colérique.
Boyer l’arrête aussitôt. Il a trop de plaisir pour ne pas en rajouter. D’un ton sec et hargneux, il reprend :
— Ce n’est pas fini ! Lorsque lesdites deux années seront passées, la compagnie ne sera aucunement tenue de vous nourrir, ni de vous loger, ni de vous défrayer quoi que ce soit. Quant aux produits de vos travaux d’agriculture et de jardinage, ils seront à votre disposition et vous pourrez les vendre à la compagnie, mais aux mêmes prix que les marchandises pourraient valoir en France. De plus, aucune action de traite, soit par vous, vos gens ou d’autres, ne vous est permise avec les Sauvages sous peine de confiscation de marchandises et perte de salaires. En outre, vous devez promettre d’assister de tout votre pouvoir d’apothicaire les malades qui y seront, et ce, gratuitement. Par contre, pour subvenir à vos nécessités, la compagnie vous prête comme avance la somme de trois cents livres moyennant un intérêt de soixante livres pour le risque.
Quel beau cadeau ! Boyer se tait, fier de sa vengeance. Louis reste perplexe. Sidéré, il rage intérieurement. Il peut enfin exprimer son indignation :
— Monsieur, c’est terrible. Ce n’est pas vrai !
Boyer le regarde avec un petit sourire de satisfaction.
— Rappelez-vous, lui répond-il, nous ne voulons pas créer avec vous un précédent trop favorable, ce qui irait à l’encontre de nos intérêts. Car, ayant considéré toutes nos obligations, nous ne voulons pas établir à Québec des colons qui pourraient devenir nos concurrents dans le commerce des pelleteries. Clairvoyance, monsieur Hébert ! Nous ne voulons pas être chassés par ceux que nous aurions transportés et installés à nos frais.
Boyer s’interrompt et dévisage avec défi cet homme qu’il sait pris au piège.
— Je suis extrêmement surpris, commence par dire Louis d’une voix ferme et choquée. Quand il a été question de me faire déménager et de tout vendre à Paris, poursuit-il, on ne m’a pas informé de tout ceci. Monsieur De Monts acquiesçait à mes conditions et sur votre parole, je me suis porté ici avec ma famille. Or, il n’est pas question de m’astreindre à autre chose que ce que vous m’avez accordé pour me faire venir ici. Et il n’est pas question que je m’en retourne sans un grand préjudice et d’énormes frais qui me seraient insupportables.
Même s’il s’efforce de se montrer catégorique dans ses arguments, Louis est bien conscient de sa faiblesse. Son interlocuteur en rajoute :
— Le sieur De Monts n’est qu’un associé parmi plusieurs. Vous vous êtes trompés avec lui, ha, ha, ricane-t-il très franchement pour mieux jouir de son plaisir. Même s’il vous avait presque promis trois cents livres par année, nous avions pensé avec d’autres associés de vous donner les deux tiers de cette somme, mais nous nous sommes ravisés pour complaire au sieur De Monts. Nous ne sommes pas si méchants, voyez-vous.
Enfin, le plus directement possible pour tourner davantage le fer dans la plaie, il ajoute :
— C’est à prendre ou à laisser. Nous vous embarquerons seulement si vous signez ce contrat. Sinon, retournez-vous-en si c’est votre vouloir.
Louis réagit et lui demande ce qui lui brûle les lèvres depuis un bon moment :
— Ces nouvelles conditions d’engagement sont-elles de votre propre chef uniquement ou êtes-vous mandatés officiellement par vos associés pour cette sale besogne ?
Cette question surprend le marchand, mais sa réaction brutale ne tarde pas :
— À ce que je constate, votre impertinence vous a été fournie par ce cher sieur de Champlain. Soyez rassuré, si vous me le permettez, ce nouveau contrat a été approuvé et signé par une majorité de nos associés et libre à vous de vérifier.
Sur cette dernière bravade, il lui tend le document. Il jubile. Il tient une douce revanche. Il a bien hâte de voir la tête de Champlain et De Monts qui avaient négocié trop avantageusement pour cette première recrue. Revanche personnelle, car il a su maintenir son influence auprès de ses associés et conserver le poste de représentant de la Compagnie.
Estomaqué et indigné, Louis s’emporte :
— Vous n’avez pas le droit ! J’ai la preuve sur papier que mes conditions avaient été agréées. C’est de la malversation. Monsieur de Champlain ne sera pas d’accord.
— Peut-être bien, mais ses pouvoirs ne sont valides qu’au Nouveau-Monde et qui plus est, ses émoluments lui sont payés par la compagnie. Tout ce que je puis vous dire encore, ricane l’autre, c’est à prendre ou à laisser… Vous pouvez nous intenter un procès, mais je pense que vous êtes en très mauvaise posture pour ce faire. Vous avez tout vendu, si je ne me trompe, et vous avez fait des adieux touchants à vos parents et amis. Voulez-vous perdre la face ? Vous savez, nous-mêmes ne connaissons pas toutes les intrigues en haut lieu. Les affaires sont tellement d’une insécurité. À prendre ou à laisser, lui répète-t-il encore tout en se dandinant de joie. Je vous informe en terminant que le bateau du capitaine Morel devrait quitter dans trois ou quatre jours si les vents sont propices.
Sur ces paroles, Louis lui tourne le dos et se retrouve dehors sans se donner la peine des salutations d’usage. Choqué, il maudit sa naïveté. Berné, il se voit bien piégé. On l’a satisfait avec un contrat alléchant pour mieux l’attirer et en plus, en se servant de son ami.
— Les cochons ! Les cochons ! répète-t-il sans cesse avec rage.
***
— Voilà la triste situation dans laquelle nous nous retrouvons, conclut avec dépit le chef de famille.
Lui et monsieur de Champlain ont exposé à Marie, Claude et les filles les derniers développements survenus dans la journée. Louis résume ainsi la situation :
— Nous sommes contraints à un contrat de louage avec très peu de liberté pour notre propre installation. Aussi, par l’exigence de ne vendre qu’à la compagnie et au prix courant ici en France, ils veulent nous exploiter et s’arrangent pour nous décourager et nous amener à abandonner.
Attablés pour le repas du soir, ils ont beaucoup plus écouté qu’avalé. Peu d’appétit. Tous sentent l’humiliation qu’on impose au chef de famille et par lui à tous ses membres.
— Malgré cela, reprend-il, nous n’avons pas le choix. Ils espèrent peut-être mon désistement, mais je ne leur accorderai pas ce plaisir. Tout compte fait, nous sommes sur le quai prêts à l’embarquement et j’ai décidé d’accepter leurs nouvelles conditions. Je suis résigné à aller de l’avant. Nous n’avons plus rien à perdre. À nous de déjouer leurs prévisions.
— C’est là une décision très courageuse, s’empresse d’ajouter le sieur de Champlain. Et je suis très heureux de l’entendre. Aussi, soyez assurés de tous mes appuis malgré mes modestes moyens. La Nouvelle-France a besoin de gens courageux et honnêtes comme vous, prêts à s’y installer pour défricher et exploiter ses richesses. Les marchands ne comprennent pas encore que, grâce à vous et votre travail de la terre, les risques de famine s’en trouveront diminués. On doit éliminer au plus tôt cette dépendance des vivres importés. Même si le commerce est très important, il est de première nécessité que la colonie se nourrisse de ce qu’elle peut produire.
— Qu’en penses-tu, Marie ? s’enquit Louis auprès de sa femme avec l’espoir de son assentiment. Es-tu toujours d’accord malgré les difficultés qu’on nous fait ? Ce ne sera pas facile…
— Tu sais bien que nous sommes avec toi, dit-elle tout en jetant un regard sur ses trois enfants, spécialement ses deux filles, Anne et Marie-Guillemette, toutes deux en âge de comprendre.
Anne acquiesce d’un léger signe de tête. Elle retient le jeune Guillaume déjà endormi, étendu sur le banc près d’elle. Marie-Guillemette, suite à la réponse de sa sœur et le signe de sa mère, se sent autorisée à émettre son opinion de grande fille de onze ans :
— Ils sont mauvais, très méchants, affirme-t-elle de sa voix la plus forte. Nous allons leur montrer.
Spontanément, Louis, Marie, Monsieur de Champlain, Claude et Anne échappent tous ensemble à l’unisson un « oui » vigoureux. Cette vigueur de la part de cette jeune fille déterminée suscite autour de la table un regain d’enthousiasme et les sourires réapparaissent. Le défi est d’autant plus grand que chacun et chacune se voient dans l’obligation de relever la tête. Dans leurs pensées, c’est non à la peur, à la timidité, à l’abattement, au désespoir ou à la honte. C’est oui au courage et à l’espoir d’un futur meilleur. Du courage, ça en prend pour la traversée d’abord et ses dangers qu’on sait nombreux.
 
 
 
 
 
 
 
CHAPITRE 2
LA TRAVERSÉE
 
 
Le 11 mars 1617, le Saint-Étienne larguait les amarres sous les ordres du capitaine Morel. La famille Hébert était à bord. Le Saint-Étienne était une flûte, un gros navire de commerce de 350 tonneaux muni de canons. Mesurant 180 pieds par 40, il comptait trois ponts. Dans la cale, on y avait entassé la quantité de moellons nécessaires pour ajouter du lest ainsi que les barils contenant les vivres, boissons et autres articles. Pour chaque passager ou membre d’équipage, on prévoyait de la nourriture pour soixante jours : des barils de biscuits de matelots épais et nutritifs, des barils de lard, de pois, de morue sèche et salée, de hareng, d’huile d’olive, de beurre, de moutarde, de vinaigre, d’eau douce, de vin et d’eau-de-vie. Comme l’eau douce fermentait, devenait visqueuse et de petites larves y apparaissaient, on prévoyait du cidre (un pot par homme par jour) remplacé le dimanche par du vin. Au-dessus de la cale, on y avait bien amarré les toiles, les outils et tous les articles nécessaires à la traite.
Au pont supérieur, dit l’entrepont ou sainte-barbe, c’est le logis de l’équipage et des passagers. Le capitaine, maître à bord après Dieu, est assisté d’un adjoint, d’un pilote, de pilotins, d’un contremaître et de quatre quartiers-maîtres. Cet équipage compte aussi un chirurgien, un maître-valet s’occupant de l’achat, conservation et distribution des vivres, un cuisinier, un tonnelier, un calfat, des charpentiers, des mousses et les autres matelots.
Le capitaine a sa cabine personnelle à l’arrière. Un passager de marque comme le lieutenant du vice-roi a droit à une cabine privée sous le gaillard d’arrière alors que les officiers occupent à plusieurs les cabines voisines. Ensuite vient la sainte-barbe, lieu infect et obscur où on trouve suspendus aux baux du navire des hamacs. Passagers et matelots y sont tassés comme des sardines. On ne jouit d’aucun confort et cette promiscuité ne permet pas de se déshabiller. Bienséance oblige.
Dans la partie plus avant de l’entrepont, de l’autre côté d’une cloison, on reconnaît les bruits et les odeurs des animaux qu’on mangera en cours de route. Le chauffage est inexistant si ce n’est la chaleur du poêle pour la cuisson des aliments. Si le navire bouge trop, même le poêle n’est pas allumé et on mange froid. Lors des tempêtes, les lits deviennent détrempés, car l’eau s’infiltre partout, ce qui peut gâter des vivres et des marchandises. Beau temps, mauvais temps, le navire file. On sort sur le pont supérieur prendre l’air et faire des exercices.
Ces traversées sont toujours d’une durée imprévisible. Tout dépend du temps et des vents. On doit envisager les risques de famine et d’épidémies, mais ce que l’on craint par-dessus tout, ce sont les tempêtes. Le bateau sera-t-il englouti par les flots ? Sinon, le mal de mer aura fait des ravages : senteur de vomi et plusieurs en sont très affaiblis. Louis avait appris que, pour éviter le mal de mer, il fallait se coucher de tout son long, ne rien dire et être bien couvert. Il s’en tirait assez bien de ce côté et espérait semblable sort pour les siens.
***
Quelque part sur l’Atlantique, six semaines plus tard…
Comme chaque matin, on procède au lavage du navire suivi du temps de prières. C’est à ce moment propice de la journée que le capitaine informe passagers et membres d’équipage de ses décisions. En ce matin ensoleillé de fin avril, juché sur le pont supérieur en compagnie du sieur de Champlain, le capitaine Morel fait sonner la cloche qui annonce le début des prières. Mais auparavant, il prend la parole :
— Voilà six semaines que nous avons quitté Honfleur et d’après nos calculs, nous n’avons pas encore parcouru la moitié de la distance qui nous sépare du poste de Tadoussac. Malheureusement par ce temps plat, nous n’avançons pas et selon le dernier inventaire de l’écrivain, si nous ne voulons souffrir famine, nous devons à partir de maintenant réduire les rations en nourriture et boisson.
Un grognement de dépit auquel il s’attendait se fait entendre. Ils sont tous là, membres d’équipage et passagers, trente-sept au total. Un bref coup d’œil en direction des deux prêtres récollets, vêtus de leur soutane grise ceinte d’une corde blanche, leur donne le signal qu’ils peuvent débuter les prières. Installés devant la dunette, mais regardant vers la proue, ils entonnent le Veni Creator. Tous se mettent à genoux et continuent à chanter avec les deux prêtres.
Les premiers Récollets étaient arrivés à Québec deux ans plus tôt. Ils appartenaient à une branche réformée de l’ordre de Saint-François. Le père Joseph Le Caron, 31 ans, était venu deux ans plus tôt à Québec et avait hiverné chez les Hurons. Il revient pour un séjour qui se veut le plus long possible et efficace. Son compagnon est le père Paul Huet pour qui il s’agit d’une première expérience.
Une fois les prières terminées, monsieur de Champlain vient retrouver le couple Hébert et les deux prêtres. Ne contenant plus son impatience, il frappe du poing la rampe où il s’appuie. D’une voix sèche, il dit spécialement à l’adresse des deux prêtres :
— Résignation et patience, ce sont là de belles vertus que vous nous invitez à cultiver, mais bon Dieu, pardonnez-moi ce juron, nous avons tellement à faire que j’ai hâte que ce sale temps de rien du tout finisse bientôt. J’en suis exaspéré. Je risque de rater la traite avec nos alliés.
Le père Joseph lui réplique d’une voix douce encline à la soumission :
— Nous comprenons parfaitement votre impatience. Il est vrai que beaucoup de travail nous attend tous. Mais n’oublions pas que Dieu dans ses desseins peut nous éprouver de mille et une façons. Par nos prières, les vents se lèveront sûrement bientôt pour nous acheminer à bon port. Si vous permettez, nous nous retirons pour poursuivre nos dévotions.
Et ils s’éloignent après une légère courbette en guise de salutation. Adouci malgré tout par ces quelques paroles compréhensives, l’explorateur les salue également.
— Ce sont de saints hommes désintéressés et prêts à tous les sacrifices dans le but de faire connaître notre Dieu aux Sauvages. Ah ! Si ces messieurs les associés de la compagnie partageaient un peu nos préoccupations comme ces saints hommes, tout irait beaucoup mieux. La fatigue et la lassitude de ce voyage qui ne progresse guère me rendent maussade et impatient. Pardonnez-moi ce moment de relâchement, mais je ne peux m’empêcher de penser à tout ce temps perdu alors que nous aurons tant de choses à faire. Dire que j’ai déjà fait cette traversée en dix-neuf jours et le pire que j’ai eu à attendre, ce fut soixante-quatorze longues journées. Nous dépasserons peut-être ce triste record.
— Il est normal à quiconque de ressentir certaines frustrations, reprend Louis dans le but de lui remonter le moral. J’ai connu moi-même une grande frustration il n’y a pas si longtemps. Lors de notre embarquement, je maudissais ma naïveté et maintenant, entre nous, je vous avoue m’être apaisé. Comme vous savez, notre rêve est de posséder suffisamment de terre pour acquérir notre indépendance. Temporairement, nous sommes à la merci de ces salauds qui ne recherchent que leur profit. Ils auront un apothicaire à peu de frais et des bras pour les servir. Nous saurons bien les déjouer une fois nos deux années de servitude expirées et nos enfants auront, nous l’espérons, un avenir intéressant.
Marie sourit pour marquer son appui à son mari et elle entrevoit dans sa tête de belles choses pour ses deux filles et son garçon qui se tiennent à l’écart, un peu plus loin.
— Vous avez bel et bien tourné la page sur votre mésaventure avec les associés même si vous êtes prêts à en assumer toutes les conséquences. C’est très louable. Aussi je fais confiance en votre bon jugement et votre sens de l’organisation qui vous mèneront vers votre but. Confidence pour confidence, je vous avouerai que ce voyage me donne amplement le temps de préparer à ma façon la concrétisation de nos projets.
Baissant le ton pour conserver toute sa confidentialité envers ses auditeurs qu’il voit très intéressés et curieux d’en savoir davantage, il poursuit :
— Considérant toutes les difficultés qui nous sont causées par les intrigues de la cour et des vaines promesses des marchands, je prépare présentement deux mémoires, l’un à l’intention du roi, l’autre à l’intention de la Chambre du Commerce, afin de favoriser le développement de la Nouvelle-France.
— C’est un grand coup en perspective. Vous sonnez la charge.
— Oui et il le faut. Au roi, j’allègue que par la Nouvelle-France on pourra parvenir aux royaumes de la Chine et des Indes et leurs richesses. Imaginez la douane que Québec percevrait sur les marchandises en provenance ou à destination de ces contrées. Le roi s’assurerait la possession d’un pays de près de mille huit cents lieues de long et où la foi chrétienne se répandrait avec le bon travail de nos missionnaires.
— Vous voulez faire rêver le roi. Ce serait merveilleux pour sa personne et le royaume.
— Ce n’est pas tout ! J’entends proposer au roi qu’on établisse près du fort de Québec, dans la vallée de la petite rivière que les Sauvages nomment Kabir Kouba parce qu’elle est sinueuse et qui se jette dans la grande rivière de Saint-Laurent, qu’on établisse donc une ville comme celle de Saint-Denis qui pourrait s’appeler, s’il plait à Dieu et au roi, Ludovica. D’autre part, qu’il faudrait y mener une quinzaine de Récollets, trois cents familles d’au moins quatre personnes et trois cents soldats en plus d’un membre de son conseil pour établir justice.
— Ça, ça serait vraiment une colonie, mais nous connaissons tous deux l’opposition des marchands et leurs craintes.
— En effet ! Mais n’oublions pas que le monopole provient du roi et de son conseil. Aux marchands, par le second mémoire à la Chambre du Commerce, je veux leur démontrer l’opportunité de grandes affaires dans les pêcheries de toutes sortes, dans le bois d’une hauteur étonnante comme vous l’avez constaté en Acadie, dans les mines d’argent, de fer et de plomb, dans les pelleteries et les vignes, sans compter le raccourci pour aller à la Chine par la grande rivière de Saint-Laurent. Toutes estimations comprises, cela pourrait totaliser des revenus annuels pour eux de l’ordre de cinq millions de livres.
— Fameux ! réagit Louis étonné et admiratif d’un tel programme alors que sa femme jette un coup d’œil au firmament comme pour implorer le ciel d’en aider l’accomplissement.
Grandeur, progrès, peuplement, richesses, avenir, conversions, commerce, travail, toutes ces réalités potentielles bourdonnent dans leurs pensées. Ils y participeront, car ils ont choisi d’en être les pionniers. Seulement si ce fichu bateau veut bien voguer…
***
Durant toutes ces longues journées tranquilles, Louis et Marie instruisent leurs deux filles. Elles connaissent les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul et sont astreintes à certains exercices dans ces domaines. Monsieur de Champlain leur a remis à chacune un exemplaire de sa dernière publication. Ainsi elles y apprennent des informations sur leur futur pays et les mœurs des peuples qui l’habitent. Le jeune Guillaume devient de plus en plus solide sur ses jambes et développe son vocabulaire d’enfant. Leur oncle Claude participe parfois à ces exercices de lecture et espère atteindre une belle réussite en compagnie de Louis et Marie malgré des conditions plus difficiles.
Parfois, monsieur de Champlain vient entretenir la famille Hébert au sujet des peuples sauvages qu’ils rencontreront bientôt :
— Nous avons connu en Acadie un peuple, les Souriquois et leur chef Membertou, qui étaient nos alliés et que nous espérions amener à la civilisation. Mon ami Louis vous en a certainement parlé. Ils ont des habitudes de vie différentes des nôtres et nous avons parfois abusé de leur crédulité.
— Je pense savoir à quoi vous faites allusion, dit Louis. En effet, je leur ai raconté que nous avons fait croire aux Souriquois, aucune femme ne faisant partie de notre groupe, que nos femmes françaises avaient de la barbe comme nous. Nous en avons bien ri. Chez eux, les hommes s’épilent tout poil qui leur apparaît dans le visage et ils disent que nous avons des cheveux à la bouche.
— Dans la région de Tadoussac, nos alliés sont les Montagnais et plus au sud, les Hurons où j’ai passé un hiver. Les Montagnais vivent en petites bandes et se déplacent très souvent, car ils se nourrissent principalement des fruits de leurs chasses et pêches. Ils habitent des cabanes appelées wigwams qu’ils font et défont facilement. Quant aux Hurons, ils habitent plusieurs familles ensemble dans de longues cabanes entourées de palissades, ce qui forme des villages assez populeux. Ils cultivent certains légumes comme le blé d’Inde qu’ils font sécher avant de l’égrener pour en faire une farine. Ils sèment aussi des haricots, des citrouilles et des courges.
— J’ai bien hâte de vous préparer de bons repas avec ces légumes, leur avoue Marie à la grande satisfaction de ses filles qui n’apprécient guère la nourriture servie à bord.
— Tous ces Sauvages ont une peau couleur cuivrée et parlent des langues quelque peu différentes. Aussi, pour faciliter nos relations et échanges avec ces alliés, je leur ai confié quelques jeunes garçons afin qu’ils apprennent leurs langues et nous servent d’interprètes. Ces jeunes semblent bien s’y plaire et je crains qu’ils s’adonnent aux mauvais penchants de ces Sauvages. Ils élèvent leurs enfants avec très grande liberté. Ils pratiquent l’amour libre et les futurs époux, avant de s’engager définitivement, copulent d’abord en union libre.
— Qu’est-ce que c’est que l’amour libre ? C’est quoi copuler en union libre ? demande promptement Marie-Guillemette.
— Mère va t’expliquer plus tard, lui chuchote Anne.
Marie se sent gênée tout comme l’auteur de cette narration. Celui-ci, quelque peu embarrassé, continue son propos :
— Ils ont des habits faits de peaux de bêtes. Ils les décorent et les teignent. En été, les femmes sont nues depuis la ceinture jusqu’en haut ; elles ne portent qu’un pagne. Ils sont impudiques et grossiers en matière de religion. En général, ils sont forts, robustes, infatigables et endurants. Ils ont bonne intelligence même s’ils n’ont pas nos moyens, nos outils ou nos armes. Ils sont très astucieux dans leurs façons de faire pour survivre. Par exemple, pour capturer le castor, ils ne détruisent pas leurs digues. Ils creusent un trou pour vider le lac. À sec, ils peuvent assommer les castors facilement. Le mâle est laissé en vie avec une douzaine de femelles. Ensuite, on rebouche le trou pour remplir à nouveau le lac. Je leur reconnais de nombreuses qualités et nous devons les traiter avec respect. Ne faisons pas comme les Espagnols qui traitent les Indiens comme des esclaves. Nos Sauvages ne sont pas si naïfs qu’on le pense ; ils vont au plus offrant pour leurs fourrures. Par contre, ils n’ont ni foi ni loi et ce ne sera pas facile de les amener rapidement à nos croyances et façons de faire. Avec beaucoup de patience et le travail de nos religieux jumelé au bon exemple de nos Français, nous devrions réussir ce défi que Notre-Seigneur nous présente. Voilà quelques informations assez diverses pour aujourd’hui, conclut-il avant d’aller rejoindre son ami Pontgravé, un marchand intéressé par la traite des fourrures, mais partageant aussi ses idées et ses buts.
— Merci beaucoup, monsieur de Champlain, reprend le chef de famille alors que le narrateur se dirige vers le marchand.
Louis discute parfois avec les deux prêtres dont il sait que le père Joseph a hiverné en compagnie de monsieur de Champlain chez ce peuple qu’on appelle Huron. Il veut connaître l’opinion du père Joseph et il lui demande de le renseigner. Celui-ci accepte volontiers ; ça aide à passer le temps.
— Suite à nos expériences, j’inclus celles du père Denis Jamet et du père Jean Dolbeau venus en même temps que moi il y a deux ans, nous avons tenu une séance d’étude sur les affaires religieuses en Canada en juillet dernier. Monsieur de Champlain y était présent. La première conclusion à laquelle nous sommes arrivés est de faire de ces Sauvages des hommes avant d’en faire des chrétiens. Pour les humaniser, il faudrait les mêler aux Français. Hélas, la compagnie ne veut pas perdre son monopole en peuplant le pays de Français. Nous savons qu’ils font de grands obstacles à votre réussite et votre installation et elle s’oppose à la sédentarisation de leurs pourvoyeurs de fourrures. Secundo, nous avons convenu que les huguenots constituent un autre obstacle pour établir la nouvelle foi. En tant que chrétiens, ils nous méprisent et ne sont pas de bons exemples.
— Il est vrai que certains de ces huguenots ou protestants calvinistes savent se montrer odieux envers ces peuples, admet Louis. En Acadie, des contrebandiers, sûrement des chrétiens de ces groupes, allaient jusqu’à déterrer les sépultures des Sauvages pour s’approprier les fourrures qu’on leur avait laissées pour leur dernier repos. Des comportements ignobles !
— Quel mauvais exemple de la part de ces prétendus chrétiens ! reprend le prêtre. Nous avons reconnu encore que la compagnie ne soutient pas assez de missionnaires. Ces nations sont si nombreuses et éloignées et les amener à notre foi sera une tâche pénible et laborieuse. Il nous faudra plusieurs années pour humaniser ces nations grossières et barbares. Enfin, nous avons conclu qu’on n’avancerait à rien sans un plus grand nombre d’habitants, laboureurs et artisans.
— Nous savons qu’il y a beaucoup de gens désœuvrés dans plusieurs provinces de France et qui connaîtraient un meilleur sort en Nouvelle-France, ajoute le père Paul.
— Ce peuplement devrait à l’avenir exclure les huguenots. De plus, nous croyons nécessaire de rendre sédentaires les Sauvages pour les amener à nos manières et à nos lois. Aussi, nous voulons établir un séminaire pour élever de jeunes Sauvages dans notre religion, lesquels pourraient aider à convertir à leur tour. Enfin, pour que nos missions soient mieux soutenues par ces messieurs les associés, il faudrait mieux les informer que ne le font leurs commis. Voilà les projets auxquels nous nous efforçons, résume-t-il avec un soupir qui exprime une certaine exaspération.
— Souhaitons-nous tous l’aide du ciel et gardons confiance, ajoute Louis avant de les quitter.
Du vent léger, progression légère. À l’occasion, un bon coup. Trop court au goût de chacun. Les jours s’accumulent. Les provisions d’eau et de nourriture diminuent. On en vient presque à souhaiter une mer agitée.
***
Tout le monde à la sainte-barbe ! ordonne-t-on. De gros nuages noirs apparaissent. Bientôt la confusion entre la mer et le ciel paraît complète. Vogue-t-on sur l’eau ou dans le ciel ? Les passagers, à la différence des matelots habitués, s’inquiètent des craquements et du balancement du navire. Avec tous les matelots qui ne sont pas de quart, ils ont réintégré leur hamac qui suit le branle du navire. Le mal de mer vient extirper, aux non-habitués qu’ils sont, le peu qu’ils ont dans l’estomac. Aux vomissures se mélange l’eau de mer qui pénètre par les interstices les plus imperceptibles et les lits deviennent mouillés en peu de temps. L’air devient irrespirable et infect avec ces senteurs de vomi et de moisi. Les flots se déchainent pendant quelques jours. Vidé, épuisé, étendu sur leur toile branlante, chacun attend, espère et prie.
Peu de répit. C’est maintenant un brouillard dense qui enveloppe le Saint-Étienne. Par ordre du capitaine Morel, on navigue avec une seule voile par prudence. On avance lentement sans voir grand-chose sur cette partie de mer à environ soixante lieues du grand banc. Soudain, le mousse de quart s’écrie de toutes ses forces : « Danger, glaces flottantes ! »
La brume commence à se dissiper et tous à bord découvrent de leurs yeux ahuris, partout autour du navire, d’immenses glaces flottantes, blanches, immaculées, hautes de plus de trente brasses et larges comme plusieurs châteaux. On crie, on lance des ordres, on grimpe sur les vergues et on abaisse la voile.
— La femme et les enfants, à la sainte-barbe ! Tous les hommes sur le pont !
On accourt et on fige. On voudrait que le vaisseau s’immobilise immédiatement, sans tarder. Ça vogue un peu plus lentement, mais trop rapidement encore. La banquise se fait proche et menaçante. Le vent fait bifurquer quelque peu le navire, mais le courant pousse d’autres montagnes de glace vers ce qui paraît être une cible de choix. Tant bien que mal, à l’aide de piques d’abordage allongées, tous les hommes réussissent par leurs efforts à éviter un premier choc brutal. Le navire glisse parallèlement à la falaise glacée. On craint le pire. Épuisés, abattus, c’est la consternation générale. On s’approche dangereusement d’une série de glaces toutes aussi hautes et monstrueuses. Le naufrage est imminent malgré les efforts du pilote qui joue du gouvernail pour éviter une deuxième et une troisième glace. Le navire s’enfonce dans ce dédale de hautes glaces, tel un prisonnier entouré qui risque d’être fracassé à tout instant. Le capitaine Morel, abasourdi comme tous les autres, se plonge le visage dans ses deux mains. Il réagit comme un désespéré, impuissant.
Le père Joseph remarque sa réaction. Conscient du danger et de la quasi-impossibilité d’éviter le naufrage, il s’agenouille au milieu du pont, près du mât, et demande dans ses prières les secours du ciel. Après un instant et devant l’imminence de la catastrophe, il s’adresse à tous :
— Mes frères, repentez-vous avant de paraître devant Dieu. Pardonnez à vos ennemis et réconciliez-vous.
Avec son acolyte, il récite hautement l’acte de contrition et toute l’assistance agenouillée fait de même. On ferme les yeux pour cette prière ultime. La masse blanche frôle le navire.
—  Ego te absolvo , lance-t-il solennellement, pour leur signifier l’absolution.
Anne et Marie-Guillemette se glissent sur le pont au signal de leur mère pour recevoir elles aussi la bénédiction du prêtre. Marie à son tour élève le petit Guillaume dans ses bras à travers l’écoutille.
— Je vous bénis, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Plusieurs dans l’assistance, émus à la vue de cette mère qui, même en pareille circonstance, n’oublie pas son enfant, versent quelques larmes. Tous ces hommes, la plupart costauds et rudes, éprouvent une sensibilité qu’ils n’ont jamais connue auparavant. Ils ont une pensée affectueuse et sincère pour leurs épouses, leurs enfants ou leurs parents. Tristesse, regrets, désolations, pardons, bons souvenirs, tout défile dans leur tête et dans tout leur corps qu’ils sentent encore bien vivant. Il ne se passe plus rien. Le temps semble immobile. On entend le clapotis de l’eau sur la coque. Silence lourd. Parfois un sanglot. Soudain, un matelot s’écrie de joie :
— Regardez !
Des « miracle, miracle » s’élèvent. Un soleil radieux réchauffe l’air. La barrière de glaces continue sa course au loin derrière le navire. Comment a-t-on pu passer à travers ce dédale de glaces mortelles qui tout à coup apparaissent resplendissantes ? Pendant que le pilote tient toujours son poste et sourit d’une satisfaction intense, c’est l’euphorie générale. La famille Hébert se retrouve et on se serre les uns contre les autres. On fait corps. Les matelots se tapent dans le dos ou se frappent les cuisses ; certains dansent et sautent de joie. Le sieur de Champlain et le capitaine Morel se laissent aller à un fou rire nerveux. Les prêtres entonnent un chant d’Action de grâce, bientôt suivis par le plus grand nombre de ces rescapés. Ensuite, sans tarder, on met deux chaloupes à la mer et des matelots s’empressent d’aller faire provision d’eau douce sur les plus petites glaces flottantes.
***
À Québec, on espère pour bientôt l’arrivée du ravitaillement. On sait qu’habituellement le navire quitte Honfleur vers la mi-mars et atteint Tadoussac après deux mois de navigation, soit vers la mi-mai. Au début de juin, on commence à désespérer et on pense à préparer une barque pour aller aux nouvelles à Tadoussac et même à Gaspé s’il le faut.
La chaleur de ce printemps ravive la nature et les hommes après un hiver long et rude. Le bruit sporadique des outils sur le bois se mêle au chant des oiseaux et à l’écoulement de la rivière dont le fort débit s’achève. Les bourgeons se déroulent de plus en plus et laissent place à la verdure. La journée est chaude. Le soleil est bon et le travail des hommes nonchalant, presque nul. On pense surtout à guetter les jeunes Sauvagesses occupées à diverses tâches, telles le ramassage du bois, la préparation de peaux ou de nourriture. Ces hommes aiment voir les jambes fortes dénudées et les seins de ces femmes. Privées de compagnes, la vue et la présence de ces femmes campées avec les leurs près de l’habitation les chavire dans toute leur intériorité de mâle en manque de femmes et de sexe. La liberté et l’absence de pudeur qu’elles affichent les travaillent au plus haut point et chacun espère pouvoir réaliser très bientôt son fantasme sexuel. Les chefs les ont formellement avertis qu’ils ne tolèreraient aucun problème avec les Sauvagesses. C’est pourquoi il fallait se ménager quelque ruse et un marchandage adéquat pour obtenir les faveurs et les caresses de l’une d’entre elles.
Comme les Sauvagesses semblent trop occupées à leurs tâches et vu la chaleur humide de cet après-midi, la plupart des hommes s’en retournent à l’habitation, à l’ombre, avec leurs pensées. Couillard, à qui on a commandé la préparation et le calfatage d’une barque pour éventuellement aller jusqu’à Gaspé, poursuit son travail pour le terminer avant la fin de la journée. Il a la réputation d’être un bon travaillant. Assez grand, large d’épaules, les cheveux longs, visage élancé d’un teint foncé, des yeux vifs et bruns sous un front plissé, il accomplit sa tâche avec bonne humeur et à l’écoute de la nature qui l’environne. Ça progresse bien quand, tout à coup, il remarque un des hommes du groupe qui se cache derrière une grosse pierre. Le calfat continue son travail tout en jetant un œil à l’occasion vers la pierre. À l’instant où l’homme se met à ramper de sa cachette vers le bois, il entrevoit à travers les premières rangées d’arbres une jeune Sauvagesse, seule et tout attentive à la recherche de quelque objet ou plante. Couillard croit deviner les intentions de l’autre. Après quelques moments d’attente, il s’élance à son tour vers la pierre et s’y cache. On n’entend rien et soudain le craquement sec d’une branche et un début de murmure étouffé lui donnent le signal de s’approcher et ainsi en avoir le cœur net. Il n’est pas long à constater et comprendre que la jeune femme se débat pour ne pas être violée par ce Blanc qui la retient fermement contre le sol et lui bloque la bouche de son bras recouvert d’une grosse étoffe. Les morsures de la jeune femme ne transpercent que partiellement cette étoffe et la bête humaine s’appesantit le plus fortement possible sur cette belle proie. Il laisse courir sa main libre sur les seins, les fesses et le sexe de celle-ci avant de se sentir empoigné et soulevé avec force. La jeune femme, libérée du poids de cet homme, s’écarte pour rouler agilement sur le côté et se relève promptement. Sur ses deux jambes, elle crache sa haine à l’intention de son assaillant et enregistre dans ses yeux et sa mémoire le visage de son sauveur avant de prendre la fuite en direction du campement des siens. Soudain, elle s’arrête pour regarder derrière. Elle n’est pas suivie. Elle aperçoit les deux Blancs qui s’engueulent dans leur langue.
L’assaillant apostrophe Couillard pour lui exprimer tout à la fois sa colère, sa haine et sa frustration, comprenant que même s’il se débarrassait de son opposant, il ne pourrait rattraper la fille :
— Qu’est-ce qui te prend ? C’est pas de tes affaires ! Ça ne te regarde pas !
Couillard lui répond avec un sourire satisfait :
— C’est une enfant.
— Lui as-tu vu les tétins ? reprend l’autre.
— Tu nous veux des embêtements avec les Sauvages. Tu sais que les chefs ne veulent pas d’histoires avec les Sauvagesses, lui lance-t-il péremptoirement et avec dégoût.
— Elles aiment ça !
— Peut-être, mais quand elles le veulent.
— Pour mieux nous voler, sanguienne, lui rétorque-t-il dans l’espoir de se donner le dernier mot.
— C’est peut-être tout ce que tu mérites ! Es-tu capable de penser autrement qu’avec ta queue ? lui lance Couillard en pleine face et il reprend son chemin vers la barque, laissant l’autre à sa haine et sa colère.
Il termine la préparation de la barque, car il sait que le lendemain en compagnie d’un compagnon il devra descendre vers Tadoussac et peut-être vers Gaspé pour aller aux nouvelles.
***
Après les Grands bancs de Terre-Neuve où on s’est adonné à la pêche à la morue, le vent souffle plus régulièrement et le Saint-Étienne atteint bientôt Gaspé. On ancre à une portée de mousquet et on y fait provision d’eau douce dans un petit ruisseau. Il reste encore quatre-vingt-dix lieues marines à franchir avant d’arriver à Tadoussac. On dit cette portion du voyage très dangereuse à cause des bourrasques, des brouillards et des récifs. Un vent nordet fait bien avancer en remontant la grande rivière dont l’embouchure aurait une largeur de plus de trente lieues. Finalement, après treize semaines et un jour de navigation, on jette l’ancre à Tadoussac le 14 juin. C’est un bon port où les vaisseaux sont à l’abri des vents et où le fleuve a encore une largeur de sept ou huit lieues.
La famille Hébert apprécie d’avoir les deux pieds sur terre. La journée est chaude et en attendant de reprendre la route vers Québec, on profite du spectacle que la nature présente en cette journée ensoleillée. Assis sur les rochers plats d’une petite avancée au confluent du fleuve et de la rivière du Saguenay, ils admirent les escarpements abrupts et très élevés recouverts d’arbres majestueux. Ils aperçoivent un petit groupe de Sauvages pagayant dans leurs canots d’écorce et se dirigeant vers l’intérieur de la rivière du Saguenay. Toute la famille les observe avec attention, même le jeune Guillaume. Presque nus, la peau cuivrée, ça correspond bien à ce que le chef de la famille leur avait décrit. Soudain, ces canotiers cessent de pagayer rendus à la hauteur de ces Français. L’un d’eux s’écrie :
— Adothuys, adothuys !
Tous assistent alors à un ballet de taches blanches qui apparaissent à la surface de l’eau, qui disparaissent et reviennent en avançant vers l’embouchure de la rivière. On comprend que dans la langue de ce peuple c’est le mot désignant ces petites baleines blanches, les bélugas. Tous sont ravis de ce spectacle. Pendant que les pagayeurs se remettent en mouvement vers leur destination, les Hébert suivent des yeux ces petites baleines blanches tant qu’ils le peuvent. C’est alors qu’un troupeau de phoques surgit. Une multitude de têtes foncées émergeant de l’eau approchent et atteignent bientôt l’autre rive du Saguenay où ils vont s’étendre au soleil. Satisfaits et émerveillés par ces découvertes après la monotonie des trois derniers mois, on revient vers le petit poste de traite pour le repas du midi.
Le lendemain, on s’achemine en direction de Québec dans des barques à voile et à rames. Ces barques ont souvent une capacité de six à huit tonneaux bien attachés sur le pont. Dans la cale peu profonde, car on ne peut s’y tenir debout, des hamacs y sont suspendus pour le sommeil de ses passagers. Cette dernière portion du voyage nécessite encore trois jours pour parcourir ces 35 lieues marines.
Le commandant, face aux autres voyageurs, commente avec enthousiasme la géographie des lieux.
— Nous naviguerons sur ce fleuve si large que nos yeux ne nous permettent pas d’en voir la rive opposée. C’est un monde sans commune mesure. Et les marées se font sentir jusqu’en amont de Québec. Vous verrez des forêts interminables et les distances sont énormes. De Québec aux Trois-Rivières où nous nous rendons à la rencontre des Sauvages pour la traite, il y a encore deux à trois jours de barque. Vous connaîtrez parfois des écarts de température. Par exemple, après la fonte des neiges, le mois de mai peut être très chaud, juin peut alterner avec du chaud et du froid ; juillet et août sont de beaux mois, parfois trop arrosés, parfois secs et on connaît même dans ces mois d’été des nuits très fraîches. Septembre est très agréable. Vous serez enchanté à la vue de cette forêt multicolore, de ses teintes rouge et or jusqu’à la mi-octobre. La neige apparaît peu à peu en novembre. Ce sera le temps de tuer les cochons gras et les volailles et entrer les autres à l’étable.
— Vous anticipez nos labeurs, mon ami, lui fait remarquer Louis.
— Bien sûr que j’anticipe. Pardonnez-moi ce délire, mais je sais que vous traverserez les épreuves à venir et atteindrez votre but. Ici, nous tous, nous faisons œuvre de pionniers en tout. Le travail qui nous attend est énorme. Par exemple, avant d’amener nos navires au poste de Québec, il nous faut faire sonder le tirant d’eau, surtout à partir de L’Île-aux-Coudres que je vous montrerai. Les capitaines craignent les hauts-fonds et n’osent pas s’aventurer plus loin. De plus, pour la conversion des Sauvages, le travail nécessaire sera immense. Il exigera tout le courage et toute la patience de nos bons pères.
Et s’adressant particulièrement au père Joseph Le Caron, il ajoute :
— Je suis sûr que vous saurez afficher une extrême patience devant les provocations plus que probables de certains huguenots présents à Québec.
Ce dernier acquiesce avec résignation et semble implorer l’aide du ciel par un pieux regard vers le firmament tacheté de quelques nuages épars. Deux matelots rament parfois selon une régularité presque parfaite lorsque le vent fait défaut et lorsqu’on veut accoster à la rive pour le campement de nuit. La famille Hébert et le prêtre, épuisés, blêmes et les traits tirés après une si longue traversée, écoutent et sourient devant l’enthousiasme débordant de leur guide. Ils voient défiler plusieurs baies et plusieurs îles avant l’île d’Orléans qu’ils longent du côté nord lors de leur troisième journée de barque. À son opposé, ils découvrent une très haute cascade comme ils n’en ont jamais vu.
— Ouvrez bien vos yeux, nous arrivons !
Ébahis par cette nature grandiose, par ces étendues de forêt et d’eau qui les entourent, ils regardent de tous côtés. Devant eux, la grande rivière se rétrécit et c’est pourquoi, leur explique-t-il, les Sauvages nomment ce lieu Québec. Un majestueux promontoire domine la grande rivière et sur la droite, il leur montre la petite rivière qui se termine dans la grande :
— Voici, dans cette vallée, le site de la future Ludovica en l’honneur de notre roi, qui sera défendue par un fort sur la falaise et un autre sur la rive d’en face.
— Quel site merveilleux ! s’exclame Louis.
— Vous comprenez, mon ami, les avantages de la place ?
— Parfaitement, et c’est ici que nous nous installons. Sur mon honneur, je fais la promesse devant vous tous que ma femme et mes enfants ne connaîtront plus les dangers de la grande traversée. Nous arrivons chez nous, enfin et pour de bon.
Marie, Anne et Guillemette, conscientes de la portée de ces paroles, applaudissent en signe d’approbation entière, entraînant le jeune Guillaume dans un même geste d’imitation. Claude, le beau-frère, s’associe aux autres, mais se réserve le droit de réviser sa décision dans l’avenir. On rit, la joie marque l’arrivée à la destination finale pour tous les passagers de la barque. On dépasse maintenant l’embouchure de la petite rivière. Encore quelques coups de rames et l’habitation apparaît. C’est le seul bâtiment avec trois corps de logis, avec une galerie à l’étage. Le premier corps de logis loge des ouvriers et on y entrepose les armes. Au rez-de-chaussée du deuxième donnant sur la rivière se trouve le logis du commandant et, à l’étage, celui des ouvriers. On y remarque au sommet un cadran solaire et le drapeau fleurdelisé. La troisième partie contient une forge et un logement pour d’autres ouvriers. Une cour sépare ces logements d’un magasin. Un fossé large de quinze pieds et d’une profondeur de six pieds est franchi grâce à un pont-levis. De plus, des plateformes supportent des canons, un petit jardin y est découpé et une palissade de bois entoure cette petite forteresse. À l’écart, à l’ouest de cette habitation, une résidence jouxtée à une chapelle abrite les religieux de même que quelques tentes et leurs occupants. Tous les hommes en poste ont vu venir la barque et ils sont regroupés près du petit quai de bois. Quelques commis de la compagnie, quelques interprètes, des matelots, calfats, charpentiers, ils sont tous là, heureux et surtout curieux.
 
 
 
 
 
CHAPITRE 3
LES PREMIERS TRAVAUX
 
 
— Heureux de vous voir bien vivants ! affirme d’une voix forte le chef commis à l’adresse du commandant et de ses compagnons et compagnes. Nous vous croyions tous morts. Vous étiez attendus bien avant aujourd’hui. Nous avons envoyé une barque jusqu’à Gaspé pour avoir de vos nouvelles et ils sont revenus bredouilles.
— Que Dieu soit loué ! Cette traversée a été très longue et dure, mais nous voilà ! lui répond-il.
Les catholiques du groupe se réjouissent de la présence des pères récollets et dès que ceux-ci mettent pied à terre, ils s’agenouillent prêts à recevoir leur bénédiction. Les huguenots qui constituent la moitié du groupe restent debout, immobiles et expriment ainsi leur défi envers ces papistes. Monsieur de Champlain, qu’on sait être le commandant de Québec, suit la scène et les défie de son autorité. Personne n’ose un acte disgracieux ou une parole offensante. On se relève et tous les regards convergent vers la famille Hébert. Pour la première fois en provenance de la France, une famille complète avec enfants. Un homme, sa femme, deux jolies jeunes filles et un jeune garçon ainsi qu’un autre homme foulent ce sol. Les curieux, étonnés, montrent leur surprise dans un bref murmure. Si certains montrent leur joie de constater enfin la présence de trois femmes françaises par leurs sourires d’approbation, d’autres ne cachent pas leurs doutes ou inquiétudes parce qu’ils les voient déjà comme une entrave à leur commerce ou à leur vie de libertés avec les Sauvagesses. Sans plus tarder, le commandant prend la parole :
— Messieurs, je vous présente monsieur Hébert et sa famille qui sont dans l’intention de s’installer ici définitivement, et ce, avec tout notre contentement et appui. Selon les termes de son contrat consenti par messieurs les associés, monsieur Hébert agira auprès de nous tous en qualité d’apothicaire et pourra avec sa famille, s’il le désire, s’adonner à des travaux de défrichement et d’ensemencement. Monsieur Hébert, voici le chef commis de qui vous relèverez.
Les deux hommes se saluent d’un signe de tête. Sur un ton empreint de colère, le commandant continue à l’adresse du chef commis et de ses hommes :
— Bon Dieu, d’après ce que je vois, on s’est payé du bon temps. Tout ici paraît négligé : les bâtiments non réparés et le jardin non ensemencé. Cette attitude de paresse ne peut que nous mettre dans de grands périls d’autant plus que notre traversée qui a duré treize semaines nous empêche de vous amener de grandes provisions, tout au plus une barrique de lard.
Il s’interrompt un instant, le temps de quelques murmures, et du regard il fait le tour du groupe pour leur faire prendre conscience de la gravité de la situation. Il reprend avec énergie :
— Dès demain matin, nous remettrons de l’ordre dans tout ceci.
***
Le soir même, le chef commis décide de prendre connaissance du courrier qui lui est adressé, notamment un qui concerne ces nouveaux venus.
 
Honfleur, mars 1617
Au commis en chef de la Compagnie de Rouen et Saint-Malo en exercice au poste de Québec, salutations. Nous, associés de ladite compagnie, dans le but de nous conformer à l’obligation qui nous est faite de favoriser le peuplement de la colonie de Québec et d’y envoyer des colons, avons accepté d’y amener la famille du sieur Louis Hébert, laquelle famille sera logée à l’habitation de Québec, étant au service de la compagnie pour deux ans selon les clauses et conditions ci-après. Il les lit avec grande attention pour les retenir dans sa mémoire. Nous comptons sur votre vigilance pour vous assurer que toutes ces clauses et conditions soient respectées dans leur entier, sans y déroger d’aucune façon pour les meilleurs intérêts de nos associés les marchands de la Compagnie de Rouen et de Saint-Malo.
Au bas apparaît la signature de Daniel Boyer.
Le commis se dit intérieurement que l’associé Boyer peut compter sur sa vigilance et il range le document.
***
Pendant ce temps, les Hébert s’affairent dans la pièce qui sera leur logement à ouvrir leurs coffres et vérifier l’état de leur contenu. Au grand plaisir de Marie et de Louis, la fontaine qu’on avait pris soin d’apporter n’a aucunement souffert du voyage. Cette fontaine en céramique émaillée ornée de motifs fleuris en différentes teintes avait été bien enveloppée dans des couvertures au milieu d’un coffre rempli de vêtements pour la protéger des chocs possibles. Elle leur avait été donnée par le père de Louis au terme de son apprentissage d’apothicaire et comme cadeau de mariage. D’une forme harmonieuse et bien équilibrée, un couvercle protège l’eau qu’elle contient et qui en sort par un petit robinet à sa base. Dans ce pays où tout est rudimentaire et simple, cet œuvre d’art devient un plaisir et un émerveillement pour les yeux. Tous admirent sa pureté, sa finesse et ses douces couleurs.
***
— Fainéantise et imprévoyance, quelle perte de temps ! Allez, nettoyez-moi ça. Activez-vous !
Le commandant laisse libre cours à sa rage. Pourquoi se contenir devant ces hommes qui ne recherchent que le plaisir du moment et le plus grand profit avec le moins d’effort ? Dignes représentants de la compagnie qui les engage. Négligence, abandon et désolation, c’est tout cela qu’il constate depuis son arrivée. Il marche à pas rapide sur la grève en direction de l’habitation et atteint le pont-levis. Il rencontre le chef commis à qui il ordonne d’une voix colérique :
— Faites-moi bouger tout notre monde ! Je vous reverrai plus tard.
À la vue de Marie, Claude, Anne et Guillemette qui s’affairent déjà dans le jardin abandonné, sa colère s’apaise quelque peu. Il les voit arracher les mauvaises herbes et piocher. Un soupir de soulagement, de satisfaction même, sort de sa bouche. Il s’essuie le front avec son mouchoir. Une chaleur humide colle à ses vêtements comme pour mettre plus de poids et de fatigue sur ses épaules. Le dur labeur de ces gens, mais combien important et essentiel, pense-t-il, pour la survie de cette petite colonie contraste avec la nonchalance de plusieurs engagés qui ne sont pas d’un très bon exemple pour les Sauvages. Avec l’aide et les efforts des bons pères, il veut les amener à la foi catholique et les franciser. Il sait qu’il leur faudra beaucoup de patience avant d’espérer quelques succès. Cette patience, il en aura bien besoin lui aussi dans ses projets pour les constructions futures. Il en est bien conscient. Il regarde de l’autre côté de la rivière, majestueusement large, bleue et calme. Comme cette masse d’eau qui descend lentement, mais régulièrement vers la mer, son point d’arrivée, il s’apaise. Il espère qu’avec son acharnement, son travail et son exemple, il parviendra à son but. Il lève la tête du côté de la falaise et son optimisme revient. Il sourit et marche d’un pas décidé. Il parvient à une petite pièce où l’apothicaire a déjà installé ses pots et s’occupe de quelques hommes malades. Il lui fait signe de venir le rejoindre.
— Louis, je vous remercie, vous et votre famille, pour le réconfort que vous m’apportez aujourd’hui. Vous et votre famille n’avez pas tardé à vous mettre au travail. Je les ai aperçus au jardin. C’est la vie et non seulement le profit qui est à l’œuvre. Ah… soupire-t-il pour montrer à la fois son espérance et sa lassitude. Pouvez-vous prendre congé de vos malades ? Nous irions sur la falaise explorer et peut-être choisir votre futur emplacement.
— Certainement ! Pourquoi remettre au lendemain ce que l’on peut faire aujourd’hui ? acquiesce-t-il avec sourire.
— Je vous ai promis mon appui et c’est maintenant que ça commence. Je sais que vous ne voulez pas perdre votre temps, ce temps si précieux.
Louis informe ses malades qu’il les reverra plus tard et s’apprête à suivre le commandant lorsque le chef commis l’apostrophe :
— Hébert, si vous avez terminé avec ces hommes, j’ai du travail pour vous.
— Je l’ai réquisitionné pour le reste de la journée, lui apprend Champlain qui est trop heureux de faire valoir ainsi sa priorité d’autorité.
Louis remarque le sourire complice de son ami et il sait déjà qu’on sera constamment sur ses talons pour l’occuper le plus possible dans le plus grand respect de son contrat. Mais pour l’instant, il est très heureux de suivre son guide. Ils empruntent pour gravir la falaise un petit sentier naturel, le lit d’un ruisseau asséché en forme de S. Rendus en haut, sur la gauche, ils s’arrêtent pour souffler et admirer le paysage. Devant eux, l’escarpement rocheux, décoré de quelques arbustes ici et là en solitaires, surplombe la grande rivière de Saint-Laurent qui courbe vers l’amont. Ce bleu du fleuve majestueux descend en aval vers l’île d’Orléans dans une transition avec les verts de la forêt partout présente sur les deux rives. La nature, avec sa chaleur chaude et humide en cette journée de juin, semble vouloir les accueillir. Cette eau, cette forêt, cette terre, le chant des oiseaux, tout ou presque tout semble prêt à collaborer à leurs projets. Presque tout, car les moustiques se font agaçants. Derrière eux, la forêt, des conifères, des feuillus et quelques clairières. Sur l’une d’elles, sur leur gauche sur le bord du promontoire, le commandant spécifie que c’est là le site projeté pour l’emplacement du futur fort. Ils se déplacent un peu dans la direction opposée et parviennent à un petit espace défriché et ensemencé par le père Denis.
— Maintenant, à vous de choisir. Premier arrivé, premier servi !
— Si je comprends bien, j’ai bien l’embarras du choix parmi toutes ces immenses terres vierges.
— En effet ! Mais si vous voulez bien profiter des conseils et connaissances d’un ami, je vous inviterais à regarder et considérer les terres de ce côté.
Il lui montre à l’opposé du site du futur fort et de la terre défrichée par les prêtres ce qui forme une espèce de pointe au-dessus et à la jonction de la petite rivière et du grand fleuve.
— C’est là, je pense, un bel emplacement avec accès à la petite rivière, à l’habitation et au futur fort. La terre me semble très bonne. Un terrain élevé, donc moins exposé aux gelées et facile à drainer, c’est excellent pour les céréales et les légumes.
— De plus, renchérit Louis, ces prés en bordure de la petite rivière au bas nous feront de beaux pâturages pour les bovins que nous ferons venir. Ce sera merveilleux, avec en outre une belle maison de pierre pour nous loger, à l’abri des intempéries et des influences néfastes des quelques huguenots ou vicieux qui ne cessent de harceler Marie et les filles, surtout Anne qui de par son âge attise leur convoitise depuis notre très récente arrivée.
— Je sais. J’ai remarqué. Certains de ces hommes recherchent malicieusement la chicane et le scandale. Ils n’aident pas par leurs mauvais exemples nos rapports avec nos Sauvages. Concernant votre aînée, il vous faudra lui trouver un mari le plus tôt possible. Par ailleurs, sans vouloir vous vexer mon ami, c’est un grand rêve tout éveillé que vous faites. Un grand rêve qui risque de rencontrer moult obstacles si nos marchands ne modifient pas leurs vues sur la conduite de cet établissement.
— Un grand rêve tout éveillé, je le concède, mais qui me fortifie en courage et persévérance. Je ne peux plus revenir en arrière ; aussi je préfère regarder en avant.
Ils marchent côte à côte, remarquant bien l’emplacement d’une petite clairière et d’un ruisseau, fouillant à l’occasion la qualité de la terre et étudiant le vallonnement du futur domaine. Beaucoup d’arbres en perspective à abattre. Ils parviennent à une cascade, un petit sault qu’ils longent en descendant en se retenant parfois aux branches des arbres. Au bas de celui-ci, ils se fraient un chemin à travers la forêt et atteignent bientôt la rive de la petite rivière.
— C’est un autre emplacement qui me plaît énormément, avoue Louis à son guide. La rivière est belle, la terre semble fertile et les prés faciles d’accès.
— Vous pourrez choisir les deux emplacements. Il n’y a pas de concurrence. N’est-ce pas merveilleux ? ajoute-t-il avec un brin d’ironie.
Ils décident de longer la rive, en marchant sur la grève en cette marée descendante, pour revenir à leur point de départ. Louis songe alors à sa fille Anne et demande à son compagnon :
— Puis-je vous demander votre avis ?
— Certainement, si je peux vous être utile.
— C’est au sujet d’Anne et… de son futur mari. Comment trouve-t-on un mari pour sa fille ? balbutie-t-il avec gêne.
Son interlocuteur sourit, mais sans excès pour ne pas mettre davantage son ami dans l’embarras.
— Vous savez, lui répond-il, je n’ai guère plus d’expérience que vous en ce domaine. Vous faites comme nos beaux-pères respectifs qui, j’imagine, recherchaient le meilleur parti pour leur fille en tenant compte de nos conditions, titres, professions et qualités.
Après quelques instants de réflexion, Louis revient à la charge :
— Ici dans ce groupe d’hommes restreint, selon votre connaissance, quels sont les plus vaillants de nos catholiques qui feraient bons maris et bons pères ? Et prêts à s’établir ici pour toujours ? s’empresse-t-il d’ajouter.
— Oh… des noms ? Peut-être parmi les plus anciens Crevier, Couillard, Jonquest… Tous trois catholiques, je pense.
— À voir et observer. Merci mon ami. J’ai hâte de raconter notre exploration aux miens.
***
En ce premier été en Nouvelle-France, la famille Hébert trime dur au service de la compagnie. L’entretien du jardin près de l’habitation, le seul cette année qui donnera quelques pois et fèves grâce aux graines apportées, lui incombe. Il y a bien le petit jardin des Récollets en haut de la falaise, mais il comblera à peine leurs besoins.
— Vous êtes venus ici pour cultiver la terre, eh bien, occupez-vous bien de ce jardin ! leur a-t-on dit en guise de moquerie.
En complément de la petite récolte escomptée, il faudra occuper les hommes à la pêche et la chasse en espérant de bons résultats. Sinon la famine sera sévère avant le retour du prochain navire.
De Marie et ses filles, on exige toutes sortes de travaux : préparation de repas, réparation de vêtements, nettoyage des planchers et des latrines de l’habitation. Louis, en plus de ses services comme apothicaire, doit consacrer du temps avec son beau-frère et les autres engagés à toutes sortes de tâches : participation aux réparations de l’habitation ou à l’agrandissement du quai ou à du classement au magasin. On survit et on obéit aux ordres du chef commis qui prend un malin plaisir au nom de ses patrons à ces vexations. On obéit patiemment ; on ne veut pas leur fournir un motif de bris de contrat. Mais aussitôt qu’ils ont du temps libre, les membres de la famille Hébert se dirigent vers un emplacement situé en bordure de la petite rivière. Ils s’occupent à abattre des arbres, effardocher, brûler des branches et des souches. Louis indique les travaux à exécuter. Tous y participent sauf le petit Guillaume que l’on doit surveiller et consoler. Malhabile sur ses jambes, il tombe souvent et se blesse. Sans défense, il se fait piquer davantage que les autres par les moustiques. Il souffre et pleure. On ne peut pas grand-chose pour lui jusqu’au jour où l’interprète Nicolas Marsolet remet à Marie de l’huile pour enduire l’enfant et le protéger des piqures de moustiques. Il lui explique que les Montagnais obtiennent cette huile à partir de la graisse d’ours et qu’ils s’en enduisent le corps l’été. De plus, l’interprète leur conseille de faire de la fumée près de leur lieu de travail pour combattre les moustiques.
Tout ici est affaire de survie. Chacun travaille pour la survie de la famille dans l’espoir de jours meilleurs. La situation est critique. Une seule barrique de lard pour approvisionner une trentaine de personnes, c’est très peu. Survie aussi par les apports sporadiques de la pêche et la chasse. Heureusement en septembre et octobre, la pêche à l’anguille qui est très abondante en cette saison a permis d’accumuler quelques réserves. À l’exemple des Sauvages, on les a fait boucaner pour les conserver plusieurs mois. Au cœur de l’hiver, en janvier et février, les neiges sont hautes et c’est propice pour chasser l’élan. Ces apports de nourriture ainsi que la récolte du jardin permettent à tous de se maintenir en vie. Survie aussi grâce à l’aide de quelques engagés qui viennent donner un coup de main à ces gens qui donnent l’exemple par leur labeur, qui relèvent un défi admirable, mais dont certains se moquent. Ces quelques engagés admiratifs devant la ténacité et le courage de cette famille se montrent reconnaissants pour les bons soins et conseils que l’apothicaire leur a prodigués. Il leur apprend à se défendre contre le mal de terre ou scorbut. À ce sujet, les opinions varient. Selon le commandant, trop de salures et trop de légumes pendant l’hiver rigoureux peuvent entraîner le scorbut. Donc, d’après lui, du bon pain et des viandes fraîches permettent de s’en prévenir. Il sait aussi que les Hollandais auraient trouvé un remède avec des oranges et des citrons, mais il n’en connaît pas l’efficacité. D’autres conseillent de mâcher de la sauge et de se gargariser fréquemment avec du jus de citron. Louis leur raconte que depuis son expérience à Port-Royal en Acadie, le meilleur moyen de prévenir ce mal mortel est de consommer de la nourriture saine et fraîche, du bon vin et de porter des galoches avec les souliers pour éviter l’humidité. Question de mettre toutes les chances de son bord, il accepte l’apport des agrumes comme pouvant être bénéfique et conseille de boire des tisanes à base d’écorces de citron qu’on trouve au magasin de la compagnie. Ces engagés reconnaissants deviennent à leur tour sujets de railleries, surtout après le départ du lieutenant du vice-roi. Si celui-ci doit constamment s’assurer l’alliance et la fidélité des Montagnais et des Hurons pour la bonne marche du commerce, il doit outre-Atlantique faire des pressions et maintenir des contacts auprès des personnages influents pour maintenir tant bien que mal le développement de sa colonie. Il n’a pas manqué d’adresser certaines recommandations à sa première famille colonisatrice :
— Persévérez, n’abandonnez pas malgré toutes les vexations qu’on vous fait subir. Je retourne en France avec mon ami Pontgravé et le produit de la traite et espérez mon retour le plus tôt possible le printemps prochain. Entre-temps, préparez tous vos matériaux, bois de charpente, pierres et chaux nécessaires à la construction de votre logis et aussitôt que pourra se faire, nous mettrons alors des hommes à votre construction. De mon côté, je vais tout mettre en œuvre pour faire avancer nos projets. Il est temps que le roi et la Chambre du Commerce soient bien informés des possibilités qu’offre cette colonie.
La barque des deux hommes s’éloigne en direction de l’île d’Orléans et déjà certains ne peuvent retenir leurs grossièretés :
— Enfin un peu de bon temps pour encore presque une année ! dit l’un avec un rire moqueur.
— Un peu de bon temps avec les Sauvagesses, ajoute un autre.
— Avec les filles Hébert, ça pourrait être agréable aussi, insinue un autre. Elles sont mignonnes, non ?
— Attention, danger, interdit ! avertit l’un des hommes. Ce sont les amis du commandant et je suis certain qu’elles ne connaissent pas le plaisir. Contentons-nous des Sauvagesses.
***
Hiver 1618
— Nos deux connards reviennent de leur petite virée dans l’emplacement que défriche ce cher monsieur Hébert, annonce avec moquerie un grand moustachu aux cheveux bruns, debout dans l’embrasure de la porte et portant une brassée de bois. Il a aperçu Jonquest et Couillard se débarrassant de la neige collant à leurs vêtements.
Il a attiré l’attention des quatre joueurs de cartes autour de la table face à l’âtre qui réchauffe la pièce.
— Ils commencent à me tomber sur les nerfs, ces deux-là, affirme l’un des joueurs.
— Plus ces deux profiteurs besogneront, plus on va nous demander d’en faire, et adieu le bon temps ! ajoute un autre.
— Adieu le bon temps entre nous et avec les Sauvagesses, sanguienne ! complète son vis-à-vis. Faut leur dire notre fait et tout de suite à ce Jonquest et ce Couillard.
À l’instant même, Étienne Jonquest et Guillaume Couillard pénètrent dans la pièce chauffée et apprécient avec joie les bienfaits de la chaleur. Quatre grosses pièces de bois se consument dans un feu ardent dans l’âtre près de laquelle se tiennent ces fainéants de joueurs qui crachent tous à l’unisson en leur direction sur le plancher pour marquer leur désapprobation. Étienne et Guillaume se regardent et ne disent mot. Le premier, assez grand et plutôt élancé, montre un visage rougeaud, en partie à cause de la froidure, et une longue tignasse noire sous la capuche qu’il retire. Pendant qu’il se débarrasse de son capot de fourrure, Guillaume se frotte les mains pour activer le réchauffement de ses doigts gelés et en même temps en guise de défiance, comme pour leur signifier que leur désapprobation le touche peu. Un peu moins grand qu’Étienne, mais plus carré d’épaules, une chevelure épaisse, foncée et assez courte encadre bien son visage de jeunesse prêt à défier n’importe qui et à recevoir l’insulte. D’ailleurs les deux amis s’y attendent ; ils sont conscients d’être les sujets de railleries depuis quelque temps. L’insulte vient d’abord du grand moustachu qui leur lance d’une voix forte et colérique :
— Vous n’êtes pas capables de faire comme tout le monde vous deux et de vous tenir penauds ! Vous savez bien comme nous que les bourgeois de la compagnie en redemandent toujours plus avec le moins de pécunes alors qu’ils ne sont même pas foutus d’envoyer du ravitaillement pour deux années.
— À la fin de l’année, que nous reste-t-il après avoir acquitté nos achats au gros prix des bourgeois ? Sanguienne rien ! répond rageusement un autre à sa propre question.
— À moins que ces deux traîtres veuillent tirer profit de leur aide en amadouant le père Hébert pour épouser les deux filles…
— Ce sera gros labeur pour obtenir si peu, ricane l’un.
Tous se mettent à rire à gorge déployée devant Étienne et Guillaume qui se puisent chacun un gobelet d’eau pour étancher leur soif. Ils sont calmes et entendent le demeurer. Un autre reprend de plus belle sur le même ton ricaneur :
— Pensez-vous qu’avec l’exemple et l’expérience de la mère Hébert, pensez-vous que les deux petites femelles recherchées par nos deux compères puissent un jour leur procurer du plaisir comme les Sauvagesses ? Ça se voit dans leurs faces qu’elles ont peur de nos membres virils. Et qui plus est, avez-vous remarqué du téton palpitant chez ces drôlettes ?
— Bien dit ! entonnent quelques-uns heureux de la tournure de cette mise au point suivi d’un « Oh que non ! » prononcé par un quidam du groupe pour répondre à la dernière question.
— Qu’en pensent nos deux zélés que voici ? Vous êtes sûrement capables de répondre à ces quelques remarques, ajoute le moustachu tout en jetant un coup d’œil réjoui à ses comparses.
Étienne, voyant son ami bouillant de rage, lui prend le bras à la hauteur du coude pour l’inviter au calme. Conscient de se dominer malgré ces injures, il les dévisage d’un regard foudroyant et enchaîne d’une voix douce pour s’aider lui-même au calme :
— Mes amis, de par notre contrat d’engagement, nous sommes tous prisonniers des conditions des bourgeois et entre nous, il ne sert à rien de nous quereller et de nous insulter.
— C’est toi qui le penses, Jonquest, lui rétorque aussitôt l’un des joueurs dont la partie est maintenant interrompue.
— Si quelques-uns parmi nous, poursuit Étienne, préfèrent dans leurs temps libres aider monsieur Hébert, c’est leur affaire et point celle des autres, surtout si cela n’est d’aucune nuisance pour quiconque ici présent. Et, élevant la voix afin de bien marquer son point, je pense qu’il n’y a aucune nuisance si cela se fait dans nos temps libres. De la même façon, nos bourgeois-patrons ou le commandant substitut ne peuvent dicter au chef commis de nous empêcher de voir les Sauvagesses lorsque le travail est fait.
— Qu’ils essaient donc ! s’esclaffent quelques-uns dans un gros rire tout en se tapant les cuisses.
— Finalement, ça vous arrange tous les deux pour mettre la main sur les deux pucelles Hébert, fatigués que vous êtes des Sauvagesses depuis le temps que vous êtes là, ajoute ironiquement l’un des engagés.
— Plutôt empêchés des plaisirs avec les Sauvagesses par ces prêtres papistes qui veulent tout savoir en confession, reprend un autre de foi huguenote qui, par son regard de défi, prend un malin plaisir à soulever la différence de religion.
— C’est trop d’insultes, reprend rageusement Guillaume et il leur lance un plein gobelet d’eau à la figure.
Tous se lèvent prêts à bondir sur lui pour lui faire payer son insolence. Cependant il leur en impose par la menace de ses poings fermés et énormes prêts à s’abattre sur le premier museau se présentant à portée de lui. Tous connaissent sa force physique et son agilité ; ça leur fait peur, même dans une bagarre à cinq contre deux. Ils ne bougent pas. Guillaume maintient ses poings en position de réagir. Ce dernier, apercevant le commandant substitut qui pénètre dans la pièce en compagnie des autres hommes, la plupart catholiques, les prend à témoin et leur dit :
— Nous sommes arrivés en ce pays bien avant vous tous et vous ne nous en ferez pas partir. Qui plus est, toutes vos insultes concernant la famille Hébert, concernant nos temps libres et concernant nos bons pères, c’est fini.
Quelques-uns des nouveaux venus font savoir d’un murmure d’approbation leur appui à leurs alliés et amis catholiques. Le commandant, afin de s’assurer le bon ordre chez ses hommes, divisés entre autres choses par la religion, comprend la nécessité de leur rappeler un point important du règlement :
— N’oubliez pas, leur dit-il haut et fort pour se faire entendre de tous, que tout engagé pris à se battre contre un autre homme de la compagnie ne verra pas son contrat renouvelé et sera retourné avec le premier vaisseau.
Cela suffit à faire baisser les poings et détendre l’atmosphère. Si le groupe de joueurs huguenots se montre assez heureux du dénouement de cette altercation – aucun d’eux n’ayant reçu quelque coup malgré les insultes proférées – Guillaume avoue sa satisfaction à son ami :
— Au moins, ils sont avertis. Ils connaissent notre position. Qu’ils nous fichent la paix ! Ils ne riront pas de nous en pleine face.
Étienne lui donne une tape amicale au dos en guise d’assentiment. Certains se rapprochent d’eux et veulent savoir ce qui s’est passé avant leur arrivée.
***
Paris, février 1618
Dans une salle richement décorée de tapisseries où sont réunis plusieurs bourgeois bien étoffés, un homme frappe de sa baguette pour attirer l’attention sur sa personne et chacun comprend qu’est venu le temps de la présentation de l’invité.
— Messieurs de la Chambre du Commerce en tant que président de notre association, il me fait plaisir de vous présenter monsieur Samuel de Champlain, lieutenant du vice-roi en la Nouvelle-France, qui désire nous présenter un mémoire sur la nécessité du développement de cette colonie. Une copie du mémoire que son auteur nous traduira dans ses grandes lignes est acheminée aujourd’hui même à l’intention du roi. L’ayant entendu, nous conviendrons tous ensemble de l’action à entreprendre. Écoutons-le.
D’un signe de la main, il invite poliment l’invité à s’avancer. Monsieur de Champlain adresse au président une révérence en guise de remerciements et s’avance. Sourire aux lèvres quelque peu crispé, il est tendu et connait toute l’importance du moment présent. Il sait que sa plaidoirie doit être convaincante pour arracher un appui manifeste pour le développement de la jeune colonie.
— Messieurs, commence-t-il par les rassurer, je serai bref dans toute la mesure du possible. D’abord, merci à vous tous de bien vouloir m’entendre sur un sujet qui vous paraît peut-être très lointain et de peu de conséquences, mais sachez qu’il y va autant de vos intérêts que celui du roi. Avec l’appui de marchands de Rouen, nous avons établi il y a maintenant dix ans sur la grande rivière de Saint-Laurent en Canada un poste de commerce en un lieu appelé Québec par les Sauvages. Malheureusement, en raison du manque d’appui et des sommes nécessaires, en partie aussi à cause d’intrigues de certains envieux, le poste de Québec n’avance guère dans son développement, tant est qu’à ce jour une seule famille de nos bons Français y vit en compagnie d’une trentaine d’hommes au service de la Compagnie de Rouen et Saint-Malo.
S’interrompant un instant pour les envisager et constater qu’il a obtenu toute leur attention, il poursuit son discours avec conviction et chaleur dans la voix :
— Sachez que par la grande rivière de Saint-Laurent nous pouvons grandement espérer parvenir facilement au royaume de la Chine et des Indes orientales où on pourrait certainement exploiter d’immenses richesses. Le poste de Québec, là où la grande rivière se rétrécit et dominé par une falaise imposante, permettrait de contrôler les allées et venues de tous les navires et de percevoir la douane sur toutes les marchandises en provenance ou à destination de ces lointaines contrées, ce qui surpasserait en prix dix fois au moins toutes les douanes qu’on lève en France. De plus, c’est un pays de près de mille huit cents lieues de long où on trouve les plus belles rivières du monde et où la foi chrétienne serait répandue chez un nombre infini d’âmes qui seraient sous le contrôle de notre souverain. Afin de parvenir à ce contrôle d’une façon solide, il serait judicieux d’établir à Québec, dans la vallée de la petite rivière qui se jette dans la grande, une ville de la grandeur presque de celle de Saint-Denis, laquelle ville s’appellera, s’il plaît à Dieu et au roi, Ludovica. Or, pour l’entier contrôle de la place, nous envisageons un fort sur chacune des rives, l’un en face de l’autre, et un troisième à Tadoussac. Pour le peuplement de cette future Ludovica, on devrait y mener quinze Récollets, trois cents familles de quatre personnes et trois cents soldats. D’autre part, pour l’établissement de bons rapports entre tous, le roi pourrait y envoyer quelqu’un de son Conseil.
À ce stade de son discours et mémoire qui intéresserait davantage le roi que des entrepreneurs, le présentateur remarque dans l’assistance une certaine impatience à entendre parler des bonnes choses. Il sait que par la suite de son propos il va soulager cette impatience. S’il les a fait languir jusque-là, c’est pour plus d’effet au moment de la finale. Il reprend :
— Bien sûr, ce pays de Nouvelle-France contient d’énormes richesses comme les pêcheries de morues, de saumons, d’esturgeons, d’anguilles et de harengs ; aussi des huiles et barbes de baleines, des bois en quantité et de grande hauteur, des gommes, cendres et goudrons ; encore des racines à teinture, du chanvre, des mines d’argent, de fer et de plomb ; et enfin des toiles, pelleteries, pierres de valeur, des vignes et du bétail. Toutes ces richesses pourraient rapporter d’après notre évaluation bien considérée environ cinq millions quatre cent mille livres en revenus annuels, sans oublier les sommes à tirer du chemin raccourci pour aller à la Chine par la grande rivière de Saint-Laurent.
Il s’interrompt un instant pour mieux mesurer son effet. Ils en ont les yeux écarquillés. Il les a convaincus. Reprenant la parole, il termine par ces mots :
— Voilà messieurs, j’ai dit l’essentiel. Votre appui ne peut être que bénéfique à cette cause, au roi, à vous-mêmes et à la France. Je vous sais gré de votre attention.
Spontanément, tous ces membres de la Chambre du Commerce, satisfaits de ce qu’ils ont entendu, applaudissent leur invité et à tour de rôle le félicitent chaleureusement.
***
Québec, février 1618
L’abattage, l’ébranchage, le sciage et l’équarrissage des arbres nécessaires à la charpente, tout ça progressait au goût de Louis. Surtout lorsque Couillard, Crevier et Jonquest s’ajoutaient à lui et Claude. Tous ces hommes s’étaient rassemblés au chantier initié par Louis en haut de la falaise. La journée était douce et quelques averses de neige saupoudraient à l’occasion leurs vêtements. Louis s’était arrangé pour avoir Jonquest au godendard avec lui, non parce que leur rythme de sciage était meilleur ensemble, mais spécialement parce qu’il voulait lui faire une offre particulière. Assez loin des autres pour parler librement, Louis dit à son partenaire de sciage tout en reprenant son souffle :
— Étienne, arrêtons-nous quelques instants pour me permettre d’être capable de suivre ton rythme. Je n’ai plus ton âge, tu sais.
Un grand sourire montrant des dents blanches et saines lui signifie sa compréhension et son accord à cette pause.
— Parlons d’homme à homme. Je sais qu’on se moque et qu’on vous insulte parce que vous nous donnez beaucoup de vos temps libres comme maintenant. En outre, ma femme et moi t’observons depuis le départ de monsieur de Champlain et te voyons honnête, bon travaillant, bon catholique autant avec les Français qu’avec les Sauvages et nous pensons que tu pourrais faire l’affaire d’autant plus que par tes origines normandes tu as, je pense, des connaissances et expériences en agriculture et élevage du bétail.
Il se tait un instant, dévisageant le jeune homme qui paraît embarrassé tellement la tirade entendue lui paraît ambiguë. Étienne, de peur d’avoir l’air fou en interprétant ce début de conversation selon ses plus fols espoirs, balbutie, mal à l’aise :
— Monsieur Hébert, que voulez-vous dire ?
Il sent son visage passer du pourpre à une pâleur extrême tellement il a chaud.
—Nous pensons que tu peux faire un bon colon, un bon paysan si tu décides de t’installer ici définitivement.
— Mais monsieur, y pensez-vous ? Mon contrat ne le permet pas. Quand bien même je le voudrais, la compagnie ne le veut pas. Mon contrat ne me permet pas la possession de terres, comme c’est le cas pour vous.
— Étienne, reprend Louis affectueusement avec un sourire narquois sachant qu’il le fait languir, le voudrais-tu t’installer ici pour de bon, étant mon gendre si je t’accorde la main de ma fille Anne ?
À ces mots, c’en est trop pour cette grande jeunesse qui tombe littéralement à la renverse dans la neige, totalement abasourdie de cette heureuse nouvelle. Affalé de tout son long, il semble inconscient. Inquiet de cette forme inerte creusée dans l’épaisseur de neige, Louis saute par-dessus l’arbre, s’approche d’Étienne et lui frottant le front avec un peu de neige pour l’aider à recouvrer ses esprits, lui dit d’un air moqueur :
— Qu’est-ce cela jeune homme ? T’ai-je fait peur à ce point ? Ou bien ma fille te ferait-elle peur ?
— Monsieur, secrètement dans mon for intérieur, j’espérais ce jour, lui avoue-t-il avec le sourire d’un ange. Anne me plaît énormément et je pense pas trop lui déplaire, si j’en juge par les quelques regards que nous avons échangés.
— À la bonne heure, mon futur gendre ! s’exclame Louis qui offre sa main à Étienne pour l’aider à se relever. À partir de maintenant, ajoute-t-il, tu as ma permission de faire plus ample connaissance avec Anne en attendant votre mariage ce printemps ou à l’été. Mon ainée, bonne fille docile, a tout de suite accepté ce projet vous concernant tous les deux.
— Soyez assurés que je me propose d’être pour Anne un protecteur doux, aimable et un bon père pour les enfants que nous aurons.
— Détail important quant à mon honneur de père de la future mariée, je veux spécifier ceci : dans le contrat de mariage, je ne peux la doter que du tiers de mes possessions à mon décès. Les deux autres tiers reviendront à mes deux autres enfants selon l’esprit d’équité de la Coutume. C’est tout ce dont je suis capable ; ce sera peu ou beaucoup selon ce que l’avenir nous réserve.
— C’est beaucoup plus que je n’espérais. Vous me comblez ! Allons, remettons-nous au travail ! Il n’y a pas de temps à perdre parce que nous aurons une autre maison à construire pour loger les nombreux enfants que nous aurons. Et à nous deux, nous pourrons accomplir beaucoup de faisance valoir, se permet-il d’ajouter dans son langage normand.
À la fin de la journée, Étienne confie à son ami Couillard tous les espoirs qu’il entretient maintenant et dorénavant suite à cette nouvelle et cette entente avec le sieur Hébert. Guillaume est bien heureux pour son ami et il se pose des questions quant à son propre avenir. Il est là depuis presque cinq ans et il ne sait pas s’il restera encore plusieurs années. Il voit cette famille qui représente peut-être un avenir pour lui. Sinon, peut-être d’autres familles viendront-elles s’établir à leur exemple et y trouvera-t-il une jeune femme pour fonder une famille ? Il sait qu’il n’est pas le seul à penser ainsi. Il aime bien son travail et il apprend. Le pays lui plaît bien avec ses quatre saisons bien marquées ; les hivers longs et rigoureux ne le découragent pas et ne lui font pas peur. Cependant, il se sait différent de son compatriote et ami Marsolet qui est allé vivre avec les Sauvages pour apprendre leur langue et servir d’interprète. Il le sait intrépide, capable d’affronter les dangers de la vie en forêt et ses pénuries, mais ce genre de vie n’est pas pour lui. Que peut-il attendre d’un éventuel retour en France ? Veut-il encore retourner dans un pays de guerres, famines et épidémies toujours possibles et fréquentes ? Comment y survivrait-il ? Sans instruction, arrivé comme matelot, bon observateur, il apprend bien et rapidement. Reconnaîtrait-on ses compétences acquises par le travail comme calfat et charpentier ? Il en doute alors qu’ici à Québec il développe ces compétences avec des gages satisfaisants tout en étant logé et nourri. Son sort n’est pas si mauvais et il doit en tenir compte. Que lui réserve l’avenir ? se dit-il tout en se donnant du temps avant de prendre une décision définitive. D’ailleurs, l’été précédent, il avait renouvelé son contrat pour un autre trois ans.

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