Le testament d
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Le testament d'Erich Zann

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Description

Quinze ans après la célèbre nouvelle de Lovecraft, le violon et les compositions maudites d'Erich Zann font l'objet de toutes les convoitises. Le grand détective Charles Auguste Dupin est le seul à savoir pourquoi, et à pouvoir s'y opposer.


Rendu fameux sous la plume d'Edgar Allan Poe, Dupin enquête également de nouveau sur Ernest Valdemar, dont le corps a disparu : le comte de Saint-Germain est-il impliqué, et pourquoi Balzac, à l'article de la mort, s'y intéresse-t-il ?



Deux récits d'une ambiance fantastique enfiévrée et dix-neuviémiste parfaitement reconstituée, par un génial continuateur anglais de Lovecraft.


On nomme "épigone" les auteurs qui ont pris la relève de Lovecraft pour en prolonger l'imaginaire, qui dés le vivant de l'auteur se construisait souvent en collaboration : il s'agit par exemple d'August Derleth et de Robert Bloch, parmi les tous premiers, mais aussi d'auteurs plus récents comme Brian Lumley ou Brian Stableford.


Ce dernier fut d'abord spécialiste du space opera, il se tourna ensuite vers le fantastique avec Le Loup-garou de Londres et cette reprise du détective de Poe.

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Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782361835538
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le testament d'Erich Zann
Brian Stableford
Traduit par Catherine Rabier

© 2019 Les Moutons électriques
Couverture par Melchior Ascaride
Conception Mérédith Debaque


Quinze ans après la célèbre nouvelle de Lovecraft, le violon et les compositions maudites d’Erich Zann font l’objet de toutes les convoitises. Le grand détective Charles Auguste Dupin est le seul à savoir pourquoi, et à pouvoir s’y opposer.
Rendu fameux sous la plume d’Edgar Allan Poe, Dupin enquête également de nouveau sur Ernest Valdemar, dont le corps a disparu : le comte de Saint-Germain est-il impliqué ? Et pourquoi Balzac, à l’article de la mort, s’y intéresse-t-il ?
Deux récits d’une ambiance fantastique enfiévrée et dix-neuviémiste parfaitement reconstituée, par un génial continuateur anglais de Lovecraft.


LE TESTAMENT D’ERICH ZANN
« L’infinité tend à remplir l’esprit de cette sorte d’horreur délicieuse qui est l’effet le plus naturel et l’épreuve la plus infaillible du sublime. » Edmund Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau (1756), traduction de E. Lagentie de Lavaïsse, Paris, J. Vrin, 1973
« Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c’est qu’elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives. De même que l’homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complaît dans les exercices qui provoquent les muscles à l’action, de même l’analyse prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller . Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus, des hiéroglyphes ; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l’opinion vulgaire, prend un caractère surnaturel. »
Edgar Allan Poe, « Double assassinat dans la rue Morgue », Histoires extraordinaires (1841), traduction de Ch. Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869
« À l’évidence, le monde de beauté d’Erich Zann reposait dans un lointain cosmos de l’imagination »
H. P. Lovecraft, « The Music of Erich Zann » (1922)


1
D ans l’énigmatique personnalité de Monsieur le Chevalier Auguste Dupin, une infinité d’aspects me laissaient perplexe, quand nous partagions la demeure que j’avais louée au Faubourg Saint-Germain. Beaucoup des questions que je me posais finirent par s’éclairer au cours de nos longues discussions nocturnes. Mais quelques-unes demeurèrent, bien après que Dupin eut finalement décidé que même l’intimité d’un esprit aussi compréhensif que le mien était trop pour son tempérament de reclus et qu’il eut donc choisi de revenir dans son logement du début, rue Dunôt, et de réduire nos rencontres à deux ou trois par semaine. Deux questions, en particulier, continuaient à m’intriguer profondément.
Le premier de ces mystères non résolus concernait les raisons pour lesquelles un homme aussi intellectuellement doué que Dupin, un homme dont les pouvoirs d’analyse étaient incomparables, ne pouvait ou ne voulait trouver une occupation lucrative qui corresponde à ses aspirations d’ermite. En tant que journaliste amateur moi-même, en quelque sorte – bien que je fisse arranger mes travaux occasionnels dans ce domaine par un compatriote qui les relisait avant de les publier sous son nom dans notre pays – je suggérai plus d’une fois qu’il pourrait aisément remédier à la perte de son patrimoine au moyen de sa plume. Mais il se contenta de répondre que son engagement au service de la vérité était trop profond pour envisager un pareil métier. Quand je suggérai qu’il y avait plus d’argent à gagner avec la réalité qu’avec la fiction – à cette époque, Alexandre Dumas et Eugène Sue commençaient à peine à faire une magistrale démonstration du contraire – il répondit simplement que, le plus souvent, le soi-disant journalisme « de faits » avait plus tendance à les altérer et à les déformer par des effets de style que la plus fantastique des fictions, n’en laissant qu’un résidu insignifiant qui faisait insulte à une intelligence pénétrante.
Le second mystère aurait bien pu figurer dans la même catégorie des faits sans importance. Mais il m’intriguait, malgré tout. Comment se faisait-il, ne pouvais-je m’empêcher de me demander, qu’un homme au comportement aussi sauvage et aux tendances aussi antisociales, dont la simple existence était ignorée de tous hormis d’un petit nombre choisi de Parisiens, pût se rendre sans être annoncé chez une personnalité aussi importante que le Préfet de police de Paris, en étant sûr d’être reçu ? Ce qui était encore plus étonnant était que le Préfet en question, Lucien Groix, prenait la peine de venir voir Dupin en personne, quand il avait particulièrement besoin de lui, comme dans l’affaire dont mon correspondant américain a finalement publié un bref compte-rendu sous le titre de « La Lettre volée ». J’avais l’impression que tous les deux partageaient une sorte de secret. Mais lorsque j’interrogeais directement Dupin à ce sujet, il se contentait de confirmer, effectivement, qu’il s’agissait d’une affaire confidentielle dont il ne pouvait parler.
Ces deux mystères furent toutefois éclaircis une nuit d’hiver, peu de temps après les événements relatés dans « La Lettre volée », quand le Préfet vint de nouveau chercher Dupin, cette fois-ci dans la vieille maison du Faubourg Saint-Germain que je louais alors depuis plus d’un an. Groix savait que Dupin et moi avions maintenu nos relations dans les limites qui convenaient à mon farouche ami. Ainsi, lorsqu’il trouvait le célèbre logicien absent de la rue Dunôt un peu avant minuit, il se précipitait chez moi, dans l’espoir de nous y trouver tous les deux.
Cette nuit-là, Dupin était, en effet, nonchalamment installé dans mon fumoir éclairé aux chandelles ; le temps s’étant suffisamment mis au froid pour nous dissuader de faire une de nos promenades nocturnes, nous venions de passer une heure ou deux à discuter agréablement d’une série de sujets plaisants.
J’avais entamé la discussion en faisant à Dupin un compte-rendu enthousiaste du mélodrame que j’avais vu deux nuits auparavant aux Délassements-Comiques . Dupin n’allait jamais au théâtre et lisait rarement les critiques dramatiques. Depuis qu’il ne vivait plus sous mon toit, avec toutes mes lectures à portée de main, sa fréquentation des quotidiens se limitait plus ou moins à la Gazette des Tribunaux . Mais je pensais que la pièce en question pouvait l’intéresser parce qu’elle traitait longuement du rêve et du somnambulisme. Le drame en question, écrit par Frédéric Soulié sur une musique de Maurice Bazailles, La Cantate du Diable – The Devil’s Cantata , en anglais – était une libre adaptation de l’exemple le plus célèbre d’un rêve connu pour avoir servi de source d’inspiration, celui qui avait prétendument inspiré le compositeur italien Giuseppe Tartini pour son œuvre la plus fameuse, Il Trillo del Diavolo .
– Dans la pièce de Soulié, dis-je à Dupin, le violoniste qui conclut le pacte diabolique ne donne pas son instrument au Diable, comme Tartini l’a fait dans son rêve. Mais il en joue à sa place, afin que le Diable puisse chanter un des hymnes qu’il chanta jadis au Ciel, dans le chœur des autres anges, avant sa chute. À ce moment-là, grâce à un système ingénieux de trappe inauguré par la Porte Saint-Martin dans les années vingt, l’homme mûr qui jouait jusque-là le rôle de Méphistophélès sous son apparence traditionnelle est brusquement remplacé par un jeune soprano blond, dont l’aspect et la voix sont véritablement d’un angélisme parfait. Au cours de son chant, le Diable reprend pour ainsi dire sa forme originelle. Mais, à mesure qu’il chante, les notes s’altèrent graduellement comme si le violon se désaccordait, tout en restant bizarrement mélodieux, mais d’une autre façon, en accord avec la voix du jeune garçon, de plus en plus sinistre mais étrangement envoûtante. 
– Scordatura , me coupa Dupin.
– Je vous demande pardon ? 
– La manière non conventionnelle d’accorder un violon à laquelle vous venez de faire allusion est connue sous le nom technique de scordatura , expliqua-t-il. Il est tout à fait inhabituel pour un violoniste, cependant, de réaccorder son instrument en même temps qu’il en joue, en plein morceau. C’est peut-être un nouveau tour du Signor Paganini ?
Je m’étais rendu à un concert de Paganini à l’Opéra la semaine d’avant. Mais je ne l’avais pas dit à Dupin parce que je n’en avais pas retiré autant de plaisir que je l’espérais. Que la technique du violoniste fût brillante, je n’en doutais pas. Mais ses fameux capricci me semblaient bien plus sophistiqués que mélodieux. Je préférais les sonates pour violon de Bach. J’étais surpris que Dupin fût même au courant de l’existence du grand virtuose, à plus forte raison qu’il sache en quoi consistait son travail ou que sa tournée européenne en cours l’avait récemment amené à Paris.
– Je ne sais pas, avouai-je en réponse à sa question. Vous vous intéressez au violon, alors, Dupin ?
– Pas du tout, me répondit-il de manière paradoxale. Je n’ai pas touché un pareil instrument depuis vingt ans, bien que mon père eût veillé à me le faire apprendre quand j’étais enfant, à une époque où ma situation était bien différente. J’ai un peu fréquenté jadis un violoniste de génie, cependant, et j’en ai rencontré un autre par son intermédiaire qui se prenait lui-même pour un génie. J’en garde un souvenir qui m’a fait prêter une oreille attentive à des bavardages sur Paganini, que j’ai surpris au cours d’une de mes promenades nocturnes. L’Opéra n’est pas loin de chez moi, à pied. Et même si je ne suis jamais entré dans l’établissement lui-même, je m’arrête quelquefois pour une petite mominette 1 dans un des cabarets* où le public a l’habitude de se retrouver après le spectacle. D’habitude, leurs discussions critiques glissent sur moi sans que j’y prête attention. Mais cette fois-ci, j’ai écouté leurs commentaires parce que ce qui était dit de Paganini me rappelait ma vieille connaissance. Ils ont évoqué l’usage de la technique de la scordatura et je me suis alors demandé si Paganini avait mis au point un tour pour réaccorder son instrument en plein morceau. 
Je ne me souciais pas d’en savoir davantage sur les souvenirs lointains de Dupin parce que j’étais impatient de reprendre mon compte-rendu de la pièce.
– Ce qui fait l’originalité de cette pièce par rapport aux inventions faustiennes, lui dis-je, malgré le fait que le violoniste a pour partenaire un clone parfait de Marguerite, sous la forme d’une jolie soprano jouée par Mademoiselle Deurne, est que Soulié – qui a publié il y a peu un roman intitulé Le Magnétiseur – a ingénieusement recyclé les recherches qu’il a faites pour cet ouvrage. Il fait largement référence aux expériences récentes du Marquis de Puységur sur le magnétisme animal, pour défendre l’idée que l’hallucination provoquée par le Diable chez le protagoniste est bien plus qu’un rêve ordinaire. En fait, le pouvoir magnétique du Diable se combine avec l’ambition musicale du protagoniste pour faire de son jeu un moyen d’accéder à la réalité supérieure, comme peuvent le faire les somnambules mesmérisés. 
– Les somniloques, dit machinalement Dupin.
Il fronçait les sourcils comme si j’avais dit quelque chose qui le troublait, et la correction qu’il avait proposée ressemblait presque à une manière de lui faire oublier sa contrariété pour revenir à une conversation plus rassurante.
– Je vous demande pardon ? fis-je de nouveau.
– Les somnambules, à proprement parler, sont des individus qui marchent pendant leur sommeil, m’expliqua Dupin. Les sujets hypnotisés par des mesméristes compétents afin qu’ils puissent raconter ce qu’ils ont vu dans l’univers des rêves, ou qu’ils servent de mediums pour les voix qui viennent de ces espaces, s’appellent plus exactement des somniloques : des gens qui parlent pendant leur sommeil.
– Pas d’après les notes du programme, dis-je en cherchant à atteindre la poche intérieure de ma veste.
Mais il m’arrêta d’un geste désinvolte. Il ne se souciait pas de savoir ce que le programme pouvait dire ; c’était un pédant invétéré et il était parfaitement convaincu d’avoir raison. Mais il avait encore une autre idée en tête. Je fis silence, sachant qu’il reprendrait le fil de la discussion, dans l’espoir qu’il m’expliquerait ce qui l’avait perturbé.
En fait, il se retrancha dans des considérations intellectuelles, s’abritant derrière son savoir ésotérique.
– Je ne connais pas du tout l’œuvre de Monsieur Soulié, dit-il, mais il me semble que le choix de ses modèles n’est pas vraiment judicieux. Le défunt Marquis de Puységur a, en effet, mené des expériences intéressantes sur le magnétisme animal, bien qu’il soit également responsable de la regrettable popularisation du mot somnambulisme dans ce domaine. Mais son ouvrage sur le sujet a été complété, depuis – supplanté, diraient certains – par celui d’Alexandre Bertrand. Puységur et la plupart de ses disciples sont, pour employer un vocabulaire scientifique, des physiologistes , principalement intéressés par les phénomènes physiques ; les relations entre le magnétisme et la musique ont été traitées de manière bien plus claire par l’école rivale des spiritualistes , qui considèrent que ce qu’ils s’obstinent à appeler « état somnambulique » est essentiellement – toujours au sens scientifique – un état extatique. La scène que vous venez de décrire relèverait sûrement davantage des théories de Bertrand que de celles de Puységur. Dans ce cas particulier, bien sûr, on ne devrait même pas parler de somniloquie, mais de somnimusicalité . Mais c’est un mot que personne, pour l’instant, n’a pris la peine d’inventer, et peut-être, tout bien considéré, devrions-nous nous en réjouir.
Je savais que je n’étais pas à la hauteur dans une discussion d’aussi haute volée avec Dupin. Mais je sentais que je devais essayer, ne serait-ce que dans l’espoir de lui offrir une occasion supplémentaire de s’expliquer sur la nature de l’écharde qui s’était pour ainsi dire fichée en bordure de sa conscience. Il se trouvait que j’avais lu récemment Nouvelles Considérations sur les rapports du physique et du moral de l’homme de Maine de Biran, et j’étais sur le point d’improviser un discours hasardeux sur l’intérêt que pouvait avoir la réflexion du célèbre physiologiste sur le phénomène du sommeil, lorsque le carillon de la porte d’entrée retentit.
Je dois avouer que ma première réaction à cette sonnerie inattendue fut mélangée ; j’étais surpris et ennuyé, comme on pouvait s’y attendre, mais aussi secrètement soulagé par l’interruption d’une discussion qui avait si bien commencé mais dont le développement menaçait de m’emmener bien au-delà de mes capacités intellectuelles.
Bien que l’immeuble comportât une loge, je ne m’étais pas soucié d’embaucher une concierge, pas plus que je ne m’étais soucié d’installer une voiture dans les écuries ou de louer les services d’un palefrenier. Cela ne présentait que rarement un inconvénient, étant donné que mon seul visiteur régulier était Dupin. Comme je me levais de mon fauteuil pour aller ouvrir moi-même, Dupin plaisanta, faisant sûrement une allusion fortuite au sujet initial de notre discussion : « Quand on parle du Diable, on voit le bout de sa queue ! »
Assurément, je me gardai bien de répéter son propos à Monsieur le Préfet quand ce distingué personnage s’enquit poliment si par hasard Monsieur Dupin était là.
En d’autres circonstances, le Préfet aurait sûrement demandé à parler à Monsieur Dupin en privé. Mais nous étions chez moi, et non dans l’appartement de Dupin, rue Dunôt. Et Dupin était trop confortablement installé dans un fauteuil, sirotant un verre de cognac et fumant du tabac turc, pour qu’on le fasse lever aussi facilement. S’il avait su ce que le Préfet s’apprêtait à lui dire, peut-être en aurait-il décidé autrement. Mais en l’occurrence, il informa dédaigneusement l’auguste fonctionnaire qu’il pouvait me faire confiance s’il avait des secrets à partager. Et une fois que j’eus été admis dans leurs intrigues, il ne fut plus question de m’en exclure.
– Bernard Clamart a été assassiné, dit le Préfet à Dupin, estimant à l’évidence qu’on n’avait pas le temps de tourner autour du pot. Il a reçu un coup mortel dans son cabinet de consultation, au-dessous de son appartement, rue Serpente, un peu plus tôt dans la soirée. Deux ou trois coups, portés par-derrière au sommet et à l’arrière de la tête. Ses papiers étaient dispersés dans tous les sens. Il n’y a pas moyen de savoir s’il en manque, ni lesquels, si c’est le cas. Son carnet a été volé dans la poche de son manteau mais on a laissé de nombreux objets de valeur plus encombrants.
Bien que Dupin fût déjà perturbé, il sembla s’effondrer complètement en entendant ces nouvelles. Je n’avais jamais vu son visage s’assombrir ainsi et son attitude montrer autant d’accablement. J’avais toujours pensé que le sang-froid qui le caractérisait et sa nonchalance désinvolte étaient à toute épreuve. Mais ces nouvelles le plongèrent dans une douloureuse attention. Il ressemblait à la jambe d’une grenouille morte stimulée par un courant galvanique. Pendant deux à trois secondes, il sembla littéralement terrifié. Puis il se reprit, faisant visiblement un effort, et murmura : « Je ne dois pas me laisser impressionner par une simple coïncidence ! Il n’y a que les imbéciles pour voir la main du destin dans de pareils hasards. »
Je peux dire que Monsieur Groix était aussi surpris que moi de voir Dupin dans un tel état de consternation. Mais je pouvais aussi me rendre compte qu’il s’était attendu à ce que ses nouvelles soient plus alarmantes que l’annonce d’un meurtre ordinaire, et lui-même semblait avoir quelque intérêt personnel dans ce crime précis.
Dupin plissa légèrement les yeux tandis qu’il s’efforçait de recentrer ses pensées, rassemblant toutes ses facultés de concentration méthodique.
– Est-ce que l’arme du crime se trouvait encore sur les lieux ? demanda-t-il de manière professionnelle.
– Oui, dit le Préfet. C’était un lourd chandelier de bronze pris sur le rebord de la cheminée. Le commissaire dépêché sur les lieux l’a trouvé dans le foyer, où le meurtrier doit l’avoir jeté après s’en être servi. Il gisait à côté d’une bougie qui a dû tomber quand il s’en est saisi. 
– Le commissaire peut-il affirmer que la bougie était allumée au moment où le meurtrier s’en est saisi ? 
– Apparemment. La flamme était éteinte, mais il y avait de la cire liquide sous la mèche et des gouttelettes durcies répandues autour du foyer. Ce détail ainsi que l’état général du cadavre du notaire ont amené le Commissaire à conclure que le meurtre avait dû être commis après la tombée de la nuit, et pas plus de trois heures avant la découverte du corps. Combien de temps le meurtrier est-il resté sur les lieux après avoir porté les coups fatals ? C’est difficile à dire avec certitude. Mais il se trouve que la concierge a vu quelqu’un qu’elle n’a pas reconnu descendre l’escalier extérieur depuis l’entrée privée du cabinet de consultation de Clamart, et s’éloigner en toute hâte, cinq à dix minutes après que Saint-Germain-des-Prés a sonné neuf heures et demie. 
– Est-ce la raison pour laquelle elle s’est rendue dans le cabinet de consultation de Clamart et a découvert le corps ? 
– La raison principale, oui. En fait, elle a envoyé la cuisinière à l’appartement de Clamart pour savoir s’il voulait souper. Clamart avait l’habitude de descendre aux cuisines communes de l’immeuble pour venir chercher de quoi manger quand la même horloge sonnait neuf heures. Il ne l’a pas fait alors qu’on savait qu’il était chez lui, ce qui a un peu inquiété les domestiques. La concierge a immédiatement appelé le commissaire après la découverte du corps par la cuisinière, et le commissaire m’a tout de suite envoyé un mot, conformément aux ordres. 
– Clamart figurait sur votre liste, même après tout ce temps ? s’enquit Dupin.
– Oui, bien sûr, confirma le Préfet.
Sa voix tremblait légèrement. « Depuis le premier jour où j’ai pris mon service, il a fait partie de ma liste des gens à surveiller – tout comme vous et Palaiseau. »
Je connaissais Bernard Clamart de réputation, comme un notaire de grande expérience, très réputé. Mais le nom de Palaiseau éveilla un écho bien différent dans ma mémoire. Je savais que je l’avais entendu ou vu imprimé dans les tout derniers jours. Mais je ne pouvais me rappeler où, sur le moment, ni dans quel contexte.
– Est-ce que la concierge a fourni une description de la personne qu’elle a vue descendre l’escalier ? 
– À peine. Il faisait noir et l’éclairage est faible, rue Serpente. La personne était petite et mince, mais emmitouflée dans un épais pardessus, avec un chapeau aux larges bords rabattu sur le visage. 
Monsieur Groix semblait penser à quelque chose d’autre qu’à la description, malgré son importance évidente pour l’enquête. Dupin avait fixé le feu pendant qu’il concentrait son attention sur les détails du crime, en assemblant les pièces du puzzle. Mais il leva soudain les yeux sur le visage de son visiteur et sans nul doute, il y lut plus de choses que ce que j’avais été capable d’y déceler.
– Il y a autre chose, n’est-ce pas ? demanda Dupin au Préfet, une franche inquiétude altérant de nouveau soudainement sa voix, encore plus aiguë que précédemment. Quelque chose qui complique l’affaire et la rend bien plus grave ?


1 . Les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte (NdT).


2
Dupin ne s’était pas trompé sur l’expression du Préfet ; le politicien accompli que Groix se devait d’être s’était trahi même à mes yeux. À l’évidence, il y avait quelque chose d’autre : quelque chose qui semblait, du moins pour ces deux hommes qui partageaient un secret longuement gardé, rendre encore plus inquiétant le meurtre d’un homme qu’ils avaient connu tous les deux.
– Oui, hélas, reconnut le fonctionnaire. Quand on m’a informé du meurtre de Monsieur Clamart, j’étais en pleine lecture d’un rapport de routine fait par un sergent de ville* , dont le secteur comprend le Père-Lachaise. Il avait été informé d’une fouille illégale dans le coin boisé du cimetière, qui n’avait pas été enregistrée comme une violation de sépulture lorsqu’on l’avait découverte la première fois parce qu’aucune tombe n’était supposée s’y trouver, alors que le sergent de ville* a trouvé un cercueil caché tout près quand il a eu le temps de faire des recherches. Le cercueil avait été ouvert, mais les restes du corps étaient encore là.
– Les restes de Zann ? demanda Dupin d’un ton morne, n’attendant manifestement aucun démenti.
– Il faudra que je voie moi-même le cercueil, pour être sûr, mais je pense que oui.
Dupin soupira profondément.
– Plus qu’une coïncidence, après tout, murmura-t-il. Les gens superstitieux ont coutume de dire que ces avertissements sinistres vont toujours par trois. 
Il tenta, en vain, de retrouver son laconisme habituel pour demander : « Est-ce que quelqu’un est venu se renseigner, récemment, à la Préfecture, au sujet de cette tombe ou de la déposition ? »
– Pas exactement, répondit le Préfet.
– Pourquoi pas exactement  ? voulut savoir Dupin.
– Personne n’est venu directement à la Préfecture, Monsieur Dupin, mais quelqu’un s’est renseigné auprès de l’Académie et de l’Opéra sur la mort de Monsieur Zann. Et le directeur de l’Opéra a pris la peine d’envoyer un courrier à mon secrétaire pour demander si la Préfecture avait des détails sur son décès ou son testament. Mon secrétaire a répondu, en toute innocence, qu’il n’y avait aucune trace dans les fichiers de la Préfecture du décès ou du testament, mais que ce n’était pas surprenant, vu que leurs circonstances ne relevaient pas d’un crime. Il n’avait aucun moyen d’être au courant de la déposition. Personne n’a été capable, à l’Académie, de fournir une information quelconque, bien sûr, et vu que celui qui cherchait des informations semblait plus que respectable...
– Qui était-ce ? demanda abruptement Dupin.
– Nicolo Paganini, le célèbre virtuose, répondit le Préfet.
Il semblait se soumettre avec une étonnante docilité à cet interrogatoire serré, étant donné le fossé institutionnel qui séparait les deux hommes et qui ne jouait certainement pas en faveur de Dupin. Je compris tout de suite l’allusion de Dupin aux avertissements qui arrivaient par série de trois, bien que ce fût lui, et non pas moi, qui avait introduit le nom de Paganini dans notre précédente conversation.
– Je sais qui est Paganini, observa Dupin, sans doute pour prévenir l’explication que le Préfet se serait cru obligé de donner.
– Cela nous fera gagner un peu de temps, dit sèchement Monsieur Groix. Le maestro voulait savoir à tout prix où se trouvaient les morceaux éventuellement inédits que son confrère musicien avait laissés pour le violon. Il était apparemment prêt à remuer ciel et terre pour les chercher durant son bref séjour dans la capitale. Mais sa tournée l’a entraîné maintenant à Londres. 
– L’intérêt de Paganini est compréhensible, même si tout ce qu’il a appris sur Zann ne sont que des rumeurs récoltées dans son pays, reconnut Dupin, en hochant lentement la tête. C’était probablement une pure spéculation de sa part de penser que Zann pouvait avoir écrit quelque chose durant son exil à Paris... mais c’est ainsi que naissent les rumeurs, les anodines comme les mortelles. 
– S’il n’y a rien d’autre..., murmura le Préfet, souhaitant visiblement qu’il en soit ainsi.
– Avez-vous prévenu Palaiseau ? fut la question suivante de son interrogateur.
– Oui. Et j’ai laissé un homme sur votre palier rue Dunôt, avec un autre qui surveille la porte d’entrée de la maison. 
Le Préfet inversa enfin les rôles en demandant à son conseiller : « Avez-vous une idée de qui a pu faire ça, Dupin, ou de ce qu’ils cherchent exactement ? »
– Non, pour la première question, dit Dupin. Quant à la seconde, pour reprendre votre expression, pas exactement . Comme vous-même l’avez évidemment déduit, le meurtrier cherchait presque certainement une trace ou un souvenir de la musique de Zann. Quel qu’il soit, il n’en sait pas suffisamment pour être sûr qu’on n’en a enterré aucun avec le corps de Zann dans son cercueil. Mais il a été capable, à l’évidence, de découvrir l’endroit où se trouvait la tombe cachée. Peut-être aurions-nous dû la creuser de nos propres mains... les fossoyeurs professionnels n’ont jamais été réputés pour leur discrétion. Et bien que les deux que nous avons employés n’aient pas été censés savoir qui ils enterraient, la curiosité peut en avoir amené un, ou les deux, à le découvrir. Le nom ne leur aurait rien dit, à l’époque, mais il est suffisamment marquant pour leur être revenu en mémoire quand Paganini a commencé à se renseigner pendant sa tournée à l’Opéra.
– Le meurtrier doit en savoir plus que ce qu’un fossoyeur bavard a pu lui dire, fit remarquer le préfet, puisqu’il savait que Clamart était le notaire chargé du testament de Zann.
– Pas nécessairement, répliqua Dupin. De nous cinq qui étions présents à l’enterrement, Clamart était de loin le plus susceptible d’être reconnu par l’un ou l’autre des larbins. Vous occupiez alors une position nettement moins en vue et vous n’étiez pas très connu même au Palais de Justice. Fourmont était un obscur médecin et Palaiseau, seulement un musicien mineur dans l’orchestre d’un petit théâtre du boulevard du Temple.
Cette remarque me fit souvenir que j’avais vu le nom de Palaiseau auparavant. Il était inscrit sur le programme que je portais toujours dans la poche de ma veste. Palaiseau était le nom du violoniste qui accompagnait le Diable sous son aspect angélique lorsqu’il chantait son admirable cantate, une musique dont la nature suggérait d’abord le paradis pour devenir ensuite subtilement diabolique. Les Délassements-Comiques étaient situés au 76 boulevard du Temple, endroit qui convenait à un pareil spectacle. Le boulevard du Temple était généralement connu sous le nom de boulevard du Crime, en partie à cause des mélodrames qui se jouaient dans ses théâtres et en partie à cause de la clientèle plutôt louche attirée par certains de ces théâtres et les troquets avoisinants. Personne n’avait été très surpris que Fieschi ait tenté d’assassiner Louis-Philippe avec une machine infernale placée sur une fenêtre du second étage du boulevard du Temple, à un jet de pierre des Délassements-Comiques . Il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que le Préfet de Police connût le nom d’un ancien habitué du quartier* . Mais il semblait étrange que Dupin le connaisse aussi, et je fus inévitablement conduit à me demander si Palaiseau et le mystérieux Zann n’étaient pas, l’un, le génie autoproclamé et l’autre, le véritable génie dont Dupin avait incidemment parlé peu de temps avant.
– Et vous-même, vous étiez aussi peu connu des Parisiens que maintenant, en dépit de la célébrité qui vous menace en Amérique, ajouta le Préfet aux observations de Dupin, glissant un coup d’œil réprobateur de mon côté.
Aucun de mes comptes rendus littéraires sur les exploits de Dupin n’avait encore été traduit dans la langue natale du grand homme. Seulement deux d’entre eux avaient paru jusque-là en Amérique. Mais le Préfet en avait visiblement entendu parler – ce qui n’était pas étonnant, vu qu’il y figurait comme un personnage mineur, même si j’avais remplacé son nom par une simple initiale pour des raisons diplomatiques. Après une légère pause, Monsieur Groix continua :
– Donc, vous pensez que le meurtrier n’est vraisemblablement pas au courant de notre rôle, et qu’ainsi, il ne s’intéressera vraisemblablement à aucun d’entre nous ?
– Comment pourrions-nous faire une estimation précise de cette vraisemblance ? riposta Dupin. Clamart présentait-il d’autres blessures apparentes ?
– Non, dit le Préfet.
– Il n’y a aucune raison de supposer qu’on ait tenté de lui arracher des informations par la menace ou l’exercice de la violence ?
– Pas de raison évidente au premier coup d’œil. Clamart était un solide gaillard, en dépit de son âge, et il avait un personnel dévoué. S’il y avait eu lutte, il aurait eu facilement le dessus et le bruit de la bagarre aurait fait descendre son valet de chambre à toute vitesse et son cocher serait monté pour se précipiter à son aide. C’est sans doute la raison pour laquelle il a été frappé par-derrière, sans perte de temps. 
– Mais le meurtrier n’a pas pris d’arme avec lui dans ce but, fit remarquer Dupin. Le chandelier a sûrement été choisi au hasard, suite à une décision prise dans la hâte, à moins que...
– À moins que quoi, Monsieur Dupin ? s’enquit le Préfet – très poliment, pensai-je, vu les circonstances.
– À moins que le chandelier n’ait simplement servi à dissimuler l’empreinte d’une autre arme, ou à détourner l’attention d’une blessure moins visible qu’une recherche plus minutieuse aurait pu mettre à jour. Le corps a-t-il déjà été transporté à la Morgue ? 
– Non. Mais si vous désirez le voir tant qu’il se trouve encore sur place, il va falloir nous dépêcher. 
– Alors nous nous dépêcherons, décida Dupin. Plus les traces sont fraîches, plus elles seront faciles à repérer et à suivre. Nous pourrions, bien sûr, attendre de voir si le meurtrier vient ou non jusqu’à nous... mais tout ce qui a un rapport avec la mémoire de Zann peut devenir redoutablement dangereux, et si nous pouvons avoir une longueur d’avance, nous devons la prendre.
– J’ai pensé que c’est ce que vous décideriez, dit le Préfet. Ma voiture attend dehors.
Il jeta un autre coup d’œil éloquent dans ma direction, mais ne dit rien, ni à moi ni à mon hôte. Il regarda simplement Dupin d’un air interrogateur, comme pour lui demander la permission de me donner l’ordre de rester.
– Trop tard, dit Dupin. Il en a entendu plus qu’assez pour éveiller sa curiosité, et sans doute trop pour être en sécurité. Si le meurtrier, quel qu’il soit, est au courant de mon rôle dans l’affaire Zann, il saura sûrement que j’ai habité ici quelques mois et que je viens fréquemment dans cette maison. S’il vient à soupçonner que je peux avoir caché quelque chose ici, mon ami américain peut être en danger autant que moi. Je ne supporterais pas l’idée qu’il puisse recevoir un coup mortel sans même savoir pourquoi. Il doit venir avec nous afin que nous puissions garder un œil sur lui. 
– Très bien, fit le Préfet, se soumettant même aux caprices de son interlocuteur.
Je pris mon manteau d’hiver, mis des gants épais, un chapeau de feutre, et choisis une canne-épée dans le râtelier du vestibule. Dupin sourit, mais garda sa propre canne, tout à fait ordinaire ; il préférait se servir de son cerveau plutôt que de ses muscles, pour se battre. Je suis sûr, cependant, qu’il aurait pris des habitudes de plus grande prudence s’il avait vraiment été obligé d’affronter le meurtrier de la rue Morgue, plutôt que d’identifier le monstre à distance, en toute sécurité.
Tandis que nous sortions pour prendre la voiture du Préfet, je chuchotai : « Vous m’expliquerez tout cela, n’est-ce pas, Dupin ? » J’étais sincèrement inquiet ; après tout, il avait refusé de parler de ses relations avec le Préfet auparavant, même si j’étais parfaitement conscient du plaisir constant qu’il prenait à faire montre de son savoir ésotérique et de ses capacités de raisonnement.
– Bien sûr, mon cher, dit-il. Je vous raconterai toute l’histoire dès que j’en aurai l’occasion. Il se peut que cette affaire ait été simplement déclenchée par l’enquête de Paganini, qui a sûrement été innocente, même si ses suites se sont avérées tragiques. S’il en est ainsi, tout pourrait tourner court et s’arrêter là. 
Il semblait éprouver plus d’espoir que de confiance en cette éventualité, mais sa préférence pour elle ne me laissait aucun doute.
Comme nous montions en voiture, Dupin dit : « Mon intuition aurait dû me dire que quelque chose n’allait pas quand vous avez commencé notre discussion de ce soir en parlant de Giuseppe Tartini, et que vous m’avez même amené à parler d’Erich Zann. »
– Mais vous n’avez pas parlé d’Erich Zann, fis-je remarquer.
– Pas nommément, je le reconnais. C’était le violoniste de génie dont j’ai parlé à propos de la technique de la scordatura  : le seul qui pouvait réaccorder son instrument en plein morceau. Zann a fait partie autrefois des élèves de l’école célèbre de Tartini, bien que Tartini fût alors très âgé. Il est mort en 1770, je crois. Zann n’était plus tout à fait un jeune homme, à cette époque, bien qu’il ne fût pas vraiment aussi vieux qu’il en avait l’air lorsqu’il est mort à son tour. 
– Ce serait l’œuvre du Diable sur laquelle vous avez plaisanté, alors ? me moquai-je. Je n’avais pas saisi que vous vouliez dire « conte » et non pas « queue » 2 .
– On ne devrait pas se laisser aller aux plaisanteries, marmonna Dupin, tandis qu’il se calait dans un coin de la spacieuse voiture, comme s’il essayait de disparaître dans les coussins. Il y a, hélas, trop de vérités qui sont dites par hasard en plaisantant. 
Dupin s’enferma ensuite dans un silence obstiné, cependant, sans doute parce que nous n’étions pas seuls. Le Préfet avait un de ses subordonnés qui attendait dans la voiture : un robuste agent qui lui servait visiblement de garde du corps et nous regardait tous les deux d’un air soupçonneux montrant qu’il était prêt à se jeter sur nous et à nous immobiliser au moindre mouvement suspect.


2 . En anglais, les mots tale  (conte) et tail (queue) ont une prononciation semblable qui rend possible la confusion entre les deux mots (NdT).


3
Je mis à profit le silence de Dupin pour triturer ma mémoire à la recherche d’une information concernant Giuseppe Tartini, que j’aurais conservée pour m’en servir plus tard. Mais je ne pus y découvrir que la fameuse anecdote qui avait inspiré le mélodrame que j’étais allé voir deux nuits auparavant.
Tartini avait dit un jour à l’astronome Jérôme Lalande qu’il avait rêvé d’un pacte avec le Diable, qui lui garantissait la réalisation de tous ses désirs en échange de son âme. Dans son rêve, Tartini avait donné son violon à l’Ennemi pour tester ses talents musicaux, et le Diable avait joué une sonate d’une beauté et d’une originalité si merveilleuses que le compositeur s’était réveillé en sursaut et avait essayé de la jouer à son tour. Il n’était pas arrivé à la retrouver, mais le morceau, même inférieur, qui lui avait été ainsi inspiré n’en avait pas moins été le plus beau de toute son œuvre : Il Trillo del Diavolo , habituellement connu en anglais comme La Sonate du Diable , bien que le titre original fasse référence aux doubles trilles incroyablement difficiles à exécuter que comporte la pièce. La rumeur avait couru, après sa mort, que Tartini...

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