Les amants de la mer de Chine
277 pages
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Les amants de la mer de Chine

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Description


Shanghai, 1861


Dans une Chine ravagée par les guerres de l’Opium, Jonathan se retrouve livré à lui-même lorsque sa mère disparaît sans laisser de traces. Confié aux bons soins d’un orphelinat tenu par un couple de britanniques, c’est là qu’il fait la rencontre qui bouleversa sa vie.


À peine plus âgé que lui, Bao est le fils du joaillier le plus réputé de Shanghai. Celui-ci tombe immédiatement sous le charme des longs cheveux blonds et de la discrétion du jeune orphelin. Les années passant, cette amitié d’enfant se transforme en une passion d’une toute autre nature que rien ne démentira.


Mais en dépit de la bénédiction d’un mystérieux dieu et de ses guerriers dragons qui semblent veiller sur eux, secrets, tragédies et duperies n’auront de cesse de séparer les deux amants. Des palais de Shanghai jusqu’aux confins les plus reculés de la jungle chinoise, Bao et Jonathan devront apprendre à ne compter que sur eux-mêmes pour percer le secret de Qinqiè Aiqing. Et, pourquoi pas, enfin découvrir cette terre promise à ceux dont la société réprouve les amours ?

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Publié par
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EAN13 9782375210413
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0049€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Eve Terrellon
 
 
Les amants de la mer de Chine
 
 
 
 
 
 
 
 
Mix Editions
 
 
 
 
Les amants de la mer de Chine
ISBN : 978-2-3752-1041-3
Disponible également en broché ISBN : 978-2-3752-1040-6
©Mix Editions 2017, tous droits réservés.
Maquette et image de couverture : © Jay Aheer
Mix Editions :
Impasse des mares – 76970 Grémonville
www.mix-editions.fr
 
Notes de l’auteur
Ce livre contient une part de fantastique, mais il présente aussi une partie historique. Mise à part Cixi, tous les personnages sont issus de mon imagination. Néanmoins, je me suis plongée dans une documentation abondante pour coller au mieux à l’époque, aux usages et aux événements réels. Ne possédant personnellement aucune culture chinoise, je m’excuse par avance auprès des personnes sinologues pour les erreurs que j’aurais pu commettre.
Si comme moi vous êtes de ceux qui aiment lire en écoutant de la musique, je ne peux que vous conseiller les deux fonds musicaux qui ont tourné en boucle durant toute la rédaction de ce livre. À savoir, deux bandes originales de films : celle du Dernier Samouraï et de Mémoire d’une geisha.
Chapitre 1 : La perte d’une mère
Mes premiers souvenirs me ramènent à Shanghai. À ce début de printemps 1861, où tout a basculé. Ce jour-là, je me rappelle qu’il pleuvait. J’allais avoir cinq ans et j’attendais le retour de ma mère…
Généralement, elle passait la journée à broder. Elle réalisait sans modèle de jolies fleurs ou de grands oiseaux étranges, qui déployaient leurs couleurs vives sur des carrés de soie. Les formes qui naissaient sous ses doigts me fascinaient, et je m’efforçais en vain de reproduire ses créations sur le papier qu’elle me donnait.
La plupart du temps, je demeurais assis auprès d’elle. J’aimais son sourire et la douceur de sa voix. Souvent, je dessinais en écoutant les histoires qu’elle me racontait. Rien ne me plaisait davantage que ces moments privilégiés. Lentement, je me rapprochais d’elle, pour finir par poser ma tête sur ses genoux. Ses belles mains blanches caressaient alors ma chevelure, m’abreuvant de tendresse et de quiétude.
Parfois, elle me chargeait de ranger sa boîte à couture, et je recevais sa demande comme le plus précieux des cadeaux. La richesse de la palette colorée des fils qu’elle utilisait m’émerveillait. Avec envie, j’imaginais ce que serait de posséder autant de teintes à étaler sur une feuille. J’adorais crayonner, mais l’enfant que j’étais ne disposait que de quelques bâtonnets de craie et d’un morceau de charbon de bois.
Une fois son ouvrage terminé, elle repliait soigneusement le tissu diapré qu’elle venait de réaliser, pour l’entreposer dans un grand carton. Dès que celui-ci était plein, elle l’emportait de l’autre côté de la ville, chez le tailleur chinois qui l’employait. À l’ordinaire, je l’accompagnais. Sauf lorsqu’une pluie trop drue s’abattait sur la citée. Mes semelles laissaient passer l’eau, et elle craignait que l’humidité ne me rendît malade.
Je détestais ces jours-là. Je devais l’attendre des heures entières et je n’aimais pas rester seul. Néanmoins, je patientais en songeant au baiser qu’elle déposerait sur ma joue à son retour.
Notre maison ne comportait qu’une pièce, à laquelle s’adossait un petit appentis qui nous servait de débarras. En faire le tour ne me prenait pas plus d’une minute et je m’ennuyais vite. Il m’était cependant interdit de sortir, et pour rien au monde je n’aurais désobéi. J’avais appris que l’extérieur pouvait se révéler dangereux.
Un jour, mon père avait franchi le seuil, et nous ne l’avions plus jamais revu. Je conservais de ce moment une impression d’effroi. Des gens criaient et s’agitaient dehors. Des hommes en armes les bousculaient. Malgré les supplications de ma mère, il n’avait pas eu peur de se jeter dans la mêlée, lui laissant le soin de refermer la porte. Cela faisait plusieurs mois qu’il avait disparu, et peu à peu, son visage s’estompait de ma mémoire.
Attristé par ce souvenir, j’étalai avec un soupir le papier qui m’était destiné sur la table. Un pantin de bois et un dragon de chiffons pour tous compagnons, je m’appliquai à dessiner un grand soleil sur un jardin rempli de fleurs. Ce décor, je désirais l’offrir à celle dont la chaleur de l’amour berçait mon existence. Elle était tout ce qu’il me restait, et elle m’avait juré que jamais rien ne nous séparerait.
Les heures passaient, bien plus longues que toutes celles que j’avais dû affronter seul jusque-là. L’inquiétude me gagnait alors que le carreau s’obscurcissait. Fréquemment, je me retournais vers la porte. Celle-ci s’ouvrit enfin. Heureux et soulagé, je me levai en abandonnant mon croquis et mes jouets sur la table.
— Mam…
Mon cri de joie s’étrangla dans ma gorge. Deux inconnus se tenaient sur le seuil. Deux hommes, aussi dissemblables qu’intimidants pour l’enfant que j’étais. Un Européen, comme moi, et un Chinois.
Le premier s’avança, et je reculai précipitamment. Il me dédaigna pour s’approcher du meuble où ma mère rangeait habituellement ses papiers. Le cœur battant, je le vis farfouiller à l’intérieur pour en retirer différents courriers qu’il parcourut rapidement.
— C’est bien la maison des Targane, déclara-t-il en reposant les feuillets.
La perfection de son anglais me surprit. Je pensais que mes parents et moi étions les seuls à connaître cette langue, que nous n’utilisions qu’entre nous.
L’inconnu me couvait à présent d’un regard méprisant, et je me tassai davantage dans mon coin. Une odeur désagréable de tabac froid imprégnait ses vêtements. Je n’aimais pas la coupe de son costume, je détestais ses cheveux courts et je trouvais parfaitement insupportable sa façon de me toiser comme un objet encombrant. Plus que tout, il m’effrayait. Qu’attendait maman pour apparaître et me prendre dans ses bras ?
— Vous croyez qu’il comprend le chinois ? demanda-t-il à son comparse, sans me quitter des yeux.
Une fois encore, il évitait de s’adresser directement à moi. Ressentant l’insulte de son attitude, je serrai les poings.
— Cela ne fait aucun doute, répondit ce dernier en me dévisageant. Il est né ici et ses parents étaient trop pauvres pour songer à l’inscrire dans une école européenne. Il est d’ailleurs trop petit pour ça. Sa mère travaillait pour un des tailleurs du Palais Bleu. Elle possédait des doigts en or d’après monsieur Jiang.
— Même pas capable de se trouver une place de domestique chez l’un des nôtres, constata avec dégoût le premier. Si ce n’est pas malheureux d’élever son enfant dans un quartier pareil. Un gamin si blond.
— Nous pouvons prendre en charge son éducation, reprit le Chinois sans s’émouvoir. Il nous sera redevable, et nous parviendrons toujours à l’utiliser selon ses capacités. À moins que vous ne soyez prêt à payer son passage sur le prochain bateau qui repart pour le Pays de Galle. Après tout, ce garçon dépend de votre communauté. En tant qu’officier administratif, le choix de son avenir vous échoit.
— Nous ne lui devons rien ! aboya l’autre, en me faisant sursauter. Ses parents n’avaient qu’à réfléchir avant d’émigrer pour s’enterrer ici. Lorsqu’on n’a pas le sou, on évite de partir aussi loin. Pour ma part, ma mission se termine là. Vous pouvez en disposer comme il vous plaira.
Le Chinois lui lança un long regard avant de poser un genou à terre pour se porter à ma hauteur. C’était un homme entre deux âges, d’allure sévère, et je devinai en lui un responsable de quartier influent.
— Tu comprends parfaitement ce que je dis, n’est-ce pas ?
Il venait de m’interroger dans la langue que nous employions dès que nous mettions le nez dans la rue. Intimidé par l’acuité de ses yeux sombres, je me contentai d’incliner la tête. Pourquoi ma mère ne rentrait-elle pas ? Que me voulaient ces gens ?
— Comment t’appelles-tu ? s’enquit-il encore en chinois.
— Jonathan.
— Es-tu un enfant sage et obéissant, Jonathan ?
— Oui, monsieur. Où est maman ?
À nos côtés, l’Anglais s’impatienta :
— Que dit-il ?
Il ne me regardait toujours pas. Je détestais ses manières, mais l’on m’avait appris à respecter les adultes, et je conservais le silence.
— Il demande où est sa mère, répondit calmement le Chinois.
— Ta mère ne reviendra pas. Elle est morte, éructa presque l’officier Britannique, en s’adressant brusquement à moi.
Je mis quelques secondes avant de comprendre la portée de ses paroles. Puis j’entrouvris la bouche sur un cri qui ne sortit pas. Une gifle ne m’aurait pas secouée davantage. La mort, je la connaissais déjà. Cela ressemblait à la tristesse d’assister au départ d’un ami en sachant qu’on ne le reverra jamais. Je l’avais découvert quand j’avais retrouvé le petit oiseau offert par mon père inerte et raide au fond de sa cage.
Ce souvenir piqua mes yeux de larmes. Un profond sentiment d’abandon me saisit, et je me dis que cet homme mentait. Ma mère ne pouvait pas m’avoir laissé seul ainsi. Quelque chose dans le dédain de mon visiteur me certifia cependant que si. Affolé, j’éprouvai soudain le besoin de la voir, d’écouter le son de sa voix, de sentir ses bras se refermer sur moi. Je brûlais de la réclamer, mais tremblant d’appréhension je ne parvenais pas à rassembler mon courage pour le faire.
Le Britannique me jeta un dernier regard, comme s’il me jaugeait, puis il se détourna pour ouvrir le placard sans plus faire cas de moi.
— Emmenez-le à présent, poursuivit-il en inspectant la vaisselle. Je me charge de ces quelques bricoles. Leur vente couvrira à peine les dettes de sa mère. Son nom est consigné dans notre état civil. Si une personne désire s’en occuper, nous saurons toujours lui indiquer où le trouver. Je doute toutefois que quelqu’un demande un jour après lui.
Le cœur battant, j’assimilai difficilement ce que j’entendais. Sans un mot d’explication, le Chinois se releva et me prit par la main. Je réalisai brusquement qu’il allait me forcer à le suivre, et je tentai de me dégager. Il me tenait si fermement que je n’arrivai à rien.
— Allons, viens. Il est temps de rejoindre ta nouvelle maison.
La sévérité de sa voix calma mes velléités de résistance. Bien qu’il me parlât rudement, au moins s’adressait-il à moi. Ravalant mes larmes, je lui jetai un regard suppliant. Mille questions tournaient dans ma tête, que la peur m’interdisait de poser. Plus que tout, j’avais besoin d’être rassuré. Mais, comme l’avait fait l’homme qui fouillait le buffet, le Chinois se détourna sans rien ajouter.
Son comparse continuait de mener l’inventaire de nos maigres affaires et nous ignorait totalement. Mettant sur la table les quelques assiettes d’un vieux service, il repoussa mes jouets comme des objets sans importance, et mon dragon tomba sur le sol. Ses yeux aux étranges pupilles orangées demeuraient fixés sur moi. Ma mère les avait brodés. À cet instant, c’était tout ce qu’il me restait d’elle.
Je voulus le ramasser. La grande main qui m’emprisonnait m’en empêcha en m’entraînant vers la porte. Trop bouleversé pour émettre une protestation, je tendis mes doigts en vain. Dès que je franchis le seuil, le dragon disparut de mon existence, et je n’emportai aucun souvenir de celle dont on me séparait.
Dehors, la pluie avait cessé. La rue pavée de pierres était toutefois glissante. Mon guide adopta un pas prudent qui permit à mes petites jambes de le suivre sans courir. Mon cœur était lourd et l’angoisse me tenaillait. À aucun moment, je n’essayai pourtant de m’enfuir. La ville était dangereuse. Ma mère m’avait toujours interdit d’y circuler seul, et voilà que je la parcourais avec un étranger. Autour de moi, les passants me bousculaient et les venelles qui défilaient se ressemblaient toutes à mes yeux d’enfant. L’homme qui m’emmenait m’éloignait de plus en plus de la maison. Si je parvenais à lui échapper, jamais je ne serais capable de la retrouver sans aide.
À présent, je me raccrochais désespérément aux doigts qui m’arrachaient à mon foyer. L’esprit en déroute, je ne retenais plus mes larmes. Elles dévalaient mes joues, mais j’étouffais mes sanglots. Je me doutais que le Chinois qui me guidait n’aurait pas toléré un scandale. J’apprenais déjà où se trouvait ma place et je reniflai en baissant la tête.
Au bout d’une longue marche, mon accompagnateur s’arrêta enfin devant les portes closes d’un large portail. Je connaissais ces grands vantaux. Ma mère et moi les avions plusieurs fois croisés lorsqu’elle livrait sa marchandise. La hauteur du mur qui les entourait et le son de la cloche qu’on entendait parfois à l’intérieur m’avaient intrigué. À ma question, elle avait répondu qu’il s’agissait d’un orphelinat. Une maison où l’on enfermait les enfants sans parents, et dont personne ne voulait.
Ces paroles prirent soudain tous leur sens pour moi. J’écarquillai les yeux avec désespoir. Frappé par la brutalité de la vérité, mes larmes se tarirent tandis que mes doigts se mettaient à trembler. J’étais encore très jeune, pourtant ce jour-là, je découvris que l’amour pouvait vous être arraché sans préavis. Un avertissement prophétique dont j’aurais dû me souvenir.
Un petit battant s’ouvrit dans les portes massives, et un vieux Chinois nous fit signe d’entrer. Inutilement, je tentai de résister. Celui qui me tenait par la main me tira d’un geste sec. Sans un mot, il m’emmena à l’intérieur. Apeuré, je regardai autour de moi.
Une cour carrée donnait sur trois grands pavillons, prolongés de terrasses surélevées. Près du bâtiment le plus haut, un couple d’une quarantaine d’années nous attendait. Malgré ma frayeur, je constatai avec étonnement qu’ils étaient Européens. Tout comme moi, ils portaient des vêtements chinois, et cela me rassura un peu. L’homme me sembla néanmoins sévère et je resserrai les doigts sur ceux de mon guide. Mais celui-ci me lâcha pour me pousser en avant d’une chiquenaude sur l’épaule.
Me souriant d’un air gentil, la femme m’encouragea à avancer. Je m’approchai d’un pas hésitant. J’entendis le concierge refermer la porte, et le tour de clé me fit frissonner.
Au fond de moi subsistait l’espoir insensé qu’il s’agissait d’une erreur. Maman allait réapparaître, et tout rentrerait dans l’ordre. Balayant cette utopie, celui vers lequel j’arrivais m’agrippa brusquement le poignet. Sa prise me parut si brutale, que je glapis autant de surprise que de crainte. À comparer, le Chinois me traitait avec délicatesse.
— Voyons Jeffrey, un peu de douceur, le tança son épouse, en passant une main douce dans ma chevelure bouclée. Cet enfant vient juste de perdre sa mère.
— Je n’ai pas envie de lui courir après comme nous avons dû le faire pour le jeune Deng Chen, répliqua celui-ci avec ennui.
Néanmoins, il me relâcha. Libéré, je me plaquai dans les jupes de la grande femme brune.
— Tu n’auras pas à le faire. Regarde comme il se tient tranquille. Je suis sûre que c’est un petit garçon adorable qui ne nous causera pas le moindre souci. Où sont ses affaires ? acheva-t-elle, en s’adressant à celui qui m’avait amené.
— Sa mère nous devait beaucoup. Monsieur Smith a tout conservé. Il faudra vous contenter de ce qu’il sera capable de vous rembourser plus tard.
L’homme près de moi me contempla d’un air songeur. Il ne semblait pas méchant, néanmoins je me tassai davantage contre les soieries de sa compagne.
— Est-ce bien raisonnable, murmura-t-il, à l’adresse de sa femme. Nous avons déjà tant de bouches à nourrir. Et je te rappelle que nous étions convenus de n’accueillir que des Chinois.
Resserrant sa prise sur moi, cette dernière répliqua d’un ton ferme :
— Tu sais très bien que les orphelins de race blanche sont rares, voire quasiment inexistants à Shanghai. La plupart des familles se débrouillent pour les rapatrier, ou les Européens du voisinage les adoptent. Celui-ci n’aura pas cette chance. Pas après ce que son père a fait. Si nous ne le recueillons pas, Dieu sait où il traînera ce soir.
J’écoutais sans vraiment comprendre les sous-entendus échangés au-dessus de moi. J’avais faim et j’étais fatigué. Dodelinant de la tête, je me mis à sucer mon pouce. Un geste que ma mère réprouvait, et que j’évitais en sa présence, mais qui en cet instant me réconfortait.
— Que vas-tu faire de lui ? demanda encore l’homme, en retirant avec une douceur inattendue mon pouce de ma bouche.
— Il sera traité comme tous les autres enfants, répondit sa compagne, en me prenant dans ses bras. Il ne bénéficiera d’aucune dérogation, et nous verrons comment il pourra nous être utile une fois qu’il sera grand.
Ainsi commença ma vie à l’orphelinat sous la houlette d’un couple d’Anglais excentriques. J’appris rapidement qu’ils passaient pour aussi peu recommandables auprès de la bonne société que l’avaient été mes parents. Leur dévouement et les sacrifices qu’ils consentaient pour venir en aide à des enfants chinois miséreux les rendaient suspects aux yeux de la majorité de leurs compatriotes. Toutefois, pour l’heure, je me souciais peu de ces luttes de pouvoirs et de prestiges.
Dès le soir même, monsieur et madame Johnson m’installèrent dans le pavillon des petits. Nous étions en tout une trentaine. Âgés de deux à six ans, nous nous répartissions par boxe de douze dans une vaste chambrée. Les plus grands occupaient une autre section, et nous les croisions rarement. La plupart nous quittaient à l’âge de quinze ans.
Placés le plus souvent en tant qu’ouvrier ou domestique auprès de fournisseurs, ils remboursaient par leur travail le coût de leur éducation. Les plus prometteurs poursuivaient encore un ou deux ans des études. Menées à terme avec brio, celles-ci leur offraient l’opportunité d’un emploi de secrétaire ou d’intendant dans les familles les plus prestigieuses de Shanghai. Rejoindre leurs rangs était un honneur et nous les regardions avec envie.
Pour un problème de mixité évidente, l’établissement n’accueillait que des garçons, les bâtiments étant trop petits pour aménager des dortoirs séparés. Je compris vite que les portes de cette fondation ne se rouvriraient pas avant que je ne fusse en âge de me débrouiller seul, ou qu’une aptitude particulière ne me destinât très tôt à un apprentissage à l’extérieur, comme cela arrivait à quelques-uns d’entre nous. Malgré tout, durant des mois, je conservai l’espoir insensé que ma situation demeurât un malentendu.
On ne m’avait pas permis d’assister aux funérailles de ma mère. J’ignorais où se trouvait sa dépouille, et sa mort restait pour moi sujette à caution. J’imaginais des scénarios improbables. À tout moment je m’attendais à un miracle. Mais les jours passaient, et le battant encastré dans les larges ventaux de l’entrée ne s’ouvrait que sur les serviteurs ou nos professeurs. Personne ne venait voir les petits orphelins, et encore moins les adopter.
Je m’intégrai par la force de l’habitude, me soumettant de même aux idéaux de mes bienfaiteurs qui militaient pour l’égalité des peuples. Ils partaient du principe que l’éducation se calquait en fonction des traditions définissant la culture d’une région. À leurs yeux, mon origine ne me donnait droit à aucun privilège. Elle ne m’accordait pas davantage la possibilité de me former selon les valeurs fondamentales de mes parents. Sous leur coupe, je grandis en m’imprégnant totalement de la civilisation chinoise, et plus particulièrement des coutumes en usage à Shanghai.
J’aurais pu m’assimiler en oubliant ma nationalité. Je découvris toutefois rapidement la difficulté d’afficher une différence lorsqu’un trop grand écart empêche de se fondre dans la masse. Je cachais la couleur de mes iris verts derrière mes longs cils dorés, mais je ne pouvais rien faire pour dissimuler ma blondeur. À l’exemple de mes camarades, je portais le costume traditionnel chinois. Je tressais aussi ma chevelure qui n’avait plus été coupée depuis la mort de ma mère, et le soir, quand je me peignais, les vagues bouclées qui tombaient sur mes épaules suscitaient autant d’envie que de moqueries. Je les ignorais de mon mieux.
Je compris vite que l’on se méfiait de moi. Dès le début, je me tins en retrait des autres. La mise en place de ma scolarité vint à propos me distraire. Étudier me permettait d’oublier ma solitude, et je m’absorbai dans le travail.
 
Chapitre 2 : La rencontre de Bao
Rien ne bouleversait le programme de notre existence bien réglée à l’orphelinat. Mis à part les visites de monsieur Jiang. La première fois que j’entendis prononcer son nom, je relevai la tête malgré la règle qui nous obligeait à conserver le nez respectueusement tourné vers le sol en présence d’un adulte. Je venais de fêter mon septième anniversaire, mais je n’avais pas oublié ce patronyme proféré par l’affreux Anglais le jour du décès de ma mère.
Le tailleur pour lequel elle travaillait fournissait le palais de cet homme. La venue de ce mystérieux commanditaire suscitait à la fois ma curiosité et ma colère. Ce jour-là, si elle n’était pas sortie pour livrer sa marchandise, elle serait peut-être toujours en vie. Et je n’avais plus qu’une hâte : rencontrer ce personnage que je rendais indirectement responsable de la mort de la seule personne qui m’avait réellement aimé jusque-là.
Je trompai mon impatience en épiant les rares discussions que je parvenais à écouter à son sujet. Je n’appris que peu de choses. Il s’agissait du joaillier le plus réputé de Shanghai. Sa richesse et l’influence de sa famille lui valaient d’habiter dans une des plus belles résidences de la ville. On le disait également apprécié par Cixi, l’impératrice douairière 1 . Pour moi, il figurait seulement une sorte de meurtrier par procuration.
Enfin, le jour tant attendu arriva. Rassemblés en rangs serrés dans la cour, nous patientions en silence. J’imaginais qu’il ferait son entrée assis sur un palanquin, entouré de serviteurs et de gardes. Il nous rejoignit à pied, suivi d’un seul domestique. Vêtu d’une magnifique tunique en soie bleu nuit, il n’en paraissait pas moins royal. Grand et mince, son visage sévère trahissait l’aplomb de ceux qui se savent écoutés, et qui disposent du pouvoir de vie ou de mort sur un interlocuteur trop impertinent.
Ma curiosité fut cependant rapidement ravie par l’enfant qu’il tenait par la main. Le chuchotement d’un de mes camarades m’apprit qu’il s’agissait de son fils unique, Bao. Sa chevelure, tressée en une longue natte dans le dos, dégageait le pur ovale de sa figure aux lèvres fines et au nez droit. Il semblait un peu plus âgé que moi. Habillé avec la même recherche que son père, il nous observait avec une attention que je trouvai bienveillante.
Je devais normalement conserver la tête baissée, mais je ne me lassais pas de l’observer à travers l’épaisseur de mes cils. Sans doute interpellés par mon insistance, ses larges yeux en amandes finirent par se poser sur moi. Leur magnétisme m’obligea à totalement découvrir les miens. Nos regards se croisèrent, et ils s’ancrèrent tout le temps que durèrent les palabres entre les adultes.
Du discours de son père, je retins que celui-ci parlait sans ostentation. Il ne ressemblait pas au personnage que j’avais appris à détester. À présent, les plus âgés lui déclamaient des poèmes. J’avais hâte que cette représentation se terminât. Nous aurions ensuite quartier libre, et je me demandais s’il me serait permis de côtoyer encore un peu celui qui ne cessait de me dévisager.
Le moment où les grandes personnes se retirèrent dans l’un des pavillons arriva enfin. Comme je l’espérais, Bao demeura parmi nous. Des tables couvertes de mets que nous mangions rarement avaient été dressées. La plupart d’entre nous se rassemblaient déjà autour. À mon habitude, je restai à l’écart. Je mourais d’envie d’approcher notre invité d’honneur, mais je savais que les autres m’en empêcheraient. À nouveau, je me contentai de le regarder.
Jeune prince au milieu d’une cour de mendiants, celui-ci répondait à tous ceux qui l’abordaient d’un air affable. Ce débordement de cordialité renforçait mon impression de solitude. Au bout de quelques minutes, je m’aperçus pourtant qu’il choisissait ses interlocuteurs en fonction d’un chemin bien particulier. Il manœuvrait pour m’atteindre. Aussi intrigué que fier de susciter son intérêt, je le laissai me rejoindre.
Enfin, il fut devant moi. Ma blondeur et mes yeux verts semblaient le fasciner. Il faisait incontestablement partie de mes admirateurs. Depuis ma plus tendre enfance, j’entendais les gens s’extasier sur ma beauté, et j’avais rapidement découvert comment en jouer. Flatté, et conscient qu’à travers lui j’en apprendrais sans doute un peu plus sur son père, je lui retournai son sourire. Néanmoins, ma séduction ne cherchait pas seulement à satisfaire ce simple calcul. Elle s’axait sur l’envie réelle de faire connaissance.
Planté devant moi, il me demanda :
— Comment t’appelles-tu ?
— Jonathan.
— Honoré de te rencontrer, Jonathan. Moi, c’est Bao.
Il demeurait une personne importante, et comme on me l’avait appris, je m’inclinai respectueusement devant lui. Son rire flûté me désorienta, tout comme sa main qui interrompit mon geste.
— Mis à part lorsque je suis en représentation officielle, tu n’as pas à faire cela.
Touché par sa gentillesse, je me redressai.
— Quel âge as-tu ? demanda-t-il encore.
— J’ai sept ans.
— Et moi neuf. Nous pourrions devenir amis si tu veux ?
Sa question me parut saugrenue. Bien sûr que je le voulais. Pour la première fois depuis mon arrivée quelqu’un me témoignait un intérêt qui me semblait sincère. Pour le coup, j’en oubliai mon arrière-pensée de l’utiliser pour atteindre son père. Il existait cependant un tel gouffre entre nos deux situations, que je n’osais pas croire à ma chance. Brusquement, il me prit par la main pour m’entraîner dans le jardin. Surpris, je le suivis. Il ne s’arrêta que lorsque la hauteur de la végétation nous dissimula. Là, il réitéra sa demande :
— Acceptes-tu de devenir mon ami ?
— Oui, répondis-je en ayant conscience de rougir.
— Alors, si nous sommes amis, me permets-tu de toucher ta natte ? J’ai déjà vu des cheveux comme les tiens, mais je n’ai encore jamais pu les caresser.
Sa requête m’étonnait moins que sa demande d’amitié. Ma chevelure était source de tant de curiosité depuis que je vivais à l’orphelinat que cela me parut presque normal.
— Ils ne sont différents que par leur couleur, tu sais, répondis-je en penchant la tête vers lui.
Tendant la main, il saisit ma tresse. Lentement ses doigts glissèrent jusqu’à sa pointe, s’attardant sur le frisottis qui terminait celle-ci. La relâchant comme à regret, il me regarda de nouveau.
— Tu as des cheveux très beaux. Et ils sont vraiment doux. Merci.
Ce premier contact peu conventionnel échangé, la cloche réglant l’emploi du temps bien rempli de mes journées retentit.
— Je dois retourner en classe, m’excusai-je.
— Non, attends encore un peu.
— Mais on va me chercher.
— Ils-t-ont vu partir avec moi. Personne ne viendra t’ennuyer tant que je serai à tes côtés. Reste avec moi, veux-tu ?
Heureux de sa requête, je m’inclinai face à sa volonté. À mon tour je décidai de le surprendre.
— As-tu envie que je te montre le gardien secret de l’orphelinat ? lui proposai-je, en refoulant ma timidité.
Intrigué, il me suivit dans le dédale de bâtiments qui délimitaient le fond du jardin. Alors que nous progressions, je lui expliquai que ces constructions s’élevaient à l’emplacement d’un ancien temple. Seul un vieil autel subsistait de ce passé révolu. Fier de mon savoir, je l’entraînai derrière un muret camouflé par des arbustes. Là, se dressait le vestige du dieu tutélaire que je désirais lui présenter, et dont tout le monde paraissait avoir oublié le nom.
En l’apercevant, Bao marqua un arrêt surpris et appréciateur. Cachée des regards, une statue en terre cuite s’érigeait sur un socle de pierre soutenu par deux dragons couchés. Un petit auvent de tuiles rondes la protégeait des intempéries. Aussi grande qu’un adulte, elle représentait un très bel homme, coiffé d’un chignon haut, et vêtu d’une longue tunique qui laissait apparaître ses pieds nus. D’un geste à la grâce étudiée, il tendait une de ses mains en avant, et semblait sur le point d’offrir quelque chose que dissimulait son poing fermé.
Mon nouvel ami s’inclina avec respect devant la sculpture.
— Sais-tu qui est ce dieu ? me demanda-t-il, en relevant les yeux au bout de quelques instants.
Impressionné par sa déférence, je répondis simplement en secouant négativement la tête.
— Puisque nous venons de nous rencontrer, nous dirons que c’est notre dieu protecteur, décida-t-il. Et pour sceller notre amitié, nous allons lui rendre hommage. Nous le ferons chaque fois que nous nous reverrons. Cela nous portera chance.
Il possédait sans doute une profonde culture religieuse et je ne m’étonnai pas. Ravi de la tournure que prenait notre tête-à-tête, je me pliai volontiers à tout ce qu’il exigeait.
Monsieur Jiang nous trouva en train d’exécuter un cérémonial improvisé devant l’autel. Son regard acéré me détailla et je redoutai de me faire gronder. Il se désintéressa toutefois brusquement de moi pour contempler la statue que nous vénérions. Bao ne parut pas prendre garde à son intérêt. Plus tard, il m’apprit que son père se passionnait pour l’art ancien, et plus particulièrement pour tout ce qui avait trait aux légendes oubliées. À ce moment-là, il attendait simplement que ce dernier nous accordât de nouveau son attention. Quand il l’obtint, il prononça alors les mots qui conquirent définitivement le petit garçon que j’étais.
— Père, je vous présente Jonathan. Jonathan est une petite fleur trop rare pour demeurer ici. Pourquoi ne l’amènerions-nous pas avec nous au palais ?
— Pour l’instant, c’est impossible, Bao. Cependant, lorsqu’il sera suffisamment formé pour travailler, si tu désires toujours sa compagnie, nous pourrons l’employer.
La réponse de monsieur Jiang hanta longtemps mes réflexions. Je me demandais pourquoi cela était impossible. Puis, je grandis et je compris que le monde ne se partageait pas seulement entre riches et pauvres. Il se déclinait également en catégories, séparant les Occidentaux aisés des Orientaux fortunés. Les règles qui régissaient l’ensemble étaient à la fois fort simples et terriblement restrictives. Si un enfant chinois servait parfois de chien savant à un petit colon capricieux, il était hors de question qu’un Chinois élevât un jeune Européen, fût-il miséreux. Tout au moins, pas sans susciter la réprobation d’une partie de l’élite européenne récemment implantée, bien trop prompte à croire en sa supériorité en tout.
— Pourrais-je au moins revenir le voir aussi souvent que j’en aurais envie ? insista Bao, en me prenant la main.
Le regard de l’orfèvre se posa de nouveau sur moi. Il paraissait songeur et je crochetai davantage mes doigts à ceux de mon nouvel ami. Cette merveilleuse journée aurait-elle une suite ? Un sourire éclaira soudain le visage de l’homme qui nous observait tandis qu’il déclarait :
— Si tu penses avoir rencontré un ami sincère, je serais cruel de vous séparer. Tu pourras le visiter régulièrement.
— Merci, père.
À mon tour, je remerciais monsieur Jiang.
À partir de ce moment, le père de Bao passa plusieurs fois par an à l’orphelinat. Je découvris progressivement qu’il pratiquait les bonnes œuvres dans un esprit de conciliation à l’égard des étrangers installés en Chine. Sans doute sur l’ordre du défunt Empereur Xianfen 2 . Sa position lui permettait de jouer facilement les informateurs, tout en arbitrant quelques querelles de riches marchands Chinois froissés par le traité de Pékin 3 . Signé lors de la défaite de la seconde guerre de l’opium 4 , cet accord qui ouvrait onze ports supplémentaires aux Occidentaux demeurait loin de faire l’unanimité hors des cercles pro-européens.
Ces raisons politico-mercantiles évacuées, je devais admettre que monsieur Jiang effectuait sa représentation de façon consciencieuse. Les réserves se remplissaient de riz après chacune de ses visites, et tous les enfants se voyaient offrir de l’encre et un solide morceau de bambou à tailler pour écrire. Il allait sans dire qu’il accordait une importance primordiale à l’instruction. Renforçant l’effort d’éducation mis en place par monsieur et madame Johnson, il repérait les meilleurs parmi ceux qui fournissaient déjà les élites, pour leur attribuer des professeurs supplémentaires. Une fois formés, ces étudiants hautement méritants n’avaient pas d’autre choix que de travailler pour lui, sous peine de devoir rembourser une énorme dette. Toutefois, c’était généralement une promotion que tous espéraient.
Les mois passaient et monsieur Jiang tenait sa promesse. Bao me rejoignait régulièrement à l’orphelinat, et souvent nous étudiions ensemble. Il était lui-même un très bon élève. Je m’appliquais à travailler encore plus dur. Son désir m’ouvrait les portes du Palais Bleu sans contrepartie, mais je voulais lui faire honneur et mériter d’intégrer cette résidence que l’on disait somptueuse. Je possédais une excellente mémoire, le goût d’apprendre, et une facilité pour retenir les langues. Fidèle à sa réputation, monsieur Jiang jaugea rapidement mon potentiel. La lubie de son fils devenait un investissement rentable et il me fournit les meilleurs enseignants.
Malgré mon jeune âge, j’étais parfaitement conscient de son calcul. Lentement, ma colère contre lui se muait pourtant en respect et en admiration. Il me parlait avec gentillesse, s’enquérait régulièrement de mes progrès, m’encourageait, et surtout, il me laissait fréquenter son unique héritier. Peu à peu, je l’assimilai à une figure paternelle disparue pour moi depuis trop longtemps.
À la demande de Bao, j’obtenais parfois des autorisations de sortie exceptionnelles, qui me permettaient de l’accompagner à l’extérieur. Nos rencontres studieuses ne lui suffisaient pas. Il souhaitait discuter avec moi loin des oreilles indiscrètes de nos professeurs ou des orphelins que nous croisions. En ce sens, il répondait à mon propre désir. La plupart des autres élèves me jalousaient, mais la position de mon ami leur interdisait de m’humilier. Certains cherchaient même à se rapprocher de moi. Indifférent au jeu d’influence qu’ils tentaient de mettre en place, je les ignorais.
Enfermé depuis des mois derrière des murs aveugles, j’attendais ces sorties en ville tout en les redoutant. Malgré les années passées depuis la disparition de mon père, je conservais une méfiance invétérée de la foule. Shanghai me fascinait par sa diversité chatoyante sans cesse renouvelée, mais l’importance de sa population m’effrayait. Plus que tout, je craignais de m’égarer. Une fois dehors, je ne lâchais pas Bao d’une semelle.
Soucieux de préserver la sécurité de son fils unique, monsieur Jiang nous imposait néanmoins une contrainte. Nous étions autorisés à nous déplacer librement à travers les beaux quartiers, mais nos escapades s’effectuaient sous la protection d’un garde du corps. Toujours le même, celui-ci se prénommait Han. Discret et vigilant, il nous suivait pas à pas à distance respectueuse.
Mon ami réprouvait cette surveillance. Pour ma part, je l’appréciais. Cette présence furtive me rassurait. Je conservais une appréhension réelle de circuler seul en ville, et je ne quittais jamais Bao des yeux lorsque nous nous engagions dans une artère particulièrement passante.
— Que redoutes-tu ? me demanda-t-il un jour, alors que nous arpentions une rue envahie d’oiseleurs.
— La foule sépare les personnes qui s’aiment, répondis-je machinalement, tandis que j’admirais un rossignol en cage.
Voyant qu’il ne comprenait pas, je lui confiai pour la première fois le mystère entaché de chagrin qui marquait ma petite enfance.
— Mon père. Il a disparu il y a longtemps. Je n’ai jamais su pourquoi. Je ne me rappelle même plus son visage et je n’ai aucune idée de la façon dont il se comportait avec moi. Mais je me souviens très bien de la dernière fois où je l’ai vu. Il était de dos, et il a franchi la porte. Une grande agitation régnait dans la rue. Depuis, je n’arrive pas à me sentir en sécurité dehors quand il y a trop de monde.
Je m’attendais à ce qu’il se moquât de ma pusillanimité, mais il se contenta de m’adresser un sourire désolé.
— Oh, je comprends mieux maintenant pourquoi tu n’aimes pas t’éloigner de moi lorsque nous nous promenons. Rassure-toi, ma petite fleur, tu n’as rien à craindre. Je ne laisserai jamais le moindre mal t’atteindre. Si je t’offrais cet oiseau, cela consolerait-il un peu ton chagrin ?
— Non !
La vivacité de ma réplique le surprit, et j’ajoutai comme on s’excuse :
— Mon père m’avait fait cadeau d’un oiseau. Un matin, je l’ai retrouvé mort dans sa cage. Je ne tiens pas à revivre cet instant.
— La mort fait partie de la vie, Jonathan. Réagir ainsi va te priver de jolies rencontres.
Il parlait parfois avec une sagesse impressionnante pour son âge et je ne saisissais pas toujours ce qu’il cherchait à me dire. Ce jour-là toutefois, je retins surtout que je pouvais également le perdre, et j’en conçus une angoisse qui m’aurait prouvé...

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