Les bonheurs caducs
128 pages
Français

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Les bonheurs caducs , livre ebook

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Description

Dans la vie de Rosemarie, tout a changé.
Avant, elle aimait travailler à la maison d’édition. Le patron, un homme bon, lui donnait envie de se lever le matin pour slalomer dans l’heure de pointe. Elle avait un amoureux, avoir un amoureux c’est pas négligeable. Et les copines lui faisaient un si beau filet de sécurité. Avec elles, c’était super de trinquer le vendredi.
Puis ça s’est mis à dérailler. Au boulot, un nouveau patron dompe sur son bureau patates chaudes et projets plates; la nouvelle éditrice, peau de vache ambitieuse, la tient sous son talon-aiguille. Son flanc-mou de frère l’a recueillie quand l’amoureux a détalé – toujours mieux de payer le loyer à deux –, chez lui ça pue le graillon et la bière tablette. Et entre elle et les copines se sont creusés de profonds fossés.
Dans la vie de Rosemarie, tout a changé, sauf elle. Figée dans une existence qui ne lui ressemble plus, elle voit se dessiner peu à peu l’inéluctable : bientôt elle sera mûre pour péter une bien belle coche.
L’histoire tendre et désopilante d’une jeune femme qui touche le fond.
C’était fanfare. Surenchère de bruit. Tonitruade. Rosemarie dodelinait de la tête, un sourire laxe aux lèvres. Laissait venir à elle les bribes assez braves pour sillonner, au-dessus de la table, la poche d’air chargée de postillons et d’éclats de rire. C’était comme plonger dans l’eau tiède, devenir sourd et à la fois tout entendre en même temps, en désordre. Elle, elle n’avait rien à dire, rien à ajouter, plus de place de toute façon, ses réparties auraient poireauté à la porte des conversations. Ainsi elle se contenta de baigner dans ce bastringue si dense qu’elle pouvait presque voir ses propres boucles flotter autour de son visage. Après un long moment elle songea que le lendemain matin il faudrait se lever. Son départ du bar passa inaperçu.
Elle descendit de l’autobus au coin de chez elle, tituba sur le trottoir, puis passa la porte. Jean-Marc, assis devant la télé, amenait à sa bouche une fourchette embobinée de spaghettis. Il interrompit son mouvement, d’abord pour se moquer des joues roses de sa sœur, ensuite pour se ruer vers elle – elle venait de trébucher sur le rebord du petit tapis d’entrée.
— Grosse soirée ? Il est juste dix heures et quart!
— Mesh eul afleuj…, répondit-elle.
— Tant que ça ?! Eh ben, c’est beau la jeunesse ! On est lundi, ciboire !
Oh! Ohh! Comme elle aurait voulu être encore juste assez sobre pour lui rappeler ces deux cent quatre vingt-six fois où elle l’avait ramassé ivre mort dans l’entrée. Ces samedis, ces lundis, ces fins de soirée, ces matins ensoleillés, ces jours où ce n’était ni sa fête ni le jour de l’An ni rien et où il s’était quand même roulé dedans gaillardement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 février 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764429198
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception graphique : Nathalie Caron et Julie Villemaire
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Sylvie Martin et Chantale Landry En couverture : view7 / photocase.com Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
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Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec–Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres–Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Héroux, Élyse-Andrée
Les bonheurs caducs
(Latitudes)
ISBN 978-2-7644-2845-0 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2918-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2919-8 (ePub)
I. Titre.
PS8615.E756B66 2015 C843’.6 C2014-942652-6
PS9615.E756B66 2015
Dépôt légal : 1 e trimestre 2015
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2015.
quebec-amerique.com


À mon Gab


PROLOGUE

Ainsi qu’on décide de traverser une foule pour passer inaperçu et qu’on s’installe en ville afin de n’être bien connu de personne, ainsi on se cache dans le bruit pour éviter d’entendre. C’est ce que venait de réaliser Rosemarie, assise sur un tapis élimé et moite au milieu de piles de cartons humides, en ce soir de la fin juin. Par la fenêtre, une brise odorante. Dans la rue, pas un son, que les feuilles bruissant dans le crépuscule. Le tempo lent d’une goutte s’échappant du robinet de la cuisine. Le ronron du réfrigérateur, suivi d’un claquement. Si on avait voulu l’appeler, pas de téléphone. Lui écrire, pas de connexion Internet. Elle n’était pas même certaine que la sonnette fonctionnait ; le petit logement sentait fort la négligence.
Rosemarie avait enfin échappé au bruit. Désormais elle ne faisait plus qu’entendre. Il n’y a de murmure plus tonitruant que celui qu’on a tout fait pour réduire au silence.
Les potes de Jean-Marc avaient répondu à l’appel juste assez nombreux. Celui qui jouait de la basse dans un band de garage, celui qui puait la cigarette, celui qui fumait des cigarettes qui ne puaient presque pas, celui qui voulait la baiser mais pas de chance, celui qui aurait pu la baiser s’il s’était essayé. Et l’autre, là, celui dont elle oubliait toujours qu’une fois qu’on lui avait demandé comment il allait, il ne se taisait plus jamais et on en avait pour des heures à être soûlé d’anecdotes dont la chute tiède nécessitait beaucoup trop de précisions. Ils s’étaient occupés de tout, et boîtes et meubles avaient été dûment déchargés sur ces nouveaux planchers.
Il est coutumier de constater à quel point la vie tient à peu de chose, quand on entreprend de l’empaqueter pour l’emporter vers une autre niche. Pour Rosemarie c’était l’inverse. Peu de meubles mais des boîtes pleines, nombreuses, trop d’objets réunis trop vite, maintenant il fallait faire le tri. Depuis vingt minutes elle contemplait les murs, incapable de déterminer ce qui pressait le plus. L’urgence avait été de fuir ; ça, elle l’avait fait. Une pause s’imposait. On ne peut tout régler en un jour.
Un seul repère dans ce quartier : Monique était sa voisine. Cent soixante-trois pas et elle était à sa porte. Peut-être qu’elle aimerait avoir de la visite, Monique, ce soir. Rosemarie pouvait bien laisser là ses cartons, le frigo vide et ce vieux tapis dégueulasse qu’elle devrait rouler et jeter aux ordures avant que la pourriture qui y grouillait ne contaminât ses affaires. Un désir pressant soudain, presque un besoin, d’attraper une bouteille de vin et d’aller sonner chez Monique.
Dans la pièce qui lui servirait de chambre, une grosse valise. Elle alla s’y changer, se passa un peu d’eau dans le visage et quitta son nouveau chez-soi en verrouillant la porte derrière elle.
Elle était toujours un peu excitée quand elle se rendait chez Monique. Le souvenir de sa première visite chez elle remontait à la surface, comme on croit qu’un verre d’alcool espéré répandra en nous les effluves enivrants de la gorgée initiatique. Sa première fois chez Monique avait été une grande soirée. Dès qu’elle avait posé le pied dans le vestibule elle s’était gonflée de joie. Tant de joyaux, tant de parfums… Rosemarie était tombée amoureuse de cette maison, de cette femme de volupté qui semblait ne s’encombrer de rien, et dont l’existence semait chez elle envie et fourmillements.
C’était un soir d’août, juste avant que ne s’enclenche le traditionnel affolement automnal. Un cocktail pour le boulot, rien là d’extraordinaire ; à la boîte qui l’employait, on sautillait sans cesse d’un événement mondain à l’autre, il y avait vraisemblablement toujours quelque chose à célébrer. Ce soir-là, Monique invitait.
Traductrice pigiste de son métier, elle passait à la moulinette les ouvrages étrangers dont des éditeurs d’ici achetaient les droits dans les foires du livre du monde entier. Avant ce soir-là, Rosemarie n’avait jamais vu Monique. Elle lui avait écrit des courriels, parlé au téléphone, avait envoyé des messagers à vélo chercher chez elle les manuscrits qu’elle passait ses journées à traduire et à peaufiner, bien à l’abri dans son sanctuaire.
Et de sanctuaire il était question. Boiseries, rideaux de velours, fauteuils antiques. Une décoration lourde, vieillotte. Une épaisse moquette. De grandes fenêtres, toujours ouvertes. Un long mur couvert de rayons où s’alignaient des livres par centaines. Des coussins bleu roi, aubergine, grenat, écrus, des cierges partout. Pas le grand luxe, les étoffes étaient un peu élimées aux our lets, les bougies n’avaient pas coûté cher, c’était l’en semble qui tapait l’œil. Décor de théâtre. Une poignée de convives, pas plus, tenaient à la main un verre qu’ils n’arri vaient jamais à écluser complètement. Et Brel, dans les haut-parleurs, se mêlait aux conversations.
Charmée peut-être, Rosemarie, plus qu’amoureuse. Séduite. « Je veux vivre ici, avait-elle songé. Je veux vivre dans un endroit comme ici, seule, la paix avec mes livres, sortir seulement quand ça me tente, inviter des gens à boire du vin et à chanter. » Comme à cette époque qui ne semble exister qu’au cinéma. Ambition ridicule s’il en était. Pour Rosemarie du moins, que l’inconfort, donnant la main aux obligations, malaises et contraintes, cernait de toutes parts.
Monique savait accueillir ses invités. On se sentait chez elle comme chez soi, on ne voulait plus repartir. Elle n’était plus dans la trentaine, peut-être même la quarantaine lui filait-elle déjà entre les doigts. Enrobée de plaisir, la chevelure corbeau cascadant, le sourire facile, le teint moins frais que naguère mais on le lui pardonnait. Elle avait la voix douce, cependant dès qu’elle ouvrait la bouche on se taisait pour écouter chanter cet accent situant son enfance quelque part en France. Elle parlait pendant de longues minutes parfois, se saisissait d’un chef-d’œuvre à louanger, d’un saligaud à descendre en flammes, d’une nouvelle idée sur laquelle se pâmer, d’un souvenir de jeunesse, perdue dans sa tête et fascinante, pour Rosemarie du moins. Qu’avaient-ils, les autres, à changer de sujet, à lui couper la parole pour proposer un toast, à fredonner avec Jacques ? Comment pouvaient-ils être insensibles à ce spectacle ? Ce n’était pas tant Monique. C’était ce monde étrange et bon où elle conviait les vivants.
Il s’était passé quelques semaines avant que Rosemarie se rendît seule chez la traductrice. À l’invitation de Monique, elles avaient pris un café ensemble. Deux fois elle l’avait reçue à souper. Même vide d’hôtes bruyants, même parée de ses guenilles de tous les jours, sa maison avait enveloppé Rosemarie comme des bras chauds.
C’était décidé. Ce soir, elle irait chez Monique. Mais avant de marcher jusqu’au sanctuaire, il fallait acheter à boire.
Cet après-midi-là, Jean-Marc au volant du camion lui avait montré où trouver ce qu’elle cherchait. Rosemarie ignorait où était le dépanneur, quel autobus la conduirait au centre-ville, combien long il lui faudrait marcher depuis l’épicerie chargée de sacs de provisions. Mais elle savait où pignonnait la Société des alcools. Nés du même bedon, Rose et son frère ; ils avaient des priorités similaires.
Le trajet avait semblé beaucoup plus court en camion. Sur des jambes raquées par un déménagement, on mettait près d’une demi-heure à le parcourir. Rosemarie prit son temps pour choisir un vin blanc. Monique, qu’elle n’avait vue jusque-là que savourant du rouge, préférait-elle le riesling au sauvignon ? Dans ses mains elle prit une bouteille de chacun. Peut-être serait-il bien vu d’apporter un petit quelque chose à manger ; s’inviter comme ça chez les gens, ça ne se fait pas. Est-ce que chez Monique, ça se faisait ? Elle devait bien avoir de mauvaises soirées, Monique, des soirs plates et moroses durant lesquels elle n’avait envie de voir personne. Par ailleurs elle voudrait peut-être parler boulot. Rose n’avait pas envie de parler boulot, ne savait encore qu’en dire en fait, le sujet était épineux. Et puis, si Monique ne lui claquait pas la porte au visage, si elle l’entretenait de choses agréables, la regarderait-elle de travers quand, une fois assise au salon, Rosemarie jetterait un glaçon dans son vin pour le diluer afin d’éviter, épuisée qu’elle était, de piquer du nez après trois gorgées ?…
Plantée entre les rangées impeccables de bouteilles au garde-à-vous qui attendaient sagement d’être choisies, débouchées et bues, Rosemarie abaissa soudain ses mains et du même coup les gourdes. Que de questions pour une simple visite. Pour un simple bonjour. Que d’aléas. Que d’angoisses inutiles, jaillies d’événements pas même encore survenus.
La solution, ce soir, ce n’était pas Monique.
Il lui avait tant coûté de s’échapper. De dénicher une oasis de silence. Un endroit où elle pourrait être seule, enfin, où elle pourrait s’entendre penser. S’entendre parler. S’entendre ne rien dire. Et sitôt la porte refermée sur les déménageurs et le grondement du camion évanoui dans le lointain, que faisait Rosemarie ? Elle se ruait vers le bruit de quelqu’un d’autre.
Lasse, elle paya ses bouteilles et reprit le chemin de son nouvel appartement.
« Au moins le frigo marche », se dit-elle.
Ce serait une affaire de rien que de trouver un verre.


TAPAGE


1.
L’octobre d’avant
Rose ? ROSE ! !
Impossible pour Bruno de transmettre poliment ses requêtes, de décrocher le combiné du téléphone pour s’adresser à ses subalternes. Loin de lui le souci d’éviter l’agression sonore généralisée et de préserver les oreilles. Il propulsait ses directives de son vaste bureau vitré, on aurait dit qu’il s’amusait à hurler dans un pot Mason. D’ailleurs il ne criait pas « Rose ». Il criait « Ra-ose ».
Dans son cubicule, elle leva la tête.
QUOI ? !
Apporte-moi l’épreuve. Tu gosseras dessus à soir, j’ai un meeting dans trois quarts d’heure.
Rosemarie rassembla les pages du roman Les jardins de l’aurore , une des dernières parutions de l’automne. Il serait imprimé dans quelques jours. Bruno avait hâte de s’en débarrasser, pourtant il en repoussait la lecture depuis un mois. Elle traversa la pièce centrale et alla le poser dans le plus grand des trois bureaux vitrés qui, cordés au sud, muraient l’étage.
J’ai quasiment pleuré à la fin ! concluait Ève, la réceptionniste, quand Rose passa devant elle pour retourner s’asseoir devant son ordinateur.
Elle avait quitté son petit comptoir pour venir jaser avec les adjoints. Elle aussi parlait de ce roman-là, le titre de l’heure au bureau.
Oh, je sais, c’est fluide, c’est… musical… Il y a quelque chose d’éthéré dans la finale, mais en même temps on se sent là. Complètement là.
Jean-Gontrand, candidat de choix à la pâmoison. Vingtenaire au look irréprochable, il en changeait comme d’amant mais était chaque fois pile dessus. Il ambitionnait de faire fortune avec son blogue, rédigé de nuit, où s’enlaçaient cuisine fusion et littérature sadique – l’édition romanesque n’était pas son intérêt premier. Il savait en revanche qu’avec une pluie de commentaires élogieux, où que tombât l’averse on finissait par récolter des victoires.
Oui, je dois admettre que t’as raison. C’est pas tant mon truc, mais ouais, c’est… ouais, fit Lucie d’un ton docte en mordillant l’embout d’un crayon à mine. Il y a une certaine habileté dans le ton. Qu’on aime le genre ou pas, on se prend au jeu. J’ai… Oui, j’ai eu les yeux embués.
Elle, on ne savait pas de quoi elle rêvait. De temps à autre elle poussait une opinion consensuelle, le reste du temps on ne la voyait pas. Il faut dire que chaque matin elle se gréait de taupe, la couleur des murets de cubicule, il était facile de passer tout droit. Par ailleurs elle se frusquait de vêtements sobres et peu flatteurs, snobait le maquillage et les produits coiffants, usait ses loques brunes à la corde, quelquefois elle osait les franges, allez savoir pourquoi.
Anaïs, l’éditrice en chef, scinda le groupuscule au retour des toilettes.
Ah ouais. Vous avez pleuré, hein ? fit-elle en plantant un stylo dans ses cheveux roux pour les retenir en un chignon lâche.
Oh, c’est tellement beau, tellement touchant ! vibra Ève.
Calme-toi un peu, rétorqua-t-elle, un rire hautain dans la voix. C’est toujours bien juste du quétaine…
Du GRAND quétaine ! hurla Bruno depuis son aquarium.
Du grand quétaine pour les petites madames de la banlieue, enchaîna l’éditrice. C’est taillé sur mesure ! Amant ténébreux, héroïne fière, juste un petit peu de cul, les adieux déchirants, la belle grande maison de campagne, la grossesse surprise, le patriarche qui s’éteint pendant quinze pages en râlant ses regrets de jeunesse… Et on apprend qu’il a baisé la bonne quarante ans avant et que son illégitime doit à tout prix être présent à ses funérailles sous peine de fin du monde, et l’aînée que personne veut marier saute une coche… C’est le festi val de l’adversité lustrée. Manque juste la guerre de Sécession.
Anaïs était en verve ce jour-là. Difficile, parfois, de savoir si elle parlait sérieusement, riait au nez de ses inter locuteurs ou soulageait d’acides tensions à leurs dépens. Rosemarie, flegmatique réceptacle de ses exposés, gageait toujours d’emblée sur une belle envie de se décharger le mépris, pour le simple plaisir de la chose.
Mimant un frisson nauséeux, l’éditrice poursuivit :
Je fais des boutons quand on reçoit ses manuscrits… Remarquez, elle a tout le loisir de se laisser aller à ses divagations, c’est une femme entretenue. Son mari est juge, elle nage dans le luxe. J’ai même l’impression qu’elle a pas travaillé une seule journée dans sa vie. Pas surprenant qu’elle soit aussi déconnectée. Et son style ! Ouf. Convenu à l’os, des métaphores qui devraient déjà être à la retraite, des structures de phrases qui ont fait le cours classique… My God. Elle a passé son adolescence à s’endormir avec Danielle Steel, elle, c’est clair.
Les sbires la contemplèrent l’œil vide, pressés, maintenant que leur bulle avait pété, de se remettre au travail.
Pourquoi on publie ses livres, d’abord, si c’est si mauvais ? s’enquit Ève, piquée on aurait dit, prête peut-être à prendre la défense de ce bouquin qui lui avait tiré les larmes.
Parce qu’on va en vendre dix mille au bas mot.
Dissimulée derrière la cloison rembourrée ceignant son racoin, Rose eut une grimace. Les pommettes de la pauvre Ève avaient foncé. Maintenant elle se tairait si elle avait, à défaut d’expérience, un instinct sûr. Tandis qu’Anaïs rejoignait son bureau, elle hocha doucement la tête et retourna brandir à l’entrée son sourire de gamine.
Rosemarie entendit bientôt clinquer la porte vitrée du patron.
Bon, estie, j’aurai pas le temps de le lire encore, lança-t-il en contournant le muret, épreuve en main et porte-documents sous le bras. Faut que j’aille faire signer le contrat à chose, là, avec les barniques. Charbonneau.
Mais… j’ai jamais rédigé de contrat pour lui, fit Rose.
Je m’en suis occupé. Arrange-toi pour que l’auteure approuve tes corrections avant jeudi, oké ?
Elle opina de la tête en tendant le bras pour saisir la pile de feuilles.
Oké ? insista-t-il en l’éloignant prestement de sa main.
Oui, oké, avant jeudi.
Il lui jeta l’épreuve, qui s’étala en éventail sur son bureau, et se pencha vers le cubicule voisin.
Isabelle, appelle June chez Dashcom, j’ai besoin de la voir.
Sur le bureau de la responsable des communications s’élevaient de hautes et vacillantes colonnes d’enveloppes jaunes. Dedans, des exemplaires d’une parution imminente attendaient d’être expédiés aux journaux et aux émissions culturelles. La jeune femme passa le bras entre deux piles, saisit le combiné de son téléphone et entreprit de mettre la patte sur l’attachée de presse.
C’est au sujet du prochain Virgile Doucet ? intervint Rosemarie. On n’a pas pris de décision au sujet du titre.
Bruno tourna un œil agacé dans sa direction.
Moi, j’ai pris une décision. Toi, tu veux rien savoir de ma décision pis t’as le goût qu’on s’astine pendant cinquante ans, mais je m’en sacre de tes arguments, ça va s’appeler de même, point final. Pis non, c’est pas pour ça que je veux voir June.
La journée avance, boss ! lança Samuel en passant la tête dans l’embrasure de la porte de verre qui séparait les graphistes des gratte-papiers. J’ai pas eu ton appro pour le logo !
Le logo. Les contrats préparés en vitesse. Les nouvelles maquettes. Les mystères de l’automne suivant. Le patron les leur agitait sous le nez depuis plusieurs semaines, mais il aurait fallu le torturer pour en savoir davantage.
Il poussa un profond soupir et se gratta le bouc en reluquant les seins de M’iau, la seconde graphiste ; féline elle s’étirait de l’autre côté de la vitre.
Attends ton tour. Pas juste ça à faire.
Sur ces mots, il se dirigea vers l’entrée, cueillit son manteau de cuir et son casque dans la penderie, puis tira la lourde porte coupe-feu et fila dans l’escalier.
Rosemarie, téléphone pour toi, pépia Ève dans le combiné. C’est Florence Duguay.
L’auteure des Jardins de l’aurore . Rose prit l’appel.
Madame Duguay.
Chère Rosemarie, bonjour ! Comment allez-vous ?
Beau temps mauvais temps et quoi qu’elle dît, la distinguée Florence Duguay roucoulait en continu d’harmonieux ruisselets de termes fins, elle semblait toujours les avoir sélectionnés avec soin. Elle se délectait de ses propres paroles, ses mots lui roulaient en bouche, emmiellaient sa langue et elle les savourait comme des friandises au caramel, ça s’entendait.
Bien, répondit Rose en ravalant son irritation. Vous-même ?
Oh, je vais très bien. C’est une si belle journée. Vous savez, ici, au chalet, en cette saison le panorama est magnifique. La forêt s’est diaprée de couleurs épastrouillantes cette année… Le chant des oiseaux m’accueille au matin dans mon atelier. Depuis que j’ai rendu mon dernier manuscrit, j’ai beaucoup de temps pour tisser. Je vous en ai déjà parlé, je fais beaucoup d’artisanat.
Oui, oui…
« Et jusqu’à demain soir, parties nous sommes », se dit Rosemarie.
Mon œuvre la plus récente est magnifique. J’y croise les textiles et l’argile, je crois vraiment avoir produit un objet capable de frapper l’imaginaire de superbe façon. J’en suis très fière… Ma fille voyage beaucoup, vous savez. Elle me rapporte du matériel de partout dans le monde, c’est splendide. L’an dernier, elle a passé trois mois en Indonésie…
Tandis que dissertait Florence Duguay, Rose entendit Anaïs quitter sa propre pièce vitrée et s’approcher de son cubicule, devant son bureau elle se planta pour lui mimer quelque chose. Rosemarie plissa les yeux et haussa une épaule. L’éditrice soupira bruyamment et écrivit sur une feuille blanche : « Pharmacie. Pilule. » Mentalement Rose ajouta la cueillette d’anovulants à la liste de ses tâches de l’après-midi.
Anaïs ne fréquentait pas les commerces entourant l’édifice où nichait l’entreprise. Au fil de la dernière année, partout elle avait un jour ou l’autre critiqué sans pudeur le service, les produits, la salubrité, le design de l’enseigne, la fraîcheur des aliments, le menu bourré de coquilles. Deux, trois, quatre fois plutôt qu’une. Elle aurait pu persister à revendiquer son statut de cliente dans ces boutiques et restaurants, elle avait l’arrogance requise. Mais c’était si simple – et si jouissif – d’envoyer son adjointe faire ses courses.
Madame Duguay, excusez-moi, je vais devoir vous interrompre, j’ai une urgence. Est-ce que je peux vous demander l’objet de votre appel ?
Oh ! Pardon, je me laisse emporter. Oui, je voulais savoir si l’épreuve était prête.
Je dois la relire une dernière fois. Vous la recevrez demain, ça vous va ?
Parfaitement, Rosemarie. Merci infiniment pour votre beau travail.
C’est rien, madame. Au revoir.
Au même moment, Isabelle claqua le combiné de son propre téléphone.
Oké, lâcha-t-elle. Son adjointe, à June, c’est vraiment une marde.
Rosemarie se leva.
Quoi, elle veut pas te la passer ?
Son adjointe, répéta-t-elle d’une voix tremblante et sépulcrale en la regardant de derrière un rideau de cheveux, c’est une marde.
Sans demander davantage de détails, Rose hocha la tête.
Je te la trouve, donne-moi une minute.
Après six tentatives infructueuses, elle joignit sur son cellulaire la présidente et fondatrice de l’agence Dashcom. Elle rencontrerait Bruno à dix heures le jeudi suivant, Rosemarie envoya Isabelle le noter à l’agenda du patron. Courbée de reconnaissance, celle-ci s’empressa d’obtempérer.
Puis Rose enfila son manteau et alla quérir les comprimés d’Anaïs. Au retour elle entra dans son bureau sans frapper.
Tu dois prendre rendez-vous avec ton médecin, c’était ton dernier renouvellement.
Mets ça à ton horaire, dit l’éditrice sans la regarder, en lui arrachant le sac de papier des mains. Sa secrétaire me tape sur les nerfs. On comprend rien quand elle parle, elle se trompe de dossier, mes rendez-vous sont toujours à des moments poches de la journée, ça me défait tout mon planning. Toi, t’es bonne pour sonner téteuse. Arrange-toi pour que ce soit le matin. Avant neuf heures.
Fixant Anaïs d’un regard indéchiffrable, Rose soupira en filigrane.
Je ferai ça demain, abdiqua-t-elle.
Bruno n’ayant pas reparu de l’après-midi, elle décré ta que sa journée au bureau était terminée. À son cubicule elle plaça dans un grand sac mou l’épreuve des Jardins de l’aurore , puis éteignit son ordinateur.
Tu pars déjà ? lui lança Anaïs.
« Pourquoi, veux-tu que j’aille au gym à ta place ? » rétorqua Rose en elle-même.
Je vais relire l’épreuve chez nous.
Elle s’éloigna vers la sortie, salua Ève et dévala l’escalier qui puait le désinfectant, jetant un œil par la grande fenêtre surplombant le palier. Elle sortit ensuite dans l’air frisquet.
Le soir tombait. Pas de neige encore, qu’une brise piquante sur les feuilles pourries couvrant les pelouses brunes. Ainsi périclitait le cachet automnal, la beauté mélancolique qui cueillait dans sa main le deuil des étés. Jeune fille, Rosemarie avait aimé l’automne à en perdre la tête. À ses yeux, désormais, obscurité, froid, solitude et langueur bariolaient l’étendard de cette sai son conquérante, qui forçait la porte d’octobre pour passer un coup de balai et placarder les fenêtres avant l’arrivée de l’hiver. Si dans les magasins on blastait Le petit renne au nez rouge , pensait-elle, c’était moins pour nourrir la perspective encore lointaine des fêtes que pour tenter d’empêcher au moins un quidam d’aller se pendre dans son garage. Deux peut-être, avec un peu de chance.
Rosemarie descendit de l’autobus à trois pâtés de maisons de chez elle. Là se dressait un bistro toujours bondé, où elle aimait s’arrêter pour laisser s’évaporer devant elle un bol de café au lait. Elle en poussa la porte. Dans un coin, des femmes piaillaient. Au comptoir elle commanda et paya, puis, bol en main, s’assit à une table minuscule près de la vitrine et étala son épreuve devant elle pour faire semblant de la lire.
La discussion des femmes sonnait comme trois chansonnettes différentes récitées en même temps. Il était question d’une vache, d’une chienne et de leur patron, d’une fellation, de Twitter et d’une hypothèque, de Cuba et d’un grille-pain. Potinages de bureau pour se détendre en fin de journée, rien de très original. Ten tant de les ignorer, Rosemarie jeta un œil aux ratures qu’entre coups de fil courriels et autres irritants elle était parvenue à tracer sur le roman de Florence Duguay. On en était au polissage, il n’était plus temps de s’y pencher vraiment, pourtant il fallait encore le relire pour s’assurer que rien de trop voyant n’en dépassait plus.
Elle but lentement son café en regardant la rue par la vitre sale. De l’autre côté, la garderie Aux Bijoux de famille, d’où s’échappait le gazouillis d’enfants jouant dans la cour. Rosemarie eut un sursaut ; elle n’avait pas encore appelé Renée. Il fallait rentrer. Elle ramassa ses pages, passa manteau et écharpe, puis quitta les pies et le bon arôme du café.
Quelques minutes plus tard elle ouvrait d’un coup d’épaule la porte de son logis sis au rez-de-chaussée d’un triplex, logement tout en longueur liant le trottoir à une petite cour herbeuse et bordélique. Appartement de gars aux murs foncés, où la moitié des meubles disparates tombaient en ruine. Abri temporaire.
C’est moi !
Une odeur écœurante de cannabis et d’humidité salua son arrivée. D’autres jours c’était friture et fond de tonne. Avec son frère pour colocataire, il fallait aérer souvent, et bondance que l’hiver était long. Dans le salon la télé jouait à tue-tête et striait la pièce de vagues bleutées, une bande de boys au regard vitreux tendus vers son œil unique.
Jean-Marc apparut dans le corridor.
Ôte pas tes bottes ! lança-t-il à sa sœur. T’irais pas nous chercher de la bière ?
Non, j’irais pas, non. Vas-y toi-même.
Ah, come on ! J’ai pus une cenne. Les gars sont là, on va regarder la game.
Jean-Marc, j’ai du travail à faire, soupira-t-elle.
Elle retira ses bottes et les plaça bien comme il faut à côté du tas d’espadrilles et de bottines jetées d’un coup de pied derrière la porte d’entrée.
On fera pas de bruit.
C’est ça, oui.
Elle tira de la poche de son jean un billet de vingt dollars.
Arrange-toi avec ça.
Il s’en saisit et lui souffla un gros bec en enfilant son coupe-vent.
Y a l’autre qui a laissé un message. Et maman veut que tu l’appelles.
Qui ça, l’autre ?
Renée.
Pourquoi tu lui as pas parlé ?
J’étais dans douche. Ah, pis… je pense qu’Éli est encore enceinte.
Sur ces mots il sortit. Rosemarie se retrouva seule dans le vestibule, à écouter ses propres jurons las.
Son sac sous le bras, elle passa devant les copains de Jean-Marc affalés sur le futon, bols de popcorn faisant image de points-virgules entre leurs carcasses dégingandées. Ils lui marmonnèrent des salutations. Elle les ignora. À la cuisine elle coucha un morceau de jambon entre deux tranches de pain, puis se rendit à sa chambre tout au fond, dont elle referma la porte.
Là, un simulacre de paix, malgré les gars et la télévision tout proches, la radio du voisin d’à côté, les pas et raclements de chaise de celui d’en haut. La lueur tamisée de la lampe de chevet, coincée entre la porte et la tête de lit, traçait un cône sur le mur blanc. Juste assez de place pour la commode, une petite chaise droite, le vieux secrétaire de bois hérité des grands-parents paternels, sur le panneau toujours ouvert duquel était posé le portable. Rosemarie s’assit sur son lit. L’édredon moelleux lâcha un miaulement étranglé. Elle en souleva le coin. Une petite tête noire apparut, coiffée d’oreilles triangulaires et arborant une paire de billes contrariées.
T’es là, toi ! chuchota-t-elle. Ça fait des jours que je t’ai pas vue.
Une autre plainte, succincte, comme pour dire c’est bien ta faute. Doucement Rosemarie dévoila en entier le corps tiède de la chatte couchée sur le dos, pour constater que son frère avait vu juste. Petit bedon rond, tétines enflées, attitude rébarbative. Pas que ce dernier trait fût inhabituel ; les mauvais jours, Élizabeth pouvait déchiqueter une moustiquaire sans raison, mordre au sang les chevilles de Jean-Marc, renverser un tabouret à la seule force de sa mâchoire, points culminants de longues heures de ravage. Mais ce n’était que grosse qu’elle s’éveillait d’humeur massacrante.
Comme ça, tu vas pondre, encore ? Vieille pute.
Douze ans bien sonnés, qu’elle avait, cette chatte. Ses ébats sexuels auraient pu prendre l’affiche dans un cinéma pour adultes, chaque année elle leur expulsait une portée. Rose soupira. C’était le souci superflu du jour. La senteur musquée des chatons, trois minutes de plaisir à leur lancer une pelote de laine pour huit semaines de petits dégâts partout, le tracas de leur trouver un foyer, dans un quartier où on cueillait plus de chats dans la rue que de pissenlits sur une pelouse négligée… Il était temps de songer à mettre un terme à la production, définitivement. Et il ne fallait pas compter sur Jean-Marc pour s’en charger.
D’une main elle saisit le téléphone sans fil posé sur la table de chevet, tandis que de l’autre elle couvrait Élizabeth pour lui permettre de finir sa sieste. Toujours à ses pensées, elle composa machinalement le numéro de Renée. Après trois sonneries, le répondeur.
Vous êtes chez Renée et Soleil. On n’est pas là, veuillez nous laisser un message. Bonne journée !
Renée, c’est Rose. Je voulais te rassurer, je vais poster ton chèque demain. J’espère que vous allez bien toutes les deux. À bientôt.
Après deux bouchées de sandwich, elle ressortit l’épreuve de son sac et s’étendit sur son lit. Un stylo entre les dents, elle entreprit d’en terminer enfin la relecture.

Au début des années quatre-vingt-dix, l’homme d’affaires Jacques Bossé, pour surprendre sa femme Hélène à l’occasion de leur vingtième anniversaire de mariage, avait fondé pour elle la maison d’édition Laine d’Acier. Brandissant une discrète enseigne rue Everett au nord de l’île de Montréal, l’entreprise, dont le nom évoquait l’épouse et son caractère bien trempé, occupait à l’époque un appartement exigu aux grandes fenêtres et planchers de bois d’origine. Un cabinet de travail y avait été aménagé pour la directrice, et dans une grande pièce attenante turbineraient ses effectifs. Bureaux, tables et étagères de merisier avaient été choisis avec soin. Aux murs, des cadres vides, dans lesquels Jacques Bossé avait promis à sa douce moitié de placer les agrandissements des couvertures de ses premiers succès.
Enchantée par ce cadeau, Hélène Bossé n’avait cependant pu en jouir bien longtemps. Un an plus tard, sortant de chez le coiffeur, elle traversait la rue d’un pas pressé pour se rendre à sa voiture quand un chauffard l’avait happée. Elle était morte sur le coup. Au lendemain des obsèques le veuf avait insisté : il tiendrait dorénavant lui-même les rênes de la petite entreprise. Ses épaules voûtées ne se redresseraient pas. Des cernes bleu noir assombriraient ses yeux jusqu’à tout le temps. Brisé à la mort subite de son épouse, cet homme ne devait pas en guérir, d’ailleurs on n’appellerait plus jamais la compagnie par son nom. Elle deviendrait bientôt Dassier Éditeur, ce qui ne voulait rien dire mais rappelait, sans la nommer, son Hélène à l’endeuillé.
Confiant à d’autres ses affaires courantes et déléguant les responsabilités jusqu’à n’en plus sentir la contrainte, il s’attela à faire rouler la boîte d’une main ferme, publiant des manuscrits qui eussent été susceptibles de plaire à sa défunte : fresques d’époque, romans à l’eau de rose, sagas familiales, histoires d’amour sirupeuses. Sa belle, durant sa seule année à la barre, la dernière de son existence, n’avait aligné que de tels ouvrages sur les rayons des librairies. Au fil du temps la boîte grossit, l’équipe prit du coffre, après quelques années on dut se résoudre à la loger dans plus grand.
Bossé profita de cette relocalisation nécessaire pour se rapprocher du Repos Saint-François d’Assise, c’est là qu’Hélène était inhumée. Il loua le second étage d’un édifice situé près du métro Langelier, un de ces cubes de béton à l’architecture peu inspirante dont les motifs muraux extérieurs rappellent, en plus laid, les couloirs du vaisseau Enterprise . Il était atypique de caser une maison d’édition dans cette zone commerciale retirée, loin de l’action du centre-ville, un aria pour s’y rendre dans le trafic, et où les autobus déjà peu pressés se permettaient plus souvent qu’à leur tour de prendre du retard sur l’horaire. Mais on payait bien chez Dassier, voilà comment on gardait les employés, et pour compenser l’éloignement on travaillait plus fort qu’ailleurs, ainsi les auteurs hésitaient à quitter les rangs. Et puis Jacques Bossé se dévouait jour et nuit à sa boîte comme on laisse tout tomber pour prendre soin d’un enfant triste. Fidéliser son monde, il était bon là-dedans.
Au bout de vingt années il avait consolidé la compagnie, accumulé économies, fonds de retraite. Dans le milieu on appréciait ses airs de bon papa de l’édition fleurie, et l’œuvre de sa vie, sa genèse surtout, touchait encore les gens. Il naviguait avec aisance dans cette posture enviée quand, un matin qu’il se rendait au travail, il s’effondra brusquement sur le trottoir. Ter rassé. Il avait soixante-six ans. Son cœur, alourdi par deux décennies d’apitoiement et enrayé par un labeur effréné, avait décidé que le calvaire avait assez duré, et il lâcha sans prévenir. Moins d’une semaine plus tard, l’héritier de Jacques Bossé, son fils Bruno, trente-huit ans, passait chez le notaire et transbahutait son au-jour-le-jour sur la rue Sherbrooke, avec la limpide intention de n’y rester que le temps de fermer la place.
Un baccalauréat en gestion avait permis à Bruno de travailler çà et là depuis sa sortie de l’université, mais il avait toujours vécu sans projet. Célibataire mal engueulé (en fait, il était plutôt bien engueulé, mais la vie lui avait appris que le bien-engueulement peut constituer un handicap, et que son étalage vous occasionne parfois de telles jambettes qu’il est préférable d’avoir en sa besace les armes redoutables que sont le langage ordurier, la répartie brutale et le ton n’admettant aucune réplique), il entretenait avec un soin méticuleux son allure de motard propre. Il avait toujours envié les nomades, les vrais, ceux à qui attaches et assises ne manquent pas puisqu’ils ignorent ce que c’est, puisqu’ils sont nés sans. Il jalousait les artistes dont l’âme s’évade sans besoin de planifier le retour, ceux qui créent sans s’en rendre compte. Son tempérament bouillant aurait pu faire de lui un peintre formidable, un acteur splendide, avec panache il aurait envoyé chier le monde entier.
Mais il n’était ni nomade ni artiste. Lui manquaient l’insouciance, l’ouverture d’esprit, la liberté de pensée. L’émerveillement. Surtout, le talent. Et puis il aimait bien l’argent. L’amour et l’eau fraîche, très peu pour lui.
Il y avait plus d’un an maintenant qu’il avait hérité de la boîte, qu’il avait finalement décidé de ne pas fermer tout de suite ; rien de mieux ne l’attendait, faisons donc un bout pour voir. Après avoir viré Yolande, fidèle adjointe de son père qui lui rappelait, argua-t-il, une tante qu’il avait toujours haïe, il avait embauché la jeune Anaïs venue du milieu de la pub, beauté racée, intelligente comme un singe, pas la langue dans sa poche même que des jours on en venait à rêver de la lui passer à la déchiqueteuse. Dans ces circonstances, la partenaire idéale avec laquelle secouer la compagnie d’un tsunami d’idées fraîches. Un à un, les adjoints éditoriaux avaient pris le clos, les infographistes d’expérience avaient remballé leurs maquettes poussiéreuses, aux commu ni cations les sièges furent bientôt libres. Restèrent de l’an cienne équipe deux comptables efficaces – que Bruno plaça sous la coupe d’un jeune administrateur dont la compétence moyenne et l’attitude molle sentaient le recours au défibrillateur mais qu’importe : il lui obéissait sans rouspéter – et Rosemarie Paquette, qui connaissait les dossiers par cœur et savait rassurer les auteurs, rien à foutre de leurs angoisses mais Bruno n’était pas idiot, il serait payant de les garder à l’écurie. Confiant à Rosemarie les tâches plates et le roulement de fond, avec Anaïs il avait écumé l’ensemble des publications, pour s’y faire les dents.
Peu à peu, l’envie de revoir les choix éditoriaux de sa défunte mère et de son père éploré s’était faufilée dans le cerveau de Bruno. Réajuster le tir, publier des ouvrages qui lui ressembleraient davantage, choisir ce qu’il y aurait dedans, qui les écrirait… s’entourer de jeunes gens dynamiques et compétents et les mener à la baguette… C’était plus de pouvoir qu’il n’en avait détenu de toute sa vie. Et il lui avait été offert sur un plateau d’argent.
Ainsi Bruno Bossé avait découvert qu’il ne détestait pas les livres.
Mais les grands changements ne se font pas en criant ciseau. Passaient les mois et Bruno piaffait. Elle lui pesait, sa place d’éditeur de romans de madames, certains jours il l’aurait balancée par-dessus bord pour enfourcher sa Triumph Bonneville et ficher le camp aux États-Unis, question de prendre le vent de front. Se serait installé en Arizona, au Texas, au Mexique même, pour y passer ses grandes journées à éperonner des chevaux, ses grands crépuscules à boire de la bière au soleil couchant en époussetant ses chaparreras.
Toutefois ce jeudi n’était pas un de ces jours. Dans la pièce principale, le volume des conversations venait d’augmenter d’un cran. Bruno se leva, contourna son bureau et s’engagea dans le couloir qui longeait les pièces vitrées.
Comme il l’avait soupçonné, June était arrivée. Tailleur gris, cheveux bruns coupés très court, professionnelle, l’air de sortir d’une enfilade de douze réunions et d’être prête à s’en taper douze autres tout en gérant sur iPhone, d’un doigt expert, le stationnement souterrain de la Nasa et l’agenda d’un ministère. Appuyée au bureau de Jean-Gontrand, elle nettoyait les verres de ses lunettes pendant qu’Anaïs, une fesse posée sur l’affiche que tentait de relire Isabelle, l’entretenait de salons du livre.
Tiens tiens, si c’est pas la plus belle qui nous fait l’honneur !
Salut, Bruno. T’es chanceux, j’ai une heure pour toi, mon rendez-vous de dix heures et demie a sauté.
Tu vois, la vie fait ben les affaires. Après vous, madame.
D’un grand geste du bras, il l’invita à passer à son bureau.
À la réception, un vieil homme remplissait un bon de livraison d’une main peu assurée. Debout près de lui, Rosemarie se retenait de le lui prendre des mains pour s’en charger elle-même. Le messager aboutit enfin et lui remit la grosse enveloppe qu’il avait cueillie dans Lanaudière une petite heure plus tôt : les corrections de Florence Duguay.
Merci monsieur ! lança Rose bien fort pour l’encourager à s’en aller.
De retour à son coin elle déchira l’enveloppe. Sur son bureau elle plaça l’épreuve de l’auteure – immaculée – à côté de la sienne – un torchon –, puis entreprit d’intégrer les corrections au montage affiché sur son écran.
Ah fuck ! cria soudain Anaïs.
Rose se releva pour aller à sa porte.
T’as oublié Salomé Beaulne, elle est pas dans mes auteurs en signature.
Quoi ? !
Elle est pas à l’horaire des séances de dédicaces. Maudite marde ! Fallait que t’oublies la pire des emmerdeuses ! Fuck. Fuck. Elle va en faire toute une histoire. Je le savais, je le savais que j’aurais dû faire les inscriptions moi-même…
Je l’ai inscrite, la coupa Rosemarie après avoir inspiré par le nez. C’était sur l’horaire que je t’ai envoyé le mois passé.
Elle est pas là, que je te dis !
S’avançant vers le poste d’Anaïs, elle agita la souris et localisa le document. Le nom de Salomé Beaulne figurait en tête de liste.
Pourquoi elle est pas sur le site Internet du Salon, d’abord ?
Aucune idée. Je les appelle.
Tandis que Rose saisissait le combiné du téléphone, l’éditrice se leva vivement et enfila une veste. Le temps qu’elle immolât une cigarette sur le palier de la sortie de secours dont la porte jouxtait son bureau, Rosemarie avait réglé le problème.
C’était un oubli, ils rétablissent tout de suite.
Anaïs lui servit un regard noir, puis se rassit devant son ordinateur en marmonnant quelque chose.
En chemin vers sa propre chaise, Rose attrapa le regard d’Ève, qui s’était levée de son siège. Depuis l’autre bout de la pièce son œil butinait de l’une à l’autre, comme celui d’une enfant se demandant lequel de ses parents, engagés dans une dispute, lancera une assiette à l’autre en premier. La sonnerie du téléphone la tira de sa transe, elle se rassit pour décrocher. Rose retourna aux épreuves. Anaïs s’absorba dans ses échéanciers sans rien ajouter.


2.
Mi-novembre
À la cuisine, Rosemarie sous la lampe de la hotte sirotait un café, le premier d’une longue série. Sa tête bourdonnait. La veille elle s’était endormie tard. Sur la table, le programme fripé du Salon du livre de Montréal, qui se terminait ce lundi-là. Une fille avait dormi dans la chambre de son frère ; la veste rose qui pendait au dossier d’une chaise était à elle certainement. Dehors, le jour se levait.
Passant une main dans ses cheveux mouillés, Rosemarie entendit glisser la porte coulissante de sa penderie. La grosse Élizabeth l’avait poussée d’une patte. Elle roula hors de la chambre et réclama son déjeuner. Après avoir versé quelques morceaux bruns dans son bol, Rose fit son lit, éteignit la lampe de chevet, revint s’attabler. Au même moment Jean-Marc sortit de sa chambre en se grattant le slip.
Qu’est-ce que tu fais debout à c’t’heure-là ? marmonna-t-il tout bas.
Je pars bientôt pour le Salon, répondit-elle en se levant pour réchauffer son café.
Il s’étira, bâilla, mastiqua dans le beurre.
Toi, qu’est-ce que tu fais debout ?
Suis pas debout. M’en vas pisser.
Ah.
Il poursuivit son avancée chancelante.
En passant, j’espère que t’as fait ton grand garçon, fit-elle en donnant un coup de menton vers la veste rose. J’ai pas les moyens d’en entretenir un autre.
Son frère la visa d’un regard confus et sinistre à la fois, terrifiante combinaison.
Je t’ai rien demandé, râla-t-il, puis il s’engouffra dans la salle de bain.
Sans plus y penser Rose se coiffa dans sa chambre. Râles et coups de gueule étaient fréquents chez Jean-Marc. Comme les crises d’un enfant ingérable, il valait mieux les ignorer.
Bientôt elle fut prête, et un taxi la transporta à la Place Bonaventure. Au kiosque de Dassier Éditeur, elle jeta sac et manteau dans le cagibi aux murs instables situé derrière le comptoir-caisse, puis en referma la porte avec l’impression redondante que la structure entière s’effondrerait sous son tour de clé.
Agenouillée par terre les bras sous un cube, Anaïs était en plein monologue rageur.
T’as pris ton temps à matin ! Viens me remplacer, lui lança-t-elle en se relevant. J’ai pas juste ça à faire, placer des piles.
Rose jeta un œil autour d’elle. Pas un chat. La caissière du kiosque mangeait un muffin à une table de signature. Le patron approchait dans l’allée, lui aussi venait d’arriver. Le hall d’exposition n’était pas encore ouvert. Elle se mit à genoux néanmoins et plongea à son tour les mains dans le trou pour en extraire les livres à disposer sur l’étal. Tandis que Bruno bombardait la caissière de directives, Anaïs saisit un cartable près de la caisse et en tira l’horaire des séances de dédicaces de la journée, puis s’en fut vers le Presse Café à grandes enjambées sur ses escarpins gratte-ciel.
On a quoi comme journée ? demanda Bruno à Rosemarie quand elle eut terminé de garnir son cube.
Tranquille. Deux auteurs ce matin, après c’est mort.
Qui ?
Monsieur Doucet et Claire Légaré.
Finis tes bébelles pis va-t’en au bureau, y a de la poste à envoyer pis Ève s’en vient, il nous manque une caissière. Anaïs a raté des appels, tu t’en occuperas. Après ça, enligne Paul pour la subvention du Conseil des arts. La date de remise est dans dix jours.
Oui, oké, maugréa-t-elle.
Boudeuse à la perspective de devoir passer du temps avec Paul, l’employé à l’administration. Employé poubelle, Paul le timoré, qui obéissait aux ordres sans jamais renâcler.
Renâcler n’était pas la seule chose que ne faisait pas Paul. Il ne disait pas bonjour, ne dédiait ni hochement de tête ni étincelle de prunelle à l’œil de qui le croisait au bureau, répondait rarement quand on lui parlait, ne s’invitait au sein d’aucune discussion. Adepte de la conversation utilitaire, si un oui ou un non suffisaient, jamais ne le prenait-on en flagrant délit de dilapidation lexicale. Parfois, cependant, on pressentait qu’il aurait voulu se défaire de ce masque de cire qui, sans faire peur tout à fait, rendait tout le monde mal à l’aise. Une fois ou deux par année il se pointait aux cocktails du bureau, tête baissée, camouflé derrière son front dégarni. Il se postait près d’un convive, relevait le menton juste un peu, lui disait bonjour. Puis, sans intention claire de bouger de là, il le fixait passivement de ce regard bénin qu’on prête aux chérubins tant qu’aux psychopathes. Alors l’interlocuteur se sentait obligé de parler, et son amorce tombait avec un son mat sur la terre sableuse recouvrant la zone du cerveau de Paul consacrée à l’interaction humaine. Au bout d’un temps, malaise semé, il s’en allait se planter près de quelqu’un d’autre et recommençait son manège, puis plus tard on s’apercevait de son absence, il partait chaque fois sans saluer personne.
Il faisait un peu pitié, il fallait l’admettre. Le placard qu’il partageait avec les comptables se trouvait tout au fond du bureau, n’avait pas de fenêtre, la porte en était toujours close, ainsi on le voyait rarement. De temps en temps il en sortait, en fixant le mur il faisait chauffer l’eau d’un thé à la cuisinette adjacente, puis il retournait compulser des chiffres et classer des dossiers. Rose ne l’aurait dit à personne, mais à sa place elle se serait jetée dans le fleuve.
Anaïs revint bientôt au kiosque. Attrapant le bras de Bruno, elle se pencha vers son oreille et lui fit son rapport de la veille, montrant des trucs du doigt dans son cartable ouvert.
Il ne fallut pas longtemps à Rosemarie pour finir ses bébelles. Elle regarnit les rayons, installa les auteurs pour leur dernière séance, les confia à Isabelle qui venait d’arriver, puis reprit dans le cagibi branlant son manteau et son sac. Bruno avait fourré dedans une enveloppe débordant de petites coupures à aller déposer à la banque. Il passait neuf heures. La maigre foule du lundi, dans un bruissement typique, commençait à arpenter les allées de l’exposition. Rosemarie s’en alla à contre-courant.
Par les grandes fenêtres de la Place Bonaventure, on voyait un peu de ciel bleu. Une fois dehors elle traversa la zone fumeurs, emboucanée six jours durant par moult exposants aux pieds douloureux et aux lèvres gercées, imprégnée du bouquet persistant des cendres refroidies. Soudain dans l’air vif on cria son nom d’une voix enjouée. Elle tourna la tête.
Ah ben ! lança June Dash en l’embrassant sur les joues. Je t’ai pas vue de tout le Salon ! Tu t’en vas au bureau ?
Oui. Je remplace Anaïs aujourd’hui.
On va se voir cette semaine, j’ai des réunions avec ton boss.
Encore ? !
Depuis un mois June et le patron s’étaient vus à quelques reprises, un grand secret nimbait leurs tractations. Rosemarie soupçonnait la planification de publicité fracassante, l’acquisition d’un nouvel auteur vedette, quelque chose du genre.
Oui, mais je peux pas te dire pourquoi, se désola June.
À voir son air elle en crevait d’envie.
Il m’a fait promettre. Mais je peux te dire une chose : commence à attacher ta tuque, ça va barder l’an prochain.
Ah ?
Attends-toi à travailler fort. Je penserais pas que vous perdiez vos jobs, fit-elle avec un sourire espiègle. Tu fais quoi ce soir ? C’est notre party d’après-Salon au Pochetron. Juste nous, la boîte, avec une couple d’éditeurs et d’auteurs. Tu vois le genre. Relax.
Rosemarie voyait fort bien le genre. Quand June disait « relax », il fallait compter puissance dix.
Peut-être.
Super !
Et avec un signe de la main, Rose s’éloigna vers les taxis garés de l’autre côté de la rue.

Ambiance déchaînée au Pochetron quand elle s’y pointa vers les sept heures. Étouffante odeur d’aisselles, voix tapageuses cherchant à enterrer la musique trop forte, clients par dizaines assis debout dansant circulant, on aurait juré que le milieu du livre au grand complet était venu s’entasser dans ce réduit un peu crade, d’ordinaire à moitié vide. Au fond, la table qu’avait choisie la compagnie Dashcom, ceinte d’éditeurs, attachés de presse, réviseurs, auteurs et autres greffes liées de près ou de loin à la troupe. L’équipe de Dassier semblait avoir décliné l’invitation, à moins qu’elle se fût déjà noyée dans la foule, que Rosemarie crevassa d’une laborieuse faufilure. June l’aperçut et lui fit un grand signe du bras.
Rose enleva son manteau, le fourra dans un coin du siège en demi-cercle. Puis elle poussa l’adjointe de June, engendrant sur la banquette un domino mollasson qui finit par en expulser Salomé Beaulne, actrice, auteure, vache notoire, la convainquant du coup que le moment était venu de tituber jusqu’aux toilettes. Sur la table, autour d’un panier de nachos contenant les restes d’un carnage, une tournée de verres venait d’être étalée. On s’en saisit et les vida, puis le serveur fut convoqué. L’instant d’après, mojitos et gin-tonics remplaçaient les shooters.
Il y a eu tellement de visiteurs cette année, incroyable ! s’écria à pleine voix un gros barbu qui écrivait et publiait des romans historiques depuis trente ans.
Plains-toi pas, c’est moi qui m’occupais de tes cordons de foule !
Notre stand a bloqué tout le trafic samedi, c’était débile. Crisse de ti-culs à marde ! lança l’éditrice d’une boîte qui faisait dans le jeunesse.
On va pas se lamenter, l’argent a coulé à flots.
Ben chanceux. Nous autres, ç’a été notre pire salon…
Un « hon ! » désolé accompagna ce grincement, et l’éditeur-auteur-illustrateur-caissier, responsable d’un minuscule kiosque de bord d’allée aux rayons bien aérés, s’envoya pour saluer la compassion générale une généreuse lampée de rouge.
Je sais pas si Julie-Sandrine s’est remise du party de samedi. Elle était tellement soûle…
Elle est pas partie toute seule, en tout cas !
Elle part jamais toute seule, elle, d’aucun party. Pas nouveau, ton potin.
J’ai eu des files d’attente, c’est la première fois que ça m’arrive ! ! cria une auteure novice.
On trinqua à ce succès.
Mon chum s’en vient, on sort danser au centre-ville. Qui suit ?
Ton équipe de démontage a l’air de quoi ? Pas fiables, mes gars, pas fiables ! Pis ça travaille en sauvages…
Mais la vie après la mort, c’est prouvé, on ne remet plus ça en doute aujourd’hui, attestait un bédéiste de science-fiction.
Je connais tes inclinations, Ghislain, mais dans cet univers-là spécifiquement, les strates sont confuses, admets-le !
Un fan m’a retenu pendant une heure hier pour me parler de son ostie de manuscrit. Je te dis, une minute de plus, j’y sautais à la gorge.
Dans tous les salons, t’en as au moins un de même, soupira un vétéran.
… une déclaration d’amour d’un gars avec qui j’ai étudié au cégep. Je pense qu’il m’a vue à la télé et a décidé que j’étais la femme de sa vie.
J’ai pris congé pour le reste de la semaine, je suis crevé…
C’était pas vraiment des courges, en tout cas, c’était bizarre. Complètement dégueu, avec un genre de coulis de poisson super amer… Dire que c’est mon boss qui me l’avait recommandé.
T’as pas emmené ta vedette manger là ? !
« On dirait un fil de nouvelles Facebook », songea Rose.
Tassez-vous, les matantes ! cria soudain Salomé Beaulne de retour du petit coin, avec un geste théâtral des bras et du torse.
Un type à lunettes la saisit par la taille pour l’asseoir sur ses genoux. Elle éclata de rire, s’installa confortablement et se remit à boire, copieusement tripotée par l’olibrius dont Rosemarie soupçonnait qu’il s’agissait d’un nouvel auteur à la mode.
T’es passée chez vous avant de venir ? s’enquit soudain June. Ça te tentait pas d’inviter ton frère ?
L’adjointe, assise entre sa patronne et Rose, sourit en coin.
Ah, le beau Jean-Marc, j’en entends-tu parler au bureau ! lança-t-elle, et Rosemarie tressauta.
Ben voyons, toi ! Mon frère ?
Des mois plus tôt ils s’étaient croisés à l’épicerie, June et les Paquette, il faut croire qu’elle n’en était toujours pas revenue.
C’est un beau gars, ton frère, Rose ! Dis-moi pas que t’as pas vu ça !
Non, pas vraiment, non. Pis c’est un paquet de trouble, Jean-Marc…
J’aime ça, le trouble. Tu te rappelles pas mes trois derniers chums ?
Avec un clin d’œil, June reporta son attention vers le tumulte.
La conversation devint un peu moins chaotique à mesure que se levaient pour danser les buveurs les plus intoxiqués, néanmoins les anecdotes volaient à bonne vitesse au-dessus de la table. Un auteur avait reçu des menaces à peine voilées, qu’une admiratrice transie – et dérangée – avait vainement tenté de faire passer pour des blagues. Une autre avait été invitée à se joindre à une secte. Un troisième avait passé ses séances de dédicaces à se curer les ongles et à indiquer aux visiteurs où se trouvaient les toilettes, il songeait à se recycler. Chaque fois le gros barbu renchérissait, lui il en avait du métier, et dans les années quatre-vingt c’était pas comme ça, que non, et comme ils avaient du plaisir à cette époque, et comme la création avait changé depuis, s’était détériorée, c’en était désolant.
T’es soûl, Georges ! le coupa June avec un sourire attendri, visiblement elle l’aimait bien.
Certainement que je suis soûl ! À quoi bon sortir de sa tanière, mademoiselle, je vous le demande, si ce n’est pour s’enivrer en délicieuse compagnie ? !
Avisant le serveur, il lui adressa un coup de tonnerre et commanda du scotch pour tout le monde.
C’était fanfare. Surenchère de bruit. Tonitruade. Rosemarie dodelinait de la tête, un sourire laxe aux lèvres. Laissait venir à elle les bribes assez braves pour sillonner, au-dessus de la table, la poche d’air chargée de postillons et d’éclats de rire. C’était comme plonger dans l’eau tiède, devenir sourd et à la fois tout entendre en même temps, en désordre. Elle, elle n’avait rien à dire, rien à ajouter, plus de place de toute façon, ses réparties auraient poireauté à la porte des conversations. Ainsi elle se contenta de baigner dans ce bas tringue si dense qu’elle pouvait presque voir ses propres boucles flotter autour de son visage. Après un long moment elle songea que le lendemain matin il faudrait se lever. Son départ du bar passa inaperçu.
Elle descendit de l’autobus au coin de chez elle, tituba sur le trottoir, puis passa la porte. Jean-Marc, assis devant la télé, amenait à sa bouche une fourchette embobinée de spaghettis. Il interrompit son mouvement, d’abord pour se moquer des joues roses de sa sœur, ensuite pour se ruer vers elle – elle venait de trébucher sur le rebord du petit tapis d’entrée.
Grosse soirée ? Il est juste dix heures et quart !
Mesh eul afleuj…, répondit-elle.
Tant que ça ? ! Eh ben, c’est beau la jeunesse ! On est lundi, ciboire !
Oh ! Ohh ! Comme elle aurait voulu être encore juste assez sobre pour lui rappeler ces deux cent quatre-vingt-six fois où elle l’avait ramassé ivre mort dans l’entrée. Ces samedis, ces lundis, ces fins de soirée, ces matins ensoleillés, ces jours où ce n’était ni sa fête ni le jour de l’An ni rien et où il s’était quand même roulé dedans gaillardement. L’idée manifesta une violente envie d’atteindre ses lèvres, mais pour indisponibilité des fonctions cérébrales, dommage !, dut abdiquer en chemin.
Jean-Marc coucha Rose, lui passa une serviette mouillée dans le visage. Posa un grand bol de plastique près de son lit. Après avoir fait pivoter son plat quelques secondes au four à micro-ondes, il retourna s’asseoir au salon. Sur le parquet du vestibule couvert de mouillures automnales était tombé le sac de Rosemarie. Dedans, une sonnerie tinta pour personne.

Le lendemain se pointa vite, dehors il faisait gris. Rosemarie la bouche pâteuse se traîna sous la douche, pas question d’être en retard, avec Anaïs pour patronne c’était marcher sur la ligne de feu. Tandis qu’une fois propre et vêtue elle attendait qu’eût coulé dans la cafetière une bassine satisfaisante de potion magique, elle consulta son téléphone. À la lecture du message texte raté la veille, sa poitrine se serra et ses sourcils s’arquèrent, bien sûr, tapa-t-elle rapidement, bien sûr on se reprendra.
Puis, café en main, par la fenêtre de la cuisine elle scruta le ciel.
Un an plus tôt, par un matin du même gris, la sonnette de la porte d’entrée avait retenti deux fois, puis trois, on avait torturé le bouton avec insistance. Rosemarie s’était précipitée hors du lit, avait passé un peignoir. Il y avait alors un mois que Bossé père avait été mis en terre. Trois semaines qu’elle avait un nouveau patron, toutes les nuits depuis elle s’était agitée dans son lit, celle-là n’avait pas été meilleure, Morphée lui ayant fermé ses bras elle s’était levée à l’aube pour mettre son curriculum vitæ à jour, s’était rendormie couchée de travers la face dans son portable.
Elle était allée ouvrir, le visage boursouflé de sommeil, une joue quadrillée de marques rouges. Sur le seuil, une fillette lui avait grelotté un bonjour hardi entre ses dents qui claquaient. Sans attendre d’y être invitée, elle s’était avancée dans le vestibule et avait retiré ses bottes mouillées.
C’est chez mon père ici, avait-elle affirmé, en réponse au faciès éberlué que Rosemarie tournait vers elle.
Ton père ?
Il s’appelle Jean-Marc Paquette.
Rose l’avait fixée, interloquée.
Pardon ?… Euh… comment…
Ma mère l’a dit à Mélanie, Mélanie c’est ma gardienne, je l’ai entendue. Elle avait son numéro et l’adresse sur un papier.
Un silence, lourd. Dans la tête ensommeillée de Rosemarie, vingt questions.
Je voudrais voir mon père s’il vous plaît, avait insisté l’enfant.
Elle avait enlevé son manteau de laine et sa tuque épaisse, révélant une lourde crinière châtain. En chaussettes sur le paillasson humide, elle lui avait tendu ses vêtements de son bras maigrichon. Rosemarie, soulevant les sourcils et bégayant, avait suspendu le manteau, puis l’intruse l’avait suivie à la cuisine. Dans le couloir, Élizabeth lui avait craché dessus au passage, avant de détaler pour se réfugier dans la penderie la plus près.
Il est pas très gentil, votre chat. Il est maltraité ?
Non, c’est… Elle est un peu nerveuse avec les étrangers.
Le temps de trouver une contenance, Rosemarie avait tiré un verre de l’armoire, l’avait rempli de lait au chocolat.
Ton… père est… pas ici, avait-elle bredouillé en le lui tendant. Il est parti pour quelques jours.
Je suis allergique au lactose, mais merci quand même, madame, avait refusé poliment la petite.
Elle avait accepté une tartine aux confitures et un jus.
Vous, c’est qui ?
Rosemarie. La sœur de… ben… ta tante, coudon.
Puis elle avait osé un demi-sourire hésitant. La fillette lui en avait rendu un bien large. Le sourire malicieux et insouciant de son frère, en plus petit.
Et ta mère, c’est… ?
Renée Perron. Mon père, c’était son chum pendant pas longtemps.
Ah… Et toi, tu t’appelles…
Soleil Perron.
Rosemarie avait encore souri, doucement.
C’est un beau nom, Soleil. C’est rare.
Les amis à mon école aiment pas ça. Ils rient de moi.
Oh. Je comprends. Ça doit pas être drôle.
Des fois c’est drôle. Mais je dois pas les encou rager.
C’est sûr.
Sans détester les enfants, Rosemarie n’était jamais très à l’aise en leur compagnie. Au fil du temps, obligée par sa mère d’aller s’extasier en obstétrique chaque fois qu’accouchait quiconque ayant lien, et jusqu’au plus ténu, avec la famille, elle avait fini par développer une capacité mi-feinte de supporter les tout-petits, de les trouver attendrissants à la limite. Moins d’une heure à la fois si possible.
Néanmoins le malaise s’épaississait dans la cuisine. Que devait-elle faire de la rejetonne, maintenant qu’elle savait d’où elle sortait ? Fallait-il contacter Jean-Marc, parti à la chasse avec une délégation d’oncles et de cousins qu’autrement il ne voyait qu’aux fêtes, et le rapatrier au plus sacrant pour lui mettre le nez dans son caca ?
Est-ce que ta mère sait que tu es ici ?
Je vais lui dire quand je vais rentrer. Je prends l’autobus toute seule.
C’est… c’est bien. Et… tu es venue pour quoi ?
Pour voir mon père.
Oui, mais…
Ma mère a dit à Mélanie qu’elle voulait pas l’appeler. Je sais pas comment ça se fait. D’habitude ma mère est pas gênée.
Hm.
C’était qui, cette Renée Perron ? Comment avait-elle pu tomber enceinte et le cacher à Jean-Marc ? Son frère était un irresponsable, pas un bandit, fallait pas charrier. Et il y avait fort à parier qu’en cette lointaine époque de sa jeune vingtaine, un tel coup de pied au cul lui aurait été grandement bénéfique. Quoique…
Écoute, Soleil, donne-moi le numéro de téléphone de chez toi. Je vais le donner à Jean-Marc quand il va revenir. Comme ça, il pourra appeler ta mère pour discuter avec elle. Tu sais, entre adultes.
Mon amie Élodie et mon amie Cara-Belle et mon amie Jessica m’appellent Sol. C’est moins bizarre que Soleil.
« Quatre trente sous pour une piasse », avait songé Rosemarie, mais elle avait gardé sa réflexion pour elle.
Oké, Sol. Finis ta collation.
Une fois la bâtarde de son frère remballée dans son manteau, Rosemarie l’avait restituée à la rue ennuagée et à son chapelet de flaques brunes. De la fenêtre elle l’avait regardée partir sur le trottoir, avançant à petits pas en direction de l’arrêt d’autobus.
Puis, fébrile, elle avait attendu le retour de Jean-Marc. Longue, la semaine, avec cette révélation choc qui faisait les cent pas dans son cerveau. Si bien qu’elle n’avait pu patienter jusqu’à ce que son frère se fût départi de ses émanations pestilentielles d’homme des bois pour la lui balancer.
Renée Perron, ça te dit quelque chose ? s’était-elle enquise tandis qu’il s’attablait à la cuisine, une bière à la main.
Il avait froncé les sourcils.
Mmm… ouais, je baisais avec elle v’là dix douze ans, me semble… Oui oui oui, je me rappelle ! Maudite belle fille. Elle était serveuse au bar dans l’est où je me tenais avec la gang. Elle voulait être mannequin. C’était pas une conne, par exemple. Elle était folle en estie, mais pas complètement conne. Pis… un super pétard.
Pourquoi folle ?
Un moment donné elle a commencé à me péter des coches tout le temps pour rien. Faque je l’ai crissée là.
« Péter des coches tout le temps pour rien », symptôme courant en début de grossesse, s’était dit Rosemarie. À voir le tempérament de leur chatte qu’engrossaient les matous du coin chacun leur tour comme s’ils avaient pris un numéro, Jean-Marc aurait dû faire le rapprochement, depuis le temps.
Ben, elle a eu un bébé de toi.
Il avait été longtemps immobile. Si longtemps qu’il était apparu à Rosemarie que peut-être il faudrait lui placer un miroir sous les narines pour s’assurer qu’il respirait encore.
Un bébé… un… un p’tit bébé, là ? avait-il enfin balbutié.
Quand elle est née, elle devait être petite, oui. Elle doit avoir dix ans. Elle s’est pointée ici dimanche matin pour te rencontrer.
Il avait enfoui son visage dans ses mains.
Tabarnak…, avait-il lâché.
Ce fut sa seule réaction. Rosemarie l’avait couvé un moment du regard, affichant une mine tour à tour compatissante et consternée, puis fronçant les sourcils, puis revenant à l’empathie, puis soupirant fort, puis décrétant qu’elle avait autre chose à faire. Après avoir posé devant lui le bout de papier sur lequel elle avait noté le numéro de Renée Perron, elle était allée lire dans sa chambre, laissant la porte entrouverte au cas où son frère l’aurait réclamée.
Après un autre long moment il s’était douché. En pyjama il avait fait cuire des frites et s’était écrasé devant la télé, enfilant les bières. Quelques heures plus tard il était allé se coucher. Le bout de papier était resté sur la table, coincé sous le bol de céramique dans lequel on mettait les bananes à brunir. Rose s’était dit qu’après avoir réfléchi son frère trouverait une solution. Elle s’était armée de patience, chaque jour aux aguets en rentrant du travail, chaque jour certaine que ça y était, que Jean-Marc avait téléphoné à son ancienne flamme, pris des résolutions, choisi la voie à suivre.
Chaque jour, rien de neuf. Chaque soir l’appartement en bordel, Jean-Marc écrasé sur le futon devant une émission débile, en jogging sale ou en caleçon. Il avait choisi le déni, le déni béton. Jobine trouvée, jobine perdue, nouvelle jobine, chums à la maison les soirs de game, petite brosse, grosse brosse, filles de passage. Rien dans sa vie n’avait changé – sa sœur soupçonnait toutefois qu’il avait probablement cessé de baiser sans capote.
Peu après Noël, Rosemarie avait récupéré le morceau de papier jauni et avait téléphoné à Renée Perron. Et pour se donner bonne conscience s’était mise à lui verser chaque mois un peu d’argent pour Soleil, en attendant que s’achevât la léthargie du géniteur.
Un an plus tard, elle perdurait.

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