Les Défricheurs d Infini
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Description

Lorsqu’on en a plus qu’assez de s’épuiser à vouloir sauver le Monde, une solution reste finalement très simple et radicale. On brandit son sabre de métal-esprit, pour aller conquérir, aux confins de l’Univers, une autre sphère totalement sauvage et hostile. De toute façon, pour un mutant, qu’est-ce qui pourrait bien surpasser la cruauté humaine ?
Le Faucon emmènera bien à bon port toute une communauté d’explorateurs, prêts à coloniser la grande Planète de Malachite. Mais il lui faudra filer droit derrière son guide. Surtout lorsqu’on sait où commence et où s’achève la compassion du samouraï.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2019
Nombre de lectures 15
EAN13 9782312070940
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Défricheurs d’Infini
Johnny Phoenix
Les Défricheurs d’Infini
Tome IV : L’Autre Faucon
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2019
ISBN : 978-2-312-07094-0
À Laetitia

« La paix est dans le bois silencieux
Sur les feuilles en sabres
Qui coupent l’eau qui coule »
Francis Jammes
Le Doragon
C’était un monde hors-normes. Un gigantesque lac étendait les tentacules de ses rivières, à travers le paysage verdoyant. À perte de vue s’étiraient des champs de céréales. À perte de vue des vergers, enchâssés en bocages, venaient piqueter le tableau monochrome de leur joaillerie. Où fourmillaient aussi des fruits de toutes formes, gorgés d’arc-en-ciel. Et sur des ceps d’un autre âge les oiseaux, multicolores encore, aspergeaient leurs trilles de tous côtés, au milieu des treilles croulantes de raisins bleus.
Chacune des collines, qui vallonnaient la plaine fertile, était coiffée d’un château de forme semi-sphérique. Celui-ci tenait lieu de bâtiment administratif. Et autour de cet édifice, à l’esthétique fort contemporaine, étaient implantées des maisons, également en forme de champignons.
Chacun des pavillons présentait une large baie vitrée, à son unique étage sur pied. Tel un cerceau de silicium, elle offrait de façon arrogante une vaste vue panoramique sur la campagne jadoyante. Et sur le ciel à jamais ultra-bleu.
La nuit était tombée. Sans étoiles. On voyait cependant scintiller les quartiers résidentiels des villages-dortoirs. Et surtout, sis au bord du grand lac, les immeubles coniques de la Ville-Est. Pareils à de grands tipis phosphorescents, ils reluisaient au loin, sur les rives du Lac Occidental. Alcyon s’émerveillait particulièrement de cette vision enchanteresse. Il volait à vitesse réglementaire, à bord de son aéromobile de service. Il avait pourtant hâte de rejoindre le cœur de la Ville-Est, où Lili s’apprêtait à honorer leur nouveau rendez-vous.
Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur sa rétro-caméra, il s’aperçut que, dans son village-dortoir, les pavillons fongiformes avaient depuis longtemps franchi le stade des légères méduses vaporeuses. Pour n’être plus réduites qu’à de petits coléoptères enfouis dans les buissons fuligineux de la nuit.
La Ville - Est , quant à elle, dressait pernicieusement les cornes phosphorescentes de ses immeubles, à moins d’un kilomètre de l’aéromobile. Une imposante voiture-volante transcendait juridiquement le vol linéaire de ses concurrentes, parmi les couloirs aériens matérialisés sur les écrans, par la Confrérie Des Transports : la CDT . Son gyrophare rouge signalait aux aéromobilistes la présence d’une patrouille sélène.
Il était inutile de songer à se poser sur le toit d’un quelconque immeuble, au vu de leur forme dissuasive, qui n’offrait de toute façon rien d’autre qu’un vulgaire supplice. Aussi, après avoir soigneusement choisi l’édifice affilié à son quartier résidentiel, Alcyon se laissera détecter, en franchissant un sas virtuel, retranscrit sur l’écran de son visiophone. Une entrée s’ouvrirait alors, tel un trou aveuglant, dans le mur même de la corne faite de polymétal et de silicium. Il laisserait aussitôt un guide muni de servo-capteurs s’ajuster à son appareil. Afin de le conduire à une plate-forme de stationnement.
Dans la Ville-Est, mais également dans les trois autres villes-sœurs, construites à l’instar, les derniers niveaux des immeubles ne présentaient que des services étagés pour voitures-volantes. Les plus nantis, évidemment, se réservaient les derniers étages pyramidaux.
Alcyon se retrouva bientôt propulsé, par un escalier à sustentation, dans le cœur éclatant de la ville déserte. Et tandis qu’il foulait les pavés luminescents d’une rue rétrograde, tout en s’extasiant de son architecture obsolète et factice, le nucléo-mécanicien songeait à quel point les lumières de la ville devenaient un réel substitut à l’inexistence souterraine des étoiles. Il s’étonnait que les avenues piétonnières soient si peu fréquentées, à cette heure précoce de la nuit. Les Sélénites redoutaient, peut-être, cette overdose de luminaires qui les tortureraient implacablement, durant les soixante-dix-sept longues années prévues avant d’atteindre Terrae II. Où ils seraient placés à tour de rôle en sommeil cryogénique, sous infusion d’un catalyseur chimique, composé en majeure partie d’un concentré des cellules de la fameuse cyanée immortalis.
Le Doragon avait été conçu sur cinq niveaux. À partir de son noyau central, où avait été injecté, en infinie quantité, du polymétal liquide.
Le moyeu sphérique assurait en majeure partie, autrement dit à quatre-vingts pour cent, le déplacement gravitationnel du Satellite. L’enveloppe en alliage d’hypracryogénite et d’or, qui encerclait le noyau, composait en-deçà l’une des deux parois, entre lesquelles était soutenue la fusion hélioénergétique de propulsion. Qui portait le nom de Transmutation. Cette sphère énergétique, située juste au-dessus du lest polymétallique, constituait ainsi le niveau-moins-trois .
Au-dessus de celle-ci, sur l’autre enveloppe ultra-calorifuge, venait le niveau-moins-deux, consacré essentiellement aux machineries de contrôle. Au stockage en bunkers également des principales matières premières. Ces bunkers, placés sous haute surveillance par des GS en faction, et deux douzaines de MDK , renfermaient en premier lieu les stocks inestimables d’or et d’ OB .
L’Or Bleu était le sigle choisi pour l’eau extraite des nappes phréatiques les plus pures. L’or était employé, quant à lui, dans l’alliage malléable et conducteur du contenant de transformation hélio-nucléaire.
L’ OB servait avant tout au processus de cryogénisation des humains. C’était au niveau-moins-deux qu’évoluait le petit monde des nucléo-physiciens, et de leurs employés : les nucléo-mécaniciens.
Le niveau-moins-un était dédié à la géosphère d’habitations découpée en quatre villes. Celles-ci matérialisaient les quatre points cardinaux fixés par le complexe gyroscopique du vaisseau. C’est à ce niveau que se trouvait à présent Alcyon.
Le niveau-un , puisqu’il n’existait pas en théorie de niveau-zéro, présentait la Stratosphère consacrée aux officiers, aux passerelles de commandes.
Le niveau-deux n’était dédié exclusivement qu’aux tourelles instrumentales, et aux belvédères de contemplation.
Par-delà l’avant-dernier niveau s’étendait l’enveloppe naturelle de la Lune, ou bouclier externe de dissimulation : la couverture de régolithe . Cette fameuse courtepointe, qui ne servait qu’à masquer l’existence monstrueuse du vaisseau, était réduite à peine à quelques dizaines de mètres d’épaisseur à présent. Elle était essentiellement maintenue en place, plus que par gravitation, grâce au bouclier magnétique de protection de la Méganef. Tissé par chacune des tourelles.
C’est sur cette couche qu’amerrissaient par ailleurs les aérospeeds. Ou plus rarement un astronef apparu de l’Hyper-Espace : la fameuse Sphérae des Incubes.
Des AGV , ou Ascenseurs à Grande Vitesse, permettaient à quelconque Sélénite lambda de passer d’une strate à l’autre. Cependant l’effet de claustrophobie, induit par leurs longs trajets verticaux, même combattu par des projections d’ambiance virtuelle, était à proscrire à la plupart de leurs usagers, affranchis par l’urgence.
Les ouvriers, surtout, préféraient, sauf pour accéder sans autorisation officielle aux belvédères panoramiques en silicium, emprunter à cet effet les couloirs ascensionnels pour aéromobiles, dont l’idiome approprié était une anastomose.
Mais l’ascension vers les belvédères de contemplation ne s’effectuait que par AGV . Cette élévation possédait elle aussi sa terminologie propre : la Métanoïa .
Et c’était là la surprise qu’avait réservé, en fin de soirée, Alcyon à sa consœur : la contemplation spatiale sous la coupole de l’une de ces romantiques tourelles.
Lili Thulea
L’horloge du bistrot affichait l’heure circadienne du vaisseau, basée sur un rythme artificiel de vingt-quatre heures. Ce quotidien était soutenu par l’ensoleillement factice des voûtes empyréennes, calqué sur le calendrier terrestre du méridien zéro.
Dix-neuf heures trente exactement. Un bonsaï trônait, tel un trophée de chlorophylle, au bout du bar en merisier véritable. Dans un aquarium de forme elliptique, des nudibranches offraient, aux yeux des quelques nucléo-techniciens attablés, leurs contorsions de danseuses écarlates.
Lili parvint difficilement à s’arracher à ce flamenco diabolique, pour se livrer à son caprice favori. Elle pencha ses narines dans l’enchevêtrement des racines-échasses. Et huma profondément la mousse fleurie. Des souvenirs de prairies boréales, tapissées de primevères, et frissonnantes de papillons multicolores, lui revinrent aussitôt en mémoire. Submergés bientôt par ceux d’un océan de sable, et d’une passoire d’ozone. Dans le brouhaha qu’entretenaient les nucléotechs, elle se surprit à saisir quelques bribes impudiques :
– Tout cela m’a l’air d’être plutôt un sacré bazar, là-haut parmi nos marionnettistes ! On prétendrait qu’un officier, indispensable aux commandes de passerelle du vaisseau, aurait été ramené en grande pompe, par toute une cohorte de scarabées.
Un rouquin courtaud et flatulent s’empressa de livrer sa répartie au grand sec à moustache, comme s’ils avaient pris le parti d’ouvrir, dans l’angle du bar, une conciergerie.
– J’ai bien cru comprendre qu’il s’agissait d’un mutant d’Extragalactique et de Terrestre !
– Tu parles de ces putains de bâtards aux yeux de démons ?
– C’est bien ce qu’on m’a raconté : un nuktal ! Apparemment un de ces derniers hybrides, à peine recensés par les nucléotechs !
– De quelle couleur sa luciférine ?
– Plus rouge que ma tignasse, Sergio ! Tu le croirais possible, ça ?
– En tout cas, pour ce qui est prouvé, Hector, c’est que ces nouveaux spécimens sont capables de scruter dans le noir total, à des distances décuplées !
– Putain, j’ai aussi appris ça, dans les news du Cosmonet !
– Attends, ce n’est pas tout ! Comme si la nature n’avait pas suffisamment gâté ses prodiges, elle les aura en plus dotés d’un squelette de métal-esprit. Aux particules vingt fois plus résilientes que celles de l’iridium lui-même.
– Sans oublier cette putain de faculté d’auto-régénération moléculaire ! Qui permet à leur organisme de se livrer à des combinaisons supérieures. À chaque fois qu’il se retrouve affecté par une attaque de nature quelconque !
– Ce qui ne les tue pas les rendrait donc réellement plus forts, comme le dirait Nietzsche !
– À tes souhaits, Sergio ! Mais trêve de baratin ! C’est l’heure de notre grand jeu…
Accoudée au bar, près de son arbre-nain, Lili Thuléa n’avait rien perdu de cette intimité oiseuse, entretenue par les deux nucléotechs. En arrière-plan, dans le fond du bistrot, planté debout, devant la reproduction agrandie d’un tableau de William Blake : Adam et Eve, un joueur de fléchettes faisait fuser des congratulations sonores. La cible, hérissée en son centre de diodes rouges, indiquant une victoire totale, ne retenait déjà plus néanmoins aucun des regards des spectateurs présents.
Une mosaïque étincelante avait découpé, en six rectangles symétriques, l’écran holographique occupant le grand espace cubique, délimité au centre de la salle. Chaque parallélogramme virtuel représentait l’intérieur d’une cage, intégralement confectionnée de platine.
Le travelling de la caméra passa, furtivement, de l’image des six cages à celle de huit visages humains. Ces visages exsangues semblaient avoir été vidés déjà de l’intérieur. Par l’araignée de la peur.
Deux présentateurs s’affichèrent en transparence, devant les deux terrifiantes mosaïques. Placées à présent en opposition. Il s’agissait d’un GS , épinglé sur le torse d’une étoile, et d’un androïde aux traits grossiers. Ce dernier, portant sur son crâne de polymétal une marotte, était déguisé en bouffon. Le GS ôta son casque à unicorne. Et tout en arborant un large sourire machiavélique, il s’adressa en premier à la foule rassemblée dans le bistrot. Cette dernière semblait subjuguée, par le grotesque des deux présentateurs. Et ne camouflait aucunement son euphorie. Une vague d’applaudissement venait de soulever, au contraire, le rideau d’une cérémonie insolite.
– Bienvenue , chers Sélénites , dans le vingt-quatrième épisode hebdomadaire de votre grand jeu extrême ! Bienvenus , chers écranovores, dans la « Traque des Proscrits ». Eh oui, là encore, deux d’entre eux survivront à la première épreuve ! Et si vous n’avez guère obtenu, dans l’ordre, votre tiercé gagnant, sachez qu’il vous sera toujours possible d’être tiré au sort. Afin de récompenser votre chance d’avoir choisi l’unique rédimé. Qui sera gracié, sur notre plateau, par notre grand SL - OMON lui-même !
Nos deux gagnants recevront, cette fois encore, l’immense honneur de retrouver, une dernière fois, notre cacochyme planète. Pour un séjour de luxe sur l’Île - Étoilée . J’ai nommé la merveille des merveilles : MA - TA - KI - TE - RA - NI . Mais avant de lâcher les limiers, laissons notre brave SL - Omon vous les présenter.
La voix sardonique, de celui surnommé le Sheriff, laissa place à celle hachurée, émanant du rictus clownesque. Lili fut saisie cette fois d’un haut-le cœur. Elle réprima cependant son malaise, afin d’écarter tout signe pernicieux de suspicion. Elle détourna distraitement son regard, avant de constater que le joueur de fléchettes s’était installé tout contre elle. Il s’agissait d’un homme blanc, de taille moyenne, aux yeux marron, tout à fait ordinaires, au sourire espiègle. Elle apprécia, cette fois encore, ce visage familier. Même après avoir si souvent détaillé, à outrance, son profil virtuel sur son projecteur holographique professionnel. Son collègue de travail fut cependant plus prompt à amorcer le dialogue.
– Bonsoir Lili ! Évite surtout de te détacher de ce satané écran ! Moins d’une heure suffira, nous le savons tous parfaitement, avant que nos six premiers malheureux proscrits ne se disloquent sous l’attaque des ultimes prototypes de cybers et de drones-killers.
– Bonsoir, Alcyon ! SL -Omon vient d’annoncer que ceux-ci sont désormais équipés d’un cache-rayonnement. Comment veux-tu que nos pauvres malheureux aient la moindre chance de les détecter de nuit ?
– Ils ont été parachutés, cette fois-ci, sur la face éclairée. Les Pyrénées Lunaires ne leur offriront, là encore, aucun abri ! Eux aussi sont équipés d’une armure détentrice d’infrarouges. Mais les cybers auront vite fait de détecter cette odeur particulière, émise par la peur. Quant aux DK , ils peuvent comparer, en moins d’une seconde, chaque détail scanné en permanence, sur leur carte mémorielle à échelle réelle. Ils les traqueront pareillement, au plus près du sol.
– Excuse -moi pour l’expression, mon cher expert en armement ! Mais s’ils sont tenus par les couilles, à quoi nous servirait toute cette émétique mascarade ?
– À la sélection naturelle, Madame, pour vous répondre, à mon tour, vulgairement ! Car leurs valseuses, fort justement, ne sont plus porteuses de la semence visionnaire entretenue par la propagande fumante de notre Commodore.
Les noms des six homicides de polymétal défilaient, tour à tour, dans le grand cube de projection, à mesure qu’ils se rapprochaient inéluctablement de leur victime désignée. Grotesques, une fois n’était pas coutume. Gengis Khãn, Attila, Phoïbos et Démos, Geronimo, John Falco.
Lili Thuléa sursauta à l’annonce de ce dernier sobriquet. Elle interrogea le tireur de fléchettes :
– Falco ? N’est-ce pas là le nom du nuktal qui vient d’être amené sur la Méganef ?
– J’ignore quel est son lien de parenté avec le concepteur de la Méganef. Mais une chose reste certaine : c’est que l’on a réclamé, dès aujourd’hui, la mise en route du préchauffage du MCP .
– Le Méga-Centro-Propulseur ? Tu en es bien certain ? Alors, cela voudrait-il signifier que nous partons bientôt ?
– Dans moins de deux jours à présent, Lili ! Le temps, pour nos deux gagnants, de profiter de leurs vacances de rêves. Sous haute escorte. En compagnie du dernier rédimé.
Vingt et une heure. La belle rouquine du bar cacha ses yeux noisette derrière ses taches de rousseur, et ses paupières salvatrices. Tandis que SL -Omon décapitait, en plein plateau, l’ultime victime de l’ostracisme dictatorial du vaisseau, en amorce d’appareillage.
– Le couvre-feu s’achève, Monsieur ! Pour quelle heure avez-vous donc réservé l’ AGV 23 ?
– Nous devons nous présenter dans un quart d’heure. Et quel mode de transport allons-nous choisir, Madame, pour nous y rendre ?
– Pourquoi pas, Alcyon, notre tram-lunaire ?
***
Belvédère
« La mer ravagée. Être comme ce promontoire, sur lequel sans cesse se brisent les vagues.
C’est là l’aphorisme d’un chantre de la passion, déjà cité en aval. En aval, puisqu’il s’agissait bien de remonter, depuis la première page de notre histoire, le flux de la lumière à contre-sens. Le courant torrentueux du grand fleuve de Vie.
Et là, sur le rivage déchaîné, les immenses lames blanches de l’océan venaient d’ébranler, encore, les hautes échauguettes de granit. Où , telle une comète folle, fusait l’oriflamme immaculée d’un oiseau blanc. Ce volatile fabuleux, qui subsistait malgré tout, dans les anfractuosités les plus inaccessibles, possédait une inestimable particularité. Deux longues plumes caudales, grâce auxquelles il pouvait s’escrimer avec n’importe quel vent. Il plongeait ainsi, dans les vastes tapisseries liliales, et ajourées, tissées par les puissantes vagues. Et son bec effilé lui tenait lieu de ciseaux invincibles, pour les découdre. Ou encore d’aiguille organique, pour rattraper un poisson égaré, dans la trame effervescente et salée. »
Les portes s’ouvrirent, sur un sas aveuglant. Les nouveaux tourtereaux descendirent de l’ AGV . Un drone d’accueil s’avança à leur rencontre. Celui-ci se réduisait, de manière simpliste, à un gros œil de cyclope, bleu turquoise, en-dessous duquel une petite bouche de néon vert se mit à les interroger :
– Bienvenue au belvédère numéro 23, consacré à la contemplation ! Êtes-vous satisfaits de votre métanoïa ?
– Tout à fait ravis, droïde, de ce voyage ascensionnel ! J’ai vraiment cru que l’ AGV s’ébrouait, au milieu de ces gigantesques montagnes blanches. Pourriez-vous, s’il vous plaît, nous confier le nom de cet oiseau exotique, que le narrateur comparait, de façon si poétique, à une comète ?
– Sans hésitation, Madame ! Puisque c’est aussi l’enseigne du restaurant panoramique, dans lequel vous êtes en train de vous introduire.
– Ah, cet oiseau merveilleux était donc le fameux phaéton !
– Excellente réponse, Madame ! Voici donc votre table, chers invités : celle du poisson-volant.
– Une dernière question cependant, sans vouloir abuser de votre patience, droïde : le nom de ce narrateur ?
– Le poète Thomas Hawk, Madame.
– Le connaissez-vous donc, cher Alcyon ?
– Négatif ! Jamais entendu parler de cet hurluberlu !
– Une lapalissade, Monsieur ! Car les écrits de cet hurluberlu, comme vous le désignez de manière si ingrate, n’ont jamais appartenu à la Terre ! Il se pourrait également que vous ayez à regretter, un de ces prochains jours, votre cynisme iconoclaste !
Une serveuse, particulièrement élégante, monolithiquement habillée d’une combinaison synthétique argentée, qui révélait à ravir ses courbes élancées, leur proposa la liste des apéritifs. Ils optèrent tous deux pour une île verte . L’eau pure du désert s’infiltra en eux, comme une source diamantée. Soudainement, les yeux noisette de la neurotech furent subjugués par un spectacle de feu. Alcyon se joignit aussitôt à sa béatitude.
La première pierre traversa la surface sombre du ciel. Et plana longtemps. Tel un gros exocet. Avant de retourner dans son monde invisible. Et c’était là l’amorce d’un spectacle ineffable. Un volcan de météorites en feu déversa ses aiguilles de laves dans une atmosphère bientôt oubliée. Lili finit par détacher ses yeux de l’écran, tandis que la serveuse leur rapportait le plat du jour. Deux truites arc-en-ciel, sur un lit de riz parfumé, avaient déjà enguirlandé la table du poisson-volant. Tout en plongeant sa fourchette dans l’arc-en-ciel de chair tendre, elle s’adressa à son ami.
– C’est si bouleversant, Alcyon ! Toutes ces avalanches d’images nostalgiques ! Dont ils nous submergent, depuis notre intégration à la Méganef. C’est comme si nous nous apprêtions à disparaître !
– Parle plutôt pour ceux qui resteront en bas, Lili. Pour toutes ces victimes de notre omerta.
– Mais pourquoi ai-je l’impression de me retrouver dans cette cabine à suicide du film « Soleil Vert » ?
– Parce que nous allons tout simplement finir, très bientôt, par perdre littéralement la Terre, ma très chère amie !
– Dans moins de deux jours ! Es-tu vraiment certain de cela, Alcyon ?
L’ AGV avait repris le chemin de son couloir magnétique vertical. Les ramenant un peu plus vers le centre du Satellite. Le voyage était, cette fois-ci, agrémenté par la vision aléatoire du déploiement d’un vol d’étourneaux-sansonnets. Il s’arrêta étonnamment au niveau moins-un, pour y laisser entrer trois autres personnes. Alcyon eut un doute, un moment, puisque les officiers de ce niveau évitaient d’ordinaire de se mélanger scrupuleusement aux ouvriers de la strate inférieure. Chacun était pourtant reconnaissable à sa combinaison aux couleurs tranchantes. Qui soulignait ainsi, nettement, les différences de classe.
L’ AGV apposait toujours l’ordre de sa réservation, ainsi que son contenu humain. Alcyon Rock et Lili Thuléa étaient, en effet, les deux noms présents en exclusivité, au cadran d’affichage. Avec cette mention, en orange vif : « Dîner au belvédère N o 23 ». Cette intrusion des trois gradés ne pouvait donc que relever d’un cas de diligence officielle.
Un homme, de très forte corpulence, pointa vers eux un regard bleu vif, absolument menaçant. Réveillant une force sourde, une sorte d’épicentre, au beau milieu de l’ascenseur. Les deux nucléotechs éprouvèrent, ensemble, la même froideur lombaire. Comme si un serpent glacial s’était brusquement glissé entre leurs omoplates. Sans la moindre sommation, le colosse appliqua une main ferme sur son pointeur à impulsion :
– Bonsoir, les tourtereaux ! Vous allez devoir vous considérer, dès à présent, comme nos otages. Où avez-vous garé votre aéromobile ?
Mais Alcyon s’interposa d’une voix impérieuse :
– Que nous voulez-vous ?
– Du calme, monsieur Rock ! Nous ne ferons aucun mal à votre colombe ! Vous êtes ici en présence d’un cas de force majeure ! La noble dame parmi nous, et dont je soutiens la blessure tragique, s’avère être une Empyréenne ! La plus jeune est sa servante. Nous avons avant tout besoin que vous nous rameniez en lieu sûr, afin de lui promulguer les soins les plus impérieux !
Lili : Alors, pourquoi ne pas faire appel, plutôt, à vos drones-chirurgiens du niveau-un ?
– Je suis le capitaine Rommez. Je viens d’entrer en rébellion, contre l’Ordre de la Confrérie. Le Grand Patriarche, lui-même, a déjà commandité le crime commis contre cette Empyréenne. Nous voilà tous trois devenus des renégats. Ainsi que vous deux. Et ce, malgré votre volonté. L’urgence, je vous le rappelle, est de sauver ce Génie de la plus haute noblesse !
Alcyon s’apprêta, une nouvelle fois, à protester. Mais la neurotech lui repoussa vivement l’épaule, pour lui couper la parole. Tout en acquiesçant à la requête charismatique de Juan Rommez :
– Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir, afin de l’amener chez moi, Capitaine !
– Mais enfin, Lili, tout cela relève du plus insane des délires !
– Tais -toi, Alcyon , cette femme est à bout de forces. Si nous ne faisons rien, elle risque de succomber. À quoi cela nous servirait-il d’approuver plus avant la tyrannie du Commodore ? Au point de voir mourir, par la faute de ce despote, une Empyréenne ?
– L’ AGV va atteindre, dans moins d’une minute, sa destination finale. Que peux-tu prévoir, Iris , sur la stratégie des limiers, qui sont lancés à nos trousses ?
Les yeux blancs d’Iris s’illuminèrent de leur lumière térébrante. Les nucléotechs en furent décontenancés.
– Nous n’aurons rien à redouter des limiers, Capitaine, lorsque s’ouvriront les portes de l’ AGV . L’ascenseur les aura bel et bien pris de vitesse. Ainsi que le voulait votre plan. Ces cybers étant tous retenus, au départ, dans leur quartier de rechargement du niveau-un. Mais il n’en est pas de même des GS . Et ni des drones-killers. Qui opèrent, d’ores et déjà, à tous les niveaux.
– Tout cela, je le savais pertinemment, Iris ! N’oublie pas, que jusqu’à ce jour, j’étais moi-même capitaine d’élite de la garde rapprochée de ce satané Commodore. Dis-moi seulement quelles seront nos chances d’atteindre l’un des véhicules de nos nucléotechs, avant de croiser l’un de ces tueurs ?
La réponse d’Iris fut sans appel : Aucune chance, Capitaine Rommez !
Et c’est alors qu’Alcyon leur fit part de sa brillante idée : Lili va vous aider à vous cacher. Elle connaît, en tant que neurotech, comme sa poche la strate ouvrière. Vous n’aurez qu’à retourner, ma chère, au Bistrot-Drome ! J’irai seul nous chercher l’aéromobile…
Peter Mako
Le feu. Combien de chercheurs, de chantres, de chamans, n’auront pas manqué de l’idolâtrer, au cours de leur éphémère cohabitation terrestre ? Sous combien de formes ne se sera-t-il pas transmué ? À travers l’histoire pathétique des civilisations, bientôt intégralement ensevelies, de la cacochyme planète.
Des images de fleurs parfumées, d’oiseaux fabuleux, de fées, de dragons, de lions ensoleillés, de sorcières contorsionnées, de lucioles, d’étoiles miniaturisées, se seront multipliées dans leurs iconographies encensées. Insensées.
Pourtant là, sous les yeux du vieil homme, qui regardait au fond de cette maison de pierres, nichée au creux des montagnes meringuées, le reflet de ce feu de paille était bien plus modeste. Il voyait s’ouvrir, à chacun des rougeoiements du brasier, la gorge d’un oiseau humble. Dont le corps cryptique se confondait aux aiglures du jour. Qui montait derrière les sommets enneigés.
Pour lui, le feu avait toujours été cet ibijau gris, surpris dans un layon d’enfance, dans une oasis amazonienne. Et le nez aquilin du vieil homme dessinait, sur les pierres archaïques, dans l’ombre réverbérée par le feu, le poignard invincible d’un oiseau-roi.
Il se baissa, pour jeter dans la gorge une nouvelle brindille. Il la regarda déployer ses ailes de flammes. Un phasme transfiguré.
Le moment attendu arriva enfin. Dans un grincement de chambranle givré, la porte du refuge s’ouvrit lentement. Laissant s’engouffrer le grand vent froid du dehors. Celle-ci fut plus prompte à se refermer. Le claquement brutal éveilla, chez le vieil homme au nez crochu de tengu, un traumatisme par trop récent.
– Assoyez-vous, Lieutenant ! Rapprochez-vous donc de ce feu, qui est redevenu pour moi un ami !
L’officier scruta, avec une particulière attention, le visage du vieux.
– Nos drones-chirurgiens ont été particulièrement soigneux, à ce que je puis constater !
– Quel miracle, n’est-ce pas ? Les molécules de cette méduse sont l’une des plus grandes trouvailles de ce siècle !
– Elles n’auront pourtant pas été suffisantes, pour ressusciter le pauvre professeur Talon. Qui aura payé les frais de la colère du Grand-Duc.
La voix du vieil homme se fit plus chargée de gratitude.
– Quant à moi, c’est à lui, et à vous, que je dois à présent la vie, Lieutenant. Ce sera, par conséquent, un immense honneur pour moi, de rejoindre votre Guilde des Renégats. Et de venger la mort de notre regretté Christian Talon.
– Vous ne serez pas le seul à vous rallier au rang de nos associés, la Harpie. Le Capitaine Rommez, lui-même, vient d’affranchir de sa cellule votre protégée. Une jeune térébrante a pris part à leur fuite. Deux de nos recrues sont, par chance, tombées sur cette aide inespérée. Elles s’apprêtent d’ores et déjà à les acheminer vers notre QG . Il reste, cependant, une mauvaise nouvelle ! Que je ne peux plus longtemps vous occulter ! Votre fille Ankaa a, selon ce que confirme monsieur Rock, été martyrisée par l’un de ces démons. La térébrante a réussi à circonscrire le maléfice. Mais l’Empyréenne est à l’agonie !
Les yeux de Susky devinrent deux balles d’arconium :
– Je veux le nom de cet Incube !
– Urubu : votre ancien bras droit.
La réponse ne suscita aucune surprise chez la Harpie . Il la subodorait déjà en son for incorruptible. Il ravala son écume. Devoir renverser l’ordre du Grand Commodore allait monopoliser toute son énergie. Il était inutile de laisser triompher une mutilation de plus, quel qu’en soit son impact affectif. Il orienta son interrogation vers une mission plus impérieuse :
– La caravane est-elle prête ?
– Elle nous attend. Quatre longues journées de périple nous seront nécessaires, avant d’atteindre le Pic des Trois Condors. Êtes-vous sûr de pouvoir le réparer ?
– Sans le moindre doute, Véga ! Il n’y a que deux seuls astroplanes de combat à avoir été construits, en respectant scrupuleusement les plans de Jason Falco. Mais pourquoi le Grand-Duc tient-il tellement à le récupérer ?
– Votre Phaéton se trouve déjà à bord de la méganef. Le Commodore a semble-t-il été subjugué par la conception de ces birdfire. Qui auront réussi à déjouer les attaques de ses propres chiroptairs. Un autre aveu post-mortem de son incurable jalousie maladive, face au génie de l’Alchimiste.
– Quel usage compte-t-il donc en faire ?
– Il a commencé à scanner, dans le moindre détail, leur technologie. Afin de créer, à son tour, un modèle supérieur de sa rétro-ingénierie. En amalgamant des matériaux exogènes. De la pure délectation morose, en quelque sorte !
– N’avez-vous rien omis de tous les outils, utiles au démontage du Pèlerin ?
– J’en ai même dupliqué leur inventaire, la Harpie !
– Nos chances d’être repérés ?
– Pas la moindre ! Une caravane d’inoffensives extrémobiles ne représente pas de danger pour les SE . Les drones de surveillance, quant à eux, ne s’aventurent pas dans les montagnes. Le gel risque toujours de déjouer leur mécanisme pointilleux.
La Harpie étira, d’un seul élan de ressort, son long corps dégingandé. Enveloppé d’une large gabardine. Sur le mur de vieilles pierres, l’ombre, projetée par le feu, était devenue celle d’un grand aigle noir. Il plongea son regard d’acier bleu, à travers les accroche-cœurs de la plantureuse blonde, aux yeux verts en amandes. Semblables aux jeunes noisettes d’un coudrier sauvage. Le Lieutenant Véga comprit que l’heure avait enfin sonné :
– Alors, en route, renégat !
La caravane, constituée en tout et pour tout, de deux extrémobiles de douze mètres, parvint au bout du temps escompté à son but : le Pic des Trois Condors.
Les extrémobiles étaient des véhicules tous-terrains, mus par des crampons. Ces derniers étaient disposés sur deux chenilles, cintrant sur toute sa longueur la structure malléable de l’habitacle.

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