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Description

« Greg aurait dû passer son chemin. C'était une erreur de revenir. Tous


les voyages ont une fin, mais les retours à la case départ ne sont pas les


plus heureux.



Et quand toute une société est revenue en arrière, quand il a fallu fuir,


se taire ou parler au risque de sa vie, que peut espérer un étranger en


terre de France ? Un Errant du siècle nouveau qui avait le choix d'aller


plus loin...



Greg est revenu dans un pays qui a changé, qui veut oublier, ou écrire


l'histoire une fois pour toutes, c'est la même chose. Car l'Errant croit que


pour reprendre le bon chemin, il faut apprendre à lire entre les lignes.




Mais il se trompe peut-être. »

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Publié par
Nombre de lectures 36
EAN13 9791034202218
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jean-Louis Trudel
 
 
 
 
 
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par Jean-Louis Trudel
Pour Laurence Colombet, qui a dit : Chiche !
La même page, lue et relue
 
 
Une manif, un espion, un oreiller.
Non, Paris n’avait pas changé. Un sourire réchauffa le visage de l’Errant. Greg retrouvait la ville qu’il avait aimée jusque dans sa déchéance... Ce qui ne l’empêcha pas de raser les murs — les épaules tassées et les pas traînants, la silhouette parfaitement anodine — pour contourner l’espace occupé par les manifestants.
Ces derniers avaient la tête emmaillotée de gaze nanofiltre qui les protégeait des gaz incapacitants de la police. Les bras entrelacés, pour mieux laisser les virus d’effraction proliférer dans les mémoires souples de leurs sarraus communicants, ils oscillaient sur place sans se résoudre à charger. Au premier rang des badauds qui se tenaient à bonne distance, un homme enregistrait la manifestation au moyen d’une minicam collée en plein front.
En face des jeunes alignés, la masse blanche de l’oreiller palpitait doucement au gré du vent, érigée entre les contestataires et la façade de Cité-Trois, au sommet de laquelle s’étaient juchés quelques Intervenants. Sous la membrane externe de l’oreiller, de la glu éruptive n’attendait que le premier choc pour exploser en gerbes collantes.
Comme au bon vieux temps... Sauf que les flics de la VIe République n’aurait pas tardé à cribler la foule de grenaille d’uranium, rien que pour essayer leurs nouvelles armes. Rien que pour suivre en rigolant les arabesques sanglantes tracées dans les airs par les ricochets d’un corps à l’ autre.
Et lui, l’Errant de toutes les bonnes causes, lui aurait été un manifestant comme les autres... Le bon vieux temps, oui.
Maintenant, Greg était plus que jamais un visiteur.
L’homme qui filmait le désarroi des manifestants n’accorda pas un regard au touriste à l’âge indéfini qui s’arrêta pour l’observer. L’espion, si c’en était un, avait coiffé d’une casquette ses cheveux coupés en brosse, ce qui ne suffisait pas à lui donner l’apparence d’un simple badaud. Pas avec trois yeux pâles balayant l’attroupement et prenant le temps de chercher le détail exigeant l’enregistrement...
Les manifestants refluèrent enfin, renonçant à infecter les circuits de Cité-Trois et ses studios d’eidogenèse.
— Réalité... pervertie ! Réalité... pervertie  ! scandèrent-ils pendant quelques minutes.
Leur enthousiasme se dissipait déjà. Et peut-être avaient-ils tort, se dit Greg. Les pros de la mémétique essayaient de réparer les dégâts de la VI e République. Leurs scénars étaient gentillets ? Possible. Mais n ’était-ce pas ce qu’il fallait, après des années de carnographie et d’incitations à la haine ?
L’espion abaissa la paupière de son troisième œil, cachant l’objectif de la minicam. Et il s’éloigna sans se presser, rentrant au bercail.
Espion ou pigiste  ?
La question avait-elle encore un sens ? L’Errant avait connu l’époque des délateurs bien intentionnés et des infiltrateurs mal payés. Mais Paris avait changé, en fin de compte. Autrefois, les sbires de la VI e enregistraient les visages afin de pouvoir mettre des noms sur les corps qui aboutiraient à la morgue. Maintenant, il s’agissait de constituer des dossiers pour justifier des poursuites en dommages et intérêts. Ou de repérer quelques célébrités. Ou peut-être l’inconnu filmait-il pour son propre plaisir de voyeur...
Qu’il fût un espion de la préfecture ou un pigiste des actus de l’informonde, ou peut-être même un témoin payé par les manifestants pour enregistrer leur version des faits, l’hésitation de l’ Errant prouvait que Paris avait bel et bien changé.
Tout était plus compliqué, maintenant. C’était ça, la libération des possibilités. Les défenseurs d’une vérité unique étaient désormais des nostalgiques, entrés à leur insu dans un univers infini.
Tout était devenu possible, même les rencontres les plus improbables.
Parti à la redécouverte de Paris, l’Errant aurait pu ne pas croiser un seul visage familier. Mais le même matin, il revit Fatima pour la première fois depuis qu’elle avait appris la mort d’un père à peine connu.
C’était bien elle...
Lui était assis à même le pavé, sans se soucier des mégots écrasés ou de ce qui pouvait passer pour une flaque d’urine séchée. Les microbots du service de nettoyage déchiquetaient déjà les déchets de la journée, de longues files s’engouffrant avec leur butin par les ouvertures des caniveaux. Si d’aventure les passants en aplatissaient quelques milliers, des millions d’autres récupéreraient impavidement les restes de leurs congénères. Leur grouillement était à peine visible à l’œil nu, mais les mégots disparaissaient quand même, rongés par une lèpre invisible.
Il mendiait quelques euros en échange de ses poèmes — puisque le nouveau régime imposait aux quémandeurs d’offrir quelque chose à ceux qui leur faisaient la charité. Même si elle compliquait la vie des Errants, il préférait cette loi aux politiques de la VI e République. Sous l’ancien régime, la coutume consacrée avait consisté à embarquer les mendiants le soir pour les donner à bouffer durant la nuit aux cuves de cultures bactériennes méthanogènes.
Il venait d’esquiver le coup de pied d’un boutiquier qui voulait l’éloigner de son étalage lorsqu’il la vit. Fatima passait sur le trottoir chauffé par le soleil de mai, ses mules claquant sur le béton polymérisé. À un mètre de lui, à un monde des mendiants quêtant un peu d’attention.
— J’annonce une « Ode à Fatima », lança-t-il avant qu’elle pût s’éloigner. Qui la veut ?
Il agita dans les airs une feuille où il avait griffonné plus tôt un sonnet intitulé « Le casque épousé par une épée ». Mais le stratagème atteignit son but : Fatima sursauta, se retourna, le reconnut...
Elle se pencha et prit le poème. Elle ne songea pas à lui donner l’aumône. Elle s’immobilisa pour le dévisager, les sourcils froncés.
— Greg... souffla-t-elle.
La preuve de son trouble. La Fatima qu’il avait connue n’aurait pas atermoyé. Elle aurait agi tout de suite, en lui tournant le dos ou en lui sautant dans le bras. En aucun cas aurait-elle risqué d’attirer pour rien l’attention des Surveillants, consciente que le moindre écart serait analysé par les ordinateurs de Bercy.
— Greg, c’est bien toi ?
Mais elle ne s’attendait certainement pas à le revoir si tôt dans les rues de Paris. Et il n’était pas n’importe qui, à ses yeux. Entre eux, il y avait des souvenirs, des récits murmurés dans le noir d’un pub crasseux du quinzième arrondissement, des secrets...
— Greg, tu es revenu !
Le voyageur parvint à sourire. Il aurait souhaité qu’elle réagît ainsi dès le début, ou pas du tout. Paris avait changé, oui, et il découvrait que même Fatima la pure avait appris à hésiter. Il se leva en soupirant, histoire de ne pas prolonger le spectacle incongru d’une jolie laborantine se commettant avec un Errant mendigot.
— Marchons, chuchota-t-il.
— Les Surveillants ne sont plus aussi vigilants, tu sais.
— Les bonnes vieilles habitudes, Fatima...
Il haussa les épaules, tout en enfournant dans la poche de son pardessus une liasse de poèmes.
— D’accord, dit-elle, allons à mon bureau.
— C’est loin ? demanda-t-il un peu hypocritement.
— C’est à deux pas.
Quand ils tournèrent le coin du boulevard, il se détendit un peu. En se rapprochant des instituts technologiques de Jussieu, ils se confondaient avec la foule des étudiants et techniciens qui revenaient d’un déjeuner sur le pouce.
— J’ai toujours cette adresse électronique sur un serveur des îles anglo-normandes, dit-il enfin. Mais tu n’as jamais écrit.
— Trop dangereux, murmura-t-elle.
— Même maintenant ?
— Les bonnes vieilles habitudes, Greg...
La jeune femme en face de lui connaissait le coût de la plus petite défaillance. Et lui n’avait le droit de rien dire.
Elle était née dans l’optimisme, les yeux d’abord éblouis par ce pays d’adoption plus soucieux de paraître tolérant que de l’être au jour le jour. Elle avait même eu le temps de grandir, puisque le déferlement de la peur avait eu lieu au ralenti. Pour remonter aux origines, il aurait fallu revenir avant sa propre naissance et avant même la naissance de son père dans un gourbi des Aurès.
Se souvenait-elle des élections de l’année fatale ?
Peut-être pas, mais elle avait vite su qu’elle était du côté des perdants.
Quand les Intervenants avaient surgi, son père avait tout juste eu le temps d’embrasser Fatima et de lui dire : « Si je reviens, je veux que tu te souviennes d’une chose, ma fille. Même si je reviens sain et sauf. La mort ne fait pas mal. La mort n’a ni pouvoir ni sens si on est mort. Elle ne fait peur qu’aux vivants. Ce soir, ils m’emmènent : je ne sais pas où je vais, et si je vais revenir, et si ce sera encore moi... C’est donc toi qu’ils veulent...

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