Les écrous du temps percé Partie 1
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Description

Depuis un certain temps déjà, le dieu Loki surveille le quotidien de Marie-Élise Duchet à Montréal, en 2009. En attendant l’arrivée du fils prodige, cette dernière fait son deuil puisque le dieu s’est joué d’elle en tuant sa mère.
Dans la perspective de parfaire l’évolution de son fils, qui deviendra le premier voyageur du multivers, trois gardiennes épient tout le temps. Les sœurs Mortifères, protectrices des écrous, veillent à ce que rien ne s’oppose aux desseins de leur maître.
Après tout, au royaume des géants, Surt parviendra-t-il à en faire un véritable guerrier ?
En effet, sur Midgard, le dieu Loki perturbe les négociations en cours pour la signature du traité commercial visant une alliance avec le roi d’Aboudabard. Il veut récupérer son fils Eivind, seule la reine Gisela ressentira la douleur de la séparation.
Assurément, elle fait bien de s’inquiéter ! Les contrecoups des voyages spatio-temporels s’accompagnent de séquelles… irréversibles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 janvier 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897754280
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES ÉCROUS
DU
TEMPS PERCÉ
Partie 1
 
 
 
 
Matilda Taupee Fortune
 
 
Conception de la page couverture : © Les Éditions de l’Apothéose
Images originales de la couverture : Shutterstock 1278939667 et 1401778256
 
 
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
 
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182 Télécopieur : 1-450-915-2224
 
© Les Éditions de l’Apothéose Lanoraie ( Québec) J 0K 1E0 Canada apotheose@bell.net www.leseditionsdelapotheose.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2020
 
ISBN papier  : 978-2-89775-400-6
ISBN epub : 978-2-89775-428-0
 
 
 
 
 
 
 
 
 
LES ÉCROUS
DU
TEMPS PERCÉ
Partie 1
 
 
Prologue
 
 
Dans le royaume d’Ashaagard, le roi Osfrid peaufinait la préparation de ses réunions, entouré de ses sages, même s’il ne les appréciait pas, il se détendait avant le grand moment. Sa femme Gisela, prévenante, l’attendait près de son trône. Elle avait souffert du manque de maturité d’Osfrid après la naissance de l’enfant mais maintenant tout semblait calme, et la reine affichait un air satisfait dans l’atmosphère qui s’en dégageait. Elle aimait que son roi lui rappelle combien son fils était charmant, comme il le fut lui-même autrefois.
Bien que la date des fiançailles ne soit pas arrêtée, la reine avait prévu d’arranger un pacte d’amour avec deux fillettes d’autres royaumes. Le premier était Aboudabard, où ils se rendraient à l’occasion du baptême de la petite Séraphina, son père avait le pouvoir immense d’ouvrir des voies maritimes, ainsi le commerce pourrait s’intensifier entre les différents pays. Ils iraient donc rencontrer le roi à la fois pour traiter des affaires politiques, mais aussi personnelles.
C’est ce qui dérangeait Osfrid, il n’aimait pas se mêler des histoires de cœur surtout à propos d’un fils qui n’avait pas l’âge de se marier   ! À 14 ans, il en avait lui-même fait les frais, et les disputes ne manquaient pas à ce sujet… Mais bon   !
La reine l’avait décidé, il s’y soumettait en acceptant ce compromis si banal comparé au vaste monde qu’était Midgard.
C’est en arrivant audit royaume que le roi Osfrid comprit l’excitation de Gisela, elle embrassait le roi et la reine d’Aboudabard avec chaleur. Avec tout cela, en apercevant la petite Séraphina, elle suggéra sans complexe :
— Voilà une belle demoiselle prête à venir avec nous   ! Oh, pardonnez-moi… je ne voulais pas être… grossière.
— Non, dit la reine en reprenant son enfant, nous avons à faire maintenant.
— Je te l’avais bien dit, rudoya Osfrid, en marchant.
Peu de temps après, la cérémonie se déroula sous le regard fier des parents lorsque le prince Eivind poussa un cri qui faillit briser les tympans des invités. La reine Gisela essaya, tant bien que mal de le faire taire, mais elle dut se rendre à l’évidence, elle devait quitter la salle pour retrouver un semblant de paix. L’horrible sentiment de se sentir comme une étrangère aux yeux des autres la ramenait à son enfance où elle n’était qu’une femme de la campagne. Son titre de reine était bien loin de tout cela, elle respira fort, et tapota la cuisse de son mari en espérant qu’il lui pardonne l’affront. Il resta de glace. Elle se leva et se dirigea vers la sortie.
Gisela ne savait plus où se mettre, elle pria pour que la cérémonie ne durât pas trop.
Elle éprouvait un sentiment de solitude, même si le petit avait cessé de pleurer. À vrai dire, elle se sentait dépassée, elle avait envie de s’enfuir de ce royaume, et elle se rappela la vie qu’elle avait menée avec Ralf et Falco.
— J’espère que là où vous êtes tout va bien, se soucia-t-elle.
Le petit gloussa.
— Oui, c’est ça, fais ton malin.
Plus tard, le prêtre ouvrit la porte. Il prit un instant et s’arrêta près d’elle.
— Il n’a pas pu naître   !
Le visage décomposé, il continua.
— Il sera votre perte   ! Ne le laissez pas vous manipuler. Il n’est pas fait pour vivre   !
— Reprenez votre souffle, dit Gisela en posant la main sur son épaule, et dites-moi de qui parlez-vous, Monseigneur ?
— De lui   !
Quand son doigt pointa délibérément le prince Eivind, les rois et les reines venaient à peine d’apparaître. Gisela semblait confuse, et le temps qu’elle remarque le roi derrière son dos, le prêtre les avait déjà quittés.
 
 
 
Chapitre I
 
 
 
Gisela était à bout de nerfs et le roi Osfrid le sentait, probablement le fait de l’écarter de la cérémonie, se dit-il. Il la ramena près des invités en espérant qu’elle se tienne correctement. Bien que Gisela fût dans la lune, elle les suivit comme une automate.       
— Mais que t’arrive-t-il, bon sang   ? dit Osfrid, énervé et en retrait.
— Je… J’ai vu…
— Veuillez vous approcher. Roi et Reine d’Ashaagard, pourriez-vous nous faire l’honneur de venir à notre table   ? dit la reine du royaume.
— Bien entendu, répondit Gisela encore dans ses tourments.
— Cela serait avec un immense plaisir. Mais qu’est-ce qui te prend   ? la sermonna le roi Osfrid.
Déjà la reine s’avançait vers eux, le sourire aux lèvres. Elle leur demanda si elle pouvait prendre le petit des bras de Gisela. Quelques instants plus tard, quelqu’un le conduisit avec Séraphina dans une chambre commune aux deux enfants.
— Ne vous inquiétez pas, il sera en sécurité. Dans la même chambre. Mais pas dans le même lit   ! s’exclama-t-elle, provoquant l’hilarité de la salle.
Le roi Osfrid dut se contenir pour ne pas désavouer sa femme, mais elle sut se montrer digne et s’installa aux côtés de la reine. Il remarqua sa forte assurance, ses épaules droites et sa rhétorique, il sut pourquoi il l’avait choisi. Au cours des festivités, il parla au roi des changements à apporter au sein de leur nouvelle compagnie maritime, des ponts et des conséquences pour les riverains affectés.
Le roi argua que le bien des vassaux était en jeu et que pour leur plaire à tous, il faudrait des efforts et du financement.
Ils s’associèrent et, le jour suivant, ils signèrent le pacte de libre-échange. Gisela avait accepté – non sans hypocrisie – de demeurer plus longtemps dans la cité d’Aboudabard.
Ce soir-là, à la veille du départ, elle marcha vers la chambre des enfants alors qu’un froid sec emplit la pièce. Elle ferma la fenêtre et déposa un baiser sur le front de son fils en vérifiant que la princesse ne manquait de rien. Puis, elle les laissa dormir.
La fenêtre se rouvrit et le dieu Loki entra. Il fut submergé d’une émotion si intense qu’il faillit crier, c’était la première fois qu’il le voyait ainsi.
Il avait appris à rester en retrait pendant toutes ces années, mais dans quelques jours il l’enlèverait à sa mère et le prendrait sous son aile à la manière d’un vrai père.
Oui, Osfrid connaissait la vérité mais il l’avait refoulée comme une graine coincée au fond de sa gorge dissoute avec le temps. Gisela, elle, n’avait jusqu’alors rien soupçonné.
Loki souleva l’enfant et le petit se mit à agiter ses doigts.
Le dieu du mal n’avait pas perdu sa fougue depuis l’enlèvement de Gisela, quand il avait été araignée. À chaque fois qu’il y pensait, il se remémorait les détails : il lui avait tendu un piège après qu’elle ait succombé au miel . Oh   !
Il lâcha l’enfant et le rattrapa. Il lui fallait partir, mais il reviendrait et cette fois l’étau se resserrerait sur le royaume qui avait vu naître le prince Eivind. Mettre son grain de sel là où il fallait l’excitait tant et si bien qu’il se remit à jouer avec son fils.
La nuit commençait à tomber et il dut se résoudre à quitter les lieux en déposant l’enfant dans le berceau doré, il entendit la princesse.
— Tu ne m’intéresses pas   ! Ne fais pas trop de cauchemars, vilaine petite fille   !
Loki se dépêcha car il devait concevoir sa machine au plus vite avant que les dieux ne s’intéressent de plus près à son bijou. La fenêtre demeura ouverte toute la nuit.
La reine d’Aboudabard se leva plus tôt que d’habitude, le vent frais qui s’engouffrait dans la chambre des enfants ne lui donna que des inquiétudes. Étaient-ils morts   ? Qui, délibérément, avait ouvert cette maudite fenêtre   ? Comment réagir face à l’urgence   ? En se précipitant près de sa fille aînée, elle vit le prince bouger, son cœur se mit à battre si vite qu’elle posa sa main sur le bord du berceau.
Cette vipère, cette soi-disant reine d’Ashaagard, avait veillé tard et elle avait placé son fils dans la couche de sa fille   ! Offusquée, elle alerta les gardes pour chasser celle qu’elle ne voulait plus voir dans son palais. Réveillé par les bruits de pas en direction de sa chambre, le roi Osfrid se leva.
— Quelle est la cause de ce tapage   ? demanda-t-il aux gardes postés devant sa porte.
— Nous sommes chargés par la reine de vous faire quitter les lieux.
— Elle n’en a pas indiqué le motif, je présume, dit Osfrid en se retournant discrètement pour regarder la reine Gisela.
— Vos poupons ont été placés dans le même berceau, répondit l’un d’entre eux, sur un ton désinvolte.
— Suffit   ! s’exclama Osfrid. Préparez vos affaires, ordonna-t-il à la reine qui se demandait pourquoi elle se sentait si coupable.
Le roi claqua la porte et s’empressa de tout ranger dans la mesure où Gisela ne participait guère. Accroupie sur le lit, elle demanda :
— Quand nous apporteront-ils notre enfant   ?
Un silence les séparait, puis Osfrid explosa de colère en jetant un vêtement sur le lit qu’elle occupait toujours.
— Tu ne peux pas te tenir, n’est-ce pas   ? Est-ce si dur   ? Je t’ai demandé d’être une femme digne du palais et de ne pas te faire remarquer. Mais non   ! Madame veut jouer les entremetteuses et voilà où cela nous mène… À rien   ! Range tes affaires   !
Pendant que Gisela se tenait docilement assise à l’écouter, le roi Osfrid continuait tout aussi fort :
— Je ne veux pas un mot. Pas un seul   !
Elle ne put résister.
— Je n’ai absolument rien fait.
Le regard noir que lui jeta le roi la glaça.
Elle se tut jusqu’au moment où elle monta dans le carrosse, son fils dans les bras.
Honteuse à l’égard de son roi, elle se cantonna à ce qu’elle savait faire, jouer la comédie.
— Merci de nous avoir accueillis. Qu’importe le mauvais souvenir que vous pourriez en avoir…
— Nous serions heureux de vous voir très bientôt dans de meilleures circonstances, cela va sans dire que nous nous comporterons de façon plus appropriée, dit le roi Osfrid.
— Cela va sans dire, souligna Gisela au fond du carrosse.
— Veuillez faire attention durant le trajet, les routes sont pleines de voleurs et de surprises. Soyez prévenus, dit sèchement la reine.
— Que notre collaboration soit fructueuse, rétorqua le roi en serrant la main du roi Osfrid et il se pencha pour ajouter : Meilleure que celle de nos reines   !
Osfrid avait hâte de rentrer car des enjeux politiques l’attendaient. Il ne voyait pas la reine se pencher pour caresser son enfant, elle lui murmurait tout bas des mots doux. Il n’entendait rien, plongé dans ses pensées, il s’imprégnait du décor pour se détendre et admirer les chênes le long du trajet.
Quand il sentit une présence, le dieu Loki pointait ses yeux dans le carrosse. Depuis longtemps, il l’avait oublié et maintenant qu’il avait fait de son mieux, le dieu en profitait. Ses orbites formaient deux trous noirs sur les parois, Osfrid se sentit surveillé, puis son regard se posa sur l’enfant et une angoisse l’envahit.
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde   ! intima-t-il à Gisela. Je ne veux plus vous voir fouiner dans les affaires politiques, préférez l’éducation d’Eivind .
— Eh oui, mon petit bout de chou, dit Gisela à son fils en le regardant rigoler d’un air enfantin… Je… Vous parlez du prince   !
— Qu’importe   !
Le carrosse s’arrêta et ils purent rejoindre leurs quartiers, et tandis que la reine bordait le prince Eivind, Osfrid discutait avec ses conseillers des bonnes nouvelles qu’il apportait d’Aboudabard. Les dispositions furent prises pour mettre en place le système de navigation, commander des navires et l’on choisisse les meilleurs pour un appareillage dans les dix prochains mois. La reine s’occupait de son fils chéri et elle oublia tout le reste. Mais un soir qu’elle se trouva très près des conseillers du roi, elle entendit tout ce qu’ils se disaient.
— Ce n’est pas sans avertissement que je vous préviens, le roi et la reine ne s’aiment plus, dit-on. La fin est peut-être plus proche pour ce royaume qu’on ne pourrait le croire. Qu’en dites-vous, messire Simon   ?
— Vous savez, les femmes sont très volatiles. Mais la reine est malgré tout solide. L’amour est telle une créature des profondeurs qui attire, s’étire puis mord.
— Vous n’êtes pas invité chez madame de Vermont ce soir   ? dit l’autre, intrigué par le côté charmeur de cet homme.
— C’est ce qu’elle verra, laissa-t-il en suspens.
Quand ils se mirent à rire comme deux gamins, la reine Gisela ne sut pas vraiment où se mettre. Après avoir entendu cela, elle se sentit à l’écart de ce qui se disait à la Cour. Elle avait tant mal au cœur qu’elle devait souvent s’appuyer contre un poteau, ce fut pire pour elle quand elle alla se coucher ce soir-là, elle ne semblait pas regarder le roi d’une manière loyale. Elle se promit de l’interroger une autre fois sur ce qui l’affligeait et aussi d’être plus à l’écoute de ses besoins. Mais comme il prenait pour habitude de ne pas s’occuper de son fils, elle s’inquiéta. Alors un soir, elle n’y tint plus.
— Il vous répugne autant   ? lui cria-t-elle.
Le regard qu’il lui lança lui glaça le sang, il ne l’aimait plus, cela était évident. Pourquoi ne l’avait-elle pas remarqué plus tôt   ? Trop concentrée sur la naissance, la préparation des fiançailles, l’organisation du mariage… Comment aurait-elle pu penser que son roi ne lui accorderait plus son affection   ? Mais sur quelle planète vivait-elle   ? Gisela soupira, elle savait que sur Midgard, la terre qui regroupait les humains, elle avait été une campagnarde élevée par des paysans alors qu’elle n’était qu’une enfant, maintenant devenue reine, elle était moins aimée. Elle regarda par la fenêtre le verger en se rappelant son mariage. Splendide, se remémora-t-elle, comme si ce fut le meilleur jour de sa vie. Elle se souvint de Sunniva, une princesse qu’Osfrid avait connue et qu’il avait sans doute désirée, plus qu’elle en ce moment. Peut-être faudrait-il la convier au royaume pour voir ce qu’il en était   ? Elle ne savait pas si c’était le cas, mais elle jugeait que c’était une bonne idée à mettre sur pied. Bien que son fils pleurât, elle sourit. Il rayonnait, ses cheveux flottaient sur son crâne et sa peau laiteuse lui donnait envie de lui croquer les mains. Sa mère prit ses doigts, les compta pour s’amuser, ce qui amusa aussi l’enfant. Elle voulait le protéger, contre le manque d’amour de son père et contre toutes sortes d’ennemis.
— J’aimerais tellement te le promettre, lui susurra-t-elle en larmes, mais je ne suis pas sûre d’y arriver. J’ai l’impression que quelque chose m’en empêchera, je t’aime.
Le prince grandissait paisiblement, mais sans l’attention de son père qui ne voulait le voir que pour le coucher. C’est alors qu’il vérifiait l’état de l’enfant, s’il ne portait pas de tache le mettant en garde contre le dieu qu’il détestait au plus haut point. Le dieu Loki lui avait joué un très mauvais tour, en rendant enceinte Gisela, il avait gâché tout ce que lui, Osfrid, pouvait faire de concret avec elle. Ils ne dormaient plus ensemble, ne partageaient plus rien et il en était presque satisfait. Quelque part au fond de lui, il l’aimait, enfin il aimait la part de pureté qu’il y avait en elle. Lors d’un Conseil du roi, il apprit qu’elle voulait organiser une fête, et il acquiesça. Au moins, serait-elle affairée pendant un certain temps, tandis que lui, il continuerait à exercer son pouvoir sur le royaume et veiller à la mise en place de son projet de navigation. Le royaume allait devenir si riche qu’il en était tout excité, de partout des marchandises allaient arriver jusqu’à lui, lui apportant les fruits et les légumes qu’il ne connaissait pas et surtout de l’or. Beaucoup d’or.
Quand le grand jour arriva, il ne se doutait pas que les parents de Sunniva viendraient sans elle. Il rêvait d’elle depuis des nuits, sa bouche sur la sienne avait beaucoup de goût… La fois où ils s’étaient embrassés dans la forêt avait failli lui coûter son mariage et son autorité de roi. Mais qu’importe, se disait-il, il aurait trouvé sa présence agréable dans cette vie qu’il ne contrôlait plus. Il ne pouvait pas regarder son fils dans les yeux, car le mal y était logé. Il ne pouvait pas regarder sa femme dans les yeux, car son mal le dominait. C’était assez particulier pour penser aux autres femmes sans les toucher.
Le roi ne se méprenait pas, il devait protéger ce mariage qui ne fonctionnait plus, mais qui apportait la sérénité. Un bon mariage faisait un bon roi. Mais l’était-il vraiment   ?
N’avait-il pas le pouvoir de ne pas se priver de la chair quand elle se montrait tout près de lui   ? En cette soirée mémorable, des danseuses allaient le divertir avant le repas. Il accueillit les invités avec sa reine qui, émue par les cadeaux reçus des parents de Sunniva, leur parla toute la soirée.
Sans l’ombre d’un doute, cette dernière ne lui pardonnait pas son manque d’égards. Comment pouvait-il lui en vouloir   ? Après leur baiser amoureux, le jour du mariage avec Gisela, elle lui promit tant de malheur que revenir sur les lieux de l’incident lui donnerait une image de victime. Il en était conscient. Mais comment l’oublier   ?
La mère de la princesse Sunniva mangeait silencieusement.
Son mari semblait distant de son autre fille, elle le ressentait, mais Gisela ne savait pas encore qu’elle était de sang royal, ce que la reine s’apprêtait à lui dire. Profitant que le roi Osfrid, distrait par sa viande, n’entendait rien, la reine lui avoua qu’elle ne pouvait plus vivre dans le secret de cette souffrance car un autre enfant de son amour avec son mari existait, et qu’ils le voyaient de temps en temps. Gisela écoutait ces propos intéressants pendant que son roi demandait qu’on amène les danseuses pour continuer le spectacle   !
— De qui parlez-vous   ? osa demander Gisela.
En aucune façon la reine ne s’interrompit, elle continuait à parler pour atténuer une vérité qu’elle avait des difficultés à avouer.
— L’avez-vous retrouvé et l’aimez-vous   ? Comment réagit-il au fait que lui et sa sœur ne se sont pas connus   ? Et par-dessus tout, pourquoi ne l’avez-vous pas mené jusqu’à nous   ? Il nous plairait de le voir afin que vous nous le présentiez.
La reine s’avoua vaincue et apporta la réponse tant attendue, Gisela était la sœur jumelle de Sunniva, cette peste, pensa la reine. Au moment où le roi se pencha de l’autre côté pour admirer les seins d’une belle danseuse, elle apprenait que sa sœur avait cambriolé ses nouveaux parents et qu’elle les avait de plus terrorisés.
Elle écouta ce récit et se mit à fixer la carafe de vin qu’elle voulut boire d’une seule traite.
Osfrid, détendu, trouvait la femme aux yeux bleus ravissante. Personne d’autre à cet instant ne comptait pour lui, elle éveillait en lui des passions oubliées. De plus en plus présente dans ses fantasmes, il ne remarqua pas son épouse qui quittait le banquet. La mère de Sunniva, quant à elle, restait alerte aux gestes du roi obnubilé par la danseuse aux habits provocants. Elle se leva, après avoir prévenu son mari, et alla retrouver la reine, sa fille, en larmes, accoudée près d’une colonne. Elle savait sa douleur. Sa mère posa une main sur la sienne et sur sa joue :
— Tu n’oublieras pas cette peine, mais la mienne si, la blessure d’une mère n’est pas semblable à celle d’un homme. Sache cependant que la providence nous rend la pareille. Pardonne-moi, je souhaite juste ton bonheur.
Les lèvres de Gisela se crispèrent sous l’étreinte de celle qui lui donna le courage dont elle manquait. Elle ne se doutait pas que sa mère aussi pleurait, doucement. Quand elle vit ses larmes, elle lui essuya les joues, et elles se mirent à rire. La véritable question maintenant était de savoir quand elles se retrouveraient à nouveau, elles l’espéraient, aussi souvent que possible. Chacune le voyait dans les yeux de l’autre.
Malgré son émotion, la reine Gisela proposa qu’elles passent un moment dans le verger à écouter les merles et à se détendre alors que les autres faisaient la fête. Elle se disait que certains seraient saouls, que d’autres la critiqueraient et que son roi ne serait pas raisonnable. Depuis un certain temps, la Cour se moquait d’elle et elle se sentait comme une intruse, mais maintenant que le sceau royal était attaché à sa lignée, elle ne craignait rien. Le seul souci était que le roi ne persiste pas dans son comportement outrancier.
À l’instar de chaque départ, elle voulut que sa mère s’attarde un peu, cette fois elle le regretta. Le roi, pressé de revoir la danseuse, négociait son prix pour qu’elle loge au palais, celle-ci gênée baissait la tête, et Gisela eut d’autant plus le cœur en morceaux que sa mère entendait tout. Quand elle pénétra dans le carrosse, la reine fut inquiète pour sa fille. Du moment où Gisela se retourna, le groupe avait disparu, il ne restait plus qu’elle face à la danseuse en habit de catin. Le roi pressentait qu’une discussion orageuse allait éclater, il lui dit donc :
— Veuillez la conduire dans mes appartements et lui donner de quoi se restaurer.
Gisela tourna les talons et n’obéit pas aux demandes du roi en mal de chair. Elle jura de se venger et de lui faire ravaler ses paroles.       
Cette nuit-là fut la pire de toutes celles qu’elle eut à subir, elle s’imagina toutes sortes de choses, elle se posa des questions et remua tant de fois dans son lit qu’elle défit les draps. Lassée, elle finit par les jeter par terre en se levant en robe de chambre, ce fut une décision si amère qu’elle revint sur son lit et fondit en larmes. Elle fit le tout défiler dans sa tête, dans l’ordre, comme pour atteindre le point qu’elle ne saisissait pas. Depuis des années elle ne s’était peut-être pas assez battue, elle avait le temps de le faire maintenant que le petit marchait… Elle mesurait toute sa soumission. À l’époque, elle se disait que tout cela allait cesser, mais non   !
Gisela s’affala sur le lit et songea. À quoi bon se sentir reine si elle ne pouvait pas chasser une autre de son lit conjugal   ? Quel exemple de sa mère Eivind retiendrait-il   ? Et cette femme, du nom de Beth, serait-elle une seconde mère pour lui   ? Dans ce cas, il ne lui restait plus qu’une chose à faire : ouvrir la boîte.
Elle se pencha sous son lit et la sortie de sa cachette. Au fond de la boîte, Gisela retrouva ses vieilles étoffes, ces herbes dont Falco raffolait, et son arc. Elle s’irrita contre son cher mari qui ne la considérait pas comme une reine, mais comme une moins que rien. Elle souffrait qu’il ne la regarde plus, qu’il passe des nuits chaudes avec une femme de seconde zone, elle allait vraiment piquer une crise à force de fixer son arc   !
Elle le prit, faillit le casser en deux et se dit qu’elle n’aurait qu’à le pointer sur les deux tourtereaux qui se jouaient d’elle. Demain serait son heure. Elle se mit à concentrer son attention sur toutes les parties de leur corps qu’elle voulait blesser, et elle ne trouva qu’aucune ne devait être épargnée, alors elle s’en réjouit d’avance.
La reine allait commettre un meurtre dans le palais qui l’avait accueillie quelques années plus tôt, mais elle pouvait s’en sortir avec des bénéfices. Gisela savait qu’elle trouverait un autre roi pour elle dans les années à venir. Au lendemain, elle mit son plan à exécution et pria pour que la jeune femme se trouve dans la couche de son roi, nue. Elle ouvrit la porte en bousculant le garde, et pointa son arc sur le corps de la belle Beth qui se couvrit immédiatement la poitrine.
Que faisait la reine dans cette pièce et à cette heure si tardive   ? Quand elle se trouva nez à nez avec la flèche que la reine venait de pointer sur elle, Beth ne se rendit pas vraiment compte de ce qui se passait. Elle était si bouleversée que ses jambes ne la tenaient plus, ses tremblements, que le roi avait remarqués, lui permirent de partir sur-le-champ. Elle se dirigea vers un puits et se retrouva dans le village, à moitié nue. Quant à la reine, elle fit l’amour ce soir-là à son mari d’une telle manière que jamais plus il n’osa lui manquer de respect. Jamais plus il ne remarqua une autre femme, elle fut certaine qu’il serait sien jusqu’à ce que la mort les sépare. Gisela accueillit ce changement comme une preuve d’amour et ils firent l’amour souvent, jusqu’à ce qu’elle annonce une nouvelle grossesse.
Ce fut le plus beau jour de sa vie. Elle se demandait bien ce que cachait ce bonheur, et elle comprit. Elle était enceinte d’une fille   ! Elle le sentait, elle connaissait déjà le prénom qu’elle lui donnerait.
Tout le monde lui confirmait qu’elle dégageait une sorte d’aura, elle en était bien aise, son garçon se portait bien et il grandirait avec sa sœur. Mais c’est sans savoir qu’Eivind passait des heures à converser avec quelqu’un que personne ne voyait.
Le roi Osfrid s’en méfiait, il voulait que cet enfant disparaisse de leur vie car il ne leur apporterait que des ennuis. Alors, il fut si content quand ce fut le cas qu’il dût se réjouir en cachette, car la reine pleurait.
Comment diable avait-elle pu le laisser   ? Il jouait dans le jardin à saute-mouton. Cette journée-là, elle s’en voulut tellement que le roi la confia à des femmes de chambre, chargées de veiller à ce que l’enfant naisse à terme. La reine, dans tous ses états, ne mangeait plus et ne parlait plus que pour dire à quel point elle était désolée.
— Pourtant, il était là   !... Et deux secondes après, il avait disparu. Comme ça   ! Comme par magie   ! Et deux secondes plus tard, plus d’Eivind. Eivind. Eivind   ? Eivind   ? pleura la reine dans sa chambre.
Même ses sujets ne la comprenaient plus. Il était question de surveillance. De disparition brutale. De présence mystique et de vent frais. Loki…
Ce sale Loki l’avait enlevé, se dit Osfrid. Tant mieux   !
*
 
 
 
 
Chapitre II
 
 
 
Marie-Élise Duchet se lavait les mains au lavabo, elle se demandait ce que sa mère aimerait pour dîner, c’était un des rares moments où elle pouvait lui parler clairement et elle comptait en profiter, car sa maladie ne leur laissait pas beaucoup de divertissement. Elle sourit à son chien Gerado, qu’elle adorait.
Elle avait passé des années à le voir grandir, maintenant il faisait entièrement partie de la famille. En fait, c’était sa seule famille depuis que sa mère lui avait confié que son père avait préféré fuir plutôt que de l’élever. Ce furent ses mots, mais aussi douloureux que cela puisse être, Marie-Élise n’en avait cure.
De nationalités québécoise et espagnole, la jeune fille de dix-huit ans se plaisait à vivre à Montréal, elle aimait tout particulièrement la saison de festivals qui commençait à battre son plein et la vie nocturne aussi. Elle aimait Montréal pour ce qu’elle avait à lui offrir : les bars, les amis de différentes nationalités, les aires de repos et surtout, surtout, les parcs pour promener Gerado. Elle le sortait presque chaque jour, cela lui permettait de s’évader un tant soit peu.
En revanche, quoi qu’elle fasse, elle revenait toujours aux mêmes questions : quand cela se produira-t-il   ? Sera-t-elle là   ? Comment parviendrait-elle à faire son deuil   ? Elle n’irait pas devant sa tombe, cela était sûr, elle détestait tout ce qui avait trait au monde des morts. La lune bordait le ciel comme elle bordait sa mère. Son cœur se serrait à chaque fois qu’elle se dirigeait vers sa chambre.
Et si c’était pour la dernière fois   ? Gerado jappait.
— Tu veux de la soupe, toi aussi   ? T’as eu tes croquettes   ?
Mais, il continuait à japper alors elle déposa la soupe de sa mère et lui donna à manger. Ce chien l’apaisait quand elle était anxieuse : il le sentait. Elle lui sourit encore et remplit le plateau de petits biscuits et d’un soda – privilège qu’elle s’autorisait une fois par mois.
Elle ne lui en voulait pas de rester des heures seule dans le noir, elle savait que sa mort la hantait bien plus qu’elle ne le laissait croire.
Mais c’était une survivante, alors elle saurait se battre. Marie-Élise se prépara à entrer. La pièce était éclairée par une simple bougie qu’elle allumait pour manger, cette pièce faisait horreur à sa fille qui voulait la rendre plus lumineuse en achetant dans un magasin de quartier une lampe puissante.
Marie-Élise pénétra dans cette pièce en grimaçant, et déposa le plateau sur les genoux de sa mère. L’envie de disparaître le plus vite possible la prit. Elle était si proche du visage de sa mère qu’elle sentait son haleine. Elle haïssait ses efforts pour ne pas pleurer, elle se haïssait de la laisser seule alors qu’elle allait partir à la fête. Elle haïssait tout, tout dans cette pièce   !
— Tabernacle   ! lâcha-t-elle en sentant Gerado frotter son pied.
Il lui avait fait une grande peur, elle ne s’y attendait pas. Aussi, elle ne s’attendait pas à cela non plus.
— Merci ma douce. Te souviens-tu des fois où je te chantais la ballade   ?
— Non, dit-elle d’un air détaché.
— Hum… J’aime ta voix qui danse sur ma peau, chanta Selena.
Les souvenirs se chargèrent de faire le reste et Marie-Élise compléta.
— J’aime quand tu danses sur mon visage de feux.
— Oui   ! l’encouragea sa mère, et ce que sème la plage sur nos vœux impétueux. Viens me faire la bise   !
Ce qu’exécuta Marie-Élise, émue.
— Vas-y et amuse-toi. Mais ne rentre pas trop tard   !
Sa fille adorait entendre cela, comme une bénédiction à ses oreilles. Elle alla à la porte, chercha son chien qui se cachait sous le lit et lui dit de sortir. Il ne devait pas déranger Selena, il allait juste devoir veiller sur la maison parce qu’elle ne l’emmenait pas avec elle. Ce Shiba Inu, avec sa queue enroulée en faucille, lui donnait envie de le traîner partout où elle allait. En dépit de cela, quelques heures plus tard, elle se préparait à sortir.
Elle reçut l’appel de Rodophe, dit Roro par leur cercle d’amis, avant de prendre les clefs et de se diriger vers le centre-ville bondé. Difficile de trouver le stationnement qui la sortirait de cet embouteillage, voilà les inconvénients de la ville, se dit Marie-Élise, frustrée. Elle trouva une place et changea d’humeur. Quel bonheur de se dire jeune et beau, de se trouver ainsi juste en train de flâner   ! Elle soupira, son chien lui manquait quand même, mais un appel la ramena sur terre. Ramon était plus loin, près des chapiteaux, et le son parvenait à ses oreilles de manière plus ou moins claire.
— Quessé que tu dis   ? O.K. Bye, dit-elle en ayant hâte d’y être.
Elle composa le numéro de Roro qui était garé près d’elle, et il l’attendit puis ils rejoignirent les autres, entourés d’une ribambelle de gens inconnus. Elle avait la bougeotte, elle voulut danser tout de suite, se laisser entraîner par la salsa qui lui donnait des ailes de bonheur. Que de soucis envolés   ! Elle proposa à Ramon de l’accompagner, ce qu’il fit avec un plaisir non camouflé.
Armando, quand il les vit se mouvoir sur la piste, ne put s’empêcher de jeter un œil à Roro qui, lui, serrait des femmes de très près. Lui, quel séducteur   !
En un instant, il se crut au lieu des délices, mais il se demandait bien s’il pouvait le suivre, car les femmes ne le regardaient pas. D’habitude, il avait un mal fou à les attirer à lui, normal, se disait-il, elles allaient vers Roro, plus séduisant, plus cajoleur. Lui, il savait s’y prendre. Ce n’est pas en s’apitoyant sur lui-même qu’il allait récolter des numéros   !, se raisonna-t-il. Alors Armando préféra se lancer dans la danse comme si cela n’avait pas d’importance.
Il alla près de Ramon qui s’amusait follement, et il conduisit Marie-Élise dans une salsa presque romantique   ; elle l’attirait à lui et il se laissait aller. Elle était d’une gentillesse   ! Après la découverte de la maladie de sa mère, elle avait pris un peu de poids, il trouvait que cela lui allait bien. Encore qu’elle fût mieux avant, Marie-Élise ressemblait de plus en plus à un ballon, selon lui. Mais pouvait-il le lui reprocher   ? S’il avait été dans une situation qui imposait de s’occuper jour et nuit d’une personne aimée, comment aurait-il réagi   ?
À l’évidence, il aurait rongé ses ongles jusqu’au sang car son anxiété se manifestait assez pour lui rappeler ses faiblesses, il en était pleinement conscient. Ils attendirent les autres puis les accompagnèrent au prochain spectacle. Du rock   ! Ce que détestaient Marie-Élise et Roro qui décidèrent d’aller attendre plus loin. En choisissant un coin reculé, ils s’assirent sur une pente en observant les passants. Roro sortit une cigarette de marijuana et la partagea avec Marie-Élise, ils la fumèrent peu à peu. Ce fut un moment relaxant pour eux deux, quand le jeune homme finit par se lasser du silence.
— Quessé que t’as à me raconter   ?
— Pas grand-chose, répondit Marie-Élise en pensant toujours à sa mère. Elle ne parle pas beaucoup et quand elle le fait, c’est pour chanter.
— Tu chantes, maintenant   ? dit Roro, intéressé.
— Non   ! C’est juste funking weird .
— Ouais, je comprends, dit Roro, après une bouffée. On peut passer si tu veux   ? Moi, ça me dérange pas, et puis elle sera contente ta mamá de nous voir, ça te tente-tu   ? On fait un week-end entre amis proches… laissa-t-il planer en blaguant. Hey   ! Il siffla Ramon en train de les chercher. On est ici   ! Viens-t’en.
Ramon se dirigea vers eux, soucieux de ce que pensait Marie-Élise à cet instant. Elle était ailleurs, comme si cela ne l’amusait plus d’être ici avec eux, il en était un peu peiné. Elle avait tout pour lui plaire, une jolie frimousse, des cheveux longs mal coiffés et une taille charnue. Mais ce qu’il appréciait par-dessus tout était son air de jeune fille car, malgré les soucis, elle semblait se rapprocher de son âme sœur. Un jour, il saurait la marier, se jura-t-il, mais pour l’heure, il faudrait prendre soin d’elle avant que sa mère ne succombe, ce qui ne devrait pas tarder. Il la convainquit de les laisser passer le week-end avec elle, et après autant d’arguments, elle finit par se lasser et accepta.
— Okay   ! Mais ne faites pas de bruit en rentrant. Il faudra que je m’occupe de Gerado…
À compter de vingt et une heures, Armando leur fit un signe de loin, ils l’accompagnèrent vers la sortie et tous se dirigèrent vers leur voiture respective. Seul Armando devait passer dans la matinée chez la jeune femme   ; il ne restait pas dormir. Le lendemain, le réveil de Selena se fit dans un vacarme mémorable, l’excitation de Gerado s’entendait à des milliers de kilomètres, et des voix plus masculines que jamais se querellaient à propos d’une soirée qui ne s’était pas éternisée. Marie-Élise ouvrit sa porte avec son plateau, accompagné d’un charmant jeune homme, Roro   !
Quel boute-en-train celui-là, se réveilla la mère, contente de la visite. Il la faisait sourire à tout bout de champ, comme s’il n’existait que lui. Elle se releva et accepta de manger en leur compagnie, au moment où Marie-Élise tira les rideaux de façon à laisser pénétrer la lumière vive dans la chambre.
—  Mamicita, cómo te sientes   ? Me voy a quitártelo   ! dit-il en parlant de sa bouchée de pain.
—  Con calma   ! dit Selena en riant. Alors   ? Combien sont tombées dans tes bras hier soir   ?
Roro s’approcha d’elle et l’enlaça.
— Tu es la seule en mi corazón …
Marie-Élise éclata de rire, son ami avait le don de plaire à tous comme si les dieux voulaient le bénir et l’aimer jusqu’à la fin de sa vie. La jeune femme s’assit en les voyant se taquiner et pour la première fois depuis bien longtemps, elle goûta à cet instant de plénitude. Elle avait du mal à concevoir que tout autour d’elle était sur le point de changer, mais aujourd’hui, elle ne voulait penser à rien d’autre qu’au bonheur d’être avec ses amis de l’école secondaire.
Elle se souvenait de sa rencontre avec Armando, toujours assis au même endroit à la cantine, seul et concentré sur ses livres de statistiques. Une fois, elle passa à côté de lui et l’interrogea sur les chiffres qu’il regardait sans interruption.
— Tu sais que tu vas finir par abîmer tes beaux yeux   ! lui avait-elle dit pour briser la glace.
— Hum… avait-il rétorqué en lâchant son bouquin vieilli, c’est toi qui as de beaux yeux.
Au cours de cet échange, elle lui avait présenté Roro, qui l’intimidait beaucoup, puis Ramon qui ne l’aimait pas outre mesure.
***
 
Armando vivait dans un immeuble équipé d’une piscine que les autres occupants partageaient. Sans lui   ! avait-il indiqué lors de sa première visite, c’était une de ces journées d’été où il n’avait rien à faire, sinon se promener dans la rue. Le jour où il aperçut une annonce qui le fit songer sérieusement à emménager, il ne poussa pas sa chance plus loin.
Ce type d’appartement lui convenait parfaitement. Il lui fallait de la place pour un bureau, un canapé-lit et une petite table d’appoint. Le strict minimum, car il n’arrivait pas à payer ses frais de subsistance et il ne voulait pas crouler sous les dettes.
Il vécut à cette adresse aussi longtemps que possible. D’ailleurs, il ne redoutait pas une augmentation de loyer, il avait fait en sorte que les chiffres ne bougent pas trop. Pour faire face à la situation, il avait convaincu le propriétaire d’effectuer sa comptabilité sur informatique. Armando se rendait souvent chez lui pour régler toutes sortes de problèmes – des pannes d’ordinateur à l’éducation de sa fille à l’internet clandestin –, il s’arrangeait donc pour régler les charges d’immeuble à sa convenance. Mais cela ne durerait pas. Le propriétaire allait sûrement remarquer une anomalie dans ce que lui présentait ce génie de l’informatique.
Bref, il n’était pas à plaindre. Armando se rasa et admira son visage devant la glace embuée, car il venait de prendre une douche chaude. En son for intérieur, il se sentait mal, il ne voulait pas l’admettre mais il ne s’aimait pas trop, et les femmes le sentaient. Il voulait avant tout gagner de l’argent pour se sortir de la misère. Armando se sentit soudain déprimé, le regard lourd, ses lunettes lui donnant l’air épuisé.
Il les essuya, et vit qu’il avait oublié de brancher son grille-pain alors que deux tranches attendaient d’être mangées. Quel imbécile   !
Il en était si secoué qu’il se dit ne pas être prêt à accéder à plus, car il avait prévu de compter les cartes des casinos les plus réputés. Il prit la peine de contacter ses amis pour leur demander s’ils avaient prévu une activité en fin de soirée   ; on lui dit d’apporter ses cartes à jouer. Il les empila et les mit dans leur pochette. En un tour de main, il fut dans sa vieille voiture qui crachait de la fumée.
Arrivé à la maison qui ressemblait toujours à celle qu’il avait vue depuis qu’il connaissait Marie-Élise, il se gara tout près. Ramon et la jeune femme préparaient le repas, composé de grillades et de patates au four. Une jambe sur le canapé, Roro était au téléphone avec une de ses petites copines qu’il rassurait. Le week-end prochain, il serait avec elle.
Armando alla saluer la mère de Marie-Èlise, qui fut allongée sur son lit. Elle avait le visage gai, et il sortit de la pièce comme si le soleil y avait déposé des jets de lumière. Il savait que Selena était en mauvaise santé, mais cela lui faisait plaisir de la voir heureuse. Cependant Roro était toujours au téléphone, et Marie-Élise ne se sentait pas très bien. Comment pouvait-il lui faire une chose pareille   ? Elle espérait qu’il raccroche, comme s’il l’avait entendue, il dit au revoir à sa belle, et se dirigea vers son hôtesse.
— Comment puis-je t’aider, mi amor   ? demanda-t-il à Marie-Élise dont les mains étaient encombrées.
Il lui prit le plat de salade, le déposa sur la table qu’il arrangea de façon à ce qu’ils déjeunent confortablement. Il avait, comme d’habitude, tout rattrapé. Doté d’un don naturel, Roro savait y faire avec les femmes. Ils passèrent un moment à plaisanter, à manger et à regarder un peu la télévision. Puis, ils allèrent se reposer près du parc pour digérer. Le téléphone portable de Roro ne cessa pas de sonner. Il l’éteignit, mais prit la peine de répondre par texto à toutes ses amies.
Ce fut pire pour Marie-Élise que s’il lui avait dit qu’il partait. C’était d’une tristesse   !
Elle avait envie de se prélasser au soleil et de ne plus réfléchir à rien. Son manque de stabilité familiale générait une sérieuse remise en question de tout ce qu’elle considérait comme normal.
Selon toute vraisemblance, elle allait finir par demeurer seule dans une grande maison. Ses amis la consoleraient, mais elle savait qu’elle ne supporterait pas de rester sans elle. Sa mère, cette femme si gentille, lui avait tout donné, et maintenant c’était son tour de le faire même si elle ne voulait pas que cela se passe comme si elle était la mère de sa mère. Son karma, se disait-elle, était de partager sa capacité à accepter la douleur des autres. Alors pourquoi n’en ferait-elle pas son métier   ? À part quelques cours en communication à l’université, elle n’avait pas beaucoup d’occupations. Elle lâcha un soupir, et vit que Gerado lui rapportait la balle que lui avait jetée Ramon. Oh, qu’il est gentil   ! Mais de qui parlait-elle   ? De Ramon ou de son chien   ? Elle n’en avait pas la moindre idée   ! Pareillement, Armando, assis près d’elle, ne bougeait pas, il observait le ciel avec son œil de biologiste.
— T’as quoi à me dire   ? lui dit-elle pour le faire sortir de ses pensées.
— Rien de particulier, coupa-t-il net.
— T’en es sûr   ?
— Ouais.
Il n’avait pas envie de parler, le silence s’installa et aucun d’entre eux ne voulut le gâcher. Ils étaient trop bien, chacun dans leur monde.
Pour Marie-Élise, le fait d’être couchée sans rien faire, de regarder les autres s’amuser avec Gerado et d’en profiter, avait quelque chose de serein. Elle aimait être avec eux, cela la relaxait vraiment. Quand elle rentrerait ce soir, elle aurait vécu des moments positifs, elle sourit en voyant que Roro ne réussissait pas à rattraper la balle que Gerado devait aller chercher. Ces moments de coupure dans le temps lui faisaient du bien.
— Lâche ton hostie de portable, vieux   ! se mit à hurler Armando. Il était sur les nerfs et cela se voyait.
— T’es sûr que t’as rien à me dire   ? insista Marie-Élise.
Les yeux d’Armando, perdu, lui avouèrent tout. Elle l’enlaça et lui dit de ne pas se casser la tête, tout rentrerait dans l’ordre et il la remercia. Marie-Élise détectait toujours ses malaises.
Elle ne voulut rien savoir, connaissant sa manie de garder tout secret. Déjà, quand elle l’avait rencontré la première fois, il ne sortait pas de ses bouquins, prétextant qu’il étudiait les probabilités pour se désennuyer. Mais elle le comprenait à demi-mot, sans qu’il ait besoin de lui faire un schéma   ! Elle lui fit un clin d’œil, et ils rejoignirent les autres.
Armando se sentit dès lors soulagé. Il ne voulait pas que quelqu’un découvre son mal-être, alors son comportement se modifia et il joua comme jamais. Ils mangèrent les restes du repas et tous embrassèrent Selena qui fut ravie de les revoir. Elle leur recommanda de refaire cette sortie le week-end suivant mais à la manière dont Roro grimaça, elle se mit à rire. Alors que les autres se tournèrent vers lui en le taquinant sur ses priorités mal placées.
Selena s’endormit, tout comme sa fille, dans un sommeil réparateur. Auparavant, elles discutèrent un peu, mais brièvement, car la fatigue les empêcha de continuer. Marie-Élise lui dit que le lendemain elle avait un rendez-vous pour le toilettage de Gerado, et qu’elle ferait les courses après. Elle irait ensuite retirer les vêtements chez le nettoyeur, puis elle retrouverait Isabel, une amie, près du cinéma qu’elles appréciaient. Le Quartier latin avait quelque chose de spécial pour elles. Le bruit des tasses, des gens qui parlent et de ces vagabonds lui donnaient envie de revenir. Cependant, sa mère ne semblait pas bien aller alors elle lui conseilla de faire venir l’infirmière, ce que la malade ne souhaitât pas. Elle voulait être en paix, avec sa toux et ses coups de fatigue.
Marie-Élise l’appela tout de même, car une poussée de sclérose en plaques ne se prenait pas à la légère. Quitte à se déplacer en taxi, l’infirmière viendrait.
Plus tard, Marie-Élise l’accueillit à la porte   ; elle la conduisit à la chambre où la malade ne répondit à aucune de ses questions.
— Avez-vous bien dormi, Selena   ? M’entendez-vous   ? Je vais prendre votre tension.
Et pendant le gonflement du tensiomètre, l’infirmière continua son interrogatoire.
— Est-ce qu’elle mange bien   ? Boit-elle ses deux litres par jour   ? Selena, je vais vous administrer le médicament par voie intraveineuse.
Mais la réaction de la patiente ne se fit pas attendre.
— Tabernacle   ! Hostie de cave   !
Selena s’agita et ne voulut pas qu’on la touche. Elle leur hurla de partir. Gênée, Marie-Élise murmura quelques mots à l’infirmière.
— Elle n’est pas comme ça… d’habitude…
— Ce n’est pas grave… Laissez-la dormir, je reviendrai plus tard.
Marie-Élise sortit de la maison en regardant une dernière fois si sa mère avait besoin d’elle. Elle s’était endormie, tant mieux, mais sa fille s’inquiétait tout comme l’infirmière qui décida de revenir vers dix-sept heures.
Quant à la jeune fille, elle retrouva Isabel. Elles passèrent près d’une chocolaterie sans s’arrêter, puisque Marie-Élise savait que son poids augmenterait et elle ne voulait pas investir du temps dans une salle de sport. Et puis, elle n’était pas de nature à faire du sport. Elles se dirigèrent vers un restaurant diététique, et y restèrent à l’heure où le film allait commencer. En regardant les aiguilles de l’horloge murale, elles surent qu’elles étaient en retard. En courant, Marie-Élise ne put s’empêcher de penser à celle qui lui avait fait une peur bleue. Est-ce que sa mère allait bien   ? Comment se sentait-elle   ? Devait-elle l’appeler   ?...
— Mais qu’est-ce que tu attends   ? lui rappela son amie, qui avait pris les tickets et les avait donnés au préposé.
—  Ç a va   ?
— Ouais, ouais, dit-elle pas très convaincue.
Elles s’assirent et Marie-Élise oublia ses inquiétudes, elle rit à s’en étrangler. Elles mangèrent des nachos accompagnés de sauce salsa et trempèrent leur collation dans du fromage fondu. Elles apprécièrent ce moment comme s’il fût le dernier puis elles se quittèrent en se souhaitant une bonne soirée. Marie-Élise avait hâte de revoir Gerado, il lui avait manqué. Elle se demandait fréquemment si un jour, quand elle prendrait l’avion pour la première fois, elle l’emmènerait. Au fond d’elle, elle sut que oui, car en son absence, elle se sentait déprimée.
Elle prit la station de métro Berri-UQAM et se dirigea d’un pas confiant chez elle.
Or, ce qu’elle vit lui fit décrocher le combiné qui faillit tomber de ses mains moites.
— Une ambulance, s’il vous plaît. Elle est… morte. Je ne sais. Je crois. Venez, dit-elle en raccrochant sèchement.
Elle s’assit et attendit les secours, elle ne voulait plus rentrer dans la chambre de sa mère. Selena ne respirait plus, elle ne reprendrait pas connaissance puisqu’on lui confirma l’heure du décès. Sa voix ne la réveillerait plus le matin, son visage ne lui demanderait jamais plus si elle avait besoin de quelque chose et le parfum de son savon ne se répandrait plus dans la maison…
La mère de Marie-Élise, au moment où le dieu Loki vint dans sa chambre, était plongée dans le sommeil. Ce soir-là, il ouvrit la fenêtre dans un tel fracas qu’elle se réveilla et sentit un trouble dans son cœur comme si un esprit malin venait de lui prendre son âme. Elle se sentit telle une fourmi dans les entrailles du mal. Elle avait quelque chose de plus que les autres, son instinct était puissant comme ce dieu qui accaparait ses doutes.
Et elle entendit un rire, venant de tous les côtés de la pièce. Mais tout ce qu’elle put dire, ce fut :
— Qu’est-ce qui fait frette ici !
Puis, elle osa :
— Quessé que tu veux   ?
Elle savait qu’il l’écoutait. Le dieu Loki pénétra les murs de la maison et les fit bouger. Selena n’en croyait pas ses yeux, elle semblait avoir de graves hallucinations. Son bras se mit à trembler et des décharges électriques le parcourent. Sans trop savoir quoi faire, Selena ne sut pas si elle avait accepté la perfusion ou non. Elle se sentit de plus en plus envahie par une présence. Elle se rappela sa fille, et ne voulant pas se perdre dans la folie, elle se plongea dans l’imaginaire qui pour elle semblait si réel. Si une chose malsaine s’emparait de sa tête, que cela soit sa maladie ou non, elle serait apte à contrôler cette chose. Alors autant paraître folle, dans la folie nul ne lui en voudrait. D’ailleurs, à part ce monstre, personne ne semblait être là, avec elle.
Son oreiller se mit à voler et sa tête cogna le lit, en posant la main sur son crâne elle sut qu’elle ne rêvait pas. Impossible, car elle n’avait jamais vécu de souffrance aussi dure. En essayant d’ouvrir la bouche, rien ne s’échappait, elle avait du mal à articuler, comme si une force brisait ses mots avant qu’ils n’atteignent l’oreille de l’autre. Mais quel autre   ? Qui était responsable de son cauchemar   ? Qui était-ce   ?
Quel qu’il soit, il voulait sa mort, car elle voyait l’oreiller se rapprocher de son visage, tout doucement, parce qu’un dieu lui en voulait. Elle crut, en vain, qu’elle pourrait se débattre. Cette présence à elle seule brisait tous ses espoirs, elle allait mourir.
Tandis que Loki lui faisait vivre ses derniers instants, elle vit, les yeux écarquillés, apparaître son visage et mourut.
— Ha, ha, ha   ! Ha, ha   ! Quelle merveilleuse âme   ! Une femme si fragile et délicate, pareille à une fleur.
Il se pencha et embrassa sa joue.
— Je m’appelle Loki, ma belle, et mon fils Eivind viendra bientôt chez toi pour rencontrer ta fille.
Puis il se promena dans la chambre monochrome.
— La maladie n’empestera plus, c’est déjà ça   ! dit-il en s’éclipsant.
*
 
 
Chapitre III
 
 
 
Le lendemain, Marie-Élise resta couchée. Elle ne voulut rien manger ni même ne réagit aux hurlements de son chien. Elle éteignit le réveil sans même regarder l’heure, et s’enfouit sous les draps. Elle voulait dormir pour oublier et elle se leva le surlendemain. La morte était toujours allongée, le téléphone débranché, et comme une automate, elle prépara son petit-déjeuner. Elle donna à manger à Gerado, prit une biscotte et alla déposer le plateau dans la chambre. Quand elle passa la porte, elle resta figée.
Tout cela était vrai   ! Non   ! Elle le refusait   ! En jetant le tout aux ordures, elle alla vers sa mère, lui caressa le visage avec la volonté de la garder encore des années près d’elle.

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