Les Gardiens de l Ordre Sacré - Tome 3 : La Recrue
278 pages
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Description

Choisira-t-il l’amour ou le devoir ?
L’existence des mondes Humain et Féerique est plus que jamais menacée. Les gardiens et leurs alliés constituent l’unique rempart face à l’avènement de l’Ombre et ses légions des ténèbres.
À l’aube d’une guerre qui s’annonce rude, Jayden Arker, la dernière recrue de l’Ordre Sacré, va également devoir mener sa propre bataille. Une bataille qui va faire ressurgir son passé et remettre en cause son avenir.
Car pour protéger celle qu’il aime, il va devoir préférer son devoir ou une lointaine promesse. Une voie sans issue ?
« La Recrue » est l’ultime tome de la trilogie des « Gardiens de l’Ordre Sacré », personnages issus de l’univers Entre II Mondes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2019
Nombre de lectures 79
EAN13 9782370116512
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES GARDIENS DE L’ORDRE SACRÉ
Tome III : La Recrue

D.Lygg



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Fantasy . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-651-2
Il y a fort longtemps, le Dieu créateur donna vie à deux nouvelles races : humaine et féerique. Cependant, après une ultime et violente rébellion, il comprit que ni l’une ni l’autre ne réussiraient à cohabiter sans se mettre mutuellement en danger. Il décida donc d’attribuer à chacune sa terre.
À la destruction de son Temple, il se retira, les abandonnant à leur sort. Elles seraient seules responsables de leur destinée. Mais avant de disparaître, il plaça une partie de ses immenses pouvoirs dans ce qui serait nommé plus tard : les Autorités Supérieures et l’Oracle.
L’Oracle : une entité à l’origine de la formation de l’Ordre Sacré des Gardiens du Temple.
Les Gardiens : garants de la sécurité des peuples et de la frontière entre les mondes. Une armée de guerriers d’élite immortels choisis pour leurs exceptionnelles aptitudes au combat, leur courage, mais aussi leurs âmes…
Prologue


Juin 2003, États-Unis.
Une fois encore, la chaleur n’avait presque pas perdu en intensité, à la nuit tombée. Les fenêtres de la maison restaient ouvertes dans l’espoir de gagner un peu de cette fraîcheur nocturne tant désirée.
À cause des fortes températures en journée et en l’absence de pluie, l’état de sécheresse avait été décrété dans tout le Kansas ainsi que dans la majeure partie du pays, au grand dam des fermiers du coin et notamment de Tray Adams.
Cette nuit, son petit-fils, en vacances chez lui, ne cessait de se retourner dans son lit. La sueur perlait le long du dos du garçon et le rendait moite même après sa deuxième douche. Cet inconfort et le poids étrange sur sa poitrine l’empêchaient de trouver le sommeil après avoir visionné un film avec sa sœur.
Après des heures à tuer l’ennui, allongé en étoile de mer sur le matelas et le regard louchant sur le plafond, il se sentit enfin partir dans les bras de Morphée. Ce fut à cet instant précis qu’une série de craquements en provenance du couloir le fit tressaillir, l’obligeant à remettre à plus tard son désir de repos.
Le jeune homme se redressa aussitôt sur son séant, le souffle court, son torse se soulevant et s’abaissant comme s’il venait d’effectuer un cent mètres. Il tendit l’oreille, mais plus rien ; le calme le plus total régnait à nouveau dans la maison.
De toute évidence, il était déjà en train de rêver. Néanmoins, il se leva afin d’en avoir le cœur net.
Il ouvrit la porte. Le couloir était désert. Pris d’un doute, le garçon lança un « y a quelqu’un ? » auquel seul le silence lui répondit. Maintenant définitivement convaincu que son imagination lui jouait des tours, l’adolescent haussa les épaules en refermant le battant. En chemin vers son lit, il se promit également de cesser de regarder des films d’épouvante avec sa sœur, tard le soir.
Esquissant une grimace, il fit craquer les os de son cou et ôta son t-shirt humide qu’il abandonna à ses pieds. Puis, il se recoucha en jetant un coup d’œil à la fenêtre ouverte, dont les rideaux se soulevèrent sous l’effet d’une légère brise bienvenue. Le garçon soupira de contentement lorsque le vent caressa sa peau en feu et son front trempé. Un sourire naquit sur son visage tandis qu’il s’enfonçait de nouveau dans les draps. Le sommeil le cueillit peu de temps après que sa tête fut entrée en contact avec le moelleux de son oreiller.
* * *
Dehors, la gracile Théa avançait d’un pas tranquille, guidée par une volonté qui la dépassait. Telle une somnambule, elle ouvrit la porte de la grange pour s’y engouffrer.
Ses yeux, d’ordinaire d’un magnifique bleu de cobalt et si semblables à ceux de son jumeau, étaient voilés, perdant ainsi tout leur éclat. Un puissant ensorcellement avait dépouillé la jeune fille de sa conscience. Elle n’était donc plus qu’une coquille vide, un jouet pour ceux nourrissant de noirs desseins.
Théa était et avait toujours été une enfant particulière. Très tôt, son entourage avait détecté sa singularité : ses parents, ses professeurs, les psychologues. Malgré leurs intentions louables pour l’aider à s’intégrer dans une société qui rejetait les personnes comme elle, tous lui avaient fait sentir sa différence, sauf son frère. Il était le seul à ne pas la considérer comme une jeune fille étrange, voire un peu fantasque. Même s’il ne la comprenait pas toujours, il se montrait patient avec elle et ne la jugeait jamais, quand bien même elle se remettait d’une crise.
Depuis sa tendre enfance, Théa avait des visions. Si certaines ne lui laissaient qu’un sentiment trouble, une fois revenue à elle, d’autres la terrifiaient purement et simplement. La jeune fille s’était d’ailleurs très vite aperçue de la nécessité de ne pas en parler autour d’elle, de peur qu’on ne l’enferme chez les fous, comme Suzanne Martins l’en avait menacée, à plusieurs reprises, à la sortie de l’école. Une unique fois, pourtant, elle avait eu ce besoin de se confier, la vision ayant été plus forte, plus réelle que les précédentes, et aussi plus cauchemardesque. Son frère étant absent, elle s’était tournée vers sa mère qui avait préféré changer de sujet, effrayée par sa propre enfant. Quant à ses grands-parents, de gentils fermiers, mais très terre à terre, ils avaient simplement minimisé ses dires en mettant tout cela sur le compte d’une imagination trop fertile. Depuis ce jour, elle n’avait plus descellé les lèvres à ce sujet. Théa était donc seule pour affronter ses démons et il y en avait un certain nombre, d’autant que le phénomène, autrefois épisodique, se produisait maintenant avec plus de récurrences.
Debout au centre de la vaste grange, elle leva la vieille lampe à huile de son grand-père, qui projeta un faible halo à l’intérieur. L’expression de Théa se modifia subitement à l’instar de la couleur de ses yeux bleus devenus aussi sombres que les ténèbres. D’un geste sec et déterminé, elle balança le luminaire en avant, qui alla s’écraser sur la première botte de paille. Des flammes en jaillirent instantanément pour se répandre à une vitesse hallucinante à travers la bâtisse. Elles gagnèrent rapidement de la hauteur jusqu’à lécher le bois des poutres, qui ne tarderaient pas à s’effondrer si rien n’était fait pour les arrêter. Il y eut bientôt le hennissement furieux des chevaux installés dans le bâtiment accolé qui s’ajouta au boucan du brasier. Le martèlement des sabots contre leur enclos résonna. Un rire se mêla soudain à cette cacophonie infernale. La poitrine de Théa était secouée par les spasmes incontrôlés de son obscène hilarité.
Puis elle cessa brutalement, pour commencer alors à psalmodier d’une voix grondante dans une langue qui aurait dû normalement lui être inconnue, mais qu’elle maîtrisait pourtant avec aisance. Le flot de paroles démoniaques se déversa entre ses lèvres gercées, s’écoulant, tel du poison, dans le monde des Hommes.
L’innocente jeune fille ne le fut bientôt plus.
La nouvelle prêtresse leva les bras et sa voix se dédoubla, alors que le feu se propageait toujours, menaçant de tout réduire en cendres.
Des formes oblongues se mouvaient sur les murs et déployaient leurs tentacules autour de la frêle silhouette féminine. Elle-même semblait perdue dans sa transe, le spectacle en devint effroyable. Des murmures répondirent à ses incantations avant de se muer très vite en horribles lamentations. Des cris jaillirent de nulle part, puis un autre plus humain les recouvrit.
Le regard résolument braqué en direction des flammes qui l’encerclaient sans jamais la consumer, elle introduisit son auriculaire gauche dans sa bouche. Un filet de sang s’écoula de ses lèvres, l’os craqua avant que la chair se déchire. Le liquide rougeâtre lui macula le menton, mais elle ne marqua pas la moindre hésitation. Possédée, l’horreur de la situation ne l’atteignait pas.
* * *
Paisiblement endormi dans sa chambre à l’étage de la maison, le petit-fils de Tray se réveilla en sursaut.
Il n’avait aucun souvenir de son cauchemar, en revanche la peur et la souffrance qu’il avait ressenties le faisaient trembler, même à présent complètement lucide.
Un bruit sourd, caractéristique d’un effondrement, attira son attention. Cette fois-ci, ce n’était ni le fruit de son imagination ni le prolongement de son rêve, il en était certain. Il se leva aussitôt pour se diriger vers la fenêtre. Là, il vit clairement la lumière jaune orangé en provenance de la grange et dont l’origine ne laissait planer aucun doute. De plus, de la fumée s’échappait par les ouvertures.
La bâtisse était en feu !
Gagné par l’urgence, il récupéra son t-shirt au pied du lit et dévala les escaliers en hurlant pour avertir les autres occupants de la maisonnée.
En bas des marches, son cœur effectua une embardée. Il se pencha pour ramasser l’élastique rose avec lequel sa sœur s’attachait les cheveux pour la nuit. La panique lui donna des ailes et il se précipita à l’extérieur en appelant sa jumelle.
Parvenu en un temps record à la grange, il fut repoussé loin des portes par la fumée et la température extrême. Cependant, la certitude de savoir Théa prisonnière de ce brasier, entourée par les flammes et terrifiée, le força à franchir la barrière, au péril de sa propre vie. Il hurla le nom de sa sœur jusqu’à ne plus avoir de voix.
À l’intérieur, le garçon toussa, des larmes lui brouillèrent la vue. L’endroit était un four ! S’il avait cru sa peau en feu, plus tôt dans la soirée, à cause de la chaleur, il avait parfaitement conscience de la différence à présent. De plus, il savait son temps compté dans cet enfer.
Il se remit donc à hurler le nom de sa sœur tout en se couvrant le visage avec son vêtement roulé en boule. Il l’aperçut enfin derrière un écran de flammes et se pensa victime d’hallucinations en repérant des formes mouvantes sur les murs. Elles ondulaient en accord avec les flammes vacillantes. Le jeune homme eut la sensation d’être hypnotisé en les observant jusqu’à ce que des cris se mêlent aux bruits des chevaux affolés dans les écuries et le fassent revenir à lui.
Il se gifla mentalement pour se concentrer sur l’urgence de la situation.
— Théa, brailla-t-il de nouveau.
Il devait la sortir de là, les explications viendraient plus tard. Le garçon tendit sa main vers elle avant de la ramener précipitamment contre lui à cause d’une braise. Rivant son regard à celui de sa sœur, il s’aperçut qu’elle ricanait. Il devait faire erreur ! Elle devait sangloter, qui aurait ri dans un contexte aussi dramatique à moins d’être totalement aliéné ?
Je suis en train de la perdre, cette fois-ci.
Théa introduisit soudain un doigt dans sa bouche et il comprit avec effroi qu’elle était en train de se mutiler.
Abandonnant sa contemplation du feu, elle tourna la tête vers lui et il eut des difficultés à la reconnaître tellement la démence transfigurait ses traits. Le visage de Théa était couvert de sang.
Étrangère à l’apocalypse autour d’eux, elle cracha le morceau d’auriculaire dans la direction de son frère.
Seigneur…
Surmontant son épouvante, il réduisit, non sans peine, la distance entre eux. Il fut contraint de reculer à moins de trois mètres d’elle, lorsqu’une planche tomba en travers de son chemin. Un coup d’œil à la charpente le renseigna sur la situation et elle était critique. Ils avaient intérêt à déguerpir de là au plus vite. Il appela sa jumelle en la suppliant de le suivre. Un pan de toit grinça au-dessus d’eux sans qu’elle réagisse, inconsciente du danger. L’adolescent savait ce qui ne manquerait pas de se produire s’il n’agissait pas rapidement. Sans plus réfléchir, il lâcha le linge qu’il tenait appuyé sur son nez et plongea vers elle.
* * *
Dehors, Tray Adams s’occupait de mettre les chevaux à l’abri. Immédiatement après, il œuvra avec le reste de la famille pour éteindre l’incendie, sinon le contenir dans l’attente des secours.
— Où sont les enfants ? lui demanda sa femme.
Tray se figea.
— Ils n’étaient pas avec vous ?
— Non. C’est le p’tit qui a donné l’alerte, mais je ne l’ai pas revu depuis, pas plus que Théa. J’ai pensé qu’ils t’aidaient avec les chevaux.
Le fermier secoua la tête, il était comme hébété.
La panique gagna rapidement du terrain, à l’image du feu. Des cris en provenance de la grange confirmèrent leur crainte, provoquant un électrochoc.
— Non ! Les enfants ! hurla Lara, leur mère, en lâchant son seau d’eau.
Ses mains placées en porte-voix, Tray appela les deux adolescents, en vain. Une partie du toit s’écroula au même instant. La peur les tétanisa tous. Certaines du pire, les deux femmes s’effondrèrent en pleurs sur le sol terreux. De son côté, le fermier comprit que la prière et l’inaction ne lui ramèneraient pas ses petits-enfants et il ne serait pas dit qu’il les laisserait rôtir dans cet enfer sans agir !
Le vieil homme retira sa chemise pour se protéger le visage.
Tray s’apprêtait à se ruer en direction de la grange quand un mouvement l’arrêta net. La silhouette élancée de son petit-fils émergeait du brouillard. Le garçon tituba jusqu’à lui sans jamais lâcher le corps inerte dans ses bras. À bout de forces, il s’effondra presque aux pieds de Tray. Ce dernier se jeta sur lui en louant le ciel.
L’oncle, qui venait de couper la communication téléphonique avec les secours, se chargea de lui prendre Théa. Lara accourut en sanglotant, sa propre mère sur les talons.
— Comment ça va, mon petit ? Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Tray.
L’adolescent toussa et cracha tout ce qu’il put, afin d’expulser la fumée qui avait empli ses poumons. Une fois qu’il se sentit moins nauséeux, il tenta de s’asseoir, mais Tray le maintint fermement allongé.
— Attends un peu, mon grand.
— Théa…, croassa le garçon.
Le visage du grand-père se rembrunit. Le vieil homme regarda alors par-dessus son épaule, le jeune homme suivit son mouvement.
La scène le mortifia.
Il vit sa mère à califourchon au-dessus de sa jumelle. Infirmière, celle-ci était engagée dans un bras de fer contre la mort. La femme pratiquait un massage cardiaque pour réanimer sa fille.
Hélas, plus les minutes s’égrainaient et plus les chances que Théa s’en sorte s’amenuisaient.
Les yeux du garçon rencontrèrent furtivement ceux de sa mère en plein effort et ce qu’il y lut faillit le plonger dans un abîme de désespoir.
— Non, gémit-il. Théa, non !
– 1 –


Les sifflets des photographes et les crépitements des flashes couvraient la musique destinée à accompagner l’entrée en scène des stars de cette avant-première. La projection du film le plus attendu de cette fin d’année avait attiré tout le gratin que comptait le septième art, ainsi que les nombreux fans de la franchise. Tous ces gens étaient venus en masse pour tenter d’apercevoir leurs idoles.
À quelques mètres, perchés sur un toit pour se dissimuler, un ange et quatre guerriers patientaient pour frapper avec efficacité. Depuis plusieurs mois qu’ils traquaient sans relâche les membres de la confrérie du Nouvel Ordre, l’occasion se présentait de porter un coup fatal à leur entreprise maléfique.
Les gardiens avaient pris la décision d’attaquer en petit nombre pour éviter d’éveiller la méfiance de leurs ennemis. Une équipe réduite, donc, mais loin d’être inoffensive, car elle ne comptait pas moins qu’un des chefs de l’Ordre Sacré, deux des recrues les plus prometteuses de ces cent dernières années et le géant au fléau. À ce quatuor de choc s’ajoutait une tueuse redoutable. Celle-ci commençait d’ailleurs à s’impatienter, l’inaction n’étant pas son fort. De plus, sa collaboration forcée avec Gabriel contribuait en grande partie à son agacement.
— Regardez-moi cette masse grouillante, renifla-t-elle avec dédain. On dirait des vers de terre tout juste bons à être écrasés sous le talon d’une chaussure.
— Plutôt bien habillés, ces vers, non ? ricana Jayden.
Grattant machinalement la cicatrice sur son sourcil avec le pouce, l’ancien Marine osa un discret coup d’œil en direction de l’ange. La tueuse l’intriguait autant qu’elle le fascinait, même si l’imprévisibilité de cette alliée surprise lui avait plus d’une fois fait douter de son efficacité. Compter une combattante ayant sa force de frappe dans leur rang était un atout indéniable dans la guerre qu’ils menaient, toutefois les fréquentes sautes d’humeur de Bithya restaient compliquées à gérer. Elles l’étaient d’autant plus que ces dernières possédaient la fâcheuse faculté de faire perdre son sang-froid à Gabriel, qui pouvait alors se transformer en chef irascible.
— Que de futilités, si tu veux mon avis ! Ce qu’il en ressort, c’est que, comme toujours, ils sont tous inconscients de la menace pesant au-dessus leurs petites têtes vides ! Si les enjeux n’étaient pas si grands, j’aurais été d’avis qu’on les abandonne à leur triste sort.
Gabriel jeta un coup d’œil chargé d’ironie à la tueuse.
— J’espère que ton Dieu a plus d’estime que toi pour sa création, dans le cas contraire, nous nous crevons à la tâche pour rien !
Sans prendre la peine de le regarder, Bithya lui rétorqua d’un ton sec :
— Quand il me tiendra au courant de ses desseins, je te le dirai. Tu ferais mieux de t’inquiéter pour ta Caroline et votre accord stupide avec ton père. Tu ne te souviens de lui que lorsque cela t’arrange. Progéniture ingrate !
Un grognement lui répondit.
— Aurais-je touché un point sensible, l’Enfant ? ricana-t-elle.
— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça et le marché que j’ai conclu avec mon géniteur ne te concerne en rien, espèce de harpie angélique !
— C’est ce que nous verrons ! Et pour le reste, comme tu peux le constater, je m’en cogne toujours autant… l’En-fant !
— Bithya, je te jure que quand tout cela sera terminé, je te…
— Ah ouais ! Tu quoi, gamin ?
Jayden pinça les lèvres pour contenir un rire.
Gabriel et Bithya se comportaient comme de vrais enfants ! Il aurait bien proposé de compter les points si le moment n’était pas mal choisi pour s’adonner à de tels enfantillages.
— Taisez-vous tous les deux ! intervint Moumbator.
La voix puissante du guerrier à la peau d’ébène calma les esprits échauffés, mettant un terme provisoire à la dispute, bien qu’il eût été illusoire de penser que cela s’arrêterait là.
Benji, le rouquin à la solide carrure de bûcheron, fit signe au groupe qu’il y avait du mouvement en contrebas.
— C’est très bizarre, ils se déploient de manière disparate et personne ne semble les remarquer en train de se faufiler parmi le staff de sécurité, releva-t-il.
— Un sort d’invisibilité ! dirent en même temps Gabriel et l’ange.
Une réaction qui leur valut un échange de regards agacés et amusa le reste de l’équipe.
— Cela confirme l’accointance des guerriers blancs avec au moins un sorcier, ajouta Moumbator.
Méditant sur les paroles du gardien, ils observèrent avec une attention accrue les déplacements de l’ennemi. De tous ses frères de l’Ordre, Moumbator était celui qui impressionnait le plus Jayden. Cela n’était pas seulement dû à son physique hors norme ni aux nombreuses scarifications qui le défiguraient, même si Jay aurait payé cher pour connaître leur histoire. Depuis qu’il faisait équipe avec Moumbator, alias Golgoth 13 , comme il l’avait rebaptisé, il le soupçonnait d’être particulièrement sensible à la sorcellerie et aux esprits malins, ce qui expliquait en partie la grande nervosité du géant ce soir. Jayden avait, quant à lui, plus de mal à s’ouvrir à ce genre de chose. À son arrivée au Temple, le militaire avait commencé par nier toute existence de magie ou de peuples féeriques, cela paraissait tellement ubuesque selon lui ! De ce fait, son intégration chez les gardiens ne s’était pas réalisée sans heurts ; le jeune homme ayant préféré tout rejeter en bloc plutôt que de reconnaître la véridicité d’un autre monde. Et même après l’avoir découvert de ses propres yeux et fait la connaissance de créatures de légende, une part de lui peinait à tout assimiler complètement. S’éprendre d’une fée n’avait fait qu’ajouter à sa confusion : Maiwenn.
« Mai… »
Il s’inquiétait pour elle. Depuis le passage musclé des djinns chez les siens, elle était bouleversée. La perte de ses arabesques mêlée aux changements qui paraissaient s’opérer en elle amplifiait son mal-être. Jayden maudissait sa propre impuissance face aux difficultés qu’elle rencontrait. Pour son malheur, Alastar semblait vouloir l’éloigner du palais en lui attribuant davantage de missions sur le terrain. Là où la recrue aurait dû y voir une preuve de confiance en ses capacités, Jay ne songeait qu’à l’inconvénient que cela représentait pour lui.
Un mouvement le fit sortir de sa rêverie. Gabriel dégainait son arbalète.
— OK. Préparez-vous à frapper ! Ils se rassemblent autour de leur cible, nous allons devoir agir vite.
Suivant les directives de son chef, Jayden posa la main sur la garde de ses sabres. Pour le bien de sa mission, il repoussa l’image de la fée et ferma son esprit à tous ses doutes. Le soldat avait repris le pas sur l’homme et il avait pleinement conscience des enjeux en cours. Le gardien ne faillirait pas.
Le chuintement du fer lui apprit que la tueuse avait, elle aussi, dégainé un de ses cimeterres. Il espérait qu’elle ne ferait pas de vague comme la dernière fois.
C’était mal la connaître…
— Alléluia ! Pas de quartier, Messieurs !
— Attends les consignes, Bithya ! siffla Gabriel entre ses dents.
— Allons-y maintenant dans ce cas !
— Non, c’est encore trop tôt, nous n’avons toujours pas formellement identifié la cible. C’est pour cette raison que je n’en ai pas donné l’ordre.
— Et je n’en reçois aucun de ta part, gamin ! le coupa-t-elle. Donc, si je veux agir, je le fais, que tu m’envoies ton signal à la noix ou pas !
Gabriel tapa du poing sur une des tuiles qui, en réponse, se fendilla sur toute sa longueur.
Au lieu de rester concentré sur leur objectif, Jayden le crut sur le point d’engager un combat avec l’ange. Cela lui arrivait trop souvent depuis qu’ils faisaient équipe avec elle. Jay lui aurait bien dit qu’au vu des rapports qu’il avait toujours entretenus avec Bithya, l’échec de leur collaboration était couru d’avance, mais il s’aimait entier et avec toutes ses dents.
— Tu participes à cette mission sous mon commandement, alors tu obéis ! grinça le chef.
— Et moi, je te déconseille de le prendre sur ce ton-là ! répliqua l’ange.
Les deux se firent face, se toisant avec morgue. Ils montraient les crocs comme des chiens se défiant pour un os. Une attitude aux antipodes de celle qu’auraient dû adopter deux combattants expérimentés comme eux avant un assaut. Jayden, Moumbator et Benji soufflèrent de concert pour exprimer leur lassitude, mais aucun n’arriva à placer une parole sensée dans la joute verbale opposant la tueuse au gardien. Depuis le début, Gabriel et l’ange ne cessaient de se chercher querelle pour un oui ou pour non, quitte à renvoyer l’image de deux enfants têtus et boudeurs auprès de leurs partenaires. Si d’ordinaire, l’apparition d’Alastar ou Markus suffisait à apaiser les tensions, ils n’étaient pas là pour intervenir, hélas !
— Ne peux-tu être raisonnable deux secondes, saleté d’ange ?!
— Même pas en rêve, saleté de gardien ! Et dois-je te rappeler que c’est toi qui as besoin de moi pour parvenir à stopper les projets du Nouvel Ordre ?
Moumbator se redressa brusquement sans que l’un ou l’autre y prête la moindre attention.
— Hé ! Oh ! C’est maintenant ou jamais ! les interrompit Jay.
Celui-ci adressa un regard insistant à son chef qui reçut le message silencieux.
Le géant était à présent aux aguets. Gabriel se rapprocha de son frère d’armes. Un vent de panique déferla sans crier gare sur le tapis rouge, à l’instant où plusieurs silhouettes blanches se dévoilèrent aux yeux de tous. Les assaillants brandirent leurs épées pour menacer tous les présents. La seconde suivante, ceux qui paradaient fièrement devant les objectifs des photographes se mirent à fuir en tous sens.
Du haut de leur perchoir, les gardiens eurent l’impression qu’un pied invisible venait de frapper dans une fourmilière grouillante, si bien que le chaos rendit difficile toute interprétation des événements.
— Putain de bordel !
Oui, c’était une belle pagaille. Avec son langage fleuri, Jayden avait résumé en quelques mots la situation.
Comme toujours, Bithya n’attendit pas l’avis de ses compagnons et s’élança dans les airs pour empêcher une voiture de partir ; celle dans laquelle des guerriers blancs s’étaient engouffrés avec la cible présumée. Le véhicule sur lequel elle atterrit se plia en deux sous le choc. Se souciant comme d’une guigne des regards ahuris que lui lançaient quelques curieux, elle sauta sur le capot de la limousine qui s’ébranlait sur la route.
Des balles tirées depuis le siège passager la déstabilisèrent alors qu’elle était brinquebalée, les bras grands ouverts de part et d’autre du pare-brise. Bithya en esquiva un bon nombre en se contorsionnant, néanmoins quelques-unes atteignirent différentes parties de son corps, l’adversaire n’ayant pas lésiné sur la quantité. Bien qu’aucun des coups n’occasionnât de dégâts sévères chez elle, ils l’obligèrent à lâcher prise. Elle fulmina de rage en apercevant les gardiens partir en chasse tandis qu’elle roulait au sol ; la tueuse détestait ne pas être au cœur de l’action. Tout en maudissant ses ennemis et Gabriel, elle se débarrassa rapidement des projectiles, permit à son organisme de se régénérer et entreprit de tous les rattraper.
* * *
Comment avaient-ils pu laisser les événements leur échapper à ce point ?
— Fait chier ! marmonna Jayden en sautant de toit en toit pour suivre la cadence imposée par Gabriel.
Les mines concentrées de ses frères ne le trompaient pas, ils se posaient la même question que lui. Jay se dit qu’ils auraient tout le temps, une fois au Temple, de se morigéner sur la gestion calamiteuse de la situation. Son chef aurait également à faire le point sur sa relation avec l’ange, car, si Bithya ne les tuait pas au cours de cette mission, elle les conduirait assurément à la folie !
La limousine qu’ils poursuivaient s’engagea sur la bretelle d’accès à l’autoroute. Gabriel ordonna l’assaut. Jayden s’exécuta en même temps que les autres.
Quatre silhouettes sombres et encapuchonnées s’élancèrent alors dans le vide, pour la survie des mondes et de leurs habitants. Une cinquième se matérialisa à leurs côtés. Des rayons de lune firent luire la lame qu’elle brandissait tandis qu’un fracas métallique assourdissant retentit au moment de l’impact.
Le fléau de Moumbator s’était abattu sur le sommet de la voiture avec une violence inouïe. Le chauffeur enfonça la pédale de frein et la limousine pila, l’envoyant valser vers l’avant. Deux véhicules en train de doubler s’écartèrent. Le géant évita de justesse une balle qui se serait logée dans son crâne autrement. De son côté, Jayden se chargea d’extraire le conducteur par le trou créé dans le toit en le tenant par le cou. Celui-ci profita de la perte d’équilibre de Jayden pour se libérer. Toujours sur le sommet de la voiture, ils échangèrent quelques coups, mais le gardien comprit très vite à qui il avait affaire. Agacé et conscient d’avoir gaspillé assez de temps, il frappa durement son adversaire avec la garde de son sabre pour ne pas le tuer avant d’avoir pu l’interroger. L’individu fut projeté au sol où le pied de Gabriel l’attendait pour l’y maintenir fermement. Jayden sauta de la carrosserie.
Il se retourna à plusieurs reprises pour fouiller les environs de son regard acéré. Le jeune homme avait le fâcheux pressentiment d’être tombé dans un traquenard.
Plus loin, Benji mit un guerrier blanc hors d’état de nuire sans trop de difficulté, pendant que Moumbator réduisait au silence un autre hurlant des insanités à son encontre.
Bithya s’avança tout en essuyant la lame ensanglantée de son cimeterre sur sa cuisse. Parvenue à la hauteur de Gabriel, son meilleur ennemi, elle le gratifia d’un sourire bien trop étincelant pour être honnête.
— Alors, tu t’en charges ou bien tu me le laisses…, chef ?
La façon dont elle prononça ce dernier mot fit tiquer Jayden. Il craignit un instant que la guéguerre opposant Bithya à son supérieur ne reparte de plus belle. À son grand soulagement, Gabriel fut assez malin pour ne pas répondre à ce genre de provocation dans un moment pareil.
— Je t’en prie, l’ange. C’est cadeau ! l’entendit-il dire.
En découvrant l’identité de sa future tortionnaire, les tremblements du soldat s’intensifièrent. La peur s’inscrivit sur son visage décomposé, une constatation qui sembla exciter la tueuse.
Bithya planta ses yeux trop bleus dans ceux de l’individu. Après un long moment, elle plissa les paupières. Elle était visiblement très mécontente et jamais rien de bon n’en ressortait dans ces cas-là.
— Nous sommes tombés dans un piège, dit-elle tout simplement.
Moumbator et Benji se rapprochèrent. Le rouquin fixait Bithya dans l’attente d’une explication. Moumbator croisa les bras sur son torse puissant, Gabriel acquiesça, il s’en doutait également. Jayden n’était pas surpris non plus. Bon sang ! Il aurait largement préféré se tromper sur ce coup-ci.
Le prisonnier se mit à ricaner, fier de lui, sans savoir qu’il raccourcissait dangereusement ses jours. L’ange raffermit la pression sur lui et le rire se transforma en quinte de toux, puis en râle aux accents proches de l’agonie.
— Tu nous éclaires ou l’on doit deviner ? lui demanda Benji.
— Nous avons chassé le mauvais lièvre, expliqua-t-elle. La cible n’est pas avec eux. Elle ne l’a sans doute jamais été. Ils savaient que nous les traquions, ils nous attendaient.
— Et pendant que nous perdions notre temps ici avec eux, ils ont sûrement déjà enlevé leur prochaine victime.
Cela mit en rage Bithya. La seconde suivante, elle se pencha pour agripper l’homme par le col de sa tunique. Elle le souleva comme s’il ne pesait guère plus qu’un chiot.
Jayden le traita mentalement de barjot en le voyant faire son petit cinéma de dur à cuire. Cet idiot eut même l’audace d’afficher une sorte de sourire-grimace. Les lèvres de l’ange s’incurvèrent lentement en le dévisageant, elle prendrait un malin plaisir à lui faire ravaler son air farouche. L’espace d’un court instant, Jayden éprouva un peu de compassion pour l’homme, étant donné ce qui l’attendait.
Bithya plaqua violemment l’individu sur la carrosserie de la limousine. Elle se servit ensuite de la tête de ce dernier pour l’astiquer.
— Tu vas nous dévoiler les plans du Nouvel Ordre si tu tiens à la vie, misérable vermine ! Où est le onzième sacrifié ? Qui est le prochain sur la liste ? Où est-ce que vous vous terrez ? Qui est aux commandes ?
Tout en débitant ses questions, elle le retourna comme une crêpe. L’homme suffoqua sous la poigne d’acier de l’ange et la partie de son visage qui venait de s’écraser sur la tôle était bien amochée.
— Parle maintenant ou je ne donne pas cher de ta peau ! lui intima Gabriel. Qui t’a enrôlé ?
L’imbécile, qui, de toute évidence, n’accordait pas une grande importance à sa survie, cracha aux pieds de ses ennemis. Moumbator retint la main de la tueuse avant qu’elle ne souhaite réparer cet affront à sa façon. Arracher la tête du prisonnier ne l’aiderait pas à se montrer davantage coopératif.
À bout de patience, Gabriel accrocha le regard de Jay. Il lui désigna le soldat d’un geste du menton. La recrue acquiesça pour lui signifier qu’il avait compris ce qu’on attendait de lui. Après des mois à se battre côte à côte, les paroles devenaient parfois superflues. Le gardien se plaça derrière l’homme et le frappa pour le mettre à genoux. Celui-ci émit un faible râle en chutant. Jay lui empoigna ensuite les cheveux et glissa une dague sur sa gorge.
— Tu n’es pas plus un combattant que je ne suis boulanger, connard ! Alors, dis-nous où sont tes acolytes, si tu veux vivre.
L’autre roula des yeux fous dans leurs orbites.
— Vous ne pourrez pas les arrêter. Si vous vous imaginez le contraire, c’est que vous êtes bien naïfs ! Vous appartenez déjà au passé ! Nous sommes trop nombreux, trop forts, et elle est bien trop maligne pour vous !
— « Nous », tu m’as l’air bien seul pour le moment, lui lança Gabriel, exaspéré par la scène.
— Et qui ça, « elle » ? siffla Bithya entre ses dents.
— La venue du maître va tout changer. Tout sera purifié.
— Comment ? Par les flammes ? ricana Bithya. Crétin…
La tueuse et Gabriel levèrent les yeux au ciel en même temps sans s’en rendre compte.
L’individu continua de déblatérer son discours appris par cœur. Il apparut évident qu’il avait été embrigadé par une secte satanique proche du Nouvel Ordre. Les gardiens et l’ange s’étaient aperçus que le jeune homme et ses autres compagnons n’étaient pas de véritables guerriers. Ils avaient dû être recrutés puis formés afin de servir de chair à canon dans le conflit. Ce qui voulait également signifier que la confrérie était en train de se constituer une grande armée. À la pensée de ce qu’elle pourrait faire avec, Jayden frémit de rage.
Le gardien souffla bruyamment en entendant toutes les absurdités sortant de la bouche de celui qui se tenait devant lui. Il ressemblait de plus en plus à un dément, ce qui rendait peu probable le fait qu’il prenne conscience de l’horreur des projets de ses gourous. Gabriel s’accroupit face à l’homme, l’air dubitatif.
— Ne pressens-tu pas l’ampleur du désastre que cela représente pour l’humanité ?
L’autre le fixa comme s’il était idiot.
— Je vous l’ai dit, rien n’a d’importance face au retour du maître.
— Tu parierais l’existence de milliards d’individus sur ça ? C’est un meurtre ce que vous projetez de faire, ouvre les yeux ! N’as-tu pas de famille à protéger, une personne à chérir, une vie à vivre tout simplement ? s’échauffa Jayden en exerçant une pression sur la lame.
Du sang perla au cou de l’homme. Ce dernier leva les yeux sur lui et il cilla en le dévisageant, avant qu’une ombre ne traverse son regard brillant.
Était-ce un début de remords ? se demanda Jayden.
— Tout cela n’est que de la propagande pour recruter des abrutis en perte de repères comme lui, trancha Bithya. Qu’on en finisse !
Jayden approuva totalement. Pour une fois, il était en phase avec les méthodes radicales de l’ange.
— Attends ! intervint Gabriel, toujours positionné en face du prisonnier. Et qu’en est-il de ta rédemption ? Parle avant qu’il ne soit trop tard, petit.
Ce dernier secoua la tête, un mince sourire aux lèvres. Il n’éprouvait aucun remords.
— Encore cette culpabilité, serviteur de ce Dieu créateur qui nous a tous abandonnés ! N’avez-vous pas entendu ? Je n’ai aucune importance, vous n’en avez pas non plus ! Seule la venue du maître et de la prêtresse à sa droite nous sauvera du chaos ! La vérité nous sera révélée et un autre monde émergera des cendres des âmes impures !
— Foutaises de dégénéré ! vociféra Bithya.
Prudent, Jayden recula lorsque, le visage déformé par la rage, elle se pencha sur le prisonnier pour lui enfoncer la main dans la bouche. La seconde suivante, il hurla de douleur parce qu’elle l’en ressortit brutalement avec la langue de l’homme entre les doigts. Cette partie étant très vascularisée, le liquide rouge coula en abondance tandis que la victime se contorsionnait au sol en se couvrant la face. Le sang macula le bitume et les bottes de Bithya. La scène avait de quoi faire frémir : la tueuse dans une posture néronienne, vêtue d’une combinaison moulante, autrefois blanche, avec sa proie à ses pieds émettant des bruits entre le sanglot et le gargouillis. Pendant une fraction de seconde, l’aura de l’ange s’intensifia, laissant entrevoir la puissance de cet être complexe.
Les gardiens la regardèrent sans un mot jeter le morceau de chair par-dessus son épaule. Après quoi elle reprit une expression normale pour se pencher au-dessus du blessé. Elle se mit à rire, contente d’elle et de la souffrance manifeste de sa victime.
— Ce sera plus difficile de débiter tes conneries, hein, maintenant ! Je vous étriperai tous les uns après les autres avant que votre messie ne débarque. Tu écriras à tes patrons qu’ils n’ont pas encore remporté la partie.
Après un dernier regard empreint d’une fausse condescendance, elle ajouta en lui tapotant l’épaule :
— Enfin, tu pourras le faire si tu survis à l’hémorragie, mon petit gars !
Jayden se retint de rire en observant l’attitude de Bithya. Qui avait un jour dit que les anges étaient miséricordieux ? La description qu’il aurait pu faire de la créature sous ses yeux ne cadrait pas avec celles des bouquins traitant du sujet.
Percevant un mouvement à sa gauche, il vit Benji s’éloigner. À sa grande surprise, son frère revint en traînant dans son sillage une nouvelle proie pour Bithya. Le nouveau venu ne cacha pas la terreur que lui inspirait la tueuse, il avait été le récent témoin de ses méthodes cruelles.
— Magnifique ! Un second à faire parler, s’exclama-t-elle. Je peux ?
Cependant, avant qu’elle n’ait pu de nouveau exercer ses talents de tortionnaire, le futur supplicié se mit à brûler sur place. Moumbator ne put que s’écarter lorsque l’autre, celui sans langue, subit le même sort. Les deux corps se muèrent rapidement en un tas de cendre. Une brise qui n’avait rien de naturel fit disparaître l’amas de poussière noirâtre. L’énorme trace sombre sur le bitume constituait l’unique preuve de ce qui venait de se produire, à la grande stupéfaction de tous.
Le klaxon d’un automobiliste les sortit de leur torpeur commune. Au même instant, une ombre traversa la huit-voies, passant furtivement devant eux.
Aussitôt, l’ange et les gardiens se regroupèrent dos à dos et scrutèrent leur environnement avec méfiance, leurs armes fermement tenues dans leurs mains. Quelqu’un les avait épiés en train d’interroger les guerriers blancs, et ce quelqu’un s’était assuré qu’aucun d’eux ne pourrait leur révéler ce qu’ils savaient.
Moumbator et Benji furent missionnés pour inspecter les lieux, pendant que Gabriel et Jayden cherchaient des indices susceptibles de les mener à une piste concrète, cette fois-ci. Le pied de la recrue se posa sur quelque chose de dur au sol. Ayant relevé la pointe de sa botte, il se baissa pour ramasser l’objet couvert de suie et le détailla. C’était un pendentif.
— Qu’as-tu déniché de beau ?
Gabriel le rejoignit en replaçant ses sabres dans leur fourreau. Le jeune homme lui tendit le bijou pour qu’il l’examine à son tour. Un symbole était gravé dessus, un œil ouvert auréolé de lumière.
— Au dos, il y a les initiales : DP. Si on trouve qui l’a fabriqué, on pourrait peut-être mettre la main sur ceux qu’on cherche, suggéra Jayden.
Son chef pinça les lèvres en hochant la tête. Il avait déjà quelques hypothèses à l’esprit.
— Mmm…
— Qu’est-ce que c’est ? s’exclama une voix féminine.
Bithya était de retour de sa propre patrouille, Moumbator et Benji sur les talons. Tous les trois revenaient bredouilles.
— Je suis tombé sur ceci à l’endroit où ont brûlé les corps. L’un de nos amis le portait à son cou, lui apprit Jay.
— Enfin une bonne nouvelle ! Faites voir.
Gabriel s’empressa de soustraire la trouvaille de Jay à la curiosité de Bithya qui, en réponse, lui dédia un regard particulièrement mauvais. Profitant de son avantage, il arqua un sourcil narquois. Perspicace, l’ange comprit ce qu’il attendait d’elle. Elle tendit donc sa main, paume vers le ciel, en poussant un soupir exaspéré.
— S’il te plaît, l’enf… Gabriel, puis-je l’avoir ?
Gabriel retourna le bijou, qu’il fixa un long moment avant de consentir à le lui remettre.
— Quel symbole intéressant…, remarqua-t-elle.
— Tu es bonne observatrice.
— Tu en doutais ?
— Ramenons-le au temple. Nous devons rapporter ce qui s’est passé à Alastar et convenir tous ensemble d’une stratégie, annonça Gabriel.
Sur ce, les quatre gardiens et l’ange disparurent aussitôt.
Au loin, une silhouette sombre et soigneusement cachée s’évapora dans l’obscurité de la nuit.
– 2 –


— Tiens, en voilà une autre ! Je crois bien que j’ai pris le coup de main, qu’est-ce que vous en dîtes ? déclara Caroline, fière d’elle.
La danseuse disposa, au centre de la table, la couronne composée de houx à baies rouges, de chèvrefeuilles, de symphorines à baies blanches et de pins qu’elle venait de terminer. Préparer les célébrations liées à la fête ancestrale de Yule l’aidait à ne pas trop penser à la vie qu’elle avait laissée derrière elle en suivant Gabriel.
Gabriel…
Où est-il ? Que fait-il ?
Des questions qui demeuraient la majeure partie du temps sans réponse, car, depuis qu’elle se trouvait ici, les gardiens combattaient sans relâche leurs ennemis appartenant à cette confrérie de malheur qui avait cherché à la tuer.
Non, rectification, qui avait réussi à la tuer. Caroline ne devait sa résurrection qu’au marché qu’avait passé Gabriel avec son père, le grand Archange. Jusqu’à aujourd’hui, elle en ignorait les termes exacts, Gabriel s’obstinant à rester très évasif sur le sujet.
Un archange ! Seigneur, dans quoi est-ce que je suis tombée ?…
En face d’elle, une de ses compagnes tendit son bras pour placer sa main recouverte d’arabesques argentées juste au-dessus de la pile de couronnes fraîchement confectionnées. Les lèvres de l’humaine s’ouvrirent en grand sans qu’aucun son n’en sorte, lorsqu’elle vit de minuscules particules lumineuses et brillantes s’échapper de la paume de la fée.
— Des… paillettes ! s’exclama-t-elle, comme une enfant émerveillée.
Aeneor pouffa de rire devant l’expression ahurie de sa voisine.
— Ça marche encore mieux que les bombes qu’on trouve en grande surface, hein, affirma-t-elle en lui adressant un clin d’œil.
— Je suis prête à leur vendre le concept s’il le faut ! renchérit Caroline.
— Qu’est-ce qu’une grande surface ?
Les deux femmes se tournèrent vers Maïwenn. Celle-ci était parfois si discrète que l’on en oubliait sa présence. En ce moment même, ses immenses yeux noirs étaient braqués sur Caroline et exprimaient une curiosité à peine contenue.
— Ce… c’est un endroit où les gens se rendent pour faire leurs achats. Ils vont y chercher ce dont ils ont besoin pour vivre au quotidien.
— Un marché ? suggéra Maïwenn.
— Oui, voilà, mais en plus grand et souvent couvert. C’est très courant là d’où je viens.
— Le même endroit que Tristan ?
Caroline pencha la tête en plissant les paupières.
— Tris… tan ?
— Un homme honorable. Il est aussi fort et courageux que les gardiens de l’Ordre Sacré. Nous lui devons beaucoup, car sans lui nous aurions entrepris l’ultime voyage vers l’île d’Avalon.
En d’autres termes, ils seraient morts, comprit Caroline. Mais pourquoi ?
— Ah, je vois, dit-elle, alors qu’au contraire, elle ne voyait rien du tout !
Néanmoins, la comparaison la laissa songeuse. Elle n’avait aucune idée de qui pouvait bien être ce Tristan, mais d’après Maïwenn, il devait être remarquable, assez pour être placé sur un pied d’égalité avec son Gabriel.
À ses côtés, le visage d’Aeneor se rembrunit. La fée n’évoquait que très rarement son passage dans l’autre monde, certainement pour éviter de remuer le couteau dans une plaie sensible.
— Un problème, s’enquit la danseuse.
— Non, aucun. C’est juste que… Tristan était… est un ami. Nous étions proches lorsque je me trouvais encore là-bas pour veiller sur Moïra, la fille de Breda et d’Aoden. Elle et Tristan vivent toujours au Canada. Enfin, aux dernières nouvelles, expliqua-t-elle.
Caroline crut déceler une pointe de tristesse dans le ton employé par Aeneor.
— C’est donc un humain. Et vous l’avez toutes rencontré ?
— Il a traversé la frontière pour secourir Moïra, celle qu’il aime, répondit Maïwenn, avec conviction. Il l’a délivrée de l’emprise de l’Ombre et nous a tous sauvés d’une fin terrible. C’est lors de son court passage ici que j’ai fait sa connaissance, pour ma part.
— Eh ben ! s’exclama Caroline.
Cependant, bien qu’impressionnée par les exploits de ce Tristan, un détail mentionné par Aeneor avait éveillé son intérêt, car elle-même se sentait concernée par la question :
— Votre grande fée et son mari humain ont eu un enfant, alors ? C’est donc possible de mélanger deux espèces ?
Instinctivement, Aeneor posa sa main sur le léger renflement de son ventre que cachait une robe ample. Alastar et elle n’avaient pas encore répandu la nouvelle, préférant attendre l’intervention de Breda auprès des Autorités Supérieures, pour garantir la sécurité des bébés et de ses parents. Avec Markus, ils étaient tous les quatre d’accord pour éviter de reproduire les erreurs du passé.
— C’est extrêmement rare, mais apparemment possible.
La réponse de la fée donna de quoi réfléchir à Caroline sur sa propre situation et ses expectations. Elle n’aurait sans doute pas à renoncer à tous ses rêves, après tout.
— Voyez Caroline, vous en découvrez chaque jour davantage en vous mêlant à nous ! déclara une fée, enthousiaste.
L’intéressée sourit à ses voisines de table, espérant réussir à masquer le trouble induit par ses pensées les plus intimes. Imitant ses compagnes, elle attrapa du chèvrefeuille pour sa prochaine création. Les préparatifs se poursuivirent dans un calme relatif. Par moments, les chants traditionnels et mélodieux leur parvenaient jusqu’aux oreilles depuis la fenêtre entrebâillée.
Prenant de la distance pour admirer le résultat de son travail minutieux, la danseuse en profita pour balayer la pièce du regard.
À l’extérieur, les particules lumineuses qu’avaient libérées les fées, et qui flottaient librement dans les airs, conféraient une aura de mystère et de féerie au décor. Depuis le début de la saison sombre, l’obscurité n’avait cessé de croître, grignotant les heures d’ensoleillement jour après jour.
Parfois, de petites flammes d’un bleu électrique apparaissaient avant de disparaître tout aussi brusquement. On lui avait alors appris l’existence des feux follets, ces âmes inoffensives de la nature qui hantaient les bois et les forêts en cette saison. Du récit de ses hôtes, Caroline avait retenu l’essentiel, qu’elle n’avait rien à craindre de ces manifestations surnaturelles. Elle songea ensuite à toutes ces histoires qui se racontaient dans son monde. Elle découvrait petit à petit qu’il ne s’agissait pas seulement de folklore, mais qu’une bonne partie était vraie. La preuve, elle était à cet instant entourée par des fées dans une salle au sein du palais de leur reine, et celle-ci s’apprêtait à recevoir une délégation elfique, d’après les dires de Gabriel.
Si les gens savaient !
La danseuse regrettait presque de ne pas avoir emporté son DVD du Seigneur des anneaux pour le montrer à ses hôtes. Et même si Johnny Depp, l’idole de sa meilleure amie, ne figurait pas au casting des films, Danny et elle s’étaient plusieurs fois repassé la trilogie au cours d’un de leurs week-ends « entre filles », ne serait-ce que parce qu’Orlando Bloom faisait un bon ersatz ! Un souvenir en entraînant un autre, elle se remémora son dernier Noël en compagnie de Danny et de sa famille. L’adorable petite Juliette, la fille de Daniella, devait avoir bien grandi, pensa-t-elle tristement.
Caroline déposa lentement les branches qu’elle tressait et commença à se confier. Elle en avait subitement ressenti le besoin.
— Enfant, j’aimais les semaines qui précédaient les fêtes de fin d’année, en particulier Noël, dit-elle en laissant échapper un rire nostalgique. Je m’en souviens comme si c’était hier, mon père et moi étions sur la même longueur d’onde. On devait se retenir de ne pas mettre un sapin depuis novembre tellement nous étions impatients ! On guettait le programme télé pour enregistrer les téléfilms de Noël. Le week-end, après les cours de danse, nous allions dans les centres commerciaux juste pour l’ambiance. Les gens étaient plus joyeux, pendant un temps nous pouvions oublier les crises, la cruauté ; du moins, c’est possible tant que le malheur n’a pas directement frappé à votre porte. Après la mort de mon père, les fêtes, la magie de Noël, le repas de famille, tout cela avait un goût de cendres pour moi. Néanmoins, en décembre, Paris se transforme totalement, le spectacle est magnifique ! Quand mon père était encore en vie, j’aimais me balader dans les rues avec lui, le soir, pour admirer les illuminations. Il fallait assister à ça ! Toutes ces loupiotes dans les arbres, ces vitrines décorées. Celles des Galeries Lafayette et du Printemps valaient vraiment le détour ! Vous savez que les touristes du monde entier se pressent à ces dates pour les contempler… Je regrette de ne pas y avoir été avant mon départ, juste une dernière fois pour les voir.
Caroline ferma brièvement les yeux pour contenir ses larmes. Les fées autour d’elle abandonnèrent leur ouvrage pour se concentrer sur celle qui s’était improvisée conteuse d’histoires.
— Voir qui ? demanda l’une d’elles.
— Les marionnettes articulées. Ça pouvait être un petit ourson jouant le rôle du père Noël, ou encore ses lutins en train de préparer la grande hotte pour la distribution des cadeaux. Et…
— Père Noël ? Qu’est-ce que c’est ?
— Celui qui apporte les présents pour les enfants le soir du 24 décembre.
— Pourquoi ?
Aeneor regarda ses compagnes et sourit devant leur innocente curiosité. Elle avait eu la chance de découvrir ce monde inaccessible et mystérieux. Pour les autres, qui n’avaient jamais quitté le royaume des fées, il était aussi réel qu’une chimère, ce qui expliquait leur soif d’en apprendre plus.
— Avec les années, Noël est devenu un événement commercial, mais, pour certains, c’est une fête pour réunir la famille. C’est une occasion de se retrouver pour partager un bon moment. La tradition veut qu’on s’offre des cadeaux, comme les Rois mages l’ont fait à la naissance du petit Jésus. Pour faire rêver les enfants, on leur dit que c’est le papa Noël, un gentil barbu bedonnant vivant au Pôle Nord avec ses elfes et maman Noël, qui s’affaire durant un an pour fabriquer les jouets qu’ils recevront le matin du 25 décembre.
— Qui est le petit Jésus ? Et pourquoi des elfes iraient dans le Grand Nord fabriquer des jouets ?
Le sourire de Caroline se transforma en grimace. Elle ne s’en sortirait pas si elle devait expliquer les fondations de la religion chrétienne aux fées, sans compter que les visages de ces dernières avaient revêtu une expression horrifiée à la mention des elfes travaillant pour le compte du père Noël. Sans doute que les elfes de ce monde étaient différents ? Quoique rencontrer le sosie de Legolas {1} n’aurait pas été pour lui déplaire…
— Arrêtons d’embêter Caroline avec tout ça, intervint Aeneor, compatissante. Nous avons du pain sur la planche !
Elles allaient reprendre leur tâche quand Maïwenn manifesta son désaccord.
— S’il vous plaît, Caroline. Parlez-nous encore un peu de votre monde. Il semble si dissemblable au nôtre.
La danseuse osa un rapide coup d’œil en direction d’Aeneor. Celle-ci haussa les épaules pour lui faire savoir que c’était à elle de décider.
— Non, il ne l’est pas tant que ça. Nous ne sommes pas si différents en fin de compte. Comme nous, vous célébrez vos fêtes, vous vivez en communauté. Il vous arrive d’être en guerre avec vos voisins entre deux périodes de paix. Simplement, nous n’utilisons pas la magie. Nous en rêvons par contre. Dans mon monde, les films avec des personnages qui vous ressemblent font fureur ! Beaucoup adoreraient posséder vos dons, être comme vous. Et d’un autre côté, vous, vous aimeriez passer de l’autre côté de la frontière. Ici, il n’y a pas d’immense building, d’avion à réaction ou de télévision, mais vous avez de belles habitations nichées dans un magnifique écrin naturel, les dragons survolent vos terres et les conteurs à la voix d’ange animent vos soirées autour du feu. Il y a quelque chose de grandiose et de superficiel dans mon monde, quand le vôtre est simple, mais tellement féerique. Nous ne devrions pas nous envier, mais essayer, peut-être, de nous inspirer les uns les autres.
— Un monde unifié, souffla Maïwenn, à la grande stupeur des autres.
Caroline s’était fait la réflexion plus d’une fois et, apparemment, ce n’était pas une idée à émettre à voix haute ; elle s’en souviendrait.
La porte s’ouvrit au même instant sur Gabriel.
Le gardien s’avança. D’emblée, son regard se riva sur celui de sa compagne. Quand ces deux-là se trouvaient en présence l’un de l’autre, tout ce qui les entourait disparaissait comme par enchantement. La scène arracha des soupirs envieux aux spectatrices, alors que Maïwenn semblait loin d’ici et que Aeneor la fixait, l’air soucieux.
— Je vous dérange peut-être ? demanda Gabriel.
— Du tout ! lui lança gaiement Aeneor. La pêche a été bonne, j’espère ?
Détournant difficilement les yeux de Caroline, il lui répondit :
— Hélas, non. Mais nous avons une nouvelle piste à explorer. Je cherchais Alastar justement pour lui en faire part.
Il avança encore de quelques pas jusqu’à se retrouver devant la danseuse. Il passa une main sur sa joue avant de lui caresser tendrement l’ovale du visage. La jeune femme ferma brièvement les paupières pour se repaître de ce geste. Gabriel lui manquait, leurs étreintes, également, cependant elle connaissait l’importance de ce qui le tenait éloigné d’elle.
— Quand je l’ai quitté, il était avec Markus, lui indiqua Aeneor.
— Très bien, merci, Nel. Je vais dire à Benji de retourner au temple. Ahawk et Jay resteront ici pour assurer la garde. Je partirai après m’être entretenu avec Alastar.
Les doigts de Caroline se crispèrent sur ceux du gardien.
— Déjà ? Tu viens à peine de rentrer !
Le sourire de Gabriel s’affaissa.
— Je suis obligé, Lina. Nous tenons peut-être un indice pour remonter la trace du Nouvel Ordre. Ils nous ont leurrés, ce soir. Ils ont sans doute attrapé la onzième victime. Nous devons à tout prix les arrêter avant qu’ils ne mettent la main sur la dernière. La stratégie de Bithya ne fonctionne pas, on ne peut pas se permettre qu’ils attaquent à nouveau pour les combattre, il faut les empêcher d’agir en amont.
— Une fois que tout sera terminé, nous pourrons être ensemble, je te le promets.
Gabriel pressa les doigts de Caroline et se pencha pour l’embrasser. Leur public se détourna pour leur offrir un peu d’intimité, même si Maïwenn ne pouvait se retenir de les observer du coin de l’œil.
— Bonne célébration, Mesdames. À bientôt !
D’autres soupirs et sourires appréciateurs accompagnèrent la sortie du gardien au regard émeraude.
* * *
— Nous allons emporter une partie de nos confections au sanctuaire. L’heure approche, déclara une des fées.
— Parfait ! Ava, dis à Breda que je serai…
Aeneor s’interrompit brusquement. Elle tourna précipitamment sa tête en direction de la porte encore fermée et qui s’ouvrit moins d’une seconde plus tard pour révéler Alastar. La présence du gardien emplit aussitôt la pièce. Intimidées, les compagnes d’Aeneor se tassèrent sur elles-mêmes en lui jetant des coups d’œil furtifs, le remarquer la fit doucement sourire.
Parmi le peuple des fées, Alastar était très respecté, mais la distance que mettait toujours le guerrier avec les autres le rendait moins accessible qu’un Gabriel jugé beaucoup plus avenant.
Ava et deux suivantes décampèrent en courbant l’échine, tandis que Caroline et Maïwenn se levaient pour saluer le gardien. Celui-ci leur fit signe de ne pas se déranger pour lui, puis il s’approcha prudemment d’Aeneor. Bien que leur relation ne fût un secret pour personne au palais, Alastar s’obstinait à conserver une certaine retenue avec sa fée en présence de tiers. Cependant, lorsque Aeneor, en voulant quitter sa chaise, fut prise d’un vertige, il bondit sur elle pour empêcher la chute. Inquiet dès lors qu’il était question de sa compagne, il la fit asseoir et lui apporta un verre après l’avoir rempli du breuvage contenu dans la carafe en cristal posée sur la table.
— Tu ne te sens pas bien, Nel ? Ce… c’est le bébé, chuchota-t-il.
Elle lui sourit timidement en lui faisant signe que non. Sa réponse suffit à détendre les traits soudain tirés du bel Alastar.
— J’ai besoin d’un peu d’air frais, allons à l’extérieur s’il te plaît.
Avant de quitter la pièce, elle se tourna vers Caroline et Maïwenn.
— Je ne serai pas longue, les filles. Si vous avez terminé avant mon retour, apportez les dernières couronnes au sanctuaire, je vous y retrouverai.
— Prenez votre temps, on se débrouillera, lui répondit Maïwenn.
* * *
Alastar et Aeneor marchèrent jusqu’à leur kiosque. Là, à l’abri des regards, le gardien s’autorisa à prendre sa fée dans les bras pour lui offrir un long baiser auquel elle répondit en gémissant de bonheur. Elle resserra ses mains autour du cou du guerrier pour l’obliger à abandonner sa retenue, celle liée à la crainte d’Alastar de lui faire mal dans son état. Elle était parfaitement consciente du tourment perpétuel que sa condition de femme enceinte causait à son homme.
Elle s’écarta, sourcil relevé et mine moqueuse.
— Je ne suis pas en sucre, tu sais. Tu peux me toucher sans avoir peur de me briser.
Alastar soupira en passant les doigts dans ses cheveux.
— Je le sais bien, Nel. Mais… enfin, comprends-moi. Je me fais du souci pour toi, ta santé, d’autant que ta grossesse semble être totalement différente de celle de Breda. Vous êtes deux exceptions. J’aimerais que Surron vienne pour contrôler que tout se passe bien, je ne veux prendre aucun risque.
Nel lui posa une main sur la joue. Il s’y blottit en fermant les yeux, avant de légèrement pivoter pour lui embrasser la paume.
— J’ai simplement peur de vous perdre. J’ai…
— Chhh. Tout ira bien, Alastar. Je suis toujours un peu barbouillée, le matin. J’ai aussi quelques vertiges et je tombe de sommeil en fin de journée, rien de grave. Je suis comme toutes les femmes qui attendent un enfant. C’est bon signe, non ?
— Oui, mais justement ! dit-il en s’éloignant. Tu n’es pas une femme ordinaire, tu n’es pas une mortelle de l’autre monde, Nel. Tout cela ne s’explique pas. Breda n’a pas vécu tout ça, les symptômes, le ventre qui s’arrondit. L’essence de Moïra a grandi en elle, mais pas un bébé.
Alastar marchait de long en large, comme un lion fulminant enfermé dans une cage.
— Je ne sais pas. Ce… c’est probablement parce que j’ai dû passer trop de temps là-bas. Ou peut-être parce que tu es un gardien. Franchement, je n’en ai pas la moindre idée, Alastar. Tout ce qui m’importe c’est de porter cet enfant, ton enfant.
Elle se rapprocha de lui pour le toucher. Fixant un instant la main de Nel sur son épaule, il l’attrapa afin d’y déposer un baiser, sur le dos.
— Promets-moi d’être prudente.
— Je le serai, lui répondit-elle en souriant.
Il l’attira à lui pour l’embrasser à nouveau. Nel s’embrasa tout contre lui. Il grogna, sachant qu’il manquait de temps pour prolonger ce moment en tête à tête.
— Je vais devoir partir, annonça-t-il à regret.
— Gabriel te cherchait. La mission ne s’est pas passée comme prévu, apparemment.
Alastar hocha la tête, l’air contrarié.
— Il m’a trouvé. Je suis au courant et nous devons approfondir la piste du médaillon.
— Un médaillon ?
— Ils l’ont trouvé à l’endroit où ont brûlé les corps des soldats qu’ils ont affrontés. Il appartenait à l’un d’eux.
— Brûlé ?
— Oui, il semblerait qu’un sorcier aide le Nouvel Ordre. Celui qui a fait ça voulait éviter qu’ils révèlent ce qu’ils savaient. Toujours est-il que Gabriel pense que les inscriptions dessus peuvent nous conduire à leur repaire. Nous ne pouvons plus continuer à pister leurs auras à l’aube d’une autre attaque pour kidnapper leur prochaine victime. Il nous faut les surprendre sur leur terrain, mettre un terme à tout cela.
Alastar se laboura le visage en reculant. Il était fatigué et préoccupé.
— Si encore la collaboration avec Bithya ne posait pas de problème, mais Gabriel a l’air d’être sur le point de lui déclarer la guerre au risque de provoquer l’ire de son père. Foutus anges ! s’emporta-t-il.
Aeneor écarquilla les yeux de surprise. Alastar esquissa un rictus contrit en reportant son attention sur elle.
— Navré. Je me laisse déborder par mon agacement.
— Allons, je t’en prie, Alastar. Tu en as le droit, étant donné la situation et la pression. Et puis ce n’est que moi, chéri. Promis, je ne dirai à personne que tu deviens grossier.
Alastar lui sourit. Son pouce courut doucement sur la lèvre inférieure de Nel qui frémit légèrement sous ce contact. Il se pencha sur elle avant de marquer une pause.
— Ta sécurité et celle de notre bébé sont ma priorité. Nous mettrons en échec le Nouvel Ordre, car je ne permettrai pas que vous viviez dans le monde qu’ils s’imaginent bâtir.
Nel posa une main sur son ventre et l’autre à l’endroit où battait le cœur d’Alastar.
— Tu as toute ma confiance. J’aimerais tellement t’être utile.
— Tu l’es, en veillant à rester éloignée le plus possible de ce conflit, s’empressa-t-il de riposter en devinant le cheminement des pensées de Nel.
— Oui, mais tu pourrais avoir besoin de moi et…
— Nel, je serais incapable de combattre si je te savais directement menacée. Je dois avoir l’esprit tranquille, tu peux comprendre ça ? Tu souhaites m’aider ? Tiens-toi à l’écart de tout cela.
Aeneor baissa les armes en même temps que la tête pour dissimuler sa déception.
— Comme tu voudras.
Alastar lui glissa son index sous le menton pour lui relever le visage.
— Je connais cet air.
— Quoi ?
— Écoute… Nous avons déjà eu cette discussion par le passé et tu te souviens sans doute du résultat ?
Alastar avait haussé un sourcil dans l’attente d’une réponse. Nel choisit de l’amadouer en se lovant contre lui.
— Oui, je m’en souviens parfaitement bien et, au risque de te surprendre, j’aurais tendance à n’éprouver aucun regret ; surtout si on prend en compte les bras entre lesquels je me trouve et ce qui grandit en moi.
Un soupir d’agacement s’échappa des lèvres d’Alastar. Il secouait la tête, mécontent.
— Ne plaisante pas avec ça. J’ai cru devenir fou à l’idée de t’avoir perdue.
Il se détourna d’elle en fourrageant dans sa chevelure blonde en désordre.
— Tu sais combien j’ai souffert par le passé, Nel. Ne m’inflige pas une nouvelle épreuve, je ne le supporterai pas, ajouta-t-il d’une voix brisée par l’émotion.
Nel s’élança vers lui pour l’enlacer. Refoulant les larmes qui commençaient à poindre derrière ses paupières closes, elle plaqua sa joue sur le dos du gardien qui ne portait pas ses sabres.
— Je suis désolée, mon amour. Je resterai ici, en sécurité.
Elle fit un pas en arrière pour permettre à Alastar de changer de position. Une fois face à elle, il l’attira à lui et l’embrassa avec possessivité.
— Tête de mule, dit-il en riant, le visage enfoui dans la chevelure brune de la fée.
— Tu peux parler ! Et je t’aime aussi, répliqua-t-elle.
Alastar se pencha lentement sur elle pour déposer un baiser sur le bout de son nez puis ses lèvres.
Front contre front, les deux amants se laissèrent envelopper par un silence seulement troublé par le clapotis de l’eau.
* * *
— Bon ! Aeneor n’est pas encore revenue et on a fini. Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Caroline en se tournant vers Maïwenn.
Cette dernière, perdue dans ses pensées, ne l’avait pas entendue. Caroline toussota pour attirer son attention.
— Maïwenn ? Vous allez bien ?
Émergeant des profondeurs de son esprit, Maïwenn pivota vers sa voisine qui la dévisageait avec inquiétude. Elle baissa les yeux en direction de la main posée sur la sienne. La danseuse retira précipitamment ses doigts, supposant son geste déplacé.
— Vous avez froid ? remarqua Caroline en désignant la grande fenêtre entrouverte. On peut la fermer si vous voulez ?
— Non, ça ira.
— Ah, j’avais pensé, comme vous portiez des gants, que… Mais les températures sont extrêmement douces, trop, si j’en crois ce que dit votre chef, Markus. Seigneur, que cet homme est impressionnant. Je n’ai pas encore osé lui adresser la parole depuis que je suis ici, ricana-t-elle pour détendre l’atmosphère.
Maïwenn hocha la tête avant de rassembler les affaires étalées devant elles.
— Il ne faut pas traîner. Les célébrations vont bientôt débuter. On doit déjà nous attendre.
— S’il vous plaît ! la retint la danseuse.
— Oui, qu’y a-t-il ?
La protégée de Breda se rassit avec précaution. L’urgence dans la voix de Caroline l’avait alertée.
— Je… tu… vous… euh…
Caroline inspira un grand coup pour surmonter sa soudaine nervosité, avant de reprendre plus posément :
— On peut se tutoyer ? Ce serait plus facile pour moi, en fait.
Maïwenn acquiesça, puis l’invita à poursuivre en posant une main gantée sur la sienne.
— Je suis nouvelle et j’ai un peu de mal à m’acclimater, disons. En réalité, je ne suis carrément pas adaptée à votre monde ! On m’a amenée ici sans me donner de mode d’emploi ou même un petit manuel de bonne relation avec les fées pour les nuls. Alors, je n’ai aucune idée sur ce qui se fait ou ne se fait pas. En gros, je ne sais pas comment me comporter. J’ai l’impression de ne pas être à ma place ici.
— C’est vrai, lui répondit Maïwenn avec franchise.
Toutefois, devant la mine en décomposition de son interlocutrice, la fée crut judicieux de lever toute ambiguïté sur ses propos :
— Tu n’as pas ta place, parce que tu n’appartiens pas à cette terre, tout simplement. Ta réaction m’apparaît donc comme tout à fait normale. Je peux comprendre ta confusion. Perdre ses repères, douter de soi-même, ne plus savoir qui on est, c’est déstabilisant. Il va te falloir beaucoup de courage et de soutien.
En observant la fée, Caroline eut le pressentiment qu’elle ne parlait plus de son problème, mais de toute autre chose. Elle pressa les doigts de Maïwenn en lui souriant.
— Merci. Vous êtes tous si… bienveillants, quand bien même vous ne me connaissez pas. Je… j’ai du mal à comprendre, c’est tout.
— Il n’y a rien à comprendre. Les gardiens t’ont confiée à notre souveraine. Markus, lui-même, se porte garant de ta sécurité entre ces murs. Tu es la protégée de l’Ordre Sacré et, plus particulièrement, du chef Gabriel. En tant que telle, tu es une invitée de Breda, donc tous ici doivent te traiter avec respect. Pour le reste, c’est dans la nature de mon peuple.
— Oh…
— Pourquoi as-tu l’air si étonnée ? Ce n’est pas pareil chez toi ?
Caroline eut un rire sans joie.
— Là d’où je viens, les choses sont différentes. Pour être honnête, je m’ennuie, mais je suis en paix avec moi-même et ce qui m’entoure. J’ai aussi le sentiment d’être en sécurité. C’est difficile de retranscrire ce que j’éprouve avec exactitude. Dans mon monde, je faisais un tas de trucs, mais je me sentais seule et mal dans ma peau et… je n’avais pas Gabriel. C’est encore pas mal confus dans ma tête. Je pense qu’un mix des deux n’aurait pas été pour me déplaire.
Un groupe passa devant la fenêtre, entraînant un brouhaha de rires et d’exclamations. Les célébrations apportaient un peu de gaieté malgré les derniers événements.
— J’aimerais connaître l’endroit d’où tu viens, réagit Maïwenn. Le tien, celui de Jayden et de Tristan. Il me semble si intéressant, si complexe. Très peu de textes en parlent. À vrai dire, je ne reconnais pas le monde qu’ils décrivent et celui dans lequel vous dites tous avoir vécu. Ce n’est pas pareil.
— Peut-être ont-ils été écrits à une époque différente ? Les Hommes ont beaucoup changé de style de vie au cours des siècles.
— Ah oui ? Comment cela ?
Caroline fronça les sourcils, surprise par la réaction de la fée.
— Vous aussi, non ? Vos modes de vie ont certainement dû évoluer depuis toutes ces années d’existence ? Des progrès technologiques ? En médecine ou autre ?
— Non, pas que je sache. Nous vivons comme le faisaient nos ancêtres, selon les commandements des lois naturelles. Nous servons mère Nature comme elle nous sert. Durant notre passage sur ces territoires, nous rendons grâce pour toutes ses bénédictions et à notre tour nous lui présentons nos offrandes lors de célébrations comme aujourd’hui.
— C’est ce qui explique le paysage et l’absence de pollution atmosphérique, alors, marmonna Caroline.
— La quoi ?
— Laisse tomber. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a du bon des deux côtés et que c’est bien dommage, tout ce qui arrive. Si je pouvais, je te montrerais ce que j’aime le plus et qui fait que je regrette parfois mon ancienne vie.
Maïwenn doutait qu’elles puissent se rendre un jour ensemble dans l’autre monde, néanmoins, elle n’avait pas nécessairement besoin de se déplacer pour apercevoir toutes ces choses dont Caroline lui parlait. Les changements qui s’étaient opérés en elle n’avaient pas que des désavantages et, grâce à Jay, elle savait comment les utiliser ; du moins, commençait-elle à les maîtriser.
La fée se mit à dévisager la danseuse, vissant son regard à celui de sa compagne et fouillant dans l’esprit de cette dernière à la recherche de la brèche qui lui permettrait de pénétrer ses souvenirs.
Petit à petit, elle intercepta de brèves images, des sons ; le tout était encore assez confus ; ce qu’elle percevait n’était pas très net. Le flou se dissipa et les chuchotements se muèrent en voix bien distinctes.
Maïwenn entendit des rires, celui d’un homme et d’une enfant. Puis, elle vit très clairement : ils étaient agenouillés au pied d’un grand conifère ornementé de guirlandes et de boules colorées. Ils étaient entourés par une marée de papiers déchirés qui menaçait de les engloutir tellement il y en avait. La petite fille achevait de déballer un paquet. Elle émit un cri aigu en exhibant fièrement une paire de chaussons de danse. La seconde suivante, elle sautait au cou de l’homme. Ce dernier rit encore plus fort devant la joie évidente de son enfant et lui souhaita un « joyeux Noël ». C’était donc ça… Noël ? songea Maïwenn, intriguée.
La fée sursauta au contact de la main de Caroline sur son épaule.
Elle l’avait complètement oubliée, trop absorbée par la scène. Se tournant vers sa compagne, elle reconnut la petite fille de la vision.
En parlant de vision… leur environnement avait changé. Maïwenn constata avec stupeur que Caroline et elle ne se trouvaient plus au palais, mais à moins de deux mètres du sapin. Elle aurait pu le toucher en tendant le bras.
— Comment est-ce possible ? demanda Caroline dans un souffle.
Maïwenn se posait la même question. Comment était-elle parvenue à intégrer les souvenirs de Caroline. Elles n’étaient seulement plus spectatrices, elles y étaient vraiment. Maïwenn laissa échapper un cri au moment où elle heurta un vase qui se brisa en tombant, répandant une flaque d’eau sur le carrelage beige.
Le décor autour d’elles se modifia aussitôt. Caroline protesta, elle ne voulait pas partir. Les murs se tordirent comme du papier que l’on chiffonne, puis, plus rien !
Le changement fut brutal. Les deux femmes parurent être aspirées d’un endroit pour être projetées dans un autre.
Le nouveau sol était recouvert de parquet, des miroirs occupaient tout un pan de mur et une large baie vitrée permettait au soleil d’inonder la pièce. Des fillettes étaient alignées les unes derrière les autres et se tenaient à une barre. Elles étaient toutes habillées de la même façon et coiffées d’un chignon. Elles ressemblaient à des bonbons roses. Un homme blond, grand et mince, leur parlait en frappant dans ses mains. Maïwenn reconnut le père de Caroline.
Cette fois, cela fut bref et, avant de partir, elles eurent l’impression que leur reflet dans le miroir se multipliait jusqu’à disparaître.
Autre lieu, autre époque.
De la musique retentit. Une vive lumière déchira l’obscurité. Tournant la tête, Maïwenn se rendit compte qu’elle avait perdu de vue Caroline. Puis, elle l’aperçut qui s’avançait sur le devant de la scène dans une version différente, comme si elle s’était déguisée. L’ambiance se tamisa et le corps de Caroline se mit à onduler d’une manière terriblement sensuelle. Maïwenn la découvrit sous un nouveau jour, elle en fut fascinée. Sans crier gare, la danseuse attrapa la barre métallique derrière elle et enroula sa silhouette irréprochable autour pour effectuer une série d’acrobaties. Des figures que Maïwenn aurait été bien en peine de reproduire même avec la meilleure volonté du monde.
Détachant son regard du spectacle pour inspecter ce lieu étrange, elle écarquilla les yeux en reconnaissant Gabriel parmi le public. Par réflexe, elle se baissa pour se cacher avant de se rappeler que tout cela n’était qu’une illusion ; elle avait infiltré l’esprit de Caroline, personne ne pouvait les voir. En outre, toute l’attention du gardien était rivée sur celle dont la prestation subjuguait l’assistance. Revenant à l’artiste, Maïwenn comprit que la Caroline qui se dissimulait sous la perruque noire et cet accoutrement scandaleusement indécent n’était pas celle avec qui elle était apparue dans cette salle. Il s’agissait de son double.
Paniquée à l’idée que la situation lui échappe, elle rompit son étrange connexion avec Caroline.
Cette dernière n’avait pas disparu, elles se tenaient à seulement quelques mètres l’une de l’autre. La danseuse cligna plusieurs fois les paupières comme si elle venait de reprendre connaissance. Elle fut également un peu désorientée pendant un instant avant de se ressaisir et de se tourner vers Maïwenn.
— Je suis désolée. Je… je crois que j’ai eu un moment d’absence. Je pense même que la migraine carabinée n’est pas loin ! plaisanta-t-elle.
Elle n’avait donc aucun souvenir de ce qui s’était passé ? s’étonna Maïwenn.
— Et toi, ça va ? Tu es vraiment très pâle, s’inquiéta Caroline, face au manque de réaction de la fée.
— Euh oui… pardonne-moi. Tu disais… Tu as eu une absence ? Que t’est-il arrivé ?
— J’ai eu l’impression de voir défiler ma vie, puis, après, plus rien. Le black-out total ! C’était réellement très bizarre… enfin, plus que d’habitude. Parce que tout ce qui m’est tombé dessus ces derniers mois pourrait être classé dans la catégorie complètement dingue !
Maïwenn lui sourit d’un air entendu. Elle voulut ajouter quelque chose, mais un mouvement au niveau de la fenêtre l’arrêta. Elle eut tout juste le temps d’identifier un morceau de tissu vert avant qu’il ne disparaisse.
Il était revenu et elle avait absolument besoin de le voir.
– 3 –


Maïwenn n’était plus très sûre de ce qu’elle avait aperçu tout à l’heure. Elle était seule sur la berge et aucune trace de Jayden.
Au loin, elle distinguait les contours de la mystérieuse île d’Avalon, dont les rivages semblaient si proches tout en étant en réalité hors de portée. La protégée de Breda ne connaissait qu’une personne qui avait entrepris ce long et tortueux voyage et en était revenue : Aeneor, l’ancienne suivante de la reine.
Ressuscitée à l’aube d’un conflit majeur, la seely était devenue, à son retour parmi les siens, une fée supérieure au même titre que Breda. Novice, elle apprenait maintenant son nouveau rôle auprès de la souveraine pour un jour peut-être lui succéder, lorsque celle-ci serait appelée à effectuer son dernier voyage.
Maïwenn s’interrogeait de plus en plus sur la façon dont Nel était parvenue à surmonter tous ces bouleversements dans son existence, alors qu’elle-même ne comprenait pas les changements opérés dans la sienne. À la vérité, la jeune femme avait l’impression d’être trahie par son propre corps. La disparition de ses arabesques contre l’apparition de nouveaux dons semait le doute en elle. Un doute qui lui faisait remettre en cause son appartenance au peuple fée.
Dans ce cas, qui était-elle ?
C’était d’autant plus déconcertant qu’elle s’était toujours sentie différente. Elle se montrait plus curieuse que les autres. La vie au-delà des murs du palais lui paraissait très excitante contrairement à ses congénères, pour qui l’inconnu était synonyme de danger. Breda avait très tôt remarqué sa singularité, ce qui expliquait sans doute le côté très protecteur de la souveraine à son égard. Pour son bien, celle-ci lui avait conseillé de modérer ses rêves d’aventure. Cependant, parfois, la tentation était grande de céder à l’attrait de la nouveauté, quand on évoluait dans une communauté aussi traditionaliste que les fées. D’un autre côté, pour ne pas déplaire à une reine qui la considérait pratiquement comme sa fille et qu’elle aimait de tout son cœur, Maïwenn avait enseveli son ardeur sous une tonne de retenue frisant la timidité excessive.
Non contente d’avoir brimé sa véritable personnalité durant de longs siècles, au point qu’elle s’était perdue en cours de route, elle devait à présent cacher son corps. Était-elle une imposture parmi les fées ?
Se dissimuler pour éviter d’être montrée du doigt, se couvrir les bras et les mains pour ne pas que l’on constate l’absence de marques, se maîtriser pour ne pas provoquer de phénomène étrange…
Maïwenn avait conscience que sa peur l’isolait chaque jour un peu plus. Elle vivait seule avec son angoisse. Non, ce n’était pas tout à fait juste, une personne au moins savait ce qu’elle était en train de traverser et faisait tout son possible pour l’épauler.
Jayden connaissait son secret. Compréhensif, il ne l’avait pas jugée, n’avait pas pris la fuite devant toutes ses bizarreries. Au contraire, il l’aidait à conserver un semblant de normalité malgré ses propres obligations. Il était le roc sur lequel se reposer en cas de faiblesse.
Sauf qu’elle ne l’avait pas vu depuis plus d’une lune et qu’elle avait visiblement fait erreur en le pensant de retour.
Elle se mordit la lèvre en s’entourant de ses bras. Elle aurait pourtant juré l’avoir aperçu. Cette façon de procéder pour leurs rendez-vous secrets lui ressemblait tellement qu’elle ne s’était pas davantage interrogée. Toujours impétueuse dès lors qu’il s’agissait du gardien, elle s’était précipitée jusqu’ici pour le rejoindre. Maintenant, elle craignait de s’être complètement fourvoyée.
Tout à ses pensées, elle hoqueta quand deux grandes mains glissèrent sur sa taille, mettant ainsi un terme à ses doutes. Soupirant, elle renversa sa tête en arrière et huma cette odeur de cuir qu’elle aimait tant lorsqu’elle se blottissait dans les bras de Jayden. Il lui embrassa le sommet du crâne en riant.
— Je t’ai fait peur, Mai ?
— Non, tu m’as surprise, c’est tout. Je commençais à croire que j’avais imaginé ce mouvement devant la fenêtre. Pourquoi as-tu été si long ?
— Gabriel m’a intercepté sur le chemin. Comme je suis de garde avec Ahawk, il m’a expressément demandé de ne pas, je le cite, « chercher » l’Indien et de continuer mon entraînement avec lui. Bien sûr, j’ai omis de lui dire que j’avais bien mieux à faire quand j’étais ici.
La fée trembla de la tête aux pieds au moment où le guerrier lui releva les cheveux pour dévoiler sa nuque. Elle attendit la suite avec fébrilité, comme à chaque fois qu’il lui témoignait ce genre d’attention. Fermant les yeux, elle savoura le contact des lèvres de Jay tandis qu’il lui déposait un doux baiser à la base du cou. Dès qu’ils se trouvaient à proximité l’un de l’autre, elle peinait à contrôler les réactions de son corps. Depuis, le premier jour, Jay possédait le don de la mettre dans tous ses états. Dans la bibliothèque du palais alors que Breda les présentait l’un à l’autre, ce qu’il y avait eu entre eux, ce courant qui avait circulé, avait constitué une expérience inédite et exaltante. Au début de leur relation, elle avait eu des difficultés à définir l’émotion trouble qui l’étreignait chaque fois qu’il la prenait dans ses bras ; désormais, aucun doute n’était permis. Elle aimait Jayden autant qu’elle le désirait. C’était à la fois formidable et déstabilisant, car elle ignorait comment lui faire comprendre qu’elle aspirait à plus, venant de lui. Elle se serait sans doute autorisée à être plus entreprenante si lui-même se décidait à la toucher autrement, mais il se bornait à respecter sa vertu alors qu’elle était prête à lui en faire don. Contrairement à d’autres, Maïwenn n’avait jamais songé à prendre un fae pour conjoint, pas plus qu’à fonder une famille. Si les fées n’enfantaient pas, car leur essence vitale provenait du Grand Arbre d’Avalon, un couple pouvait élever un petit, s’il le désirait. Ainsi allaient les choses dans ce royaume.
Sauf que Maïwenn avait conscience qu’en se liant à un époux, elle serait incapable de jouer la comédie à une personne censée être si proche d’elle. Il était déjà suffisamment épuisant d’être une autre en public, alors au sein de son propre foyer… Non, elle n’accepterait jamais une telle chose. Par ailleurs, une part bien enfouie en elle avait toujours espéré partir afin d’explorer le monde. De ce fait, Jayden avait considérablement bousculé sa façon d’entrevoir son avenir. Avec lui, elle voulait croire que tout était réalisable. Il possédait la même fougue qu’elle, cette imprévisibilité que les autres souhaitaient brimer pour correspondre à leurs critères. Depuis que cet homme avait fait irruption dans son existence, elle portait un regard neuf sur ce qui l’entourait et son champ des possibles s’en était trouvé élargi. Cela avait du bon comme du mauvais. Désormais, elle ne pourrait se contenter de tiédeur dans ses sentiments. Jayden avait fait entrer l’amour, la passion, l’ivresse des sens et un désir de liberté qu’elle avait refoulé jusque-là. Leur rencontre clandestine possédait ce caractère interdit et excitant pour quelqu’un qui, comme elle, avait passé sa vie à se conformer aux règles imposées.
— Dès qu’Alastar et Gabriel seront de retour, je devrai partir. Je prie pour que la prochaine mission ne me tienne pas éloigné trop longtemps de toi. En finir avec le Nouvel Ordre serait la solution. Après, je pourrai toujours me débrouiller pour échapper à la vigilance des chefs pour te rejoindre.
— Y a-t-il un élément nouveau ?
— On a probablement une piste solide. Je vais devoir me rendre dans mon ancien monde pour exploiter une information qui nous permettrait de remonter jusqu’à nos ennemis. C’est tant mieux, parce que j’en ai ma claque de jouer à cache-cache avec eux, mais parlons d’autre chose.
Humant la fragrance de la mèche de cheveux qu’il venait d’enrouler autour de sa main, il ajouta :
— J’adore ton odeur, Mai. Tu m’as manqué, tu sais. J’espère que tu as été sage en mon absence.
Elle se raidit contre lui et l’expression badine du gardien s’effaça aussitôt :
— Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
La fée lui fit signe que non, mais il ne fut pas dupe une seconde. Depuis le temps qu’ils se fréquentaient, il avait appris à décoder les silences de Maïwenn, il était d’ailleurs particulièrement doué à ce jeu-là. Avec une douce fermeté, il l’obligea à se tourner vers lui :
— Toi, tu ne me dis pas tout, remarqua-t-il, suspicieux. Parle-moi, Bébé. Sans ça, je ne pourrai pas t’aider. C’est à cause de…
— Je l’ai refait, lui avoua-t-elle.
Maïwenn leva lentement les yeux dans sa direction. Jayden ne comprit pas immédiatement à quoi elle faisait allusion. Il fronça les sourcils.
— J’ai infiltré l’esprit d’une autre personne, reprit-elle ; or, cette fois, je ne me suis pas contentée de regarder, j’y étais ! Cela avait l’air si vrai que c’en est devenu terrifiant. Je ne sais plus comment interpréter tout ceci, je… j’ai peur, Jay.
Effrayée par ses propres capacités, elle se réfugia dans les bras du gardien. Protecteur, il tenta de la rassurer en murmurant des paroles apaisantes pour refouler ses sanglots.
— Avec qui étais-tu quand ça s’est produit ?
Jayden perçut sa réticence à fournir l’information et colla son front à celui de Maïwenn pour lui rappeler qu’elle pouvait avoir toute confiance en lui.
— L’hum… Caroline.
— Merde, la femme du chef ! Et alors, comment elle a réagi ? Tu penses qu’il y a une chance pour qu’elle en parle à quelqu’un ?
— Non ! s’empressa-t-elle de rectifier. Le plus étrange, c’est qu’elle ne se souvenait de rien. Mon secret sera découvert tôt ou tard. Je serai chassée d’ici si on ne trouve pas d’explication à ce qui m’arrive. Markus ne voudra pas prendre de risque, tu sais comment il est dès qu’il est question de la sécurité du peuple.
Jayden marmonna quelque chose de peu amène concernant la rigidité des militaires.
La fée fondit en larmes pour de bon, son visage ruisselant appuyé sur le torse du gardien.
— Je te promets qu’on va trouver une solution, tenta-t-il de la rassurer en resserrant son étreinte. On devrait peut-être en parler à Breda ou même Aeneor ? Pour être honnête, elle me fait moins flipper que ta reine… enfin moins peur, pardon. Et je pense que tu te sentirais moins seule, surtout quand je devrai m’absenter. Qu’est-ce que t’en dis ?
Jay soupira en la voyant secouer la tête. Il finit par sourire en lui lissant les cheveux sur le sommet du crâne.
— OK. Comme tu voudras, Bébé. Dans ce cas, on devra davantage travailler pour t’apprendre à maîtriser le phénomène. Le truc des illusions, ça peut être cool aussi. Tu es sûre que personne ici ne possède ce don ?
— Certaine. En tout cas, pas de cette manière. Sauf que , si je ne suis pas l’une d’elles, je suis quoi ? demanda-t-elle en s’écartant.
— Tu es toi, tout simplement, répliqua-t-il en la retenant par le bras. Un arbre généalogique n’a jamais défini une personne, ce sont ses actes qui le font. Tu es intelligente, pleine de bonté et superbe. Rien, et surtout pas tes arabesques manquantes ou tes nouveaux dons, ne doit te faire douter de ça, tu m’as compris ? On va trouver une solution à tes problèmes, tout va s’arranger. Tu as ma parole, Mai. C’est OK pour toi ?
Le sourire craquant que lui dédia Jayden parvint à relayer provisoirement tous ses tourments à l’arrière-plan. Elle acquiesça doucement avant de se laisser attirer contre lui.
— Et si on essayait encore une fois ? lui proposa-t-il.
— Tu en es certain ?
— La dernière fois, tu as réussi à me faire revivre un moment de ma vie dont je ne me rappelais pratiquement plus. Aujourd’hui, tes pouvoirs ont l’air de s’être renforcés. Tu pourrais tenter de faire plus, comme avec Caroline. Bon, il y a un risque important pour que tu prennes la fuite après avoir pénétré mon esprit, mais je me dévoue.
— Je ne sais pas… Et si je te faisais du mal ? Je ne contrôle rien, à vrai dire, et je…
Il la fit taire d’un baiser.
— Chhh… Mai, il ne m’arrivera rien. J’ai toute confiance en toi et je suis solide. Demande à Ahawk, il a essayé de me tuer plus de fois que je ne pourrais les compter et je suis toujours intact !
Sa plaisanterie arracha un rire à sa compagne, qui avait déjà été témoin des colères de l’Indien face à un Jay trop taquin pour son bien.
— On se le tente alors ? Et si ça ne donne rien aujourd’hui, on le refera plus tard. J’me dis que si tu n’étais plus effrayée par ce que tu es capable de faire, ça serait un bon début.
— Tu as sans doute raison, admit-elle.
— Pas « sans doute », j’ai raison ! Tu oublies que je suis passé par là, moi aussi. Par ce moment où un truc dingue te tombe dessus et que tu ne sais pas quoi en foutre. C’est nouveau, complètement barré… dingue… fou… Tellement que tu aurais du mal à y croire si ça ne t’arrivait pas à toi personnellement. Dis-toi que le meilleur moyen pour accepter la situation, c’est de la maîtriser un tant soit peu. La peur est ton ennemi, elle t’empêche de raisonner et d’agir. En plus, si tu parviens à gérer tes pouvoirs, ça te laissera le champ libre pour réfléchir à la suite que tu veux donner à toute cette histoire.
— D’accord, capitula-t-elle. J’ai foi en toi. On essaie !
— Génial ! Allez, viens par là.
Jayden gratifia Mai d’un grand sourire, au point de considérablement étrécir son regard bleu de cobalt. La jeune femme l’observa ôter son manteau pour le disposer au sol afin de les protéger de la terre et des cailloux. Avec ses armes, sa silhouette de combattant, son air de mauvais garçon et la cicatrice barrant son sourcil, Jay aurait dû être la dernière personne à lui inspirer des sentiments tels que la tendresse, le profond attachement, combiné à une confiance sans faille, pourtant c’était le cas. Elle n’avait jamais été aussi proche d’un individu avant de le rencontrer.
Jayden lui tendit la main pour l’inviter à le rejoindre par terre. Maïwenn lissa sa longue robe en s’installant.
Ils étaient face à face, silencieux et… un brin nerveux à cause de ce qu’ils s’apprêtaient à faire.
— Comment tu t’y es pris, tout à l’heure, avec Caroline ? Tu l’as regardée et c’est venu ou tu as eu besoin de la toucher comme la dernière fois avec moi ?
— Ça n’était pas calculé du tout. Elle s’est mise à parler de son monde. Je… j’étais curieuse après notre conversation et j’ai fouillé dans son esprit pour voir toutes ces choses qu’elle avait mentionnées.
— Alors, on va tenter de faire pareil ! Tu veux que je te raconte une anecdote, je sais pas… ou est-ce que je dois me focaliser sur un truc en particulier ?
Mai haussa les épaules dans un geste d’impuissance. Elle était perdue, Jay en était conscient.
— OK, on va improviser, ma jolie Clochette. On fera comme dans Hook , penser à un machin agréable, ça ne devrait pas être si difficile que ça, affirma-t-il, confiant.
Maïwenn n’avait pas la moindre idée de ce dont il lui parlait. Elle joignit ses mains à celles du gardien en silence. Puis, ils se concentrèrent en attendant de sentir un changement. Rien ne se produisit.
Défaitiste, Maïwenn détacha ses doigts de ceux de Jay et se leva brusquement. Elle était frustrée et Jayden la comprenait, car il l’était également. Il tendit le bras pour la retenir. Il ne souhaitait pas la quitter sur un échec. L’imaginer seule, en proie aux doutes pendant qu’il partirait, l’angoissait, or sa mission nécessitait qu’il soit serein. Se ronger les sangs pour celle qu’il aimait était le meilleur moyen de ne pas lui revenir, il en savait quelque chose.
— Recommençons, s’il te plaît. On a dû mal s’y prendre.
— Jay…
— S’il te plaît, Mai. J’en ai besoin autant que toi. Je ne veux plus que tu aies peur de toi et de ce que tu es capable de faire. Assieds-toi.
Jayden l’observa retourner à sa place avec une réticence à peine voilée.
Le silence devint pesant. Il se mit donc à lui raconter quelques anecdotes. Une histoire en entraînant une autre, il lui parla d’un de ses derniers voyages avant d’entrer dans l’armée. Il la sentit plus réceptive. Pour elle, il tâcha de se rappeler le moindre détail afin qu’elle ait l’impression d’y être.
Le gardien capta un léger changement dans l’atmosphère, comme s’ils étaient à proximité de la mer et que des gens faisaient la fête. Une odeur de viande grillée flotta dans l’air, un écho lointain, des flashes.
En face de lui, Maïwenn avait fermé les yeux.
En levant les siens, il vit une fantastique pleine lune émerger de derrière les nuages. Ses rayons éclairèrent alors une plage de sable fin, sur laquelle se mouvaient les ombres fantomatiques des branches des palmiers. Ce nouveau décor remplaça progressivement celui des berges du royaume des fées et Jay n’eut aucun mal à le reconnaître, il venait d’en faire la description à Maïwenn.
* * *
Maïwenn ouvrit les paupières. Un rire féminin lui fit aussitôt tourner la tête. Celle à qui il appartenait s’éloignait en direction de cabanes aux décorations bigarrées, un homme étrangement accoutré l’accompagnait. Plus loin, d’autres personnes vêtues de la même façon se pressaient devant un échafaudage en bois sur lequel des lettres de feu formaient l’inscription : Welcome to Thailand .
Jayden n’a-t-il pas mentionné ce nom, tout à l’heure ?
— La Full Moon Party de Koh Phangan, lui souffla-t-il à l’oreille, alors qu’un groupe les dépassait sans les voir.
Maïwenn fit volte-face au son de cette voix grave. Il était juste derrière elle. Il lui offrit sa main pour l’aider à se relever. Elle eut raison de l’accepter, car en se redressant elle manqua se tordre la cheville quand celle-ci s’enfonça dans le sable.
Une fois stabilisée, elle remarqua les changements chez Jay. Son regard parcourut son compagnon de long en large et en travers, comme si elle le découvrait.
— Jay ? Tu… tu es différent.
Jayden examina à son tour et, effectivement, à la place de sa tenue de gardien, il portait un short noir et un débardeur orange fluo. En passant une main dans ses cheveux, il constata qu’ils n’étaient plus coupés à ras, mais tombaient à présent légèrement sur sa nuque. Une barbe de quelques jours ombrait également son menton.
Par réflexe, la recrue palpa sa poitrine. Ses plaques d’identification n’étaient pas autour de son cou, puis Jayden se rappela qu’à cette époque il ne s’était pas encore engagé dans l’armée. Il le ferait deux ans plus tard.
Maïwenn comprit.
— Tu étais plus jeune, n’est-ce pas ? C’est un souvenir de ta vie avant les Marines !
Jay hocha la tête avant de la contempler. Elle ne sut comment interpréter son changement d’expression.
— Il n’y a pas que moi qui suis habillé différemment, dit-il d’une voix très rauque.
La fée fronça les sourcils.
— Mai ! Tes fringues ! la renseigna-t-il en lui touchant l’épaule, ou plus exactement en faisant rouler une bretelle entre ses doigts.
Celle-ci suivit son mouvement. Ce qu’elle découvrit la stupéfia !
Sa robe bordeaux au bas évasé et aux manches longues s’était envolée au profit d’un débardeur rose flashy, qui ne cachait rien de ses formes féminines, et d’un short en jean délavé révélant ses jambes fuselées.
En revenant à Jay, elle vit qu’il en avait perdu son sourire. Celui-ci avait été remplacé par une mine oscillant entre l’ébahissement et la contrariété.
Maïwenn, elle, était horrifiée et chercha aussitôt à couvrir ses bras nus pour que nul ne puisse remarquer l’absence des arabesques sur sa peau. Jay l’arrêta.
— Personne ne te jugera ici. C’est ton illusion, Mai. Ton monde, tes règles. Attendons un peu avant de rompre le charme. OK ?
— Tu… tu as raison. Mais, tout de même… Ces vêtements sont indécents, non ?
Le sourire de Jayden revint au galop et une lueur indéfinissable illumina ses iris bleu marine.
— Du tout, tu es superbe, Mai. Je regrette presque de ne pas avoir mes sabres sur moi.
— Pourquoi ? s’étonna-t-elle, naïvement.
Un petit ricanement lui répondit. Jay enroula un bras autour de ses épaules pour l’entraîner au cœur de la fête.
— Tu verras. M’est avis que mon rythme cardiaque va en prendre un sacré coup !
* * *
Maïwenn n’en revenait pas. Tout ce qui les entourait paraissait si réel, même la sensation du sable sous ses pieds nus l’était ! Elle avait bien des difficultés à croire qu’elle avait pu recréer un lieu où elle n’avait jamais mis les pieds. Pouvait-elle manipuler un esprit à ce point ? Est-ce que Jayden était aussi effrayé qu’elle par ses capacités ?
— Tu as peur de moi ? lui demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
Il s’immobilisa sans lui lâcher la main. Son expression la rasséréna quelque peu. Il la dévisageait comme si elle venait de dire la phrase la plus stupide qu’il ait jamais entendue.
Jayden l’attira brusquement à lui et plaqua ses lèvres sur celles de Mai avec dureté. Il la relâcha tout aussi abruptement. Elle devina que sa question l’avait énervé.
Un peu étourdie par le flot de sensations qui l’avait assaillie durant ce baiser, elle chancela quand il la libéra.
— Écoute, Mai, tu fais naître bien des choses en moi, mais la peur n’en fait pas partie, ça je peux te l’assurer. Maintenant, comment tout ça est seulement possible ? J’en sais foutre rien, bordel ! C’est même carrément hallucinant !
Maïwenn baissa la tête. Il lui glissa l’index sous le menton pour la contraindre à le regarder dans les yeux, puis lissa les cheveux qui étaient aussi sombres que la mer derrière eux.
— À nous de percer ce mystère. Bien sûr, ce serait dommage de ne pas en profiter, qu’est-ce que tu en penses ? Si mes souvenirs sont bons, la fête était réussie. Il faut juste éviter les pièges et y aller mollo avec la conso d’alcool. Ta reine est loin, mes chefs également, ça te dit d’avoir ta première cuite avec ton mec, Bébé ?
La repartie de Jay et son expression espiègle la firent éclater de rire, quand bien même elle n’avait pas tout compris. La tentation de passer un moment agréable avec lui, dans son monde, et le plaisir qu’elle pourrait en tirer lui dictèrent sa réponse :
— J’accepte !
* * *
Partagée entre l’émerveillement et la crainte que tout s’arrête brusquement, Maïwenn suivit Jay à travers la foule.
Si sa dernière tentative avec Caroline lui avait paru extraordinaire, ce n’était rien en comparaison de ce qu’elle vivait actuellement. Il était facile de croire que Jay et elle avaient véritablement franchi la frontière pour se rendre dans l’autre monde.
Jayden, qui avait été aussi surpris qu’elle devant le réalisme de cette illusion, lui avait promis une totale expérience humaine. Afin d’honorer son engagement, il avait commencé par négocier pour une centaine de bahts – la monnaie locale – la peinture fluo pour le corps, un élément incontournable de la panoplie du fêtard d’une Full Moon Party , selon lui. Après cette première étape, il avait palabré un long moment avec un homme sur le coût d’un seau de boisson qu’il avait finalement réussi à avoir pour un peu moins de deux cents bahts ; un bon prix, avait-il assuré à Mai en payant.
Les bras chargés, ils dépassèrent un attroupement de personnes, déjà bien alcoolisées, pour se dénicher un petit coin à l’écart ; un exploit compte tenu de la densité de touristes au mètre carré.
Ils s’assirent à même le sable et Jay commença par s’occuper d’elle. La sensation des doigts de Jayden courant sur sa peau lui arracha un faible gémissement auquel le gardien répondit par un raclement de gorge. Une fois qu’il eut terminé, il s’écarta et elle put s’examiner. Il avait peint des fleurs sur ses chevilles, ses bras et une de ses épaules. Elle trouva cela très joli et rosit de plaisir devant les compliments sur sa beauté.
Ce fut ensuite au tour de la fée de laisser libre cours à son imagination sur le corps de Jay. Elle traça des lignes horizontales autour de ses biceps et sur ses joues. Prétextant vouloir dessiner des sabres dans son dos, elle lui fit ôter son débardeur.
Elle retint son souffle en le voyant procéder. C’était la première fois qu’elle le contemplait torse nu. Elle aurait dû être gênée de le dévorer ainsi du regard, Jay lui-même évitait de trop la fixer, mais c’était un tel régal pour les yeux. Néanmoins, loin d’éprouver de l’assurance, elle posa une main frémissante entre les omoplates du jeune homme. Il eut un léger tremblement lorsque la paume de Maïwenn rentra en contact avec son épiderme.
— Est-elle froide ? s’enquit-elle.
Jayden ricana avant de secouer la tête :
— Ce n’est pas la température de ta main, le problème.

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