Les Messagers de Gaia 9 - Ermenaggon
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Les Messagers de Gaia 9 - Ermenaggon , livre ebook

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Description

Sphère de Gaïa, an 3301 après Torance
Dominée en secret par les Spiraliens, l’humanité court à sa perte. Un génocide programmé à l’échelle mondiale est en marche. Pour le contrecarrer, les messagers de Gaïa de la première heure sont maintenant éveillés et prêts à agir. Entre les deux, s’entre-déchirent les populations inconscientes, obnubilées par leur survie et leur course effrénée pour acquérir encore plus de biens matériels.
Mais, heureusement, tout espoir n’est pas perdu. Torance et Shanandra aussi sont de retour. Guidés comme autrefois par Mérinock, le Mage errant, et aidés par Phramir, le redoutable éphron d’or, ils doivent maintenant vaincre les Spiraliens tout en permettant à chaque homme de retrouver sa lumière intérieure.
Car Ermenaggon, l’heure du grand nettoyage, est arrivé, et Gaïa s’apprête à déverser sa fureur sur les hommes…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 octobre 2013
Nombre de lectures 2
EAN13 9782894359044
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

P REMIÈRE ÉPOQUE
T OME 1 : L A PIERRE DU DESTIN
T OME 2 : L ES TABLETTES DE MITRINOS
T OME 3 : L ’AUTEL DES SACRIFIÉS
T OME 4 : L ES BRUMES DE SHANDARÉE


D EUXIÈME ÉPOQUE
T OME 5 : L A DERNIÈRE CRISTALOMANCIENNE
T OME 6 : L E TESTAMENT DES ROIS
T OME 7 : L E CHEVALIER DE CRISTAL


T ROISIÈME ÉPOQUE
T OME 8 : L E RÈGNE DES SPIRALIENS
T OME 9 : E RMENAGGON
FREDRICK D’ANTERNY
Révision linguistique : Guy Permingeat
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Illustration de la couverture : Boris Stoilov
Illustration des cartes : William Hamiau
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.

De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-904-4 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-672-2 (version imprimée)

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2013
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2013

© Copyright 2013

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca

Note de l’éditeur : Un index de tous les personnages ainsi qu’un tableau indiquant le cheminement de leurs âmes au fil des siècles se trouvent à la fin de ce volume.
Cryptorum

« Ouvrons les yeux. Le monde n’est pas seulement ce que nous en voyons. Il n’est pas non plus ce que l’on veut nous faire croire. Il est plus vaste, comme nous-mêmes. La lumière ne réside pas seulement dans le soleil. Elle est en nous et partout. Le reconnaître, c’est redécouvrir notre pouvoir créateur. La vie est comme nous la rêvons ou comme nous craignons qu’elle ne devienne. Le temps est arrivé de trouver le Monde en nous, et non plus de le chercher au-dehors comme des aveugles. Gaïa change. Si nous voulons la suivre dans les sphères de lumière, nous devons changer aussi. Sans cela, elle se défera de nous comme un homme se défait de ses vieux vêtements. »

Discours du Prince messager Torance devant les foules effrayées, dans les ruines sacrées d’ Orma-Doria .
S PHÈRE DE G AÏA
R ÉSUMÉ D ES TOMES PRÉCÉ D ENTS


T orance et Shanandra sont venus autrefois apporter aux peuples de la grande sphère de Gaïa les Préceptes de vie. Hélas, cette philosophie de lumière a été récupérée par les prêtres et transformée en une religion d’État destinée à contrôler les masses.
Des empires ont été érigés sur cette nouvelle foi. Après cinq cents ans de guerres et de luttes incessantes, agacé par la prétention des monarques et la bêtise des hommes, Mérinock, le Mage errant, a réintroduit ses fidèles messagers dans le monde physique.
Torance et Shanandra œuvrèrent sous les identités respectives d’Abralh et de Solena. Ceux-ci furent chargés de sauver ce qui restait des véritables enseignements. Ensemble, ils tentèrent de faire entendre raison aux rois et aux pontifes du Torancisme . Mais l’Âge d’or qu’ils ont instauré, vite renversé par l’humanité cupide manipulée par un groupe de mystiques appelés les Spiraliens , retombe rapidement dans l’obscurantisme. Au point que l’existence même d’Abralh, de Solena, des Fervents , du Grand Œuvre et de la noble quête d’Évernia sombre dans l’oubli et devient, au fil des siècles, un simple mythe.
À l’aube du XXIV e siècle après Torance, leur souvenir, présent dans la mémoire collective de l’humanité, ressurgit sous la forme de romans populaires et de films à grands budgets. Traqués par l’armée secrète des Spiraliens, les messagers, mais également le Prince messager Torance lui-même, préparent la grande offensive destinée à contrer l’instauration d’une suprématie mondiale nouvelle hautement militarisée, informatisée et biotechnologique.
Iloë Mildon, la fille d’une des richissimes familles de Spiraliens, se rend compte du danger et rompt avec les siens. Pourchassée, mais également conseillée dans ses rêves par Mérinock, elle rejoint le camp des messagers.
Ayant pris conscience de son ancienne identité, elle redevient Shanandra et retrouve le Prince messager Torance. Tous deux sont maintenant prêts à affronter la tempête des mondes et des âmes appelée Ermenaggon …
P RO L OGUE


Bloc Central de M é do, monastère de Gaumanche, an 2301 après Torance.

S uspendu entre ciel et terre, le monastère de Gaumanche était la principale destination touristique de la région. Depuis des siècles, l’endroit abritait une petite confrérie de moines farouchement indépendants ainsi qu’une des fresques les plus célèbres au monde. La fin de l’après-midi annonçait l’interruption des visites. Un à un, les groupes de touristes regagnaient la terrasse où les attendaient les lignes de téléférique.
Les cabines en acier regagnaient la terre ferme et la petite ville de Gaumanchaya , ses immeubles, ses hôtels et ses casinos. La descente durait une vingtaine de minutes. Le temps, pour chacun, de bien profiter des magnifiques paysages : pics dénudés, abîmes effrayants et désert infernal de rochers coupants barrés au sud par les majestueuses montagnes enneigées d’Évernia.
Les moines accueillaient toujours cette heure avec soulagement. Enfin, ils redevenaient les propriétaires de leur minuscule cité juchée au sommet d’une éminence rocheuse culminant à plus de cinq cents mètres du sol. Enfin, le silence revenait dans les petites cours, le long des sentiers, dans les jardins et les potagers.
Avec le départ des hordes d’étrangers, l’air lui-même redevenait plus léger et respirable. Les miasmes issus de leurs sombres pensées seraient promptement dissipés par les prières et les méditations des moines. Dire qu’en plus de leur travail quotidien, ces derniers devaient aussi nettoyer leur espace vital! Tout cela parce que la salle servant autrefois de réfectoire aux frères contenait la fresque dite de l’Ermenaggon, une murale peinte par un fresquier génial autant que mystérieux : un artiste itinérant du nom de Noemus Patrogle ayant vécu au VI e siècle.
Chaque année, près de quatre millions de visiteurs envahissaient le rocher et arpentaient les salles, les corridors, les cellules, les chemins de ronde et les jardins. Le supérieur de la congrégation avait bien prévenu les moines. L’argent manquait. Et Gaumanche possédait un trop fort potentiel d’intérêt touristique, culturel, mystique et scientifique pour demeurer éternellement en retrait du monde.
Après le départ du dernier funiculaire, les moines procédèrent selon leur habitude à un ultime recomptage pour arriver à cette bienheureuse conclusion : il ne restait plus qu’eux sur le rocher et dans cette énergie de paix et de joie sereine qu’ils tissaient patiemment jour après jour depuis des siècles; ce maillage de pensées lumineuses dont les millions de touristes venaient se repaître sans toujours le savoir ou le ressentir consciemment.
Ce soir-là, pourtant, les moines oublièrent deux individus cachés derrière un groupe de statues…
Le premier était de race noire. L’autre avait le teint clair d’un homme du nord et arborait des joues rouges et des yeux bleu vif. Ils attendirent que les frères moines se retirent dans la vaste salle de méditation, puis ils s’engouffrèrent dans les pièces du musée proprement dit.
Nul ne put savoir, par la suite, comment ils désactivèrent les systèmes de sécurité ultra-perfectionnés. Aucune des images captées par les caméras ne les montra à l’œuvre.
Parvenus dans l’ancien réfectoire, les inconnus installèrent deux petits modules de plastique noir devant la fresque murale. S’ils ne prirent pas la peine de la contempler, c’est qu’ils la connaissaient déjà pour l’avoir vue et étudiée depuis des années, et même davantage.
Les flux d’ions invisibles produits par les modules créèrent une sorte de voûte d’énergie pure qui engloba dans son halo à la fois les deux hommes et l’œuvre d’art.
L’Ermenaggon était une fresque comme nul n’en avait jamais peint. Sans sujet, sans repère précis, sans forme réellement distincte, elle était constituée de lignes, de taches, de formes et de silhouettes aussi indistinctes que floues. Ce style bien particulier pour l’époque – elle datait des années 580 après Torance – avait donné naissance à plusieurs écoles de peinture pour lesquelles cette fresque était en quelque sorte l’œuvre fondatrice.
Au long des siècles, des centaines d’artistes devenus célèbres, mais aussi des Premius , des Grands légides , des rois, des empereurs, des chevaliers – et plus récemment des présidents et des premiers ministres de tous les pays, issus de toutes les cultures – étaient venus la contempler. Des savants s’illustrant dans tous les domaines, de la physique à la biologie, avaient tenté de la sonder, de la comprendre ou de l’intellectualiser. Des millions de novices espérant trouver l’illumination avaient espéré, eux, la saisir avec le cœur.
En vain.
Ou plutôt, chacun avait tiré ses propres conclusions. Ce qui s’était traduit, au fil des ans, par un nombre incalculable de livres, de traités, d’essais et même de reportages et de documentaires sur cette fresque annonciatrice de grands malheurs, pour la plupart, et qui demeurait aujourd’hui encore une énigme.
Les deux hommes s’installèrent en position de méditation. Pour appréhender la fresque, c’était l’approche qu’ils avaient choisie.
En vérité, l’un des deux se sentait particulièrement en phase avec l’Ermenaggon. Comme s’il la connaissait plus intimement que tous les pseudo-chercheurs qui passaient la moitié de leur vie à l’étudier.
Les yeux clos, aussi recueilli que les moines séculiers qui vivaient à Gaumanche, l’homme de race noire entra en communication avec la fresque.
Peu à peu les formes, les lignes et les flammèches ocre et jaune orange se mirent à bouger. Il reçut ce mouvement comme une révélation. Ses traits se tendirent, son souffle s’accéléra, son cœur battit plus vite.
Pendant ce temps, son complice réglait l’intensité des modules et préparait la caméra cérébroscopique qu’il entendait utiliser pour, véritablement – et sans doute pour la première fois dans l’époque moderne – capter l’essence de la fresque dans toutes ses nuances et ses niveaux vibratoires.
L’homme noir vit des symboles se détacher de la paroi, puis se mettre à danser. Il entendit des mots prononcés dans une langue âpre, ancienne, morte depuis des siècles : « Ank, Evran, Strados, Iner… »
Il ouvrait l’intégralité de son âme pour recevoir la suite de la séquence codée quand son complice le prévint d’un danger.
— On vient!
Le silence monacal du rocher fut brutalement troublé par des appels brefs, des cris et des coups de feu…

Des mercenaires, debout sur les patins d’un hélicoptère de combat, se laissèrent glisser comme des araignées le long de filins en acier.
Au sol, l’homme aux yeux bleus retint un juron.
— Heureusement, souffla-t-il, j’ai presque terminé.
Il débrancha ses appareils. Aussitôt, la bulle d’énergie s’effondra sur elle-même. L’homme de race noire se releva, lutta contre un étourdissement, pesta :
— Je n’ai pas tout capté!
L’autre avisa les ouvertures en forme d’ogive au-dessus de leur tête. À l’aide d’un câble rétractable fixé autour de son poignet droit, il se hissa sur les premières poutres, tendit la main vers son complice.
Les portes du musée volèrent en éclat. L’explosion fit trembler les murs, pourtant aussi épais que ceux d’une forteresse. Quand le début d’incendie fut maîtrisé, un homme de haute taille entra. Ses traits étaient dissimulés sous une ample capuche et un masque de lin noir.
Sans un regard pour la célèbre fresque, il fixa les poutres et braqua son fusil mitrailleur équipé d’une lunette infrarouge.
— Là! s’écria-t-il.
S’ensuivit une canonnade en règle.
Les deux fugitifs se hissèrent sur le toit. Autour d’eux, les tuiles volaient en éclat. Ils coururent à l’aveuglette, gagnèrent une tourelle, à l’extrémité du bâtiment.
— Ils se moquent de nous prendre vivants, haleta l’homme noir.
L’autre lança ses appareils dans le vide et ne garda sur lui qu’une mince clé informatique en plastique rouge.
— Il faut savoir voyager léger, dit-il.
— Tu es fou.
— Je sais.
Il s’approcha du bord, tira de la poche ventrale de sa combinaison une poignée de poudre étincelante.
Les mercenaires se rapprochaient. L’hélicoptère braquait ses projecteurs. Des plaintes montaient des bâtiments; les frères moines étaient violemment tirés de leurs prières.
L’homme masqué se jucha sur le toit. Il sautait d’une tuile à l’autre quand les fugitifs se jetèrent brusquement dans le vide. Leur chute fut accompagnée par le crépitement de centaines de balles. Leur écho se répercuta longtemps entre les gorges et les pics environnants.
Un mercenaire gloussa méchamment. À son avis, les cadavres des fugitifs nourriraient les corbeaux et les aigles. Son chef le saisit par le cou et lui brisa les vertèbres. Étonné, un autre recueillit dans sa main quelques fines particules de lumière.
Le chef des mercenaires se renfrogna. Puis il redescendit dans la salle de l’Ermenaggon et s’agenouilla devant la fresque. L’œuvre était protégée par une mince vitre blindée, sans teint, réputée impénétrable.
Mulgor était bien embêté. Qu’est-ce que les deux messagers étaient venus chercher?
L’abbé fut traîné devant lui. L’homme était chauve, blême, et il tremblait de tous ses membres.
Mulgor se pencha sur lui.
— Vous avez été victime d’un attentat terroriste, déclara-t-il. Ceux qui ont fait le coup sont membres de la cellule secrète appelée les Scorp’s Noirs . Ce sont eux qui ont dévasté votre monastère et répandu la désolation et la stupeur dans le monde.
L’abbé écarquillait les yeux sans comprendre.
Alors, Mulgor adressa un signe à un complice. Celui-ci lui tendit un canon portatif. Mulgor le chargea par la gueule, le cala sur son épaule, puis visa la fresque.
— Non! supplia l’abbé, épouvanté.
Le projectile traversa la vitre. L’explosion détruisit l’œuvre millénaire. Son souffle les frappa de plein fouet. Mais Mulgor riait à gorge déployée.
Son problème, pourtant, n’était pas résolu pour autant. Les fugitifs lui avaient une fois de plus échappé.
Il regagna la terrasse et ordonna d’un ton bref :
— Détruisez tout. Tuez tout le monde. N’épargnez que l’abbé.
Première partie Opération vague d’enfer
L ’HOMME PRESSÉ
L a nuit était tombée. Le véhicule utilitaire sport progressait difficilement le long de la route sinueuse bordée de ravins. Il venait de dépasser le dernier village et pénétrait maintenant dans la montagne proprement dite – soit trois cents kilomètres de nature sauvage, de cols enneigés, de virages en lacets. À bord se trouvaient un couple et deux enfants en bas âge.
Un crachin mêlé de glace collait au pare-brise. La nuque raidie à force de conduire en de si périlleuses conditions, le conducteur avait les nerfs à fleur de peau.
Sa femme le considérait avec effroi.
— Je ne comprends pas, lâcha-t-elle dans un souffle.
— Il le fallait. Crois-moi.
Quand son mari prenait ce ton presque éteint, c’est qu’il était stressé et même terrorisé. Le voir dans cet état ne pouvait qu’insécuriser davantage la jeune mère.
Ils avaient bouclé leurs valises en une heure à peine après que le mari, un médecin spécialisé en virologie, soit rentré à la maison en coup de vent. D’après lui, il fallait tout abandonner derrière eux et partir au plus vite. Sa femme était allée chercher les enfants à la garderie. Ils avaient empilé leurs effets personnels ainsi que des couvertures dans le coffre de leur fourgonnette familiale.
La femme observait toujours son mari à la dérobée. Que s’était-il passé de si effrayant au laboratoire?
— Où allons-nous?
— Dans un petit village près d’ Ormédonia .
— Mais c’est de l’autre côté des montagnes!
La femme n’en revenait pas. Leur faire traverser en pleine nuit les dangereux cols d’Évernia. Mais pour fuir quoi?
— Cela concerne ton travail, n’est-ce pas?
Il secoua la tête. Il ne pouvait rien révéler sous peine de mettre leurs vies en danger.
Sa femme se tourna vers les enfants – une fillette et un bébé d’à peine quelques mois – et les rassura. Tout allait bien. Ils étaient partis faire une randonnée surprise, c’est tout.
Alors que son mari commençait à se détendre, les phares d’un véhicule venant par l’arrière les éblouirent. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’un poids lourd. Des centaines de camions de transport de marchandises traversaient en effet chaque nuit les montagnes. L’ordinateur de bord afficha cependant le profil du véhicule par trop insistant : une grosse berline noire.
— Laisse-les nous dépasser, supplia la femme. La route est assez dangereuse comme ça.
Son mari était blême.
— Ils ne veulent pas nous dépasser…
Quelques secondes plus tard, le pare-chocs de la berline les heurta avec violence. Le choc les projeta sur la voie de gauche. Un virage s’amorçait en contrebas. Le virologue lutta pour garder son véhicule dans les ornières de sécurité. Un second choc sur son aile arrière gauche froissa sa carrosserie et les projeta contre la rambarde métallique.
— Accrochez-vous!
Le VUS défonça le parapet de ciment et plongea dans le ravin. En un hurlement, la vie de la femme passa en accéléré devant ses yeux. Son cœur remonta dans sa gorge.
Mais, contre toute attente, leur véhicule ne s’écrasa pas. Une force inconnue le maintenait en plein ciel. Il fut doucement ramené dans l’axe de la route où il se posa sans encombre.
— Tout va bien, les enfants? demanda l’homme.
Il dévisagea sa femme, aussi ahurie que lui. Puis il ouvrit sa portière et fit quelques pas à l’extérieur. L’air était vif. Le vent ébouriffait la cime des grands arbres. Des phares les aveuglèrent. La berline avait fait demi-tour. Trois hommes en descendirent, armés de lourds fusils mitrailleurs.
— Tous dans la voiture! s’écria le virologue en se jetant sur ses enfants pour les couvrir de son corps.
L’air s’emplit du crépitement des balles. Les mercenaires vidèrent leurs chargeurs tout en demeurant eux-mêmes frappés de stupeur.
Car aucun de leurs projectiles n’atteignit leur cible!
Les balles avaient été détournées par une énergie mystérieuse. Ils rechargèrent, avancèrent de quatre pas. À l’intérieur du véhicule, c’était la panique totale. Les hommes visèrent de nouveau…
Deux d’entre eux furent brusquement happés dans les airs par une créature de cauchemar. Le troisième leva les yeux et fut décapité net par une mâchoire de saurien gigantesque.
Le virologue osa à son tour contempler le monstre qui se tenait en vol stationnaire à une dizaine de mètres au-dessus de son véhicule. L’ éphron d’or rejeta les cadavres démembrés des tueurs. La femme osa sortir et braqua, toute tremblante, une torche électrique sur le monstre ailé.
Sa gueule de crocodile, ses écailles resplendissantes, ses pattes de lion semblaient tout droit sorties de ces anciens mythes destinés à effrayer les enfants. L’effroi vira à la stupeur, car une silhouette se laissait glisser des flancs de la créature et tombait vers eux au ralenti.
Un jeune homme atterrit devant eux. Il avait de longs cheveux noirs et des yeux de braise. Vêtu d’un pantalon et d’une veste en cuir sombre, il les salua.
— Elromir Fitch, de Véronia ? demanda-t-il.
Le virologue acquiesça. Ce jeune homme d’environ dix-huit ans ne lui était pas inconnu. En vérité, il l’avait déjà vu à maintes reprises… dans ses rêves!
Frappé d’effroi, il tomba à genoux. Sa femme, une Torancienne convaincue, l’imita.
— Prince messager…! murmurèrent-ils.
Torance les releva et les rassura. Ils figuraient sur la liste des personnes indésirables recherchées par les Spiraliens, mais ils n’avaient plus besoin de s’alarmer. Dorénavant, ils seraient protégés.
Le prince remit au virologue un petit sachet de poudre de vélocité . Il savait que l’homme avait assez de cœur et d’esprit pour s’en servir si le besoin s’en faisait de nouveau sentir.
L’éphron d’or souleva la berline des mercenaires dans ses griffes avant de la rejeter dans le ravin.
Torance posa sa main sur l’épaule du virologue.
— Continuez votre œuvre sans crainte pour vous ou pour les membres de votre famille. Nous comptons sur vous comme vous pouvez maintenant compter sur la protection d’Évernia.
La femme n’en revenait pas. Ce jeune homme était-il réellement celui qu’elle priait depuis son enfance?
Torance s’enveloppa le corps de ses serpents invisibles et regagna le ciel. Lui et la créature qu’il chevauchait disparurent dans les bourrasques et la froidure de l’hiver.

Danish Browil était un habitué des phénomènes paranormaux. Mieux encore, il était lui-même considéré comme un des meilleurs spécialistes contemporains. Écrivain multimillionnaire de la célèbre trilogie du Cycle des quêtes d’Évernia , récemment transposée à l’écran sous forme de films à grand budget, il était également l’auteur de nombreux essais historiques à saveur ésotérique.
Les périples nocturnes de l’âme ne l’énervaient pas. Il avait depuis l’enfance la faculté de sortir de son corps et de voyager dans ce qu’il appelait le substrat Gaïal ; un plan vibratoire distinct de celui du monde tridimensionnel. Autrement dit, l’univers des énergies subtiles.
Après s’être couché, il s’était laissé guider par le mystérieux rayon d’or qui lui servait de fil d’Ariane dans le substrat. Il éprouva une brève sensation de flottement, puis se retrouva dans une vaste salle à l’aspect médiéval, assis autour d’une impressionnante table ronde en cristal. Un symbole qu’il connaissait bien était incrusté en relief sur le dessus de cette table. Il sourit, car il s’agissait du symbole du cyclamèdre : l’œil de Gaïa (ou celui de Gaïos si l’on se référait à l’interprétation traditionnelle du Torancisme), le labyrinthe figurant l’errance des âmes et le serpent ouroboros qui mangeait sa queue, représentation de l’infini.
D’autres Êtres se trouvaient également attablés. Il en connaissait certains, comme son ami et complice de longue date, Isandore Ben Abel, le très célèbre artiste et écologiste controversé de race noire. D’autres, par contre, lui étaient inconnus. Toutes les personnes réunies à cette table étaient en effet des messagers éveillés à part entière, convoqués pendant leurs rêves par nul autre que le Prince messager Torance.
Le prince se tenait d’ailleurs au milieu d’eux, et il était accompagné par la messagère Shanandra enfin revenue, comme aimait le dire Browil, de ses ténèbres et noirceurs personnelles.
Quel était l’ordre du jour?
Il compta les participants et parvint à douze, nombre qui ne le surprit guère, car il était de surcroît un éminent numérologue.
Isandore lui adressa un petit signe de tête. Il était temps de faire leur rapport. Ben Abel se leva et posa sa paume gauche sur la plaque de cristal. Les autres agirent de même. Une vibration sourde monta du sol. Des images tridimensionnelles prirent forme devant leurs yeux.
Chacun des messagers présents put absorber l’essence de ce que Browil et Isandore avaient récemment vécu au monastère de Gaumanche. Ils avaient pu sauvegarder dans le substrat Gaïal la fresque de l’Ermenaggon avant qu’elle ne soit irrémédiablement détruite par les Spiraliens. Et ils avaient tenté, une fois encore, de la décoder.
Browil « parla » à son tour. Chacun put voir comment il avait pu retrouver et acheter le fameux Codex Cortiga, ce carnet composé d’un code secret qu’Isandore Ben Abel avait lui-même rédigé au cours d’une ancienne vie, sous la dictée de plusieurs Vénérables, dont Mérinock en personne.
Ce Codex n’avait cessé de fasciner les rois et les Premius au long des âges. Certains prétendaient avec raison qu’il contenait des prédictions concernant le temps d’Ermenaggon.
— Je n’ai hélas pas encore pu reconquérir la totalité de ma lumière intérieure, fit Isandore en baissant les yeux.
Tous comprirent que leur ami ne s’était en fait pas encore pleinement reconnecté avec son Âme supérieure. Lorsque cela serait accompli, Isandore pourrait facilement retrouver le souvenir de tous les codes, ainsi que la signification précise de chacune des anciennes prédictions.
Pour Torance, le décryptage de la fresque, comme celui du Codex, n’était plus une priorité. Ce qu’il appelait la guerre finale avait déjà commencé. Si signe il devait y avoir, celui-ci venait d’arriver. Shanandra avait bel et bien réintégré le groupe des messagers éveillés. Le fait de retrouver son âme sœur était pour le prince le signe le plus évident du commencement de la fin des temps.
Le groupe était composé de plusieurs autres messagers connus. Radah, Vriss et Chavra Homack, entre autres, tous trois soupçonnés d’être les cerveaux de ce mouvement dit terroriste, les Scorp’s Noirs, tant décriés de par le monde par les médias de masse au service des Spiraliens.
La conversation dériva sur ces sauvetages de messagers qui s’opéraient un peu partout à l’échelle de la planète. Nombre d’entre eux étaient pourchassés par des mercenaires à la solde du Spiralien Mulgor.
— Sa mission est d’éliminer le plus de messagers éveillés ou en passe de le devenir, annonça Torance. La nôtre est de les protéger.
Le scientifique Drevish Plavelh était également présent. Il aborda un autre sujet de discussion, à son avis plus d’actualité et encore plus essentiel à leur cause.
— L’opération Vague d’enfer a débuté, déclara-t-il.
Plavelh regrettait d’avoir à son insu participé aux plans morphiques des Spiraliens. Torance le rassura d’emblée. Si l’on en croyait Mérinock, malgré les apparences souvent trompeuses, tout était toujours pour le mieux.
— On parle d’une bactérie potentiellement dévastatrice, indiqua Radah.
— Un virus, corrigea Plavelh. Un virus recréé de toutes pièces dans les laboratoires de la famille Mildon pour servir un but précis.
— Nous connaissons l’existence de cette opération, approuva Torance. Ce sera la première grande offensive visible des Spiraliens. Mérinock suit ces préparatifs. Nous ne sommes et ne serons pas seuls.
La réunion tirait à sa fin. Chacun se maintenait en ce lieu de hautes vibrations au moyen de ses propres forces, et la fatigue se lisait sur plusieurs visages – notamment sur celui de la messagère Shanandra que tous contemplaient à la fois avec respect et curiosité.
Torance leva une main. Le voir de nouveau semblable à lui-même était un réel bonheur pour les Messagers. Leurs efforts pour l’accomplissement du Grand Œuvre au long des deux derniers millénaires avaient été souvent tenus secrets. Ils avaient, chacun, vécu de nombreuses existences dans l’ombre, subissant la persécution des rois et des religieux de chaque époque. Mais tous ces efforts trouvaient aujourd’hui leur récompense. Ermenaggon frappait à la porte de chaque être vivant sur la planète. C’était un grand moment, effrayant certes, mais cependant beau et grandiose.
Torance donna le signal de la fin de la conférence onirique. Chacun se laissa alors tiré en arrière par ce corps physique qui le rappelait à lui. Ce qui les différenciait des nombreux autres êtres humains – qui pourraient, en se réveillant, avoir vaguement conscience de revenir du monde des rêves avec des bribes de conversation – c’était qu’eux se souviendraient parfaitement de chaque détail, de chaque parole.
Shanandra prit la main de Torance. Elle était épuisée. Il lui sourit. La salle, les poutres, les dalles de pierre, les drapeaux et les symboles médiévaux, la table même de cristal devinrent pluie d’étoiles, bulles de savon et nuée d’ailes de papillons.
P ETIT-DÉJEUNER À N IVÈNE
S hanandra demeura quelques secondes immobile pour bien profiter de ce bonheur, tout nouveau pour elle, de se réveiller auprès de Torance. Elle suspendit sa pensée… nouveau? N’avait-elle pas déjà vécu cette situation des siècles plus tôt, quand le monde était encore jeune et que les gens savaient ce qu’était vivre?
Depuis qu’elle avait retrouvé son corps originel, Torance et elle étaient apparus dans tellement d’endroits et avaient vu tant de visages que la jeune femme avait du mal à prendre la mesure de cette chambre blanche et parfumée dans laquelle ils se trouvaient ce matin.
La main de Torance reposait sur son ventre nu. Le prince se dressa sur un coude et l’embrassa.
— Bien voyagé?
Il souriait. Dieu que ce sourire était bon!
— Était-ce un rêve ou bien une réunion formelle?
— Un peu des deux.
Shanandra avait aussi de la difficulté à départager les souvenirs de sa vie passée de ceux de sa dernière incarnation sous l’identité d’Iloë Mildon. Les deux êtres, leurs intellects et champs de compétences se confondaient, se superposaient, se télescopaient parfois, ce qui lui causait d’affreuses migraines.
— Ne t’en fais pas, la rassura le prince en se levant, ces désagréments passeront vite.
Shanandra sentait la douceur des draps sous ses doigts. La chambre était propre et meublée avec goût. Un papier peint fleuri sur les murs, des commodes en bois scintillantes, une odeur de cire fraîche, des tapis aux motifs frappés d’armoiries médiévales, des rideaux qui voletaient sous le vent léger et, dehors, le brouhaha ténu d’une foule de gens matinaux.
Elle frissonna et dit :
— Cette pièce ressemble à une chambre d’hôtel.
— Mais c’est une chambre d’hôtel!
Torance se dirigea vers la salle de bains.
Shanandra se souvint de leurs voyages sur l’encolure de Phramir, leurs escales en divers endroits de la planète, ces réunions qu’ils avaient avec des messagers disséminés sur tous les continents. Une expression perplexe sur le visage, elle tendit la main vers une chemise de nuit en satin blanc transparent. Le prince la rejoignit, frais lavé et rasé, peigné et habillé. Une envie familière la força à se lever et à se rendre à son tour aux toilettes.
Voilà bien une chose, se dit-elle, qui n’a pas changé!
Elle s’étonna tout de même :
— D’où viennent tous ces produits, savons et nécessaire de toilette?
En ressortant, elle laissa échapper un cri de stupeur. Une silhouette informe et floue entrait dans la chambre, y faisait quelques pas, entrait dans la salle de bains, regardait à droite, puis à gauche et finalement ressortait.
Torance s’étirait sur la terrasse. Il rentra et trouva Shanandra en état de choc.
— On dirait que tu as vu un fantôme, plaisanta-t-il.
La jeune femme avait posé une main sur sa gorge, son souffle était court.
Le prince écouta son étrange histoire et approuva.
— C’est précisément ce que tu viens de voir.
— Un fantôme?
Il hocha la tête.
— C’est plutôt le contraire.
Il s’assit à côté d’elle et lui prit les mains.
— Écoute, nous occupons l’espace subtil d’une chambre vide qui existe réellement dans un hôtel de Nivène . Le rythme vibratoire de nos corps physiques a été élevé. Je l’ai élevé.
Il se releva, marcha en rond dans la pièce.
— Rien de ce que l’on croit réel et solide ne l’est, en réalité. Les objets qui nous entourent ne sont que des amas d’atomes qui vibrent ensemble sur une même fréquence. Si notre main vibre également à la même fréquence, nous aurons l’impression de toucher quelque chose de solide et nous nous exclamerons : « Ceci est réel, tangible! » Élève maintenant la fréquence vibratoire de ta main et elle passera sans problème au travers de cette table, de ce lit, de ce mur.
Shanandra restait muette de stupeur.
— Pourtant, balbutia-t-elle, nous avons dormi sur un lit « solide ». Ces draps ont recouvert nos corps. (Elle tâta le tissu de sa chemise de nuit.) Et ce vêtement est réel!
Torance se retenait de rire. Il avait le visage d’un adolescent qui se fait une joie de tout expliquer à celle qu’il aime. Sentant par contre qu’il allait devoir lui parler d’un sujet un peu plus complexe, il inspira profondément.
— Les savants du monde d’aujourd’hui ont découvert bien des lois de la physique. La gravité qui nous maintient au sol, les lois régissant la vitesse, le passage du temps, l’atome et le monde de l’infiniment petit.
Il allait et venait dans la chambre, ce qui aggravait le mal de tête de la jeune femme.
— Il est une chose sur laquelle ils n’ont pas encore mis le doigt. Il se trouve que le vide qu’ils croient voir partout entre les atomes n’existe tout simplement pas.
La jeune femme répéta comme un robot :
— Le vide n’existe pas.
Torance reprit :
— Entre les planètes, vois-tu, entre les étoiles et les galaxies, il n’y a pas de vide. L’univers au complet tient en fait dans une toile gigantesque. Chaque tradition lui donne un nom différent. Nous l’appelons simplement le maillage céleste.
— Maillage?
Shanandra n’était pas certaine de le suivre. Elle avait au contraire envie de quitter cette chambre ou bien son double, elle ne savait plus.
— Dire que je te croyais simplement prof d’histoire, railla-t-elle en se levant. En clair, nous occupons cet endroit illégalement et la silhouette de tout à l’heure est une femme de ménage.
— Rassure-toi, elle ne nous a pas vus. Si elle est sensitive, elle aura simplement perçu une présence.
Il posa ses lèvres sur les siennes, puis proposa gaiement :
— Je t’invite à déjeuner?

Nivène était construite sur un vaste plateau entouré des hautes montagnes enneigées d’Évernia. Depuis toujours un carrefour entre les peuples, elle était cité marchande et fière de l’être. Aujourd’hui, Nivène comptait plus de deux cent mille habitants, Goréens de cœur, mais venus en vérité de tous les coins du grand bloc continental de Médo, et même d’ailleurs.
Comme toutes les villes historiques, Nivène possédait une longue histoire faite de conquêtes, de drames, de batailles et d’épidémies. Elle était autrefois assujettie aux Confréries montagnardes et guerrières dont Shanandra était une des princesses. Les siècles passants, elle était devenue une Cité-État farouchement indépendante gouvernée par des patriarches-marchands élus, secondés par une assemblée de notables.
Résolument moderne, la ville possédait à présent ses rames de métro, son aéroport et deux gares qui la reliaient par trains à grande vitesse aux autres métropoles du continent. L’esprit de ses habitants gardait cependant l’empreinte ancestrale de leur ascendance montagnarde : une âme farouche et calculatrice portée autant sur le service – Nivène était fondamentalement une cité touristique – que sur le négoce. Depuis deux siècles et demi, elle était également devenue un important centre de prêts et de haute finance.
Torance et Shanandra prirent le bus jusqu’à la vieille ville. Quelques murs d’enceinte subsistaient çà et là : ils étaient essentiellement d’intérêts touristiques et historiques. Les maisons n’y étaient plus depuis longtemps faites de briques et de torchis, mais d’une bonne pierre, réputée inusable, extraite des montagnes. Les carrières nivénoises l’exportaient encore aujourd’hui dans le monde entier.
L’été revenait. Nivène étant érigée en altitude, la température y était rarement caniculaire. Une fraîcheur salutaire descendue des sommets tempérait les journées. Les vents presque constants étaient cependant tièdes et caressants, alors qu’ils griffaient le visage durant la saison hivernale.
Le prince et sa compagne déambulèrent bras dessus bras dessous dans les petites rues où se dressaient autrefois les étals du célèbre marché de Nivène.
— Imagine, fit Torance, la première fois que nous sommes venus ici, c’était il y a plus de deux mille trois cents ans!
Il sourit.
— Nous venions à Nivène pour y trouver le moyen de m’enlever la pierre du destin que Mérinock m’avait incrusté dans la poitrine.
Ses souvenirs affluaient.
— Tu te rappelles les odeurs de viande d’é vrok grillé? Les pythies du temple qui disaient vouloir lire notre avenir. Et les évroks eux-mêmes?
Il s’arrêta devant une bouquinerie. Pressés de se rendre à leur travail, les passants le bousculaient sans vergogne. Le prince inspirait à pleins poumons.
— Un évrok avait échappé au contrôle de son waari et détruisait tout sur son passage. Un de nos compagnons avait marché dans une de ses déjections. Ou bien était-ce moi? Cette partie est assez floue. Nous nous sommes ensuite arrêtés devant une vendeuse de colifichets. Je me rappelle avoir pensé qu’un de ses colliers aurait bien fait ton bonheur.
Ils atteignirent une place encadrée de vieux bâtiments aux façades noircies. Des pigeons voletaient en essaim turbulent et se posaient sur la tête des statues, sur les gargouilles de pierre.
— Et ici… Oui, c’était bien ici! s’élevait le temple avec l’énorme tête de…
— … la Dame de Nivène, termina Shanandra.
— Cette tête était impressionnante. On racontait qu’il s’agissait de celle de la déesse Gaïa en personne. Nous nous sommes introduits dans le temple, nous avons trouvé la salle…
Shanandra avait les larmes aux yeux. Elle posa une main sur la poitrine du prince.
— J’ai arraché la pierre…
Torance sortit un objet de sa poche.
— Cette pierre-ci.
— Et en face, là!
Ils contemplèrent avec un pincement au cœur l’ancienne église du Torancisme transformée depuis en unités d’appartements de luxe.
— Des vestiges de la salle dite « du Morphoss » existent toujours, je le sais, fit Torance.
Il ajouta, plus guilleret :
— Il y a un petit café sous les arcades. Viens!
Un serveur les installa dans la salle à manger, car la terrasse, bien qu’ombragée par les toits alentour, était déjà noire de monde. Des odeurs de sauces et de viandes mêlées de sucre les enveloppèrent. Ils consultèrent le menu.
— Une question, dit Shanandra. Comment comptes-tu régler l’addition?
Ni l’un ni l’autre n’avait de puce incrustée dans la chair. Torance sourit.
— Comme pour le bus.
— En claquant des doigts?
— Non, en faisant de l’œil à la machine.
Shanandra se choisit des Stadles , sorte de crêpes farcies aux légumes, le tout braisé à la bière – un plat traditionnel qui ne datait en fait que de cinq siècles.
— Je prendrai une part de riz à la sauce d’évrok fumé, commanda Torance.
Shanandra se moqua. Elle croyait que le prince était un maître. Les maîtres n’étaient-ils pas censés ne manger que très parcimonieusement; du genre une ou deux noisettes avec un peu d’eau, et surtout aucune viande!
— Je ne suis ni un maître ni un Shrifu , mais un messager, répondit simplement le jeune homme. Ce sont les prêtres qui ont fait de moi un dieu. Et puis, j’aime bien les desserts.
Sa compagne haussa les épaules.
— Je croyais que pour manipuler les énergies subtiles, il fallait être nous-mêmes subtils.
— Oh! Pour ça, nous le sommes. Toi-même, à une époque, tu ne mangeais d’ailleurs presque plus. Mais pas aujourd’hui…
Les autres clients les dévisageaient. Ils parlaient bas, pourtant.
— Ils sentent notre énergie, murmura Torance.
Le prince ressemblait trait pour trait à un vieil adolescent plein de charme. Il était vêtu d’un pantalon en coton naturel un peu trop large, d’un chandail pâle à capuche et manches longues évasées sur les poignets avec un design (version moderne d’un symbole) peint sur le thorax; une veste de cuir et des sandales en cordes qui étaient les répliques presque exactes des anciennes galvas . Shanandra arborait quant à elle une paire de jeans serrés et délavés, un maillot de corps en flanelle blanche et un pull en coton léger. Sa lourde chevelure bouffante tombait librement dans son dos et sur ses épaules. Pour conserver un semblant d’anonymat, le prince portait des lunettes aux verres fumés. Ses mèches bleues et son tatouage sur l’avant-bras n’avaient rien de très original, car se teindre les cheveux et se tatouer était à la mode.
Les plats arrivèrent. Les deux jeunes gens partagèrent la même chope de bière. Autour d’eux, une personne sur deux était en grande conversation avec sa tablette numérique ou son ordinateur portable. De grands écrans plasma diffusaient en boucle les nouvelles mondiales tandis que d’autres écrans, disposés sous la plaque transparente des tables, faisaient jouer des chaînes entièrement consacrées aux publicités et aux messages politiques.
Torance et Shanandra parlaient de la difficulté de vivre pleinement le moment présent quand des cris de désespoir s’élevèrent soudain dans le café. Les écrans relayaient en effet le terrifiant attentat de Gaumanche. À en croire les animateurs, le désarroi et la stupeur paralysaient les communautés artistiques du monde entier, ainsi que le grand public lui-même. Les membres de la cellule terroriste les Scorp’s Noirs avaient osé détruire la célèbre fresque et assassiner des dizaines de moines!
Une retransmission de l’entrevue du supérieur du monastère était particulièrement émouvante. L’homme pleurait à chaudes larmes. Les gouvernements annonçaient que des représailles draconiennes seraient engagées contre les terroristes. Les États souverains ne toléreraient pas que des voyous aux idées radicales s’en prennent à des œuvres du patrimoine artistique mondial.
Déjà, certains états proposaient des lois devant restreindre les libertés individuelles, notamment aux aéroports.
— Foutaises! laissa tomber Torance. On sait qui sont les vrais responsables.
Shanandra grimaça.
— Parle moins fort, on nous regarde.
Torance poursuivit, en murmurant presque :
— Voilà comment on manipule les masses. D’abord, il faut créer un événement révoltant et terrifiant. Ensuite, on fait porter le chapeau à ceux qui dérangent le système. On créé ainsi des ennemis virtuels. L’ensemble de la population ne pense plus par elle-même, mais se fie aux opinions de quelques-uns. Un seul courant médiatique porte une nouvelle uniforme et unilatérale. Les plateformes de discussion libres sont de facto censurées par l’opinion publique elle-même. Les Spiraliens travaillent de cette manière sur les émotions humaines. Les haines et la peur augmentent. Effrayés, nous demandons aux gouvernements de nous protéger contre les affreux méchants. Les États acquiescent et peuvent ainsi en toute quiétude mettre en place des mesures qui n’auraient autrement jamais été acceptées par les populations. Ce procédé n’est pas nouveau. Il est simplement encore plus efficace aujourd’hui.
Il montra du menton l’ensemble des gens attablés autour d’eux.
— Je suis désolé de le dire, mais ils ne vivent pas vraiment. La technologie et les médias façonnent une réalité qu’ils acceptent aveuglément. Ils sont nourris d’illusions et abdiquent leur liberté de créer leur propre réalité. Leur envie de comprendre est dirigée, tout comme leur besoin de posséder. Ils sont enfermés dans une boîte qui n’a que l’apparence du Monde.
Ils terminaient leur plat et se questionnaient maintenant sur le dessert qu’ils allaient prendre quand des policiers en civils firent irruption dans la salle.
— Contrôle d’identité.
Torance soupira. Personne ne réagissait. Personne ne s’étonnait. La peur étant partout, il était naturel de se faire vérifier, soupçonner, suivre à la trace par les milliers de caméras installées partout.
Un jeune officier se présenta à leur table. Torance lui tendit spontanément le revers de son poignet. Un bip retentit dans le senseur en forme de revolver que brandissait le policier. Shanandra agit de même en se demandant quelle sorte d’information apparaîtrait sur le terminal de la préfecture de police de Nivène.
Le policier passa à la table suivante.
— Pour lui, souffla Torance, tant que son voyant est vert plutôt que rouge, c’est la routine.
— Mais nous n’avons pas de puce? murmura la jeune femme.
— Tout à l’heure, je t’ai décrit ma façon de parler aux machines…
— Tu leur fais de l’œil, oui!
Torance sourit :
— Le pouvoir de la pensée sur les objets, ma chère.
Puis, s’adressant cette fois au serveur :
— J’opte pour votre Scrofucel aux fraises et à la crème.
Et, plus bas, pour sa compagne :
— Même si le nom de ce truc ressemble plus à une maladie de peau qu’à un célèbre dessert…
— J’en prendrai un moi aussi, merci, bafouilla Shanandra.
Lorsque le serveur eut tourné les talons, elle ajouta :
— Et pour l’addition?
— On peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres. Ne t’inquiète pas, il ne manquera rien dans leur caisse.
Elle avisa un homme qui parlait avec entrain à son microtéléphone mobile.
— Je sais, dit le prince, tu aimerais contacter ta famille et tes amis.
— Cérill et Éless, approuva Shanandra.
— Je comprends. Et justement, en parlant d’ami!
Il se leva et accueillit un vieil homme bien bâti qui ressemblait à un sage. Mérinock ne s’embarrassait pas de vêtements modernes. Il était, comme autrefois, vêtu d’une tunique en coton brut, de sandales, d’un épais kaftang de peau et il s’appuyait sans vergogne sur son habituel kaïbo .
— Je peux prendre votre parapluie? s’enquit le serveur en avisant l’arme à double lame en or.
— Merci, je le garde, répondit poliment Mérinock.
— Et personne ne remarque rien? s’étonna Shanandra.
— Personne, répondirent le prince et le mage en riant.
Mérinock s’assit lourdement et commanda le même dessert aux fraises.
— Je crois, déclara-t-il, que c’est bien la première fois en près de trois mille ans que nous nous asseyons tous les trois autour d’une bonne table pour déguster une pâtisserie. Ça se fête.
Puis se tournant vers le serveur :
— Garçon! Trois autres chopes de bière, s’il vous plaît!
U N CLIENT TRÈS PARTICULIER
K endrick Fross entra dans le vestibule de l’immeuble privé et se présenta au guichet.
— J’ai un rendez-vous avec mademoiselle Éless Carmolh et Cérill Opal, son fiancé.
Monsieur Jorke appela non pas l’appartement de ses deux clients, mais leur garde du corps. Un homme aux allures de catcheur descendit et détailla le journaliste.
— Je n’ai pas été mis au courant, dit-il.
En même temps il accédait, via la Morph-toile et son microémetteur fixé sur l’oreille, au dossier de cet inconnu.
— Je suis journaliste. J’ai des informations importantes à leur révéler sur la disparition de leur amie, Iloë Mildon.
Éless observait la scène sur son écran de télévision en circuit fermé. Elle consulta son fiancé du regard. Tous deux étaient occupés à rénover leur appartement, ravagé lors de l’attentat commando qui avait enlevé Iloë.
— J’insiste, renchérit Fross en fixant non pas le garde du corps, mais l’œil de la caméra braquée sur lui.
— C’est au sujet d’Iloë!
Cérill donna son accord. Fross fut escorté jusqu’au dernier étage du gratte-ciel.
Les marques de l’opulence, marbres et dorures, mettaient d’ordinaire le journaliste mal à l’aise. Il avait conscience de s’introduire dans un univers esthétiquement beau, mais aussi sournois. Un monde où tout pouvait arriver : surtout le pire.
L’appartement du couple était sens dessus dessous. Fross aurait pu penser que ces jeunes gens étaient des oisifs inutiles alors que de par le monde des millions de personnes vivaient dans la misère. Il savait cependant ce qui s’était passé lors de l’attentat. Le jeune homme et sa fiancée avaient été malmenés et blessés. Éless portait d’ailleurs encore un col thérapeutique en métal autour du cou, ce qui l’empêchait de bouger la tête; Cérill ne se déplaçait qu’au moyen de béquilles. Tous deux étaient sous médication et souffraient physiquement de leur mésaventure.
Cérill demanda poliment à leur garde du corps de se retirer dans l’entrée.
— Je suis désolé, fit-il, nos nouveaux meubles n’ont pas encore été livrés.
Ils franchirent un lourd rideau en plastique transparent, passèrent au salon, s’assirent sur des caisses en bois. En parfaite hôtesse, la jeune femme offrit des infusions.
Leur personnalité correspondait en tout point à ce que Kendrick Fross avait appris en fouillant illégalement dans leurs dossiers. Ces jeunes gens étaient de braves citoyens respectueux des lois. Issus de riches familles, ils n’avaient pas vraiment besoin de travailler pour vivre. Et cependant, Fross le savait, ils étaient bien plus que ça. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il avait tenu à les rencontrer.
— Vous vouliez nous parler d’Iloë? s’enquit Éless.
Sa voix tremblait légèrement.
Fross opina et leur montra des clichés sur lesquels on voyait la jeune Iloë Mildon en compagnie d’un homme chauve d’une quarantaine d’années.
— Vous le reconnaissez?
— Rosv Karrigno, notre prof d’histoire, répondit Éless.
— Ces photos ont fait le tour du monde, monsieur Fross, fit Cérill en tournant sa cuillère dans sa tasse brûlante. Est-ce tout ce que vous avez?
Le journaliste sortit d’autres clichés.
— Cette créature s’appelle Phramir, déclara-t-il en montrant l’éphron d’or. Elle est leur amie.
Cérill et Éless échangèrent un coup d’œil.
— Ce nom-là vous dit quelque chose, n’est-ce pas? reprit Fross. Et pourtant, aucun média n’en a parlé.
Cérill tenta de s’asseoir malgré sa jambe raide. Fross l’aida.
— Où voulez-vous en venir, monsieur? s’impatienta Éless, toujours aussi polie.
Kendrick Fross n’en menait pas large. D’entrée de jeu, Cérill lui avait déclaré « qu’il savait qui il était »; c’est-à-dire un homme de la presse underground ; un journaliste d’enquête à la réputation sulfureuse dont aucun groupe reconnu ne voulait.
Fross renifla et se lança :
— Sa propre famille a déclaré qu’Iloë était décédée, assassinée par les membres de la cellule terroriste les Scorp’s Noirs, et ce, malgré les vingt millions versés par Lowel Mildon en personne.
Les deux jeunes hochèrent la tête.
— Foutaises! ajouta Fross. Ce qu’ils n’ont révélé à personne, c’est qu’ils ont eux-mêmes tenté de l’assassiner parce qu’ils se sont rendu compte qu’Iloë n’était pas des leurs. Qu’elle était en fait une Messagère de Gaïa.
Cérill et Éless ne firent aucun commentaire.
— Iloë Mildon n’est pas morte, insista le journaliste. Elle a tout simplement changé de corps.
De tout autre qu’eux, il se serait attendu à des cris, à des pleurs et même à se faire jeter dehors. Mais il espérait d’Éless et de Cérill une réaction différente. Il leur montra deux autres clichés. Sur le premier figuraient le Prince messager Torance et sa compagne officieuse, Shanandra – des documents tirés de peintures datant du XI e siècle.
— Torance et Shanandra, énonça Cérill d’une voix sourde, l’Évangile Premius, livre trois. Je connais.
Sur le second cliché figurait un jeune couple dans un café.
— Voici les mêmes individus, photographiés à Nivène pas plus tard qu’hier.
Un silence de plomb accueillit ses paroles.
— C’est dément, finit par dire Éless en buvant son infusion à petites gorgées.
Fross leur montra d’autres photos sur lesquelles le couple figurait cette fois en compagnie d’un homme d’un certain âge.
— Voici Mérinock, le fameux Mage errant.
Cérill secoua la tête.
— Mon avis, continua Fross, est que votre prof Karrigno est le Prince messager Torance, que Shanandra est Iloë, et qu’avec le Mage errant ils préparent en ce moment même une contre-offensive au plan morphique des Spiraliens.
Cérill toussota.
— Qu’attendez-vous de nous, monsieur Fross? Qu’on vous applaudisse, qu’on fasse nos bagages pour vous suivre… Car vous allez bien quelque part, n’est-ce pas?
Éless posa sa main sur celle du journaliste.
— Ilo est morte. Il faut nous faire à cette idée.
Le journaliste vivait des émotions contradictoires. Certes, il savait combien ses révélations pouvaient avoir l’air excentrique, et même farfelu.
— Venant de vous…, balbutia-t-il.
Puis il frappa la pile de clichés avec sa main ouverte.
— Votre amie est toujours vivante et je sais qu’il se prépare une tragédie à l’échelle mondiale. Je le sais et vous le savez aussi. Alors…
Cérill se leva avec difficulté, appela leur garde du corps.
— Notre agent va vous raccompagner, fit-il.
Fross fut empoigné par l’homme de main. Avant qu’il ne passe la porte d’entrée, Cérill ajouta :
— Il est certain, monsieur Fross, que si des milliards de gens pensent en même temps qu’il va se produire une tragédie, il s’en produira une. Je suis professeur de physique, voyez-vous.
Fross se retint au chambranle de la porte et s’écria :
— Est-ce que vous rêvez? Je sais que oui. Ce que je vous dis est la vérité et vous le savez!
Le garde du corps jeta l’importun dans la cage d’ascenseur. Ils demeurèrent tous deux silencieux durant la descente. Fross sortit de l’immeuble la tête basse en grognant comme un animal insatisfait. Jorke, le portier, échangea un regard navré avec l’agent de sécurité. Ce journaliste était un fou ou bien un affabulateur. Le monde était plein de malades. Qu’il s’estime heureux de n’avoir pas été enfermé dans un asile ou bien carrément conduit au poste de police!

Au même moment, sur l’Île-continent de Lem , dans la ville tentaculaire d’ Oméra , un jeune homme remplissait une fiche d’identité pour obtenir une chambre d’hôtel. Partout ailleurs dans le monde, il n’aurait eu qu’à tendre la main pour empocher sa clé magnétique. Mais ici, dans cette mégalopole peuplée d’adorateurs fanatiques, il en allait tout autrement. À croire que malgré leur métro ultra perfectionné et leurs grands magasins, ces gens vivaient encore comme au Moyen Âge.
La jeune réceptionniste était vêtue d’une tunique sombre et d’une quiba qui lui couvrait la tête et le visage.
— Vos nom et profession, monsieur?
Le voyageur était nerveux. Depuis qu’il était descendu d’avion, il avait déjà dû décliner son identité à six reprises.
— Bloum, Ikral, déclara-t-il de mauvaise grâce. Je suis invité par votre gouvernement pour prononcer une série de conférences au département des sciences de votre université.
Il resta debout devant la préposée avec une insistance qui frisait l’impolitesse. À croire qu’il voulait qu’elle le regarde en entier, qu’elle le reconnaisse et lui sourit, même s’il était grand et maigre, qu’il avait des yeux de fouine, un visage aux traits ingrats, que son teint était blême et ses cheveux hirsutes et mêlés de mèches vertes. Bref, qu’elle soit obligée de lui donner de l’importance, lui qui n’avait jamais pu nouer une seule relation amoureuse ou amicale avec quiconque de toute sa vie.
Il put finalement gagner sa chambre d’aspect très modeste, ce qui le déprima encore plus. La baie vitrée donnait sur un quartier ouvrier, laid et bruyant. Il referma les rideaux, s’assit sur le lit. Le matelas geignit comme une vieille dame. Vraiment, il n’avait pas imaginé un tel affront de la part de Xebex Industries , la compagnie qui l’employait et l’avait envoyé à Oméra pour accomplir une mission ultrasecrète d’une importance capitale.
En homme de principes, soigné et méticuleux, Ikral déposa sa mallette en cuir frappée aux armes de la compagnie, déballa ses affaires, les rangea précautionneusement dans la penderie. Puis il commanda son repas et alla prendre une douche.
Sous l’eau brûlante, il put enfin se détendre. Sa série de conférences était une couverture. Sa présence à Oméra tenait davantage de l’expérience biomédicale que d’une simple démarche pédagogique. Il était en effet le créateur, avec quelques assistants, de la puce IPP spéciale . Il avait amélioré l’Implant Personnel de Poursuite en permettant à cette puce nanoscopique de transmettre à un opérateur posté à des milliers de kilomètres des informations sur l’état intérieur, ainsi que sur les émotions d’un suspect implanté.
Son invention était si révolutionnaire que les gouvernements avaient passé commande auprès de Xebex pour des millions d’unités. Grâce à son travail acharné, les individus dangereux pourraient à l’avenir être repérés et surveillés de loin. Que de vies seraient ainsi préservées grâce à lui!
Ses patrons l’avaient donc envoyé à Oméra pour qu’il se livre à une petite expérience. Il songea à l’ordinateur très particulier placé dans sa mallette et relié à un satellite.
Des centaines d’individus, dans cette ville, avaient été implantés sans le savoir. Il s’agissait, pour Ikral, d’activer leur implant et d’observer ensuite leur comportement.
Il se séchait lorsqu’on frappa à sa porte. On lui livrait sa commande. Ikral ouvrit le contenant de plastique et se plaignit aussitôt. Son sandwich à la viande était tiède alors qu’il avait spécifié « très chaud ». Son jus aussi n’était pas à la bonne température, et il manquait des serviettes en papier. Il avait pourtant mentionné qu’il en voulait huit très exactement.
Il renvoya l’homme sans lui donner de pourboire, se laissa tomber sur l’unique fauteuil, alluma le poste de télévision. Il se lassa vite des annonces, des documentaires religieux, des sermons prononcés par tel ou tel Élah, leurs meneurs, trouva les émissions, qui se voulaient d’intérêt public, carrément ridicules.
Il avait très soif. Hélas, il ne disposait pas de réfrigérateur et ne put refroidir son jus. Il appela de nouveau la réception et se plaignit de la lenteur du service. Combien de temps fallait-il pour lui rapporter un sandwich chaud et un jus bien froid?
Au bout d’un moment, il s’assoupit. L’impression d’une présence à ses côtés le réveilla brusquement.
Un homme se tenait debout devant lui. Une espèce de vieux fou vêtu d’une longue tunique médiévale, de sandales et d’un manteau de peaux. Il s’appuyait effrontément sur un kaïbo, l’arme ancestrale des anciens pratiquants de Srim naddrah , un art de combat désuet oublié de tous.
Ne sachant trop s’il rêvait ou bien s’il était éveillé, il battit plusieurs fois des paupières. L’homme ne disparaissant pas, Ikral Bloum commença à paniquer. Il voulut appeler la réception, mais s’aperçut, horrifié, qu’il ne pouvait bouger d’autre muscle que ceux de ses lobes oculaires.
— Bloum, lui dit le Mage errant, tu te trompes.
— Je ne me trompe jamais, crâna le jeune bio-informaticien, je…
Il se tut, car il venait de remarquer qu’il ne s’exprimait pas en bougeant les lèvres, mais bel et bien par le biais de la pensée.
— Tu crois que les gens de Xebex veulent que tu expérimentes ton nouvel implant d’émotions. Ils t’ont menti. Si tu actives ton système, tu déclencheras une épouvantable catastrophe pour l’humanité.
Bloum répliqua par télépathie :
— Je rêve, c’est ça? Ce doit être le décalage horaire et mon estomac vide. Rien de pire pour un voyageur.
Mérinock frappa son kaïbo sur le sol. Il ne riait pas. Et Bloum ferait bien mieux de l’écouter.
— Détruis ton ordinateur et rejoins-nous.
Il lui tendit la main.
— Tu es un de mes messagers, toi aussi.
De quoi parlait ce dingue?
— Tu ne veux pas être responsable d’un génocide, n’est-ce pas?
Ikral était une personne raisonnable en tout, sauf en ce qui touchait à son travail. Il avait fait don de son âme à Xebex. Au terme de cette mission l’attendaient la fortune et la reconnaissance du monde scientifique. Sa puce, il le savait, permettrait de sauver des millions de vies innocentes.
Il devait être vraiment épuisé pour avoir de telles hallucinations. Mais il travaillait avec acharnement depuis des mois. Son but était à portée de main. Pas cette main-là que le vieux bonhomme lui tendait! Celles, illustres, des plus grands génies qui lui accorderaient enfin une place dans leur académie.
— Allez voir Morph! s’écria-t-il. Disparaissez de ma vue!
— Tu commets la pire erreur de toutes tes vies, lui dit encore le Mage errant avant de disparaître.
Bloum recouvrit aussitôt l’usage de ses muscles. Selon les ordres qu’il avait reçus de Xebex, il devait agir sitôt arrivé. Apparemment, l’expérience ne pouvait souffrir aucun retard. Il s’installa donc à la petite table ronde, ouvrit sa mallette, entra ses mots de codes, posa son pouce sur le lecteur digital, approcha sa pupille droite du lecteur optique aux fins d’identification.
Le système s’activa. Bloum vérifia sa connexion avec le satellite de la Xebex, ainsi que les jauges de ses différents niveaux d’énergies. La procédure était en fait très simple. Il s’agissait de commander au satellite. Celui-ci enverrait des masses d’ions invisibles en direction d’un quartier ciblé d’Oméra. Ces ions frapperaient des gens implantés. Et l’expérience pourrait enfin commencer.
Il prit une profonde inspiration, appuya sur le bouton. Rien de tangible ne se produisit sur le coup, et il put appeler de nouveau la réception. Son climatiseur ne fonctionnait pas assez à son goût. Il faisait une chaleur épouvantable. Pouvait-on envoyer un technicien en même temps qu’un nouveau plateau-repas?
Après avoir mangé, il se mit finalement au lit. Cette journée était une grande journée. Dans quelques jours, il ferait paraître dans des revues scientifiques (avec l’accord de ses supérieurs) l’article qu’il avait rédigé sur le fonctionnement de son nouvel implant.
Il se coucha le sourire aux lèvres.
Peu après dix heures du soir, la bombe cachée dans sa mallette explosa. Tout le quartier fut soufflé par l’explosion.
Au même instant, à l’autre bout du monde, un point vert cessa de biper sur l’écran d’un contrôleur de la compagnie Xebex. Le cobaye XBC1234657, un individu très dangereux, venait d’être désactivé.
Le téléphone sonna dans une luxueuse suite d’un hôtel de New Galice . Lowel Mildon grogna, déplaça le bras de sa maîtresse qui reposait sur son thorax, et prit l’appel. Il était quatre heures du matin.
Une petite musique joua dans l’écouteur du combiné. Il l’avait lui-même choisie comme séquence codée. Il l’écouta pendant quelques secondes, puis sourit. L’opération Vague d’enfer venait d’être enclenchée. La face du monde allait en être changée. Cela méritait d’être fêté.
Il réveilla sa maîtresse, lui versa un verre de champagne. Puis il lui fit l’amour avec la fougue d’un jeune amant.
D EUX PETITS POINTS VERTS
T rois fois par semaine, le garde du corps de Cérill conduisait le jeune homme à la Fondation des jeunes. Cérill avait trouvé cet emploi grâce à son père qui en était le principal donateur. Au début, quand il arrivait juché sur ses béquilles, les orphelins, des adolescents de quatorze à dix-sept ans, éclataient de rire. Mais Cérill n’était pas que décorateur de profession. Passionné de physique, il avait l’âme d’un professeur et d’un grand vulgarisateur.
Ce matin-là, une dizaine de jeunes le suivaient dans les jardins attenants à la Fondation. Deux d’entre eux portaient des seaux en plastique, un autre un sac de cailloux. Un troisième déroula un tuyau d’arrosage et remplit les récipients. Cérill leur annonça, avec son sérieux coutumier :
— Je vais vous montrer un grand secret. Celui que personne ne vous a encore enseigné et qui peut, à lui seul, vous permettre de changer votre vie. Souhaitez-vous le connaître?
Les jeunes, qui avaient appris à estimer leur étrange professeur, acquiescèrent.
Cérill reprit :
— On vous enseigne que, dans la vie, il y a des règles strictes à respecter. On vous dit aussi que l’abondance, le bonheur, la réussite et l’amour sont des choses que vous ne pouvez posséder sans en déposséder les autres, ce qui peut vous rendre triste et vous faire sentir coupable.
Les seaux furent remplis.
— Formez un cercle autour de moi. Nous allons faire une expérience.
Il donna un caillou à un des jeunes.
— Maintenant, jette-le dans le seau et regarde…
Le caillou créa aussitôt des ondes à la surface de l’eau. Ces ondes voyagèrent jusqu’au bord du récipient, puis elles revinrent à leur point de départ, soit l’endroit précis où la pierre était tombée.
Les jeunes toisèrent Cérill. Le prof se moquait-il d’eux?
— Appliquons maintenant cette expérience de physique à la philosophie. Qui peut me dire ce que représentent le caillou, le seau, l’eau et les ondes?
Les jeunes se mirent à réfléchir. Cérill fit quelques pas maladroits dans le jardin.
— Je reviens dans vingt minutes. Pensez à ce que je viens de vous dire…
Ils y mettraient le temps, se dit-il, mais ils allaient comprendre que le caillou était une pensée humaine, bonne ou mauvaise, que le seau représentait l’univers, que l’eau était une énergie invisible qui imbibait chaque chose et chaque être et que, finalement, les ondulations figuraient le parcours de nos pensées qui vont… et qui nous reviennent! Les événements de la vie étaient, à son avis, semblables à ce retour des ondulations. Ils étaient pleins, dans leurs « synchronicités » et leurs « hasards », des charges émotives et imaginatives mises dans chacune de nos pensées.
Cérill se sentait bien. Il avait l’impression d’accomplir quelque chose d’utile auprès de ces jeunes dont personne ne voulait. Un sentiment de bien-être extraordinaire l’enveloppa.
Quelque part dans New Galice, un informaticien enfermé dans son minuscule bureau enregistra la courbe surprenante que fit le bip du point vert sur son écran. Le sujet implanté numéro XBC1238632 était en train de ressentir ce qui s’apparentait le plus à du bonheur. Il fallait que cela soit immédiatement porté à son dossier.
Au même moment, Éless se trouvait dans la clinique de son massothérapeute. Celui-ci avait installé la jeune femme sur une chaise rembourrée et inclinable. La nuque de la patiente était exposée à un rayon de chaleur généré par une machine terminée par un tube qui ressemblait assez à un canon en miniature. La chaleur pénétrait dans les chairs et soulageait les tensions post-traumatiques dues aux blessures qu’elle avait reçues.
D’autres patientes, dans cette vaste salle toute vitrée équipée d’écrans géants de télévision, recevaient leur traitement quotidien ou hebdomadaire.
Éless repensait à la visite de ce journaliste, l’autre soir. Elle s’était sentie mal de le renvoyer alors qu’elle et Cérill savaient parfaitement de quoi il parlait. Elle y songeait encore et se torturait à cause de cela quand les informations annoncèrent une nouvelle bouleversante.
Oméra, la capitale de l’État memranique de la Lem du Nord, était frappé par une épidémie sans précédent. On comptait déjà les malades par milliers et les morts par centaines. Les gens prenaient les hôpitaux et les cliniques d’assaut. Les autorités sanitaires étaient débordées, la livraison des denrées de base paralysée, les transports et les services essentiels suspendus, la loi martiale décrétée en hâte par le gouvernement.
Dans les rues, les Élahs incitaient le peuple à des prières collectives. Côté science, on faisait porter la responsabilité de cette épidémie sur une bactérie qui aurait soudainement muté et qui s’attaquait maintenant à l’homme. Les hypothèses étaient nombreuses. La marche à suivre, par contre, était limpide. Il fallait vacciner en masse, par la force si besoin était. L’État memranique était d’ores et déjà prêt à intervenir. Des ententes étaient signées pour faire venir d’énormes quantités de vaccins de laboratoires situés dans les villes de Goromée , de Reddrah , de Berghoria , de San Patrogle et de New Galice.
L’urgence était telle que les habituelles barrières de races, de cultures et de religions tombaient. La planète entière était solidaire. Il fallait sauver les habitants d’Oméra, et surtout isoler l’île-continent de Lem afin que l’épidémie ne se répande pas dans les autres pays.
Éless était paralysée d’effroi. Ce qu’elle craignait venait de se produire. Ainsi donc, ses rêves des derniers mois étaient réellement prophétiques…
Sur son écran, elle voyait des gens arrêtés par des soldats, des équipes sanitaires en sarrau blanc investir des maisons et tenter de déceler, avec leurs senseurs, la présence du virus mortel. Une émotion aiguë monta dans le corps de la jeune femme et la serra comme dans un étau. Des larmes coulèrent sur ses joues.
Elle changea de poste, tomba sur des journalistes qui tentaient d’interviewer les grands ténors de la médecine mondiale. L’un d’entre eux n’hésitait pas à affirmer que cette épidémie serait impossible à contenir. Selon ses dires, tous les pays allaient bientôt être touchés.
Les commentateurs parlaient, parlaient. À la fin, Éless avait mal à la tête et dans tout le corps. Elle eut même l’impression d’étouffer, ce qui aggrava ses douleurs à la nuque et au dos. Voilà ce que faisaient les émotions négatives qui nous bombardaient littéralement quand on écoutait des mauvaises nouvelles censées nous informer, se dit-elle. Inconsciemment ou non, elles répandaient dans le corps et dans la tête une maladie encore plus insidieuse que le virus lui-même : la peur, qui était sans doute le plus grand mal de l’humanité.
À ce même instant, un autre informaticien écarquillait les yeux devant la courbe du point vert qui sautillait sur son écran. Les valeurs numériques affichées sur sa gauche s’affolaient. Il nota, imperturbable, que le cocktail d’émotions ressenti par le cobaye numéro XBC1238633 faisait grimper sa pression artérielle, crispait tous ses nerfs et ses muscles, pressurait ses organes internes. Son sang était davantage chargé de scories, ses artères étaient nouées. La machine de son métabolisme au complet était comme bourrée de coups de pied, tout cela en un temps très court. Abasourdi, l’informaticien dut prendre une pause. Il se sentait lui-même très mal. Il marcha jusqu’à la salle de bains, dénoua sa cravate, lutta contre un étourdissement et vomit dans la cuvette des toilettes.

Kendrick Fross était en train d’interviewer au hasard les habitants de New Galice dans la rue. Comment réagissaient-ils devant cette mystérieuse épidémie qui éclatait si brusquement dans le ciel médiatique du monde entier, comme une véritable bombe?
— En plein été, alors qu’il fait chaud et qu’il fait bon. Qu’avez-vous à dire?
Il pointa son micro sous le nez d’un homme en chemise à carreaux. L’ouvrier buvait un grand café. Il secoua la tête. Il n’avait pas de réaction particulière, sinon qu’il valait mieux que ce désastre se produise ailleurs qu’ici, à New Galice. Puis il repoussa violemment le journaliste.
Fross était accompagné par son cameraman attitré. C’était la vingtième réaction qu’il enregistrait. Et, à part quelques commentaires assez intelligents, les gens ne s’occupaient que de leur petite vie. Un jeune déclara, assez fort à propos, que cette maladie contagieuse subite faisait partie d’un plan soigneusement orchestré.
— Qu’est-ce qui vous fait penser cela?
L’interviewé répondit qu’il avait vu un film qui racontait une histoire semblable.
— Pour finir, ajouta-t-il en résumant le film, le héros découvre à la fin que la bactérie vient de l’espace.
Un vieil homme affirma que le véritable pouvoir était entre les mains de gens aussi puissants qu’anonymes et que, malheureusement, il n’y avait rien d’autre à faire que de subir leur volonté. Une femme refusa carrément de répondre. Elle devait aller chercher ses enfants à la garderie et était très en retard à cause de la circulation.
Kendrick Fross prit une pause. Il songeait lui-même à ses deux petites filles dont son ex-femme avait la garde. Cette réaction de la jeune mère l’amena à se dire qu’il ne voyait pas assez ses enfants, qu’il était trop obnubilé par ces théories de complots pour prendre le temps de s’occuper de ce qui était vraiment important.
Il se tourna vers son cameraman.
— C’est assez pour aujourd’hui.
Il composait le numéro de son ex-femme sur son téléphone mobile quand une voiture jaillit dans la ruelle sombre. Le véhicule fonçait droit sur eux. Fross eut le réflexe de se jeter contre une benne à ordures. Le choc lui fit perdre connaissance.
Trois hommes descendirent de la voiture. Le cameraman était littéralement passé sous les roues du véhicule. Le premier homme constata son décès. Le deuxième se pencha sur Fross. Le troisième homme brandit un pistolet mitrailleur au nez des quelques témoins.
— Dégagez! Il n’y a rien à voir!
L’homme agenouillé près de Fross releva la manche droite du journaliste et apposa une seringue dans le pli interne de son coude. Il lui inocula un liquide blanchâtre et susurra à son oreille :
— Bienvenue dans le monde des petits points verts, cobaye numéro XBC1254778.

Ce soir-là, Éless et Cérill se retrouvèrent comme d’habitude dans leur appartement qui reprenait petit à petit ses formes et ses couleurs. Ils s’embrassèrent, soupèrent, échangèrent sur les petits événements de la journée.
Comme, sans doute, se dit Éless, des millions de couples de par le monde.
Ils bouillaient intérieurement de choses bien plus importantes à se dire. Cependant, ils faisaient des efforts pour contenir leurs émotions.
Quand vint l’heure de se coucher, ils contrôlèrent même leur envie de faire l’amour. Outre que cet exercice physique, quoique merveilleux, leur causait des douleurs supplémentaires dans le corps, ils avaient conscience d’offrir tout un spectacle, en matière de courbes graphiques, à des gens invisibles postés devant leurs écrans quelque part dans le monde.
Alors, au lieu de s’amuser comme le feraient d’autres couples moins informés, ils se concentrèrent sur une autre forme de divertissement; en fait, sur quelque chose qui ouvrait sur une infinité d’autres plaisirs.
Progressivement, par le biais de phrases répétitives induisant des pensées relaxantes, de techniques de respirations et d’images projetées sur l’écran de leur conscience, ils parvinrent à un état profond de méditation. Il semblait à Cérill que les liens qui le retenaient à son corps physique se relâchaient. Il se sentait plus léger, plus libre.
Soudain, l’obscurité qui l’enveloppait se déchira. Apparut alors la pièce dans laquelle il se trouvait. Il gisait, allongé sur le dos, les mains le long du corps. Il flottait également, invisible, tel un souffle d’air frais. Une fine corde extensible aux reflets argentés le retenait à son enveloppe corporelle. Éless était déjà parvenue à cet état non pas altéré, mais décuplé, de conscience.
Ils entendirent l’appel et se laissèrent happer par lui dans un autre univers. En quittant le monde tridimensionnel, ils riaient en pensant aux informaticiens qui les surveillaient. Ils n’observaient plus, désormais, qu’une ligne plate. Les croyaient-ils morts? Paniquaient-ils à cette idée? Rédigeaient-ils leurs satanés rapports? Une chose était certaine : ils ne pourraient rien savoir des merveilleux paysages ni des extraordinaires émotions et expériences que Cérill et Éless allaient vivre durant la nuit…
S UR LES MURS D’ É LIANDROS
D ans la logique de Cérill Opal, les serpents ne luisaient pas comme des lucioles, et ils ne volaient pas. Ceux qui l’enveloppaient et murmuraient à ses oreilles étaient donc des reptiles d’un genre différent, mystique et onirique. Éless lui tenait la main. Tous deux évoluaient dans le ciel, escortés par ces serpents de lumière dont parlaient certains écrits apocryphes de l’Évangile Premius.
Après avoir survolé des paysages nappés de forêts à perte de vue, ils distinguèrent de hauts murs d’enceinte. Les serpents longèrent ces parois et finirent leur course sur un chemin de ronde protégé par de solides créneaux.
Cérill les vit rejoindre un jeune homme qui leur tournait le dos. Les serpents entrèrent véritablement en lui, l’inondant un moment de leur lumière. L’inconnu se retourna pour les accueillir. Il était grand et semblait exprimer une incroyable force tranquille. Quoique, se dit Cérill, il ait gardé une certaine fragilité héritée de l’adolescence.
Ses cheveux longs étaient noirs et garnis de fines mèches aux reflets bleutés. Ses traits étaient mâles et virils, ses yeux de braise, son visage carré, son front droit. Vêtu d’une tunique de coton clair, il tenait deux kaïbos dans ses mains.
Il déposa ses armes contre un merlon et étreignit brièvement chacun de ses invités.
— Je suis heureux de vous revoir enfin!
Éless était vivement impressionnée. Le Prince messager Torance la tenait dans ses bras. Elle ressentait son énergie et sa bonté naturelle. Le prince fit preuve envers Cérill d’autant de gentillesse, avec en plus un indéniable esprit de camaraderie.
Le jeune prof de physique se sentait un peu gauche, sa manière à lui de réagir face à une situation qui le dépassait. Il avait certes, ces derniers temps, fait des rêves étranges, quoique très précis. Combats médiévaux, échanges de serments, chevauchées endiablées dans des décors qui ressemblaient un peu à cette enceinte de pierre qui protégeait trois sommets couronnés par des bâtiments reliés entre eux par des ponts suspendus.
— Bienvenue à Éliandros! s’exclama le prince.
Ce mot raviva les douleurs de Cérill. Torance reprit ses kaïbos, en lança un à son ami.
— Bats-toi, tu te sentiras mieux.
Cérill songeait combien cette phrase était contradictoire. Il n’eut cependant pas le loisir d’approfondir sa pensée que les lames se croisaient et se mesuraient l’une à l’autre. Un vacarme d’hommes en armes montait de la forêt. Cérill revivait-il une ancienne guerre?
— Oui, oui, fit Torance en rendant coup pour coup. Pas mal, pour un estropié!
Éless avait les mains posées sur sa gorge. Elle tremblait pour son fiancé. Une voix, dans son dos, la rassura : Torance savait ce qu’il faisait. Il n’existait rien de mieux qu’un bon combat, entre hommes, pour remettre la mémoire en place.
Éless dévisagea la nouvelle venue. De taille moyenne, brune de peau et de cheveux, un visage ample et rond, un regard de miel à la fois doux et ardent, des lèvres sensuelles ourlées d’un léger sourire.
— On se connaît? bafouilla-t-elle.
Shanandra la prit à son tour dans ses bras.
— Regarde mes yeux.
Éless obéit et resta bouche bée. Dans les pupilles de l’étrangère passaient d’autres visages. Celui d’une jeune femme blonde aux yeux clairs, puis celui d’une fille au teint pâle, aux cheveux raides et noirs, et aux traits aigus.
— Iloë…
Les deux amies sanglotèrent. Pendant ce temps, Cérill rendait les armes. Il laissa tomber son kaïbo.
— Je n’en peux plus.
— Allons, répliqua Torance en le relevant. Un bretteur de ton calibre! Un guerrier de ton acabit!
Torance saisit la main du jeune prof. Ce contact fulgurant força les portes closes de la mémoire inconsciente de Cérill. Il se revit à différentes époques, œuvrant et accompagnant ce même homme avec lequel il venait de croiser le fer. Il avait porté plusieurs noms, exercé nombre de métiers. Il cligna des paupières, se revit juché au sommet de ces mêmes murailles, défendant le temple-école d’Éliandros contre une invasion armée.
— Euli, laissa-t-il tomber. Je m’appelais Euli.
Il se tourna vers Éless, l’appela Helgi.
Torance lui donna une bourrade. Cérill ne broncha même pas.
— Ami, déclara-t-il avec un franc sourire, te voilà guéri!
Cérill tâta ses jambes et ses cuisses. Il ne ressentait plus aucune douleur.
— Avant d’être logée dans ton corps de chair, ton mal était dans ton cœur, déclara Torance. Ton âme n’en pouvait plus. Alors, par ordre de ton cerveau, ton corps a accepté de prendre le trop-plein d’émotion qui s’est ensuite changé en douleur.
Il posa ses mains sur les épaules de Cérill, le fixa dans les yeux.
— Autrefois, tu es mort avec la certitude d’avoir échoué dans ta mission de protéger Helgi qui était, déjà à cette époque, ta fiancée. Tu as nourri cette pensée comme un poison pendant des siècles. Aujourd’hui, cette culpabilité se retrouve dans tes os et dans tes jambes parce que l’avenir te fait peur. Je me trompe?
Cérill pleurait.
Les deux jeunes femmes l’entourèrent. Éless aussi semblait transfigurée. En une fraction de seconde, des milliers d’images avaient envahi sa conscience. Elle se souvenait de tout, et surtout du fait que Cérill et elle étaient en ce moment même en train de rêver.
— C’est la plus importante révélation, lui assura Torance. Tu sais, tu le ressens, donc tu es libre.
Il répéta :
— Vous êtes libres, maintenant, de choisir votre avenir.
Ils se dirigèrent vers un abri de bois accroché aux remparts qu’on appelait jadis un hourd. Ils avaient à parler. Torance expliqua qu’il était, de par le monde, en train d’éveiller ceux de ses messagers qui vivaient encore dans l’ignorance de qui ils étaient réellement.
Il allait avoir besoin de chacun d’eux pour que le Grand Œuvre, ce plan qu’ils mettaient patiemment en place depuis deux mille ans, puisse permettre aux âmes incarnées dans la sphère terrestre de Gaïa d’élever leur rythme vibratoire et de retrouver leur lumière intérieure.
Le temps de la fin du présent cycle était venu. Les jours étaient comptés. Les messagers devaient se réveiller pour aider le plus grand nombre de personnes.
— La nouvelle épidémie…, commença Cérill, les lèvres pincées.
— Elle n’est pas naturelle, trancha Torance. Il s’agit d’une manœuvre des Spiraliens. Ils croient à tort que la planète ne produit pas assez de ressources. Leurs agissements trahissent leur peur du manque. Ils sont comme des enfants qui, n’ayant pas assez de billes pour tout le monde, cherchent à exclure d’autres enfants du jeu.
L’image frappa Cérill et Éless, et les fit sourire. Shanandra écoutait elle aussi. Car faire venir des messagers dans leurs rêves était également pour elle une façon de se reconnecter avec ce que Torance appelait son Âme supérieure, soit sa mémoire supra consciente, l’endroit où elle gardait inscrit chacun de ses souvenirs, même les plus insignifiants.
Cérill aussi était excité. Était-il complètement guéri? Oui, lui assura le prince, comme l’étaient d’ailleurs le dos et la nuque d’Éless.
— Il reste une question en suspens, ajouta Torance. Êtes-vous prêts à vous joindre à nous?
Cérill aborda le problème qui les hantait depuis quelque temps. Il savait qu’un implant ISN , ou Implant de Sécurité Nationale, lui avait été inoculé; sans doute lorsqu’il était encore à l’hôpital, par un interne ou un médecin qui ignoraient qu’il y avait une nanobio-puce dans le médicament qu’il lui donnait à avaler.
— Ils nous suivent à la trace. D’après certains blogues sur la Morph-toile, ils peuvent même décrypter nos émotions!
Torance hocha la tête. C’était, hélas! la vérité.
— Tends ton bras gauche, demanda-t-il à Cérill.
Le jeune homme s’exécuta. Torance inspira alors profondément. Un serpent de lumière apparut. Le prince lui donna un ordre. Cérill écarquilla les yeux et retint son souffle. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.
Le serpent de lumière entra dans son bras. Une chaleur à la fois intense et rafraîchissante l’enveloppa. Cérill ressentit une sorte de pincement bref.
— Ton implant vient d’être détruit, déclara Torance.
— Mais, bredouilla Cérill, l’implant est dans mon corps physique.
— Oui, mais n’oublie pas que ton corps de rêve ou de lumière est connecté à lui. Comme la guérison est passée tout à l’heure de l’un à l’autre, le flux d’énergie qui a brisé l’implant a fait de même.
— C’est morphique!
— Non, c’est une science qui n’a pas encore été redécouverte.
Torance reposa sa question.
Cérill et Éless se concertèrent du regard. Étaient-ils prêts à tout quitter, leur appartement douillet et leur vie facile d’enfants de milliardaires pour… pour quoi, au juste?
Le prince sourit.
— L’aventure la plus importante et la plus passionnante que vous ayez vécue depuis plus de deux mille ans!
Il leur tendit les mains. Cérill, puis Éless acceptèrent.
— Bien. Alors, approchez, que je vous dise où il faudra aller pour trouver un petit sachet de poudre de vélocité.
Quand Cérill et Éless furent repartis, Torance demanda à Shanandra si elle avait bien tout compris. La jeune femme se mordit les lèvres. Pour qui la prenait-il ? Torance éclata de rire et lui prit la main.
— Et maintenant? s’enquit-elle.
— Maintenant, il est temps d’aller trouver ceux qui te causent vraiment de la peine…

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