Les Pèlerins De Cythère
183 pages
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Description

Un plomb saute et c'est le monde entier qui se retrouve plongé dans l'obscurité.
Quand Tobias Cérigo, petit prof de chant désespéré, armé d'un pied-de-biche, s'introduit ivre dans la demeure du fonctionnaire zélé Luc d'Asmodée, il est loin d'imaginer que ce levier de fortune va dessiller les paupières de millions d'apathiques et faire vaciller la terre entière.
Feuilleton imprévisible et palpitant, récit d'aventures picaresques, parodie biblique truculente, thriller initiatique, roman d'amours éthérés et d'amitiés profondes (à moins que ce ne soit le contraire) mais aussi, et surtout, le tableau baroque d'une société en perdition, subjuguée par des forces maléfiques, qui n'attend qu'un battement d'aile (ange ou papillon) pour déclencher une tempête rédemptrice.
Cette fiction, librement inspirée de faits réels et de témoignages, est déconseillée aux moins de 12 ans.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 juin 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782379796883
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0200€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rodolphe Chapuis
Les Pèlerins de Cythère
ISBN papier 9782379796883 ISBN epub 9782379796883 ISBN epub PNB 9782379796890 ©mai 2021 Rodolphe Chapuis


Aux victimes d’abus rituels et aux rescapés.


« Aime et fais ce que tu veux. » Saint Augustin « Fais ce que tu veux. » Aleister Crowley


Livre I


Chapitre 1 Lever de rideau
Luc d’Asmod é e traversait le hall des locaux du Conseil Départemental et se dirigeait vers la salle d’attente afin d’accueillir son prochain rendez-vous ; il marchait d’un pas tranquille et d é termin é , et laissait trainer dans son sillage les fragrances subtiles du parfum La Nuit de l’Homme d’Yves Saint-Laurent.
Arriv é à l’entr é e de la pi è ce, noire de monde, il prit le temps d’ é pousseter la manche de son é l é gant costume d’un revers de la main comme s’il voulait, par ce geste, chasser une mouche ind é sirable. Il se pencha à l’int é rieur sans m ê me y poser un pied et appela : « Monsieur C é rigo ? »
Un homme trapu, aux cheveux grisonnants, aux traits tahitiens et à l’air inquiet, se leva, ramassa son petit sac à dos pos é à c ô t é de lui et s’avan ç a vers Luc ; les deux hommes se serr è rent la main et apr è s avoir effectu é les salutations d’usage, Luc invita son visiteur à le suivre vers son bureau.
« Bien. Veuillez vous asseoir, monsieur Cérigo, dit Luc d’un ton ferme mais cordial.
— Merci, monsieur » , r épondit simplement l’autre, en quittant son manteau puis en s’asseyant.

Les deux hommes se regard è rent pendant quelques secondes, sans dire un mot, face à face, simplement s é par é s par un petit bureau surmont é d’un ordinateur qui commen ç ait s é rieusement à battre de l’aile.
Luc, sentant que l’inqui é tude de son interlocuteur allait crescendo, fut le premier à briser la glace : « Monsieur Tobias C é rigo, je suis monsieur d’Asmod é e, le rempla ç ant de votre r é f é rente de parcours RSA.
— Pourquoi c’est pas madame Courtine qui me re ç oit aujourd’hui ?
— Madame Courtine est en arr ê t maladie. C’est donc moi qui suis en charge de votre dossier.
— Elle a rien de grave, j’esp è re ? demanda Tobias avec sinc é rit é .
— Non, rassurez-vous, rien de grave. Juste un peu de surmenage.
— Bon… j’esp è re qu’elle sera vite remise sur p…
— Monsieur C é rigo, coupa s è chement Luc, en ouvrant le dossier en papier Canson pos é devant lui, je me suis pench é sur votre situation et j’ai eu la surprise de voir que vous ne travailliez que cinq heures par semaine. Est-ce exact, monsieur ?
— Euh, oui mais je suis professeur de chant, et la rentr é e en septembre n’a pas é t é tr è s bonne, point de vue « inscriptions », r é pondit Tobias, d é j à sous pression.
— Cette excuse ne va pas me suffire, monsieur.
— Mais… C’est pas une excuse, monsieur Dassmod é : dans mon mé tier, on pense pas en nombre d’heures de cours mais en nombre d’ é l è ves.
— Et combien d’ é l è ves comptez-vous à votre actif cette ann é e ?
— Heu… Dix é l è ves, r é partis dans deux é coles de musique. Madame Courtine a d é j à not é tout ç a dans mon dossier, je crois…
— En effet, dit Luc, qui parcourait en diagonal les notes de sa coll è gue, je lis d’ailleurs que cela fait maintenant cinq ans que vous n’ ê tes employ é que par ces deux é coles et que vous d é clarez « ê tre activement à la recherche d’un autre poste d’enseignant ». O ù en sont vos d é marches, monsieur C é rigo ?
— Comme je l’ai d é j à expliqu é à madame Courtine, r é pondit Tobias sur la d é fensive, quand une é cole cherche un nouveau prof de musique, tout fonctionne par bouche-à-oreille. Moi, j’ai trouv é mes cours gr â ce à des coll è gues qui m’ont fait de la bonne pub.
— Et comment faites-vous pour d é velopper votre r é seau ? Envoyez-vous des candidatures spontan é es aux autres é coles ?
— Ben, bien s û r ! J’ai envoy é plein de C.V. et de lettres de motivations, partout, sans grand succ è s malheureusement.
— Mais encore ? r é torqua froidement Luc.
— En g é n é ral, je re ç ois m ê me pas une seule r é ponse, se d é fendit Tobias en se tortillant nerveusement sur sa chaise, et quand j’arrive à obtenir un entretien d’embauche (c’est arriv é que deux fois en cinq ans) mon « profil » les int é resse pas.
— Comment ç a ?
— Ils cherchaient plut ô t un prof titulaire d’un D.E. ou d’une m é daille d’or du conservatoire.
— Ils ont donc estim é que vous n’ é tiez pas comp é tent pour ce poste ?
— Mais… Pour juger de ma comp é tence, il aurait peut- ê tre fallu qu’ils me voient bosser ! s’emporta Tobias, visiblement irrit é par le ton hautain de Luc, ces gens, ils sont juste amoureux des beaux dipl ô mes et apparemment, ma licence de musicologie ne vaut rien à leurs yeux. Alors d’accord, j’ai pas le dipl ô me du conservatoire qui va bien, mais est-ce que je m é rite ce m é pris parce que je suis juste un chanteur autodidacte ?
— Peut- ê tre faudrait-il alors songer à vous inscrire au conservatoire afin d’obtenir ce dipl ô me, monsieur C é rigo ?
— É coutez, ç a suffit ! J’ai trente-sept ans, je travaille, et j’aimerais pouvoir me consacrer à mes cours. J’ai fait la demande du RSA pour avoir un compl é ment de revenu, sur recommandation de mon conseiller P ô le Emploi. C’est pas encore devenu un crime, non ? »

Luc qui, jusqu’ à pr é sent, é coutait Tobias en prenant quelques notes, les coudes pos é s sur le bureau, s’adossa lentement sur sa chaise sans cesser de fixer son interlocuteur de son regard bleu acier. Il posa son stylo sur le dossier, toujours en silence, et reprit calmement la discussion en fron ç ant les sourcils : « R é sumons la situation, monsieur C é rigo : nous sommes ici pour renouveler votre contrat d’insertion qui, je tiens à vous le rappeler, est ind é pendant de vos devoirs envers P ô le Emploi. Vous reconnaissez ne travailler que cinq heures hebdomadaires, ne pas ê tre en capacit é d’ é tendre votre r é seau depuis maintenant cinq ans et vous vous refusez à toutes formations pouvant am é liorer votre recherche d’emploi…
— Non, mais… C’est pas aussi…
— Laissez-moi terminer, monsieur C é rigo, lan ç a Luc avec autorit é , ici, vous ê tes accompagn é par le Conseil Départemental et vous ê tes cens é rendre des comptes à la collectivit é afin de convenir si, oui ou non, vous ê tes é ligible aux efforts consentis par les contribuables de ce d é partement. »

Ici, Luc fit une courte pause ; sa bouche dessina un sourire entendu puis il reprit, implacable : « En tant que directeur de l’insertion et de l’emploi, et au vu de l’incons é quence de votre projet professionnel et de vos insuffisances chroniques dans sa mise en œuvre, je vous notifie, en ce jour du 30 octobre, que votre dossier va ê tre examin é par une commission à caract è re r é vocatoire qui statuera sur la nature de votre sanction qui sera : soit une r é duction de votre RSA d’environ 80 % pendant trois à six mois, soit la suppression pure et simple de vos allocations. »

Compl è tement stup é fait par la tirade acerbe de son contradicteur, Tobias sentit une rage sourde s’emparer de son cr â ne comme s’il venait de prendre, sans s’y attendre, une grande tarte dans la gueule.
Toujours abasourdi et essayant d’ é teindre à grand peine la m è che enflamm é e de ce cocktail Molotov qui venait d’ ê tre catapult é dans son cerveau, Tobias C é rigo voulut comprendre pourquoi son r é f é rent rempla ç ant – et directeur technique de cette institution de surcro î t – avait d é cid é , de mani è re si arbitraire, de le plonger dans la mis è re alors que selon lui il s’acquittait de tous ses devoirs envers la collectivit é , que ses cours contribuaient au bon « vivre ensemble » et donc au bien commun. Il ne pigeait pas pourquoi il subissait un tel acharnement de la part de cet homme qu’il rencontrait pour la premi è re fois et qui voilait par son z è le le peu d’avenir qu’il arrivait encore à entrevoir.

Luc, de son c ô t é , resta insensible aux arguments pleurnichards de Tobias, lui fit comprendre qu’il ne pouvait s’en prendre qu’ à lui m ê me et qu’il avait toujours la possibilit é de faire appel de la d é cision sans toutefois pr é ciser que cette d é marche lui co û terait des frais de justice exorbitants.

L’entretien ne s’ é ternisa pas ; Luc, qui venait de se voir refuser sa poign é e de main, regarda Tobias s’ é loigner dans le hall en titubant comme un boxeur hagard qui fuirait un ring apr è s une d é faite par K.O. technique.


Chapitre 2 Le guet-apens
L’air était humide et glacial ; l’automne rigoureux semblait dresser sous la brume un tapis de feuilles rouges à l’attention de la rudesse d’un hiver imminent.
Tobias ne s’était toujours pas remis de son entretien désastreux de la veille avec Luc d’Asmodée. Bien au contraire, après des angoisses insomniaques et une quasi nuit blanche (dont seul l’excès d’alcool eut raison) il décida, sous l’impulsion de la colère et de la picole, de se rendre en ce 31 octobre, veille de la Toussaint, chez cette pourriture de fonctionnaire avec pour objectif de lui flanquer la trouille de sa vie et, pourquoi pas, obtenir « réparation ». Comment ? Il ne le savait pas encore ; la seule chose par contre qu’il connaissait à coup sûr, c’ était l’adresse exacte de Luc.
Après être sorti des locaux du Conseil Départemental, la veille, il s’était réfugié au Vénus, le petit bar-tabac miteux d’en face, afin d’y faire le planton et de pouvoir suivre discrètement d’Asmodée lorsqu’il sortirait du bâtiment pour rentrer chez lui ; après une filature sans encombre, il s’avéra que Luc habitait en bordure de ville dans une superbe maison aux murs ocre à deux pas du parc de la Vierge noire.

C’était donc dans un bosquet situé à la lisière de ce parc que Tobias attendait en grelottant l’arrivée de son détracteur qui devrait, comme la veille, rentrer chez lui autour des 17 heures lorsque la nuit commencerait à tomber.
Il consultait machinalement sa montre toutes les dix minutes et allumait clope sur clope dans l’intervalle. Il portait toujours avec lui son sac à dos – plus chargé que d’habitude – et, entre deux cigarettes, il décida d’en revérifier le contenu comme pour tenter de se donner du courage : un petit pied-de-biche, un rouleau de ruban adhésif toilé, une paire de bas nylon encore dans son emballage, un paquet de Gauloises neuf et une flasque de mauvais Cognac déjà à moitié vide.

16 h 50 : Il devrait se radiner dans dix minutes. Patience, Toby, patience… Je sais que ça caille mais il va pas tarder, et alors là, il va regretter amèrement sa décision de me plonger dans la galère absolue, ce connard de merde… Putain, plus que deux sèches… Heureusement que j’ai pensé à prendre un autre paquet…
17 h 01 : Mais qu’est-ce qu’il fout ce con ? Il fait des heures sup’ de torture au bureau ou quoi ?... Et on y voit que dalle avec ce brouillard en plus… Ça dissuadera au moins tous ces mioches prédiabétiques accros aux bonbecs à la gélatine porcine de sortir hanter les rues avec leurs costumes grotesques de sous-Américains attardés… heureusement que cette merde d’Halloween a encore du mal à s’implanter en France… C’est déjà ça… … Merde, plus de clopes ; je vais ouvrir l’autre paquet… Putain, on se les gèle ! Un petit coup de Cognac, ça devrait aider… Putain de tord-boyaux, c’est dégueulasse mais ça fait le taf…
17 h 11 : Putain, mais qu’est-ce qu’il branle ? Avec ma chance, il va même pas rentrer chez lui ce soir et j’aurai poireauté comme un con, pendant une heure, pour des cacahouètes !... Non, il va venir… Il le faut ! Il doit payer, ce salopard ! On a pas le droit de traiter les gens comme de la merde !... Putain, je suis trempé jusqu’aux os… Au moins, l’avantage, c’est qu’il y a pas un chat dans les rues à part l’autre abruti de tout à l’heure qui faisait son footing dans le parc en collants moulants jaune fluo… Non, la chance va tourner de mon côté, j’en suis sûr ! Allez, une petite clope, hop !... Jamais autant fumé de ma vie mais, au point où j’en suis, un bon vieux crabe r églerait définitivement le problème… Allez, une gorgée de tord-boyaux… Pouah ! Ça réveillerait un mort !... Bon, allez ! Magne-toi le cul, Dassmodé !
17 h 17 : Ah ! Une bagnole qui arrive… Reste planqué, Toby… Oui, je le vois, c’est bien lui ! C’est bien sa Mercedes coupée sport de mes deux… Parfait, il se gare dans la cour… Tiens ? Pourquoi il referme pas le portail électrique comme hier ? J’espère qu’il attend pas du monde… Je dois faire vite… Rester discret… Rester discret… OK, il est rentré chez lui : Dassmodé, pourriture, dans un instant, tu vas moins faire le malin…


Chapitre 3 Luc d’Asmodée
Luc d’Asmodée était un quadragénaire affable, toujours tiré à quatre épingles et sans cesse soucieux de l’image qu’il renvoyait aux autres.
Sa réussite sociale incontestable et incontestée n’était que le fruit mûr d’un investissement sans borne dans sa vie professionnelle et des liens qu’il avait tissés depuis toujours – lui semblait-il – auprès des personnes les plus influentes qu’il avait réussi à séduire par son dynamisme volontaire, son perfectionnisme et son éloquence.
Il était issu d’une ancienne famille aristocratique qui se distingua notamment, durant la R évolution française, par son acharnement à restreindre le pouvoir royal au profit des « corps intermédiaires » qui étaient, en ces temps troublés, les cours souveraines.
Le vicomte d’Asmodée, qui aimait à se définir comme « antinobiliste nobiliaire » eut une influence considérable au sein de la noblesse parlementaire et fut un fervent défenseur du mérite personnel comme seul critère de distinction sociale afin de lutter contre toutes formes d’oppression, combat dont les Lumières avaient fait leur cheval de bataille.

Luc, bien loin en apparence des considérations révolutionnaires de ses aïeux, se préparait à rentrer chez lui.
Après un coup de fil passé à son ami Damien Bonnefoy qui se prolongea outre mesure et dont le motif était la confirmation de sa participation à leur soirée « frairienne », il se hâta en direction de sa Mercedes C66 rouge cardinal qui flattait son orgueil boulevardier.
Le temps était maussade et les feux antibrouillard de sa berline parvenaient laborieusement à illuminer le bitume détrempé qui défilait sous ses pneus cerclés de chrome. Lorsqu’il atteignit finalement après un petit quart d’heure de route les abords de sa résidence, la pénombre du couchant écartait déjà ses longs doigts effilés et lugubres au-dessus de la ville embrumée.
Luc claqua la porte d’entrée derrière lui d’un geste routinier, comme pour signifier aux spectres de sa demeure que le propriétaire des lieux était de retour.
L’intérieur de la villa était ouvert et spacieux, décoré avec goût, mêlant la sobriété froide de l’esthétique contemporaine à un certain « m’as-tu-vu » mobilier qui aurait fait frémir de joie n’importe quel antiquaire dépressif.
Après avoir suspendu son Strand Coat et son châle en madras pourpre aux crochets de sa penderie, il se dirigea d’un pas lourd vers le petit buffet du salon où l’attendaient quelques carafes remplies de spiritueux rares et coûteux. Il se servit un verre de vieux whisky écossais pur malt puis posa son regard sur le reflet d’un miroir finement encadré, fixé sur le mur d’en face, tout prêt d’une jolie petite bibliothèque privée ; il maintint son verre en l’air tout en observant son visage de gendre idéal comme s’il souhaitait, en gardant cette pose, porter un toast à sa vanité.
La première gorgée de ce breuvage précieux engloutie, Luc prit la direction de son bureau situé dans une alcôve attenante au salon. Il posa son whisky entre une pile de dossiers et son iMac qui reposaient sur un superbe bureau plat de style Empire XIX e , en acajou flammé, dont les quatre pieds aux griffes de bronze doré étaient ornés de cariatides égyptiennes du même métal semblables à des gargouilles antiques protégeant un sanctuaire.
Après avoir fermé les rideaux pour s’assurer d’un peu plus d’intimité, il alluma son ordinateur puis, à l’aide d’une petite clé plaquée or, il déverrouilla le grand tiroir central à la poignée richement sculptée et en retira, en fouillant un peu à l’intérieur, un disque dur à grande capacité de stockage.
Une fois ce dernier connecté à son Mac, il cliqua sur l’icône du disque et lança l’application VLC après avoir préalablement sélectionné le fichier vidéo nommé NP15.avi ; Il mit un casque audio sur ses oreilles et appuya à l’aide de son curseur sur le bouton [lecture].



Chapitre 4 La confrontation
Tobias observait le visage de Luc absorbé par son écran ; il était frappé par l’expression indéfinissable du rictus qui tordait ses lèvres et par son regard bleu acier semblable à deux billes de glace taillées dans un iceberg.

À sa grande surprise, il avait réussi à se faufiler assez aisément jusqu’à la porte d’entrée de la maison sans cesser de se répéter à lui-même qu’il devait redoubler de prudence.
Il fut soulagé de constater que la porte principale n’était pas verrouillée à clé et put, malgré les assauts bouillonnants du doute qui déferlaient dans son cerveau, pénétrer à l’intérieur dans le plus grand des silences, sans effraction, en prenant garde toutefois de maintenir fermement serré le pied-de-biche dans sa main droite.
La villa était plongée dans une quasi-obscurité et la seule source de lumière, blafarde, semblait provenir d’une petite pièce située au fin fond d’une salle bien plus vaste aux allures de manoir transylvanien.
Tobias, qui venait maladroitement d’enfiler sur sa tête le bas nylon qu’il avait acheté plus tôt dans l’après-midi, traversa le salon à pas feutrés tout en maudissant tout à tour son cœur qui faisait des sauts de cabri dans sa poitrine, cette pourriture de fonctionnaire qui n’était pas fichu d’allumer une ampoule et ce collant inconfortable qui lui comprimait la face, l’empêchait de respirer et qui, manifestement, n’était pas équipé d’un dispositif infrarouge à vision nocturne.
Mais ces petits impondérables semblèrent insignifiants lorsque Tobias fut suffisamment proche pour apercevoir, toujours dissimulé dans la pénombre, le sinistre visage de son ennemi simplement éclairé par une petite lampe de bureau et l’écran Retina de son ordinateur qui lui donnaient, avec son casque flanqué sur les oreilles, des faux airs de mouche à damier géante possédée par le diable.
Tobias comptait sur l’effet de surprise pour déstabiliser psychologiquement son adversaire et le pétrifier de peur mais au fur et à mesure que les secondes s’égrainaient, tapi dans l’ombre, ce furent ses propres craintes qui lui jouèrent un mauvais tour.
Au moment où il avança vers l’entrée du bureau comme un ectoplasme ténébreux glissant au travers d’un tableau clair-obscur, Luc bondit de son fauteuil le casque à la main et rentra contre toute attente dans une colère noire : « Qui êtes-vous ?! hurla-t-il à la face de son assaillant, qui vous a autorisé à pénétrer chez moi ?!... Eh oh ?! »
La panique s’empara alors du corps de Tobias qui restait planté là, complètement tétanisé dans l’évasure de l’alcôve.
« Vous allez me répondre, minable ?! Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? fustigea Luc, sans chercher à dissimuler sa rage.
— Je… m… mais… bégaya Tobias, complètement dépassé par la situation.
— Sors d’ici tout de suite, petite merde, ou je te promets que je vais te faire vivre un enfer ! »

Voyant que son agresseur était plongé en pleine catatonie, Luc jeta d’un geste rapide son casque sur le bureau et se précipita sur le grand tiroir central de ce dernier pour y ramasser son arme de poing : un Glock 19, chargeur plein, munition chambrée.
Au moment où Luc agrippa la crosse ergonomique de son pistolet, Tobias, comme libéré de sa torpeur par des forces supérieures, se jeta sur lui en brandissant son pied-de-biche qui eut tout juste le temps d’atteindre la tempe gauche de son rival avant que celui-ci n’ait eu l’occasion d’actionner la double détente de son arme à feu.
Luc qui, au moment du choc, tenta de se cramponner à quelque chose pour ne pas tomber, ne parvint qu’à arracher dans sa chute le casque encore branché à son ordinateur.
Au moment où son corps heurta lourdement une petite méridienne ottomane cramoisie installée derrière son bureau, des hurlements stridents, déchirants et épouvantables raisonnèrent dans toute la pièce en pétrifiant le cœur d’un Tobias Cérigo qui avait la douloureuse impression d’avoir les chevilles happées par des mains décharnées dans la vase putride du Styx.


Chapitre 5 Raphaël Watteau
Raphaël Watteau se prélassait sur son vieux fauteuil de cuir usé en pleine activité vidéoludique. Ses doigts malaxaient avec une grande dextérité sa manette de jeu comme si cette dernière était directement câblée à son cerveau.
Un pétard d’herbe, issue de sa propre récolte, coincé aux commissures de ses lèvres allait et venait à la même cadence que son divertissement audiovisuel, semblable à la baguette d’un chef d’orchestre rythmant une symphonie confuse et décousue.
Il incarnait à l’écran une espèce d’archange sous stéroïdes qui avait pour mission de débarrasser les enfers d’un maximum de démons possible, tout en s’aventurant, au gré des évolutions scénaristiques, dans des dédales sulfureux où chaque âme suppliciée qu’il parvenait à absoudre lui rapportait une belle quantité de points célestes permettant, entre deux allers-retours au paradis, de les échanger contre de nouvelles armes beaucoup plus puissantes afin de pouvoir mettre à mal les prochaines cohortes de Satan, toujours plus robustes et vicieuses, qui auraient le malheur de croiser son chemin.

Raphaël mesurait un mètre quatre-vingt-cinq, portait les cheveux longs et la barbe, et ses yeux d’émeraude lui donnaient une apparence de paisible Viking christique.
Il avait passé la journée entière devant son écran plat à disséquer des dizaines de vidéos « complotistes » sur diverses cha î nes YouTube afin de « s’acquitter de son devoir de réinformation », comme il le disait souvent.
Il était un peu plus de 18 h lorsque son téléphone portable se mit à jouer l’introduction du morceau Leprechaun’s dream du pianiste américain Chick Corea : « Oh, mon bon Toby ! Qu’est-ce qu’il raconte ? demanda-t-il, tout guilleret, après avoir décroché son portable de la main droite et rallumé son joint, passablement assoupi, de la main gauche.
— … … … Raph ? »
Son cœur, soudain, se contracta l’espace d’un instant lorsqu’il prit connaissance du ton piteux et catastrophé de la voix habituellement douce et enthousiaste de son meilleur ami.
« Qu’est-ce tu tournes ?... Allo ?...
— Je suis dans la merde, souffla Tobias, confus, accroché au combiné de son vieux Nokia, je… je… j’ai fait le con… putain, j’ai vraiment fait nawak…
— Quoi ? Qu’est-ce tu me chantes, là ? T’as buté tous les merdeux d’Halloween qui sont venus te taxer des sneakers ? lança Raphaël, comme pour essayer de dédramatiser la conversation.
— De quoi ? Qu’est-ce tu me parles de sneakers, là ? Je te dis que je suis dans la merde et toi, tu me parles de sn…
— OK, OK, OK… Qu’est-ce qui se passe ? interrogea-t-il, visiblement troublé par le ton grave et alcoolisé qui faisait étrangement vibrer les cordes vocales de son ami.
— … Euh… T’es où là ? T’es chez toi ?
— Ouais, je suis en train de me faire une petite partie. Et toi ? T’es où ?
— … Faut que tu viennes… Je… je sais pas quoi faire…
— Quoi ? Genre maintenant ? Sérieux ? Tu veux pas plutôt passer chez moi ?
— … Je sais pas quoi faire… Putain, je sais pas quoi faire…
— Tu te serais pas torché méchamment la gueule, toi, par hasard ?... Allo ?
— Je te dis que je suis dans la merde, putain !
— OK, OK, calme-toi. T’es où, là ?... Allo ?... Toby ? T’es toujours là ?
— … Ouais… Euh… Attends… Euh… Je suis à côté du parc de la Vierge noire, dans une baraque…
— OK, c’est pas très loin… Quelle adresse ?
— Je sais plus… Euh… Rue de l’Abbé machin… Un truc comme ça…
— Super ! Ça m’aide beaucoup, là ! pesta Raphaël qui commençait à perdre patience.
— Euh… euh… de l’Abbé Cédaire, ou un truc comme So… Saunière ! L’Abbé Saunière ! C’est ça ! L’abbé Saunière… dans une baraque avec les murs rouges… Y’en a qu’une…
— OK, je regarderai vite fait sur le net. T’as le numéro ?
— De ?
— De l’adresse ! (T’en tiens une bonne, toi)
— Je sais plus… La maison rouge, juste à côté du parc… Tu peux pas la rater !
— Bon… Je vais faire avec ça. T’as besoin que je ramène un truc ?
— Non, non… Fais vite, c’est tout.
— OK. Si je pars maintenant, je peux être là dans… dix minutes ?
— Oh, super !... Merci, mon bon, merci…
— Me remercie pas trop vite parce que je vais bien te pourrir la gueule quand… »
Raphaël ne termina pas sa phrase car il avait compris que Tobias avait déjà coupé la communication. Il resta scotché sur son fauteuil pendant une dizaine de secondes, les yeux scrutant le vide de l’abîme sans fond qui venait de se matérialiser devant lui.
Lorsqu’il reprit enfin le contrôle de ses pensées, il bondit hors de son appartement, sauta sans attendre dans sa Clio bleue déglinguée et après avoir manqué d’écraser deux zombies éméchés et une sorcière en mini-jupe et à talons hauts, il arriva à 18 h 18 au 13, impasse de l’Abbé Saunière, devant la villa d’Asmodée plongée tout entière dans d’obscurs limbes cotonneux.


Chapitre 6 L’écran
[Une très jeune fille, nue]…
[Chaise en fer]… [Liens serrés, douloureux]… [Chambre froide]… [Néons]…
[Yeux qui roulent dans leurs orbites]… [Stupeur]… [Consternation]… [ Horreur]…
[Bouche difforme]… [Lamentations]… [Halètements]… [Implorations]… [Hurlements]…
[Souffrance]… [Chair brûlée]… [Sang]… [ Sueur]… [Sanglots]…

[Un homme]…
[Salopette en velours rouge]… [Masque de Mickey vissé sur le visage]… [Brutal]… [Impassible]…
[Férocité]… [Cruauté]… [ Indifférence]… [Jouissance]…

[Toujours ces cris, glaçants]… [Lame de rasoir]… [Supplications plaintives]…
[Tresses tirées en arrière]… [Petit cou offert, tendre, fragile, inondé de larmes]…
[Mouvement vif, tranchant, implacable]…
[ Silence]… [Épouvante]… [Désespoir]


Apr è s avoir r é gurgit é le contenu de son estomac dans la corbeille à papier pos é e au sol à c ô t é du bureau et avoir essuy é sa bouche à l’aide du collant qui lui servait de couvre-chef, Tobias d é tourna son visage é cœur é et fi é vreux de l’ é cran d’ordinateur pour poser son regard enflamm é sur le corps de Luc, allong é derri è re lui, toujours inconscient, la figure ensanglant é e.
« Non, non, non, non, non, non, non… putain, non… C’é tait quoi ç a, hein ?! C’ é tait quoi ?! » hurla-t-il à la face de Luc, comme s’il s’attendait à recevoir une r é ponse de sa part.
Il voulut ramasser son pied-de-biche l â ch é au sol à l’instant o ù il avait d é couvert, horrifi é , le contenu macabre de l’ignoble court m é trage qu’il venait de subir mais se ravisa au dernier moment au profit du Glock 19, é galement à terre, qu’il tenait maintenant braqu é , debout, les jambes en coton et l’ â me en d é tresse sur l’individu m é phitique qui gisait à ses pieds.
Son bras tendu é tait secou é de tremblements incontr ô lables et lorsqu’il se d é cida, comme pris de folie, à appuyer sur la g â chette, ses tripes furent saisies de convulsions intempestives qui le redirig è rent illico vers la corbeille rectangulaire d é j à souill é e de vomissures.

Tobias faisait les cent pas dans l’alc ô ve silencieuse, tourment é par les pens é es confuses qui s’agitaient dans son cr â ne comme un essaim de frelons enrag é s cherchant co û te que co û te à d é fendre leur nid qui serait en proie aux flammes de la G é henne.
Entre deux explosions c é r é brales thermonucl é aires, il eut tout de m ê me la lucidit é de palper la carotide de Luc afin de d é terminer si son pied-de-biche pourrait rester class é en grande surface au rayon outillage, ou s’il serait promu par la police au rang de pi è ce à conviction principale d’un homicide.
V é rifications faites de l’ é tat de sant é apparemment stable de sa victime, Tobias inspecta les entrailles de son sac à dos et en extirpa le ruban adh é sif qu’il s’empressa d’enrouler autour des poignets, des chevilles et de la bouche du corps inanim é (mais toujours bien en vie) du directeur technique du Conseil Départemental.
Apr è s quelques moments d’ é garements fugaces dans le grand salon (o ù il d é couvrit dans un enthousiasme flegmatique le buffet à boissons), il actionna l’interrupteur d’un é l é gant gu é ridon lampadaire d’onyx et de bronze, et sortit de son manteau un mobile antique afin de joindre par t é l é phone, la mort dans l’ â me, son ami Raphaël.

Lorsque ce dernier parvint enfin devant la porte d’entr é e de la villa, Tobias, qui sirotait au goulot une bouteille de Hennessy XO, le Glock 19 cal é dans la poche avant de son jean, se pr é cipita à la rencontre de son ami qu’il enla ç a de toutes ses forces, l’air navr é et mis é rable.
« Putain, mais qu’est-ce tu fous là ? demanda gravement Raphaël, tout en t â chant, non sans peine, de reprendre son souffle. T’as vu dans quel é tat tu es ? Allez, viens.
— Mais…
— Je veux pas t’entendre, OK ? Allez, on se tire d’ici…
— Pardon, mon bon, pardon… je suis d é sol é … vraiment d é sol é , r é pondit-il lamentablement.
— On est chez qui, l à ? Oh ! Regarde-moi. Re-gar-de-moi ! Qu’est-ce tu fous ici, putain ?!
— Je… heu… le… le mec du RSA… Oh, putain… murmura Toby, confus, en se rappelant soudainement l’existence du propri é taire des lieux ; Viens !... Allez, viens ! Je vais tout te raconter, promis, mais il faut d’abord qu’on rentre… il faut… »
Raphaël, qui avait eu la pr é sence d’esprit de refermer la porte en douceur derri è re lui, se vit tir é par la manche avec virulence par son ami avec l’impression tr è s nette d’ ê tre tract é par une locomotive détraquée qui éjecterait , ç a et l à , quelques brass é es de rivets et boulons.
Comme à travers un kal é idoscope kafka ï en, les deux comp è res se retrouv è rent bien vite à l’autre bout du salon, dans l’embrasure du bureau.
Raphaël, qui pr é sumait encore ê tre la victime d’une tr è s mauvaise blague d’Halloween, se retrouva plong é , bien malgr é lui, dans l’horreur kitsch d’un pi è tre film gore de s é rie Z.


Chapitre 7 Dans l’alcôve
Luc d’Asmodée émergeait péniblement des profondeurs de l’inconscience.
Il avait la sensation d’avoir été la victime d’un équipage vengeur qui l’aurait balancé par-dessus bord, après lui avoir ligoté les mains dans le dos afin de ne point faciliter ses chances de survie une fois plongé dans les tumultes d’une mer rubiconde décha î née.
Il avait le visage recouvert de sang coagulé et avait beaucoup de mal à respirer par le nez ; l’ œdème sur sa tempe, de la grosseur d’un œuf de cane, continuait à suinter d’une mixture sirupeuse faite d’hémoglobine et de liquide séreux ; pendant ce temps, la mâchoire carnassière qui lui rongeait le crâne vouait temporairement à l’échec toutes ses tentatives de reconnexion avec l’espace-temps.
Lorsqu’il parvint, à deux doigts de la luxation, à enfin se tenir en équilibre sur ses deux genoux (tandis que son cerveau continuait à tanguer dans la coque percée qui lui servait de boîte crânienne), Luc se retrouva en présence d’un hippie scandinave aux bras ballants et à la maxillaire pendante , et d’un polynésien grisonnant aux yeux fous (lui rappelant vaguement quelqu’un) qui lui bondit dessus afin de le projeter violemment sur la méridienne cramoisie.
« Qu’est-ce que… Oh ! Arr ê te !... Tobias, putain, mais arr ê te ! » supplia Raphaël, sid é r é .
Au moment o ù il voulut stopper son ami – ostensiblement frappadingue – qui é tait en train de malmener cet homme salement bless é , attach é et sans d é fense, Raphaël vit Toby se retourner vivement dans sa direction en pointant du doigt l’ordinateur pos é de travers sur le bureau, tout en l’invitant avec insistance à visionner le film qui l’avait, quelques minutes plus t ô t, traumatis é à vie.
Apr è s avoir é mis quelques protestations (qui se sold è rent par une fin de non-recevoir), Raphaël se mit à regarder, un peu contraint et forc é , le d é but de la vid é o en esp é rant ainsi pouvoir temp é rer les ardeurs de son ami qui surveillait de pr è s un Luc plaintif tentant d’attirer l’attention sur lui plut ô t que sur l’ é cran de son Mac.
Au bout de cinq minutes, lorsque d é buta le viol m é thodique de la fillette, Raphaël stoppa brusquement le visionnage et poussa, les mains cal é es sur le bureau et les yeux riv é s sur le clavier, un furieux cri d é sarmant qui imposa le silence aux deux autres personnes pr é sentes dans la pi è ce.
Dans le m ê me temps, il arracha des mains de Tobias la bouteille de Cognac hors de prix et en descendit un quart du contenu à grandes lamp é es en esp é rant, par ce geste, d é sinfecter la blessure à vif qui se n é crosait dans son cerveau.
Apr è s avoir jet é un œil indulgent et compr é hensif à son ami et fusill é du regard le souverain captif qui recommen ç ait à s’agiter dans son coin, il fouilla consciencieusement, sans s’attarder dessus, les diff é rents fichiers qui se trouvaient stock é s sur le disque dur externe en s’arr ê tant tout d’abord sur le dossier N é cro P é do d’o ù é tait tir é , avec une bonne centaine d’autres vid é os du m ê me type, l’insoutenable snuff movie qui avait plong é nos deux comp è res dans un d é sarroi cauchemardesque.

Luc, qui observait, toujours dans le gaz, ces petits effront é s bien intrusifs fouiller dans ses affaires intimes, profita d’une seconde de flottement dans sa surveillance rapproch é e pour ass é ner une estocade du plat de ses souliers sur le flanc expos é de Tobias qui é mit un petit g é missement confus, avant de rendre à son agresseur pugnace, sans l’ombre d’une h é sitation, la monnaie de sa pi è ce avec les int é r ê ts.
Par ce sacrifice corporel, Luc r é ussit au moins une chose : obtenir l’attention pleine et enti è re de ses deux garde-chiourmes. Ces derniers, comme un seul homme, se jet è rent sur lui pour le trimbaler de force sur un fauteuil Louis XV plac é au pr é alable au beau milieu du salon o ù Luc fut immobilis é avec le reste du ruban adh é sif comme une momie de chair pourrie, saucissonn é e sur son tr ô ne pharaonique.

Les deux amis retourn è rent ensuite pr è s de l’alc ô ve o ù Tobias, retrouvant peu à peu ses rep è res gr â ce à la pr é sence rassurante de Raphaël (qui é tait, lui, encore branch é sur du triphas é ) tenta de r é sumer bri è vement à son acolyte tous les é v è nements surr é alistes qui lui é taient arriv é s depuis les bureaux du Conseil Départemental jusqu’ à la d é couverte de l’abject court-m é trage.
Lorsque Tobias acheva son r é cit sinistre et absurde, Raphaël fut envahi par une pulsion torgnolesque à l’encontre des bajoues de son confident mais se ravisa aussit ô t, jugeant ce geste réactionnaire plus n é faste que b é n é fique dans la situation actuelle.
Apr è s lui avoir quand m ê me un peu tir é les bretelles, il sugg é ra à son ami d’aller fouiller les environs pendant que lui-m ê me resterait dans le salon pour surveiller leur otage fortun é qui gigotait dans son cocon arachn é en.


Chapitre 8 Dans le salon
Il devait être un peu moins de 19 h lorsque Tobias ramena fièrement du bureau le butin qu’il venait de dénicher : une belle liasse de grosses coupures, deux pochons de cocaïne (dont l’un était déjà bien entamé), cinq épées d’apparat de style médiéval flanquées d’une pyramide flamboyante sur le pommeau et d’un élégant tablier blanc en peau d’agneau et aux bordures de soie bleu ciel, constellé d’une myriade de signes ésotériques brodés de fil d’or (compas entrelacé d’une équerre, initiales M ∴ B ∴ entourées par deux colonnes antiques, un pentagramme avec au centre la lettre G… etc.)
Raphaël commençait à un peu mieux cerner les activités occultes de l’asticot gigantal sanguinolent qui frétillait sur son siège.
En effet, cinq minutes auparavant, il avait lui-même été frappé par certains détails décoratifs du salon ; il s’était tout d’abord attardé devant une petite niche surmontée d’un très joli miroir presque accolée à la bibliothèque. Cette petite cavité était agencée comme un minuscule autel et contenait une petite statuette en ébène polie représentant un être androgyne ailé au faciès de bouc, encadrée par deux candélabres aux cierges pourpres.
Concernant la collection de livres qui se dressait fièrement à côté, il retrouva des noms d’auteurs et de titres qu’il avait découverts des années plus tôt dans des sites « conspirationnistes » sur internet. Outre les dizaines de classiques (de La Divine Comédie de Dante en passant par le Faust de Goethe ou encore Le Paradis perdu de Milton), il put également déceler des ouvrages plus rares comme Satan hérétique d’Alain Boureau ou, carrément dans la langue de Shakespeare, Morals and Dogma of the Ancient and Accepted Scottish Rite of Freemasonry d’Albert Pike, The Book of the Law d’Aleister Crowley ou encore The Satanic Bible d’Anton Szandor LaVey… Il y avait, en somme, comme une certaine récurrence thématique chez le propriétaire de cette villa.
Pendant que Tobias poursuivait sa chasse au trésor à l’étage supérieur, Raphaël se posta devant Luc qui gigota de plus belle sur son fauteuil, les yeux écarquillés et la caboche branlante : « Si j’enlève le GAF, dit-il en montrant du doigt la bouche scellée de Luc, tu me promets que tu vas pas gueuler ? »
Ce dernier hocha vigoureusement la tête, en soufflant par les narines comme un cochon truffier.
« On est d’accord, hein ?... Si tu gueules, tu t’en prends une… »
Luc répéta exactement le même mouvement en doublant carrément, cette fois-ci, la vitesse du tempo.
« O K… » murmura-t-il en maintenant ses pupilles droit dans celles de son prisonnier avec l’air de dire « t’as pas intérêt à faire le con . »
Après une brève séance d’épilation faciale, Luc, qui inspira par la bouche comme un apnéiste au bord de l’apoplexie, fut invité sous la menace d’un poing levé à réitérer à voix basse sa requête d’eau minérale.
Raphaël, qui avait l’impression de donner le biberon à un nourrisson maléfique emmailloté, dut reposer en urgence la bouteille de Schweppes qu’il avait trouvé sur le buffet à boissons dix secondes plus tôt afin d’éviter de commettre, par étourderie et dégo û t, un meurtre par noyade.
Après avoir bien craché ses poumons, Luc susurra un faible remerciement comme pour parapher docilement le contrat exclusif qui liait les deux hommes.
« O K, on va parler un peu, toi et moi, annonça Raphaël, maître de son sujet.
— É coutez-moi… C’est un malentendu… Je… Ce… ce n’est pas ce que vous croyez…
— Je crois que ce que je vois, mec…
— Non, attendez… s’il vous pla î t, é coutez-moi… Je… Prenez l’argent. Il est à vous. Je vous donne tout, mais, par piti é , ne me faites pas de mal… »
Raphaël observait en silence le visage de Luc en essayant de discerner dans le ton de ses paroles ce qui relevait plut ô t de l’authentique ou, au contraire, de la com é die.
« … Je ne dirai rien à la police, je vous le jure… continua d’Asmod é e, en tentant de raisonner son ge ô lier, vous partez maintenant et on oublie tout… »
Au moment o ù Luc employa ce dernier verbe, Raphaël se d é tourna de lui en grommelant, fit un aller-retour vers le bureau puis lui tendit le disque dur morbide comme s’il avait d û transporter à pleine main les é trons f é tides de Cerb è re : « Et ç a, hein ?! Comment je l’ oublie ?! »
Luc, parfaitement conscient qu’il avait affaire à des amateurs, tenta de jouer la carte de la pauvre victime qui aurait d é velopp é pour ses agresseurs le syndrome de Stockholm.
« Il y a mé prise… je vous le jure. Ce disque n’est pas à moi… vraiment… laissez-moi vous expliquer… je le stocke juste chez moi… C’est la v é rit é . Je… »
À ce moment pr é cis, Luc re ç ut une belle claque, qui fit voler une multitude de gouttelettes de sang sur le sol carrel é du salon.
« Tu me prends pour un con ? demanda Raph dans une col è re contenue.
— Hein ? Quoi ? Mais non… Jamais, je… Ah ! Arr ê tez ! Non ! S’il vous pla î t ! Non ! À l’aide ! »
Raphaël, qui distribuait à intervalle r é gulier des barquettes digitales sur les joues sans d é fense de cet histrion tumultueux, r é ussit enfin à révéler le vrai visage de son otage lorsque celui-ci, tout à coup, é clata d’un rire lugubre et baroque : « … Ah ! Ah ! Aaah ! Toi et ton pote C é rigo , cracha-t-il en insistant sur le patronyme, vous ê tes des hommes morts ! »
Au moment o ù Raphaël voulut r é pliquer, les deux hommes regard è rent en m ê me temps en direction de la cuisine o ù venait de retentir un fracas tonitruant.


Chapitre 9 La découverte
Tobias se dirigeait à l’étage en empruntant un escalier en marbre blanc situé à mi-chemin entre le salon et la cuisine.
Après avoir gravi les premières marches, il lui sembla flairer comme des relents âcres d’ammoniaque mais, sans s’appesantir sur ce détail, il poursuivit son ascension vers le niveau supérieur.
Il essayait de se mouvoir sans faire le moindre bruit telle la réincarnation de l’inspecteur Clouseau traquant une panthère rose chimérique.
Les battements de son cœur allaient accelerando au fur et à mesure qu’il progressait à l’étage, comme s’il s’attendait, chaque fois qu’il pénétrait dans une pièce nouvelle, à tomber nez à nez avec l’autre psychopathe de la vidéo, tout droit sorti d’un vilain rêve de Walt Disney.
À son grand soulagement, il ne rencontra pas un seul boucher pervers, ni aucun cadavre mutilé mais seulement de vastes chambres vides dont l’une d’entre elles contenait, au fond d’un grand dressing-room (rempli de beaux costumes et de souliers de grandes marques) une petite armoire forte qui ne bougea pas d’un pouce lorsqu’il essaya de l’attaquer avec son pied-de-biche.
Après la visite éclair de deux superbes salles de bain et d’une autre chambre à coucher (vide, elle aussi), il tomba sur une pièce carrée, plus petite que les autres, dont les murs saumon étaient recouverts, en partie, de posters de chanteuses américaines vulgaires, vêtues du strict minimum et adoptant des postures équivoques en se cachant un œil d’une main, en faisant le signe OK ou en mimant le cornuto, langue apparente.
Le mobilier était constitué d’un petit lit simple, recouvert d’une housse de couette noire imprimée représentant, au centre, un gigantesque attrape-rêves amérindien aux couleurs psychédéliques et estampillée du slogan Free Spirit en rose fuchsia.
S’y trouvait également une petite penderie contenant quelques vêtements d’adolescente, une chaise en bois basique et un petit secrétaire en acajou renfermant des affaires d’écolière (cahiers, stylos, livre de maths… etc.), une trousse bourrée à ras bord de feutres de couleurs vives et des dessins étranges aux tonalités sombres, parcellés de taches coquelicot et exécutés avec un talent artistique certain.

Avant de quitter cette chambrette assez conventionnelle, Tobias resta un moment songeur lorsqu’il découvrit, accroché derrière la porte, un sac de collégienne plein à craquer de manuels scolaires pesant une tonne chacun.
Son grammage éthylique ne favorisant pas ses piètres compétences investigatrices, il décida alors, les mains uniquement chargées de sa barre de fer, de redescendre au rez-de-chaussée en quête de quelque chose de comestible censé pomper le trop-plein de Cognac qui ulcérait son estomac.
Arrivé devant l’entrée de la cuisine, ses narines furent agressées par une forte odeur latrinaire qui semblait provenir d’un petit cagibi encastré dans le mur et situé à deux pas de sa position.
La porte de ce débarras était maintenue fermée par un loquet, lui-même consolidé par un cadenas Master.
Lorsqu’il secoua la porte pour en vérifier la solidité, un bruit sourd se fit entendre à l’intérieur comme si un animal tentait, en se traînant au sol, de repousser les cloisons.
« Papa ? … C’est toi ? » murmura une petite voix craintive.
Comme si un spectre venait de lui souffler dans l’oreille, Tobias, parcouru d’un millier de frissons acérés, demanda fébrilement si quelqu’un était présent dans le cagibi.
La petite voix, qui ne reconnut pas le timbre paternel, commença à s’agiter à l’intérieur en balançant quelques suppliques plaintives : « Non… s’il vous plaît… j’ai été sage… je veux pas y aller… j’ai été sage…
— Eh… N’aie pas peur… Je veux pas te faire de mal, dit Tobias, avec douceur.
— Vous ê tes qui ? Un ami à papa ?
— Pas vraiment… C’est… c’est une longue histoire… Je vais essayer de te sortir de l à . OK ?... N’aie pas peur… »
Il ins é ra son pied-de-biche contre le loquet, apr è s avoir conseill é à la petite voix sanglotante de s’ é loigner de la porte tandis que les paroles é touff é es qui provenaient du salon avaient d é j à d é g é n é r é en garde à vue muscl é e pour soudainement laisser place – lui sembla-t-il – au rire sinistre d’un d é mon.
Tobias, apr è s avoir fractur é la porte du cagibi d’un mouvement vertical puissant, d é couvrit, au comble de l’horreur, une jeune fille tremblotante, roul é e en boule dans un coin du d é barras, v ê tue d’une simple chemise de nuit crasseuse et serrant tr è s fort dans ses petits bras ch é tifs une licorne en peluche d é lav é e.


Chapitre 10 Sara Vaubourg d’Asmodée
Sara Vaubourg d’Asmodée était maintenue captive dans ce petit réduit (qu’elle connaissait par cœur) depuis déjà deux jours.
Son sol froid, plongé dans les ténèbres, était recouvert d’une simple natte en paille sur laquelle reposaient un plateau-repas vide sans couverts, une bouteille d’eau en plastique à moitié pleine et un pot de chambre pestilentiel.
Lorsque son père claqua la porte d’entrée (c’était sa façon tordue de lui signifier son retour à la maison quand elle était « punie »), elle émergea en sursaut du pays des merveilles et attendit patiemment sa libération imminente, promise le matin même par son géniteur ; mais lorsqu’elle constata que des évènements « inhabituels » se déroulaient de l’autre côté du salon, elle se terra en position fœtale dans un coin du cagibi en suppliant sa maman, très fort dans sa tête, de lui venir en aide.

Au moment où des pas lourds dévalèrent les escaliers pour s’arrêter soudainement à un mètre de sa cellule, Sara bloqua instantanément sa respiration en esp érant que son petit cœur affolé, qui exécutait un solo de batterie endiablé dans sa poitrine, ne trahirait pas sa présence malheureuse.

Raphaël, qui se précipita en catastrophe vers la cuisine (après avoir rebaillonné à la hâte un Luc d’Asmodée survolté), découvrit avec stupeur son ami, baissé devant l’entrée d’un minuscule cellier, en train de tendre la main à une forme fantomatique qui, en le voyant vivement surgir du salon, se réfugia comme un lapin blanc agile dans les profondeurs de son terrier.
Tobias, qui lança un lourd regard de reproches à son complice navré (et à deux doigts de la camisole de force), se retourna en direction de la petite victime effrayée en posant au sol son pied-de-biche puis lui présenta délicatement la paume de ses mains débarrassées ainsi de toute velléité agressive.
« Eh… N’aie pas peur, ma grande. C’est juste un ami à moi… On est pas là pour te faire du mal… Regarde, je recule tout doucement… Tu vois ? »
Sara restait silencieuse dans la pénombre de sa cachette, toujours méfiante à l’égard de ces deux hommes accroupis côte à côte devant elle et se tenant à bonne distance de sa zone de « confort ».
« Moi, c’est Toby. Et lui, c’est Raphaël. C’est un bon copain à moi… Et toi ? Comment tu t’appelles ?
— … Sara, dit-elle apr è s un l é ger moment d’h é sitation.
— Salut Sara… Je suis enchant é de faire ta connaissance, r é pondit un Tobias rassurant, totalement d é gris é par ce nouveau rebondissement.
— C’est maman qui vous envoie ?
— Heu, non, ma grande… Elle est o ù ta maman ?
— Il est o ù papa ?
— Dans le salon, r é pondit à son tour Raphaël, mal à l’aise.
— Papa ? interpella-t-elle à voix haute, j’ai le droit de sortir ?… Papa ?!
— É coute, Sara, reprit Tobias apr è s avoir é chang é un regard gêné avec son ami, ton papa ne peut pas te r é pondre… il…
— Il a encore é t é m é chant ? coupa la jeune fille, en rapprochant l é g è rement son buste vers les deux hommes.
— Oui, Sara, on peut le dire comme ç a… Il a é t é tr è s m é chant » souffla Toby.
Les deux amis se regard è rent un moment en silence comme s’ils parvenaient à communiquer par t é l é pathie ; lorsque l’adolescente sortit la t ê te du cagibi et reprit la parole de fa ç on d é tach é e, le cœur des deux amis ne fit qu’un bond dans leur carcasse : « Vous l’avez tu é ?
— Non, non, Sara, temp é ra Raphaël, qui luttait avec lui-m ê me pour ne pas prendre ses jambes à son cou, personne n’a tu é personne. On s’est juste disput é avec ton papa, mais il va bien… Je crois… » ajouta-t-il maladroitement.

Luc, de son c ô t é , se d é menait comme un beau diable sur son fauteuil enrubann é qui commen ç ait s é rieusement à accuser le poids des ans.
Il se balan ç ait dans tous les sens, pris d’une rage fr é n é tique et parvenait, non sans mal, à disloquer lentement mais s û rement la structure en bois de son Voltaire qui lan ç ait des grincements plaintifs à l’attention de son acqu é reur.
Le morceau de GAF qui recouvrait les trois quarts de sa bouche n’adh é rait plus aussi efficacement que lors de sa premi è re utilisation. Tout en gigotant sur son si è ge qui commen ç ait à pencher l é g è rement sur la gauche, il essaya d’un mouvement bovin de la t ê te de d é coller son b â illon de fortune en s’aidant de sa clavicule ; constatant l’inutilit é de cette pantomime d é sesp é r é e, il redoubla d’efforts sur son tr ô ne ballant qui s’affaissa enfin lourdement sur le sol à damier du salon.
Lorsque ses deux agresseurs se pr é cipit è rent dans la pi è ce pour comprendre la raison de ce boucan soudain, ils trouv è rent Luc par terre en train de se tortiller vers la sortie en tirant lamentablement derri è re lui le fauteuil à trois pieds qui restait scotch é à diverses parties de son corps, comme un pantin d é moniaque d é sarticul é voulant fuir les phalanges macabres de son marionnettiste.


Chapitre 11 La dissidente
Tobias et Raphaël se jetèrent sur Luc afin de stopper sa vaine tentative d’évasion.
Lorsque d’Asmodée fut debout, maintenu fermement par ses deux assaillants, le morceau d’adhésif qui obstruait sa bouche pendait sur le côté tel un pétale de rose fanée se détachant mollement de son bouton écarlate.
« Lâchez-moi, petites merdes ! » hurla Luc, en se débattant violemment.
Tobias lui balança un crochet du droit surpuissant qui atteignit dans un bruit sourd son plexus solaire comme pour lui remettre, avec les honneurs, le diplôme du « père de l’année ».
Ce dernier s’effondra au sol, le souffle coupé : « Ah… kof, kof… Vous allez… kof… me le payer très cher… »
Tobias saisit alors Luc par la gorge et le releva d’un geste brusque : « Tu crois quoi, là, espèce de taré ? Que tu peux nous menacer ? s’exclama-t-il à la face de son prisonnier.
— Toi, C é rigo… susurra Luc, un petit sourire aux l è vres, en soutenant sans faillir le regard hostile de Tobias, tu viens de faire la connerie de ta vie…
— Mais ?... Il cherche les coups, ce con ! »
Au moment o ù Toby se pr é para à servir à Luc du rab de tartines, ce dernier prit une voix douce et lan ç a à travers la pi è ce : « Sara… ma ch é rie… »
Nos deux comp è res se retourn è rent en direction de la cuisine et aper ç urent à l’entr é e du salon la petite Sara qui tenait dans ses deux mains, bras tendus, un pistolet noir ; elle braquait le trio bagarreur et glissait d’une cible à l’autre en arborant un calme olympien.
« Regarde ce qu’ils ont fait à ton p è re, ma ch é rie… »
Raphaël et Tobias, qui s’ é taient é cart é s de Luc en levant instinctivement les avant-bras, pri è rent calmement la jeune fille de d é poser son arme au sol.
Dans le m ê me temps, Toby fit une grimace d é solante lorsqu’en t â tant de la main droite la poche de son jean, il constata la disparition pure et simple du Glock 19 qui avait d û glisser par terre quand il é tait accroupi devant la cellule de Sara.
La jeune fille, qui ne semblait nullement ê tre impressionn é e par le visage ensanglant é de son p è re, d é clara avec d’imperceptibles tr é molos dans la voix : « Je veux pas y aller ! »
Luc, qui fut le seul à saisir le sens de cette effronterie, lui r é pondit d’un ton douce â tre : « D’accord, ma ch é rie. On n’ira pas… On restera à la maison ce soir… Promis.
— Tu dis toujours ç a, mais on y va quand m ê me !
— Aller o ù ? intervint Raphaël.
— Toi, tu fermes ta gueule ! é ructa Luc à la face de ce dernier.
— Sara, encha î na Tobias en fl é chissant les genoux, personne ne va te forcer à aller nulle part…
— Ta gueule, C é rigo !... Sara ! Va dans le bureau et appelle Damien tout de suite ! Tu m’entends ?! »
La jeune fille fit un pas en arri è re lorsqu’elle vit le regard enflamm é de son p è re qu’elle ne connaissait que trop bien.
Apr è s avoir h é sit é à courir vers l’alc ô ve pour ex é cuter les ordres paternels, elle reprit sa posture initiale en braquant exclusivement son arme cette fois-ci sur la silhouette inqui é tante de son p è re.
« Tu… ? Sara !!! Tu vas m’ob é ir, oui ?! Appelle Damien tout de suite ! Ou sinon…
— Ta gueule ! invectiva Tobias, tu la fermes ou je te casse en deux !... Sara, é coute-moi, ma grande, ajouta-t-il en se tournant vers l’adolescente, tout ce bordel peut s’arr ê ter maintenant… Pose cette arme et fais-moi confiance… »
Un silence de plomb r é gna dans le salon.
Sara, qui commen ç ait à trembler des mains sous le poids mal é fique des pupilles glac é es de son p è re, voulut é mettre une suggestion lorsque, tout à coup, la sonnerie du portable de Luc se mit à bramer dans sa veste, imm é diatement suivie par la d é tonation assourdissante d’une arme qui aurait fait passer les é clairs punitifs de Zeus pour de simples é tincelles.


Chapitre 12 La fuite
« Oh putain, de putain, de bordel de merde… » marmonna dans sa barbe Raphaël, les mains plaqué es sur le sommet du crâne, en regardant le corps de Luc étalé de tout son long sur les carreaux en damier du salon.

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