Les plaines de Mayjong
281 pages
Français

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Les plaines de Mayjong , livre ebook

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Description

Dans une ville du sud de la France, la vie de Pauline s’écoule tranquillement entre la faculté de Lettres où elle étudie et les week-ends chez ses parents au bord de la Méditerranée.
Elle est secrètement amoureuse de Christophe, un garçon très populaire plus âgé qu’elle, qui suit le même cursus universitaire.
Mais voilà que Pauline commence à faire des rêves étranges. Au début, ce ne sont que des visions éphémères : une plaine, une tempête, le visage d’un inconnu.
Un jour, au hasard d’un détour chez un libraire, le paysage d’un calendrier va profondément la perturber. Elle a déjà vu cet endroit, mais quand et où ?
Dès lors, tout s’accélère. Ses rêves prennent l’allure d’une vie parallèle et le visage de l’inconnu l’obsède jusqu’à lui faire oublier son amour pour Christophe !
Folie, rêve ou réalité ? Et si le monde était bien plus vaste que ce qu’elle pouvait percevoir ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2016
Nombre de lectures 671
EAN13 9782370114006
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0041€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Plaines de Mayjong

Emma Cornellis



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-400-6
1 – Tao


Elle se réveille.
Un rayon de soleil réchauffe son corps engourdi par le froid. Il danse sur son visage, elle sourit sans ouvrir les yeux. Un sentiment de bien-être l’envahit, elle s’étire, les yeux toujours clos, comme pour prolonger ce moment.
Lentement, elle sort de sa torpeur, les rêves éclatent comme des bulles de savon, ne laissant que des souvenirs d’images, des impressions aux couleurs vives qui disparaissent avant qu’elle n’ait pu s’en saisir.
Elle soulève enfin ses paupières. Gênée par la clarté, elle se tourne, abandonnant sa nuque au rayon intrus. Ses yeux scrutent la pénombre. Un mur de toile, un sol de terre battue, des couvertures bariolées, des ustensiles de cuisine en céramique.
Elle se redresse d’un bond, sa tête touche presque la base du toit conique de la tente. Oui, elle se trouve bien dans une tente de trois ou quatre mètres de diamètre, avec une ouverture au sommet pour laisser entrer la lumière.
Un cri muet traverse son esprit, que fais-je ici ? Désorientée, elle se rassoit sur la couverture qui lui a servi de lit.
Si je ferme les yeux, tout va disparaître.
Paupières closes, elle compte jusqu’à dix, rouvre les yeux, rien n’a changé. Elle recommence, une fois, deux fois, jusqu’à en perdre le nombre. Je ne devrais pas être ici, se répète-t-elle avec insistance.
Soudain elle se fige. Pourquoi ne devrais-je pas être ici ? Elle a beau fouiller sa mémoire, pas de réponse.
Son regard se pose à nouveau sur l’endroit qui lui paraît si étrange, le bien-être qu’elle a ressenti en se réveillant est toujours présent. Je ne reconnais rien, pense-t-elle, et pourtant tout est si familier, si apaisant. Elle frissonne.
Malgré le soleil qui entre par le toit, l’air est frais, comme si le jour venait de se lever. Elle s’enveloppe avec la couverture.
Réfléchir calmement.
Sa mémoire reste vide. Imperceptiblement, elle se rend compte que le silence n’est pas absolu. De l’extérieur arrivent des sons, assourdis par le feutre épais de la tente. Des tintements métalliques et tranquilles, qui ne réveillent aucun souvenir. Des animaux. Elle finit par mettre une image sur les gémissements tremblotants : des moutons ?
Curieuse, elle se lève pour sortir. C’est alors qu’elle remarque aussi les vêtements qui l’habillent. Une tunique bleue, grossièrement découpée dans un tissu rêche, lui descend jusqu’aux genoux, et un pantalon noir de matière identique s’enfonce dans des bottes de cuir trop grandes pour ses pieds. De toute évidence, ces hardes, qu’elle ne reconnaît pas, ne sont pas les siennes.
Elle tâtonne la paroi à la recherche d’une ouverture, soulève un lourd pan d’étoffe et se retrouve dehors, médusée par le spectacle qui l’accueille.
La plaine. À perte de vue, une végétation foisonnante où mille teintes de vert se mêlent aux reflets dorés du soleil encore bas sur l’horizon. Et dans ce pâturage sans fin, des moutons paissent tranquillement. Certains portent un collier orné de cloches, tintinnabulant au gré de leur marche. En tournant la tête, elle peut voir, loin derrière la tente, un monticule rocheux au sommet nu et râpé qui surplombe le paysage comme un gardien solitaire.
Soudain, elle tressaille de surprise. À quelques mètres d’elle, devant un feu de braises endormies, un homme assis lui tourne le dos.
— Bonjour ! dit-il, en entendant ses pas.
Elle s’approche, intriguée, s’accroupit en face de l’inconnu qui n’a pas bougé.
Très jeune, il est vêtu comme elle, mais ses bottes, fatiguées et usées, sont pleines de boue. Malgré cette pauvre apparence, elle est immédiatement troublée par son aspect.
La lumière matinale peint des reflets bleus dans ses cheveux noirs qui tombent en mèches désordonnées sur son visage, comme pour occulter sa beauté. Il a des yeux aussi sombres que sa chevelure et légèrement bridés, une bouche aux lèvres pleines et lorsqu’il lui sourit, une fossette se creuse sur sa joue gauche.
Sous sa tunique croisée, elle entrevoit son corps ; sa peau est dorée comme le jour qui est en train de se lever.
Gêné par le regard insistant de la jeune fille, il remonte la capuche de son vêtement sur sa tête.
— Bonjour, répète-t-il en lui tendant une timbale métallique pleine d’un liquide chaud, du thé ?
Elle boit doucement, réchauffant ses mains contre la tasse brûlante.
Du thé ! Elle ne sait pas pourquoi, mais le nom et la saveur légèrement amère lui sont familiers.
— Je m’appelle Tao. Vous avez bien dormi ?
La question du jeune homme la tire de sa rêverie. Ses paroles tintent étrangement à ses oreilles, et les mots ressemblent à une suite de syllabes décousues dénuées de tout sens. Pourtant, elle finit par répondre :
— Oui. Enfin, je ne me souviens plus. Où suis-je ?
Sa voix est rauque, hésitante, comme si elle reparlait après des jours de silence.
— Sur les pâturages du seigneur To’Wong, à un jour de marche du village de Mayjong.
Tous ces noms ne signifient rien pour elle, et une évidence s’impose :
— Je ne sais plus qui je suis ! Je ne reconnais pas cet endroit !
— Vous voulez dire que vous ne vous souvenez de rien ?
Elle acquiesce avant de demander sans trop d’espoir :
— Tu me connais ?
— Non ! Je vous ai trouvée, hier soir. Enfin, pour être plus juste, c’est lui qui vous a trouvée, dit-il en désignant un chien tout pelé qui somnole non loin du feu. Vous dormiez sur la plaine, pas très loin d’ici.
— Je dormais ?
— Oui. C’était étrange. Vous n’aviez aucun bagage, aucun cheval, pas même une couverture pour vous protéger. Vous étiez nue, ajoute-t-il en baissant les yeux avec embarras. Mais vous dormiez, aussi bizarre que cela paraisse, allongée dans l’herbe, la tête posée sur vos mains.
— J’étais nue ?
Elle regarde, incrédule, les vêtements qu’elle porte.
— Ce sont mes vêtements.
Un instant troublée à l’idée qu’il ait pu la voir dans le plus simple appareil, elle réoriente son interrogatoire :
— J’étais évanouie, inconsciente ?
— Non ! Vous dormiez. Je sais reconnaître une personne endormie. Le teint vif, la respiration calme, en plus, vous souriiez, pourtant, je n’ai pu vous réveiller. Alors, je vous ai portée jusqu’à mon ger {1} et j’ai attendu.
— Et ?
— Et c’est tout ! Vous avez faim ?
Il lui tend un morceau de pain dont elle se saisit machinalement.
Le garçon se renferme dans son silence. Il ne peut expliquer la présence de cette jeune fille endormie nue si près de son campement. À un endroit mille fois foulé par les bêtes et lui-même depuis qu’ils sont installés là. C’est comme si elle avait été déposée en pleine nuit pour qu’il la découvre au petit matin. Il sait bien que c’est impossible, les chiens n’ont pas aboyé et aucune caravane n’est passée.
Il glisse un regard sur l’étrangère qui dévore le bout de pain. Comment expliquer l’impression qui semble vouloir s’installer en lui chaque fois qu’il pose les yeux sur elle ? Comme s’il avait déjà vécu ce moment, mais était incapable de s’en souvenir.
— Vu l’état de dénuement dans lequel je vous ai trouvée, je pense que vous avez dû survivre à une attaque de Sans-terre, bien que personne n’en ait encore jamais observé s’aventurant aussi près de Mayjong. Vous ne deviez pas venir de très loin non plus : vous reposiez sur l’herbe depuis peu, sinon vous seriez morte de froid. Une chose étrange pourtant… (Il sourit de nouveau et la dévisage avec insistance avant de se corriger) Enfin, plus étrange que le reste ! Vous ne ressemblez pas à quelqu’un d’ici !
— Comment ça ?
Intriguée, elle comprend soudain qu’elle ne peut se souvenir de sa propre apparence.
— Je ne sais plus à quoi je ressemble ! s’écrie-t-elle ne sachant si elle doit en rire ou en pleurer.
— Vous êtes très belle, dit-il dans un souffle, si bas qu’elle ne peut l’entendre.
— Pardon ?
— Attendez !
Il se lève d’un bond et s’engouffre dans la tente, pour en ressortir presque immédiatement, avec un éclat de miroir à la main. Il est si petit qu’elle ne peut y voir son reflet en entier et doit se contenter de bouts de visage à assembler comme un puzzle. Des yeux azur comme un ciel sans nuage, un nez droit un peu long, une peau claire et des cheveux dorés, épais et bouclés.
Elle pose le miroir avec une moue résignée :
— Je ne me reconnais pas.
— Peut-être, au village, des gens auront entendu parler d’une famille avec une fille à la peau blanche ?
— Tu n’as pas l’air convaincu !
— Non ! Je ne connais personne qui ait rencontré des gens à la peau claire. Mais peut-être faisiez-vous partie d’une caravane qui s’est fait surprendre par des bandits !
— Et je dormais si profondément qu’ils m’auraient oubliée ?
Il a un geste d’impuissance.
— Vous avez peut-être réussi à leur échapper ? Vous avez une meilleure idée ?
Elle tente d’imaginer une explication à sa présence sur ce bout de plaine inconnue, mais très vite elle abandonne, découragée par le vide qui résonne dans sa tête.
— Et toi, demande-t-elle brusquement, qui es-tu ?
Elle vient de prendre conscience qu’elle ne sait rien non plus de son interlocuteur.
— Moi ? (Il a l’air surpris) Je m’appelle Tao et je suis esclave. Mon maître est le chef de notre clan, il possède plusieurs villes-campements, dont Mayjong est la plus importante.
— Tu es esclave ?
Frappée de stupeur, elle fait abstraction du reste de ses explications.
Sans savoir pourquoi cette idée la dérange, elle sent en elle une révolte profonde.
— Je ne comprends pas, dit-elle enfin, je pensais que l’esclavage n’existait plus.
— N’existait plus ?
La curiosité du jeune homme est mise en éveil.
— Qu’est-ce qui peut bien vous faire dire ça ? Aussi loin que remonte l’histoire de notre peuple, il y a des hommes libres et des esclaves.
Elle hausse les épaules avec résignation.
— Aucune idée ! Sincèrement, je ne sais pas.
— Dommage, j’aurais aimé connaître ce pays sans esclaves. Il ne peut être que très loin d’ici, vous avez dû faire un long chemin. (Il se lève, étire son corps mince avec nonchalance, et reprend avec une grimace) Je dois me remettre au travail, dans deux ou trois jours, le chariot qui apporte des vivres passera. Vous pourrez repartir avec lui et demander à être reçue par le seigneur To’Wong, mon maître, ajoute-t-il avec un sourire triste. Lui pourra sans doute vous aider.
— Tu ne peux pas me conduire à lui avant ?
— Non ! J’ai trois cents têtes sous ma responsabilité, et qui sait, la mémoire pourrait bien vous revenir entre-temps.
— Tu es optimiste !
Tao lui recommande de rester à proximité du ger, puis enfourche le seul cheval du campement, une jument baie, plus très jeune, mais encore vaillante. Suivi des quatre ou cinq chiens qui doivent l’aider à regrouper le troupeau, il s’éloigne lentement.
Elle le regarde partir avec regret. Le bivouac, installé près d’un trou d’eau élargi par le travail des hommes, est des plus rudimentaires. Une tente, un foyer allumé au centre d’un cercle de terre soigneusement désherbé, et un petit enclos de broussailles entrelacées où se prélassent quelques bêtes.
Hormis la colline au nord, rien ne vient perturber la plaine verdoyante. Le silence n’est troublé que par les bêlements paresseux des moutons et les aboiements lointains des chiens. Elle se sent seule. Sans même un souvenir pour lui tenir compagnie.
Elle passe la matinée à flâner aux alentours. La végétation se révèle d’une richesse étonnante. D’humeur joyeuse, elle commence à cueillir toutes sortes de fleurs. Dans l’herbe courte, régulièrement tondue par les moutons, elle décèle une multitude de fleurs violettes au parfum enivrant ainsi que de drôles de boules cotonneuses grosses comme le poing, si fragiles qu’elles se décomposent et s’envolent en flocons vaporeux au moindre souffle. Elle renonce très vite à les cueillir, se retrouvant, à chaque nouvel essai, avec une tige nue entre les doigts.
Plus loin, l’herbe prend des proportions surnaturelles. Elle y découvre des plantes aux feuilles longues, effilées et coupantes, tandis que d’autres, plus tendres, lui viennent presque jusqu’à la taille.
Midi n’est pas loin, et la chaleur commence à être intenable lorsqu’elle retourne enfin au campement, une brassée de plantes et de fleurs serrée sur la poitrine.
Tao la voit arriver, radieuse, les joues enflammées, avec de l’herbe jusque dans les boucles défaites de sa chevelure. La beauté presque sauvage de l’étrange jeune fille le déstabilise. Parvenue à sa hauteur, elle lâche son butin sur le sol, un sourire triomphant aux lèvres :
— Il me faudrait un vase pour les mettre !
Elle enlève d’un geste rapide les mèches de cheveux collées sur son front par la sueur.
Il la regarde sans comprendre.
— Un vase ?
— Oui ! Un vase avec de l’eau, pour faire un bouquet avec toutes ces fleurs !
— Vous n’êtes vraiment pas d’ici. Je n’ai pas de vase, ni de récipient assez grand pour votre… (Il s’arrête, ne sachant pas comment qualifier le tas de végétaux inutiles gisant à ses pieds) Mais on peut les faire sécher, ajoute-t-il devant le regard déçu de la jeune fille.
Il s’agenouille pour trier l’enchevêtrement odorant et coloré.
— Vous ne reconnaissez aucune de ces plantes ? demande-t-il sans trop d’espoir.
— Aucune !
Son attention s’est à nouveau tournée vers Tao.
Elle observe les mains du jeune homme sélectionner et rassembler les fleurs violettes. Des mains longues et musclées, aux ongles noircis de terre. Il lui tend le bouquet à l’odeur entêtante.
— Une fois séchées, celles-ci pourront parfumer un coffre à vêtements.
Fascinée par son compagnon, elle l’écoute distraitement énumérer avec patience le nom et les propriétés des plantes qu’elle vient de cueillir.
La chaleur devenant insupportable, ils se réfugient à l’intérieur de la tente. Tao prépare une collation de pain noir, de fromage et de lait caillé, qu’elle avale avidement, comme si elle n’avait rien mangé depuis des jours. Ce qui est peut-être le cas d’ailleurs, pense-t-elle entre deux bouchées.
Ils restent un long moment à l’abri pour échapper aux heures les plus chaudes de la journée. Les milliers de questions qui l’assaillent ne franchissent pas ses lèvres. Comme si parler pouvait gâcher l’instant présent.
Une sensation à la fois étrange et rassurante. Sans passé ni avenir, sans même un nom dans un pays qu’elle ne reconnaît pas, le monde semble commencer ici, sur les couvertures multicolores de la tente, pour finir à l’horizon.
— J’ai l’impression que plus rien n’existe en dehors de nous.
— Pas pour moi, hélas ! Mais je pourrais faire semblant ! ajoute-t-il, rêveur. C’est une bonne idée, aujourd’hui je ne sais plus qui je suis. J’ai oublié Tao, mon maître et ma vie sans avenir.
Il s’allonge, les mains sous la tête et le visage illuminé par cette perspective.
— Et qui voudrais-tu être ? demande-t-elle. J’avoue que je t’imagine plus en chevalier qu’en esclave !
Le jeune homme semble gêné, jamais il n’a reçu de compliments aussi étranges, surtout venant d’une femme. Son audace le déroute.
Il se lève sur un coude pour parler, mais elle ne le laisse pas commencer. S’approchant de lui, elle pose doucement ses doigts sur sa bouche.
— Tu ! dit-elle. Dis-moi tu ! Il n’y a plus d’esclave.
Les lèvres de Tao sur sa main et le regard du jeune homme la troublent plus qu’elle ne l’aurait voulu, elle s’écarte de lui.
— Tu t’obstines à me vouvoyer, reprend-elle embarrassée. Mais qui te dit que je ne suis pas esclave comme toi ?
— Impossible, vous ne parlez pas comme une esclave. De plus, vous ne portez aucun tatouage.
Disant cela, il relève la manche de sa tunique : deux marques, pas plus grandes que des médaillons, sont visibles sur la face intérieure de son avant-bras. Chacun des symboles, imprimé à l’encre noire dans sa peau, semble se composer de plusieurs caractères qui, pour elle, ne sont rien d’autre qu’un délicat enchevêtrement de courbes et de figures géométriques.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le nom du clan auquel j’appartiens, ainsi que celui dans lequel je suis né. La plupart des esclaves n’ont qu’un seul tatouage, mais j’ai déjà été vendu une fois. Je ne m’en souviens pas, j’étais trop jeune.
La peau de son bras à elle est intacte. Blanche, douce et bleutée, là où les veines affleurent. Tao prend sa main dans la sienne, le contraste est flagrant :
— Votre peau, vos mains, ce ne sont pas celles d’une esclave.
Aussi troublé qu’elle, il s’écarte en lui rendant sa main.
Quand la chaleur décline, Tao sort s’occuper du troupeau, pour ne revenir que lorsque le soleil se pose enfin sur l’horizon, embrasant le ciel de ses traînées de feu. La température baisse rapidement et les bêtes se serrent en un amas compact pour passer la nuit au chaud, tandis que Tao ravive le foyer. Les chiens aussi se pelotonnent dans un coin, certains non loin des flammes qui commencent à monter, d’autres, plus audacieux, s’invitent au milieu des toisons tièdes des moutons. Tao a sorti des tapis qu’il dépose devant la flambée :
— Il fait plus chaud à l’intérieur du ger, mais ici on est plus près des étoiles.
En l’honneur de son invitée, il prépare un repas de viande grillée et de racines comestibles cuites sous la cendre, ce qui la sort de son ordinaire fait de pain et de lait caillé. Ils parlent peu.
Bientôt, la nuit froide et paisible envahit le paysage. Les couleurs chatoyantes du long crépuscule d’été ont fait place à un noir profond parsemé d’étoiles lorsqu’ils se décident enfin à rentrer sous la tente.
À l’intérieur, Tao improvise une séparation à l’aide d’une couverture tendue, afin de préserver l’intimité de la jeune fille. À son grand étonnement, celle-ci le prend avec beaucoup de désinvolture, affirmant qu’elle ne va pas enlever sa tunique pour dormir et promettant de fermer les yeux s’il veut se déshabiller.
— Peut-être, est-ce moi qui ai besoin de me soustraire à la tentation ! répond-il, un peu agacé.
Elle rougit sans rien ajouter et se réfugie de l’autre côté de la tenture.
— Bonne nuit, Tao, dit-elle en se pelotonnant frileusement sur son matelas d’herbes sèches.
— Bonne nuit !
La yourte plongée dans les ténèbres, elle s’endort rapidement d’un sommeil lourd et sans rêve.
2 – Pauline


Elle se réveille.
Un grésillement continu et irritant s’insinue dans sa tête. Le bruit métallique se superpose aux images venues du plus profond de son sommeil. Son oreille reconnaît le son familier du vieux radio-réveil qui crachote maintenant une musique à la mode.
Elle s’étire, un sourire aux lèvres, et se blottit à nouveau sous la couette. Il lui faut quelques minutes pour se sentir enfin réveillée. J’ai fait un drôle de rêve , pense-t-elle. Un rêve qui lui laisse un sentiment de bien-être étrange, mais dont il lui est impossible de se souvenir de la moindre image.
Elle ferme les yeux de nouveau, se concentre, mais rien. Frustrée, elle arrête le radio-réveil d’un coup de poing. Il est déjà 8 heures, elle n’a plus que trois quarts d’heure pour se préparer, déjeuner et aller en cours.
Pourtant, comme toujours, elle s’éternise sous le jet trop chaud de la douche. Elle finit par s’extirper de la cabine transformée en sauna et enfile un jeans, un pull beige trop grand par-dessus un chandail rouge. Satisfaite du résultat, elle se regarde dans le petit miroir de la salle de bains : une frange de cheveux noirs cache ses yeux sombres et contraste joliment avec la blancheur de son visage.
Elle souligne son regard d’un trait de crayon, tente de masquer son nez trop large sous un fond de teint léger, hésite à mettre un peu de rouge sur sa bouche aux lèvres fines.
Une bouche d’actrice de film muet, pense-t-elle, riant intérieurement de sa trouvaille. Elle se dessine un sourire écarlate et s’amuse un instant à être star du muet, prend un air amoureux, apeuré, outré ou vertueux.
Non, vraiment, le maquillage, ce n’est pas pour elle ! De l’eau, du savon et la star disparaît. Elle sourit de nouveau à son reflet humide. Allez, tu n’es pas si moche , se dit-elle en calant des petites lunettes rondes sur son nez.
On frappe à la porte. Certainement Fabienne qui vient la chercher pour aller en cours.
— J’arrive ! crie-t-elle en saisissant son cartable de cuir et son imperméable d’homme, deux fois trop grand pour elle.
Fabienne, emmitouflée dans un manteau de tweed pied-de-poule, un bonnet de laine beige enfoncé sur sa cascade de boucles brunes, attend patiemment dans le couloir que la porte s’ouvre. Elle accueille son amie avec un petit sourire sérieux.
— Encore du mal à te lever ? dit-elle en observant les cheveux mouillés de celle-ci.
— Pas du tout ! J’ai juste perdu mon temps à essayer de me maquiller. Complètement raté !
Les deux jeunes filles descendent l’escalier de la résidence universitaire pour se retrouver dans le froid matinal du printemps. Elles hâtent le pas le long du petit chemin qui se faufile entre les immeubles jusqu’à l’université.
Pendant le trajet, comme à leur habitude, elles ne parlent guère ; amies de longue date, les silences gênants n’existent plus entre elles. Pauline regarde son amie avec une pointe d’envie. C’est une fille longue au visage volontaire et intelligent. Le plus frustrant, pense-t-elle, c’est qu’elle n’a besoin de rien pour se mettre en valeur.
— Moi le maquillage, observe Fabienne, comme si elle venait de lire dans les pensées de son amie, je n’en mets jamais avant midi ! Le matin, je n’y arrive pas !
— Et le jour où tu devras aller travailler ? Être impeccable, fraîche et dispo dès 9 heures du matin ?
— On verra, je n’en suis pas encore là ! Et je te signale, ajoute-t-elle, l’œil inquisiteur, que l’on peut être efficace, compétente et présentable dès 8 heures du matin quand on est cadre dans une grande boîte ! Fraîche et dispo ne fait pas partie de mon vocabulaire.
Pauline rit de bon cœur. L’assurance exagérée de son amie lui plaît, surtout le matin de bonne heure.
En passant le petit portail métallique qui donne accès à l’arrière de la faculté, les groupes d’étudiants se font plus nombreux. Des groupes taciturnes et lents qui semblent à peine sortis du lit.
Pauline marche sans voir les formes vêtues de grisaille. Elle est partie. Un pays lointain, une île peut-être, avec une plage de sable fin, un soleil aveuglant et un homme beau comme un dieu qui la prend dans ses bras.
Mais le paysage de rêve se déchire subitement, un choc violent et ses lunettes qui s’envolent. Elle vient de percuter l’une des formes en manteau noir. Une forme très grande, aux épaules larges et au sourire charmeur qui a rattrapé ses lunettes avant qu’elles ne s’écrasent. Elle murmure un « pardon » gêné et un « merci » rougissant, récupère ses lunettes en évitant les yeux de son obstacle et passe son chemin.
Il a fallu que ce soit lui ! Elle entend les rires et les commentaires derrière son dos et se sent devenir rouge comme un feu de signalisation. Une main la rattrape au passage.
— Attends ! Où tu vas ?
C’est Fabienne qui l’a rejointe, amusée.
— Je rêvais.
Son cœur retrouve peu à peu un rythme normal.
— On s’en est aperçu ! rit Fabienne. Tu as vu qui tu as percuté ? « Le Prince Christophe » en personne ! Le mec le plus irrésistible de la fac ! Ta façon de draguer m’épate !
Elle prend un faux air sérieux avant de se tordre de rire.
— Bon, ça va, ça va ! Retiens-toi, tout le monde nous regarde !
— Le Prince Christophe aussi ? demande-t-elle, innocente.
— Je ne sais pas ! Et arrête de l’appeler Prince Christophe, il risque de t’entendre !
Fabienne finit par se calmer et elles se dirigent vers l’amphithéâtre pour suivre leur premier cours de la journée. L’étudiant prénommé Christophe s’y trouve déjà, installé tout au fond et entouré de sa bande habituelle, à majorité féminine.
Gênée, sentant son regard s’arrêter sur elle, Pauline va s’asseoir stratégiquement au milieu de l’amphi. Fabienne grogne un peu, préférant le devant de la scène où l’on entend mieux.
Le professeur entre et se met à débiter son cours d’anglais, après un « bonjour » d’introduction. De sa voix monotone, elle garnit l’amphithéâtre de mots anglo-saxons pendant près d’une heure. Pauline écoute, prend des notes, dessine des fleurs dans ses marges, et baille d’ennui le plus discrètement possible jusqu’à ce que le cours s’achève enfin.
Plus tard, au restaurant de la faculté, assise à l’une des grandes tables en formica vert et entourée d’étudiants bruyants, elle laisse de nouveau son esprit s’envoler. Les mots se superposent, les phrases deviennent inintelligibles, et le regard fixé dans son assiette, elle a l’impression d’être au cœur d’une tempête. La cacophonie qui l’entoure devient celle des éléments déchaînés et les silhouettes qui se meuvent à l’orée de son champ de vision se transforment en houle soulevée par des vents sans merci. Elle en a presque la nausée.
— Ouh ouh ! Tu rêves ?
La voix de Fabienne la tire de nouveau sur la terre ferme.
— Ben oui !
Voyant l’air amusé de son amie, elle tente de lui expliquer sa drôle de découverte :
— Ferme les yeux, dit-elle, et écoute le son de la mer !
— Le quoi ? s’écrie Fabienne, manquant s’étouffer avec son poulet.
— Le son de la mer ! Tu as bien entendu ! Écoute et laisse-toi bercer par le bruit.
— Ma pauvre, tu débloques.
— Non ! Écoute, je t’assure !
— Bon ! (Fabienne ferme les yeux un instant et les rouvre en riant) Si tu veux, mais moi j’entends plutôt un troupeau de moutons bêlants !
Pauline sourit. Son amie a raison. L’ambiance de la cantine évoque davantage un enclos à bétail qu’un océan furieux.
Après le repas, les deux filles rejoignent leur bande d’amies dans leur café habituel. Au bout de deux ans de vie universitaire, ce rendez-vous de midi est devenu presque sacré. Ce jour-là, le soleil froid d’un printemps à peine ébauché s’évertue à réchauffer l’air.
Dans cette ville du sud de la France, l’hiver n’est jamais très rigoureux et déjà quelques fleurs colorées s’épanouissent dans les jardinières, les platanes bourgeonnent et les habitués, en manteau et lunettes de soleil, profitent de la terrasse.
Assis autour de deux petites tables de bistrot, le noyau de la bande sirote un café : les deux Sylvie, et Jane. Elles font une place aux nouvelles venues et bientôt tout le monde discute de la matinée et de ce que l’on fera le soir et durant le week-end qui approche.
À elles cinq, elles forment un groupe très hétéroclite et pourtant, depuis leurs premiers jours à la faculté, elles ne se quittent plus. Toutes en deuxième année de Langues étrangères appliquées, elles se sont rencontrées au hasard des couloirs et sur les bancs des salles de cours.
Les deux Sylvie, originaires d’un minuscule village perdu dans la Drôme, partagent un deux-pièces en centre-ville. Amies depuis le collège, elles sont aussi différentes que peuvent l’être Fabienne et Pauline.
La petite Sylvie, toute en rondeurs, cheveux mi-longs jamais attachés, yeux bruns pétillants de vitalité, toujours survoltée et prête à rire, cache pourtant une nature plutôt inquiète.
Quant à la grande Sylvie, aussi brune que son amie, coiffée très court comme un garçon, avec un corps sculptural, elle étonne, par son calme et son humour, la plupart de ceux qui la côtoient.
Et enfin il y a Jane. Anglaise à la blondeur délicate, au visage enfantin mangé par des yeux verts, à l’expression constamment surprise. Une apparence de petite fille que démentent une force de caractère tranquille et une intelligence travailleuse.
Jane a suivi son premier grand amour jusqu’à cette ville universitaire de province. Un homme plus âgé, séduisant et ambitieux qui paye loyer et dépenses et passe le plus clair de son temps entre deux avions. Elle parle peu de lui, et ses amies ne l’ont jamais vu, comme s’il faisait partie d’une autre vie. Les fins de semaine lui sont le plus souvent réservées, mais cette fois-ci, un rendez-vous d’affaires le retient quelque part en Asie du Sud-Est. Jane, n’étant pas de nature à se morfondre, veut en profiter pour se rendre à une soirée étudiante avec ses amies.
Fabienne, égale à elle-même, refuse de se laisser entraîner.
— D’abord, on ne s’entend même pas parler, il faut hurler.
— Parler ? Mais pour quoi faire ? l’interrompt Jane avec son inimitable accent. On va danser et draguer !
Elle esquisse des mouvements sensuels d’épaules et balance la tête au rythme d’un air de musique imaginaire.
— Danser ! s’exclame Fabienne, j’appelle plutôt ça se trémousser comme des volailles d’élevage ! Mais pour draguer, on n’a pas inventé mieux !
Son regard amusé se tourne soudain vers Pauline, elle ajoute :
— En parlant de drague, Pauline a trouvé un truc pas mal !
Elle raconte ensuite l’incident du matin, avec une telle verve que même Pauline est obligée d’en rire.
— C’est ça qu’on appelle « faire du rentre-dedans » ? demande Jane faussement innocente.
La petite Sylvie lance à Pauline un regard à la fois outré et admirateur :
— Je ne te savais pas aussi entreprenante !
— C’est une méthode un peu musclée, remarque à son tour la grande Sylvie, plutôt du style Fabienne que Pauline, ajoute-t-elle, un regard entendu vers le reste du groupe.
— Pas du tout ! se récrie Fabienne. Moi je suis directe, pas musclée… (Les autres rient) Et je ne suis pas assez rêveuse.
Pauline essaye d’abord de se défendre.
— Mais je ne l’ai vraiment pas vu ! Si je l’avais fait exprès, j’y serais allée plus en douceur. J’en ai gardé une bosse et j’ai presque cassé mes lunettes !
— Ça aurait fait moins vrai, lui assure Fabienne.
Pauline finit par ne plus répondre aux taquineries de ses amies, et la conversation change de sujet d’elle-même pour revenir au projet du week-end. Fabienne se laisse finalement convaincre, en échange d’un brunch tardif chez les Sylvie le samedi matin.
Il fait tellement beau pour la saison, que les cinq filles restent plus longtemps que prévu à se prélasser au soleil et, d’un commun accord, ratent la première heure de cours de l’après-midi. Les tasses refroidissent, la conversation décline, la terrasse se vide peu à peu, et elles sont toujours là.
C’est Fabienne qui rompt le charme la première en se levant dans un élan d’énergie. Pauline la suit avec regret alors que les trois autres, qui ont décidé de s’accorder un après-midi de liberté, tentent de les dissuader d’aller en cours.
— Elles exagèrent, dit Fabienne une fois en chemin. Parfois j’ai l’impression qu’elles ne viennent à la fac que pour boire un café et papoter !
Pauline acquiesce sans conviction. Elle aussi serait bien restée.
Pourquoi faut-il toujours qu’elle choisisse l’option la plus raisonnable ? se demande-t-elle avec une pointe d’agacement. Et pourquoi ne laisse-t-elle jamais de place à ses envies ?
3 – La Dent-du-Chien


Il fait chaud sous la couverture malgré l’air matinal encore froid. Elle s’étire, ouvre les yeux, et se souvient. Tao, la plaine et son esprit sans passé. Les poings enfoncés sur les yeux, elle tente de rattraper le rêve qui s’est enfui à son réveil. Mais il s’échappe, glisse de ses pensées, ne laissant qu’une trace aux couleurs sombres dans sa mémoire et une étrange lourdeur sur son cœur.
Ma vie a commencé hier, se dit-elle, soudain consciente qu’elle ne retrouvera peut-être jamais son passé.
Étrangement, cette idée ne l’effraie pas ; au contraire, elle se sent neuve, prête à affronter le monde entier.
La voix de Tao l’interpelle de l’autre côté de la tenture :
— Bonjour !
Elle passe la tête sous le rideau improvisé et lui sourit. Levé avant elle, il a déjà rangé sa moitié de tente et ravivé le brasero.
— Je nous ai préparé un petit déjeuner, annonce-t-il, mais ne vous pressez pas, je vous attends dehors.
Après une tentative infructueuse pour discipliner un peu ses boucles, elle le rejoint devant la yourte.
Comme le matin précédent, la beauté sauvage du paysage la laisse un moment sans voix. Tao lui sert une timbale de thé bien chaud et un morceau de pain.
— Je ne me souviens toujours pas.
— Peut-être aurez-vous besoin de temps ?
Elle acquiesce sans un mot. Le passé peut attendre, elle se sent légère et pleine de curiosité pour le monde qui l’entoure.
De nouveau, elle reste seule lorsque Tao retourne à ses occupations de berger. Elle se promène, loin, très loin vers la colline solitaire. Elle avait espéré arriver au moins à mi-chemin, mais la distance qui la sépare du monticule aux couleurs de rocaille est bien plus grande qu’il n’y paraît.
Elle commence un peu à distinguer sa masse tranquille qui s’élève d’abord en pente douce recouverte de végétation, pour se terminer abruptement par une falaise de roche grise presque blanche. Çà et là, des éboulements causés par l’érosion ont creusé des passages étroits qui mènent jusqu’au sommet. Elle s’arrête un instant pour souffler et contempler le paysage : la montagne semble plus proche, mais, malgré cela, elle reste de taille modeste face à l’immensité de la plaine. Comme un faux pli sur une prairie de velours.
En regardant bien, elle remarque des enchevêtrements de verdures, plus hauts et plus touffus, au pied du massif. Des arbres ? Peut-être même un bois minuscule ?
Derrière elle, le campement de Tao a maintenant la dimension d’un jouet, la prudence lui dit de rebrousser chemin. Elle fait demi-tour à regret, elle aurait aimé surplomber la plaine, apercevoir le reste de cette terre qui semble sans fin.
La température augmente rapidement, la sueur colle ses cheveux sur son front et dégouline le long de son dos.
Elle a la sensation de marcher depuis des heures et la tente, toujours aussi loin, commence à la narguer. Le soleil est maintenant à la verticale et elle a la désagréable impression de faire du surplace. Elle avance pourtant à longues enjambées au milieu d’herbes épaisses et rêches qui lui montent parfois jusqu’à la taille.
Elle s’arrête un instant, perplexe. A-t-elle rencontré une telle végétation à l’aller ou s’est-elle égarée ? Impossible ! Comment perdre son chemin sur cette terre sans relief alors que le but à atteindre n’est pas sorti une seule fois de son champ de vision ? Elle chasse l’idée et se remet en route.
Ses pas se font de plus en plus lents, elle s’oblige à ne plus penser, ni à la canicule ni au chemin qui reste à parcourir, mais le temps semble s’étirer, s’immobiliser.
Elle presse le pas, se force à regarder le bout de ses bottes. Quand je relèverai la tête, la tente ne sera plus très loin. Elle lève les yeux, mais à son grand désarroi, le campement est toujours un jouet minuscule. C’est une hallucination, songe-t-elle, il fait trop chaud.
Soudain, alors que la panique semble prête à l’envahir pour de bon, le trot d’un cheval vient rompre son angoisse. La silhouette de Tao, monté sur sa vieille jument, apparaît.
— Je vous ai vue de loin et je me suis dit que vous auriez peut-être envie de rentrer à cheval ? (Son sourire s’efface devant le visage sans couleur de la jeune fille) Ça ne va pas ?
— Je ne sais pas. C’était comme si j’étais perdue ! J’avais beau marcher, je n’avançais pas !
— La plaine vous a joué un de ses vilains tours.
— Pardon ?
Elle doit mettre une main sur son front pour le regarder sans être aveuglée par l’éclat du soleil.
— Parfois, les esprits des steppes piègent les sens du berger ou du voyageur imprudent. Les distances semblent se rallonger ou se raccourcir et le temps s’arrête, surtout à cette heure-ci et sans protection !
Il pose le chapeau de paille qu’il portait sur la tête, sur les boucles emmêlées de la jeune fille, et lui tend la main pour l’aider à monter en croupe.
Elle hésite, ne sait quel bras lui donner ni sur quel pied elle doit prendre appui. Ils rient de sa gaucherie et Tao finit par la soulever en l’attrapant par la taille. Elle se retrouve assise devant lui, pas très rassurée.
— On dirait que vous n’êtes jamais montée à cheval ! s’étonne-t-il alors qu’ils rebroussent chemin.
— Ou alors j’ai vraiment tout oublié !
Mal à l’aise entre les bras de son compagnon, elle s’agrippe à la crinière rugueuse de l’animal.
— Je crois vraiment que vous n’avez jamais été en selle, dit-il en la retenant d’une main ferme alors qu’elle glisse dangereusement sur le côté. Monter, c’est comme marcher ou courir, ça ne s’oublie pas. Le plus bizarre, c’est qu’ici hommes, femmes, enfants, riches, pauvres ou même esclaves, nous montons tous à cheval.
— Je viens peut-être de très loin ? Un pays où les gens n’ont pas de chevaux ?
Cette question les plonge dans un grand silence. Elle, sans mémoire d’un monde qu’elle semble découvrir, ne se rend pas vraiment compte de la singularité de ses propos, et refuse de se torturer l’esprit à la recherche de souvenirs improbables. Lui n’arrête plus d’y penser. Il se demande même s’il n’a pas trouvé une fée, une de ces créatures merveilleuses qui hantent les récits des anciens. Mais ces croyances l’ont toujours fait sourire, et mis à part son arrivée étrange, cette fille n’a rien de surnaturel.
* * *
Le lendemain, Tao décide de lui montrer la Dent-du-Chien, la montagne qu’elle a voulu atteindre seule, sans succès. Accroupi devant les braises du foyer, il l’accueille avec une timbale de thé fumant. Près de lui, un sac de toile rempli de provisions et des couvertures roulées attendent déjà le signal du départ.
— Il ne faut pas tarder, pour profiter un peu de la fraîcheur matinale.
— Pourquoi des couvertures ? demande-t-elle d’une voix encore endormie.
— Je ne pense pas que nous puissions faire l’aller-retour en une seule journée. Si nous voulons monter jusqu’au sommet, il faudra aussi dormir là-haut.
— Alors tu vas abandonner tes bêtes pendant deux jours ?
— Un jour et demi, corrige-t-il, si tout va bien nous serons de retour demain, en fin de matinée. J’espère seulement que Chang n’arrivera pas pendant notre… excursion.
— Chang ?
— Un esclave aussi, il fait la navette entre Mayjong et les bergers qui gardent les troupeaux sur la plaine pendant la saison chaude. Il nous ravitaille avec son chariot et ramène également des nouvelles.
— Ah oui, celui qui me conduira vers ton seigneur.
L’idée de partir, de s’éloigner de Tao et de son petit bivouac hors du temps ne la rassure guère, mais elle se tait.
Un peu plus tard, protégés par de larges chapeaux faits de végétaux étroitement entrelacés, ils chevauchent ensemble la vieille jument.
Lorsque la bête commence à montrer des signes de fatigue, Tao descend. Elle ne tarde pas à suivre son exemple et lorsque le soleil arrive à son zénith, ils cheminent tous les deux, devant la jument.
Malgré sa première expérience malheureuse, la jeune fille s’étonne encore de la difficulté de l’entreprise. Marcher sur cette étendue plate est plus laborieux qu’elle ne l’aurait cru. La végétation très dense et parfois aussi haute qu’eux les oblige à adopter une démarche peu naturelle et fatigante.
Vers le milieu de la journée, ils font une pause pour manger un peu de pain et du fromage.
Tao s’assoit à l’ombre de la jument. Elle le suit, inquiète de se trouver presque entre les jambes du paisible animal.
Le jeune homme qui l’observe du coin de l’œil en rit.
— Rassurez-vous, dit-il, cette vieille bourrique est bien trop épuisée pour faire le moindre mouvement. Je crois bien que c’est sa dernière saison sur les pâturages avec moi !
Elle ne répond rien, trop occupée à souffler, elle est en nage.
— Vous n’avez pas l’habitude des longues marches, remarque son compagnon.
— On dirait que non, à moins que ce ne soit du soleil ! Cette chaleur est inhumaine !
Il lui tend une gourde d’eau tiède qu’elle boit avec avidité. Lui, en revanche, ne paraît nullement gêné par la température et l’effort.
— Moi j’y passerais ma vie si je pouvais !
Il ferme les yeux un instant, le visage tourné vers le nord.
— À marcher sous la canicule ? s’écrie-t-elle en riant.
— Non, à voyager. (Il rouvre les yeux, soudain sérieux) Je ne suis jamais allé au-delà de la Dent-du-Chien. Je ne connais même pas les frontières de notre clan. On continue ? ajoute-t-il vivement, comme pour chasser des idées trop sombres.
Devant eux, la colline semble toujours aussi loin, mais derrière, le campement a disparu comme par enchantement.
— On continue, acquiesce-t-elle.
Elle commence à douter de l’entreprise ; pourtant, imperceptiblement, le mont rocheux se rapproche. Comme elle l’avait deviné lors de sa première excursion, des arbres poussent aux pieds de la pente qui s’élève doucement au-dessus du paysage, profitant à la fois de la proximité d’un minuscule cours d’eau et de l’abri offert par le relief.
De près, ils paraissent bien chétifs et poussiéreux. Se dressant vers le ciel, pathétiques sur leurs troncs trop maigres et balançant leurs branches épineuses au gré de la brise, comme pour garder l’équilibre.
— On dirait qu’ils vont tomber, murmure-t-elle.
Curieuse, elle s’approche d’un tronc, saisit une branche basse, sèche et cassante. Les feuilles éparses qui la couvrent sont tendres et juteuses, d’un vert brunâtre. Tao en fourre quelques branches dans son sac.
— Elles donneront du goût à notre repas ce soir ! En infusion, c’est aussi très bon et cela réchauffe l’âme.
Mais elle n’écoute plus, elle vient d’apercevoir le cours d’eau qui serpente droit devant eux et s’y précipite. Les arbres forment un couvert tellement étroit que la petite rivière se trouve déjà à la lisière du bois, creusant un vallon miniature entre plaine et colline. Une trouée rocailleuse pas plus haute que ses genoux, qui descend du plateau rocheux pour se perdre sous les arbres et disparaître quelque part sous terre.
Arrachant ses bottes, la jeune fille saute dans le lit du ruisseau, barbote pieds nus et s’asperge en riant. Elle a retroussé son pantalon, laissant apparaître, sans aucune gêne, ses jambes nues. Des jambes fines et musclées comme celles d’un jeune garçon.
Tao reste au bord du ruisseau à la regarder jouer comme une enfant. Décontenancé par son étrange beauté et sa familiarité, il se sent soudain complètement déplacé.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-elle, vaguement consciente de son trouble.
— Rien !
Il ne peut en dire plus long, d’un geste précis, elle vient de lui envoyer une grande giclée d’eau froide à la figure et rit à ne plus pouvoir respirer de son air ahuri. Elle doit l’arroser plus d’une fois pour qu’il abandonne enfin sa réserve et lui rende la pareille.
Aussi vive et habile que lui pour sauter d’une pierre à l’autre et se déplacer, elle l’éclabousse encore, s’enfuit et recommence.
Tao finit par oublier ses réticences. Il tente de l’attraper, elle se dérobe, glisse entre ses bras ou se laisse enlacer avec un cri de surprise ; il ne la relâche que pour la rattraper ; leurs mains se frôlent, leurs regards se cherchent tandis qu’ils s’aspergent d’eau et que leurs rires insouciants résonnent, presque incongrus au milieu de cette nature vierge.
Essoufflée, elle finit par se laisser tomber sur la berge. Il fait encore très chaud et ses vêtements mouillés lui procurent une fraîcheur bienvenue.
Tao s’écroule près d’elle, le visage si proche du sien qu’elle peut voir les gouttes d’eau perler entre ses cils.
— Il ne faut pas trop tarder, dit-il en reprenant haleine, sinon nous n’arriverons pas au sommet avant la nuit.
— Il n’est pas trop tard ? Pourquoi ne pas camper ici ?
Elle regarde le soleil déjà bien bas derrière les cimes du petit bois et tente de le convaincre avec son plus beau sourire. L’idée de devoir escalader cette montagne après une journée de randonnée lui paraît au-delà de ses forces.
— Ce n’est pas si loin, commence Tao, hésitant. L’ascension est facile, il suffit de suivre le chemin creusé par le cours d’eau.
Il se relève sur un coude pour lui faire face. Avec ses attitudes de jeune fille de la haute société et sa résistance physique digne des meilleures bergères du village, il ne sait plus que penser.
— Là-haut, reprend-il, la vue est magnifique et nous serons mieux protégés des bêtes sau…
— Des bêtes sauvages ? (Affolée, elle se lève brusquement) Il y a des bêtes sauvages par ici ?
— Comme partout ! répond le jeune homme interloqué.
— Quelles sortes de bêtes ?
— Des ours, des loups, des lynx… et aussi des moins dangereux.
— Alors, grimpons ! Une chose me rassure, continue-t-elle en remettant ses bottes, tous ces noms me sont familiers. Et tes moutons ? demande-t-elle soudain, ils ne sont pas en danger sans toi ?
— Il y a toujours un risque. Mais les prédateurs attaquent rarement les troupeaux en plein été. Les proies faciles sont assez abondantes et les chiens sont là pour les dissuader.
Après avoir pris soin de remplir leurs gourdes, Tao se charge du sac de toile et des couvertures, il donne ensuite ses dernières recommandations à la jument qui ne peut les accompagner plus loin. Flattant avec douceur l’animal à l’encolure, il la débarrasse du lourd tapis de laine qui lui sert de selle et la laisse filer avec une tape légère sur la croupe.
— Tu ne l’attaches pas ? Tu n’as pas peur qu’elle s’enfuie ?
— Non. Sauf si elle se retrouve nez à nez avec un loup ou un lynx, et alors, je préfère qu’elle puisse fuir !
Tao a vu juste, l’ascension de la colline n’est pas très longue. Ils gravissent d’abord la pente douce et herbeuse en suivant le petit cours d’eau, jusqu’à la falaise abrupte du surplomb rocheux.
Par-dessus les cimes maigres des arbres, ils peuvent de nouveau apercevoir le camp qu’ils ont quitté le matin même : une minuscule tache blanche, le ger et un essaim mouvant de points grisâtres non loin, le troupeau qui se rassemble pour la nuit.
Après quelques gorgées d’eau, ils entament l’escalade de la paroi de granit, assez impressionnante vue de près. Heureusement pour eux, le ruisseau, devenu petit torrent de montagne, a, là aussi, creusé son lit et ouvre une brèche étroite beaucoup moins pentue que la paroi elle-même.
Ils grimpent en s’aidant de la végétation et des irrégularités de la roche qui forment à certains endroits, un véritable escalier. Tao, prudent, fait passer la jeune fille devant lui afin de la soutenir si elle vient à déraper. Mais là encore, elle l’étonne. Ses pieds cherchent avec assurance les meilleures prises et elle ne se laisse pas surprendre par la mousse qui rend la roche glissante.
Arrivée au sommet, elle se hisse sans hésitation le long des bords raides, et ne peut retenir un cri d’admiration devant le paysage qui s’étend à leurs pieds.
Au sud, le ciel prend une teinte rouge et or, tandis qu’au nord le crépuscule déploie déjà sa chape d’un bleu profond, au-dessus d’une immense chaîne de montagnes qu’elle découvre pour la première fois : les Montagnes Sans Nom.
Un massif gigantesque, mais si loin que l’on ne peut le voir que de ce promontoire, et qui marque la limite du monde connu, apprend-elle de son compagnon.
Le reste n’est que plaines et pâturages à perte de vue.
Tao lui montre une tache plus claire, loin vers le sud-ouest : Mayjong.
— On aperçoit à peine le lac, indique-t-il.
En plissant les yeux, elle se rend compte alors que l’éclat lumineux qu’elle a pris pour une bourgade est, en fait, une étendue d’eau où le soleil couchant se reflète avec violence. Le village, lui, est invisible.
— C’est beau, murmure-t-elle.
Elle fait le tour du sommet qui ressemble à un gros galet plat posé sur un monticule de terre. Quelques buissons rachitiques poussent dans les failles du plateau usé par les vents. Non loin de la bordure sud, un léger dénivelé forme un abri naturel où ils installent leur bivouac.
Tao allume un feu avec des branches arrachées aux buissons qui les entourent, tandis qu’elle longe l’arrête accidentée de leur refuge, incapable de se lasser du panorama.
Le ciel s’assombrit et la fraîcheur descend enfin sur eux. À l’image du paysage, il semble n’y avoir aucune mesure dans le climat, après la canicule de la journée, la nuit s’annonce froide.
Elle rejoint Tao près du feu. Le jeune homme, qui a déjà étendu les couvertures au sol, fait bouillir de l’eau dans un récipient de métal cabossé posé sur les braises. La lueur des flammes danse sur son visage et des ombres soulignent la beauté de ses traits. La jeune fille sent son cœur s’accélérer et détourne son regard avec humeur.
— Goûtez ça !
Tao lui tend une timbale d’eau chaude dans laquelle flottent quelques feuilles. Celles cueillies un peu plus tôt au pied de la colline. Elle fait la grimace devant la mixture odorante et y trempe les lèvres par courtoisie. C’est amer et une sensation de légèreté lui traverse le corps en même temps que la chaleur de l’infusion. Tao sourit devant son air surpris.
— Il ne faut pas en abuser, c’est plus enivrant que la bière.
— Voudrais-tu profiter de moi ? s’exclame-t-elle faussement choquée.
— Si je le voulais, je me serais abstenu de révéler le secret de cette feuille.
Une lueur malicieuse éclaire son visage.
Enhardie par l’infusion étonnante, elle demande :
— Tao, as-tu déjà aimé quelqu’un ?
Le jeune homme, déconcerté, manque de s’étrangler.
— Pardon ?
Elle répète sa question, à la fois amusée et touchée par sa gêne. Il se contente de secouer la tête en signe de négation. Impossible d’avouer à cette étrangère aux manières parfois si brutales que depuis qu’il l’a découverte, endormie au milieu des herbes sauvages, elle occupe la plupart de ses pensées.
— Je ne te crois pas, ce n’est pas une esclave, c’est pour cela que tu ne veux pas en parler.
Il ne répond pas.
— Elle ne peut être que très belle et riche. (Le liquide chaud et amer lui tourne légèrement la tête et elle continue) Peut-être la fille de ton maître ?
— Oui. Et je suis un esclave, donc rien ne sera jamais possible entre nous.
Sa voix devenue soudain glaciale, la sort brutalement des vapeurs de l’étrange boisson.
— Excuse-moi.
Elle verse le reste de l’infusion sur le sol. Sourcils froncés, elle se rend compte qu’elle est allée trop loin. Pourtant, elle ne comprend pas la réaction violente de Tao. Les règles sociales et les tabous qui entravent le cœur de jeune homme demeurent, pour elle, une énigme.
La nuit les enveloppe maintenant entièrement. Une nuit lumineuse, éclairée par une lune encore pleine, qui reflète son visage triste sur l’immense plaine étendue à leurs pieds.
Il fait froid, la jeune fille serre sa couverture autour de ses épaules tandis que Tao remue distraitement les braises du bout d’une branche. Il semble préoccupé.
— Moi aussi, je vous demande de m’excuser, finit-il par lâcher.
— Pourquoi ? Un esclave n’a pas le droit de se mettre en colère ?
— Pas contre quelqu’un qui ne porte aucun tatouage, en tous les cas, murmure-t-il avec une pointe de résignation dans la voix.
— Si ! C’était stupide et indiscret de ma part, même si je trouve absurde que deux personnes puissent être séparées par leur condition. J’ai la conviction que je viens d’un endroit où les choses sont très différentes.
Tao ne répond pas, de plus en plus convaincu, lui aussi, qu’elle ne peut avoir vu le jour sur la plaine. Aucune femme ne lui ressemble. Il ne peut imaginer, même la jeune fille la plus instruite d’un clan très puissant, se comporter ainsi avec un esclave, qui plus est, un homme.
Elle n’a pas la pudeur de son sexe et son esprit est libre. Bien trop libre.
— Il est tard, je pense que nous devrions dormir, se contente-t-il de dire.
Elle acquiesce sans un mot, s’enroule chaudement dans l’étoffe de laine, et lui tourne le dos. La tête posée sur le sac de toile et les yeux perdus dans les étoiles, elle s’endort rapidement.
Tao s’allonge à ses côtés ; ainsi, entre les braises du feu mourant et son corps, elle n’aura pas froid. L’esprit accaparé par son étrange compagne, il reste un long moment sans pouvoir trouver le sommeil.
4 – Prince Christophe et Miss Muraille


Pauline marche sans entrain sur les trottoirs bien propres qui la mènent à la fac, noyée dans un spleen qui semble ne plus vouloir la quitter. Aujourd’hui, elle s’est levée avec l’envie de se recoucher.
Elle respire l’air plutôt froid du petit matin, les bâtiments de la faculté de Lettres se dessinent en face d’elle. Une sorte de blockhaus des années 60 posé au milieu d’un parc. Elle n’a qu’à franchir la rue, passer le portillon rouillé, toujours ouvert, pour se retrouver sur l’allée de gravier bordant la haute structure percée d’innombrables fenêtres. Elle contourne tout l’édifice pour entrer par le hall principal, histoire de rallonger le chemin et de perdre un peu de temps.
Elle déteste arriver trop en avance, attendre devant l’amphithéâtre, le dos cloué au mur et les yeux rivés sur un livre pour éviter le regard des autres.
Mécaniquement, elle se dirige vers le département d’espagnol. Ses pas connaissent bien les couloirs. La tête égarée dans ses pensées, elle marche sans voir le monde qui l’entoure. Elle a dépassé sa classe d’une bonne dizaine de mètres quand, confuse, elle fait demi-tour en imaginant les yeux des étudiants, qui patientent devant la porte, braqués sur elle.
L’un d’eux, en effet, la dévisage, Christophe Clément. Il remarque pour la première fois cette drôle de fille, pas particulièrement jolie, toujours dans la lune, et qui semble d’une timidité maladive.
Elle croise un instant son regard avant de détourner les yeux en rougissant. Il sourit. Même s’il en a l’habitude, il éprouve néanmoins du plaisir à sentir qu’elle n’est pas insensible à son charme.
— Tu lui plais, susurre Adèle à son oreille.
— À qui ? demande-t-il innocemment.
— Ben, à « Miss Muraille » !
— Miss Muraille ? (Christophe rit franchement) D’où sors-tu ce surnom, encore ?
Adèle, belle et extravertie, est l’une de ses meilleures amies. Elle ne supporte pas la médiocrité et a tendance à porter des jugements féroces sur ceux qui lui déplaisent.
— Tu n’as pas remarqué qu’elle se fond dans le décor ? Regarde, on dirait qu’elle ne fait qu’un avec le mur ! On la voit, on ne la voit plus ! conclut-elle joyeuse.
Christophe émet un murmure réprobateur :
— Tu es méchante avec cette pauvre fille !
— Non ! Seulement réaliste. Elle est moche et tellement complexée que cela en devient risible. As-tu déjà entendu le son de sa voix ? En deux ans de fac, je ne l’ai jamais vue ouvrir la bouche !
— Eh bien, puisque tu en parles, oui ! Hier, elle a dû me confondre avec un mur, ta Miss Muraille, parce qu’elle a voulu me passer au travers !
Il lui raconte brièvement sa rencontre de la veille.
— Je te sens intrigué, dit Adèle, perspicace. Dans ta petite tête de macho, tu imagines un jeu piquant. Séduire le vilain petit canard qui se transformera en princesse des mille et une nuits ! Je ne veux pas te faire de la peine, mais quand on est moche, on le reste !
— Elle n’est pas si repoussante que ça, réplique Christophe en observant sans gêne les rondeurs de Pauline.
— Si tu es en mal de challenge, je te conseille plutôt une de ses copines. Elles sont cinq toujours fourrées ensemble et, sur le tas, il y en a deux de passables. Les autres, sans intérêt, comme Muraille.
— Je ne veux séduire personne, Adèle, je te signale que je suis déjà casé.
Adèle a un geste d’impatience et un sourire entendu.
— La femme de ta vie, elle est à Paris et t’a oublié. Il faudra que je te montre les deux passables, à l’occasion !
Sur ce, le professeur arrive. Contraints d’arrêter leur discussion, ils entrent en classe. Christophe jette un dernier coup d’œil sur Miss Muraille qui s’installe au fond de la salle. La tête baissée, elle semble vouloir dissimuler son visage sous ses cheveux qui tombent comme de lourds rideaux noirs, de chaque côté.
Il se rappelle les grands yeux bruns surpris qui s’étaient levés vers lui la veille et se demande ce qu’ils peuvent bien cacher derrière leur mélancolie rêveuse.
* * *
Pauline, de nouveau assise à la terrasse du petit café entre les facultés de Lettres et de Droit – qui s’appelle d’ailleurs L’Entre-Fac –, rêve devant sa tasse en écoutant ses amies d’une oreille distraite. Le ciel, aussi bleu que le jour précédent, et la température particulièrement clémente ont attiré de nombreux groupes d’étudiants et il ne subsiste presque plus de tables libres. Les cinq filles parlent encore de la soirée à venir. Fabienne et Pauline ont décidé de ne retourner chez leurs parents que le samedi, après avoir pris le petit déjeuner chez les Sylvie avec le reste de la bande.
— Et ce soir, vous venez manger à la maison, propose la grande Sylvie, comme ça, on partira ensemble !
Les autres acquiescent et une nouvelle discussion s’engage pour savoir qui apportera le pain, le fromage et le dessert. Soudain, Pauline sent son cœur s’accélérer. Elle aperçoit Christophe Clément, suivi de son inséparable pimbêche rousse. Ce doit bien être la première fois qu’elle les voit ici et ils semblent chercher une place sur la terrasse.
Elle replonge dans son café en constatant qu’ils s’invitent à la table juste devant elle. Chaque fois qu’elle lève le nez pour parler à l’une des Sylvie, Christophe entre dans son champ de vision et à sa grande surprise, on dirait qu’il la regarde. Fabienne aussi l’a remarqué. Elle se penche vers son amie pour que les autres ne l’entendent pas :
— Je crois que tu te fais mater !
— À moins que ce ne soit toi ! réplique Pauline qui se demande ce que l’étudiant le plus charmant de la Fac peut bien lui trouver.
— Ce n’est pas mon type ! répond Fabienne, mais je ne cracherais pas dessus tout de même, ajoute-t-elle devant l’air surpris de Pauline.
— Vous parlez de qui ? interroge Jane, curieuse.
— Du Prince Christophe qui est assis juste devant nous. Alors un peu de discrétion s’il vous plaît ! lance Fabienne d’une voix très audible.
Le résultat est à la hauteur de ses espérances. Les deux Sylvie se retournent esquissant un petit sourire cordial à l’adresse de Christophe et de son amie. Après tout, on se connaît tous un peu au bout de deux ans de cours communs.
Pauline a fini de rougir et s’amuse même de la situation. Malgré son assurance, le jeune homme paraît un peu déstabilisé par cette attention soudaine. Elle remarque aussi avec une pointe d’amertume que le regard qui semble le gêner le plus est celui de Jane.
— Bon, les filles ! Vous le trouvez bien ce mec, oui ou non ? demande subitement celle-ci d’une voix plus confidentielle. Alors, on va l’attirer entre nos pattes.
Avec un clin d’œil coquin, elle se lève lentement, laissant à la terrasse entière le temps et le plaisir d’admirer son élégance blonde.
— Donc à ce soir ! dit-elle, avec son plus bel accent anglais, la soirée Promo 91, c’est bien ça ?
Elle glisse, comme par accident, un dernier sourire désarmant de charme, sur la grande Sylvie, et par la même occasion, sur Christophe qui se trouve juste derrière. Leurs yeux se croisent et l’étudiant sent son cœur s’emballer.
— Je t’avais bien dit que ses amies étaient plus attirantes, lui susurre Adèle, triomphante.
— Adèle ! Tu as réussi à me traîner ici, mais je ne suis toujours pas intéressé par tes plans !
— Même pas l’Anglaise ? réplique-t-elle, d’une voix faussement déçue.
— J’avoue qu’elle est vraiment charmante, mais le physique ne fait pas tout.
Son regard se tourne vers la petite brune à la coupe au carré et aux yeux rêveurs derrière ses lunettes rondes. Elle parle avec une autre brune et ne semble plus lui prêter attention. Son visage s’anime, et il remarque les fossettes qui se creusent sur ses joues lorsqu’elle rit.
— La grande brune n’est pas mal non plus, intervient Adèle en mettant fin à sa réflexion. Je la connais un peu, elle est en allemand avec moi. C’est tout le contraire de sa copine, Miss Muraille.
— Adèle ! l’interrompt Christophe un peu las, pourquoi tiens-tu absolument à ce que je sorte avec une de ces filles ?
— Pour que tu arrêtes de penser à ta Parisienne ? répond-elle en guise d’excuse.
Christophe soupire, vaincu, un sourire au coin des lèvres :
— Ça te dit, la soirée Promo 91 ? Je ne peux pas refuser une invitation aussi claire !
5 – L’attaque des loups


Elle ouvre les yeux. Contre son visage, la toile rugueuse de la tunique de Tao. Il lui tourne le dos, encore endormi. Doucement, elle se blottit un peu plus contre lui. Le corps assoupi du jeune homme, sa sensualité et sa tiédeur font naître un désir qu’elle n’a aucune envie de contenir.
D’une main hésitante, elle effleure son dos, glisse sous l’étoffe grossière de ses vêtements à la recherche de sa peau dorée. À moitié endormi, Tao se retourne, s’empare de la main qui explore son corps pour la porter à ses lèvres. Il ouvre les yeux, le visage grave. Les doigts de la jeune fille toujours entre les siens, il caresse de sa main libre ses boucles défaites, son cou et sa gorge avant de s’attarder sur la courbe délicate de sa taille.
Pourtant, il s’écarte d’elle, lui rend sa main avec un dernier baiser.
— Il ne faut pas, murmure-t-il, visiblement ému.
— Pourquoi ?
— Vous ne vous souvenez plus ? demande-t-il avec un sourire. Nous n’avons aucun avenir possible ensemble. Et peut-être appartenez-vous déjà à un homme.
— Je n’appartiens qu’à moi, et ma vie d’autrefois n’existe plus !
— Ne dites pas une telle chose, pensez à ceux qui ne vous ont pas oubliée et qui vous attendent.
Tao frôle de nouveau le visage de la jeune fille d’une main tremblante.
— J’aurais l’impression d’abuser de vous, dit-il doucement.
Le jour pointe à peine. Un ciel mauve s’élève au-dessus de la plaine encore sombre. Elle se redresse furieuse, la sagesse de Tao la blesse plus qu’elle ne l’aurait voulu. Elle ne peut imaginer qu’un simple interdit social puisse constituer une barrière infranchissable à leur attirance mutuelle, surtout ici, à mille lieues de tout.
Tandis qu’elle remâche sa déception en faisant les cent pas, le jeune homme scrute le ciel d’un air soucieux. Un vent frais, venant du nord, agite l’herbe rase du plateau.
— Il faut se mettre en route sans tarder, dit-il.
La descente est plus rapide que l’ascension. Dans le sillage du torrent, leurs pieds trouvent sans peine les appuis nécessaires. Lorsqu’ils atteignent le bas de la paroi rocheuse, la brise s’est transformée en rafales vigoureuses et des nuages inquiétants courent maintenant au-dessus de la plaine.
Les jeunes gens dévalent la colline, jusqu’au ruisseau pour se retrouver, essoufflés, à couvert dans le petit bois. Mais les bourrasques s’engouffrent entre les troncs fragiles sans rencontrer beaucoup de résistance, emportant feuilles et brindilles avec elles.
— Une tempête s’approche, nous devons rejoindre le camp au plus vite, dit Tao.
— Pourquoi ne pas chercher un abri ici et attendre ?
L’anxiété qu’elle ressent chez son compagnon ne la rassure guère.
— Nous ne risquons pas grand-chose, si ce n’est d’être mouillés ! (Sa voix se veut apaisante, mais elle sent l’inquiétude poindre entre ses mots) Les moutons par contre n’aiment pas les orages, je dois retourner auprès du troupeau.
Un bruissement tout proche lui fait tourner la tête. La jument qu’ils avaient laissée ici avant d’entreprendre leur ascension surgit derrière eux, frottant affectueusement ses naseaux contre la joue du jeune homme.
— Tu arrives à pic ! lui dit-il avec douceur.
L’instant d’après elle s’agrippe à la crinière de l’animal, serrant les jambes pour ne pas tomber tandis que Tao marche devant, la longe dans une main.
La tempête s’est levée avec une rapidité et une violence que rien ne peut arrêter dans ce paysage, plat jusqu’à l’horizon. Ils avancent contre le vent et elle finit par se coucher sur l’encolure de la jument pour ne pas être emportée.
En quelques heures à peine, la plaine s’est transformée en une houle de verdure sombre balayée par un souffle glacial, sous un ciel de plomb. Les herbes les plus solides se muent en fouets redoutables, cinglant leur peau à peine protégée, tandis que fleurs, insectes et plantes fragiles sont arrachés et projetés en tous sens.
La figure enfouie dans la crinière de la jument, elle ne voit plus rien, ne sent plus rien, concentrant toute son énergie pour rester en selle. Elle serait incapable de dire combien de temps elle a passé ainsi, agrippée au dos de l’animal ; seuls ses membres ankylosés par l’immobilité lui font prendre conscience des heures qui s’étirent.
Et puis soudain, le cheval s’arrête. Relevant la tête, elle aperçoit Tao, méconnaissable sous un foulard qui lui protège le visage, lui indiquer le ger d’un geste. La tente n’est qu’une petite tache blanche qui apparaît et disparaît dans l’obscurité croissante, tel un mirage au milieu d’un paysage apocalyptique.
De grosses gouttes commencent à tomber et au loin, le tonnerre éclate. En un instant, elle est complètement trempée tandis que des éclairs géants s’abattent sur l’horizon, illuminant la plaine, pour quelques fractions de seconde, d’une clarté irréelle. Lorsqu’ils atteignent enfin le campement, le crépuscule descend et l’orage se trouve au-dessus d’eux.
À l’abri de la tente, elle se laisse choir sur les couvertures avec un soupir de soulagement.
— Ça ira ? demande-t-il, la voix assourdie par l’étoffe toujours enroulée autour de son visage. Je dois m’occuper du troupeau.
Il lui explique brièvement comment allumer un feu à l’aide de galettes de fumier séchées avant de disparaître sous les trombes d’eau. Grelottante, elle prépare le foyer. Aussitôt une fumée âcre et pestilentielle envahit la yourte, monte en volutes denses puis s’échappe par le toit. Elle tousse, pleure et s’étouffe avant de s’habituer à l’odeur.
Dehors, l’ouragan s’enfle et malmène le ger qui n’est plus que craquements et bruits insolites. Tremblante, elle ferme les yeux à chaque bourrasque, persuadée que son abri ne résistera pas à la violence des éléments déchaînés. Pourtant il tient bon, et peu à peu la jeune fille se détend, ôte ses vêtements trempés et s’allonge sur son matelas de fortune. Elle s’endort, brisée de fatigue.
À son réveil, la tempête semble s’être apaisée. Il fait sombre et le petit feu n’est plus qu’un amas de braises. De l’extérieur lui parviennent quelques bêlements assourdis, des aboiements et le souffle affaibli du vent qui fait claquer les parois de feutre. C’est la nuit. Elle ravive les flammes en pestant contre la fumée qui lui pique les yeux, et bientôt une chaleur diffuse se répand autour d’elle.
Sur le sol, ses vêtements gorgés d’eau lui rappellent sa nudité. Dans un coffre de bois peint, elle trouve des habits propres soigneusement pliés. Elle enfile un pantalon usé et une chemise de toile trop grande, remet ses bottes humides et part à la recherche de son compagnon.
Un ciel sans étoiles l’accueille. Une lune, à peine entamée, éclaire la plaine par intermittence, au rythme des nuages qui s’enfuient vers le sud. L’herbe qu’elle foule est alourdie de pluie et la terre, gorgée d’eau, s’enfonce sous ses pas.
Incapable de distinguer quoi que ce soit, elle s’apprête à regagner la yourte, quand un bruit lui fait tourner la tête. Une ombre rapide et silencieuse disparaît derrière l’enclos des bêtes malades, non loin de la yourte.
Un loup ! Elle s’immobilise, paralysée par la peur. Soudain, une autre silhouette noire se découpe dans la nuit et se jette à l’assaut de l’enclos. Des aboiements qui ressemblent à des hurlements se mêlent aux râles des bêtes qui se font égorger sans pouvoir fuir. Un cri d’horreur s’échappe de sa gorge lorsqu’elle aperçoit l’un des loups, sauter à nouveau par-dessus la barrière. Un instant immobile, l’animal semble la fixer avant de se ramasser sur lui-même, prêt à bondir.
Elle tourne les talons et court avec l’énergie du désespoir, consciente seulement de la foulée rapide de l’animal qui se rapproche inexorablement. Soudain, il n’est plus là. Surgi de la nuit, Tao s’est interposé entre elle et le loup. Elle voit l’homme et la bête, enlacés dans une danse macabre, rouler à terre et assiste, impuissante, à la lutte qui s’engage. Tao n’a que son couteau de berger pour se défendre. Les griffes acérées de l’animal lui déchirent la poitrine, tandis que les crocs cherchent sa gorge. Le jeune homme se bat avec rage, sa lame écorche le flanc maigre de son adversaire à plusieurs reprises, mais celui-ci semble à peine s’en soucier.
Brusquement, le loup se cabre avec un hurlement de douleur, l’un des chiens vient de lui sauter sur l’échine et l’a saisi par la nuque. Tao, écrasé par l’assaut de son compagnon, réussit dans un ultime effort à se dégager, il ordonne à la jeune fille de fuir en voyant avec horreur que la bête qui les a attaqués n’est plus seule : trois ou quatre compères s’apprêtent à leur fondre dessus.
Soudain, un cri étrange retentit, profond, terrifiant et autoritaire qui lui fait froid dans le dos. Les loups tendent l’oreille et s’arrêtent, comme hypnotisés, tandis que les chiens se couchent à terre avec des jappements apeurés.
Lorsque la lune apparaît un instant entre les nuages, une vision fantasmagorique se révèle aux deux jeunes gens : un homme à tête de loup, d’une carrure impressionnante, est debout sur la plaine à une vingtaine de pas. Dans un langage fait de grognements, il hurle des ordres à la meute qui se détourne de ses proies pour se rassembler autour de lui.
Tao reprend ses esprits et se précipite vers l’incroyable apparition avant qu’elle ne disparaisse dans la nuit. L’être, mi-homme, mi-loup, se tourne vers lui avec lenteur et deux paires d’yeux se plantent dans ceux du jeune berger : l’une aux orbites vides, l’autre noire, cruelle et amusée.
— Qu’est-ce que c’était ? Mais qu’est-ce que c’était ? demande la jeune fille affolée en le rejoignant.
— Un homme, j’en ai bien peur, répond Tao en reprenant son souffle.
— Un homme ? Cette… cette chose à tête de loup, qui hurle comme eux ?
— Un homme qui porte une dépouille de loup en guise de couvre-chef. J’ai eu le temps de voir le visage d’un homme sous la gueule de la bête, certainement un Errant… Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment cet homme peut se faire obéir par une meute de loups ?
Plus tard, de nouveau au chaud et en sécurité dans la pénombre du ger, elle regarde l’ombre de Tao se déshabiller sur la paroi de feutre.
— Vous pouvez vous retourner, dit-il au bout d’un moment.
Assis en tailleur, dans un simple pantalon de toile brune, il est resté torse nu pour nettoyer ses blessures. Il a le visage blême et elle comprend soudain qu’il n’a pas eu un instant de répit depuis leur départ de la Dent-du-Chien.
D’une main tremblante qui trahit son épuisement, le garçon passe un chiffon imbibé d’eau claire sur les griffures qui lui strient les bras et la poitrine. Sans hésiter, elle s’approche, lui prend la compresse improvisée, et commence à nettoyer les plaies, heureusement peu profondes.
Tao se laisse faire, détournant les yeux pour cacher son trouble, tandis qu’elle se concentre sur sa tâche en s’interdisant de penser à la peau qui frémit au contact de ses doigts. Au bout d’un instant qui leur paraît interminable, Tao s’écarte doucement de la jeune fille.
— Je crois que ça ira, dit-il en rompant le silence qui s’était installé entre eux.
Il passe une chemise et boit une gorgée d’eau.
— Qui était cet homme ? demande-t-elle. Tu as parlé d’Errant, qu’est-ce que c’est ?
— Ce sont de pauvres gens, souvent des esclaves en fuite, ou des bandits ; mais il y a aussi parmi eux des orphelins, des gens ordinaires ayant perdu leur fortune à cause du jeu, de la boisson ou d’une guerre entre clans. Ils se regroupent pour survivre et comme aucun clan ne veut d’eux, ils vivent du pillage des voyageurs qui s’aventurent seuls sur la plaine. Ils s’attaquent parfois à des bergers comme moi, pendant la transhumance de la saison chaude. Mais à Mayjong, cela fait bien longtemps que cela n’est pas arrivé.
Il s’interrompt en voyant le visage de la jeune fille devenir pensif.
— Quelque chose ne va pas ?
— Je fais peut-être partie d’une bande de ces Errants, dit-elle enfin. Si j’avais été placée sur ton chemin pour t’éloigner de ton troupeau ?
— Non ! Il sourit en secouant la tête. Ces malfrats m’auraient tout simplement égorgé avant de s’attaquer aux bêtes.
— Mais il se peut que je sois vraiment une Errante, persiste la jeune fille. Cela expliquerait ma présence ici !
Tao la fixe avec insistance. Elle a raison, pourtant son instinct lui dit que l’histoire de cette jeune fille est bien plus compliquée. Il essaye d’adopter un ton confiant :
— Croyez-moi, vous n’avez rien d’une Errante ! Maintenant dormez, je vais faire un tour pour vérifier que nous ne risquons plus rien.
— Tu penses qu’ils rôdent encore autour de nous ?
— Non, les chiens sont bien trop calmes pour ça. Mais je préfère m’en assurer.
Il remet ses bottes et sort de la tente. Quand il revient, la jeune fille s’est endormie. Une main sous sa joue et les cheveux répandus autour de son visage, elle lui fait songer à une fée. Il se couche en face d’elle en se demandant ce qu’il adviendra lorsque le village et le seigneur To’Wong apprendront son existence.
On lui découvrira, à n’en pas douter, une riche famille dans une province lointaine, peut-être bien des étrangers venus d’au-delà des Montagnes Sans Nom, et Tao l’esclave sera vite relégué au fond de sa mémoire toute neuve.
C’est pourtant l’avenir qu’il lui souhaite, car si elle reste sans identité et sans souvenir, sa vie pourrait bien ressembler à celle de ces Errants. Il entend déjà les rumeurs l’accuser d’être sorcière ou démon. Les gens n’aiment pas la différence, et encore moins ce qu’ils ne comprennent pas.
Alors il s’accroche à son idée première : même si la mémoire tarde à lui revenir, les siens la retrouveront bientôt !
6 – Déconvenue


Un ciel à n’en plus finir, du vert partout et une écrasante sensation de bonheur : Pauline se réveille, un large sourire aux lèvres.
Elle se recroqueville à nouveau sous la couette pour retenir, encore un instant, ce sentiment de bien-être. Un rayon de soleil filtre à travers le store baissé de l’unique fenêtre. Elle regarde les infimes particules de poussières s’agiter dans le trait de lumière.
Aujourd’hui, pas besoin de se lever tôt, pense-t-elle avec délice, le week-end est enfin arrivé. Ses yeux tombent machinalement sur le radio-réveil. Presque 13 heures ! Elle bondit de surprise. Ce n’est pas possible, je n’ai pas pu dormir autant !
Assise en tailleur, la couette encore sur les genoux, elle essaie de réfléchir. Les images de la soirée reviennent peu à peu. Une soirée un peu bizarre, qui lui laisse un arrière-goût amer. Elle se souvient être revenue vers 2 heures du matin, ce qui voudrait dire qu’elle a dormi plus de dix heures d’affilée !
Trop tard pour le petit déjeuner chez les Sylvie. Tant pis, elle passera simplement avant de prendre le bus pour rentrer chez ses parents.
Pourquoi Fabienne ne l’a-t-elle pas réveillée en partant ? Elle remonte le store de la fenêtre juste au-dessus de sa tête, et se glisse à nouveau sous la couette.
Son regard parcourt, sans s’y attarder, la pièce rectangulaire dans laquelle elle vit depuis deux ans : un lit d’une personne, une table de nuit et un grand bureau à sa gauche occupent l’espace étroit ; en face d’elle, un bar sépare la chambre du minuscule coin-cuisine. Derrière les plaques électriques et le frigo, une petite salle de bains donne sur un couloir et sur la porte d’entrée. Le tout doit tenir dans quinze mètres carrés. Un banal studio de cité universitaire, plutôt agréable avec ses murs clairs et ses meubles en formica couleur de bois doré.
La tête posée sur ses oreillers, elle repense à cette drôle de soirée. Les images se bousculent dans le désordre.
* * *
Ses amies, maquillées pour séduire et vêtues de leurs jeans les plus sexy, la petite Sylvie a même osé une mini-jupe ! Elle, elle s’est contentée d’un tee-shirt rouge vif à manches longues avec un décolleté arrondi censé mettre en valeur ses formes généreuses. La couleur, en tout cas, lui va bien, contrastant avec celle de ses cheveux.
Le club, sombre et enfumé, où se pressent des centaines de jeunes et moins jeunes, est une sorte de salle des fêtes, louée par une association d’étudiants et transformée en discothèque. Très plouc, a jugé Fabienne. Trop kitsch ! s’est dit Pauline en entrant.
Des rangées de spots brinquebalants pendent le long des murs et sur les poutrelles de béton du plafond, envoyant leurs lumières acidulées dans tous les sens. Une boule à facettes tourne paresseusement au-dessus de la piste de danse en réfléchissant les rayons multicolores des spots. Dans un coin, une masse compacte de danseurs en nage s’agglutine autour d’un bar improvisé.
Les cinq amies ont commencé par investir cette partie de la salle, et après un verre ou deux, elles dansent comme des folles. Surtout Jane et les Sylvie. Fabienne, elle, se meut avec un naturel incroyable. Comme tout ce qu’elle fait, elle le fait bien. Pauline, trop timide pour se prendre au jeu avec les Sylvie et Jane, et trop complexée pour même imaginer que l’on puisse avoir envie de la regarder danser, suit le rythme sagement.
Une pensée la rassure : tous les étudiants, qui se trémoussent avec passion sur la piste, sont bien trop occupés par leur propre image pour faire attention à elle.
Et puis elle l’aperçoit, appuyé contre un mur, en compagnie de l’antipathique rousse et de sa clique habituelle. À ce souvenir, les battements de son cœur s’accélèrent. Sa présence est-elle due à l’intervention de charme de Jane ou au fruit du hasard ? Elle ne veut pas le savoir.
Absorbé par une conversation, il semble ne prêter aucune attention aux danseurs ou danseuses. Pauline observe à la dérobée sa carrure imposante et ses traits harmonieux sous une chevelure blonde coupée court et net, presque militaire. Un corps d’homme, pense-t-elle sur le moment, pas un de ces adolescents attardés qui peuplent le plus souvent les bancs de la faculté.
Et puis, comme s’il avait pu sentir son regard posé sur lui, il tourne la tête et leurs yeux se rencontrent. Elle rougit, les joues assorties à son tee-shirt, et change brusquement de direction pour cacher son embarras. Pour comble de malheur, elle se retrouve nez à nez avec l’un de ces étudiants post-pubères, au corps dégingandé et au visage encore parsemé d’acné juvénile. Pensant qu’elle le trouve à son goût, le jeune homme déploie tous ses charmes pour lui arracher un sourire et tente maladroitement de se rapprocher d’elle.
— Tu fais quoi ? lui demande Fabienne, en voyant qu’elle s’entête à lui tourner le dos.
— Je regarde derrière, pour changer ! crie-t-elle à l’oreille de sa copine.
Au bout d’un moment, jugeant la situation sans danger, et l’étudiant boutonneux un peu trop pressant, elle se retourne à nouveau vers ses amies. Jane, qui virevolte dans tous les sens, finit aussi par remarquer Christophe. Avec un clin d’œil entendu à ses amies, elle les entraîne sur le bord de la piste, et prend possession du pan de mur, non loin de lui.
Appuyée avec élégance contre le crépi sale, elle s’évente le visage avec un minuscule sac à main, qu’elle seule peut porter sans avoir l’air ridicule. La petite Sylvie, avachie près de Jane, rit et parle fort comme à son habitude, jetant des coups d’œil pas très discrets sur le groupe voisin. Les trois autres forment un demi-cercle autour d’elles, et Pauline, qui ne peut lever les yeux sans rencontrer ceux de Christophe, préfère prendre la fuite en allant chercher des boissons pour tout le monde.
Elle sent un poids énorme, au creux de son estomac, l’empêcher de respirer normalement. À ce moment précis, se rappelle-t-elle, alors qu’elle s’éloigne, le cœur soulagé, elle vient de perdre l’opportunité de faire enfin connaissance avec le garçon le plus attirant de la fac.
Elle prend son temps au bar, maudissant sa timidité et se promettant même de lui sourire, la prochaine fois qu’elle croisera son regard. Mais à son retour, les deux groupes, par l’entremise de vagues amis communs, se sont fondus en un. Contrariée, elle voit Jane et Christophe flirtant comme s’ils étaient seuls au monde. Appuyé d’une épaule contre le mur, il s’est tourné complètement vers la jeune Anglaise et approche son visage tout contre le sien à chaque phrase. Jane rit et semble sous le charme. Les autres font comme s’ils ne voyaient rien.
Fabienne parle avec la rousse, et les Sylvie avec le reste du groupe. Pauline finit par se recomposer un sourire et feint de prêter attention à une conversation qu’elle ne peut même pas suivre à cause de la musique trop forte.
Comment a-t-elle pu imaginer qu’il s’intéressait à elle ? Comment a-t-elle pu être aussi naïve ? Elle retourne danser tandis que Christophe et Jane, absorbés l’un par l’autre, restent collés à leur morceau de crépi. Puis, sans avertir personne, ils disparaissent.
La salle se vide, l’ambiance devient plus amicale et moins bruyante, mais Pauline ne s’en aperçoit pas, sa tête déborde de pensées sombres.
Alors qu’elle rumine sa tristesse en faisant mine de prendre l’air sur le parking attenant, l’étudiant boutonneux rencontré plus tôt tente une nouvelle fois de faire connaissance. Après quelques réponses sèches et un coup d’œil noir, il s’éloigne avec un sourire penaud.
Les Sylvie la rattrapent et, assises sur une grosse jardinière en béton, elles entreprennent de commenter la soirée : elles ne parlent que du culot de Jane, partie sans même un signe.
— Elle aurait pu prévenir ! se plaint Fabienne qui vient de les rejoindre.
L’une des Sylvie fait remarquer qu’elle doit être trop saoule et en trop bonne compagnie pour penser à elles.
— C’est bien ce qui m’inquiète ! reprend Fabienne avec des airs de chaperon offusqué. Enfin… D’après Adèle, la copine du Prince Christophe, c’est un gentleman et il n’abusera pas de la situation.
La tête encore légèrement embuée par les vapeurs d’alcool et le cœur lourd, Pauline suit la conversation de loin et, lorsque Fabienne lui propose de rentrer, elle acquiesce docilement. Sur le chemin du retour, son amie tente de savoir ce qui la tracasse. Mais Pauline reste évasive.
Elle regrette maintenant de ne pas s’être confiée. Elle n’a pas osé. Avouer, même à sa meilleure amie, qu’elle a un instant cru que le séduisant Christophe pensait à elle a été au-dessus de ses forces. Une histoire timidement ébauchée dans sa tête et qui n’existera jamais.
* * *
Elle se lève d’un bond, décidée à sortir cette maudite soirée de sa tête, prend une douche rapide, et enferme quelques affaires dans un sac à dos. Elle n’a plus aucune envie de passer chez les Sylvie où l’on parlera à coup sûr de Jane. Peut-être même sera-t-elle là.
Elle rentre. Quitter cette ville et ses universités pour retrouver ses parents et le calme de sa maison natale. Voilà ce dont elle a besoin.
Elle enfile son vieux manteau kaki, jette un dernier coup d’œil sur la chambre et sort en faisant le moins de bruit possible, comme si elle avait peur de se faire surprendre. Une fois dehors, elle inspire longuement et prend le chemin de la gare routière avec l’impression étrange d’avoir commis un délit.
La tête collée à la vitre teintée du bus et bercée par le rythme monotone du moteur, elle regarde défiler les voitures sur l’autoroute. Ses paupières se ferment et elle revoit le visage de Christophe, ses mains si masculines qui effleurent la jeune Anglaise, mais Jane a disparu et c’est elle qui lui sourit.
Un coup de frein, le péage. Elle sort de sa rêverie et la mer apparaît soudain. Elle a vu ce spectacle des dizaines de fois, en bus, ou à l’arrière de la voiture de ses parents, en revenant de vacances : jamais elle ne pourra s’en lasser.
Le véhicule descend la colline avec lenteur, offrant une vision panoramique du petit golf méditerranéen et de la vieille ville aux toits de tuiles orange. En face du port, une île couverte de pins semble tendre sa main de rocaille pour s’accrocher à la côte.
Un sentiment de plénitude balaye son esprit chagrin :
— Chez moi !
Après l’air conditionné de l’autobus, une bouffée de brise marine l’accueille à sa descente. À chaque retour, c’est la même chose : l’effluve si familier emplit ses narines, qu’elle soit partie un jour, une semaine ou plus. Puis son nez s’habitue et, avant qu’elle n’ait pu s’en rendre compte, sa ville n’a, de nouveau, plus d’odeur.
Comme elle a téléphoné de la gare routière pour prévenir de son arrivée, sa mère est là. Une petite femme boulotte, à la peau tannée par des heures de jardinage passionné sous le soleil du Midi. Elle lui fait signe devant sa 4L bleu ciel d’une autre époque.
À peine embrassée et débarrassée de son sac, Pauline est assaillie par un flot de paroles ininterrompues. Elle en a l’habitude, mais là encore, à chaque retour, elle s’émerveille de la quantité de choses que sa mère peut raconter.
La vitre baissée, elle n’écoute guère, préférant laisser ses pensées flâner le long du chemin.
— Je passe par la mer ? demande sa mère.
Sans attendre la réponse, elle s’engage avec un vigoureux coup de volant, sur le boulevard du littoral. C’est une tradition familiale immuable que Pauline adore. Après un séjour loin de la ville, on prend toujours le trajet le moins direct pour rejoindre la maison, celui de la plage.
À droite, la mer et la plage parsemées des premiers promeneurs de la saison, et à gauche, un mélange architectural de villas anciennes, fières, malgré leur décrépitude, et d’immeubles modernes à l’élégance discutable.
Puis, la 4L s’éloigne de la côte et quitte la ville pour emprunter une route qui monte dans la pinède odorante. La chaussée de plus en plus étroite finit par n’être plus qu’un chemin de terre et de cailloux. Le trajet n’aura duré qu’une vingtaine de minutes avant que Pauline ne se retrouve devant la maison de son enfance. Un petit mas provençal d’âge indéfinissable coincé entre deux grands pins parasols, une restanque de pierres brunes et une multitude de chênes kermès. Au bout de la terrasse, un trou dans la garrigue offre une vue étendue sur le golf et sa ville.
Elle entre. L’antique porte de bois, flanquée de deux fenêtres, s’ouvre directement sur la salle à vivre, une pièce étroite et basse de plafond avec des poutres apparentes. Le sol est recouvert de tomettes traditionnelles. Sur le mur de droite, une cheminée au foyer noirci de suie, surmontée d’un linteau de bois affaissé par les ans, semble sourire.
Des meubles, de menuiserie ancienne ou en fer forgé, dans tous les recoins, une collection d’objets hétéroclites, des dizaines de livres et autant de magazines éparpillés sur toutes les surfaces horizontales, font paraître la pièce encore plus petite qu’elle ne l’est. Pourtant, rien n’est étouffant ici ; il se dégage un air de bohème et de désordre joyeux à l’image de la maîtresse de maison.
Pauline en oublie presque son malaise. Le seuil à peine franchi, une porte cachée par la cheminée s’ouvre doucement pour laisser passer le visage paisible et souriant de son père : des yeux bleus pleins de malice, une chevelure clairsemée et une barbe grisonnante taillée avec soin. Ses lunettes tressautent au bout de leur cordon sur sa chemise écossaise.
— Te voilà donc !
Sans effusion, il l’embrasse avec tendresse, et après quelques banalités, retourne se cloîtrer dans le bureau où il passe le plus clair de son temps. Entomologiste à la retraite, il consacre désormais sa vie à l’étude et à la rédaction d’articles sur la faune de son jardin.
Le petit bureau derrière la cheminée est l’antre du professeur. Ni sa femme ni sa fille n’oseraient y mettre un pied sans lui ou sans son accord.
Le domaine de la maîtresse de maison se situe derrière une autre porte, au fond de la pièce à vivre : la cuisine. Une cuisine étrange dans laquelle on peut très bien trouver des tournevis, des tenailles et tout un assortiment de clous dans le tiroir à couverts. Dans les placards, des pots de peinture tiennent compagnie aux conserves de légumes faites maison et, sur le plan de travail, un vieux tabouret à trois pieds attend patiemment d’être repeint en veillant sur une tarte aux prunes qui refroidit.
Une fenêtre ainsi qu’une porte, toujours ouvertes, font entrer l’air et la lumière dans cet espace hybride. Le professeur n’y pénètre jamais, par respect, mais aussi peut-être un peu par crainte. Ce serait comme s’insinuer dans l’esprit chaotique et survolté de sa femme.
Pauline, comme ses parents, a pris possession d’une partie de la maison : la chambre du haut. Elle monte l’escalier étroit dallé de carreaux rouges jusqu’à un palier minuscule desservant deux portes : celle de la salle de bains et celle de sa chambre.
Elle se débarrasse de son sac et se jette avec un soupir sur le lit recouvert d’un édredon en patchwork. Comme tout le reste de la maison, sa chambre est petite et basse de plafond. L’unique fenêtre est orientée plein sud, comme la pièce à vivre en dessous, et les murs, tapissés de rayures bleues et blanches, sont ornés de dessins. Ses dessins. Il y en a de très vieux, comme cette princesse devant son château. Les plus récents, une série de portraits de son père au fusain, sont assez réussis. Le professeur en a même choisi un pour son bureau.
Pauline remarque immédiatement le bouquet de fleurs sauvages sur sa table de nuit, une attention de sa mère. Dans la famille, on n’exprime guère ses sentiments par la parole, alors il faut savoir décoder les gestes de chacun. Elle reste un moment allongée, enfouie dans ses pensées.
Des bouts de souvenirs défilent à nouveau dans le désordre. Elle se lève, furieuse de ne pouvoir sortir cette soirée de sa tête, et descend retrouver sa mère dans sa cuisine-atelier. Là, elle écoute bavardages et ragots en épluchant les légumes pour le repas du soir et, peu à peu, elle commence à se sentir presque bien.
Comme il ne fait pas encore assez chaud pour dîner sur la petite terrasse face à la cuisine, elle dresse le couvert dans le salon, devant un feu de bois. Ils s’attablent alors que le soleil se couche et se régalent d’un plat de fèves à la provençale. Le repas s’éternise gaiement. Le professeur a ouvert une de ses bonnes bouteilles de vin et tous parlent plus qu’à l’accoutumée.
Pauline retient seulement qu’elle doit rendre visite à mémé Lisette à la maison de retraite. Elle acquiesce à contrecœur. Sa grand-mère paternelle a toujours été trop vieille. Trop vieille pour la garder lorsqu’elle n’était qu’un bébé, trop vieille pour jouer avec elle quand, enfant, elle aurait aimé un peu de complicité avec cette vieille femme qui racontait tant d’histoires. Maintenant, mémé Lisette perd la tête et Pauline redoute ces entrevues avec une fillette de 87 ans.
Après la tarte aux prunes, le professeur ouvre en grand portes et fenêtres : la cheminée en ce début de printemps, voilà bien une idée de sa femme ! Mais comme il apprécie, lui aussi, l’ambiance chaleureuse d’une bonne flambée, il ne songe pas à l’éteindre.
La soirée se termine comme elle avait commencé, dans le calme et l’harmonie. La télévision n’ayant pas sa place dans le foyer, la femme du professeur choisit un CD-Rom de musique latine, sa dernière passion.
Tandis que la voix langoureuse de Benny More s’échappe par les fenêtres, Pauline et sa mère, enfoncées dans le divan, sirotent un digestif maison ; son père, quant à lui, s’endort dans un fauteuil de cuir sans âge, un verre de whisky encore plein posé en équilibre sur l’accoudoir.
7 – Po’Lin et Guan’Tso


Elle s’éveille en sursaut. Po’Lin ! Le mot résonne comme un gong dans sa tête. Elle reste un moment les yeux clos, surprise de se souvenir, effrayée d’oublier. Elle chuchote le prénom pour lui rendre sa réalité, pour ne pas le laisser échapper. Allongée sur le dos, elle le répète à en perdre haleine. D’un bond, elle se relève :
— Po’Lin ! s’écrie-t-elle triomphante.
Elle soulève la couverture qui coupe la tente en deux, mais Tao n’est déjà plus là. Levé avant l’aube, il est parti pour rassembler le troupeau effrayé par les événements de la veille. Elle le cherche et finit par le trouver près de la jument.
— Po’Lin…, dit-elle timidement, comme si elle avait peur de prononcer ces syllabes qui sonnent tellement juste à ses oreilles.
Tao, le visage fatigué, la regarde sans comprendre.
— Pardon ? articule-t-il en enlevant la selle de bois du dos trempé de sueur de l’animal.
— Je m’appelle Po’Lin !
Elle lui raconte, d’une voix fébrile, son réveil et le prénom resté dans son esprit.
— Et qu’est-ce qui vous fait penser qu’il s’agit bien de vous ? Il pourrait tout aussi bien s’agir de quelqu’un d’autre !
— Je le sais. C’est tout.
Pourtant elle est incapable d’expliquer d’où lui vient cette conviction.
— Appelle-moi par mon prénom, s’il te plaît. Peut-être cela réveillera-t-il d’autres souvenirs ?
— Po’Lin ?
Il prononce le prénom d’une voix hésitante, avec un accent qui, soudain, paraît étrange à la jeune fille.
— Cela ne se prononce pas comme ça !
— Ce n’est pas un nom d’ici.
— Peut-être, mais c’est le mien, j’en suis sûre !
Po’Lin ! Une minuscule étincelle au fond d’un abîme. Elle a l’impression que son existence devient plus réelle. Comme si le fait d’avoir retrouvé son prénom pouvait donner plus de consistance à son être. Elle abandonne son compagnon pour retourner près du ger, et admire un instant la plaine qui semble s’ébrouer des trombes d’eau de la veille.
La végétation brille d’un éclat nouveau et l’air, chargé d’odeurs mouillées, a gardé la fraîcheur de la nuit. Le soleil, à peine levé sur l’horizon, allonge les ombres des moutons sur l’herbe du pâturage, donnant aux paisibles ruminants des doubles aux formes grotesques et inquiétantes.
Elle décide de rallumer le feu détrempé du campement et Tao la rejoint pour un déjeuner de pain et de fromage. Elle remarque alors l’expression soucieuse de son visage. Il n’a dû dormir que quelques heures pour se lever avant le soleil et tenter de retrouver les bêtes égarées.
Habituellement, il y a toujours quelques brebis quittant la pâture nocturne avant l’heure, mais avec l’orage et l’attaque des loups, le troupeau s’est littéralement désagrégé et le jeune berger en aura pour des jours avant de rassembler à nouveau toutes ses bêtes.
Il mange sans faim, écoute sa compagne distraitement et repart presque aussitôt, mais sans la jument cette fois, la pauvre bête ayant besoin de reprendre des forces.
Po’Lin, elle, continue de réchauffer son corps courbaturé auprès du feu. Elle finit par se lever et erre un moment, sans but, entre la tente et l’enclos à brebis dévasté, répétant sans cesse le prénom mystérieux. Elle avait espéré que cette identité retrouvée rappellerait d’autres souvenirs, mais il n’en est rien. Du moins pas encore. Elle inspire à plein poumon, à la fois heureuse et déçue de ce vide qui persiste.
Mais l’inaction devient pesante et elle décide de remettre un peu d’ordre dans leur campement dévasté. Elle déniche un balai de brindilles abandonné entre d’autres ustensiles domestiques et commence par le ger. Elle se rend vite compte que les parois de feutre peuvent se relever jusqu’à mi-hauteur et se fixer sur l’ossature transversale grâce à des cordelettes tressées, facilitant ainsi le nettoyage et l’aération.
Balayer un sol composé d’un assemblage de nattes végétales grossièrement tissées, sous une tente où l’on peut à peine se tenir debout n’est pas chose aisée, pourtant elle finit par être à peu près satisfaite du résultat.
Elle entreprend ensuite de rassembler tous les vêtements souillés pour les laver. À genoux au-dessus de la petite nappe d’eau, à quelques pas du bivouac, elle trempe, frotte et essore pantalons et tuniques alourdis par le poids de l’eau, tandis que ses bras, plongés dans les flots glacials, s’engourdissent et lui donnent envie de hurler de douleur.
Lorsque Tao revient pour se restaurer à l’heure la plus chaude de la journée, assise devant la tente retroussée comme une jupe, elle l’attend. Dessous, tout est plié, épousseté et rangé, tandis que plus loin, leurs habits de la veille, étendus en une guirlande multicolore, sèchent paresseusement au soleil.
— Tu vois, dit-elle fièrement, j’ai trouvé de quoi m’occuper !
Mais le jeune homme ne réagit pas, il se laisse tomber sur l’herbe, le visage maussade.
— Mauvaises nouvelles ?
— Je n’ai vu que trois carcasses de moutons, mais il en manque plus, beaucoup plus, dit-il les yeux fixés sur le sol. D’après mes premières estimations, une quinzaine. Cela voudrait dire que nous avons eu affaire à une meute comptant au moins une trentaine d’individus ce qui est énorme. Et je n’ai vu que six loups s’attaquer à nous.
— Les autres devaient se régaler de ton troupeau, suggère la jeune fille.
Tao secoue la tête.
— Non, quand nous sommes arrivés au campement, on ne voyait pas grand-chose avec la tempête, mais s’il y avait eu une telle meute, je l’aurais remarquée. Les bêtes auraient été beaucoup plus agitées… et les chiens aussi ! Sans compter la présence de cet homme que je ne m’explique toujours pas.
— Tu penses que ton troupeau a pu être attaqué sur ordre de cet homme ?
— Cela y ressemble, mais c’est complètement insensé, on n’a jamais vu une meute se soumettre à un homme ! Je ne sais pas ce qui a pu se passer, ajoute-t-il en se prenant la tête entre les mains, mais si j’avais été là, j’aurais peut-être évité ce carnage.
— Ou tu serais mort !
Il sourit de son indignation.
— Je crains que mon maître ait moins d’indulgence que toi. Je ne pourrais jamais expliquer un tel désastre sans révéler que je n’étais pas là au moment de l’attaque et pendant la tempête, et ça, c’est une faute impardonnable !
— Mais c’était de la pure malchance ! Tu m’as dit qu’un troupeau pouvait bien se passer de son berger pour une nuit, tu ne pouvais pas savoir que le mauvais temps allait se lever ou que des loups s’en prendraient à tes bêtes !
— C’est justement pour cela que je n’aurais jamais dû abandonner mon troupeau. Je fais un piètre berger. Mon maître est intraitable quand il s’agit de négligence et il n’a pas tort, je l’admets…, ajoute-t-il à contrecœur.
— Que risques-tu ?
— Cela dépendra de son humeur, dit-il, une note sarcastique dans la voix.
— Et si tu racontais que tu n’as fait qu’obéir à mes caprices. Après tout, c’est la vérité. Je t’ai demandé de me montrer la montagne.
— Non, il vaudrait mieux ne pas mentionner le fait que nous avons passé une nuit à La Dent-du-Chien, ensemble et à votre demande.
Il a ajouté cette dernière remarque l’air gêné.
La jeune fille se redresse excédée. Bras croisés devant lui, elle le regarde sans comprendre :
— Il ne s’est rien passé, que crains-tu ?
Tao lève vers elle un visage surpris.
— Vous ne comprenez donc pas ? dit-il, visiblement blessé. Que pensez-vous qu’il arrivera lorsque les gens apprendront que vous avez été obligée de cohabiter avec un esclave ? Si vous voulez être sûre de perdre complètement votre réputation, alors n’hésitez pas, racontez que vous avez, en plus, passé une nuit à la belle étoile avec moi pour le seul plaisir d’admirer le paysage ! N’oubliez pas que vous êtes une inconnue, continue-t-il plus doucement. Je ne pense pas me tromper en assurant que notre seigneur vous recevra en invitée, mais si les honnêtes citoyens de Mayjong ont le moindre doute sur votre vertu, votre vie deviendra un enfer !
Elle serre un peu plus les bras autour de sa poitrine en fronçant les sourcils.
— Tu as raison, je ne comprends pas. Même si nous avions fait l’amour hier matin, je ne vois pas où serait le mal.
Elle lui tourne le dos vivement, émue par ce qu’elle vient d’avouer et le laisse encore plus perplexe qu’auparavant. Tao n’a pas le temps de réagir, à l’ouest, une silhouette noire aux contours carrés s’avance doucement vers eux. La charrette de Chang. Po’Lin suit la direction de son regard et n’a pas besoin d’explications. Un vide glacial envahit soudain tout son corps.
— Et si je restais ?
— Impossible ! Tout le village ne tarderait pas à être au courant de ta présence. Ton arrivée inexplicable, ta mémoire perdue, ajoutée à la situation que nous avons été obligés de vivre vont faire beaucoup de bruit à Mayjong.
— Tu me tutoies ? remarque-t-elle avec un sourire malicieux. Serais-je devenue ton égale, ou bien est-ce toi qui abandonnes ta condition ?
— Vous posez trop de questions.
Vexé, il se lève brusquement et se dirige vers la carriole bringuebalante qui se rapproche. C’est un simple caisson de bois monté sur deux roues et tiré par un bœuf à la démarche lourde.
Chang, assis à l’avant, est vêtu aussi pauvrement que Tao. Il a un visage sans expression, sur un corps qui commence à s’engraisser et porte un chapeau de paille à larges bords sur ses cheveux clairsemés. Avare de mouvements, il ne fait aucun signe de salut, mais ses yeux somnolents s’ouvrent tout grands à la vue de Po’Lin, tandis qu’il marmonne un « bonsoir » inintelligible.

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