LES Princes andalous
317 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

LES Princes andalous

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
317 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Magdalena est d’une nature libre et passionnée... peut-être trop pour son propre bien en cette époque où les femmes de qualité doivent cacher leur sourire derrière un éventail, leur peau sous des amoncellements de dentelles et leurs opinions dans le secret de leur âme.
Un jour que le señor Landolsi, un peintre réputé, vient faire son portrait, elle découvre avec stupeur qu’il est en réalité un musulman converti au catholicisme. Magdalena refuse toutefois de céder aux préjugés, qui sont la norme au XVIe siècle, et entame une conversation avec lui ; de là s’établira entre eux une relation marquée de respect, qui se muera peu à peu en amitié. Or, le monde autour d’eux n’aura pas la même bienveillance...
Depuis Séville jusqu’à Grenade, le señor Landolsi fera découvrir à Magdalena la chaleur, le charme et le raffinement de la culture arabe. Mais les regrets et la souffrance dont est empreint son passé l’entraîneront malgré lui dans la révolte ultime des musulmans contre les répressions de l’Église et de la couronne d’Espagne. Réussira-t-il à la fois à défendre sa culture et à sauver les gens chers à son cœur ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 août 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764430279
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0042€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception graphique : Sara Tétreault
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Isabelle Pauzé et Chantale Landry
En couverture : Réalisé à partir d’une oeuvre de Edwin Lord Weeks
(Américain, 1849-1903). Interior of La Torre des Infantas, illustrating the legend of the three Moorish princesses, in Washington Irving's “The Alhambra”. Huile sur toile. 25.4 x 30.5 cm. c. 1880. (Domaine public) et d’une photographie tirée de shutterstock © スタジオサラ
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Gauvreau, Élisabeth
Les princes andalous
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-3025-5 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3026-2 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3027-9 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8613.A978P74 2015 C843’.6 C2015-941557-8
PS9613.A978P74 2015
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2015
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2015.
quebec-amerique.com



À Adel, mon amour, qui m’a accompagnée tout au long de cette aventure.
À Aziz, mon petit homme adoré.


SÉVILLE


I
LE JARDIN DE SÉVILLE
Andalousie, août 1568
 Pourriez-vous relever légèrement la tête, je vous prie ?
Magdalena tendit la nuque et s’appliqua à donner à son cou la courbure que le peintre désirait.
 Très bien, ne bougez plus.
Elle maintint la pose tant bien que mal, car le corps baleiné ainsi que le busc de son corset lui écrasaient la poitrine, ce qui n’aidait en rien à améliorer son confort, déjà considérablement compromis par la lourde robe de taffetas dans laquelle elle se mourait de chaleur. Quoique les feux de l’été andalou ne se fussent pas encore estompés, le peintre s’obstinait à travailler à l’extérieur, et ce caprice d’artiste les condamnait tous deux à supporter un poids caniculaire des heures durant.
Magdalena posa ses paumes sur la pierre du banc où elle se tenait assise et y chercha en vain quelque fraîcheur. Elle était facilement incommodée par les fortes chaleurs. Cette indisposition lui venait de lointains aïeuls dont les racines navarraises avaient légué pâleur et rousseur aux générations suivantes. Même dans l’ombre du dais suspendu au-dessus d’elle afin de préserver son teint, elle étouffait, coincée dans cet amas de dentelles et de rubans.
Et il était dix heures à peine.
De fines gouttelettes perlaient maintenant à la racine de ses cheveux remontés sur ses tempes grâce à des arcelets de métal, et elle commençait à montrer des signes d’agitation. La matinée avait été interminable et l’après-midi, elle le craignait, le serait tout autant. En plus de l’obliger à porter une tenue inutilement extravagante, ces longues séances de pose étaient à périr d’ennui, et elle aurait souhaité que le peintre se montrât plus loquace qu’il ne l’était de coutume.
Artiste de grand talent, homme de goût, le señor Landolsi était cependant désavantagé par une pudicité presque touchante, et ce trait de sa personnalité l’empêchait de nouer aisément une conversation. De nature réservée, il ne parlait jamais de sa famille ou de ses amitiés, et il ne prenait la parole que s’il y était invité ou s’il le jugeait utile.
Au cours de leurs brefs et rares entretiens, Magdalena avait remarqué qu’il était différent de la plupart des hommes de sa connaissance, lesquels s’intéressaient davantage aux choses du corps qu’à celles de l’esprit. Elle le devinait fort instruit parce que, justement, il ne faisait aucun étalage de son savoir, et elle soupçonnait chez lui une grande finesse de conversation. Elle avait même déjà entendu murmurer qu’un entretien privé avec lui pouvait se révéler une expérience troublante, presque mystique. Quelle fût avérée ou non, cette qualité lui valait d’être immensément populaire auprès des femmes de la petite noblesse et de la bourgeoisie sévillanes, qui formaient l’essentiel de sa clientèle.
C’était d’ailleurs grâce au mécénat de la señora Milán, la tante de Magdalena, qu’il avait ses entrées dans certaines des meilleures familles de la ville. Sans le concours de cette femme dont on disait qu’elle savait flairer le talent à vingt lieues, il lui aurait sans doute fallu une décennie entière pour que le sien fût reconnu dans toute la région comme c’était désormais le cas. Toutefois, il ne profitait qu’avec parcimonie des avantages que lui conférait sa nouvelle notoriété, car son caractère était de ceux qui préféraient l’ombre à la lumière. Aussi ne peignait-il que lorsqu’il en avait vraiment envie, bien qu’on le pressât de toutes parts afin de s’attacher ses services de portraitiste.
Par malheur pour Magdalena, le señor Landolsi, ce jour-là, était égal à lui-même, travaillant avec ardeur et évitant toute distraction susceptible de ralentir sa main. Il était de ces artistes qui se dédiaient à leur art avec passion, et il se vouait à son œuvre en cours de réalisation de la même manière que s’il se fût agi de la dernière.
Or, le soleil atteindrait bientôt son zénith et les chasserait à l’intérieur de la maison pour une retraite forcée jusqu’en fin d’après-midi. Aussi n’était-il pas étonnant qu’il n’eût pas le moindre désir de s’arrêter avant l’ almuerzo * et qu’il eût, de surcroît, oublié qu’une collation avait été prévue vers les neuf heures. Magdalena se demandait justement si elle oserait le lui rappeler. Elle était fatiguée et elle avait soif. Ses mains étaient enflées, ses doigts, étranglés par les bagues. Le rebato , le haut collet de dentelle déployé en éventail derrière sa tête, lui paraissait d’une lourdeur extrême. La céruse dont son visage était fardé pour unifier son teint roulait sur son front comme autant de petites perles de lait. Ses yeux piquaient, ne cessaient de larmoyer, et elle pensait avec effroi qu’elle devait être affreuse. Elle voulut éponger son visage avec un mouchoir qu’elle venait de tirer de sa manche et elle sursauta à l’instant où, sans même quitter la toile des yeux, le peintre lui lança :
 Señorita, vous bougez !
Le ton qu’il avait pris se voulait sans doute moqueur et léger, mais on y sentait poindre une certaine impatience. Magdalena courba la tête, consciente que cela faisait au moins quatre fois que le peintre se voyait obligé de la rappeler à l’ordre depuis le début de la séance.
 Désolée, señor Landolsi, murmura-t-elle.
La course du pinceau s’arrêta sur la toile. Peut-être parce qu’il était agacé par l’indiscipline de la jeune femme, peut-être parce qu’il regrettait son propre mouvement d’humeur, ce fut sans accorder un regard ni une parole à son modèle qu’il alla retendre le bas de sa robe qui avait encore une fois été dérangé par ses tortillements incessants. Il se débattit un moment avec le vertugadin tout en pestant intérieurement contre ce détestable objet de vanité. Le jupon garni d’arceaux de jonc souple conférait à la toilette une forme de cloche dont les lignes flasques blessaient son œil d’artiste.
Même après avoir replacé les jupes et les dentelles, il continuait à juger l’ensemble d’un air critique : décidément, quelque chose n’allait pas.
 Voudriez-vous faire venir votre servante, je vous prie ?
À l’appel de Magdalena, une jeune fille au visage basané et répondant au nom de Josefina parut dans le jardin. Attentive aux indications du peintre, elle ôta le collet à armature ainsi que la guimpe de gaze transparente dont les femmes couvraient leur décolleté afin de soustraire aux œillades trop aventureuses leur gorge fraîche et rose. Le maquillage subit lui aussi quelques rapides retouches, ce dont la servante s’acquitta d’une main experte.
Le bout de son pinceau coincé entre les dents, le señor Landolsi scrutait tour à tour la toile et le modèle sous divers angles. Le sourcil noir se fronça au-dessus d’un œil insatisfait : il recherchait l’intensité et le mouvement alors qu’il n’obtenait que mollesse et statisme. Il avait produit esquisse sur esquisse ainsi que deux portraits au crayon. Celui-ci était le troisième, et, bien qu’il s’évertuât à le remanier à grands coups de pinceaux, il n’arrivait pas à déterminer ce qui lui causait du mécontentement.
 La coiffure en raquette ne convient pas, réfléchit-il à voix haute. Une toque ? Trop extravagant. Un chignon à l’antique peut-être ?
Il fit signe à la servante de s’exécuter et il supervisa le changement de coiffure depuis le retrait des arceaux jusqu’à la pose des rubans, noués sous l’épaisse torsade de cheveux roux qui reposait à présent sur la nuque. L’arrangement plut au peintre, et il congédia la jeune domestique d’un mot aimable.
De retour derrière la toile, il vérifia du bout du doigt la consistance des couleurs étalées sur sa palette : rouge corallin pour les lèvres, pigments roux et ocreux pour la chevelure, nuances de vert pour les yeux, lesquelles s’accordaient à une émeraude que Magdalena portait au doigt… Tout lui semblait pourtant équilibré. Ce ne fut que lorsqu’il s’attarda aux teintes retenues pour la robe qu’il comprit ce qui l’agaçait.
Bien qu’il permît un contraste parfait avec la couleur de ses cheveux, le bleu soutenu de la simarre donnait à Magdalena un teint cireux et terne, un écart auquel il fallait remédier. Et pourquoi, en ce cas, ne pas en profiter pour rééquilibrer l’ensemble en l’allégeant de quelques fioritures afin que ce portrait devînt ce qu’il devait être : l’incarnation rayonnante de la jeunesse, le triomphe de la beauté et de l’innocence ?
Il déposa sa palette et son pinceau et courut prendre une toile vierge sous la galerie. Il était à ce point enthousiaste d’avoir déterminé la composition finale de son œuvre qu’il ne remarqua pas la mine ennuyée de son modèle. Magdalena, toutefois, se montra docile : elle ajustait la pose, rognait son impatience et s’efforçait de garder le silence, mais, au bout d’une demi-heure, elle n’en pouvait plus d’ennui et elle lui demanda à brûle-pourpoint s’il avait l’intention d’assister à la kermesse le mois prochain.
 Probablement, marmonna-t-il distraitement.
Il était si occupé à jongler avec ses fusains, crayons et pinceaux que plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’il ne réalisât, non sans une certaine gêne, que Magdalena attendait une réponse de meilleure consistance.
 Je dois me rendre à Carmona la semaine prochaine pour une commande, ajouta-t-il aussitôt. Si je suis de retour à temps pour la foire marchande, j’irai avec plaisir.
Ravie qu’il lui accordât enfin un peu d’attention, Magdalena s’autorisa à relâcher la pose et à remuer ses jambes, courbaturées par ces trois heures d’immobilité forcée.
 Ce serait avantageux pour vous que vous y soyez, señor, lui dit-elle. J’avais dessein de profiter de l’occasion pour vous présenter ma cousine. Elle m’a confié récemment qu’elle aimerait beaucoup que vous fassiez son portrait.
Elle lui glissa, par ailleurs, qu’elle avait tant et si bien vanté ses talents de portraitiste devant la señora Cardona que celle-ci peinait à attendre qu’il ait achevé le sien. Le peintre la remercia, flatté qu’elle s’employât à lui adresser de nouvelles clientes, mais le babillage de la jeune femme, aussi plaisant fût-il, nuisait fort à la progression de son travail et le rendait distrait. Il lui signifia donc poliment qu’il lui fallait à présent se taire.
 Je ne pourrai peindre vos jolis traits si vous vous agitez sans cesse.
 Oh ! pardon, fit-elle, un peu intimidée par ce compliment que n’avait aucunement entaché la remarque qui l’avait précédé. Je ne sais trop ce que j’ai aujourd’hui : je suis incapable de demeurer tranquille.
D’un geste de son pinceau, il signa la fin de l’incident. Magdalena s’aperçut alors que la duègne avait délaissé son ouvrage de broderie et qu’elle toupillait maintenant autour d’eux tout en suivant leur conversation avec une curiosité pleinement assumée.
Courte, ronde et l’air austère sous la mantille noire convenant à son statut de veuve, doña Estefanía promenait ses soixante ans fatigués entre les bosquets du jardin. Cette maîtresse femme aux yeux et aux oreilles perpétuellement à l’affût descendait d’une famille de la noblesse espagnole dont les origines remontaient aux premiers siècles de la chrétienté. Acculée à la ruine par la perte d’un époux qui avait mangé tout leur avoir dans les tripots, doña Estefanía avait dû se résoudre à entrer au service des Milán qui, par respect pour son âge et son rang, s’étaient engagés à lui offrir un revenu et un logement décents, ce qui lui avait assuré une situation somme toute enviable. Néanmoins, les revers de fortune et les coups du destin avaient accentué chez cette femme les soubresauts immodérés d’une nature nerveuse et alarmiste, et elle s’acquittait de son rôle avec tant de zèle que sa seule présence suffisait parfois à agacer sa protégée.
 Doña Estefanía, l’appela cette dernière. Voudriez-vous me faire porter du vin et des fruits, je vous prie ?
La duègne fut visiblement incommodée que la jeune femme dont elle avait la garde, et qu’elle voyait encore comme une enfant, osât réclamer une boisson alcoolisée à cette heure précoce de la journée, surtout en présence d’un homme qui ne faisait pas partie de la famille. Voyant que l’hésitation de son chaperon menaçait de tourner au refus, Magdalena ouvrit son éventail noir qu’elle agita devant son visage et elle détourna son regard avec une telle lenteur que cela frôlait l’impertinence. Doña Estefanía exécuta une brève révérence et s’éloigna en se dandinant : après dix ans de service chez les Milán, elle avait appris qu’en certaines occasions, il valait mieux laisser sa protégée agir à sa guise plutôt que de risquer une confrontation gênante.
Magdalena avait compté sur cette réaction : à la seconde où la duègne passa la porte des cuisines, elle alla rejoindre le peintre d’un pas trop rapide, et, cette fois, la chaleur pas plus que le soleil n’étaient en cause dans la nuance de rose qui lui était montée aux joues.
 Je vous prie de me pardonner pour cette question importune, señor Landolsi, mais je désirerais savoir si votre ami est bien rentré de Cordoue.
Elle n’obtint d’abord qu’un regard distant, puis s’ensuivit une réponse dont elle ne releva ni l’intonation plate ni la brièveté.
 Je crois savoir qu’en effet, le señor Venegas sera arrivé ce soir.
Magdalena ne put réprimer un sourire qu’elle cacha aussitôt derrière son éventail serti de perles ; dans ses yeux, le señor Landolsi crut déceler un mélange d’excitation et de soulagement, et une légère crispation effleura sa bouche. Voilà donc ce qui la rendait si distraite : elle attendait des nouvelles de Venegas. À présent qu’elle était rassurée sur ce point, peut-être pourrait-il enfin achever ce damné portrait. Il la pria de reprendre la pose et d’éloigner son éventail de son visage. Troublée par cette demande, Magdalena s’empourpra de plus belle et se dissimula jusqu’aux cils derrière les frisons de dentelle noire.
 Vous rendez-vous bien compte, señor, de ce que vous me demandez ?
Son œil vert brillait, fripon : avait-il donc oublié qu’une femme respectueuse des convenances ne pouvait rire ou sourire en public ?
 Je voudrais peindre le mouvement gracieux de votre bouche lorsque vous souriez, expliqua-t-il.
Parce qu’elle hésitait à dévoiler ce qu’il désirait voir, il ajouta, soit pour la rassurer, soit pour la convaincre :
 Je vous promets que ce ne sera pas indécent.
Lentement, Magdalena abaissa les pales ajourées, mais elle se rebuta en s’apercevant que le señor Landolsi la considérait d’un air amusé, comme s’il se moquait d’elle. Mue par un sursaut d’orgueil, elle écarta vivement l’éventail de son visage et le ferma dans sa main avec un claquement sec. Relevant le menton, elle riva son regard au sien de manière délibérément provocante, ce qui le prit totalement au dépourvu et le força à détourner les yeux. Fort contente de son effet, elle retourna sous le dais tout en s’éventant avec cet accessoire qui l’avait si bien servie. Toutefois, son triomphe fut de courte durée : en reprenant la pose, un pincement désagréable lui traversa les reins. Elle serra les dents : encore quelques heures et elle pourrait se débarrasser de cet ignoble étau de coutil renforcé qui lui écrasait la poitrine et lui coupait le souffle, sinon la voix, à tout moment.
Le peintre s’approcha d’elle, et elle se surprit qu’il renonçât à se débattre à nouveau avec sa robe et se souciât plutôt de ce que sa coiffure avait été dérangée, sans doute au moment où elle s’était rafraîchie à l’aide de son éventail.
 Me permettriez-vous ? fit-il en indiquant le détail qu’il désirait corriger.
Elle agréa d’un battement de cils. Du bout des doigts, il cueillit une boucle de cheveux fugitive qui s’était accrochée derrière l’oreille et lui redonna du ressort en la soulevant avec la pointe de son pinceau.
Il arrêta là ses corrections à la coiffure de Magdalena, car doña Estefanía revenait au jardin, suivie de Josefina qui portait un pichet de xérès frais et une jatte de cuivre remplie de raisins. Derrière elles parurent Marineo, le valet brun de teint et de cheveux, de même que le jeune page de la señora Milán, au visage de chérubin joufflu. Ils transportaient une table de bois qu’on recouvrit d’une nappe à glands frangés. La servante y déposa les fruits et deux coupes d’argent avant de se retirer sur ordre de la duègne qui tendit un pli scellé à sa protégée sitôt les domestiques rentrés.
Sautant sur ses pieds, Magdalena s’empara de la missive, l’arrachant presque des mains de doña Estefanía. Une grande fébrilité anima ses traits lorsqu’elle reconnut la calligraphie qui en ornait le revers.
 Pourriez-vous m’accorder un instant ? demanda-t-elle au peintre.
Il baissa le front pour signifier qu’il y consentait, mais, étrangement, ses yeux restèrent posés sur elle tandis qu’elle s’éloignait à travers les massifs de roses.
 Vous prendrez sans doute un peu de xérès, señor Landolsi ? suggéra la duègne en remplissant une coupe ciselée. Il a un peu moins d’un an d’âge, mais il est bien goûteux, vous verrez.
D’un geste poli, le peintre refusa la coupe qu’elle lui présentait.
 Je n’en doute pas, señora, mais je préfère éviter l’alcool lorsque je travaille. Je me contenterai de ces raisins qui, d’ailleurs, paraissent délicieux.
La duègne eut un petit sourire pincé. Rares étaient les gens qui dédaignaient les vins de la señora Milán, lesquels comptaient parmi les plus réputés. C’est que sa maîtresse, toujours à l’affût d’innovations surprenantes, avait récemment interdit qu’ils fussent conservés dans des outres de peau parce que ce mode de remisage ruinait les meilleurs crus : il leur conférait un goût insupportable de poix et brouillait de relents de cuir leurs subtils parfums. Ainsi, il fut décidé que l’entreposage se ferait dorénavant dans des fûts de chêne comme cela se pratiquait à Valence depuis des décennies.
Doña Estefanía aurait aimé connaître l’opinion du peintre à propos du xérès des Milán, car on prêtait à celui-ci des goûts assurés ; elle se trouva donc fort déçue de son refus. Un peu par bravade, elle choisit pour lui la grappe de raisins la moins mûre, et, malgré cela, il la remercia d’avoir eu la gentillesse de le servir avant de croquer avec appétit les grains acidulés à la peau légèrement teintée de vert.
 Les vendanges débuteront sous peu, déclara-t-elle sur le même ton qu’elle aurait employé pour annoncer une noce royale. Si nous attendions que les raisins soient parfaitement mûris, les oiseaux les picoreraient jusqu’au dernier. Mais il devient de plus en plus difficile de s’attacher de bons cueilleurs ; c’est là un travail tellement délicat !
Le señor Landolsi écoutait le babillage de la duègne avec autant de révérence que si la bonne marche du monde eût effectivement dépendu de la faculté de l’Espagne à produire de grands vins. Elle en était à lui expliquer la nécessité de bien choisir l’orientation des vignes quand Magdalena revint sur le patio. Ses lèvres étaient serrées, son front, marqué par la contrariété. Elle jeta la lettre sur la table, attrapa au vol la coupe de xérès que le señor Landolsi avait refusée et but une grande lampée de vin, la tête renversée en arrière, indifférente au regard désapprobateur que la duègne braquait sur elle. Elle battit des cils, le souffle un peu court, et le pied de la coupe se posa sur la table avec un bruit mat.
 Voudriez-vous prévenir le cuisinier que je serai seule ce soir ? pria-t-elle doña Estefanía, la voix gonflée par la déception.
La duègne savait qu’une visite du señor Venegas était prévue le soir même : de toute évidence, la lettre était de sa main et annonçait qu’il ne viendrait pas. Encore. Elle en fut peinée. Combien de fois avait-elle surpris sa protégée en train d’épier les passants dans l’espoir d’y reconnaître la silhouette de son fiancé ? Combien de fois l’avait-elle vue voler au-devant du courrier, courant parfois même jusque dans la rue tant elle se désespérait qu’enfin, l’homme auquel elle était promise lui ferait la grâce de lui griffonner quelques lignes ? Ne sachant que dire pour la réconforter, la vieille femme voulut toucher sa main, mais Magdalena s’écarta d’elle en la toisant d’un œil farouche.
 Ne m’avez-vous pas entendue ? la tança-t-elle. Rendez-vous auprès de Miguel et prévenez-le que nous n’aurons pas d’invité ce soir.
La duègne releva la tête pour se donner un air plein de dignité et se dirigea vers la maison en marmonnant des malédictions. Le señor Landolsi jeta le reste de la grappe de raisins dans le bol et se leva de table. Il était proprement outré de la conduite de Magdalena, car il jugeait qu’une dame de l’âge de doña Estefanía méritait politesse et courtoisie, quelles que fussent les circonstances, et à plus forte raison devant un invité. Très attaché à ses principes, il ne put s’empêcher de lui exprimer son désaccord et il la blâma, un peu trop sévèrement peut-être, pour avoir manqué de respect à la duègne.
 Señor Landolsi, le coupa-t-elle, une lueur proche du mépris au fond des yeux, dois-je vous rappeler que vous êtes ici pour peindre et non pour me dicter ma conduite ? Aussi, je vous prierais d’achever cette toile sans m’importuner davantage !
Elle fila jusqu’à son banc et s’y assit, les bras croisés sous la poitrine et la lèvre boudeuse. Le peintre haussa le sourcil, stoïque. Il n’était pas le moins du monde impressionné par cette boutade d’enfant gâtée : il pouvait sans problème encaisser une répartie aussi cinglante que celle qu’elle venait de lui servir. Par contre, elle méritait sans contredit une leçon pour avoir montré la même rudesse envers doña Estefanía, et, plutôt que de se plier à ses volontés, il prit un torchon, emballa ses pinceaux et les rangea avec ses pigments et ses bâtons de sanguine dans le coffret de bois qu’il emportait partout avec lui. À le voir ainsi rassembler son matériel, Magdalena lui jeta un regard interloqué.
 Que faites-vous ?
 Je m’en vais, señorita, dit-il sur un ton trop égal pour être cordial. Vous êtes indisposée et vous comprendrez que je ne puis travailler dans ces conditions. Il ne me reste donc qu’à prendre congé de vous.
La jeune femme fut d’abord désemparée par cette attitude glaciale que le peintre n’avait jamais affichée à son endroit, mais elle se ressaisit et s’employa à donner à sa voix des accents plus cajoleurs.
 Votre rétribution pourrait être bonifiée si vous finissiez ce portrait plus tôt que prévu.
 Hélas, l’argent ne saurait rendre sa grâce à une femme en colère, lâcha-t-il avec une pointe de dédain. Je vous reverrai donc demain. Je vous salue, señorita. Mes respects à votre tante.
Magdalena se leva prestement.
 Je vous en prie, ne partez pas !
Elle ne se sentait plus d’effort pour inventer une nouvelle parade. Ravalant sa fierté, elle lui assura qu’elle se repentait d’avoir été grossière envers lui et le supplia de lui pardonner, ce qu’il fit sans hésiter, car il avait déjà eu la bonne grâce de mettre les paroles effrontées de Magdalena sur le compte de sa jeunesse. Elle était vive, impulsive, et elle possédait une spontanéité de langage qui, loin de l’offenser, lui plaisait infiniment, pourvu qu’elle ne l’employât pas à mauvais escient.
 Vous semblez lasse, dit-il en reprenant son amabilité coutumière. Mon travail est bien avancé, et je suis confiant de le terminer avant deux jours. Il peut donc attendre jusqu’à demain.
Elle secoua la tête pour lui signifier une nouvelle fois qu’elle ne désirait pas le voir partir.
 Je suis heureuse d’avoir de la compagnie en ce moment, avoua-t-elle sans le regarder. Et j’aimerais beaucoup que vous acceptiez de demeurer céans encore un peu.
La demande de Magdalena, tout honnête qu’elle fût, le surprit. Il ignorait ce qui la tourmentait et pourquoi cette lettre qu’elle avait reçue avait provoqué chez elle un accès de colère aussi soudain que violent, mais l’affaire devait pour cela être des plus sérieuses, et sans doute était-il préférable pour elle comme pour lui qu’il se retirât.
 Je crois que je m’en tiendrai à ma première idée, déclara-t-il. Nous nous reverrons donc demain matin, après les matines, comme à l’accoutumée.
La lèvre de Magdalena trembla sans qu’elle pût l’empêcher, et elle enfouit son visage dans ses mains afin de cacher son affliction ainsi que ses larmes.
 Je vous en conjure, ne me laissez pas toute seule !
La profonde détresse qu’il perçut dans cette supplique éveilla chez lui un sentiment de sympathie mais également de pitié. Elle ne s’était jamais adressée à lui ainsi ou, du moins, pas de manière aussi directe, et il fallait qu’elle fût terriblement bouleversée pour qu’elle ne prît même pas la peine d’habiller ses paroles d’un voile de pudeur.
Un détail qu’il avait négligé le frappa alors. Dès ses premières visites pour les esquisses, Magdalena s’était arrangée pour le retenir jusqu’à tard en soirée, et il lui apparut également qu’elle recherchait sa compagnie davantage que par le passé. Ce point ne manqua pas de l’intriguer puisque, d’habitude, elle ne s’inquiétait que peu de sa présence et ne lui accordait qu’une parole ou deux, plus par politesse qu’en raison d’un intérêt véritable pour sa personne.
 Fort bien, dit-il. Puisque c’est là votre désir, je reste.
Sur ces mots, il retourna s’occuper du portrait dont il avait espoir d’achever le dessin d’ici une petite heure tout au plus. La duègne était reparue au jardin entre-temps et, malgré qu’elle fût encore froide de rancune pour avoir été malmenée par sa protégée, elle s’inquiéta de son évidente langueur. Elle renonça à revenir sur leur brouillerie ainsi qu’elle avait d’abord eu l’intention de le faire et lui attrapa le menton pour l’obliger à tourner son visage vers elle.
 Comme vous avez mauvaise mine ! s’exclama la vieille femme.
Elle abaissa les paupières inférieures de Magdalena et sa langue claqua dans sa joue alors qu’elle procédait à un rapide examen.
 Vos yeux sont rougis. Vous devriez prendre le reste de la journée pour vous reposer à l’intérieur. Tout ce soleil vous aura accablée.
 C’est impossible, affirma la jeune femme.
Elle glissa un regard du côté du peintre et dit en baissant la voix :
 Le señor Landolsi m’en voudrait beaucoup de le renvoyer si tôt ; nous n’avons presque pas travaillé aujourd’hui.
Ce dernier, qui l’avait entendue, lui signifia son désaccord d’un geste discret de la main qu’elle fit semblant de ne pas remarquer. S’il était vrai qu’il était pressé d’achever ce portrait dont l’exécution s’étirait plus que nécessaire, il ne s’était pas attendu à ce qu’elle en usât comme d’une astuce pour s’assurer qu’il ne prendrait pas congé, d’autant plus qu’il avait été sur le point de le faire il y avait quelques minutes à peine.
 Alors, le señor Landolsi comprendra que vous avez besoin de repos, n’est-ce pas ? trancha la duègne sans rechercher ni attendre l’approbation de celui-ci. Il ne sert à rien de s’abîmer ainsi la santé : l’art attendra.
Elle s’empara d’autorité du bras de Magdalena qui se laissa entraîner à l’ombre de la galerie. Le señor Landolsi y transporta son matériel, donnant raison à doña Estefanía par la même occasion : il n’était d’aucune utilité de demeurer au soleil quand, à l’instar de ce jour-là, il s’acharnait sur la ville, brûlant les feuillages et les visages et mettant en fuite les badauds comme le moindre oiseau.
Parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire pour s’occuper que de se restaurer, Magdalena s’en remit à la duègne afin que leur fût servi un repas léger.
 Ce serait si gentil de votre part de vous en charger, dit-elle d’une voix câline.
La vieille femme apprécia qu’elle se montrât plus accommodante et acquiesça de bonne grâce à sa requête. Tandis que les deux femmes s’entendaient sur la composition du repas, le señor Landolsi en profita pour rincer ses pinceaux à l’eau claire, car il craignait que la chaleur achevât de sécher la peinture et ne les rendît inutilisables. Une fois les soies propres, il y appliqua de l’huile de lin et les lissa avec soin entre le pouce et l’index.
Dès que doña Estefanía s’en fut retournée aux cuisines afin d’y donner ses instructions, Magdalena entreprit de se délasser en faisant quelques pas sous la galerie. La pose exigée par le señor Landolsi lui brisait le dos, et elle était si fatiguée qu’elle craignit pendant un instant que le seul poids de sa robe ne l’entraînât au sol. La chaleur, même à l’ombre, était lourde, étouffante. Elle eut tout à coup envie de relever ses manches, trop couvrantes pour la saison, mais il ne fallait pas songer à les rouler beaucoup plus haut que le poignet, car on pourrait apercevoir ses bras nus, ce qui aurait constitué un sérieux accroc à la décence. Elle alla au bassin de la fontaine et y plongea les mains : un peu d’eau à l’arrière des oreilles et du cou fut tout ce qu’elle s’autorisa.
 Je suis navré de vous faire souffrir à ce point, plaisanta le señor Landolsi en la voyant masser sa nuque.
Des cheveux indisciplinés s’échappaient du lourd chignon pour y mousser en un halo de frisons roux dans lesquels des gouttes d’eau scintillaient au soleil.
 La première fois que j’ai posé pour vous, c’était bien pis, rétorqua Magdalena.
Elle se souvenait d’avoir passé six jours des plus pénibles, perchée sur un tabouret, parce qu’il avait eu la judicieuse idée d’exécuter d’elle un portrait en pied.
 Ne vous souciez donc pas de moi : je survivrai.
Cette moquerie n’était pas totalement sincère. Elle était rompue. Elle se serait volontiers assise par terre sur les tapis de laine où étaient entassées des montagnes de coussins moelleux et invitants, mais cela lui était impossible : s’asseoir sur un banc avec un vertugadin était déjà un exercice périlleux en soi ; s’asseoir sur le sol sans exposer ses jupons était carrément impossible. Elle prolongea donc sa promenade et s’engagea dans l’allée ombragée qui encadrait le patio. Tout en flânant le long des plates-bandes dans lesquelles se mêlaient les plantes ornementales et potagères, elle laissa ses doigts effleurer les feuilles luisantes des lauriers et les pétales chiffonnés des dernières fleurs de l’été.
Il y avait maintenant vingt-quatre ans que l’oncle de Magdalena s’était installé rue Harinas, non loin de la cathédrale de Séville. Dans cette allée étroite s’alignaient les entrepôts et les échoppes où l’on vendait des farines brunes ou blondes, raffinées ou grossières. Depuis les matines jusqu’aux vêpres, les meules de pierre tournaient, ajustant la mouture des farines selon le goût de chaque client. Au fil des heures et des passages répétés des compradores , des filles de cuisine, des meuniers et des ânes chargés de sacs gonflés à en faire craquer leur trame de grosse toile, des nuages poudreux qui fleuraient les céréales répandaient un fin dépôt blanc sur les pavés, sur les murs et même dans les replis des vêtements de ceux qui s’attardaient en ces lieux.
Le señor Milán ayant un jour traversé cet enchevêtrement de ruelles, miraculeusement préservé des désordres du quartier marchand au nord ainsi que du mouvement incessant des marins et des affréteurs qui animait jour et nuit le port situé à l’ouest, l’endroit lui avait plu, et il avait résolu d’y prendre logis.
Il avait déniché, dans les jours suivants, une maison depuis longtemps inhabitée et que personne ne voulait acheter du fait de son état de décrépitude avancé. Lui l’avait trouvée charmante, s’en était porté acquéreur sur-le-champ et s’était aussitôt mis en tête de l’aménager à son idée. Toutefois, comme il s’entêtait à tout superviser lui-même, il fallut patienter presque deux ans avant qu’on pût entrer chez lui sans se buter à des plâtriers ou trébucher sur des madriers.
Le zaguán avait bénéficié d’une attention toute particulière, et le señor Milán avait tenu à ce qu’il soit agrémenté d’un carrelage bleu et blanc dont les mosaïques s’inspiraient des techniques de décoration mauresques. À gauche se trouvait la salle à manger. C’était une pièce meublée avec goût, mais qu’on utilisait peu en somme. L’été, on prenait le plus souvent la cena au jardin. L’hiver, lorsqu’il y avait des invités, on s’installait plutôt au salon d’apparat où avaient été montées des tables à tréteaux que les domestiques devaient désassembler en vitesse dès que les convives se retiraient, la maîtresse des lieux ayant horreur du moindre désordre. De toute manière, en raison de ses œuvres et de son cercle d’amis étendu, la señora Milán mangeait rarement à la maison, et sa nièce, elle, préférait manger en cuisine ainsi qu’elle le faisait avec son oncle dont elle maintenait le souvenir vivace en perpétuant cette habitude.
À droite du zaguán s’ouvrait la salle commune. Devant l’âtre aux tuiles noircies, deux tabourets encadraient une table surmontée d’un échiquier, et les hautes fenêtres offraient un regard sur le jardin à travers les colonnes de la galerie. Tout au fond était située la bibliothèque du señor Milán. Sur des étagères interminables s’alignaient les livres qu’il avait accumulés au cours de sa vie : essais d’humanistes, des plus célèbres aux plus obscurs, ouvrages de philosophie, recueils des grands poètes du siècle et des temps passés, traités de science, de médecine et de botanique, et le tout était rassemblé en une pure merveille d’éclectisme, une véritable célébration du génie humain.
L’étage était, quant à lui, réservé aux appartements de la maisonnée : d’un côté, la chambre des maîtres, la plus spacieuse de toutes, et de l’autre, celles de Magdalena et de la duègne, plus modestes mais tout aussi confortables. En face de l’escalier, une porte à deux battants menait au salon d’apparat, magnifique avec son estrade drapée d’un baldaquin de velours rouge et ses vaisseliers incrustés de nacre. À l’époque où il achevait les travaux de sa maison, le señor Milán s’était moqué de l’un de ses cousins qui l’encourageait à aménager deux salons, l’un pour les grandes réceptions, le second pour les visites ordinaires.
 Votre voisin, le señor Robles, en a bien trois, lui, avait argué son cousin. On croira que vous êtes un pingre ou un original.
 Du diable si je me soucie de l’opinion de mes voisins ! s’était esclaffé le señor Milán. Il n’y a pas assez de pédanterie en moi pour remplir la moitié d’une cuillère. Un seul salon me suffira.
Ainsi en avait-il décidé, ainsi en avait-il été.
D’ailleurs, il avait été vite fatigué de ces fadaises et il avait précipité la fin des travaux dans la maison afin de se consacrer à l’aménagement de son jardin. Il avait requis de ses maçons qu’ils haussassent les murs pour le préserver des ensoleillements trop directs, et, ainsi, du printemps jusqu’au cœur brûlant de juillet, les plantes d’ombre et les fleurs les plus fragiles y poussaient avec une luxuriance de variétés et de couleurs qu’auraient jalousée les jardiniers les plus habiles. Aux heures où les Sévillans se réfugiaient dans les pièces du rez-de-chaussée pour échapper à la chaleur, le jardin des Milán offrait à ses habitants fraîcheur et calme en attendant que vînt la nuit qui prolongerait ces moments délicieux en musique et en poésie.
Jusqu’à sa mort, le señor Milán avait lui-même entretenu ce jardin avec une patience qui, selon les siens, tenait du prodige. À son grand regret, sa femme n’avait pu lui succéder à cette tâche, trop accaparée qu’elle était par la charge d’intendance du domaine et ses engagements caritatifs auprès des hôpitaux. C’était désormais leur nièce qui s’en chargeait avec un grand bonheur. Magdalena prenait aussi bien plaisir à tailler les arbustes qu’à travailler la terre à mains nues et à voir graines, pousses et bulbes prendre vie sous ses doigts.
À l’aide d’un torchon, le señor Landolsi épongea l’excédent d’huile des soies de ses pinceaux tout en admirant le travail de cet homme qu’il n’avait pas connu, et il se prit à penser qu’il n’existait pas sur Terre de façon plus humble et plus belle de célébrer l’œuvre de Dieu.
Il en était à assécher son dernier pinceau quand la duègne vint l’informer qu’un couvert avait été dressé pour lui dans la salle à manger. Des noisettes et des citrons confits lui furent proposés en entrée, puis suivirent des sardines grillées au verjus accompagnées de lentilles au cumin. Le señor Landolsi adorait le poisson, surtout lorsqu’il était apprêté par le cuisinier des Milán. Miguel était, à sa façon, un véritable artiste lui aussi. Il savait manier les saveurs et accorder les parfums comme nul autre, si bien que le peintre réclama une seconde part de sardines. Repu et gavé jusqu’à la glotte, il fit néanmoins honneur aux desserts, pressé par une doña Estefanía admirative qui ne cessait de le féliciter pour son appétit et de lui répéter que c’était là un signe de bonne santé. Elle lui poussa sous le nez un compotier plein d’une alléchante confiture d’oranges et elle lui découpa elle-même une tranche de pain à l’anis frais du matin. Par pure gourmandise, il ajouta à cela une tranche de melon dont la chair juteuse lui mouilla les doigts.
Il acheva de manger son fruit sous la galerie où il retrouva Magdalena, assise devant son assiette à laquelle elle n’avait pas touché. Tout ce qu’elle goûtait lui paraissait d’une fadeur répugnante ; la nourriture comme les boissons les plus exquises n’étaient que sable et cendre dans sa bouche.
Elle jeta un coup d’œil en direction de la duègne : celle-ci s’était installée dans la salle commune pour y boire son chocolat ainsi qu’elle avait l’habitude de le faire avant sa sieste. Elle avait versé dans une petite coupe d’argent le nectar noir et sirupeux, parfumé d’une pointe de vanille, et elle en reniflait à présent les effluves capiteux, un peu âcres mais apaisants. Elle y trempa les lèvres ; d’abord amère, la boisson laissait ensuite une plaisante sensation de velours sur la langue, et elle dégusta son chocolat à petites gorgées avec des mines de chatte se pourléchant devant une jatte de crème.
Cette gourmandise avalée, elle se cala davantage dans ses coussins et croisa les mains sur son estomac replet ; bientôt, ses yeux se fermèrent. D’aucuns auraient cru qu’elle dormait, mais sa protégée savait pertinemment que ce n’était pas le cas : doña Estefanía avait cela de commun avec les grands prédateurs, et rien d’autre, que le sommeil, fût-ce le plus profond, ne serait jamais venu à bout de sa vigilance.

Dans le jardin baigné de soleil, les feuilles du haut châtaignier bruissaient au soupir du vent. Le long des murs, les jeunes orangers projetaient des flaques d’ombre sur les dalles en grès du patio, et les fleurs tardives soupiraient les dernières bouffées de parfum caché au creux de leurs corolles amollies de chaleur.
Une heure passa encore. Craignant le soleil trop dur, la duègne ne bougeait pas. En des jours comme celui-ci, même les travaux d’aiguille l’épuisaient tant le ciel était lourd, et l’air, chargé de poussière et exempt de toute humidité, lui desséchait les yeux et le nez. Son regard se faufila entre les hauts branchages, puis ses paupières se refermèrent : bientôt, la course du soleil entraînerait celui-ci vers l’ouest et les délivrerait enfin de ses ardeurs.
Assis au bout de la galerie, le señor Landolsi se laissait aller à quelque rêverie où l’avaient transporté les vers d’un poète ayant charmé les princes d’une époque désormais révolue. Il délaissa son livre de poésie et glissa un regard vers Magdalena qui se tenait penchée sur un volumineux ouvrage aux pages racornies, absorbée par le récit des conquêtes de Jules César. Une pêche lui faisant soudain envie, il accorda un sourire poli à la jeune femme qui leva à peine les yeux lorsqu’il vint prendre le fruit dans le panier posé près d’elle. Il en tâta avec précaution la peau velue avant de détacher la chair sucrée du noyau avec la pointe d’un petit couteau à manche d’ébène. Il perçut alors une sorte de froissement sous son pied. De sous la nappe, il ramena jusqu’à lui une feuille repliée qu’il reconnut pour être la lettre qui avait si fort déplu à Magdalena. Les domestiques l’avaient sans doute fait tomber par inadvertance et il la remit à la jeune femme après en avoir discrètement examiné le sceau.
 Je crois que ceci vous appartient.
Les joues de Magdalena étaient devenues très pâles, mais son œil vert, lui, se fit brûlant et sombre. Le señor Landolsi crut pendant un instant qu’elle déchirerait la lettre sous ses yeux, mais elle la déposa négligemment sur la table.
 Vous envoie-t-on de mauvaises nouvelles ? lui demanda-t-il.
Une légère tension anima subrepticement les traits de la jeune femme.
 Elles sont déplaisantes, en effet.
Elle s’efforça aussitôt de paraître plus désinvolte, sans y parvenir, et cette gaieté forcée lui jeta encore plus de tristesse dans le regard. Le peintre s’en aperçut, et il pensa que de reprendre le travail la distrairait, une proposition à laquelle elle consentit sans entrain. La chaleur s’était amoindrie maintenant que le soleil était plus bas, et une fraîcheur agréable tombait lentement sur le jardin en même temps que le jour.
 Je vous suis très reconnaissante, señor, pour votre empressement, Magdalena le remercia-t-elle tandis qu’ils quittaient leur refuge.
 C’est que j’avais cru remarquer une certaine impatience…
Il laissa la phrase en suspens, manifestement à dessein de la provoquer.
 … dans votre désir de voir cette toile achevée, ajouta-t-il d’un trait.
 Ah, çà ! s’esclaffa-t-elle. Vous êtes d’une impertinence, señor Landolsi !
Elle cacha prestement sa bouche derrière sa main de peur d’être grondée par la duègne dont l’œil noir s’était arrondi au milieu de son visage faussement assoupi. À mi-voix, le peintre pria Magdalena de l’excuser si, par mégarde, il l’avait froissée, mais il la gratifia du même coup d’un sourire dans lequel transparaissait une certaine satisfaction. D’un rire, il était parvenu à atténuer cette anxiété néfaste qui la rendait maussade et engendrait chez elle des sautes d’humeur qui auraient davantage convenu à une matrone qu’à une jeune femme qui, en apparence du moins, avait tout pour être heureuse.
 Ce portrait a beaucoup d’importance pour moi, lui confia-t-elle à mi-voix. Mais je n’ai nul besoin de vous en exposer les raisons, n’est-ce pas ?
 Je crains de ne pas bien vous comprendre, señorita.
Magdalena s’en montra surprise.
 Ma tante ne vous a-t-elle pas dit à qui est destiné ce tableau ?
 Je vous assure qu’elle ne m’en a pas avisé.
Elle se mordilla la lèvre.
 Il est pour le señor Venegas, parvint-elle à dire, mais en n’articulant ce nom qu’avec peine.
Elle se détourna de lui et s’éloigna rapidement. Prenant ses jupes à pleines mains, elle s’installa sous le dais en un froufroutement de taffetas. Elle sentait son sang battre à grands coups sous la peau blanche de son cou, contre ses tempes, jusqu’à l’étourdir. Et elle en avait assez.
La duègne reparaissant sous la galerie à ce moment, elle lui signifia d’approcher.
 Doña, cela m’ennuie d’avoir à passer la soirée toute seule. Je crois que je vais me rendre chez ma cousine après la messe.
Doña Estefanía trouva l’idée merveilleuse : Magdalena revenait toujours d’excellente humeur de ses visites chez la señora Cardona qui avait le sens de l’humour et une grande affection pour sa cousine.
 Mais ne devrions-nous pas aller rejoindre votre tante au cercle de lecture comme nous le faisons à pareil jour chaque semaine ?
 Elle n’y sera pas ce soir, lui dit sa protégée.
La señora Milán était partie de très tôt matin à l’Hôpital de las Cinco Llagas pour se rendre au chevet d’une amie et voisine, la señora Cabanelas, qui se mourait de la modorra , et elle avait oublié d’en informer doña Estefanía dans la précipitation de son départ.
 Les médecins n’ont guère d’espoir de la sauver, ajouta la jeune femme.
Les nouvelles reçues au petit jour par sa tante étaient en effet des plus mauvaises. Les purges et les drogues avaient tant affaibli la malade qu’elle en avait perdu jusqu’à l’usage de la parole et le reste de raison que lui avaient laissée les premières fièvres. La señora Cabanelas avait peu de famille à Séville : son mari, un capitaine au long cours, était mort huit ans plus tôt lors de l’abordage de son galion, et ses deux fils étaient depuis partis pour Madrid. Les religieuses œuvrant à las Cinco Llagas s’étaient donc empressées de faire venir auprès de la mourante sa plus proche amie afin qu’elle fût accompagnée dans les derniers instants de vie que Dieu lui accordait.
 Pauvre, pauvre señora Cabanelas ! s’attrista la duègne en secouant la tête. Que la Santa Madre de Dios la protège.
Elle se signa et retourna sous la galerie en récitant une prière pour l’âme de la mourante. Prise à son tour de ferveur à la pensée de sa propre mortalité, Magdalena joignit les mains, les yeux levés vers le ciel, et reprit la prière que la duègne avait entamée en la quittant.

Le reste de l’après-midi s’envola sans bruit entre les hauts murs du jardin qui formaient un écrin de pisé clair autour de l’élégante propriété des Milán.
  Agua ! Agua fresca ! … Agua ! Agua fresca !
Dans l’entrelacs des ruelles, les aguadores signalaient leur présence à grands cris. On pouvait entendre le fracas des sabots de leurs mulets alourdis par les jarres d’argile remplies d’eau qu’ils transportaient d’un bout à l’autre de la ville.
Il y avait peu de puits dans la région. Le climat aride et la rareté des sources obligeaient les habitants du sud de l’Espagne à parcourir de longues distances pour atteindre les rares points d’eau. Bien que bâtie sur les rives du Guadalquivir, le grand fleuve andalou, Séville était elle aussi dotée de ses propres porteurs d’eau qui sillonnaient ses rues, jour et nuit, approvisionnant les auberges de même que les particuliers.
Les yeux embrumés et la main endolorie, le señor Landolsi s’aperçut que, bien qu’ils fussent toujours précis, ses gestes perdaient en fluidité, sans compter que, dans une heure tout au plus, le soleil déclinant ne lui fournirait plus assez de lumière pour peindre. Il travaillait donc avec une vigueur renouvelée, refusant de prendre le moindre repos même si, par moments, Magdalena lui signalait sa fatigue avec de petits soupirs. Bientôt, elle se tortilla tant qu’un œil mécontent émergea de derrière le chevalet.
 Señorita, je ne pourrai jamais achever cette toile si vous bougez sans cesse, se plaignit-il.
Mais plutôt que de reprendre la pose, Magdalena jeta un coup d’œil alentour : la duègne n’était plus au jardin. Sans doute était-elle entrée se changer, car l’heure de la messe approchait. Profitant de ce qu’ils étaient seuls, elle alla à lui d’un pas vif.
 Señor Landolsi, vous me jugerez sans doute bien cavalière de vous parler ainsi que je vais le faire, mais j’ai grand besoin d’un avis éclairé.
 Donnez-moi seulement un moment, réclama-t-il. Je voudrais achever un détail de la chevelure.
Magdalena le lui permit, bien qu’elle ne comprît pas pourquoi il se montrait tout à coup moins obligeant envers elle. Elle se promena autour du patio, ouvrant et fermant nerveusement son éventail en attendant qu’il se décidât à lui adresser de nouveau la parole. Les minutes s’écoulèrent, lentes, très lentes, effroyablement lentes, la menant presque jusqu’à l’exaspération lorsque, enfin, il posa son pinceau.
 Je peux maintenant vous entendre.
Elle retourna vers lui tout en entortillant autour de son doigt l’un des passements de soie qui décoraient la bélière de son éventail.
 Vous nous êtes attaché depuis près de deux ans, señor. Ma tante vous tient pour une personne d’une grande discrétion. Je la requerrais donc, de même que votre honnêteté.
Il la regarda avec curiosité : il avait perçu un tremblement dans sa voix. Il lui promit de faire de son mieux pour la satisfaire, mais Magdalena ne savait plus trop à présent si elle devait parler ou se taire. Elle regrettait presque d’avoir sollicité cet entretien quand elle croisa le regard plein d’aménité de son hôte.
 Il s’agit du señor Venegas, laissa-t-elle tomber d’un trait.
À ce nom, le regard du peintre s’assombrit.
 Cela vous déplaît-il donc de parler de votre ami ? s’étonna Magdalena.
Il tritura nerveusement l’un des galons qui ornaient l’avant de son pourpoint, puis il se racla la gorge et lui confia d’un air ennuyé que le señor Venegas et lui n’étaient plus en très bons termes. En vérité, ils ne s’étaient pas adressé la parole une fois depuis des semaines.
 Vraiment ? murmura Magdalena d’un ton plus distrait que surpris. Je l’ignorais…
 Laissons cela, laissons cela, fit-il en agitant la main. Dites-moi plutôt ce qui vous brouille l’âme.
Elle ferma un instant les yeux et inspira longuement afin d’assourdir cette sensation de vide qui la prenait au ventre chaque fois qu’elle évoquait son fiancé.
 La lettre que j’ai reçue tout à l’heure me vient de lui.
 Je sais, oui, avoua le señor Landolsi. J’avais reconnu son sceau. Pardonnez cette indiscrétion.
 Qu’importe, soupira-t-elle. Dans cette lettre, donc, il me prie de l’excuser de ne pouvoir me faire visite, prétextant qu’il lui faille demeurer à Cordoue quelque temps encore pour finir son entraînement militaire.
Elle baissa la tête en sentant des larmes lui brûler les paupières.
 Voici maintenant plus de trois mois que je ne l’ai vu.
Cette confidence lui causa une telle émotion qu’elle mordit dans le renflement de sa lèvre de peur de se mettre à pleurer.
Lorsqu’elle avait informé sa tante des continuelles dérobades du señor Venegas, celle-ci lui avait recommandé la patience. Elle ignorait que sa nièce était à ce point tourmentée qu’elle en avait perdu le sommeil et l’appétit. Magdalena n’avait pas obtenu davantage de réconfort de la part de la duègne et elle avait dû renoncer à discuter avec elle. Doña Estefanía avait, sur le mariage et le rôle des femmes en général, des opinions bien arrêtées que sa protégée trouvait quelquefois surannées. Quant à sa cousine, femme, épouse et mère comblée, elle était si heureuse en ménage qu’elle restait placidement optimiste devant les soucis amoureux des autres.
Ne sachant plus à qui se confier ni auprès de qui chercher conseil, Magdalena avait résolu de s’en remettre entièrement au jugement du señor Landolsi.
 Une personne de ma famille m’a raconté des… choses contrariantes, qui concernent le señor Venegas, dit-elle d’une voix enrouée par le chagrin. Cette personne est tout à fait respectable, sa parole n’a jamais été mise en doute, mais je ne puis croire que ce qu’elle m’a dit soit vrai.
Le peintre s’employa tout de suite à la rassurer en lui rappelant que les Sévillans étaient avides de commérages et que, curieusement, ceux dont les fondements étaient les plus incertains se révélaient souvent les plus tenaces.
 Alors, apaisez-moi : démentez ces affirmations que je voudrais fausses, le supplia-t-elle. Je ne peux même pas en discuter avec le señor Venegas puisque je ne l’ai pas revu depuis le desposorio por palabras de futuro .
D’ordinaire impassible, le visage du señor Landolsi se tendit sous l’effet de la colère.
 La peste soit de lui ! gronda-t-il entre ses dents.
Magdalena détourna les yeux, ébranlée par la brusquerie et la violence de sa réaction.
 Pardonnez cet écart de langage, s’excusa-t-il. Je suis choqué. C’est que j’ignorais que vous étiez tous deux engagés de parole. Venegas ne m’avait pas annoncé vos fiançailles.
 Oui, nos fiançailles, répéta-t-elle, l’air absent.
L’affliction lui tordit soudain la gorge, et son cœur se serra.
 Il ne cesse de repousser la publication des bans. Je commence même à me demander si elle aura jamais lieu.
Elle appela du regard la sympathie du peintre.
 Vous comprenez à présent quelles peuvent être mes inquiétudes.
Il fit un petit signe de tête en guise d’assentiment : aucune femme n’apprécierait d’être ainsi négligée par son fiancé. Surtout une femme amoureuse, pensa-t-il, un goût amer au fond de la bouche.
Il chercha quelque bonne parole à prononcer, une gentillesse ou un encouragement, mais il aperçut doña Estefanía qui sortait de la maison et il préféra rompre la contiguïté qui s’était établie entre Magdalena et lui.
 Voici l’heure pour vous de prendre congé, la duègne indiqua-t-elle au peintre en passant des gants de peau finement décorés sur ses doigts dodus. La señorita Magdalena et moi sommes attendues à Santa Catalina par le Padre Rafael.
Par-delà les maisons blanches du quartier Santa Cruz, les églises sonnaient vêpres et pressaient les fidèles de se rendre dans les lieux saints pour la prière du soir. Derrière les murs du jardin montait déjà la rumeur de la population qui répondait aux cloches dominant toutes les autres, celles de l’ancien minaret de la grande mosquée de Séville qui avait été rasée pour faire place à la cathédrale.
Magdalena argua qu’elle était lasse et sollicita de doña Estefanía la permission de rester. Le front parcheminé de la vieille femme se plissa : elle n’avait guère envie de laisser sa protégée seule avec un homme dans une maison presque vide. Magdalena le devina, mais elle voulait absolument éloigner la duègne. Quoique cela lui répugnât, elle soutint que son portrait devait être porté au logis du señor Venegas dès le lendemain et que, pour cette raison, elle ne pouvait se rendre à l’office.
Le señor Landolsi se renfrogna : il réprouvait le mensonge et celui de Magdalena le mettait dans une position embarrassante. Du regard, il lui signifia son désaccord, mais elle l’ignora. La duègne ne remarqua rien de leur manège et elle accéda à la demande de sa protégée sous la condition que Josefina demeurât au jardin avec eux en tout temps. Pour achever de se rassurer, elle se dit que le peintre avait bonne réputation, que sa conduite, toujours, avait été irréprochable, et sa maturité lui parut garante d’honorabilité.
Elle prit tout de même la peine de demander à sa protégée si elle devait aller la chercher chez sa cousine après la messe pour qu’elles se rendissent ensemble au cercle de lecture, ce que Magdalena refusa également. La duègne les salua donc et sortit par la porte du jardin en s’enroulant dans son tapado , un long voile de soie ajourée à travers les plis duquel n’émergeait plus que son œil gauche.
Le señor Landolsi essuya ses mains maculées de peinture dans un torchon humide. Magdalena s’était éloignée pour discuter avec la servante, et il n’eut pas besoin d’entendre un seul mot pour être assuré que la première préférait que la seconde se retirât malgré les indications strictes de la duègne à ce sujet. Josefina quitta donc le jardin ; Magdalena et lui se retrouvèrent seuls. Il jeta la pièce de coton tachée dans son coffret de peintre.
 Vous êtes fort habile pour ce qui est d’inventer des prétextes, la critiqua-t-il.
Bien qu’elle fût tentée de céder aux suggestions du diablotin qui lui soufflait quantité de réparties malicieuses à l’oreille, Magdalena décida de ne pas s’élever contre ce blâme, car, pour être tout à fait sincère avec elle-même, elle méritait d’être grondée.
Dès qu’il eut terminé de ranger son matériel sous la galerie, le peintre salua Magdalena, ajusta sa toque plate à plumet qui lui tombait élégamment sur l’oreille droite et tourna les talons.
 Vous comptez donc vous en aller ? lui lança-t-elle.
Il s’arrêta à la porte du jardin, la main sur le battant.
 Comme vous pouvez le constater, rétorqua-t-il froidement. Je vous souhaite de passer une excellente soirée en compagnie de votre cousine.
 Peut-être irai-je retrouver la señora Cardona, en effet, mais plus tard.
Il la regarda trottiner vers lui, les mains jointes derrière le dos et la tête légèrement inclinée sur le côté. Il y avait cela de désarmant chez elle que la timidité se métamorphosait parfois en coquetterie, et ce, jusqu’à devenir un moyen de persuasion des plus redoutables.
 Pour l’heure, je désirerais m’entretenir avec vous.
Le señor Landolsi eut un mouvement qui laissait présager un refus, et elle le devança en le prévenant aussitôt qu’il lui était inutile de chercher une échappatoire : il serait son hôte ce soir et il n’y avait pas à revenir là-dessus. Un soupir gonfla la poitrine du peintre : décidément, elle réussissait toujours à obtenir ce qu’elle désirait de lui, se dit-il avec humeur.
 Puisqu’il en est ainsi, je m’incline, dit-il sur un ton faussement soumis. Toutefois, j’apprécierais si, à l’avenir, vous évitiez de m’impliquer dans vos manigances.
Le calme inébranlable avec lequel il s’était exprimé n’en fut que plus cinglant pour Magdalena qui baissa les yeux. Elle mesurait maintenant quelle était l’étendue des tromperies dont elle avait usé pour se débarrasser de la duègne et pour empêcher le señor Landolsi de prendre congé. Elle porta ses doigts à ses lèvres qu’un faible tremblement agitait.
 Je suis désolée, murmura-t-elle. Pardonnez-moi. Je ne sais ce qui m’a pris. Je ne sais plus où j’en suis.
Le peintre tut son agacement, car il voyait bien qu’elle se débattait contre un ennemi beaucoup plus fort qu’elle. L’abattement de Magdalena, ses impatiences comme ses colères n’étaient provoqués que par une seule et même cause.
 Vous vouliez me parler du señor Venegas, dit-il.
Du revers de la main, elle écarta distraitement une boucle qui lui tombait sur le front.
 En vérité, je souhaitais que ce soit vous qui me parliez de lui.
Le peintre parut se retirer en lui-même. Elle savait fort bien que ce qu’elle s’apprêtait à lui demander constituait une entorse à la loyauté qu’exige l’amitié, mais elle détestait la tournure qu’avait prise sa relation avec son fiancé et elle en avait plus qu’assez de ses faux-fuyants.
 J’ai été désolée, vraiment, d’apprendre tout à l’heure que vous êtes en froid avec lui, l’assura-t-elle, les mains pressées contre sa poitrine. Cependant, les raisons de votre différend ne me regardent pas, et je vous promets que je ne chercherai pas à les connaître.
Elle s’arrêta un instant : sa bouche était sèche, et ces mots lui blessaient les lèvres.
 Mais voilà, poursuivit-elle, le hasard ou la Providence a fait que vous étiez son ami, et j’ai pensé que vous, vous sauriez m’apprendre ce qui se passe… entre lui et moi.
Elle eut tôt fait de regretter d’avoir ouvert son cœur au señor Landolsi : sa phrase n’était pas achevée que le visage du peintre s’était durci, et elle sentit dans son attitude une très forte résistance.
 Vous êtes tenace, dit-il. Ce n’est pas un défaut en soi, mais sachez que la ténacité, aussi justifiée soit-elle, ne sert pas toujours la personne qui en use.
Même s’il avait parlé sagement, Magdalena fut agacée par cette réplique.
 Señor Landolsi, ne m’avez-vous pas affirmé que le señor Venegas serait à Séville ce soir, alors qu’il m’a écrit qu’il se trouvait toujours à Cordoue ?
Le peintre n’osait plus regarder Magdalena : il avait été imprudent de s’avancer de la sorte, et elle avait tout de suite relevé la contradiction entre ses paroles et celles de son fiancé. Il n’avait plus, à présent, d’autre choix que celui de s’incliner et il lui parlerait sans détours puisque tel était son désir. Il en fut néanmoins désolé. De cet entretien, il ne résulterait pour elle que chagrin : aussi décida-t-il qu’il ne lui dévoilerait rien sans qu’elle le questionnât d’abord ; autrement, il n’en aurait eu que trop à lui révéler.
C’était à la demande de ses parents que le señor Venegas s’était enrôlé dans l’armée. Ils avaient espéré qu’un environnement empreint de discipline et de rigueur dompterait le tempérament fougueux de leur fils, lequel en avait plutôt profité pour s’accoquiner avec des individus assez peu recommandables. Placé par son capitaine dans une garnison à la frontière portugaise, il y avait fait la rencontre de soldats qui, comme lui, jugeaient leur solde insuffisante et il avait vu là l’occasion de mettre à profit les connaissances que son père, rompu aux jeux financiers, lui avait inculquées. Avec ses complices, il avait en peu de temps monté un système fort ingénieux pour faire sortir des devises de Castille avant que l’édit royal interdisant cette pratique ne fût levé quelques mois plus tard.
De ce trafic, le señor Venegas avait retiré des profits assez substantiels qui lui avaient permis d’assouvir ses trois passions : le vin, le jeu et les femmes. Tout véniels que ces travers eussent été, ils étaient bientôt devenus une ivraie qui étouffait peu à peu sa bonne nature. Lorsqu’il avait commencé à être reçu chez la señora Milán, le señor Landolsi avait été rudement tenté de dévoiler à son mécène le véritable visage de l’homme qui courtisait sa nièce. Le señor Venegas était de ceux que l’argent rendait vils, et la dot de Magdalena était plus qu’alléchante. Toutefois, l’inclination de la jeune femme pour le beau soldat lui avait paru si manifeste que le peintre ne s’était pas senti le droit de compromettre son bonheur, et il s’était finalement résigné à garder le silence sur les agissements répréhensibles de son ami.
Le señor Landolsi ramena sur Magdalena un regard navré.
 Si je vous ai dit que le señor Venegas serait à Séville ce soir, c’est qu’il s’y trouve déjà depuis trois jours.
Une exclamation étranglée fit suite à sa déclaration. Furieuse et meurtrie tout à la fois qu’on lui eût menti, Magdalena gardait son visage tourné vers le sol ; ses doigts trituraient la bague d’émeraude avec des sursauts étranges, comme si le bijou lui brûlait la peau.
 Il m’a caché qu’il était rentré, s’indigna-t-elle. Il ne voulait pas me voir. Il a été parti des mois et il ne veut même pas me voir !
Le peintre ne répondit pas ; de toute manière, qu’aurait-il pu dire qui fût susceptible de l’apaiser ?
 Et où se terre-t-il donc ? s’emporta-t-elle, les yeux dévorés de colère. Il ne peut être chez lui : je l’aurais su !
Sa respiration était saccadée, sifflante, et la céruse blanche dont on l’avait fardée ne suffisait plus à camoufler les plaques carmin qui étaient apparues sur le haut de ses joues.
La réponse du peintre fut courte, son effet, terrible.
 À la Taberna del Limonero.
Magdalena ferma les yeux, anéantie.
Le tout Séville connaissait la réputation de cette taverne. Ce n’était qu’une hôtellerie mal famée, située aux portes de la ville. Là se donnaient rendez-vous roturiers, malfrats, ivrognes et salteadores de tout acabit pour jouer à l’argent en compagnie des courtisanes les plus licencieuses.
Les propos du peintre corroboraient ce qu’on lui avait rapporté. Ainsi, les révélations qui l’avaient tant ébranlée n’étaient que l’abjecte vérité, elle ne pouvait en douter désormais. Et dire qu’elle s’était languie comme une idiote pour un homme qui, plutôt que de se soucier de la femme qui partagerait sa vie, préférait se vautrer dans ce tripot où le vice et les tentations se disputaient l’âme de ceux qui osaient y mettre le pied, et où le Diable lui-même avait sans doute ses entrées !
 Je vous remercie, señor Landolsi, dit-elle en un souffle.
Elle ramena son regard vers lui, et l’affolement la reprit lorsqu’elle remarqua qu’il évitait de la regarder en face.
 J’en jurerais, señor Landolsi, vous ne m’avez pas tout dit.
Bien décidé à en rester là, il croisa les bras en travers de son torse.
 Je crois que vous en savez déjà bien assez.
Elle se planta devant lui, l’œil assombri par la colère.
 Je n’en saurai jamais trop ! Achevez vos confidences, je vous prie ! Ne voyez-vous pas que je suis au supplice ?
Cet appel le déchira, et le remords le saisit à la gorge. Pauvre enfant, songea-t-il. Et comme elle le haïrait ensuite !
 Au début de l’été, le señor Venegas m’a commandé un portrait.
Elle tressaillit : le señor Landolsi ne peignait que des femmes, et ses services étaient passablement onéreux. Personne n’aurait déboursé une telle somme pour le portrait d’une simple connaissance. C’était donc qu’il existait, entre le señor Venegas et cette femme, un lien très fort, sinon intime.
 Soyez assurée, señorita, que jamais je n’aurais accepté…
Il eut la délicatesse de ne pas achever sa phrase.
 J’ai trop de respect pour votre tante et vous, et j’ose espérer que vous ne me pensez pas complice d’une telle duplicité.
Mais Magdalena n’entendait déjà plus ce qu’il lui disait. Elle se sentait faiblir, et son corps se vida de toute chaleur à l’instant même où sa volonté s’effondrait. En la voyant vaciller, le peintre craignit qu’elle n’ait subi un malaise, mais dès qu’il esquissa un mouvement vers elle, elle lui signifia d’un geste qu’elle n’avait pas besoin de son aide : il lui restait encore assez de fierté pour ne pas défaillir ainsi et accorder au señor Venegas une autre victoire sur elle.
 Je crois que j’ai brisé l’un de mes talons, dit-elle au peintre.
Comme pour ajouter du poids à ses paroles, elle chercha du regard ses socques perdus sous l’ourlet froncé de ses jupes qui tombaient jusqu’au sol.
 Dans ce cas, peut-être vaudrait-il mieux les retirer, lui recommanda-t-il alors. Il ne faudrait pas que vous tombiez.
 J’ai laissé mes escafignons sous la table, se rappela-t-elle. Auriez-vous la bonté de me les apporter ?
Il s’empressa d’aller les chercher, puis il lui offrit son bras avant de la raccompagner jusqu’au banc de pierre. Les yeux de la jeune femme, d’une fixité morbide, ressemblaient à ceux d’un noyé qu’on viendrait de tirer de l’eau.
Puisqu’il était impossible pour elle d’enlever ses socques en raison du vertugadin, elle pria en rougissant le señor Landolsi d’en détacher les rubans. Celui-ci aurait nettement préféré que la servante s’en chargeât, mais, comme il soupçonnait que Magdalena n’apprécierait pas qu’il l’appelât, il procéda lui-même, non sans ressentir quelque embarras. Les socques, une fois retirés, furent poussés vers lui du bout des orteils qui se réfugièrent sitôt après à l’abri des regards sous les jupes. Les semelles de liège, évidemment, étaient intactes, mais le peintre se garda d’en souffler mot, et il s’éloigna, le temps pour Magdalena de chausser ses escafignons. Sur ses doigts, il respira une vague odeur d’ambre gris.
 Qui est cette femme ? lui demanda-t-elle soudain, bien décidée à surnager dans toute cette boue où elle était plongée. Son nom ! Je veux savoir son nom !
La fermeté avec laquelle il la regarda la fit frémir. Il ne lui dévoilerait pas son identité : mettre Magdalena en garde contre son fiancé fantasque était une chose, mettre une seconde femme dans l’embarras en était une autre.
 Il a dû la rencontrer alors qu’il était à Cordoue, déduisit-elle.
 En fait, elle demeure à Cadix. Venegas en arrive probablement, car il y passe plusieurs jours chaque mois.
Magdalena s’étonna de cette réponse. Son fiancé était censé avoir passé les dernières semaines à Cordoue avec son régiment. Un autre mensonge, pensa-t-elle avec dépit, et elle laissa échapper un soupir amer : comme il s’était moqué d’elle ! Mille questions se pressaient encore dans sa tête, mais elle jugea qu’elle avait déjà suffisamment exigé du señor Landolsi.
Du moins, pour l’heure.
Elle alla quérir la servante et l’envoya chercher dans son écritoire le nécessaire pour rédiger une lettre. Tandis qu’elle étirait sur la page des lignes à la calligraphie serrée, le señor Landolsi l’observait de loin. D’un cachet de cire, elle scella le pli et le donna à Josefina en indiquant que le valet devait immédiatement se rendre à la Taberna del Limonero.
 Et pourrais-je savoir ce que vous lui avez écrit ? demanda le peintre dès qu’ils furent à nouveau seuls.
Magdalena plissa les paupières.
 Vous êtes bien curieux, lâcha-t-elle un peu sèchement.
 J’ai le droit de savoir, rétorqua-t-il avec force.
Elle le dévisagea, interdite. Le señor Landolsi, jusqu’ici, ne s’était jamais permis d’exiger quoi que ce fût d’elle. Mais il lui sembla inquiet, très inquiet.
 À quoi vous attendiez-vous ? dit-elle, ne comprenant pas trop pourquoi il s’agitait ainsi. Je lui ai écrit que je ne désirais plus le voir. Plus jamais.
Le peintre désapprouva d’emblée cette décision qu’il estimait trop prompte et il reprocha à Magdalena de ne pas avoir pris un temps de réflexion avant d’envoyer un tel message. À tout le moins aurait-elle dû accorder un entretien à son fiancé plutôt que de lui signifier son congé de manière aussi brutale.
 Et pour quelle raison, je vous prie ? s’indigna-t-elle. Il ne m’a nullement consultée, lui, avant de fréquenter les pires gargotes d’Andalousie de même que cette… cette… femme !
La hargne avec laquelle elle avait prononcé ce dernier mot n’échappa nullement au señor Landolsi, mais il ne s’abusa pas sur les origines de cette colère. Il avait deviné depuis le début que ce n’était pas une tristesse ordinaire qui poussait Magdalena à réagir de la sorte. C’était son orgueil qui se cabrait, celui d’une femme éprise qu’un homme inconstant avait écorché.
Aucune parole de réconfort n’aurait pu apaiser ce genre de blessure. Le temps seul, peut-être, réussirait à la guérir.
 Alors, dit-il soudain. Si nous finissions cette toile ?
Magdalena lui montra son peu d’intérêt avec un haussement d’épaules. Que lui importait ce portrait ? Personne ne viendrait plus le chercher. Personne ne le pendrait à son mur. Personne ne le contemplerait ni ne le chérirait en souvenir d’elle.
 Votre tante s’est déjà acquittée du montant de cette commande, expliqua-t-il. J’aurais, pour ma part, bien de la gêne si je laissais inachevée une œuvre que l’on m’a payée. Et qui sait ? Un jour viendra sans doute où vous saurez à qui l’offrir.
L’abattement de Magdalena l’attristait, et il en ressentait d’autant plus de contrariété qu’elle souffrait pour un homme qui ne la méritait pas, qui n’était pas digne d’elle.
 Señorita, est-ce que vous m’autoriseriez à vous donner un conseil ?
 Faites, répondit-elle platement.
 Votre décision est-elle tout à fait irrévocable ?
Elle leva sur lui des yeux dans lesquels il vit autant de blessures que de résolution.
 Me croyez-vous donc si légère ?
 Ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer, lui assura-t-il. Cependant, une question aussi sérieuse mérite qu’on s’y attarde. Réfléchissez à ce que diront votre tante, vos amis, en apprenant que vous avez rompu vos fiançailles.
Elle secoua la tête d’un air décidé.
 Non, señor Landolsi, j’ai assez réfléchi. Je n’ai fait que cela pendant des semaines. Le temps était venu pour moi d’agir, c’est là chose réglée.
 Fort bien, dit-il. Alors, voici mon conseil : confiez ce que je vous ai appris à votre tante. Remettez-vous-en à elle et fiez-vous à son jugement. Elle ne va pas tolérer que l’on vous traite avec aussi peu d’égards. Si c’est bien là votre souhait, je ne crois pas qu’elle insistera pour que vous respectiez votre engagement envers le señor Venegas.
Sitôt qu’il eut prononcé ces paroles, il se reprocha la hardiesse de ses propos et il feignit d’être trop pressé de se remettre au travail pour prolonger cette conversation. Il ignorerait donc qu’en vérité, si Magdalena avait elle aussi préféré ne rien ajouter, ce n’était en aucun cas parce qu’il avait fait montre d’une trop grande familiarité à son endroit, mais bien parce qu’elle avait été touchée par cet élan d’empathie qu’elle lui avait inspiré.

Après un long silence qui perdura de part et d’autre, le señor Landolsi réclama des domestiques qu’ils apportassent de la lumière. Le page vint suspendre des flambeaux à des crochets ancrés dans les murs du jardin et, lentement, une douce lumière se répandit alentour. Le peintre se plaça de manière à ce que son bras ne projetât pas d’ombre sur la toile, mais, ce faisant, son genou heurta son chevalet, et son visage se contracta sous l’effet de la douleur. Il s’efforça de la supporter du mieux qu’il put ; malheureusement, il n’y parvint bientôt plus.
 Verriez-vous un inconvénient à ce que je m’assoie un instant ? demanda-t-il à Magdalena.
 Oh ! faites donc, je vous en prie, dit-elle en brisant la pose.
Elle réprima un léger bâillement en pressant le dos de ses doigts contre ses lèvres, puis elle regarda le ciel qui rougeoyait à l’ouest et eut un sourire discret.
 Nous aurons encore une belle journée demain.
Comme il ne répondait pas, elle regarda le peintre et elle remarqua avec stupeur que sa jambe droite était parcourue de spasmes qui lui parurent très douloureux.
 Que vous arrive-t-il ?
 Ce n’est rien, ce n’est rien, lui assura-t-il, la mâchoire crispée. Une vieille blessure qui me rappelle sa présence avec trop de vigueur, je le crains.
Une goutte de sueur roula le long de sa tempe et alla mourir à la pointe de son sourcil. Magdalena insista pour lui apporter quelque chose à boire, mais, d’un geste de la main, le peintre lui indiqua de se rasseoir.
 Ça ira, dit-il en grimaçant un sourire. Dans quelques minutes, ce sera passé.
À ce moment, le valet entra en toute hâte par la porte du jardin qui s’abattit contre le mur avec fracas. Magdalena se précipita à sa rencontre, alarmée par l’expression craintive qu’elle avait vue sur son visage.
 Señorita, j’ai remis votre lettre au señor Venegas, mais…
 Quoi donc ? Mais parle ! le hâta sa maîtresse. Que s’est-il passé ?
Marineo baissa le nez et raconta que le señor Venegas était entré dans une colère que rien n’avait semblé en mesure de freiner. Il avait quitté l’auberge avec deux compagnons, et le jeune domestique les avait suivis à distance jusqu’au quartier de Triana. Malgré les protestations du valet du señor Landolsi qui n’avait cessé de répéter aux trois hommes que son maître était sorti, le caporal avait fouillé la maison en son entier avant de repartir avec une mine encore plus courroucée.
Marineo sortit un billet caché sous sa veste et le tendit au señor Landolsi. Le señor Venegas l’avait remis à son valet et ce dernier, sachant qu’il était au service des Milán, avait accepté de le lui remettre pour qu’il le portât à son maître.
Magdalena ordonna au domestique de se retirer, car le señor Landolsi avait pâli à mesure qu’il parcourait la courte note.
 Il veut que je sois au pont de las Barcas demain, à l’aube, dit-il. Avec un témoin.
Elle lui arracha le billet des mains, et, en reconnaissant l’écriture, un goût de bile lui monta aux lèvres. Il n’y avait pas à en douter : le mot était sans contredit de la main du caporal.
 Venegas sait que je vous ai parlé. Et il ne me le pardonnera pas.
Magdalena comprit alors pourquoi le señor Landolsi lui avait reproché d’avoir envoyé une lettre de rupture à son fiancé sans prendre la peine de réfléchir aux conséquences d’un tel geste : il avait pressenti que le señor Venegas retournerait sa fureur contre lui, et voilà que ce dernier le provoquait en duel afin de laver son honneur.
 Laissez-moi me racheter, l’implora-t-elle, prise de remords. J’irai voir le señor Venegas et je lui dirai… je ferai tout ce qu’il voudra, tout…
 Vous n’en ferez rien, señorita, je vous l’interdis.
Il la saisit par les épaules et chercha son regard que, d’autorité, il garda attaché au sien.
 Je veux que vous me promettiez que jamais vous ne vous compromettrez pour moi. Ceci est mon affaire et elle ne regarde que moi. Aussi, je vous défends d’y prendre part.
Elle opina, une main écrasée sur la bouche pour étouffer un sanglot, et il lui offrit un mouchoir de batiste blanche brodé à ses initiales.
 Si j’osais…, dit-il, mais se taisant aussitôt.
D’un clignement de paupières, elle lui indiqua qu’elle le lui permettait.
 Vous avez bien fait, señorita, de vous défaire de cet engagement avant qu’il ne soit trop tard, la réconforta-t-il. Ne vous souciez plus de Venegas : il ne vous importunera plus.
Elle essuya discrètement les larmes qui s’accrochaient à ses cils. Certes, elle venait d’échapper à une alliance fâcheuse, mais qu’en serait-il du señor Landolsi ? Le señor Venegas n’aurait de cesse de le pourchasser jusqu’à ce qu’il obtînt réparation malgré que la loi castillane eût interdit les duels. Ceux qui passaient outre l’édit royal étaient sévèrement punis : un séjour en prison pour les survivants, une fosse anonyme et non consacrée pour les autres.
 Vous ne pouvez vous battre en duel, le prévint-elle, un accent de panique au fond de la voix. Si vous êtes tué, les prêtres vous refuseront l’absolution, et votre âme sera damnée.
Mais le peintre savait que le señor Venegas ne prendrait pas le risque de se faire arrêter. Il veillait à ses intérêts. Il ne mettrait jamais son grade de caporal nouvellement acquis en jeu. Il était rusé ; il était stratège et soldat. Il était plus probable qu’il s’arrangerait pour le faire assassiner par un complice avant qu’il n’atteignît le lieu de la rencontre. Ce stratagème, le caporal l’avait déjà employé par le passé et s’en était d’ailleurs vanté devant lui un soir où il avait un peu trop bu.
Le señor Landolsi lâcha un rire acide.
 Me voilà au bout du chemin !
S’il avait ressenti une peur sournoise lui tordre les entrailles lorsqu’il avait pris connaissance du billet du señor Venegas, seule sa volonté de ne pas affliger davantage Magdalena l’empêcha de laisser paraître l’horreur qui glaçait son âme ; face à une mort quasi certaine, il ne lui restait que sa foi pour tout recours.
 Pourquoi n’iriez-vous pas trouver les alguaciles ? suggéra Magdalena avec un regain d’espoir. Vous n’êtes pas en faute dans tout ceci.
 Je ne le puis, fit-il d’une voix sourde.
Elle lui décocha un regard réprobateur.
 Les hommes, gronda-t-elle. L’honneur ! Les armes ! N’y a-t-il que cela qui compte pour vous ? Votre vie ne vaut-elle donc rien à vos yeux ?
Cette semonce atteignit le señor Landolsi de plein fouet. Ses traits se durcirent, sa bouche se fit sévère et son œil, accusateur. Magdalena regrettait de l’avoir sermonné de la sorte, mais elle croyait que c’était la seule manière de faire entrer un peu de raison dans la tête du peintre et de lui rappeler que les idéaux d’un homme mort n’ont plus aucune valeur.
 S’il est vrai que cet affront touche à votre honneur, souvenez-vous que le señor Venegas, lui, n’en a aucun, lui dit-elle posément. N’entrez pas dans son jeu : vous risqueriez d’y perdre votre âme. Dieu ne le permettrait pas. Vous devez vous rendre aux autorités et empêcher ce duel d’avoir lieu.
 Je ne le peux pas ! s’entêta-t-il, le visage fermé.
Il se laissa tomber sur son tabouret, et ses doigts, encore tachés de peinture, s’enfouirent dans ses cheveux sombres.
 Que craignez-vous, señor Landolsi ? lui demanda Magdalena.
L’obstination du peintre lui semblait tout à coup injustifiée, voire suspecte. Pourquoi refusait-il d’aller trouver le guet ? Avait-il quelque chose à cacher ? D’ailleurs, que savait-elle de lui en réalité ? Rien du tout, sinon qu’il était peintre, qu’il venait de l’est et qu’il était installé à Séville depuis un peu moins de trois ans. De son passé, il n’avait jamais rien dévoilé à quiconque.
 Vous êtes un homme honnête et apprécié de la bonne société, reprit-elle. Pourquoi alors refusez-vous de demander justice ?
Il posa ses mains à plat sur ses genoux.
 Parce que je descends des Maures, señorita.
Magdalena fit un pas en arrière, atterrée d’apprendre cette filiation qu’elle n’avait pas soupçonnée.
Les Maures, ces guerriers venus d’Afrique, avaient autrefois envahi l’Espagne, et leur présence s’y étendait depuis près d’un millénaire. Sur ce territoire qu’ils avaient baptisé al-Andalus, une terre que s’étaient aussi disputée les Romains et les Vandales aux temps anciens, leurs descendants avaient donné naissance à une civilisation où les arts et les sciences s’alliaient à cette foi née dans la lointaine Arabie. Les Rois catholiques, Isabel de Castille et Fernando d’Aragon, avaient, soixante-seize ans plus tôt, parachevé la Reconquista et repris possession de Grenade, le dernier royaume musulman d’Andalousie, à la suite de combats qui avaient duré onze longues années. Forcés de se convertir au catholicisme, les Maures espagnols étaient désormais connus sous le nom de « Morisques » et étaient traités tels des parias par les Castillans de souche chrétienne, qui se qualifiaient eux-mêmes de « Vieux chrétiens ».
Le señor Landolsi grimaça : le sang qui le nourrissait pourrait bien le détruire. Il cacha son visage dans ses mains. S’il refusait de répondre au défi de Venegas, celui-ci le dénoncerait aux autorités sous quelque fausse déclaration. Les alcaldes en viendraient certainement à découvrir qui il était, et il serait condamné sans appel. Son nom irait rejoindre ceux des autres criminels récemment arrêtés et serait affiché dans les églises de la région pour servir d’exemple. Et, comme lui, sa famille serait frappée d’infamie.
Il demeura prostré, les mains croisées sur la nuque. Magdalena le regardait en silence. Elle avait d’abord été choquée qu’il ait dissimulé sa véritable nature, même si elle comprenait les motifs qui l’avaient poussé à le faire ; à présent, elle ne ressentait plus que de l’affliction pour lui, et l’aveu de ses origines, quoique celles-ci eussent été regrettables, n’entachait en rien l’estime qu’elle lui portait.
 Vous n’avez commis aucune faute, lui dit-elle pour le réconforter. On ne saurait vous refuser justice. Réclamez-la !
Le peintre releva la tête et sourit devant tant de naïve bonté.
 On trouve toujours des pétextes pour mettre un Morisque aux arrêts, et à plus forte raison s’il prétend vivre comme un Castillan. Tout ce que je désirais, c’était d’être un homme parmi les autres. Un homme ordinaire.
Il tourna son visage vers le ciel ; la première étoile brillait au-dessus de lui.
 Je crois en Dieu, señorita.
Il ramena son regard sur elle : il était passionné tout autant que résolu.
 Mais mon Dieu n’est pas le même que le vôtre : c’est là mon crime, et il me coûtera sans doute ma liberté. Peut-être même ma vie.
 N’avez-vous pas été converti ?
Quoiqu’il se fût agi d’une question, le ton, lui, n’appelait pas de réponse.
 N’avez-vous pas été baptisé ? renchérit-elle. N’avez-vous pas communié ? Vous appartenez à l’Église, señor Landolsi.
Il posa sur elle un regard grave et parla avec, dans la voix, un mélange de résignation et de ferveur : dans leur cœur, les Morisques étaient et demeureraient à jamais les serviteurs d’Allah. Les conversions massives entreprises par les rois qui s’étaient succédé sur le trône de Castille n’avaient éteint ni leur dévotion ni leur foi. Ils se battaient pour elles, mouraient pour elles, et rien ni personne ne parviendrait à détruire leur loyauté envers le Dieu Unique.
 Alors, la justice du Santo Oficio ne vous épargnera pas, le prévint-elle. Si vous êtes jugé, vous devrez abjurer votre foi, sinon vous serez condamné pour hérésie.
Le peintre prit à cet instant un air si révolté que Magdalena se sentit prise d’un frisson désagréable qui l’ébranla jusqu’au plus profond d’elle-même.
 Et comment pourrais-je me présenter devant mes juges et renier tout ce pourquoi nous nous sommes battus depuis la Reconquista ? tonna-t-il en se mettant debout. Dites-moi ? Comment le pourrais-je ? Ma foi est tout ce que je suis, tout ce qu’il me reste !
Elle s’avança. Un seul pas les séparait. Elle leva les yeux vers lui, et son regard plongea dans le sien, comme si elle cherchait à le défier.
 La Reconquista fut menée pour défendre la foi catholique, déclara-t-elle.
 Et la résistance que nous menons sert à défendre la foi musulmane, rétorqua-t-il.
Magdalena baissa le front. Une boucle de cheveux retomba sur son œil vert.
 Pardon, murmura-t-il. Je ne voulais pas vous offenser.
Elle releva la tête et, cette fois, elle lui sourit. Le señor Landolsi en fut profondément ému, presque troublé. Jamais il ne l’avait vue sourire ainsi. À peine avait-il entrevu quelques risettes timides, aussitôt escamotées par une main ou un éventail, mais ce sourire était très différent, car seuls une affinité d’opinions et un profond sentiment de respect auraient pu l’inspirer.
 Vous voyez ? lui dit-elle. Je ne puis vous reprocher d’être fidèle à votre foi pas plus que vous ne pouvez me reprocher d’être fidèle à la mienne. En cela, nous sommes semblables.
Touché par cette déclaration de paix, le señor Landolsi s’inclina devant elle, une main posée contre son cœur.


* Voir le glossaire en fin d’ouvrage pour les mots étrangers ou en italique.


II
CONFIDENCES AU CRÉPUSCULE
Magdalena prétexta qu’elle avait des ordres à donner et s’enfuit en direction des cuisines. Elle voulait en vérité prendre un moment pour clarifier ses idées, car elle avait été plutôt ébranlée par les paroles que le señor Landolsi et elle venaient d’échanger.
Dès qu’elle eut passé la porte, elle reconnut la voix chaude de la servante. Josefina était occupée à tresser des guirlandes de piments et d’herbes aromatiques tout en causant avec le cuisinier à qui Magdalena rendit ses salutations amicales. Quarantenaire blagueur aux yeux pétillants de malice, Miguel était installé à la longue table au bois poli par des années d’usage et achevait de préparer une fournée de pasteles . De ses mains adroites, il avait confectionné des moules de pâte blonde qu’il fourrait d’oignons, de saumon et d’anguille dont les saveurs seraient rehaussées par le persil qu’il était en train de hacher.
Magdalena aimait particulièrement cette pièce de la maison, animée et grouillante de l’aube jusqu’à minuit, et où, enfant, elle avait passé de longues heures. Les jours de pluie, elle avait pris l’habitude de s’installer devant le grand foyer en pierres des champs où frémissait, selon la saison, une soupe d’orge ou de poisson. C’était là que, tapie derrière des sacs de farine ou cachée entre les pattes de la table, elle s’était tenue au courant de la vie du quartier : ses naissances, ses mariages, ses morts. Ce fut aussi aux cuisines qu’elle eut accès à une éducation qui n’était pas destinée aux filles d’ordinaire, et surtout pas à celles de son âge. Dans ce domaine qui était le sien, le cuisinier ne s’embarrassait ni de décorum ni de pudicité, et il passait son temps à raconter des anecdotes coquines jusqu’aux histoires les plus salaces sans se douter que d’innocentes oreilles étaient à l’écoute.
Les semaines, puis les mois se succédant, une grande acuité des sens s’était développée chez Magdalena, et alors s’était éveillée en elle une sensualité qui aurait été sévèrement réprimée si quiconque l’avait soupçonnée. Elle pouvait aussi bien s’extasier de la couleur d’une fleur que s’émerveiller de la finesse d’un plat dont on avait changé l’assaisonnement ; certaines musiques la jetaient dans un état près de l’extase, et l’odeur de papier et d’encre d’un livre neuf suffisait à la faire frissonner de plaisir.
Ce ne fut que lorsqu’elle atteignit l’âge de treize ans que la señora Milán commença à se soucier de ce que sa nièce paraissait nettement plus dégourdie que les autres enfants sur de nombreux aspects : non seulement épiait-elle les conversations des adultes, mais elle riait à des sous-entendus qui n’auraient pas dû être intelligibles pour une jeune fille à peine nubile. L’accès aux cuisines lui avait dès lors été refusé, à moins qu’elle ne fût accompagnée de la duègne.
Devenue femme, elle y avait à nouveau ses entrées. Miguel ignorerait jusqu’à sa mort quel rôle il avait joué dans la vie de Magdalena, et c’était avec une amabilité respectueuse qu’il accueillait sa jeune maîtresse qui le traitait davantage comme un vieux camarade que comme un domestique.
 Tout cela paraît délicieux, Miguel, le complimenta-t-elle en considérant les entrées avec appétit.
 Et ce n’est pas tout, fit-il en indiquant le plafond du doigt.
Elle leva les yeux et découvrit, suspendue à un crochet, une cuisse entière de jambon serrano que Miguel décrocha afin d’en découper des tranches aussi fines que parfumées. Magdalena en chiffonna une qu’elle déposa sur sa langue, et le jambon, si mince qu’il fondait dans la bouche, libéra les goûts boisés des sierras de Huelva où les porcs blancs étaient élevés jusqu’à ce qu’ils se fussent suffisamment gavés de racines et de glands pour que leur chair en prît les saveurs.
 Je pensais vous préparer des truites au serrano , légèrement braisées, comme vous les aimez, proposa le cuisinier.
Il s’était inquiété du récent manque d’intérêt de la jeune femme pour ses prouesses culinaires et était ravi qu’elle semblât enfin l’avoir retrouvé.
 Ce serait excellent accompagné d’une farce aux noix et aux lardons, qu’en pensez-vous ?
Magdalena admit que c’était là un menu fort alléchant. Seulement, elle aurait été une hôtesse bien négligente si elle avait omis de veiller à ce que les nourritures qui leur seraient servies ne continssent pas de porc. Elle prétexta donc qu’elle avait plutôt des envies de volaille et que des cailles à la broche – et donc, sans farce – conviendraient tout à fait. Avec une mine gourmande, elle réclama une seconde tranche de serrano qu’elle savoura avec la même délectation que la première.
 Vous veillerez à ce que le repas nous soit servi au jardin, requit-elle. La soirée est si belle que ce serait pitié de s’enfermer dans la maison.
 Bien, señorita.
Tout en informant le cuisinier qu’elle voulait aussi qu’on y fît porter des chaises plutôt que des tabourets, elle alla à la servante qui s’affairait déjà à frotter d’ail la peau rose d’une caille bien grasse.
 Je vous enlève Josefina une minute, prévint-elle Miguel.
Elle désirait plus que tout se changer avant le repas. Elle préférait de loin la simplicité de ses robes de tous les jours et s’était évertuée à le signifier à sa tante lors des premiers essayages, mais la señora Milán avait refusé que sa nièce enfilât une tenue qui n’était pas expressément neuve alors que l’un des artistes les plus en demande de Séville, en l’occurrence le señor Landolsi, venait faire son portrait. À cette heure toutefois, il ne peindrait plus, et elle estima qu’elle avait le droit de se mettre à son aise.
La servante lava ses mains en vitesse à l’aide d’une pâte saponacée qu’elle rinça à grande eau, puis elle suivit sa maîtresse jusqu’à sa chambre. De ses doigts rendus agiles par l’habitude, Josefina délaça rapidement la robe de Magdalena qui ne conserva pour toute parure que sa bague d’émeraude ainsi qu’une petite croix d’argent montée sur une chaîne du même métal qui avait appartenu à sa mère et dont elle ne se séparait jamais. Enfin délivrée de la lourde simarre de taffetas, du vertugadin et du corset, elle versa un peu d’eau dans une bassine de faïence et débarbouilla son visage pour enlever le fard épais dont on l’avait recouvert.
 Voudriez-vous que je dénoue aussi vos cheveux, señorita ? s’enquit la servante.
 Non, Josefina. Je te remercie, mais j’ai déjà trop fait attendre le señor Landolsi.
De son coffre garni de clous dorés, elle tira une robe d’un riche vert céladon dont elle appréciait particulièrement le confort et la coupe. Rappelant une tunique, elle était lacée dans le dos, et son encolure carrée soulignait la ligne droite de ses épaules. Elle compléta sa tenue avec une ravissante ceinture composée d’anneaux d’or qui soulignait sa taille sans trop la révéler et elle s’assura que sa coiffure était toujours soignée avant de redescendre au jardin. Arrivée au bas de l’escalier, elle indiqua à la servante qu’elle n’avait plus besoin d’elle pour le moment et celle-ci la quitta.
Le señor Landolsi vint à sa rencontre lorsqu’elle parut sous la galerie, d’abord pour se montrer poli, ensuite parce qu’en tant que peintre, il était sensible à la beauté, et Magdalena, en cet instant, était parée avec une sobriété tout en finesse qui le ravissait. Il la regarda marcher vers lui dans la lumière des flambeaux dont les reflets chauds mouillaient la soie brute qui coulait sur elle telle une vague moirée, épousant la courbe pleine de ses hanches, et sous le précieux fouillis d’or roux de ses cheveux brillait un regard enhardi.
 Excellent choix, la félicita-t-il.
 Vous trouvez ? dit-elle, toute rougissante.
Il acquiesça. Cette robe, qui mélangeait les styles romain et espagnol, était à l’image de Magdalena : simple mais d’une élégance sans faille. Après avoir porté une robe qui ne convenait ni à son teint ni à son âge, que ce soit en raison de sa couleur criarde ou du clinquant de sa finition, la modestie de la mise qu’elle avait choisie n’en retirait que plus d’éclat. Quel dommage, vraiment, qu’elle ne la lui eût fait voir avant qu’il ne commençât son portrait, car il aurait, sans hésiter, porté son choix sur cette robe plutôt que sur la précédente.
 J’ai demandé à ce que le repas nous soit servi au jardin, l’informa-t-elle. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient.
 Pas le moins du monde. Vous semblez tant vous plaire dans ce jardin que je ne saurais vous priver de ce plaisir.
La servante ne tarda pas à apporter les boissons et les entrées. Outre les fruits secs et les noix, le cuisinier avait composé un assortiment d’épices à croquer pour le plaisir de sa jeune maîtresse et de son invité : graines d’anis, baies de genièvre, racine de gingembre confite et bouchées de búcaro , une friandise insolite préparée à base d’une terre glaise aromatique importée des Indes. Les femmes castillanes en raffolaient tant que c’était la première chose dont les prêtres leur ordonnaient de se priver lorsque, au sortir d’une confession un peu trop chargée, elles se voyaient contraintes de faire pénitence.
 Servez-vous, je vous en prie, Magdalena enjoignit-elle le peintre. J’arrive dans un instant.
Elle s’en fut à la fontaine : pour rien au monde elle n’aurait dérogé à cette tâche dont elle s’acquittait dès la tombée du jour et sans laquelle le jardin de son cher oncle aurait dépéri. Au pied d’un jeune eucalyptus, elle ramassa une aiguière à long col qu’elle plongea dans le bassin. Un frisson délicieux lui caressa la main au contact de la froide clarté de l’eau. Elle suivit l’allée de gravier blanc et déversa l’eau bienfaitrice sur la terre assoiffée, au pied des massifs de fleurs et des bosquets, enlevant au passage une feuille jaunie ou quelque brindille sèche avec une précaution infinie.
Resté sur le patio, le señor Landolsi avait ressorti ses couleurs et ses pinceaux et il lui arrivait parfois de regarder Magdalena, un sourire discret dansant sur ses lèvres. Dans le jardin que se disputaient le crépuscule et le feu, la longue aiguière argent suspendue au bout de son bras arrondi, elle ressemblait aux fées nourricières dont parlaient les légendes et qui allaient se perdre dans les contrées désertes pour y faire jaillir des sources en même temps que la vie sous leurs pieds nus.
Cette plaisante besogne achevée, Magdalena se servit une coupe de xérès et s’efforça tant bien que mal de ne pas laisser voir au peintre que sa nervosité grandissait à l’approche du repas. Par étourderie, elle lui proposa du vin, ce qu’il refusa d’un sourire poli avant de remplir sa propre coupe d’eau rafraîchie par de la glace provenant des montagnes et qui était conservée dans un puits à neige creusé près des cuisines.
À la vue des timbales débordant de fruits séchés et de noix, Magdalena se rappela qu’il y avait longtemps qu’elle n’avait pas avalé un repas décent et elle mordit dans une figue. En sentant le sucre du fruit se répandre dans sa bouche, sa faim se mua subitement en une sorte de rage. Elle engloutit le fruit en deux bouchées tout en songeant, avec une pointe d’espièglerie, que la duègne l’aurait sûrement sermonnée en la voyant se goinfrer ainsi. Toutefois, comme celle-ci était absente, personne ne l’empêcherait de prendre une seconde figue ou même une troisième si l’envie lui en prenait.
Le señor Landolsi, lui, avait dédaigné les entrées, les jugeant trop sucrées, et s’était plutôt rabattu sur le requesón . Ce fromage de lait caillé, onctueux et parfumé à souhait, ressemblait beaucoup à celui dont les fromagers grenadins gardaient jalousement le secret et qu’ils emballaient dans des tiges de romarin frais avant de le mettre à sécher selon un procédé hérité des Maures. De son œil de gourmet, il avait apprécié la pâte blanche qui collait à la lame du couteau et l’avait ensuite fait glisser sur sa langue. Cette fois pourtant, le fromage lui avait laissé dans la bouche un goût saumâtre, presque écœurant, et il était retourné à sa toile sans plus rien avaler.
Il était en train d’apporter un correctif à l’une des pendeloques de grenat lorsqu’il remarqua Josefina, blottie dans la pénombre de la galerie, les mains enfouies sous son tablier. De par sa taille, il estima qu’elle devait avoir seize ou dix-sept ans tout au plus, et son visage, lequel présentait encore les traits graciles de l’enfance, était encadré par deux épaisses tresses de jais qui lui descendaient jusqu’à la taille. Au-dessus du nez, dont l’arête légèrement courbée lui conférait le profil typique des plus nobles lignages, luisaient des prunelles noires qui s’apparentaient, en dépit de leur couleur, à celles des chats. Quand il croisa son regard, il y discerna une telle fascination qu’il en ressentit un léger trouble. Josefina s’en aperçut sans doute, car elle baissa les yeux et retourna en toute hâte aux cuisines.
 Votre servante est-elle morisque ? demanda-t-il à Magdalena.
 Si. Elle est d’origine barbare et… oh !
Elle porta les doigts à ses lèvres, et la franche rougeur de l’embarras la mordit aux joues.
 Je suis désolée, balbutia-t-elle, honteuse de cette maladresse. Le mot m’a échappé.
Le peintre la rassura aussitôt : il avait l’habitude d’entendre les Castillans appeler « Barbarie » le nord de l’Afrique et « Barbares », ses habitants. Il s’étonna pourtant du fait que, de tous les domestiques des Milán, Josefina fût la seule à présenter des traits arabes. Le page, le cuisinier et le valet étaient sans conteste des Espagnols de pure race, ce qui était plutôt rare à Séville. La ville comportant le plus important marché d’esclaves de Castille, ses habitants ne prenaient d’ordinaire que des esclaves à leur service, fussent-ils indiens, maures ou noirs, parce que ceux-ci n’avaient droit à aucuns gages. Leurs maîtres faisaient ainsi des économies substantielles, et ce, peu importe la taille de leur domesticité.
 Mon oncle a affranchi tous ses esclaves par testament, lui apprit Magdalena.
 C’était là un geste fort généreux, dit le peintre qui se retint d’ajouter que c’était même foncièrement inhabituel.
Si la loi permettait effectivement aux Castillans de prendre de telles dispositions, il n’en demeurait pas moins que très peu d’entre eux se souciaient de ce qu’il adviendrait de leurs domestiques après leur décès. D’autres encore craignaient que leurs esclaves, apprenant qu’ils seraient affranchis à la mort de leurs propriétaires, ne cherchassent à les empoisonner ou à les égorger pendant leur sommeil. Beaucoup d’histoires de ce genre circulaient d’ailleurs. Qu’elles fussent vraies ou fausses avait peu d’importance, car la peur qu’elles inspiraient, elle, était bien réelle.
 C’était bien plus que de la générosité : c’était un gage d’amitié, rectifia Magdalena. Les parents de Josefina étaient des gens très bien, et mon oncle avait une grande affection pour eux. Les deux frères de Josefina sont partis pour le Royaume de Fès, mais ses parents se sont installés à Grenade, dans une maison que mon oncle leur a cédée à sa mort.
Le señor Milán avait été impressionné par l’esprit fin et les talents d’administrateur de l’esclave qu’il venait d’acquérir, si bien qu’il avait fini par confier à Álvaro Bantour la charge la plus convoitée, celle d’intendant de sa maison, et il n’y avait bientôt plus eu une décision qui eût été arrêtée sans qu’il eût consulté son intendant au préalable. Álvaro, en retour, avait obligé en tout cet homme qui l’avait honoré de sa confiance avant que de lui accorder son amitié de même que le droit d’avoir des enfants, un privilège rarissime pour des domestiques, voire inexistant pour des esclaves.
 Mon oncle les a toujours traités comme s’ils faisaient partie de la famille. Josefina et ses frères ont pu s’instruire grâce à lui. Il ne cessait de répéter que l’ignorance menait au péché et que l’esprit devait être nourri au même titre que le corps.
Un sourire teinté de nostalgie frôla ses lèvres.
 Lorsqu’il nous a quittées, ma tante et moi, les Bantour et leurs enfants ont assisté aux obsèques et ils ont tous porté son deuil.
Elle s’interrompit alors que la servante s’approchait avec le deuxième service. Le señor Landolsi remarqua l’extrême retenue que les deux jeunes femmes mettaient dans leurs rapports. Leurs échanges étaient brefs, leurs paroles, plutôt froides, mais il avait l’impression que derrière ces apparences, un lien solide les unissait, un lien secret et très ancien.
Après que Josefina se fut retirée, Magdalena s’approcha de la table au centre de laquelle trônait un plateau en vermeil croulant sous une montagne de pasteles à la croûte merveilleusement dorée. Leur parfum de poisson et de persil frais était un véritable enchantement, mais, bien que travaillée par la faim, elle demeurait figée devant sa chaise.
Les jeunes filles non mariées n’étaient pas autorisées à s’asseoir à la même table qu’un homme s’il ne faisait pas partie de leur parenté rapprochée. Même lors des visites du señor Venegas, un chaperon, le plus souvent doña Estefanía, demeurait en tout temps dans les parages, et les convenances eussent commandé qu’il en fût de même pour ce tête-à-tête impromptu, d’où cette hésitation qu’elle jugeait d’autant plus ridicule que le peintre se tenait au moins à une perche et demie de la table.
 Ne vous assiérez-vous donc pas, señorita ?
Le señor Landolsi n’avait pu s’empêcher de la taquiner en la voyant ainsi pétrifiée.
 C’est que tout ceci est inhabituel pour moi, se défendit-elle, les joues toutes roses. Et, je l’avoue, je redoute ce qu’on m’en dira si la duègne ou ma tante venait à apprendre que j’ai désobéi.
 Si votre servante sait se montrer discrète…
 Oh ! Josefina m’est entièrement dévouée, n’en doutez point.
 Alors, il ne faut vous tracasser de rien et vous asseoir sans plus attendre, l’encouragea-t-il d’un sourire. Profitez de cet instant de liberté qui vous est offert : ils sont fort rares, vous savez.
Délaissant sa toile, il s’empressa de venir tirer pour elle la chaise qu’elle n’osait pas toucher.
 Voici ce que je vous propose : je demeurerai là-bas, sous la galerie, et ne me joindrai à vous que lorsque vous m’y aurez autorisé.
Cet arrangement convint à Magdalena qui lui fut secrètement reconnaissante d’être aussi accommodant. Elle attendit toutefois qu’il se fût éloigné avant de prendre place à la table. Soit qu’elle s’y prit mal, soit qu’elle n’y porta pas attention, elle souleva ses jupes davantage qu’il ne l’aurait fallu ; au-dessus du pied serré dans un joli escafignon de satin vert apparut le prolongement bien galbé d’une cheville gainée de soie blanche. Le señor Landolsi fut à ce point ébahi qu’il en échappa son pinceau, tachant de peinture ocre une dalle de la galerie.
Un sourire fripon fleurit sur les lèvres de Magdalena : le peintre était si plein de maîtrise en toutes circonstances qu’elle fut attendrie par cette maladresse, bien qu’elle en ignorât la cause.
Cet incident la détendit, et ce fut avec appétit qu’elle dégusta son pâté. Le peintre, quant à lui, se montra plus enclin au bavardage qu’à l’accoutumée, et Magdalena fut ravie de découvrir que, comme elle, il était friand d’histoire et avait une passion pour les grands philosophes. Elle-même admiratrice de leurs ouvrages et de leur science, elle lui confia que son oncle lui avait parlé à plusieurs reprises des travaux d’Averroès, un médecin musulman qui s’était adonné à l’étude des philosophes de la Grèce au temps de son apogée.
 Alors, vous connaissez sans doute ses commentaires sur la métaphysique d’Aristote, supposa-t-il avec enthousiasme.
 Non, et ce n’est pas faute de les avoir cherchés, croyez-moi. Je sais qu’il en existait des copies manuscrites, mais elles ont toutes été retirées des bibliothèques ou… détruites.
Le señor Landolsi toussota : de tels propos auraient été innocents pour un Castillan, mais pas pour un Morisque. Si la terre d’Espagne était désormais chrétienne dans sa totalité, il n’en demeurait pas moins que bon nombre de Vieux chrétiens ne considéreraient la Reconquista complétée que lorsque le pays serait nettoyé du moindre débris de culture arabe.
Magdalena, un peu honteuse de son mot indélicat, se plongea dans son assiette sans plus lever les yeux. Elle picora les restes de son pastel et, quand il n’en resta plus rien pour l’occuper, elle s’empara du premier pichet à sa portée.
 Désirez-vous de l’ aurora ? proposa-t-elle d’une voix dont le débit rapide attestait son embarras. Ce n’est que du lait d’amande coupé d’eau à la cannelle.
Elle s’emballait, cherchait quelque bon mot à prononcer.
 C’est donc sans danger… enfin… ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer…
Elle déposa le pichet de céramique et baissa le front, humiliée de s’être montrée aussi maladroite. Elle avait l’impression que chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, ce n’était que pour débiter des idioties, et elle se trouva complètement mortifiée à l’idée que son hôte la prenait sans doute pour une sotte.
 Détendez-vous, señorita, lui dit le peintre avec indulgence. Faites-moi plaisir et oubliez que je suis morisque pour le temps que durera ce repas.
Repoussant les boucles qui tombaient devant ses yeux, elle releva le front et, d’un hochement de la tête, lui signifia qu’elle voulait bien essayer.
 Dans ce cas, il serait peut-être bon que vous vous joigniez à moi à présent, lui dit-elle.
Les yeux du peintre quittèrent la toile pour se porter sur Magdalena ; ses doigts jouaient sur le métal lisse du couteau tandis que son regard se réfugiait sous la courbe des cils qui effleuraient délicatement sa joue. De sa tête légèrement inclinée sur la droite, ses cheveux dégringolaient en boucles souples jusqu’à son épaule.
 J’en serais ravi, répondit-il. Un dernier coup de pinceau, et je suis à vous.

Le repas fut plutôt gai, compte tenu des circonstances, et s’il leur arrivait par moments d’être emportés par le cours de leurs pensées, chacun respectait le silence de l’autre et attendait que la tourmente passât avant de reprendre la conversation là où elle s’était rompue.
Pendant qu’ils dégustaient les cailles dont la chair délicate se faisait tantôt croustillante, tantôt fondante, le señor Landolsi avait constaté avec satisfaction que Magdalena n’agissait pas comme les autres bourgeoises qu’il avait eu l’occasion de côtoyer. À force de coquetterie, il arrivait que les femmes andalouses surchargeassent leurs échanges de manières trop composées et auxquelles il ne trouvait aucun charme. Maintenant qu’elle était parfaitement à son aise, Magdalena causait sans plus agrémenter ses phrases de tournures précieuses ainsi qu’elle le faisait parfois, et il avait discerné chez elle un sens de la répartie plutôt aiguisé pour une si jeune personne. Elle avait même souri à quelques reprises en oubliant de s’en cacher, et elle se révélait de si plaisante compagnie que le peintre se prit à penser que le señor Venegas avait commis une folie en négligeant une femme aussi délicieuse.
Le repas s’acheva avec de l’hypocras et de petites couronnes de pâte sucrée, accompagnées de compote de coings.
 Prenez des rosquillas , conseilla-t-elle au peintre en respirant les senteurs épicées qui émanaient de son gobelet. Vous aimerez.
Le señor Landolsi les goûta avec empressement : les pâtisseries étaient croquantes à souhait, et leur goût de beurre frais et d’anis était des plus réconfortants. Il en reprit une deuxième, puis croqua quelques grains de poivre afin de se rafraîchir la bouche. Il tira enfin une pipe au tuyau recourbé d’une poche cousue à l’intérieur de son pourpoint.
 Vous permettez ?
Magdalena l’y autorisa d’un léger signe de la tête. Elle n’avait pas d’objection à ce qu’il fumât en sa présence, car elle-même ne détestait pas l’odeur du tabac dont l’usage, popularisé par les marins revenant des Indes, s’était répandu parmi la population sévillane. Il plaça une pincée de tabac blond dans le fourneau et coinça le bec entre ses lèvres avant de se caler contre le dossier de sa chaise.
La vie, pensa-t-il, avait de ces tournures imprévues dont Dieu seul devait connaître la véritable nécessité puisque seul Il présidait au destin de tout homme.
Le señor Venegas avait été son compagnon le plus intime, le plus fidèle, et voici qu’ils étaient désormais ennemis. En le provoquant en duel, c’était leur amitié qu’il avait mise à mort, et le peintre en concevait une profonde amertume.
Quand il avait fait la connaissance du señor Venegas, le hasard avait voulu qu’ils se plussent tous deux sur-le-champ. De là, ils étaient rapidement devenus liés par une solide camaraderie meublée de conversations interminables, de sorties au théâtre et de folles chevauchées dans la plaine basse du Guadalquivir, si bien qu’ils ne paraissaient plus qu’en compagnie l’un de l’autre aux fêtes comme aux foires, et, pendant près de deux ans, ils avaient partagé une affection singulière qui marquait de son sceau les amitiés faites pour la durée.
Le señor Landolsi, évidemment, n’avait jamais rien dévoilé de ses origines au señor Venegas, malgré qu’il eût été tenté de le faire à quelques occasions. Afin d’en préserver le secret, il n’avait eu d’autre choix que de transgresser certaines lois, notamment celle ayant trait à l’usage des chevaux dont la monte était interdite aux Morisques. Le caporal avait rarement manqué de se gausser de lui en raison de la piètre figure de sa monture et l’avait convaincu de se débarrasser de ce vieux baudet gris sur lequel il était arrivé à Séville. Le peintre l’avait donc remplacé par un splendide étalon minorquin.
La seconde fois qu’il avait enfreint la loi fut le jour où le señor Venegas lui avait offert une rapière après s’être avisé de ce que son ami ne portait jamais d’armes lorsqu’il sortait de chez lui. Cette arme, forgée à Tolède, était terminée par une garde italienne, laquelle était beaucoup plus légère et élégante que les habituelles gardes en cloche de l’armurerie espagnole, et elle était accompagnée d’un fourreau de cuir dont les motifs reprenaient ceux des damasquinures d’archal qui ornaient la gouttière de la lame. Quoique le port des armes eût été interdit aux Morisques, le señor Landolsi ne s’était pas senti le droit de refuser un pareil gage d’amitié. Il possédait en outre quelques notions d’escrime et il avait eu tôt fait de les mettre à profit avec le caporal. Celui-ci s’était révélé un redoutable ferrailleur et avait pris sur lui de parfaire l’éducation de son ami dans ce domaine en l’entraînant dans des joutes spontanées afin d’éprouver ses habiletés nouvellement acquises.
Les deux hommes prenaient autant de plaisir à s’affronter au détour d’une route, au grand dam des charretiers, qu’à s’ébattre au beau milieu d’un champ, enfouis jusqu’à la taille dans les blés en herbe et l’orge blond dont ils fauchaient les têtes avec le tranchant de leurs rapières. Ils rivalisaient d’adresse, se défiaient sans arrêt, et le soldat ne se lassait pas d’apprendre à son compagnon des bottes et des enchaînements qu’ils perfectionnaient ensuite ensemble.
Puis, les mois passant, une sorte de glissement s’était produit chez le señor Venegas du fait de relations que, d’emblée, son ami avait jugées répréhensibles. De ces changements d’habitudes et de caractère étaient nés des désaccords qui avaient peu à peu sapé leur relation. C’est que le peintre désapprouvait la propension grandissante du señor Venegas pour l’alcool de même que sa fâcheuse manie d’écumer les auberges de Séville avec les plus débauchés de ses compagnons d’armes. Cette transformation s’était considérablement accélérée après la banqueroute de 1567, laquelle avait dramatiquement entamé le patrimoine familial, qui devait lui échoir à la mort de son père. Confronté à une impécuniosité qu’il ne savait comment apprivoiser, lui qui prisait les habits somptueux et donnait à son domicile les fêtes les plus grandioses, il s’était mis à dilapider sa solde en vin et en ripailles dans les bouges les plus dévoyés de la ville et à jeter dans les jeux de hasard jusqu’à son dernier maravédis, espérant peut-être ainsi récupérer la fortune que le sort venait de lui refuser.
Le señor Landolsi tira sur le bec de sa pipe et exhala une bouffée de fumée bleue. Toute cette histoire risquait fort de compromettre la tranquillité de son séjour à Séville, il en était conscient, et cependant il ne regrettait aucune de ses décisions.
Il regarda Magdalena qui sirotait son vin aux arômes de miel et de girofle. Il l’avait toujours considérée comme une jeune fille droite, innocente, et, en ce sens, elle ne méritait aucunement la manière frivole avec laquelle le señor Venegas l’avait traitée. Il ne pouvait, par conséquent, lui garder rancune pour avoir mis un terme à ses fiançailles sous le coup de l’émotion, et il était préférable qu’elle se fût libérée de l’influence néfaste de cet homme qui en serait certainement venu à la corrompre, elle aussi. Au reste, elle était encore jeune et, aurait-il fallu être aveugle pour ne pas le remarquer, immensément charmante : elle n’aurait aucune difficulté à se trouver un bon parti, un homme qui la respecterait, qui prendrait soin d’elle et lui assurerait la part de bonheur à laquelle elle avait droit.
Il en était là dans ses réflexions que Magdalena se permettait d’interrompre sa méditation.
 Vous voilà bien songeur, señor Landolsi.
 Pardon, dit-il avec le sourire imprécis d’un homme dont l’esprit s’est égaré. Je vous néglige.
 Ce n’est rien. Je ne suis pas moi-même de très bonne compagnie ce soir. Je me demandais seulement à quoi vous pensiez. Sans vouloir être indiscrète, bien entendu.
 Il n’y a jamais d’indiscrétion lorsque c’est la gentillesse qui guide nos intentions, la rassura-t-il. Je me disais simplement qu’il me faudrait quitter Séville sans attendre.
 Vous renoncez donc à vous battre en duel ! en déduisit-elle avec autant de joie que de soulagement.
 Comme vous le voyez, je me range à votre avis, lui concéda-t-il avec grâce. Qui plus est, j’avais l’intention de partir pour Carmona dans cinq jours ; je n’aurai qu’à devancer mon départ, voilà tout.
Sauf qu’il était exclu qu’il retournât chez lui : c’eût été trop imprudent. Venegas n’aurait pas manqué d’y poster l’un de ses compagnons afin d’être prévenu s’il commettait l’étourderie de regagner sa demeure. Certes, le duel était prévu à l’aube, mais Venegas n’était pas réputé pour sa patience, surtout s’il se jugeait lésé. Le señor Landolsi ne désirait pas non plus s’attarder chez les Milán, car il estimait qu’il aurait été indélicat d’impliquer Magdalena davantage dans cette malencontreuse histoire. Elle avait suffisamment souffert ainsi, d’abord à cause de Venegas, ensuite à cause de lui. D’ailleurs, comment pouvait-il être certain que le caporal n’aurait pas l’idée de venir le chercher céans ?
 Je vous remercie, señorita, pour votre hospitalité, mais je n’ai que trop abusé, dit-il en se levant. Je crains que ma présence ne vous cause du tort, et il vaut mieux que je vous quitte à présent.
 Exposez-moi vos exigences, et je veillerai à ce qu’elles soient satisfaites, déclara Magdalena qui l’enjoignit à se rasseoir d’un geste net.
Le peintre obéit, impressionné par l’autorité dont elle usait avec lui.
 J’ai besoin de mon nécessaire de voyage. Je dois également emporter avec moi mon matériel de peintre.
 Alors, la solution est toute trouvée : Marineo se rendra à votre domicile, lui dit-elle sur un ton qui interdisait toute protestation. Dès que doña Estefanía sera rentrée, je mettrai le coche de ma tante à votre disposition. L’écuyer vous conduira au relais de votre choix, et il vous sera aisé de louer une voiture pour vous conduire à Carmona.
Le señor Landolsi se soumit à son avis, lequel, à dire vrai, n’était pas mauvais : la nuit couvrirait plus sûrement sa fuite, et les voitures de louage avaient ceci d’avantageux qu’elles offraient un certain anonymat, à l’inverse des voitures particulières, plus facilement identifiables.
 Et si le coche n’est pas suffisamment spacieux pour accueillir et vos bagages, et votre matériel, vous n’aurez qu’à envoyer un pli à ma tante à votre arrivée, lui dit-elle. Nous trouverons bien un moyen de vous le faire parvenir.
Autant pour son discernement que pour sa générosité, le peintre assura à Magdalena qu’elle avait toute sa reconnaissance.
 J’ai une dette envers vous, señor Landolsi. Vous me remercierez lorsqu’elle sera annulée.
Elle appela le valet et lui expliqua sa tâche pendant que le peintre rédigeait un court message à l’intention de son domestique. Marineo partit aussitôt qu’il fut en possession du billet.

Le señor Landolsi et Magdalena achevèrent leur entretien à la lueur des flambeaux. Attirés par ces lumières convulsives, des papillons s’attardaient dans la nuit andalouse, et, à travers la tiédeur du soir, les hirondelles voletaient en nuées bruyantes au-dessus du jardin. Le peintre était plus rassuré, presque serein, et Magdalena se permit même de le taquiner.
 Laissez-vous tenter, insistait-elle en lui présentant un gobelet d’hypocras. Ce vin est exquis.
 Je suis navré, mais je ne puis boire aucun alcool à moins d’y être forcé.
 Je pourrais vous y contraindre, fit-elle d’un air mutin.
Pour toute réponse, son hôte lui proposa de s’imaginer de quelle manière elle réagirait si elle lui rendait visite un vendredi et que, par malice, il s’arrangeait pour que leur fût servie de la viande. Magdalena plissa le nez, travaillée par l’envie polissonne de lui tirer la langue.
 Soit, dit-elle, je n’insiste pas, mais vous ne savez pas le plaisir dont vous vous privez.
 J’en ai beaucoup d’autres et de bien plus grands, la railla-t-il en faisant mine de s’enivrer des arômes de sa pipe de tabac.
Magdalena pressa le bout de ses doigts contre ses lèvres pour réprimer un fou rire. Le peintre aussi riait, et elle remarqua, peut-être pour la première fois, cette fine ligne noire qui bordait ses yeux ambrés, laquelle lui conférait un regard empreint d’une douceur un peu grave.
Elle s’avisa alors de ce que cet homme énigmatique était vraiment plein de contradictions. Les artistes, d’ordinaire, étaient plus extravertis, plus flamboyants aussi. Le señor Landolsi, lui, ne s’embarrassait nullement de suivre la mode et n’avait que peu d’attrait pour cette sorte de superficialités. Il ne portait ni la barbe, ni la moustache, ni les habituels colifichets que la gent masculine appréciait tant, et ses habits, encore que riches et embellis d’agréments recherchés, perçaient à jour les petites maladresses vestimentaires de leur possesseur.
Elle avait appris, au détour d’une conversation, qu’il avait trente et un ans, et cependant elle lui en aurait facilement donné dix de moins. Ses pommettes, qu’il avait hautes et saillantes, lui donnaient un air juvénile, presque poupin lorsqu’il souriait. Il avait la taille fine, ce dont beaucoup d’hommes de son âge ne pouvaient plus se flatter, et un corps à la fois délié et solide. À cela s’ajoutait une maturité tranquille, quoiqu’un peu austère, et une propension évidente pour l’humour et la dérision. Or, derrière des apparences de calme et de parfaite maîtrise de soi, elle avait senti vibrer une âme souffrante, une âme écorchée d’où sourdait parfois une fureur qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer.
 Parlez-moi donc de vous, le pria-t-elle. Je vous connais si peu.
Un sourire flotta sur les lèvres du peintre.
Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle affichât une telle amabilité envers lui, un Morisque qui, bien que christianisé, demeurerait à jamais un ennemi aux yeux des Vieux chrétiens. Il en ressentit une gratitude si complète qu’il se jura d’être à jamais dévoué à celle qui lui avait offert son aide et son appui en même temps que son respect.
Ce fut sur un mode léger qu’il lui raconta qu’il était issu d’une très ancienne famille dont les origines – il le reconnaissait lui-même avec humilité – tenaient davantage du mythe que de la réalité. Selon les dires de son père, ils seraient des baldiyyûns , ainsi que l’on désignait les descendants des conquérants maures qui avaient débarqué sur les côtes andalouses neuf siècles plus tôt, conduits par Tarek ibn Ziyad.
 Tarek ? releva Magdalena. N’est-ce pas le guerrier qui fit brûler ses bateaux pour empêcher ses hommes de reprendre la mer ?
 Très juste, c’est lui-même.
 Quel fin stratège ! fit-elle, un brin sarcastique. J’imagine qu’entre la noyade et une mort glorieuse au combat, le choix était plutôt aisé.
Le señor Landolsi ne put s’empêcher d’éclater de rire devant la fausse candeur de cette remarque, d’autant plus qu’il ne s’était pas attendu à ce qu’une Castillane connût ne serait-ce que de rares fragments de l’histoire des Maures.
 Et comment se fait-il que vous sachiez tout cela ? lui demanda-t-il.
 Si je m’y suis intéressée, c’est un peu par accident, avoua-t-elle. Je n’ai ni frère ni sœur, vous savez. Petite fille, je n’avais personne avec qui m’amuser à part les enfants de notre intendant. J’ai donc partagé leurs jeux et leurs histoires.
En se liant avec Josefina et ses deux frères, Magdalena s’était tranquillement départie de sa nature craintive au point d’en devenir téméraire. Les usages arabes et castillans différaient en cela sur le plan de l’éducation des enfants que les petits Morisques étaient davantage laissés à eux-mêmes et forgeaient leur jugement ainsi que leur capacité de réflexion à force d’expérience plutôt que d’enseignement.
Grisée par cette nouvelle indépendance, il en avait résulté que, sitôt que la surveillance de la duègne se relâchait, Magdalena s’enfuyait avec ses camarades et allait avec eux pourchasser le lièvre dans la plaine ou pêcher la carpe et l’anguille dans les marais. Au retour de ces escapades, les quatre galopins grimpaient dans les appartements des Bantour, au-dessus des cuisines, et là, la mère de Josefina les accueillait avec des confiseries et du bon lait de brebis avant de les installer dans son propre lit où ils s’endormaient, pelotonnés sous l’épaisse couverture de laine, tandis qu’elle leur racontait des légendes héritées de ses aïeuls venus de la lointaine Damas.
Par délicatesse, Magdalena choisit de taire qu’il avait déplu à sa tante de la voir s’acoquiner avec la progéniture de leurs esclaves morisques et que ses comportements ressemblassent de plus en plus à ceux d’une petite sauvageonne. La señora Milán avait donc pris la résolution, certes déchirante, de mettre un terme à cette camaraderie que certaines personnes de leur entourage commençaient à considérer d’un mauvais œil.
D’une légère secousse de la tête, Magdalena fit s’envoler ces éclats d’enfance, des pensées assurément délicieuses, mais auxquelles elle ne désirait pas s’attacher plus longuement, car ce n’était pas son caractère de se complaire dans la nostalgie bien que, en même temps, elle sentît sur son cœur l’effleurement d’un regret.
Elle reporta son attention sur le señor Landolsi qui était occupé à curer le fourneau de sa pipe d’où il expulsait des poussières de cendre et de minuscules braises encore fumantes.
 Savez-vous, señor, que voici près de deux ans que vous nous fréquentez, ma tante et moi, et que je n’ai toujours pas le plaisir de connaître votre prénom ?
Le peintre rangea sa pipe, amusé à l’avance par la réponse qu’il lui faudrait donner.
 Je m’appelle Just.
Il s’esclaffa devant la mine surprise de la jeune femme, puis s’employa à lui expliquer la provenance de ce prénom inusité.
 Cela résulte d’une lubie de ma mère.
Il se prit à sourire avec douceur à l’évocation de ces souvenirs précieux. Encore à cet âge, elle lui manquait. Il avait à peine douze ans lorsqu’elle était morte d’une mauvaise fièvre par un froid matin de février. Il se rappelait précisément la limpidité de son regard et les modulations graves et rocailleuses de sa voix quand, le soir, elle s’asseyait au coin du feu pour chanter d’anciennes mélodies à ses enfants, accompagnée par son époux à la guitare. Il ne lui était toutefois pas possible d’écarter qu’elle avait aussi été une femme au caractère affirmé. Condamnant l’injustice tout autant que la paresse, les colères de Jihane Landolsi étaient brèves mais terribles. Elle avait une âme fière, une âme de roc, et on se devait de la prendre de la même manière qu’elle se donnait : entièrement.
 Elle avait ses toquades, comme toutes les femmes, dit-il sans pouvoir réprimer un nouvel éclat de rire.
Magdalena lui signala son étonnement d’un haussement de sourcils, et, confus, le peintre s’excusa pour ce commentaire maladroit. Elle lui assura qu’elle n’était pas offensée et songea, du même coup, qu’on avait donné à son invité un prénom qu’il était digne de porter.
 Ma mère était une femme pieuse, reprit-il. Elle respectait nos valeurs, et il lui importait que ses enfants soient élevés selon les traditions de leurs pères.
Fervente musulmane, Jihane n’avait pu se résoudre à affubler ses enfants de prénoms castillans ainsi que le prescrivait la loi pour les besoins du baptême. Elle en avait donc choisi des chrétiens mais d’origine française. Le premier-né, le señor Landolsi, avait reçu celui d’un chevalier franc issu d’une vieille légende gasconne. Quant à sa sœur, qui était de cinq ans sa cadette, elle s’était vu prénommer Victoire en l’honneur d’un guerrier maure, célèbre pour sa bravoure, qui avait mené une campagne victorieuse contre les armées chrétiennes aux premiers temps de la Reconquista.
Magdalena ressentit une pointe d’envie envers la sœur du peintre dont le nom revêtait tant de noblesse alors qu’elle-même avait été baptisée en l’honneur d’une grand-tante maternelle dont la seule renommée était la qualité de ses confitures.
 Comment se fait-il que vous appeliez votre mère « Jihane » ? l’interrogea-t-elle, s’arrêtant sur ce détail qui ne l’avait d’abord pas frappée. À moins que je ne me trompe, ce n’est ni castillan ni français.
 En toute sincérité, cela m’a échappé, reconnut-il. Ma mère est décédée il y a de cela tant d’années que j’ai perdu l’habitude de l’appeler Carmen. C’était son nom de baptême.
Il lui accorda un regard complice et lui confia qu’il était d’usage chez les Morisques de donner un prénom arabe aux nouveau-nés. Bien sûr, celui-ci n’était connu que de la famille rapprochée et des membres de la communauté immédiate, et cet usage était autant motivé par un souci de tradition que par le désir de braver ceux qui les avaient vaincus, fût-ce sous le couvert du secret.
 Mais cela ne fait pas que des heureux, ajouta-t-il. Ma sœur, par exemple, détestait son nom français : elle le jugeait trop pompeux. Elle nous obligeait donc à l’appeler Wafa, et si l’un de nous osait y contrevenir, elle boudait pendant des jours.
 C’est un bien joli prénom, dit Magdalena qui, peu à peu, découvrait le charme de cette langue dont elle ignorait tout. Vous-même, avez-vous reçu un nom morisque ?
Le peintre lui lança un regard mystérieux dont elle ne sut déterminer s’il s’agissait d’un repli ou d’une mise en garde.
 En effet, mais vous me pardonnerez si je le tais.
Cette précaution apparut pour le moins inusitée à Magdalena, sinon intrigante, mais elle estima qu’il n’apprécierait pas qu’elle persistât à l’interroger sur ce point. Aussi renonça-t-elle à pénétrer ce secret.
 Je vous avoue, en toute franchise, que je vous jalouse, soupira-t-elle. J’aurais tant aimé avoir une sœur.
À ces paroles, elle vit la gaieté du señor Landolsi s’effriter sous ses yeux, et il ne resta plus sur son visage que les marques d’une souffrance profonde.
 Je suis désolée, señor, murmura-t-elle en baissant la tête.
 Vous n’avez pas à vous excuser. Vous ne pouviez pas savoir.
L’amour qui le liait à Victoire était mêlé de chagrin. Il avait dû se séparer d’elle il y aurait bientôt trois ans et il ne l’avait pas revue depuis.
Il regarda Magdalena et sentit que, mieux que quiconque, elle comprenait quels étaient son déchirement, son immense solitude : elle-même avait appris très jeune ce qu’il en coûtait d’être séparé des siens et que, si la famille était la source de nos premières joies, quand le sort vous arrachait à elle, la douleur que l’on ressentait alors ne s’effaçait jamais.
 S’il m’est impossible de vous exposer les circonstances qui m’ont contraint à quitter Grenade, croyez bien que je le regrette. Il est de ces infortunes sur lesquelles il vaut mieux ne pas s’attarder.
Fidèle à cette résolution, il n’ajouta plus rien. Il y avait, au tréfonds de son âme, des parts d’ombre dont il refusait de s’approcher de peur d’y débusquer quelque vieux démon endormi.
 Grenade, est-ce là que vous avez grandi ? lui demanda-t-elle.
De réponse, nul besoin : lorsqu’il ramena son regard vers elle, Magdalena y reconnut cette émotion commune à tous ceux qui évoquent les lieux de leur enfance et les pensées heureuses qui y sont rattachées.
 Grenade est un miracle de Dieu, le plus bel endroit qui soit au monde, señorita. Une fois que vous l’avez contemplée par-delà les plaines du sud, elle s’empare de vous, et son souvenir vous habite pour le reste de votre vie.
Enfant, le señor Landolsi avait partagé son temps entre les études, dispensées par un tuteur morisque, et l’élevage de vers à soie de son grand-père paternel, Jawhar Landolsi, qui avait tenu boutique de même qu’un atelier dans l’ alcaicería . Si le petit Just avait d’abord été attitré au gavage des vers, sa grand-mère, Khadija, avait eu tôt fait de remarquer qu’il était pourvu d’une dextérité remarquable à un âge auquel la plupart des garçons abîment tout ce qu’ils touchent. Parce qu’il fallait tirer profit de ce don, il s’était vu confier la délicate tâche de démêler les fils de soie que l’on destinait au tissage, et ce, jusqu’à ce que la boutique fermât ses portes, victime de la rivalité opposant les tisserands morisques de Grenade aux tisserands chrétiens de Murcie, lesquels avaient le solide avantage d’être soutenus par le roi, sa cour et toute la noblesse castillane.
Son grand-père, aigri, n’avait plus voulu demeurer à Grenade, et toute la famille était partie s’installer dans une fermette des Alpujarras. Là, les Landolsi avaient continué à élever des vers dont ils vendaient le fil de soie à d’anciens concurrents qui, eux, avaient été en mesure de préserver leur petit commerce. Après le décès du grand-père, puis celui de sa femme, Jihane avait souhaité rentrer à Grenade, et son époux s’était mis en quête d’un nouvel emploi.
 Et, de dévideur, je suis devenu peintre, dit le señor Landolsi comme s’il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde. C’est à mon père que je dois mon initiation aux arts.
Les écoles morisques ayant été proscrites après la Reconquista, Layth Landolsi avait complété ses études chez les Jésuites, auxquels il dut la découverte d’un talent inné pour le portrait, une forme d’art prisée en Europe mais fort peu répandue parmi les civilisations arabes. Pendant trois ans, le prieur du monastère avait formé le timide adolescent au jeu des perspectives et des proportions tout en lui révélant les secrets des pigments et des couleurs.
Quand, des années plus tard, son ancien disciple avait sollicité son aide, le prieur s’était rendu chez le gouverneur et s’était employé à ce qu’il fût nommé maître d’œuvre sur les chantiers des palais de l’Alhambra dont la reine Juana venait d’ordonner la restauration. En raison de sa nouvelle fonction, Layth Landolsi avait obtenu le privilège de posséder une maison en dehors du quartier morisque, ce qui lui facilitait entre autres l’accès aux chantiers, et c’était là que, parmi les truelles et les mortiers, il avait veillé à l’apprentissage de son fils.
La joue posée dans le creux de sa paume, les yeux brillants, Magdalena écoutait le señor Landolsi lui raconter Grenade. Son oncle lui avait souvent parlé des palais nasrides, et, grâce à Renata Bantour, les contes qui y étaient rattachés avaient occupé une bonne partie de son enfance et de ses rêves. S’il fallait en croire la mère de Josefina, l’endroit était truffé de caches et de pièces secrètes où les derniers rois grenadins avaient dissimulé leurs trésors avant de prendre le chemin de l’exil. D’ailleurs, cette soif de merveilleux et de richesse n’affectait pas que les enfants à l’esprit fantaisiste, car il n’y avait pas un Morisque ni même un Castillan qui n’avait eu l’idée, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, de se lancer à la recherche des trésors perdus des Maures.
 La reine Juana a fait montre d’une grande sagesse en interdisant la destruction des palais, dit-elle avec un enthousiasme sincère. N’êtes-vous pas de cet avis ?
Le peintre lissa la nappe du bout des doigts pour en chasser un pli disgracieux.
 Si cela vous fait plaisir de le penser, grommela-t-il.
Il y avait maintenant douze ans que les chantiers de l’Alhambra avaient été fermés, soit au jour de l’accession au trône du roi Felipe, deuxième du nom. Peut-être avait-il d’abord eu le projet de laisser les palais tomber dans la décrépitude et l’oubli, mais voilà qu’il venait tout juste d’autoriser la reprise des travaux, davantage pour calmer les esprits qu’en raison d’un véritable souci de conservation puisqu’il avait, en janvier de l’année précédente, réitéré son intention de mater les Morisques en leur imposant les lois les plus sévères jamais promulguées depuis la fin de la Reconquista.
 Auriez-vous préféré que les palais soient démolis comme cela faillit se produire ? protesta vivement Magdalena.
Elle était plutôt froissée de l’évidente mauvaise foi de son invité.
 Bien sûr que non, la détrompa-t-il. Seulement, songez que, tandis que sont restaurés les versets sacrés ornant les murs de l’Alhambra, on nous impose la conversion, on nous empêche de prier, on nous enlève nos enfants pour les mettre dans des écoles où ils n’apprennent ni leur langue, ni leur histoire, ni rien de ce qu’ils sont en vérité.
Pourquoi ce désir soudain de préserver quelques vieilles tours alors que leurs usages, leur culture et leur religion étaient condamnés ? Pourquoi vouloir à ce point sauver l’héritage des rois nasrides quand tout le reste leur était interdit ? Il ne l’avait jamais compris.
 Ne vous est-il jamais venu à l’esprit qu’à travers nos prêtres, c’était Dieu qui se présentait à vous ? lui demanda-t-elle. Ce sont eux qui ont la garde de votre âme et de votre salut.
Le señor Landolsi laissa échapper un ricanement dont le dédain frappa Magdalena.
 Vous prêchez bien, dit-il d’un ton cynique, mais vous ne pourrez me convaincre d’abandonner les soins de mon âme à de simples mortels. Vous ignorez tout des moyens qu’ils emploient sous prétexte de nous sauver des affres de l’Enfer.
Ses doigts chiffonnèrent la nappe d’un geste rageur.
 J’avais trois ans lorsque l’archevêque de Grenade décréta la fermeture de la bibliothèque de l’Antequeruela.
Pendant les guerres, ce quartier avait servi de refuge aux Morisques d’Antequera qui avaient fui leurs terres à l’approche de l’armée des Rois catholiques. Leurs descendants y étaient demeurés, recréant à une plus petite échelle la communauté qui avait été celle de leurs ancêtres afin de préserver leur mémoire et leur héritage, jusqu’à ce matin d’hiver.
 La mosquée avait depuis longtemps été rasée, mais le contenu de sa bibliothèque avait été transféré dans un bâtiment attenant. Une école y avait même été installée.
Son regard se durcit.
 Mais l’archevêque désirait qu’on y construise une église. Des gardes de la Chancellerie royale ont été envoyés. Ils ont fait sortir tout le monde. Ils ont chassé les enfants. Ils ont vidé la bibliothèque.
Il n’oublierait jamais sa course à travers la haute ville. Il se souvenait encore de la main de son père qui écrasait la sienne, de l’odeur âcre et suffocante qui leur incendiait la poitrine.
 Les gardes n’avaient pas reçu d’ordres précis quant à la manière dont il leur fallait disposer des ouvrages confisqués. Plutôt que de s’épuiser à transporter le tout dans leurs quartiers, ils ont décidé de s’en débarrasser sur place.
De ses yeux d’enfant, il avait assisté au pillage de l’un des derniers asiles de leur savoir et regardé jeter au feu les œuvres des grands philosophes arabes, les travaux de leurs érudits, de leurs sages, et tous les exemplaires du Coran qui s’y trouvaient.
 Des passants leur ont même prêté main-forte.
Il eut un rire amer.
 On aurait dit que cela les amusait. Ils ont tout brûlé. Tout.
Bientôt, il n’y avait plus eu, éparpillés sur le sol, que des livres démembrés, vidés de leurs entrailles, gisant dans la poussière, dans la boue, foulés aux pieds, dévorés par le brasier, des milliers de crimes, de meurtres de papier.
 Les Morisques du quartier étaient là. Ils ont tout vu. Ils pleuraient. Mon père également.
Sa voix se fit plus rauque, plus douloureuse.
 Et j’ai pleuré avec eux.
C’était l’un des souvenirs les plus affreux de son enfance, et, aujourd’hui encore, il n’arrivait pas à s’expliquer ce qui s’était véritablement passé ce jour-là, quelle était cette rage, cette haine qui avait poussé une poignée de Vieux chrétiens à commettre pareille folie. Les ecclésiastiques et les autorités avaient bien sûr condamné cette initiative aussi spontanée qu’injustifiée, la qualifiant eux-mêmes de « débordement fâcheux », mais aucun des participants n’avait été puni ou seulement réprimandé pour cet acte de pure barbarie.
Il y avait tant de colère, tant de souffrance dans son regard que Magdalena peinait à le soutenir.
 Vous qui êtes catholique, sauriez-vous m’apprendre pour quelle raison, si votre foi est si puissante, vous acharnez-vous ainsi sur la nôtre ?
Elle baissa la tête : elle n’avait pas de réponse à lui donner. Le peintre expira fortement, de la même manière que s’il cherchait à expulser ce qu’il lui restait de frustration hors de sa poitrine.
 Peut-être l’avons-nous mérité après tout, marmonna-t-il.
 Que voulez-vous dire ?
Il effectua un large geste de la main, comme pour chasser loin de lui une idée qui lui déplaisait.
 À l’époque des grands califats, les chrétiens formaient la population soumise. Ils ont dû se plier aux lois édictées par les souverains musulmans, se conformer à leurs usages. À présent, les rôles sont tout simplement inversés. Voici venue l’heure de prendre votre revanche !
Le ton sardonique qu’il avait employé glaça Magdalena jusqu’au cœur, et il s’aperçut avec effroi qu’en l’encourageant à oublier qu’il était morisque, il en était lui-même venu à oublier qu’elle était castillane.
 Une colère gronde dans le royaume, señorita, dit-il d’une voix plus douce. Et je ne sais si elle s’apaisera un jour ni comment tout cela s’achèvera.
Il lui offrit la dernière rosquilla qu’elle accepta aussitôt puisqu’il s’agissait là d’un appel évident à la réconciliation. Elle lui était d’autant plus redevable que, malgré que leurs croyances eussent été irréconciliables, malgré qu’ils eussent été des adversaires jusque dans leur sang, jusque dans leur chair, il s’était ouvert à elle, s’était confié à elle. Il l’avait traitée telle une égale, sans chercher à éviter des questions que d’aucuns auraient considérées trop complexes pour une femme et, qui plus est, une femme aussi jeune qu’elle.
 Laissons les sujets amers, proposa le señor Landolsi. Nous n’en avons que trop abusé. Parlez-moi plutôt de votre oncle : il m’intrigue.
 C’était un homme de grand savoir, dit Magdalena avec chaleur. Je lui dois tout ce que je suis.
À cet instant, elle se plongea en elle, comme pour reprendre contact avec l’homme qui avait été pour elle un véritable père. Si elle avait depuis longtemps éliminé de sa mémoire les semaines qui avaient précédé la mort de Cristóbal Milán, ce n’était pas par déni, mais bien parce qu’elle préférait se le rappeler avant que la maladie ne lui ravageât le corps et l’esprit.
 Il était fait pour la vie et avait toujours un bon mot à la bouche, se souvenait-elle. Il avait tant d’amis qu’il était impossible de les recevoir tous à la fois. Il était béni d’une bonté et d’une gentillesse si immenses que sa seule présence chassait vos pires tourments.
 Il a dû être pour vous une grande source de consolation lorsque vous avez dû vous séparer de vos parents.
Magdalena acquiesça : sans lui, cette épreuve se serait avérée beaucoup plus pénible. Elle n’avait que cinq ans lorsque son père avait subi une grave intoxication au mercure qui était utilisé pour extraire l’argent du minerai arrivant des Indes. Cet empoisonnement avait tant compromis sa santé qu’il avait dû se résoudre à vendre sa fonderie. Accompagné de sa femme, Graciana, il s’en était allé à Carthagène où il était né et où il désirait maintenant mourir. À cause de la soudaine précarité de leur situation et aussi parce qu’elle ne voulait en aucun cas priver sa fille d’un bel avenir, Graciana avait requis l’assistance de sa sœur qui avait fait un mariage très avantageux, et les Milán avaient pris Magdalena en charge.
 Leur seule erreur – et qu’ils me pardonnent de l’avoir dit – fut de m’envoyer au couvent.
Ce fut en toute franchise qu’elle avoua au señor Landolsi avoir détesté les deux années qu’elle y avait passées.
Fillette assoiffée de vérité et d’absolu, Magdalena avait d’abord accueilli cette réclusion forcée telle une épreuve destinée à éprouver sa patience ainsi que sa piété. En franchissant les portes de Santa Paula, une sérénité nouvelle s’était épanouie en elle. Elle avait fait ses adieux à son oncle et à sa tante avec une parfaite quiétude et, tandis qu’elle suivait la mère supérieure sous les hautes voûtes de pierre, elle avait pensé que c’était Dieu Lui-même qui l’avait guidée en ces lieux de paix où il lui serait possible de découvrir les fondements secrets de l’existence humaine.
Bien vite pourtant, la vie couventine s’était révélée fort différente de ce qu’elle s’était figuré au départ. Elle s’était attendue à ne côtoyer que des martyres et des saintes ; or, elle n’avait découvert que des filles et des femmes toutes semblables à elle, avec leurs appétits, leurs imperfections et leurs faiblesses.
Par un beau matin de mai, elle s’était levée tôt pour aller admirer le lever du soleil et elle avait surpris quelques-unes de ses compagnes plus âgées qui traversaient la cour en toute hâte, drapées de longues capes. Intriguée par le mystère dont elles enveloppaient leur promenade, elle les avait suivies le long des couloirs sombres jusqu’aux portes du couvent. Là, elle avait vu ces jeunes filles échanger des billets semés d’amoureuses espérances avec leurs soupirants, des « amants de grille » comme on les surnommait là-bas. Elles passaient leurs mains à travers les barreaux froids en quête d’un soupçon d’ivresse, et l’une d’elles avait même tendu les lèvres à son amant persuasif.
Après ces événements, la docilité de Magdalena s’était rapidement transformée en rébellion, et sa rétiveté avait bientôt atteint de telles extrémités que la supérieure avait réclamé des Milán qu’ils retirassent leur nièce du couvent. La maturité venant avec la course des années, elle avait fini par comprendre quelle était la détresse de ces femmes. Si certaines avaient bel et bien reçu l’appel de Dieu, un trop grand nombre de celles-ci n’avaient ni la volonté ni la vocation requises pour embrasser en toute quiétude l’âpreté de cette vie de contemplation, marquée par une austérité proche de l’ascétisme et ponctuée d’actes de contrition. Il s’agissait pour la plupart de cadettes et de benjamines que leurs familles n’avaient pu doter, de filles-mères venues chercher du réconfort dans la prière, et de bourgeoises qui, tout comme elle, avaient été placées en ces lieux saints en attendant que se présentât un parti convenable.
Au matin de son départ, Magdalena avait regardé une dernière fois celles qui avaient été, plus de vingt mois durant, ses compagnes, ses amies, sa famille. En s’éloignant des grilles de ce couvent que peu d’entre elles quitteraient jamais, elle ne s’était pas senti le droit d’être heureuse d’en sortir. Sa première préoccupation, une fois rentrée à la maison, avait été de libérer les oiseaux chanteurs de son oncle. La volière, depuis, était demeurée vide.
La jeune femme esquissa un petit sourire.
 Je n’ai que le regret d’avoir déçu ma tante. Elle a été si bonne d’accepter ma garde et elle me traite comme si j’étais sa propre fille. C’est mon oncle qui s’est occupé de mon instruction par la suite ; il a été pour moi le meilleur des maîtres.
Très tôt, il l’avait guidée dans l’apprentissage des arts et de l’histoire, du latin et de la poésie, et il l’avait encouragée à poser toutes les questions qui lui passaient par l’esprit, ce qui avait quelque peu indisposé sa femme qui jugeait que les filles ne devaient pas en savoir plus que nécessaire. La señora Milán avait donc engagé doña Estefanía dans l’espoir de contrebalancer le trop grand libéralisme de son époux. Stricte et efficace, la duègne était parvenue à inculquer les usages à sa protégée, mais elle n’avait pas réussi à atténuer son goût pour les livres ni la curiosité dévorante que son oncle lui avait transmise.
 La vie vous a choyée, observa le señor Landolsi. La señora Milán semble pleine d’attention à votre égard.
Magdalena retroussa le nez pour montrer son déplaisir.
 Je préférerais qu’elle soit moins attentionnée quelquefois. En lui confiant ma garde, mes parents désiraient plus que tout me voir contracter un bon mariage, et ma tante s’y est employée avec énergie, croyez-le.
Le señor Venegas avait tout de suite retenu son attention. Jeune, fringant et, il fallait bien le lui concéder, extraordinairement séduisant, il était l’aîné d’une famille d’hidalgos fort respectée qui, malheureusement, se trouvait dans la gêne, car il y avait maintenant trois générations que le Trésor royal retenait la rente familiale par la faute d’un aïeul qui avait refusé de porter les armes lors du siège de Grenade. La señora Milán avait été émue par le récit des malheurs qui affligeaient le jeune homme et, jouant d’influence auprès de l’un de ses cousins, capitaine d’infanterie, elle avait obtenu pour lui un grade de caporal, assurant ainsi les fiançailles de sa nièce de même qu’un revenu confortable pour le couple.
Magdalena retint un soupir. Maintenant que le señor Venegas avait été écarté, sa tante recommencerait à ratisser la ville à la recherche d’un fiancé pour sa pauvre nièce esseulée. Pourtant, la señora Milán ne semblait pas elle-même tout à fait convaincue que le statut d’épouse fût le plus enviable. Lorsqu’elle était devenue veuve, les propositions de mariage n’avaient pas manqué : elle était riche, encore jeune, mais elle avait repoussé chacun de ses soupirants avec une égale fermeté. Pour préserver l’héritage des Milán, elle était prête à tous les sacrifices, même à tenir un rôle assez peu orthodoxe pour une femme en administrant seule l’un des domaines les plus imposants et les plus fructueux de la région.
 Il est tout de même singulier que nous, jeunes filles, nous nous laissions endormir avec des romans et des poèmes célébrant les charmes de l’amour galant, lâcha-t-elle d’un ton bourru. Nos poètes devraient retourner aux chants guerriers : cela conviendrait mieux à l’esprit de notre époque.
Le señor Landolsi s’étonna de l’entendre critiquer les tendances belliqueuses de ses congénères. Il s’était plutôt figuré que ces valeurs étaient au goût du jour chez les Castillanes dont l’âme romanesque était bercée par les récits de chevalerie dès l’aube de leur existence.
 J’aurais cru que vous étiez d’accord avec la restauration des anciennes coutumes.
 Pas du tout ! protesta-t-elle. Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si glorieux à guerroyer ou à se battre en duel à la plus petite contrariété. J’en veux pour preuve que vous avez failli en être la victime. C’est tout à fait aberrant…
Elle eut une moue de dépit.
 Et c’est aussi bien triste.
 Je ne vous savais pas d’une telle sagesse.
Dubitative, Magdalena répondit à ce compliment avec un haussement d’épaules.
 Rien de ce que j’ai dit ne me paraît si exceptionnel, señor Landolsi.
 Oh ! vous seriez renversée si je vous répétais les sottises que j’entends parfois sortir de la bouche des bourgeoises.
Magdalena fut prise d’une envie irrésistible de rire devant ce commentaire inattendu, car il venait tout juste d’affirmer ce qu’elle pensait elle-même depuis des années, un avis qu’elle s’était bien gardée d’exprimer devant sa tante ou ses amies. Malgré ses efforts, elle ne parvint à refouler son hilarité qu’à demi ; elle était là, nichée dans sa poitrine, et montait par vagues successives lui chatouiller la gorge. Elle écrasa sa bouche sous son poing afin de la garder prisonnière, mais au premier coup d’œil qu’elle risqua vers le peintre, elle perdit toute contenance et ne réussit qu’à s’étouffer et à virer au pourpre. Comme il s’esclaffait de la voir ainsi se débattre contre un élan qu’il jugeait naturel autant que libérateur, elle fut incapable de se retenir et elle joignit son rire à celui de son invité.
Subitement consciente de son inconvenance, elle s’éventa avec ses mains dans l’espoir de calmer cet élan incontrôlable.
 Pardonnez-moi, pria-t-elle le peintre. Je crois que j’ai subi trop d’émotions pour une seule journée. Je n’ai plus de retenue.
 Il n’y a pas de mal à rire, señorita.
 Il me faudrait pourtant surveiller ma conduite, se sermonna-t-elle, davantage pour se convaincre elle-même plutôt que le peintre.
Sa spontanéité lui jouait fréquemment de mauvais tours, ce qui avait pour conséquence que doña Estefanía la grondait sans cesse et l’accusait de ne pas savoir se tenir. Elle se montrait très sévère, voire incisive sur ce point, mais sa protégée savait qu’elle ne faisait que son devoir. La duègne se devait de la former à devenir une femme convenable, en tous points irréprochable, et Magdalena étouffa un nouveau rire en se disant qu’elle n’y réussissait guère.
 Allons, señorita, votre conduite n’a rien d’offensant, la rassura son invité. J’ai moi-même rarement eu la chance de côtoyer une personne aussi agréable et instruite que vous.
Sentant une vive chaleur se répandre sur ses joues, Magdalena y porta les mains.
 Cela vous réjouit-il donc de me faire rougir à tout propos ? lui dit-elle sans toutefois parvenir à se montrer ferme dans son reproche. Je vous prierais de m’épargner un peu et de ne plus vous amuser à mes dépens.
Tout en repoussant d’un geste timide une boucle de cheveux derrière son oreille, elle ajouta d’un trait qu’elle n’était pas aussi instruite qu’il paraissait le croire.
 Ne vous sous-estimez pas, la gronda-t-il gentiment. Tout au contraire, soyez fière de votre esprit et cultivez vos talents.
 Oh ! j’en ai suffisamment pour m’attirer des tas d’ennuis. Ma conversation déroute les matrones, et, la plupart du temps, les personnes de mon âge n’entendent rien à ce que je raconte. Mes « talents », comme vous dites, me valent plus de moqueries que de compliments.
 Si la modestie est votre alliée, vous saurez vous passer de compliments, lui promit le peintre. Et, surtout, ne cédez jamais aux pressions de ceux qui voudraient que vous soyez aussi sotte qu’eux.
Les lèvres entrouvertes, Magdalena le regarda, médusée : le señor Landolsi s’était exprimé exactement comme l’aurait fait son oncle, avec le même ton de voix cajoleur, le même regard affectueux.
 Ma tante ne serait pas du même avis que vous, fit-elle, déçue.
La señora Milán aurait tant souhaité qu’elle oubliât un peu ses études et qu’elle se consacrât à des tâches propres à une personne de sa condition et de son âge. Jour après jour, elle s’efforçait d’intéresser sa nièce aux bienfaits du travail domestique, de la convaincre que la qualité des femmes se mesurait à la propreté de leur maison, à leur capacité de prendre soin des enfants de même qu’à l’habileté qu’elles montraient pour la broderie et la gestion pécuniaire de leur ménage et non à l’envergure de leur érudition.
Elle n’aimait pas que des membres de son sexe se permissent des activités et des comportements normalement réservés aux hommes. Elle s’était d’ailleurs indignée que certaines familles autorisassent leurs filles non mariées à sortir sans chaperon, et elle ressentait un certain malaise lorsqu’il lui arrivait de croiser ces jeunes pucelles trop délurées qui se rendaient dans les fêtes ou chez les boutiquiers en parlant haut et en riant fort. Et, plus que tout, elle s’inquiétait de ce que sa nièce semblait avoir envie de les imiter.
Par déférence envers sa bienfaitrice, Magdalena lui obéissait sans protester malgré qu’il n’y eût rien au monde qu’elle avait plus en aversion que ces longues soirées pendant lesquelles s’étalaient cent travaux de couture insignifiants et s’étiraient mille conversations vides des qualités qu’elle recherchait ardemment.
 De toute manière, je respecte trop ma bien-aimée tante pour passer outre à ses volontés, reconnut Magdalena. Le sachant, elle m’honore de sa confiance et m’accorde beaucoup de liberté. Comme vous le voyez, je n’y perds en rien.
Elle se leva de table et s’avança sur le patio : au-dessus d’elle, une lune parée de noirs lambeaux nuageux tissait des dentelles crépusculaires sur les feuillages et les haies où jouaient des gouttes d’argent. Elle glissa un regard vers la maison, puis vers les cuisines.
 Quelque chose vous cause-t-il du souci ? l’interrogea le peintre.
 Je m’étonne simplement que doña Estefanía ne soit toujours pas rentrée du cercle. Ce n’est pas son habitude d’être en retard.
Le peintre repoussa sa chaise : il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il alla à Magdalena et lui offrit son bras.
 Avant qu’il ne me faille vous quitter, vous plairait-il de voir votre portrait ?
 L’auriez-vous terminé sans me le dire ? le disputa-t-elle. Que c’est vilain de votre part !
Elle feignait d’être en colère contre lui, mais il était évident que ce n’était là qu’une coquetterie de plus, destinée à camoufler une trop grande excitation qui lui jetait une lueur adorable au fond des yeux.
 Je préférais vous faire attendre encore un peu. L’effet est plus saisissant lorsque la peinture est sèche. Venez, je vous en prie.
La main de Magdalena voleta légèrement jusqu’à l’avant-bras qu’il lui présentait, et il la conduisit à son chevalet.
 Qu’en pensez-vous ?
Magdalena fut stupéfaite par la maîtrise du trait et le jeu vibrant des couleurs. Le portrait, contrairement aux premiers, avait été interrompu à la taille afin de mettre en valeur le profil des épaules et la courbe du cou. L’arrière-plan enfumé, sur lequel on devinait un paysage plus qu’on ne le voyait, dévorait les contours du buste, aspirait le bouillonnement cuivré de la chevelure qui brasillait autour du visage, indisciplinée, immatérielle. La bouche présentait la ligne subtile d’un sourire qu’une touche de vermillon sur la saillie de la lèvre inférieure renflait en une moue séduisante, et, sous les sourcils arqués, les yeux d’un vert cru paraissaient inviter leur contemplateur à quelque confidence.
Resté en arrière, le señor Landolsi souriait. Il n’avait pas besoin qu’elle prononçât une seule parole pour comprendre quelle était son émotion, elle qui avait l’âme et la sensibilité d’une véritable artiste.
 J’en suis assez satisfait moi-même, avoua-t-il. J’oserais même affirmer que c’est là mon œuvre maîtresse.
Un bruit de course leur fit tourner la tête : Josefina, les jupes troussées, courait de la maison, suivie de près par une doña Estefanía échevelée dont les gestes traduisaient un état de grande agitation.
 Señor Landolsi ! Dieu soit loué !
Elle était accourue aussi vite que le lui avaient permis ses jambes trop courtes, et sa grosse poitrine se soulevait péniblement. Elle n’accorda aucune attention à la table encore encombrée de couverts, détail qui ne lui aurait normalement pas échappé, et elle se dandina jusqu’au peintre, les yeux affolés, la mantille de travers et le tapado traînant les poussières blanches de la rue Harinas. De sa bouche sortaient pêle-mêle les mots et les halètements.
 Vous devez… vous en aller… partir dès maintenant… L’écuyer… dans la ruelle… il vous attend…
 Calmez-vous, doña, lui intima sa protégée. Que vous arrive-t-il ?
La duègne s’empara de ses mains avec un air dramatique : le señor Venegas l’avait abordée au sortir du cercle de lecture alors qu’elle montait dans le coche que sa maîtresse avait mis à sa disposition pour la soirée. Elle ne s’était d’abord pas méfiée lorsqu’il l’avait interrogée à propos du señor Landolsi, quoiqu’il se fût montré beaucoup moins affable que de coutume. Cependant, lorsqu’elle avait remarqué les deux gaillards à l’air rogue qui accompagnaient le caporal, elle s’était troublée et avait bafouillé qu’à cette heure, le peintre avait sans doute pris congé.
 Mais Dieu merci, vous êtes toujours ici, lui dit-elle, visiblement soulagée. L’écuyer va vous conduire chez vous dès maintenant, car je crains fort que le señor Venegas ne vous fasse un mauvais parti.
Oubliant la bienséance qui, du fait de son âge et de son état de veuve, lui interdisait tout contact physique avec les gens de l’autre sexe, elle attrapa d’autorité le bras de leur hôte et l’entraîna vers la porte du jardin.
 Faites avancer le coche ! ordonna-t-elle de sa voix puissante.
 Et Marineo ? lui demanda Magdalena. Est-il avec vous ? L’avez-vous vu ?
Doña Estefanía étant trop agitée pour se demander pourquoi sa protégée s’inquiétait du valet, elle lui apprit qu’il était arrivé pratiquement au même moment qu’elle et qu’il attendait dans la ruelle avec l’écuyer.
 Il me faut lui parler, lui dit sa protégée. Venez, doña.
Et elles sortirent toutes deux, laissant le peintre seul avec Josefina.
 Monseñor, chuchota alors celle-ci, puis-je vous être de quelque secours ?
Il dirigea son regard vers elle : les yeux de la servante luisaient d’un étrange éclat dans la pénombre du jardin. La question l’avait d’abord surpris, mais la nécessité le poussa à répondre sans détour.
 Si fait. J’ai besoin d’un écuyer fiable. Saurais-tu m’indiquer où je pourrais m’en procurer un ?
 Rendez-vous à la Venta de la Fuente et demandez mon cousin, indiqua la jeune Morisque. Il se nomme Felipe Bargach. Il vous obligera en tout, peu importe ce que vous lui commanderez.
Ils ignoraient que Magdalena avait repassé la porte du jardin et qu’elle avait entendu la fin de leur bref échange alors que le peintre remerciait Josefina avec une ferveur des plus intrigantes. La domestique recula d’un pas à l’approche de sa maîtresse, reprenant ainsi la place qui convenait à son rang. D’un mot à l’oreille, Magdalena l’envoya à sa chambre d’où elle revint presque aussitôt avec, dans les bras, un étroit coffret en bois de rose, doublé de velours pourpre contre lequel brillait un poignard de Damas.
 Prenez-le, señor, je vous en conjure.
Le peintre opposa poliment un geste de refus.
 Vous savez parfaitement que les lois m’interdisent de porter une arme.
Magdalena lui plaça le poignard entre les mains : les voyageurs sans défense se retrouvaient trop souvent à la merci du premier maraudeur venu, et principalement des redoutables salteadores , ces bandits sillonnant les routes en quête de proies solitaires à détrousser.
 Il faut vous protéger, señor, dit-elle si doucement qu’il fut seul à l’entendre. Les temps sont durs, et la pitié s’en va du cœur des hommes.
Elle enfouit alors une main sous ses cheveux et détacha la petite croix d’argent que sa mère lui avait offerte avant de partir pour Carthagène. Elle la baisa, puis la tendit au peintre.
 Et puisque vous avez aussi besoin de Dieu, priez-Le donc de deux manières : Il ne vous entendra que mieux.
Tandis qu’elle parlait, ses yeux dérivèrent jusqu’à son portrait. Une sensation de vertige s’empara d’elle à la vue de ce tableau qui, de témoignage d’amour, était devenu l’emblème d’une promesse anéantie. Il lui sembla que les yeux peints la fixaient avec une moquerie sournoise, que les lèvres lui chuchotaient mille railleries, et que ce visage qui n’était plus le sien s’était nimbé de flammes aussi brûlantes et destructrices que les brasiers infernaux. Ses doigts, d’instinct, se portèrent à son cou pour y chercher ce bijou qu’elle avait l’habitude de toucher dans les moments d’agitation, et un vide froid lui emplit le cœur.
 Señorita ?
L’appel du peintre la tira de ce mauvais rêve ; elle tourna son regard vers lui. Au creux de la main qu’il lui tendait reposait une longue chaîne soutenant un pendentif d’or.
 C’est la main de Fatma, lui apprit-il. Elle vous gardera du mauvais sort et éloignera les mauvaises pensées.
Magdalena ouvrit la sienne, et la chaîne coula dans sa paume blanche. Ses doigts se fermèrent sur le métal lisse et tiède.
 Merci pour ce présent, señor. Je vous promets de le garder toujours précieusement.
Sa voix avait tremblé. Des larmes indécises mouillaient la ligne rougie de ses paupières, et sa tristesse le toucha au cœur : ce bijou était une consolation bien infime en comparaison des torts dont il s’estimait coupable à son endroit.
 Je suis vraiment désolé, señorita. Je serai à jamais responsable d’avoir anéanti vos espérances de bonheur. Si vous saviez combien je regrette.
 Vous n’êtes pour rien dans ma peine, protesta-t-elle doucement. Tout au contraire : vous m’avez délivrée. Mes angoisses s’en sont allées. Elles ne me tourmenteront plus.
Le peintre se sentit allégé du poids de ses remords : il avait bien agi. Magdalena serait heureuse. Elle oublierait Venegas.
 Alors, puis-je espérer qu’un jour, vous m’accorderez votre pardon ?
Un œil lumineux et reconnaissant rencontra le sien.
 Je vous assure que vous l’aurez, Just.
La duègne surgit à ce moment dans le jardin et commanda au peintre de la rejoindre avec force gestes.
 Venez, venez, señor ! mugit-elle. Il ne faut pas vous attarder ! Pressons, pressons !
Dans la ruelle, il rencontra Marineo qui l’informa avec une discrétion mêlée de prudence qu’il avait pris l’initiative de déposer ses effets personnels dans le coche. Le señor Landolsi le remercia d’une franche poignée de main avant de grimper derrière l’écuyer. Le peintre trouva une large besace à ses pieds. De son talon, il la poussa sous la banquette.
Relevant la tête, il vit Magdalena qui s’approchait du coche, pâle et silencieuse, un poing serré contre sa poitrine. Il se pencha vers elle et lui présenta sa main ouverte. Elle y glissa la sienne.
 Adieu, señorita, adieu.
 Vite, vite ! supplia doña Estefanía. J’entends des cavaliers !
L’écuyer fit claquer son fouet, les chevaux hennirent ; les mains de Magdalena et du señor Landolsi se dénouèrent, et le coche disparut au détour de la ruelle.


III
LE CAPORAL DE CASTILLE
Les cavaliers que doña Estefanía avait entendus surgirent à l’extrémité opposée de la ruelle que le coche avait empruntée. Il s’agissait de deux jeunes voisins montés sur des pur-sang gris pommelé, rentrant sans doute de quelque danse, et ils saluèrent avec déférence les deux femmes au passage. Ces civilités rendues, la duègne renvoya le valet, attrapa Magdalena par le bras et la tira littéralement derrière elle jusqu’au jardin.
 Jeune fille, vous allez me dire ce que vous faisiez toute seule avec le señor Landolsi à cette heure indécente ! gronda-t-elle en agitant férocement son doigt boudiné sous le nez de sa protégée. Vous lui avez touché la main ! Ne le niez pas : je vous ai vue ! Pourquoi lui avez-vous touché la main ?
Magdalena se garda bien de répondre : lorsque doña Estefanía était dans cet état, il était vain de chercher quelque justification que ce fût, car elle y demeurerait insensible et poursuivrait son verbiage jusqu’à ce que le souffle ou les idées lui vinssent à manquer.
 Je vous accorde un peu de liberté, et de quelle manière m’en remerciez-vous ? Vous en abusez ! Et, de plus, vous me mettez dans l’embarras !
Le front plissé, l’œil enflammé par la colère, elle désigna la table encore encombrée de couverts d’une main que l’indignation faisait trembler. Autour de son poignet, deux bracelets d’or grelottaient.
 Qui croyez-vous que votre tante tiendra responsable si elle venait à être informée que vous avez osé prendre votre repas seule avec le señor Landolsi ?
 Il n’y a que moi qui sois en faute, soutint Magdalena qui tenait à assumer les conséquences de ses décisions. Je dirai à ma tante que j’ai agi sans vous consulter et que vous n’êtes pour rien dans tout ceci.
 Mais j’y compte bien, rétorqua la duègne d’un ton glacial. Surtout que vous m’avez éloignée bien à propos en m’inventant cette jolie petite fable selon laquelle vous deviez passer la soirée chez votre cousine. Oh ! vous avez fort adroitement déguisé vos intentions, mais n’escomptez plus que je me fie à votre parole à l’avenir. Que non ! Vous ne m’attraperez pas deux fois à ce jeu.
Elle souffla bruyamment en soulevant ses grosses épaules et chercha du regard quelque apaisement dans l’immobilité du ciel noir.
 Je suis déçue, fort déçue de vous, señorita, dit-elle en secouant la tête. Ainsi que de moi-même, car j’ai failli à ma tâche.
Elle ramena son regard sur la jeune femme qui se tenait devant elle, et son visage se trouva soudainement submergé par une expression d’impuissance.
 Dieu seul sait où me mènera la trop grande tendresse que j’ai pour vous.
La tête basse, sa protégée se taisait. Non seulement sa conduite allait à l’encontre de tous les principes que la duègne s’était appliquée à lui inculquer depuis l’enfance, mais elle avait également trahi sa confiance. Elle lui avait menti, l’avait délibérément trompée et, à cause de ses manigances, elle l’avait mise dans une position délicate vis-à-vis de sa tante qui, pour une telle négligence, pourrait fort bien exiger son renvoi. Le remords saisit la jeune femme à la gorge, et elle hoqueta une excuse navrante, ses yeux troublés fixant le sol.
Doña Estefanía connaissait la vivacité de caractère de sa protégée et s’était attendue à ce qu’elle se montrât retorse à ses critiques, mais, de la voir si abattue, elle sentit sa colère se muer malgré elle en apitoiement. Elle l’entoura de ses bras charnus, la pressa contre son sein et la berça longuement en lui murmurant des paroles de consolation. Dans son cœur comme dans ses yeux, Magdalena n’était encore qu’une enfant dont il fallait à tout prix modérer les ardeurs.
 Allons, allons, señorita, dit-elle en lui caressant le dos. Il ne faut pas sangloter ainsi. Je n’en ferai pas mention à votre tante… même si j’en ai, je l’avoue, furieusement envie.
Elle desserra son étreinte et prit entre ses mains le visage de sa protégée.
 Déjà toute petite, vous n’en faisiez qu’à votre tête, se souvint-elle, une goutte de nostalgie dans la voix. Ce ne serait pas la première fois que je subirais les foudres de votre tante à cause de vos bêtises.
Magdalena se tendit, et une étincelle furieuse luit dans son œil vert. Elle voulut protester, hurler que si elle avait dû user de sournoiserie afin d’obtenir un entretien avec le señor Landolsi, la faute en revenait au señor Venegas et à nul autre ; or, la servante arriva à ce moment pour les informer que le principal concerné demandait justement à être reçu.
 Oh ! doña, ne le laissez pas entrer, la conjura Magdalena. Renvoyez-le ; je ne veux pas le voir.
La duègne s’étonna de ce revirement, car elle avait cru que sa protégée serait heureuse que son fiancé se présentât enfin à leur domicile. Néanmoins, elle ne posa aucune question et chargea la servante de congédier le caporal.
Josefina ne les avait pas quittées plus de quelques secondes que Magdalena et doña Estefanía entendirent des éclats de voix provenant de la maison. L’instant d’après, le señor Venegas paraissait sous la galerie, l’œil furieux sous le rebord de son large chapeau dont les plumes lui tombaient en cascades éthérées jusqu’aux épaules. Derrière lui s’avançaient les deux gaillards trapus que la duègne avait entraperçus au sortir du cercle de lecture. Le premier, sombre de poil et de peau, avait le bras puissant et d’immenses pattes velues qu’il gardait à demi enfouies dans sa ceinture cloutée ; le second, fort de la panse et des épaules, avait une franche allure de bandit avec son air carnassier et son sourire mauvais. Magdalena sentit son appréhension grandir lorsqu’elle remarqua les longues épées qui leur battaient les mollets.
Tout en fouillant du regard les recoins sombres de la cour, le caporal se dirigea vers le patio, ses jambes longues et fines s’étirant en de grandes enjambées, foulant les herbes et les graviers d’un pas militaire. La duègne alla à sa rencontre et l’obligea à s’arrêter en se plaçant entre lui et Magdalena, droite et digne telle une sentinelle prête à faire front.
Un léger chiffonnement toucha le front du soldat, puis, sans même avoir la politesse de se découvrir, il esquissa un petit salut de la tête, lequel ne semblait destiné à personne en particulier.
 Señor Venegas, dit la duègne avec fermeté, je vous ferais remarquer que l’heure à laquelle nous nous trouvons est fort peu convenable pour une visite.
Il fit un pas vers elle et, plaçant un poing sur sa hanche et fermant l’autre sur la poignée de son épée, il la toisa avec une expression dédaigneuse.
 Et je protesterais pour ma part que voilà une manière fort peu cordiale d’accueillir un intime de la famille.
Stupéfaite de son audace, Magdalena laissa échapper une exclamation outrée : certes, un intime de la famille qui ne prenait même pas la peine de tenir une correspondance régulière et ne venait les visiter que lorsque l’envie lui en prenait ou, comme maintenant, lorsque la nécessité l’y forçait.
 Je dois parler à Magdalena, ma fiancée, expliqua-t-il pour faire valoir le droit qu’il avait sur elle. Alors, écartez-vous.
Doña Estefanía ne bougea pas davantage qu’un roc millénaire : elle avait atteint un âge auquel on ne craint plus les intimidations des jeunes hommes mal élevés.
 Si votre souhait est de continuer à être reçu céans avec des égards, il vaudrait mieux pour vous que vous partiez sans plus insister, le prévint-elle.
De sa voix tonnante qu’il savait apprêter aussi bien pour faire la cour que pour donner des ordres, le señor Venegas lui imposa le silence.
 Je sais que Landolsi est ici, dit-il en désignant le matériel du peintre entassé dans un recoin de la galerie. J’ai à m’entretenir avec lui sur l’heure, et je ne partirai pas avant d’avoir obtenu satisfaction.
La duègne sentit la pression d’une main sur son épaule. Elle tourna la tête : Magdalena se tenait à sa droite et, d’un regard appuyé, celle-ci lui fit entendre qu’il était préférable pour elles de jouer de prudence. Le señor Venegas devrait ignorer que celui qu’il cherchait venait tout juste de les quitter, et à plus forte raison puisque c’étaient elles qui avaient permis au señor Landolsi de lui échapper.
Magdalena considéra le caporal avec résignation : elle s’était bien doutée qu’il lui faudrait un jour le confronter, mais elle aurait souhaité ne pas avoir à le faire si tôt.
 Doña, dit-elle en un chuchotement, voudriez-vous nous laisser ?
Le visage de la vieille femme se rembrunit, signe indiscutable qu’elle s’opposerait à sa demande ; sa protégée s’empara de son bras et l’entraîna rapidement jusqu’à la galerie.
 Dix minutes, quémanda Magdalena. C’est tout ce dont j’ai besoin.
La duègne fixait le señor Venegas. Il paraissait dans un état de grande agitation et ne lui inspirait pas du tout confiance. Ramenant son regard sur sa protégée, elle échangea avec elle un regard entendu.
 Soit le temps nécessaire pour permettre à votre… invité d’arriver chez lui sans encombre.
Le ton plein d’insinuation avec lequel doña Estefanía avait enrobé ce mot n’était pas innocent : elle cherchait de cette manière à rappeler à sa protégée que c’était la deuxième fois en autant d’heures qu’elle se permettait de recevoir un homme dans son privé et, qui plus est, sans chaperon.
 Dix minutes, consentit-elle à Magdalena malgré son désaccord. Et pas une seconde de plus.
Dès qu’elle se fut retirée, le caporal fit un geste imprécis pour qui n’avait pas été conditionné à obéir sans poser de question. L’un de ses compagnons alla s’adosser à la porte donnant sur la ruelle, l’autre se posta près des cuisines afin de surveiller les allées et venues de la maisonnée. Quand le cuisinier voulut sortir pour aller remplir une cruche à la fontaine, il fut renvoyé à ses fourneaux d’un grognement de molosse.
 Alors, êtes-vous satisfait ? fit Magdalena en passant sous le nez du caporal sans lui accorder un regard.
Elle alla à la table et rassembla les couverts d’une main égarée. Elle n’osait regarder le señor Venegas en face, car elle tremblait qu’il ne décelât le tumulte qui l’agitait. Au moment de rompre, elle avait été soulagée et plutôt confiante quant à sa décision. Toutefois, maintenant qu’elle était en sa présence, elle n’éprouvait plus que doute et confusion.
Au seul son de sa voix, elle s’émouvait, à son seul regard, elle chavirait, et, quand elle entendit ses pas se rapprocher, quand elle perçut sous ses pieds le choc rythmé de ses talons sur les dalles du patio, quand son souffle lui effleura la nuque, une onde chaude mais terrifiante de par sa violence lui traversa le corps de part en part.
 Ma douce, ma tendre amie, lui murmura-t-il à l’oreille. Cent fois j’ai rêvé de cet instant où je vous retrouverais, où je pourrais enfin vous serrer dans mes bras.
Il retira son gant. Sa main nue glissa lentement le long du bras de Magdalena dont il sentit la chair s’éveiller au contact de ses doigts sous la finesse de la soie. Il se délecta de la voir les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, d’entendre sa respiration devenir plus rapide, plus profonde. Elle ne résistait plus, s’abandonnait déjà. Il enroula son bras autour de sa taille et la plaqua contre son torse d’un geste ferme avant d’écraser sa bouche contre le cou blanc et offert.
 Et maintenant, contentez-moi, dit-il.
Ses paroles comme ses caresses se faisaient plus pressantes, plus audacieuses. Ses lèvres s’attardèrent à l’oreille de Magdalena dont les mains se refermèrent convulsivement sur les avant-bras qui l’enserraient.
 Soyez bonne : dites-moi ce que je veux savoir. Dites-moi où je peux trouver Landolsi, mon amie, et tout sera pardonné.
Magdalena se raidit, comme souffletée. Elle repoussa le señor Venegas avec un sursaut de révulsion et elle riva sur lui des yeux brûlés par l’indignation.
 Vous êtes ignoble ! l’accusa-t-elle en déversant dans ces mots tout son mépris. Manquez-vous à ce point d’honneur pour vous abaisser à semblable chantage ?
 Vous m’appartenez, vous me devez soumission ! lui rappela-t-il. Alors, obéissez : dites-moi où est Landolsi !
Elle le dévisagea, frappée par son audace. Quel changement s’était donc opéré en lui au cours de ces semaines pendant lesquelles ils avaient été séparés ? Les yeux rougis mais secs, elle le regardait fixement en se demandant par quelle folie elle avait pu ressentir de l’inclination pour un semblable malappris.
Jamais plus elle ne serait dupe de tous ces subterfuges destinés à l’éblouir et à dissimuler une âme aussi trompeuse que fallacieuse : elle le voyait tel qu’il était maintenant que le señor Landolsi lui avait ouvert les yeux.
Elle l’avait cru humble, il n’était que vanité.
Quel était donc cet accoutrement avec lequel il s’était attifé ? Elle qui l’avait connu sobre et mesuré était sidérée par le clinquant de sa mise. Son pourpoint n’était qu’un ramassis de galons et de rubans, et, sous la cape de velours noir, une épaisse chaîne d’or venait compléter cette tenue criarde qui ressemblait davantage à celle d’un noble de la cour qu’à celle d’un simple caporal. Quant à la nouvelle chevalière qu’il arborait au doigt, elle était ornée d’une pierre dont la taille était si outrageusement extravagante que le bijou frisait le mauvais goût.
Elle l’avait cru sincère, il n’était que duplicité.
Rien n’était plus feint que les paroles aimantes qu’il lui avait glissées à l’oreille à chacune de leurs rencontres, rien n’était plus contrefait que les lettres empreintes de passion qu’il lui avait écrites aux premiers temps de leurs fiançailles et qu’elle avait lues et relues au point de les connaître par cœur, rien n’était plus mensonger que la promesse de fidélité et de mutuelle affection qui les avait liés.
Des fables ! Tout ce qu’il lui avait murmuré, tout ce qu’il lui avait juré n’était que simulacres, et ce, jusqu’aux gestes tendres qu’ils avaient parfois échangés en secret au moment de se quitter. Ce qu’encore la veille elle trouvait séduisant chez lui la répugnait à présent, et elle se sentit trahie, souillée, en réalisant combien il l’avait dupée.
 Vous n’êtes plus en droit d’exiger quoi que ce soit de moi, dit-elle d’une voix trop posée pour ne pas être insultante. Aussi, partez donc, señor. Nous n’avons plus rien à nous dire.
Le tranchant de cette réponse entailla net l’assurance du caporal. Il avait cru que la lettre de rupture n’était que le fruit d’une impulsion passagère ; au geste qu’il tenta vers elle et au recul qui y répondit, il comprit qu’il s’était trompé. Refusant la défaite, il lui saisit le poignet et l’attira à lui si brusquement que la surprise arracha un cri à la jeune femme.
 Croyez-vous que je sois homme à me laisser chasser comme un manant ? Pour la dernière fois, répondez !
Magdalena lui présenta un visage impassible et répondit d’une voix égale :
 Ce n’est pas en me rudoyant que vous obtiendrez de moi ce que vous désirez.
De voir ce regard si froid, si détaché, il sut qu’elle lui échappait, qu’elle ne lui appartenait déjà plus.
 Mais que signifie tout ceci ?
Le cœur de Magdalena s’affola : c’était la voix de sa tante ! D’une torsion preste du bras, elle dégagea son bras de la poigne du caporal.
 Cet homme répond-il de vous ? s’informa la señora Milán en désignant le rustaud qui avait cherché à lui interdire l’accès à son propre jardin.
Le señor Venegas ordonna aussitôt à celui-ci de s’éloigner. La tête haute, parée d’un attifet de dentelle noire recouvrant sa chevelure anthracite à la mise en plis impeccable, la maîtresse des lieux s’avança d’un pas leste, suivie par une doña Estefanía désemparée, qui n’osait plus lever ni la voix ni les yeux.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents