Les zombis de la capitale
182 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les zombis de la capitale

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
182 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les migrations permettent-elles vraiment d'atteindre le bonheur et de se réconcilier avec soi-même ? La "Zombitude", état de déréliction, d'errance fugitive et de perte identitaire, peut-elle servir de refuge contre la persécution des sorciers ? La voyage de notre héros, Melango, devient une sorte de renoncement au lieu des origines et à son identité. Parvenu à la "Terre promise", l'exilé est vite désillusionné. Inconnu, mal servi, il vagabonde et devient... un zombi.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 52
EAN13 9782296802308

Informations légales : prix de location à la page 0,0096€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les zombis de la capitale
Encres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
Dernières parutions
N°342, ROMEZ, La légende d’Ébamba , 2011.
N°341, N’do CISSÉ, Les cure-dents de Tombouctou , 2011.
N°340, Fantah Touré, Des nouvelles du sud , 2011.
N°339, Harouna-Rachid LY, Les Contes de Demmbayal-L’Hyène et Bodiel-Le-Lièvre , 2010.
N°338, Honorine NGOU, Afép, l’étrangleur-séducteur , 2010.
N°337, Katia MOUNTHAULT, Le cri du fleuve , 2010.
N°336, Hilaire SIKOUNMO, Au poteau , 2010.
N°335, Léonard MESSI, Minta , 2010.
N°334, Lottin WEKAPE, Je ne sifflerai pas deux fois , 2010.
N°333, Aboubacar Eros SISSOKO, Suicide collectif. Roman , 2010.
N°332, Aristote KAVUNGU, Une petite saison au Congo , 2009.
N°331, François BINGONO BINGONO, Evu sorcier. Nouvelles, 2009.
N°330, Sa’ah François GUIMATSIA, Maghegha’a Temi ou le tourbillon sans fin , 2009.
N°329, Georges MAVOUBA-SOKATE, De la bouche de ma mère , 2009.
N°328, Sadjina NADJIADOUM Athanase, Djass, le destin unique , 2009.
N°327, Brice Patrick NGABELLET, Le totem du roi , 2009.
N°326, Myriam TADESSÉ, L’instant d’un regard , 2009.
N°325, Masegabio NZANZU, Le jour de l’éternel. Chants et méditations , 2009.
N°324, Marcel NOUAGO NJEUKAM, Poto-poto phénix , 2009.
N°323, Abdi Ismaïl ABDI, Vents et semelles de sang , 2009.
N°322, Marcel MANGWANDA, Le porte-parole du président , 2009.
N°321, Matondo KUBU Turé, Vous êtes bien de ce pays. Un conte fou , 2009.
N°320, Oumou Cathy BEYE, Dakar des insurgés , 2009.
N°319, Kolyang Dina TAÏWE, Wanré le ressuscité , 2008.
N°318, Auguy MAKEY, Gabao news. Nouvelles , 2008.
N°317, Aurore COSTA, Perles de verre et cauris brisés , 2008.
N°316, Ouaga-Ballé DANAÏ, Pour qui souffle le Moutouki , 2008.
N°315, Rachid HACHI, La couronne de Négus , 2008.
N°314 Daniel MENGARA, Le chant des chimpanzés , 2008.
N°313 Chehem WATTA, Amours nomades. Bruxelles, Brumes et Brouillards, 2008.
N°312 Gabriel DANZI, Le bal des vampires, 2008.
R OMEZ


Les zombis de la capitale

Roman
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54294-5
EAN : 9782296542945
Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Chapitre 1
C’était un matin. Un matin sombre, triste et frais, comme la plupart des jours du mois d’août. Un matin précédé d’une nuit pluvieuse, enragée et bavarde. Fugace, le vent, dans sa course folle, fouettait à son passage les branchages d’arbres avoisinants. Et résistant à sa course sauvage, les piquets des vérandas sifflaient des musiques discordantes. Toute la nuit durant, une pluie torrentielle projetait des balles qui venaient frapper militairement les toits de pailles. Les vieilles tôles ondulées poussaient des cris de détresse assourdissants. Les éclairs fendillaient le plateau obscur du firmament en dessinant des slaloms lumineux.
Le jour se levait timidement, bercé d’un vent frais, glacial. Surgi du ciel sombre, le tonnerre poussait les derniers rugissements, les derniers soupirs qui venaient conclure le concert de canons nocturnes qu’il faisait exploser comme des bombes : Nous sommes à Nièmeyong.
Au petit matin, vêtue d’accoutrement bigarré, opaque ici, voilé là, clair à l’horizon, la tête du ciel jouait au cache-cache, puis dévoilait vaillamment le faste des rayons solaires vivifiants. Peu à peu, le village retrouvait les remous habituels de ses occupants.
Depuis l’aurore, la forêt avoisinante verdoyant de fraîcheur, laissait filer entre les branchages, dans un bruit mou, le vent qui assèche la rosée matinale huilée sur des feuilles encore endormies. Des oisillons criards psalmodiaient la beauté du jour levant. De monts en vaux, la gent bêlarde et ailée, domestiques accoutumés, commençaient avec les porcs, leurs interminables déambulations.
Je sortis du lit, puis me plantai nonchalamment à la fenêtre, le regard perçant la forêt qui jouxtait le petit jardin de ma mère. Un peu rêveur, je regardais au loin, à l’horizon, le palétuvier géant dont les branchages hirsutes dressaient au sommet l’image d’un oiseau en plein vol comme un avion plané. La forme de cet oiseau imaginaire au court bec recourbé le rapprochait de l’épervier, prédateur qui déjoue la vigilance des villageois en venant happer les poussins en plein jour. J’ignore à quoi je pensais précisément durant ces instants de rêverie. En fait, je me sentais peu à mon aise habituelle.
Durant cette nuit longue et épaisse, je n’avais pu fermer l’œil. Je ne pouvais fermer l’œil. Et si j’étais resté éveillé, ce n’était pas à cause des salves de pluie qui n’étaient plus de force à prendre mon sommeil en otage. La tradition des tempêtes audacieuses et des pluies ininterrompues avait fini par me rendre insensible aux caprices du ciel. Pas plus que ce n’était à cause des gouttes de pluie qui, éventrant les feuilles de tôles lézardées de ma chambre, venaient se dissoudre sur mon corps flasque.
La toiture, vieille de je ne sais combien de saisons, s’affaissait peu à peu. Mon père avait planté un étai au centre de ma chambre pour redresser la pente. De temps à temps, j’ajustais ce support précaire qui déviait à peine la trajectoire de l’eau ruisselante sans me mettre tout à fait à l’abri des crues.
Chaque fois que la pluie s’annonçait, que le ciel devenait noir, je savais que j’allais en payer les frais. Que j’allais prendre sur moi une part des larmes du ciel. Une quittance lourde que le sort me faisait payer sans trop savoir pourquoi. C’était toujours comme ça.
En vérité, je n’avais pas dormi pour une raison plus grave : Je voulais partir. Partir de Nièmeyong. Oui, partir. Quitter mon village. La terre où je suis né. Où j’avais grandi. Rompre avec la routine qui m’avait rendu habile à la chasse et à la pêche, robuste dans les travaux des champs, de vannerie et dans l’art de la parole. La parole traditionnelle. Au corps de garde, notre "Abê", la case commune des villageois, j’ai tout appris. "Abê" est pour les villageois ce que l’école occidentale est aux élèves. Le lieu d’instruction, de formation et d’acquisition de la sagesse.
Nièmeyong m’a appris à conter, à dire, à puiser dans le verbe fondateur la puissance magique qui donne forme aux choses abstraites. L’art du dire m’a conféré un statut de dignitaire. Avait-on besoin de ceci ? On m’appelait. Voulait-on se débarrasser de cela ? Moi seul pouvais mieux le faire. Toute mon âme est pétrie aux formes et aux rites des traditions. Pour une réputation si bien établie, l’idée de partir paraissait extravagante.
Mais ma décision, ferme, ne me lâchait pas d’un pouce. J’avais assez servi Nièmeyong, assez servi à Nièmeyong. Il était temps de renoncer à ces honneurs pastoraux, factices. A ces obscures gloires. Couper le cordon ombilical qui me lie au sol enchanté du village devenu un lieu de damnation, de périls. Un lieu carcéral. Un chemin de Croix. Le couper à la machette, à la pioche ou à la hache, peu importe. Le couper quand même une fois pour toutes. Et tant pis !
Dans sa prime enfance, Afane, un frère du village, avait souffert, raconte-t-on, d’une maladie sans nom qui le paralysait et le gardait interdit de mouvement. Ses membres inférieurs paraissaient atrophiés. Hémiplégie ? Paraplégie ? Je puis le dire. On le soulevait pour le conduire à la maison. Il ne se rappelle plus lui-même ce qu’il ressentait. Toujours est-il que cette maladie avait failli le laisser perclus à vie. Il devait avoir, je crois, cinq ou six ans.
Convaincu que ce mal était l’œuvre des sorciers, son père menaça ces derniers de représailles. Ce matin, le corps de garde était plein à craquer d’hommes. Le père d’Afane parlait dans la cour. Il invectivait les sorciers. Au sort de son fils, il ajoutait les échecs scolaires des enfants, la stérilité des jeunes filles, les avortements involontaires, le sort des plantations de moins en moins productives etc. les maux qu’il égrenait représentait chacun une intention qu’il achevait en soufflant dans une petite corne d’antilope et en ordonnant à la mort d’emporter le coupable. C’est un rituel courant à Nièmeyong. On l’appelle "Elong-Nguê {1} ". J’ignore le lien mystique qui existe entre ses menaces verbales, les sorciers et les esprits. Toujours est-il qu’après ces semonces publiques, Afane vit ses membres se raidir instantanément dans un mouvement brusque avant de retrouver la forme normale dont ils étaient privés depuis des lustres. Depuis ce jour, il n’avait plus jamais été malade.
Cette histoire extraordinaire hante mon esprit. Nièmeyong regorge de semblables mystères qui font aussi, hélas, sa sombre réputation de bastion de dangereux sorciers. Un bouge où, fondus dans la promiscuité villageoise, les malins se jouent de l’innocence de leurs victimes. Un bouge où les innocents sont des poules à immoler à gré.
En vérité, vivre au village est une lutte. Une lutte âpre, acharnée, éternelle. Il faut se surpasser. Chaque jour apporte son lot de défis. Son cortège de malheurs.
Pire que les supplices d’Afane est cette terrible histoire dissimulée par mon père et que des langues indiscrètes m’ont tardivement révélée à mon grand étonnement.
En entrant dans la case d’accouchement, raconte-t-on, pour saluer le nouveau-né selon la coutume, mon père, ivre de joie, me glissa dans une main une machette, et dans l’autre une lime. Une machette et une lime ! Etrange binôme.
Se pourrait-il qu’il ait fait de moi, cette nuit même, un futur paysan ? Un artisan de la terre ? Que ce symbole soit la cause de mon enfer sur terre ? Pourquoi n’eut-il pas l’idée de me donner un stylo ou une feuille plutôt qu’une machette et une lime ? Stylo et feuille sont symboles de la vie moderne. Ils prédestinent à la réussite scolaire et, plus tard, à la réussite sociale. Pourquoi n’eut-il pas à cœur de prévoir un avenir meilleur pour moi, son fils ? Peut-être, compterais-je aujourd’hui parmi les cadres illustres du village, de la région ou du pays ?
Mon père a choisi contre moi ce qu’il jugeait bon pour lui : Un villageois de pure espèce. Voilà ce que je suis. Une victime des rudesses de la vie rustique alors que d’autres jeunes travaillent dans des bureaux en ville. Ils sont épargnés des fléaux du village et y mènent une vie aisée. Ils nous tiennent pour de bons sauvages et viennent nous narguer. Je ne veux plus rester ici. Je ne veux plus vivre au village. Je vais partir. Je vais partir à Beyok, la capitale. Tout le monde y va. De là-bas nous parviennent des nouvelles extraordinaires qui tiennent du mythe. Telle est la raison qui m’a coûté le sommeil jusqu’à l’aube.
Beyok, capitale du Gabon, est une planète. Une galaxie d’ethnies qui rayonnent de mille couleurs vivifiantes. Les jeunes qui savent « plier la langue » comme on dit à Nièmeyong, c’est à dire qui savent parler français, l’appellent Libreville. A la fois « libre » et « ville ». La plus belle paire de mots. La meilleure des additions. Une toponymie éloquente. Un nom qui sonne bon. Qui résonne juste. Une ville à dix lettres. Ville du premier pluriel à deux chiffres, faite pour le brassage des cultures, le métissage, les rencontres, la fraternité. La ville du Gabon libre. Du monde libre. De tous ceux qui aiment la liberté. La liberté de chacun et de tous. Libreville ne pouvait avoir de dénomination meilleure que celle-là. Que je l’aime sans la connaître ! LIBREVILLE !
Un soir, j’ai entendu raconter l’histoire du Gabon. On disait qu’il aurait été découvert au 15 e siècle par des explorateurs portugais. Je me suis demandé si nos peuples étaient si cachés et tenaient tant à se faire connaître. Pourquoi faut-il que ce soit toujours d’autres qui nous découvrent. Pourquoi sommes-nous toujours à découvrir ? Cette façon de construire l’histoire ne nous réifie-t-elle pas, puisque celui qui découvre libère et a, de ce fait, primauté sur celui qu’il découvre.
Après, la radio racontait l’histoire de Beyok. Une histoire fascinante. On la répétait si bien qu’elle devint une rengaine. Beyok, disait-on, jadis Fort d’Aumale, fut un petit comptoir commercial créé en 1843 sur la rive nord de l’Estuaire. On l’appelait ainsi en raison de son relief, de son écologie. Après l’abolition, tardive, de la Traite des Noirs dans les colonies françaises en 1848, de nombreux esclaves libérés quittèrent les lieux de captiverie, et singulièrement celle du Royaume d’Abomey {2} , au Dahomey {3} . A bord du navire Élizia, les esclaves libérés parcoururent le long de la côte de l’Océan Atlantique, puis s’installèrent dans un village Mpongwè. Pour fêter la liberté retrouvée, ils rebaptisèrent le grand village. Ainsi, en 1849, Fort d’Aumale devint Libreville. Une ville libre. Une libre ville.
Je me disais que si la ville était libre, ses habitants l’étaient encore plus. Libreville scelle l’ambivalence de deux valeurs : Liberté et modernité. Ceux qu’elle abrite sont non seulement libres mais aussi modernes. Elle est le symbole d’une mystérieuse métamorphose des serfs en rois, des esclaves en maîtres. Maîtres d’eux-mêmes. Une métamorphose magique qui en dit plus que de simples mots du lexique.
L’esclavage ! La Traite des Noirs ! Histoire douloureuse, grave. Un drame qui a ouvert des plaies encore saignantes. Des plaies purulentes que le temps aussi long soit-il ne cicatrisera jamais. Pourtant, on n’en parle guère que comme une légende, un conte. Jamais comme un drame. Un drame mondial. Une tragédie comme l’extermination des Juifs dans les camps de concentration nazis. Camps de concentration d’un côté et Champs de cannes à sucre de l’autre. L’Allemagne nazie ici avec Auschwitz, l’Occident entier là avec les Antilles. Deux génocides ayant pour dénominateur commun la barbarie humaine, la réification de l’homme par l’homme. La rage de domination.
De tous les sujets graves du passé l’esclavage reste tabou : Pourquoi ? L’histoire serait-elle sélective ? Serait-elle aristocrate en n’existant que par les moyens de ceux qui la font ? L’histoire n’est donc pas la tribune des pauvres…
C’est que, pense-t-on, les descendants d’esclaves, comme ceux des Juifs exterminés, doivent eux-mêmes faire leur propre histoire ou, plutôt, la refaire. Jamais les Noirs ne seront ce qu’ils veulent être sans cette référence au passé commun et la nécessité qu’impose le devoir moral de s’en approprier pour revendiquer ce qu’ils ont en eux de plus intime, c’est à dire la fierté originelle d’être avant tout Noirs. Libreville porte en elle les stigmates, la part cachée et saignante de cette barbarie humaine peu connue des générations nouvelles du plus vieux des continents. Qui donc la fera connaître ?
Pour les vieux à la langue dure, ne sachant pas parler français, Libreville c’est Beyok. Je ne sais pas ce que signifie ce nom. Ceux que j’ai interrogés n’en savent pas davantage. Alors, par mimétisme, par pur psittacisme, je vais, moi aussi, l’appeler comme ça : Beyok. La capitale du Gabon.
Beyok n’a rien à voir avec la prison de Nièmeyong où, reclus, je pivote, je vivote, alternant les corvées les unes après les autres. Beyok, ciel des Libertés, est aux antipodes de Nièmeyong où j’expie sans répit le mal d’y être né et d’en être originaire. Beyok, champ de libération, désert élyséen sans borne où je promène mes rêves pastoraux de cul-terreux me sortira du creux abyssal de Nièmeyong.
A la radio, des commentaires vont bon train. Des concerts de voix ne tarissent pas d’éloges sur la ville mythique. Des artistes chanteurs en vantent la modernité : Hilarion Nguéma, congénère de Franco alias Luambo Makiadi, le banjoïste Emvo Albert, vedette de la célèbre trilogie des Albert Bongo, Albert Yangari et, bien entendu, lui-même Albert Emvo, « Govia » la star qui berçait Léon Mba, premier président du Gabon, Ondo Beyeme, le Brassen’s du Nord, et autres vedettes de l’ Assiko {4} … Tous scandent les merveilles de Beyok. Les gens y vont et en reviennent sans arrêt. Par avion mais surtout en voiture. Tous ceux qui en reviennent nous émerveillent par leurs anecdotes. Beaucoup de ma génération connaissent déjà Beyok comme je connais Nièmeyong.
Alogo était, en tous points, comme moi : même âge, villageois, bûcheron, pêcheur, chasseur. Ses orteils étaient comme les miens, enflés, phagocytés par des puces-chiques. Ses dents pourries donnaient à sa bouche une haleine de bon primitif. Beyok l’a transformé. Il a tout l’air d’un prince. Et moi, à quoi ressemblé-je ?
Chapitre 2
Alogo vivait à Nièmeyong. Nous faisions tout ensemble. Nous allions aux champs, à la pêche, à la chasse. Nous allions ramasser des châtaignes en brousse, cueillir des figues, des champignons, des maniguettes… Nous n’avons pas le même âge. Nous sommes seulement de même génération. Nous avions sur le monde un même regard de jeunesse rurale.
Ayant quitté Nièmeyong pour Beyok, Alogo est devenu classe, beau, élégant. Il rayonne de mille soleils. Chaque fois qu’il en revient, il nous donne ses vieux vêtements. J’en ai honte. C’est souvent - je l’avoue - à contre cœur que j’accepte ses offrandes.
Mieux que Alogo, d’autres s’épanouissent dans la capitale. Quand ils s’expriment, ils alternent la langue d’enfance et le français. Un bilinguisme fascinant. Ce plurilinguisme, cette diglossie leur confère un statut de prestige. Nous les regardons comme s’ils n’étaient plus comme nous, des êtres vivants. Cela me crée un complexe d’infériorité car je ne connais pas Beyok. De surcroit, je ne sais pas parler français comme eux. J’en ai honte. Les autres vivent. Ils existent. Ils sont aujourd’hui ce qu’ils aspiraient hier à devenir. Et moi, qui suis-je ? Un broussard, un villageois. Un rien. J’en suis horrifié !
Il se passe des mois sans qu’une voiture se hasarde sur les pistes caillouteuses de Nièmeyong. Il n’y a pas de route, en tout cas pas comme celles d’ailleurs, larges et bitumées. Les villageois n’auraient-ils pas droit à ce privilège ?
La piste de Nièmeyong est un vieux layon laissé par les colons. Les ponts de bois, sans cesse rafistolés, cèdent à chaque saison pluvieuse.
Un jour de forte pluie, alors que la boue dévorait nos pieds jusqu’aux chevilles, un chauffeur de camion, jouant au héros, dérapa sur une colline qu’il voulut gravir en vitesse. Je vis l’engin virevolter sauvagement comme une toupie. Croyant le chauffeur mort, les gens criaient de stupeur.
Situé entre deux ponts, une île en quelque sorte, Nièmeyong passe des éternités sans entendre le bruit d’un moteur. Nous sommes donc des broussards, des primitifs, car la voiture est signe de progrès, symbole de modernité.
Plusieurs fois, des véhicules tombaient du pont Nyè , rivière qui a donné son nom au canton.
Abha’ était un commerçant de « Sapak {5} ». A bord de sa vieille Land-Rover bâchée, il sillonnait la contrée, de village en village, pour vendre du poisson. L’écho de la voix de son boy chauffeur nous atteignait aux confins du village : Sapak ! Sapak ! Sapak ! », criait-il.
Les maisons et les cases vomissaient des familles entières. De partout, les gens accouraient, puis venaient s’attrouper autour de la guimbarde. Dans un tintamarre de voix confuses, les plus riches achetaient un kilo de poisson, les moins nantis un demi-kilo. La main sous le menton, les pauvres les regardaient avec envie. Les venaient mettre en péril leurs modestes économies de plusieurs années. Plaintive et se sentant un peu désabusée, une femme contestait la balance du commerçant, arguant qu’un seul poisson ne pouvait peser un demi-kilo. Abha’, contrarié, ajouta une maigre tête de sardine non sans rappeler qu’il faisait plus confiance à sa balance qu’à l’œil des clients.
Une fois, voulant traverser le pont, le véhicule glissa sur un tronc d’arbre, puis plongea dans un tourbillon. Tout le trésor halieutique y fut englouti. Bien qu’il eut la vie sauve, Abha’ demeura cependant inconsolable.
Depuis lors, aucun véhicule n’ose plus défier le vieux pont. A cause de sa géographie enclavée, Nièmeyong est souvent coupé du reste du Gabon surtout en saison pluvieuse. Un îlot. Une cage. Un nid. Un œuf.
C’est une aubaine que mon beau-frère Ondo y soit venu avec son camion M.A.N. diesel orange, conduit par son chauffeur. On l’appelle « Commandant ». Un homme dévoué. Malgré son pseudonyme, cet homme, d’un calme naturel, n’avait jamais fait l’armée.
Depuis deux jours, Ondo séjourne à l’autre bout du village. Je vais profiter de son camion pour partir. Mon désir tombe à pic. Il vient à point nommé. Rater cette occasion me serait fatal. Il faut que je parte ! Que je m’en aille !
Depuis ma naissance, jamais je ne me suis éloigné de Nièmeyong. Mon beau-frère me fera faire ce pas de géant, pour la première fois.
Chez nous, les maris des filles de Nièmeyong sont les gendres et les beaux-frères de tout le monde. Ils le savent eux-mêmes. Ondo ne s’opposera pas à l’idée que je monte dans son camion. Il ne m’en empêchera pas. Et si d’aventure il osait le faire, Solange saurait le rappeler à l’ordre. Elle ne permettrait jamais à quiconque, pas même à son mari, de faire honte à son grand frère. Nos grands-pères sont issus d’un même père. Solange est donc ma petite sœur. Ma petite sœur directe.
Puis, quand elle vient en vacances, je la comble de victuailles. Je m’occupe d’elle. Je lui apporte du poisson. Grâce aux cartouches qu’elle me ramène, je chasse et lui offre à manger du gibier. Elle apprécie beaucoup le pangolin et la gazelle. Je fais l’impossible pour les lui ramener.
En retour, elle me témoigne une grande estime. J’en suis fier. Solange décevrait tout le monde, sauf moi. Hier, rentrant des champs, je l’ai prévenue. Je lui ai dit que je ne resterai plus ici. Dormir, me lever, faire toujours les mêmes choses dans le périmètre de Nièmeyong. Tourner comme une toupie à faire la même routine. Non !
Je lui ai dit que j’irai à Beyok, avec eux. Elle a rigolé à chaudes larmes. Je ne sais pas pourquoi elle a rigolé. Je la regardais s’éloigner. Elle portait une hotte d’osiers. Le genre que je fabrique au corps de garde. C’était peut-être l’une d’elles. Elle est fière d’en porter chaque fois qu’elle vient en vacances pour prouver son attachement à la tradition. J’ignore ce qu’elle y avait mis ou s’il y avait même quelque chose. Ce que je sais, c’est qu’elle ne porte le panier qu’une fois l’an. Oh, que dis-je ? Une fois en deux ou trois ans. Le gros de son temps, elle le passe à la capitale. Alors que moi, je suis là, jour et nuit, à tourner comme une fourmi dans Nièmeyong. Je me sens déjà ici comme une tortue dans sa carapace, ne sachant quoi faire d’autre que s’en contenter.
Quand j’ai parlé à Solange de mon voyage à Beyok, elle s’est esclaffée. Étonnée, elle me regardait des pieds à la tête, les yeux grands ouverts :
- « A Beyok, toi Melango ? Pour quoi faire ? » me répondit-elle avant d’éclater de rire encore de plus bel. Un rire humiliant, dévaluant, vexatoire.
Elle avait ajouté que je ne sais même pas parler français. Or, Beyok est une ville francophone. Comment allais-je y vivre ? Avec qui parlerai-je ? Dans les rues, les magasins, les bureaux administratifs, les gens s’expriment, échangent en français. Il me serait difficile, voire impossible d’y vivre sans parler français. Ça alors !
Pourtant, dit-on, il existe plusieurs langues au Gabon. Des langues gabonaises, legs des ancêtres, socle de notre commune identité. Je me demandai pourquoi aucune d’elles ne sert aux échanges entre Gabonais. Une langue gabonaise que j’apprendrais partout et en tout temps, sans être obligé d’aller à l’école. Pourquoi, après avoir combattu farouchement la colonisation et accédé à l’indépendance, utilise-t-on encore la langue de l’ancien colonisateur ? Pourquoi la fait-on prévaloir sur nos propres langues ? Y a-t-il une seule langue gabonaise parlée ou enseignée en France ? A-t-on demandé l’indépendance pour continuer à être linguistiquement dépendants ?
Je ne comprenais rien de tout ce que l’on racontait sur le mode de vie de Beyok. Sans doute, est-ce cette énigme même qui attisait ma curiosité, ma soif de vivre tant d’expériences insolites. Solange pensait que je ne pouvais y arriver. Ses paroles me sidéraient. Elles me faisaient même peur. Je me disais qu’à Beyok je serai un intrus. Je ne serai pas semblable aux autres, aux citadins. Je trouvais le Gabon injuste de réserver les villes aux évolués et le village aux sauvages.
Je revois encore Solange, ses rires narquois, son regard pointu, moqueur, interrogateur. Et je me demande toujours pourquoi avait-elle rigolé. Pourquoi eut-elle cet air bizarre ?
Peut-être, pensait-elle que je plaisantais. Que je caressais un rêve d’enfant voulant cueillir la lune blonde. Elle trouvait mon propos utopique : « Melango à Beyok, pour quoi faire ? » Quelle question ! Quelle phrase ! Quels mots ! Je ne serais donc fait que pour Nièmeyong ? Naître et demeurer éternellement villageois…
La veille, elle m’avait posé plein de questions :
- « Est-ce un mauvais présage, Melango, d’entendre chanter un daman le jour ? Le tonnerre annonce-t-il forcément la pluie ? Que faire en brousse en cas de morsure de serpent ? Un hibou qui chante le jour n’annonce-t-il pas un deuil » me demanda-t-elle, inquiète.
Des questions sordides. Ce n’est qu’à moi qu’on les pose. Pourquoi à moi et non à quelqu’un d’autre ? Des questions bêtes qui me rattachent à la brousse, aux bêtes sauvages, à la nature primitive, aux traditions.
Oui, comme tout le monde, Solange sait que je suis né à Nièmeyong. J’ai grandi à Nièmeyong et je commence à croquer ma fleur d’âge à Nièmeyong. Je ne suis bon qu’à pêcher des silures, des roussettes, des anguilles, des carpes. Bon à tendre des pièges, à chasser au fusil, à la lance, à pousser des hourvaris derrière une horde de chiens criards. A râper l’écorce, à cueillir des feuilles pour guérir des maux de tête, de ventre et faire faire des ablutions pour purifier les âmes pécheresses… A quoi serais-je bon à Beyok, ville des gens modernes et civilisés ?
Solange croyait que je plaisantais, car il n’est pas donné à un broussard de ma nature de fouler le sol de la capitale. Elle savait que ceux qui s’y rendent n’ont rien de commun avec des « mangeurs d’ignames », des diseurs de proverbes, des orateurs de la langue crue. Surtout que, je le répète, depuis ma naissance, je ne connais que Nièmeyong, ses forêts, ses rivières. D’où me vient soudain l’idée de l’abandonner pour la ville, et pas n’importe laquelle : Beyok ?
Chapitre 3
C’est l’heure du départ. En bon pilote, « Commandant » est prêt à démarrer. Mon beau-frère Ondo est en train de faire ses adieux. Beaux-parents, beaux-frères, belles-sœurs, belles-tantes sont tous au rendez-vous. Ils viennent chaleureusement le saluer. Ondo dit à chacun une parole aimable. Un beau-fils exemplaire !
Tous les villageois l’aiment. Pouvait-il en être autrement d’autant plus que ce dernier sait ajouter à sa naturelle sympathie le respect des beaux-parents ? Il les honore en venant chaque fois les voir. Il défie talus, nids de poule, ravins, bourbiers, crevasses qui balafrent la piste de Nièmeyong pour rendre visite à ceux qui lui ont offert l’épouse de sa vie. Il brave les meurtriers ponts de Nyè et Mviè pour la bonne cause. Sans lui, beaucoup d’habitants de ce hameau perdu seraient morts sans avoir touché un camion stationné sur leur sol.
Les enfants font la ronde autour du véhicule. Ils le touchent. Les uns se penchent sur les phares, d’autres caressent les roues. Tous sont sévèrement rappelés à l’ordre par leurs parents :
- Arrêtez de tourner autour de l’engin ! Pourquoi aimez-vous jouer avec le fer {6} ! S’il démarrait-là, seriez-vous capables de le maîtriser ? leur disent-ils.
Amusé et fier, Ondo regarde toutes ces fresques villageoises avec plaisir, sans mot dire. Ayant tiré le frein à main et mis le levier en première vitesse, il sait que les enfants ne risquent rien. La crainte des villageois résulte de la peur habituelle nourrie à l’égard des technologies occidentales. Ils y voient des monstres indomptables et imprévisibles. Bons serviteurs, les véhicules sont aussi capables de pires nuisances. Un chant traditionnel repris par Assoume Elie, poète accordéoniste, affirme à propos des véhicules qu’il n’y a qu’« une seule montée mais trois descentes possibles : chez soi, à l’hôpital ou dans la cour de Dieu … »
Je me suis exercé à vouloir contredire cette poésie en recherchant vainement une éventuelle quatrième issue. Le poète a vu juste.
Chaque fois que je regardais le camion, quelque chose au fond de moi me rassurait que je le prendrai. Je lui parlais entre les dents : « Tu me porteras jusqu’à Beyok ».
Opposée à mon voyage, Nina Sessane, ma mère, avait fini par céder. Avait-elle vraiment le choix ? Je l’avais menée jusqu’au bout de sa résistance. Quand elle tentait de m’en dissuader, je rassemblais tranquillement jusqu’à ma dernière friperie : pantalons déteints, bikinis rafistolés, chemises en lambeaux etc. J’entassais le tout dans une petite cantine. Cette cantine fut offerte à ma sœur aînée lors deg son premier accouchement. Elle y mettait le linge de Nahna Régine, son bébé. Aujourd’hui, Nahna Régine est au collège et fait je ne sais quelle classe. Cette cantine était le seul vrai capital de toute ma fortune.
Mon voyage avait causé des migraines à ma mère. Elle disait que j’étais devenu fou. De tous les rêves de mère qu’elle a eus, pas un seul ne lui montrait mon image en dehors de Nièmeyong. Alors, je déraillais. Pour elle, la moindre séparation, fût-elle d’un jour, était signe d’un malheur latent. Quand j’allais à Nkoum’ékiègn, autre nom de la ville d’Oyem, si proche, elle pleurait toujours :
- « Qui sait quand elle vient frapper ? », avait-elle coutume de dire.
Elle, c’est la mort, bien entendu. Nina n’aimait jamais la nommer, de peur de l’attirer dans sa demeure. Quand elle eut arrêté de crier, Nina poussa un soupir d’impuissance. Quelque chose au fond de moi-même me rassura qu’elle avait fini par accepter, fatalement. A contre cœur. Qu’importe ! Pendant que je m’activais à rassembler mes chiffons, elle m’observait, silencieuse. Puis, soudain, comme si elle émergeait des eaux, me questionna :
- « Chez qui vas-tu rester là-bas, à Beyok ? » fit-elle, la voix étouffée.
Pendant un moment, je demeurai muet, indifférent. En relevant la tête, je vis des larmes ruisseler le long de ses joues. Elle se mouchait du revers de la main. Son chagrin me plongea un instant dans l’amertume. Mais par un sursaut d’orgueil masculin, je continuais de vaquer à ma besogne, faisant semblant de ne rien ressentir.
A vrai dire, je n’avais pas pensé à cette question. Je ne me l’étais pas posée. S’il fallait y penser, jamais je n’aurais pu me décider à quitter Nièmeyong, car à Beyok, je n’avais personne qui me fût direct : Ni frère, ni sœur de même père ou mère. Seulement quelques demi-frères et des demi-sœurs. J’y avais aussi quelques oncles maternels. De lointains oncles qui me semblaient soudain proches. Mais je ne pouvais les voir. Je ne savais où les voir, dans quels quartiers ils habitaient. La question de Nina Sessane n’était pas moins pertinente. Elle me laissait perplexe.
Mais mon désir d’évasion primait sur tout. Du fond du cœur, je me la répétais, me demandant bien chez qui j’allais débarquer, une fois arrivé à Beyok. Chez qui irai-je déposer ma cantine ?
Je pensais que cette question était secondaire. Vraiment secondaire. La priorité était d’y arriver d’abord. De fouler le sol de la capitale. Le reste suivrait.
Chapitre 4
Mon départ était comme un défi. Une longue fugue étouffée. Une fugue maladive, contenue depuis plusieurs années et qui, comme un cancer, s’était métastasée. Il fallait partir ! Mes effets apprêtés, je regardai ma mère dont le regard disait plus long que la question qu’elle venait de me poser. Je lui répondis vaguement :
- Tu sais, Nina, je suis déjà un homme. Il n’y a pas de problème sans solution. Je saurai bien en trouver une pour mon logement.
Elle se tut. D’un silence profond, plus prolixe que ne pouvaient l’être des flots de paroles. Malgré tout, elle avait apprêté quelques victuailles dans un sachet : pâte d’arachides, bâtons de manioc, quelques bouts de canne à sucre. Des provisions de bouche. Elle avait également glissé dans ma poche, subrepticement, un minuscule bout d’écorce :
- Veille à bien conserver ceci ! Elle te protégera contre les mauvais esprits, me dit-elle.
Les « mauvais esprits » ! m’exclamai-je. Sorciers, jeteurs de sorts existent donc partout, même à Beyok ? Je me demandais s’il pouvait aussi en avoir dans des villes comme dans des villages et, singulièrement à Nièmeyong. Métamorphosés à la nuit tombante en alouettes ou en hiboux, les sorciers de Nièmeyong chantent sans trêve entre des branchages hirsutes, au faite des arbres. Des chants scandés par des voix macabres qui interdisent le sommeil. Ils s’envolent en battant des ailes frénétiquement. Ils tendent des guets-apens et se nourrissent de sortilèges.
Je soupçonnais les sorciers dans le sort qui me condamnait à la vie rurale, pendant que des jeunes de ma génération apprenaient dans des grandes écoles, des universités ou travaillaient à Beyok. Mon départ n’était rien de moins qu’un cri de révolte contre le destin et les sorciers. Un divorce d’avec ma vie de bagnard. Une vie où seul le travail physique aide à survivre. Une survie pénitentiaire !
A Beyok, je ne tiendrai plus la hache ou la machette pour abattre les arbres, sarcler les arbustes des champs. Je ne tendrai plus les pièges. Je n’émoustillerai plus les chiens de chasse à travers des buissons de ronces. Mieux, je serai loin du périmètre des sorciers de Nièmeyong.
Le gri-gri trônait dans ma poche. Il me donnait autant d’assurance que de joie. Il me persuadait que je ne serai pas tout à fait seul durant le voyage. Seul sans repère dans cette planète de Beyok. Je portais secrètement dans ma poche ce que Nièmeyong que je quittais pour la première fois de ma vie avait de force positive.
Chaque fois que m’assiégeaient des idées de peur, d’angoisse, je portais la main à mon gri-gri, le serrais fortement dans ma paume. J’avais la certitude qu’il allait me répondre. Qu’il me répondait.
De son côté, et malgré le chagrin que lui causait mon départ, mon père s’était montré moins mélancolique. Il résistait à l’amertume causée par ce voyage insolite qu’il n’attendait pas. Il m’avait demandé simplement si j’allais avoir assez de cran pour vivre en ville. Si j’allais être assez fort pour relever les défis des grandes cités modernes.
Repères des fous, ces dernières agressent les novices qui foulent pour la première fois leur sol.
Pourtant, mon père n’y avait jamais vécu lui-même. L’expérience qu’il avait des métropoles résultait des ragots, des commentaires des rares villageois qui en revenaient. Ils lui racontaient de ces histoires rocambolesques qui le rendaient stupéfait. Je lui répondis que si d’autres, beaucoup moins âgés que moi y parvenaient, pourquoi faillirais-je ? Puis, il s’était tu, l’air sceptique. Il parlait peu. C’était sa nature. Il s’était approprié le dicton populaire qui enseigne que l’ enfant ne s’interdit la chenille sans qu’il n’ait vomi {7} . Pour lui, mon voyage allait m’exposer à des épreuves redoutables qui me feraient répugner Beyok et me contraindraient à devoir rebrousser chemin.
Au fond, je crois qu’il rêvait de cela. Il espérait que les souffrances me feraient renoncer à ma légitime obstination. Il se disait que je finirais par revenir à Nièmeyong avant même d’avoir franchi Nkoum’ékiègn, puisque je n’avais personne pour m’accueillir à Beyok. La seule chose qui lui échappait, c’était mon dépit du village, ma rage de le quitter. Et ce sentiment était plus fort que toutes les épreuves auxquelles pouvait m’exposer mon aventure.
Au pied du camion, mon père me prodiguait les derniers conseils. Il m’interdisait absolument d’avoir recours aux soins des féticheurs et à ceux d’autres voyants, purs vendeurs d’illusions. D’un ton ferme, il ajouta :
- « Tu ne mangeras jamais de la feuille d’herbe d’un tiers {8} ! »
La formule consacrée ! La feuille d’herbe d’un tiers , ce sont tout simplement les fétiches, les talismans autres que ceux de la famille ou du clan. J’avais compris par son insistance qu’il tenait beaucoup à cet interdit. Le fait qu’il taisait les conséquences qui en résulteraient en cas de violation me fit jurer intérieurement que je ne lui désobéirai jamais.
Je lisais sur son visage cette fierté ambiguë, soudaine, propre aux bons villageois dont les enfants évoluent dans les mégapoles, surtout à Beyok. Ce paradoxe me réconforta. Je pensai que mon voyage, aussi insolite fut-il, avait néanmoins son aval tacite.
Nina, elle, vint se planter à mes côtés, tenant en main le sachet de provisions. Parfois, son regard fuyait le mien. J’ignore pourquoi. Quand Solange m’aperçut dans un accoutrement splendide, différent de mes haillons habituels, elle s’exclama :
- « Oh, Melango ! Tu étais donc sérieux ? Je pensais que tu voulais m’entendre . »
Que je voulais l’entendre ! La belle expression de Nièmeyong pour dire que je la chahutais ! Je la taquinais !
Solange ne se rendait pas compte que j’avais assez entendu des gens. Après plus d’un quart de siècle passé sous un même soleil, n’était-il pas temps que je cesse d’entendre les gens ? Que je parle à mon tour pour que les gens m’entendent, eux ?
Attroupés autour du camion, les gens s’agitaient, allant et venant dans tous les sens. A Nièmeyong, le départ d’un véhicule était toujours une fête. Une petite fête. Tout le monde voulait monter pour on ne sait où ! Et Solange, fille bien aimée du village, ne pouvait empêcher personne de monter. Avait-on même besoin de son accord ? A ceux qui demandaient son autorisation, elle répondait timidement, d’une voix minuscule :
- « Que veux-tu que je dise ? Le camion est là. Monte si tu veux ! »
Jusque-là, pour moi, rien n’était encore gagné. Tant que je n’étais pas dans le camion et que celui-ci n’avait pas encore démarré, tout pouvait arriver. Par je ne sais quel sort malencontreux, il pouvait surgir de mon beau-frère ou de Solange l’idée que je ne monte pas, moi, Melango. Cette éventualité pouvait se produire parce que pour tous les habitants, j’étais le meilleur gardien du village. Le quitter c’était le rendre orphelin. La fusion était si forte entre le village et moi que l’idée de partir paraissait incongrue.
J’avais les yeux braqués sur le conducteur. Il avait déjà mis le contact. Le moteur ronflait. Solange embrassait les derniers parents, puis monta à la cabine. Son mari la suivit. Je m’installai sur le long banc de bois, face aux autres passagers. Mon cœur cessa de battre. Le chauffeur démarra.
En m’éloignant, je levais la main vers Nina Sessane et vers mon père. Ils me répondaient par le même geste. Debout comme pétrifiée, Nina me regardait m’éloigner. A peine abandonné, Nièmeyong me réapparaissait au travers d’images éparses enchaînées sur un ruban qui défilait dans ma tête.
Il y avait beaucoup de gens dans le camion qui venaient descendre juste au village voisin, situé à un jet de pierre. Ils étaient joyeux, fiers. D’autres se rendaient à Nkoum’ékiègn, la bourgade qui sert de chef-lieu de région.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents