Lointaines et limitrophes
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Description

Une étrange et lointaine écologie. Un danseur technologiquement possédé. Un vaisseau lancé à la recherche de nouvelles terres, à n’importe quel prix. Une version alternative des tueurs fous du Brabant. Des voyages temporels sous influence chimique, ou pas. Des créatures irréelles qui hantent l’Amazonie. Des plongées dans la virtualité ou au cœur de la mer quantique. Un système automatisé qui ressuscite l’espèce humaine. Les moisissures d’un vieux mur qui prennent la parole.

Indisponibles depuis longtemps, ces vingt-quatre nouvelles ont été écrites et publiées à l’origine entre 1976 et 2004, dans les pages de revues ou d’anthologies – entre Bruxelles, Paris ou Montréal. Elles ouvrent sur toutes les versions de l’univers, par les visions du fantastique ou de la fantasy, mais surtout de la science-fiction. Il s’agit d’une science-fiction parfois onirique, mais le plus souvent argumentée – et « dure », comme l’on dit qu’il existe des sciences « dures » !

Ce recueil résume près de quarante ans de vie en compagnie de la SF. Et comme il ne se veut pour autant pas trop proche de l’hommage posthume, il contient quatre textes inédits.

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EAN13 9782361836788
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un imperceptible vacarme - 1
Dominique Warfa

© 2020 Les Moutons électriques
Conception Mérédith Debaque


Colophon
Une étrange et lointaine écologie. Un danseur technologiquement possédé. Un vaisseau lancé à la recherche de nouvelles terres, à n’importe quel prix. Une version alternative des tueurs fous du Brabant. Des voyages temporels sous influence chimique, ou pas. Des créatures irréelles qui hantent l’Amazonie. Des plongées dans la virtualité ou au cœur de la mer quantique. Un système automatisé qui ressuscite l’espèce humaine. Les moisissures d’un vieux mur qui prennent la parole. Indisponibles depuis longtemps, ces vingt-quatre nouvelles ont été écrites et publiées à l’origine entre 1976 et 2004, dans les pages de revues ou d’anthologies – entre Bruxelles, Paris ou Montréal. Elles ouvrent sur toutes les versions de l’univers, par les visions du fantastique ou de la fantasy, mais surtout de la science-fiction. Il s’agit d’une science-fiction parfois onirique, mais le plus souvent argumentée – et « dure », comme l’on dit qu’il existe des sciences « dures » ! Ce recueil résume près de quarante ans de vie en compagnie de la SF. Et comme il ne se veut pour autant pas trop proche de l’hommage posthume, il contient quatre textes inédits.


AVANT-PROPOS
Un apprentissage de la science-fiction
Comme bien d’autres agités de la plume, du crayon, du stylo, de la machine à écrire ou du clavier d’ordinateur, Dominique Warfa pense avoir écrit des contes et des récits depuis qu’il maîtrise peu ou prou l’écriture – mais également depuis qu’il a acquis le minimum de culture littéraire indispensable à une future création, que cette culture soit classique, “populaire”, voire puisée dans les hebdomadaires de bande dessinée. Il y a donc eu des Bob Morane apocryphes écrits au stylo-réservoir à l’encre mauve, et des débuts de romans décalqués du même vieux principe déjà à l’œuvre dans Flash Gordon : le savant, la jeune fille, l’aventurier, parfois l’ami de l’aventurier ! Quelques vieux cahiers “Atoma” doivent toujours pouvoir en témoigner, ainsi que du travail qui s’est révélé nécessaire par la suite – pour admettre combien le niveau était pitoyable et tenter d’améliorer le résultat ! (Ah oui, il y a même eu de la poésie – ou quelque chose qui s’efforçait d’y ressembler.) Toujours est-il que cette écriture en devenir persiste à vouloir exister, et finit un jour par se transmuter grâce au meilleur catalyseur qui soit : une publication, c’est à dire la possibilité d’acquérir un partenaire aussi indispensable que l’éditeur – le lecteur. En 1975 paraîtra dans un support au tirage confidentiel une première nouvelle de science-fiction, écrite deux ans plus tôt. Mais écrire et publier n’est pas tout, en particulier lorsque l’on compte évoluer dans le domaine de la science-fiction. Le fonds commun demeure à maîtriser, la collectivité des créateurs en SF fonctionnant, on le sait, par emprunts, ajouts et variations. Ainsi, à peu près au même moment, vers le début des années mil neuf cent soixante-dix, se nouent des contacts, d’abord hésitants puis de plus en plus resserrés, avec plusieurs représentants des milieux de la SF et de la bande dessinée franco-belge. Les noms et les adresses publiés ici et là, et aussitôt glanés, dans “la” référence Fiction ou même dans la page “fanzines” que publiait alors l’hebdomadaire Spirou , font merveille : telle est la loi universelle de la découverte du fandom, du désir de partager une passion avec d’autres doux dingues, de devenir enfin soi-même un acteur de ce petit monde et de le fréquenter assidument. Car passion il y a, née et entretenue au fil de découvertes sans doute en premier lieu imprévues.
Notre futur auteur a donc très vite isolé une tendance parmi ses lectures adolescentes, qu’elles aient été récits pour la jeunesse, romans d’aventures, ou même œuvres classiques : la science-fiction, que certains nommaient encore anticipation. Combattre des trafiquants d’ivoire, c’était sans doute gai, mais partir explorer les galaxies, parfois sans retour, voilà autre chose ! La science-fiction, ce fut d’abord la science, et la science, d’abord la technologie : cette dernière était apparue masquée au fil de quelques romans ou biographies d’aviateurs parus dans la collection « Marabout Junior ». Ensuite, la bande dessinée prit le relais, encore et toujours entre aventures et prototypes volants : Spirou offrait Buck Danny, le X-15, le programme Mercury ; Tintin envoyait déjà Dan Cooper aux abords de la planète Mars ! Inutile de dire que la première SF reconnue comme telle serait farcie de vaisseaux spatiaux. Si la découverte du genre eut lieu, quand même, au travers des romans de Herbert George Wells et de Jules Verne (dans les beaux cartonnages Hetzel !), puis de son presque homonyme Henri Vernes, et de l’absorption à hautes doses d’Edgar Allan Poe, elle se cristallisa sans doute autour de la découverte d’un roman d’Alfred Elton Van Vogt dans une désormais vieille édition Marabout de 1966 : Pour une autre Terre , roman porteur d’un motif qui fascine le jeune lecteur, l’arche stellaire. Conquis, Warfa choisit la science-fiction de manière systématique. Ce sera la SF, même de second rang, avant le fantastique, même “classique”. S’il sera un grand lecteur de Jean Ray, il préférera “Les Étranges études du Dr Paukenschlager” (texte découvert dans la fabuleuse anthologie d’Hubert Juin, Les 20 meilleurs récits de science-fiction , encore chez Marabout) au “Gardien du cimetière”. La SF lui paraît concrétiser à merveille l’un de ses intérêts : lui qui sera toujours un grand dévoreur de vulgarisation scientifique y voit le meilleur révélateur des tendances socio-technologiques modernes et de leur rencontre souvent brutale avec l’espèce humaine. Ce que l’on nommera plus tard “technoscience” le fascine : sa SF mettra le plus souvent l’accent sur le premier terme de l’expression science-fiction . Les périodiques de vulgarisation qui s’entassent au même rythme que les bandes dessinées ou les romans vont alors parfois croiser les choix littéraires : au détour d’une page de Science&Vie , vers 1970, ce sera la découverte d’une publicité pour la collection club « Les Chefs-d’Œuvre de la Science-Fiction », cornaquée par Jacques Bergier aux éditions Rencontre, à Lausanne. Si cette collection reflète davantage les choix du coauteur du Matin des Magiciens qu’une image fidèle du domaine, elle permet aussi de découvrir B.R. Bruss ( L’Apparition des Surhommes ), Fredric Brown ( Martiens, go home ! ), Robert Heinlein ( Une Porte sur l’Eté ) ou Stanislas Lem ( Solaris ). Il y a pire. En se hasardant dans les pages de l’un ou l’autre exemplaire de Planète , on y trouvera d’ailleurs encore et toujours de la SF !
 
A un certain moment, le hasard des lectures aléatoires ne suffit plus, et il convient de partir à la recherche réfléchie des auteurs et des titres. L’intérêt du milieu de la SF étant (entre autres) de s’auto-référencer, on les trouvera rapidement, ces titres et ces auteurs : il faudra alors entreprendre l’exploration et l’écumage des libraires liégeois. Après avoir dévoré tous les « Marabout Junior » possibles (outre Bob Morane, on peut identifier quelques éléments SF chez Nick Jordan, l’agent secret d’André Fernez, mais également tomber sur des ouvrages déjà anciens relevant “systématiquement” du domaine, comme Police spatiale de Jacques Pierroux ou Échec aux Végans de Claude Vauzières alias Jimmy Guieu), Warfa picorera parmi ses premiers titres du Fleuve Noir (Barbet, Murcie, Bruss, Bera, Steiner, Thirion, Clauzel (si, si), et bientôt Brutsche, Arnaud, Suragne…). Revenir sur le catalogue de Marabout est important. L’anthologie déjà citée de Hubert Juin s’avérera fondamentale : accompagnée de quelques recueils de Jean Ray, elle a permis de survivre à une entorse géante lors de classes de neige en Italie ! Mais lorsque « Marabout Géant » devient « Bibliothèque Marabout » (et voit l’arrivée de Jean-Baptiste Baronian), c’est une vraie salve qui surgit : Norman Spinrad ( Les Solariens ), Poul Anderson ( La patrouille du temps ), Bernard Villaret ( Mort au champ d’étoiles ), Après… (anthologie post-atomique de Charles Nuetzel), Jacques Spitz ( La guerre des mouches , même si c’est une édition caviardée) ou encore J.G. Ballard ( Billenium ) – découverte sans pareille… On citera encore Georges Langelaan ( Nouvelles de l’anti-monde , qui contient “La Mouche” ), Gérard Klein ( Le Gambit des étoiles ), Harlan Ellison ( Ainsi sera-t-il )… Plus tard, l’ouverture sur la SF française moderne avec des anthologies de Henri-Luc Planchat. Lorsque le budget suit, cette immersion en SF se complète de quelques grands classiques réédités alors chez Denoël, en « Présence du futur », comme La Cité et les Astres de Clarke en 1972. Et parfois, découverte proche de la merveille, le lecteur décidément compulsif déniche dans un recoin de la vénérable maison Halbart, à Liège, un volume du « Club du Livre d’Anticipation ». On ne sait toujours pas comment ils atterrissaient là, en compagnie de quelques « Galaxies-Bis », mais le premier titre acquis a bien marqué son lecteur : c’était Le Livre de Mars de Leigh Brackett.
 
Depuis 1970, les revues s’ajoutent aux romans : c’est la dévoration mensuelle de Fiction et Galaxie , dont on surveille l’apparition fugace à l’étal de libraire que tenait la firme Bellens dans un coin d’un grand magasin du centre-ville, le Grand Bazar. Simak, Sturgeon, Ellison, Curval, Silverberg, Delany, Spinrad, Klein, Ballard, Andrevon, Walther, Dick… Et Cordwainer Smith ( Fiction , février 1970, Le crime et la gloire du commandant Suzdal  – révélation…). Et ces études, ces entretiens, ces articles critiques… Fiction , la référence ! Le prescripteur, comme dira bien plus tard Simon Bréan. De temps à autres, un vieux « Rayon fantastique » émerge chez un bouquiniste. Définitivement fasciné par le genre, le lecteur se souvient qu’il a déjà tenté d’écrire des histoires d’aventures : cette SF, il entrevoit maintenant comment on peut tout à la fois la lire, en écrire et l’étudier. Dans cette optique, il passe à l’action en créant et animant, entre 1974 et 1976, le fanzine Between (au titre pompé sur une nouvelle de Harlan Ellison – très vite, malgré la formation du goût au travers des fusées, la SF moderne, voire expérimentale, prend le dessus). Mais animer un fanzine, c’est devenir davantage rédacteur d’éditoriaux, de notices, de critiques… Rapidement, l’étude, l’analyse, les interviews, prennent le plus souvent le pas sur l’activité créatrice et l’écriture de nouvelles, malgré l’ouverture des nombreux autres supports amateurs de l’époque. Lorsqu’on se retourne sur ces quelques années intenses, on s’aperçoit qu’on a approché sur le tas toutes les tâches liées à l’édition d’un périodique ou à peu près : dactylo, correcteur, journaliste, photographe et laborantin, metteur en page, tireur de plaques offset, éditorialiste, rédacteur en chef, distributeur, gestionnaire d’abonnements... Durant la même période, ou peut-être un peu auparavant, le jeune homme accompagne souvent son père, fonctionnaire au Parquet du Procureur du Roi de Liège et responsable des fournitures de bureau, qui s’en allait de temps à autres surveiller la confection d’imprimés de tous styles par un atelier d’Amay, entre Liège et Huy. C’est là, dans les odeurs d’acier, d’huile chaude et d’encre fraîche, que le livre en tant qu’objet manufacturé est devenu essentiel. La taille actuelle de la bibliothèque privée peut en témoigner. (Cet amour du livre attirera des remarques étranges. Dans les couloirs de la faculté de lettres, terrain pourtant a priori favorable, se balader quotidiennement avec au moins un bouquin sous le bras qui ne soit pas dicté par le programme des cours sera jugé surprenant. Plus tard, sous les combles du Palais de Justice, alors que pour échapper brièvement aux lignes de code et à la gestion d’un réseau local, on s’en va passer son heure de déjeuner à la FNAC et qu’on en ramène le dernier Bélial’, le dernier “Lunes d’encre” et deux ou trois livres de poche, les collègues qui jettent un coup d’œil sur la moisson du jour laisseront tomber : « Quand trouves-tu le temps de lire tout cela ? » Il faut avouer qu’à Liège, il suffisait de sortir des locaux de la PJ et de franchir la place Saint-Lambert pour entrer à la FNAC. C’était tentant.) C’est là aussi qu’on se dit qu’imprimeur est un bien beau métier manuel, et qu’à défaut une orientation vers l’édition, ce ne serait pas si mal. Hélas ! Aucune formation aux métiers du livre n’existait alors à l’université, et il faudrait se rabattre sur les lettres. C’est là, enfin, que l’autre grand intérêt des années de formation naît réellement : en récupérant à la sortie des presses les exemplaires de cahiers publiés par le cercle local d’histoire et d’archéologie, on peut suivre les fouilles d’un vicus gallo-romain du 1 er siècle mis au jour dans le Condroz, sur le territoire de Vervoz, et voilà un autre virus installé. Un passage universitaire en Histoire de l’Art en sera plus tard le résultat logique.
Les années 1970, pour ce qui est de la SF, c’est évidemment, et surtout, la découverte du fandom “in vivo”. Si le projet de fanzine en né en classe terminale, l’entrée à l’université permet des rencontres bien plus larges, entre les autres étudiants vaccinés à toutes les littératures, quelques membres du personnel scientifique auxquels l’institution commençait à lâcher la bride pour ce qui était de l’étude des littératures “de genre” (on disait alors “paralittératures”), et de nombreuses rencontres dans le milieu culturel local. Comme Alain le Bussy, rencontré grâce à un festival du fantastique et de la SF organisé par le Cercle Interfacultaire de Littérature. Comme Claude Dumont, comme Léon Mormont, qui sera le bailleur de fonds de Between . Avec eux, avec des camarades qui tentaient de ne pas trop user leurs jeans dans les travées des auditoires, on explore tous les lieux où se fait et se discute alors la SF en Belgique, des deux côtés de la frontière linguistique. Liège manque-t-elle un peu de relais ? On part à la découverte de librairies bruxelloises, d’abord le Pepperland de Tania, rue de Namur, où on croise quelques français, parmi lesquels Yves Frémion, plus tard le Malpertuis d’Alain Walsh, qui deviendra une ancre dans la capitale. Il y aura des réunions de groupes SF divers, comme le CNAS de Dumont à Namur, ou le SFFAN des amis flamands, entre Anvers, Gand ou Bruges, qui fera découvrir le phénomène des conventions. Bernard Goorden se lance également dans la micro-édition et crée Ides... et autres . A Liège un petit groupe informel se noue autour de Philippe Pétré, Michel Jonet, bientôt Serge Delsemme. Tout le monde se retrouvera en 1976 pour Leodicon , la seule et unique convention nationale belge de SF qui se tiendra jamais en terre francophone.
Le point d’orgue, alors, n’est autre que la convention européenne de Grenoble en 1974, la découverte et la fréquentation de “pros” de la SF, comme Pierre Versins, Gérard Klein, Jean-Claude Mézières, Jacques Goimard, Yves Frémion et bien d’autres. Au premier rang desquels : Michel Jeury, avec lequel va naître une longue amitié, et qui sera toujours une inépuisable source d’énergie, remettant le jeune auteur sur les rails, ainsi qu’un puits d’inspiration sans limite, lui qui jetait cent idées par roman... Pour Warfa, la lecture fascinée du Temps incertain va ajouter définitivement la strate “réalité minée” au premier choix d’une SF très scientifique. Lire Jeury, ce sera lire tout Jeury – tout comme lire Dick, ou Silverberg… Mais lire et se mettre à commenter, cela prend du temps. Le jeune amateur, à peine écrivain mais qui entend bien secouer ses aînés et leurs institutions, peine à trouver des moments à consacrer à la fiction. Il a pourtant déjà publié quelque peu en dehors de son propre fanzine, entre autres en participant à l’anthologie historique de Bernard Goorden, Antan en emporte le temps , que l’on peut désormais considérer comme la première tentative de rassemblement d’auteurs belges francophones et contemporains de SF. (Même si elle ne contient pas “que” de la SF pure et dure.) Il écrit, il fait lire, il engrange des avis et du soutien, parfois. Le véritable déclic sera un premier texte qualifié de professionnel (“Aux couleurs d’un rivage blond”), publié par Daniel Riche dans la revue Fiction en mai 1977 : Michel Jeury a joué la courroie de transmission, comme il l’a fait pour tant d’autres, mais la lettre d’acceptation de Daniel est un vrai bonheur, un encouragement comme tout auteur débutant devrait en recevoir ! Intense enchantement : publié par la revue qui lui a fait découvrir tous ces auteurs, anglo-saxons ou français, qui lui sont désormais indispensables ! Dominique Warfa est ensuite sélectionné (avec “Rituel pour un homme claustré”) parmi les jeunes auteurs réunis en 1978 par Philippe Curval et les éditions Denoël dans une anthologie devenue mythique : Futurs au présent (collection « Présence du Futur »). A cette occasion, Curval pointe du doigt les gros défauts qui encombrent encore la prose qui lui est soumise, et qu’il résume en parlant de « tics de modernisme » ! Suivront encore quelques autres textes épars dans divers fanzines belges et français, témoignages de la raréfaction d’une plume fictionnelle.
 
Warfa s’attache en effet alors davantage à la critique littéraire qu’à la fiction (il est entretemps passé par l’Université, peut-être y a-t-il un lien…), et les publications se font dès lors épisodiques. La SF n’est d’ailleurs pas tout : il collabore aux Cahiers de la Bande Dessinée (et y reviendra quelques années plus tard) ou à des revues de jazz. En 1980 paraissent deux études approfondies : “Nous nous battrons avec nos rêves – Essai d’introduction au monde jeuryen” dans Espaces-Libres , et surtout “Nous écrivons tous le même livre, ou Essai d’introduction au caractère collectif de la science-fiction”, dans Écritures , revue de l’Université de Liège, un essai dans la ligne d’un article célèbre de Marc Angenot (“Le paradigme absent” dans Poétique , 1978). Parallèlement, il anime ou fait partie de différents groupements littéraires et artistiques (le liégeois Groupe Phi à géométrie variable, Infini dès le début – lorsqu’il se nommait 1984, Remparts – qui viendra à deux reprises planter ses rencontres à Liège…). Responsable de plusieurs publications à caractère collectif, dont la revue théorique Intervalles qui connaîtra deux numéros, il intègre enfin comme critique littéraire le lieu principal de sa propre formation en SF : il finit par travailler pour Fiction entre 1982 et 1987, de temps à autres relancé téléphoniquement par Alain Dorémieux lui-même. Toujours en matière théorique, une première analyse de la science-fiction en Belgique francophone, perçue comme miroir symbolique des rapports conflictuels de l’institution littéraire belge avec l’Histoire, est publiée au Québec en 1987 (dans la revue Imagine… ). Il approfondit cette question avec deux autres études, en 1988, dans Séries-B et dans la Revue Francophone de Louisiane . Il y reviendra encore plus récemment (dans Galaxies en 2011), et cette approche historique et bibliographique est loin d’être terminée. Début 1988, il dirige pour le magazine montois Séries-B , dont il est le chroniqueur SF, un numéro spécial “SF, un état des lieux”, comprenant une mémorable interview de Gérard Klein. Il collabore par ailleurs aux activités de la Bibliothèque des Paralittératures de Chaudfontaine (devenue désormais la Bibliothèque des Littératures d’Aventure, la BiLA, indispensable relais de l’imaginaire liégeois !), et participe en tant que conférencier au cycle de formation consacré à la SF au printemps 1990. On l’y reverra au siècle suivant : dans ce cadre, en octobre 2013, il sera invité en tant qu’auteur pour un apéro littéraire animé par Björn-Olav Dozo, chercheur à l’Université de Liège, qui présentera alors l’intégrale de ses nouvelles de science-fiction. Et en février 2015, la BiLA l’accueillera à nouveau dans le cadre de son “Séminaire de l’imaginaire” pour une conférence donnée au Théâtre de Liège autour de la série télévisée britannique Doctor Who .
Et l’écriture ? L’écriture de fiction s’entend, la création, la production de nouvelles puisque tel est le mode d’écriture qu’il s’est choisi ? Certes, la fiction réapparait par la publication d’une novella (longue nouvelle) dans un recueil québécois en juillet 1988 (“Plongée profonde”, dans Dérives 5 de Jean-Marc Gouanvic). Curieusement, Dominique Warfa s’intéresse beaucoup plus aux productions de ses camarades écrivains qu’aux siennes propres : suite peut-être de son envie rentrée d’édition et d’imprimerie, il dirige deux anthologies, l’une en 1985 autour de Jean Ray ( Jean Ray... en miroir , qui mêle théorie et fiction, hommage et pastiche) et l’autre en 1992 lors de la convention française de SF tenue en terre wallonne, au village du livre de Redu ( Au nord de nulle-part , au sommaire de laquelle on trouvera de la “vraie” SF comme il l’aime, signée entre autres Sylvie Denis ou Jean-Louis Trudel – mais pas Warfa...). Entre décembre 1988 et mai 1993, Dominique Warfa assure une chronique mensuelle consacrée à la science-fiction dans le quotidien régional La Wallonie , chronique complétée d’articles hebdomadaires à dater de l’été 1991. Il collabore aussi début 1994 avec la FNAC-Liège , en assurant l’animation de rencontres publiques avec les écrivains belges Alain Dartevelle et Alain le Bussy. Il donne des articles critiques et une étude à la revue CyberDreams , et début 1996, participe à la création de Galaxies , nouvelle revue de science-fiction française publiée à Nancy, en tant que rédacteur régulier d’études et de critiques littéraires. Fin 2000, il se voit offrir à nouveau une chronique régulière sur la SF et ses marges dans le quotidien francophone belge Le Matin , chronique qui prendra fin avec la disparition du titre en 2001. (Ce fut l’occasion étrange d’être pigiste pour un professeur d’université qu’il estimait beaucoup, le sociologue de la littérature Jacques Dubois, devenu quant à lui le directeur du quotidien !) Encore la théorie… Par la suite, Warfa prend ses distances avec l’écriture critique, même si la recherche et la rédaction d’essais n’ont pas dit leur dernier mot : outre l’étude sur la SF belge en 2010, une autre consacrée au grand retour de Michel Jeury, paraît dans Galaxies (nouvelle série) en 2011. Il avait par ailleurs rédigé une vingtaine d’articles pour le Dictionnaire Encyclopédique des Littératures de l’Imaginaire , dirigé par Jacques Goimard, Nathalie Labrousse et Stéphane Manfrédo, qui devait paraître aux éditions de L’Atalante, à Nantes. Un long papier sur l’histoire de la bande dessinée de SF française attendait son heure dans les tiroirs d’un anthologiste connu. Et le Fiction des Moutons Électriques accueille ses souvenirs de lecteur, d’auteur, de critique dans un numéro fêtant le cinquantième anniversaire du titre. Tout cela se concrétisera par le rassemblement de quelques essais en un volume, sous le titre Une brève histoire de la science-fiction belge francophone et autres essais , ouvrage paru en 2015 chez Bebooks, dans la collection « Culture contemporaine » dirigée par Björn-Olav Dozo. Ultime revanche sur l’institution universitaire, lui qui s’était un temps vu chercheur en littérature, il publie en juin de la même année avec le même Björn-Olav une étude d’une belle dystopie belge signée Stéphane Hautem ( Le retour au silence ), au sommaire d’un collectif publié aux Presses Universitaires du Septentrion, (Bé)vues du futur . Le recueil d’articles, quant à lui, reparaît en 2018 aux Presses Universitaires de Liège : la revanche est complète !
 
Mais la fiction... L’écriture fictionnelle a repris enfin une place importante depuis les années 1990 : un premier texte dans Imagine... (“Éveil”, à nouveau au Québec), un autre dans Phénix sous la direction de Richard Comballot en 1991 (“Les lumières de Bellaire”), un scénario de bande dessinée, plusieurs textes en 1992 à l’occasion de la Convention de SF de Redu, d’autres encore en 1994, 1995 (dont une uchronie liégeoise, “La crosse et l’épée” dans Yellow Submarine ) et 1996 (“La danse de l’aigle”, méditation sur la perception de l’univers, dans CyberDreams ), jusqu’à “La voile verte” dans Daedalus (rééditée dans Étoiles Vives en 2000), “Le danseur absolu”, longue novella parue dans CyberDreams en septembre 1997, et “Lagune morte” dans Bifrost en juillet 1998. En avril 1998 à la convention de Nancy, “Le danseur absolu” est finaliste du prix Rosny Aîné, catégorie nouvelles. Le prix est raflé à juste titre par Jean-Claude Dunyach. “Wayne et les quanta” est publié en juin 1999 par le quotidien bruxellois Le Soir , dans le cadre de son supplément “Soir 2000” cornaqué par Jean-Claude Vantroyen, qui offrait chaque mois une nouvelle de SF francophone. En octobre 2000, “Un bal sur Tempête” est choisi par Sylvie Denis pour figurer parmi les dix-neuf textes de son anthologie Escales 2001 , publiée par le Fleuve Noir, et André-François Ruaud publie “Une saison sang et marine” dans le numéro spécial de Yellow Submarine consacré à San Francisco, ville de l’imaginaire. En 2001 enfin, une nouvelle jugée par certains fort noire et désespérée, “Errance, peut-être…”, est retenue par Daniel Conrad pour son anthologie Territoires de l’angoisse . Par ailleurs, l’anthologie annuelle du festival de Nantes, Les Utopiales, avait réédité en 2004 une version complète de “Wayne et les quanta”, tandis qu’Éric Lysøe choisissait en 2010 “La Bulle d’Eben-Ezer” pour sa somme patrimoniale concernant l’imaginaire belge francophone, La Belgique de l’étrange , anthologie en quatre volumes parues dans la collection « Espace Nord ».

En 2013, à la tête d’une jolie liste de textes épars un peu partout, et souvent devenus introuvables, Dominique Warfa présente une première édition du recueil Un imperceptible vacarme , qui constitue une intégrale de toutes ces nouvelles et de quelques autres – y compris plusieurs inédits. Après une sorte de déconfiture éditoriale de cette première tentative, le recueil trouve un nouvel accueil numérique en 2016 chez Multivers, enthousiaste structure éditoriale bruxelloise qui entendait défendre les ouvrages prétendument orphelins mais ne résistera pas longtemps aux mâchoires du marché. Cette dernière version est accueillie aujourd’hui, en 2020, par les Moutons Électriques. Cette “intégrale” n’est pourtant pas forclose. Dominique Warfa écrit (“parfois”, comme il a intitulé sa page Facebook officielle). En 2016, Marc Bailly a réuni deux tomes d’une anthologie intitulée La Belgique imaginaire , abritant un inédit dans le premier, “Paysage de grève avec chute d’un homme”, récit qui aboutit sur une plage fort jeuryenne, et rééditant dans le deuxième (il devait y en avoir trois) “Le danseur absolu”. Avant cela, en octobre 2015, Christine Luce avait lancé une formidable aventure éditoriale, Bestiaire humain , anthologie ouverte à tous les textes sans formatage préalable, qui verra paraître “Un testament chimérique”. Les projets de vrais amis dans le milieu de la SF francophone tentent et enthousiasment encore et toujours, même si l’écriture tend à demeurer rare, lente, parfois difficile. “De cuivre et d’ambre”, histoire d’une enfance fantasmée pourtant très proche de la réalité, paraît ainsi dans la belle revue de Lionel Evrard et des éditions Flatland, Le Novelliste , en 2017. Et l’anthologie humanitaire de Christine Luce et Mérédith Debaque, SOS Terre et Mer , accueille en 2018 “Le refuge de l’autre”. D’autres textes se décantent, s’imaginent, répondent à des appels, tentent d’exister...
Un blog existe désormais, qui a essentiellement republié les différentes études consacrées à la science-fiction belge, mais aussi un peu d’humeur et un peu de critique ( https://articlesjupillewarfa.blogspot.be/ ), ainsi qu’une page auteur sur Facebook ( https://www.facebook.com/DominiqueWarfaEcrivain/ ). La théorie est toujours présente, puisque les éditions Bibliogs de Fabrice Mundzik ont initié en 2016 une préface à un recueil de texte de Rosny, Dans l’océan des probabilités... , sous le titre “J.-H. Rosny aîné et le fantastique naturaliste”. Et l’envie de participer à des groupes de création littéraire est toujours bien là, encore, avec les Ardents de l’Imaginaire, groupe d’auteurs, éditeurs, critiques, cinéastes (et même astrophysiciens) qui se réunissent mensuellement à Liège autour de leurs thèmes de prédilection, lorsqu’ils ne sont pas confinés par l’irruption soudaine d’une dystopie pandémique dans la réalité quotidienne...
L’écriture continue, doucement… Mais sûrement.
Dominique Warfa


UN BAL SUR TEMPÊTE
Il y avait un bal. Un bal officiel, organisé, guindé, amidonné. Des hommes aux moustaches brillantes de gomina, empesés dans des costumes luisants. Des femmes prises dans des mètres de panne de velours ou de faille de soie, au sourire arrêté, aux gestes gracieux, mais artificiels. Il y avait un orchestre invisible, ou peut-être un enregistrement numérique monté en boucle. Des volutes de cuivres, des orages de cordes, des tsunamis de percussions. Il y avait une piste de danse, forcément, sur laquelle très peu de couples s’aventuraient pourtant, craignant sa topologie fractale, imprévisible labyrinthe dont on ne sortait parfois qu’après plusieurs nuits de rumbas, de tangos ou de paso doble. Les femmes silencieuses et les hommes préoccupés contemplaient les rares danseurs, prisonniers volontaires.
Il y avait Miranda.

C’est une large baie calme, un fer à cheval qui offre à l’océan l’intérieur du pays, une longue plage de sable blanc parsemé de cristaux de mica. Copacabana par-delà les gouffres du vide et les nuages de gaz primordiaux, Ipanema aux curieuses garota félines. À l’une des extrémités du fer à cheval se dresse une colline en forme de pain de sucre ; on a choisi le site pour cette caractéristique. Ici la colline est tronquée, le sommet soigneusement aplani par les outils titanesques des hommes. La piste de danse est là, au sommet du bâtiment érigé par des robots minuscules, ceinturée de cristal et de lumières. Le bâtiment est également une usine énergétique, un centre administratif, une sorte de consulat, une résidence luxueuse et un terminal d’ascenseur orbital. Un complexe. Près de trois mille résidents y vivent, y aiment, s’y livrent à d’incompréhensibles et frénétiques occupations. Ils se croient la chance d’un monde, l’élite d’une société. Tous les mois, lorsque la conjonction des satellites naturels illumine les nuits, un bal est donné. Parfois, le personnel de la plate-forme orbitale descend, par les vastes ascenseurs silencieux, se mêler aux résidents permanents. Ils abandonnent leurs vêtements de travail et leurs tenues de vide pour des costumes lisses et des robes de taffetas.
Le bal s’ouvre toujours par une courte allocution de l’administrateur général de la colonie. Il parle de tâches exaltantes et de la dignité qu’il convient de montrer, du symbole que constituent les colons, soutenus par les vastes forces similaires qui essaiment l’univers. Quelques-uns écoutent distraitement le discours, le regard fixé sur la plage, tout en bas, sur les souples silhouettes félines.
Lorsque la musique s’élève, alors l’administrateur disparaît. Lentement, les hommes et les femmes bougent autour des tables portant les boissons et le buffet. Ils oscillent aux limites de la piste de danse. Il faut qu’une femme y entraîne son cavalier, qu’un homme décide un pas décisif en vidant son verre. La nuit sans fin peut commencer.
Au centre de la piste à la topologie folle, il y a Miranda.

En quittant les lieux, ainsi qu’il le fait lors de chaque bal, l’administrateur se penche vers son secrétaire et lui glisse quelques mots à l’oreille, toujours identiques : « Vous veillerez sur ma fille, Rodolphe. » L’autre acquiesce, discret, impénétrable.

Cette fois encore, il y avait un bal. Au centre de la piste, sous les lumières tournoyantes, et pareille à l’enjeu des danses, il y avait Miranda, grande et hiératique dans un fourreau de lamé argenté laissant les seins nus, à la vieille mode crétoise. Elle ne dansait pas.
Elle ne danse jamais.

Vers le milieu de la nuit, alors qu’on aurait fêté minuit sur Terre et qu’ici la vingt-sixième heure est entamée, un homme rejoint le bal ; il n’est pas vêtu du traditionnel costume brillant, de rigueur en ces occasions. Il porte une tenue d’extérieur fatiguée et tachée aux genoux et aux coudes, un foulard de soie noué autour du cou, des bottes de brousse toutes crottées. Sur son épaule gauche, un communicateur babille, tandis qu’à sa ceinture pend un bel échantillon d’outils divers, témoins de tâches fréquentes hors les murs. Un simple sac de toile est accroché à son épaule droite, un sac qu’il laisse glisser au sol, à peine a-t-il franchi les grandes portes de bois de fer.
Les serviteurs font mine d’approcher, mais un regard de cet homme suffit à les dissuader. Rodolphe se retourne, et un sourire transforme son visage impassible. Les invités se sont un moment détournés de leurs conversations, leurs verres suspendus à mi-chemin de leurs lèvres, comme dans un moment de stase. Deux ou trois femmes se sont penchées vers le nouvel arrivant, les lèvres entrouvertes. Un danseur a lâché sa partenaire dans le tourbillon fractal. Mais alors que Rodolphe se dirige vers l’homme, les visages retrouvent leur mobilité, les banalités renouent leurs fils, les pas de danse se mélangent de nouveau.
Rodolphe a dit quelques mots chuchotés dans le microcom qui garnit sa boutonnière. Il avance la main tendue, désignant une table à l’écart, placée de manière à surplomber la paroi de cristal qui s’incurve à cet endroit vers la baie, permettant une vue plongeante sur le décor environnant. Les deux hommes s’assoient.
« Nous ne vous attendions plus, Maxime. »
Rodolphe murmure davantage qu’il ne parle.
« Une semaine seulement, mon bon, une petite semaine… »
L’homme que le secrétaire a nommé Maxime paraît exténué. Autour d’eux, la fête bat son plein. Rodolphe songe un instant aux difficultés endurées par son vis-à-vis, pour satisfaire à la mission qu’on lui a confiée. Il sait, au fond de lui, quelle est pourtant la légèreté de celle-ci face au monde que tentent d’apprivoiser les colons. Mais il sait également combien elle compte pour l’administrateur. Et pour sa fille. ...

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