Magie blanche, Noirs secrets
151 pages
Français

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Description

À Paris, il existe des agences aux activités ultra secrètes, qui recrutent des talents très particuliers aux pouvoirs possiblement mortels. Sans être magiciens, Thomas et Alix viennent d’être embauchés dans deux de ces entreprises concurrentes. En couple, mais tenus au secret professionnel, leurs nouvelles responsabilités vont mettre en péril leur relation et chambouler leur quotidien. D’autant que les talents qui les entourent ne manquent ni d’audace ni de charme... Alix et Thomas se retrouvent ainsi embarqués dans des histoires passionnées, sans se douter du danger qui les guette.

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Informations

Publié par
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EAN13 9782491826185
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aidan Fox

Magie blanche Noirs Secrets
© [erminbooks]. Tous droits réservés.

Crédits iconographiques : © PedroIsmarSouto, © Yakobchuk Olena.

Police des titres : Allura (TypeSETit / OFL).

Couverture : Shealynn Royan

ISBN : 978-2-491826-18-5
Thomas

— Eh bien, je vous laisse vous présenter.
Elle m’offrit un sourire éclatant qui n’avait rien de franc.
J’avais l’habitude.
Pour la plupart des entretiens, j’avais droit à cette entrée en matière : aimable, sympathique, mais à double tranchant, car la formulation agréable et le ton bienveillant cachaient une injonction froide et placide. C’était censé me mettre à l’aise, mais ça avait l’effet inverse, puisque ça signifiait que j’avais la responsabilité de ce qui m’attendait… et ça m’angoissait. Je préférais largement lorsque mon recruteur prenait les devants, m’annonçait comment aller se dérouler l’entrevue, et me mettait finalement sur des rails rassurants. Dans ce cas, je pouvais me dire que si j’échouais, ce n’était pas vraiment de ma faute…
Ce qui se révélait une excellente façon de me voiler la face.
Typique de moi.
Un peu courageux, mais pas trop.
Ma copine m’avait dit que pour remédier à cette difficulté en entretien, mieux valait diriger la discussion soi-même. Ce fut donc ce à quoi je m’essayai ce jour-là. Après tout, j’en étais à mon dix-septième rendez-vous, je commençais à roder ma technique. Même si, pour être tout à fait honnête, je restais aussi stressé que pour le premier…
— Thomas, vingt-trois ans, étudiant en école de commerce, à la recherche d’une expérience de fin d’études, déclarai-je d’une traite, m’étonnant de ma propre concision.
J’étais plutôt du genre à formuler dix phrases quand une seule suffisait à faire passer le message.
D’ailleurs, mon interlocutrice et sa collègue m’observèrent d’un regard surpris – dans le sens positif du terme, cependant, ce qui me redonna confiance.
Je décidai de profiter de cette chance pour continuer sur ma lancée. J’enchaînai donc avec le récit des quelques jobs alimentaires que j’avais occupés au cours de mes années d’études, ainsi que des stages que j’avais pu effectuer dans le monde professionnel. J’étais capable de disserter durant trois bonnes minutes sur des leçons à domicile auprès d’élèves de sixième, ou sur de la manutention dans un gros centre commercial. Je m’épatai moi-même. J’arrivai presque à faire passer ces expériences pour de véritables talents valorisables auprès de mes interlocuteurs.
Presque.
— Oui, on peut lire tout ça sur votre CV, me coupa brusquement la deuxième personne en face de moi, une femme sèche au regard froid.
Je décidai de la détester sur l’instant.
J’avais horreur qu’on m’interrompe, je trouvais ça irrespectueux. Même si je savais pertinemment que c’était tout ce que mon piètre discours méritait.
— Vous savez, Joana et moi avons déjà rencontré des dizaines d’étudiants comme vous, c’est un bon exercice de construire un CV et d’en parler, mais nous savons qu’il n’y a rien dedans.
Paf.
Crochet du droit.
Bienvenue dans la vraie vie !
Je pensais que plus on se montrait franc dans un recrutement, mieux ça se passait, mais là, je n’aurais pas dit non à un petit mensonge.
— Désolée, nous n’avons pas beaucoup de temps, acheva mon interlocutrice, donc autant aller à l’essentiel. Ce qui nous intéresse, ce sont vos passions.
Pas le temps ?
Ne venait-elle pas de me dire qu’elle avait rencontré des dizaines d’étudiants ?
Je m’enfonçai dans mon siège avec défiance.
Nous étions rendus au moment où je décidai que cet entretien n’était pas le bon. Tant mieux, d’un côté. Je savais que lorsque j’abandonnais la partie, je me détendais immédiatement. L’enjeu ayant disparu, je n’avais plus rien à perdre et, dans ces cas-là, je devenais plus… naturel.
— Très bien, répliquai-je froidement à la limite de la politesse. J’aime faire du sport, apprendre des langues et je dessine un peu. C’est aussi marqué sur mon CV, d’ailleurs.
Bam.
Retour d’uppercut.
Mon interlocutrice au visage fermé pinça les lèvres. Mon sarcasme n’avait pas l’air de lui plaire. Je m’en réjouis.
— Le sport, seul ou en équipe ? demanda sa collègue, celle qui répondait au nom de Joana et qui avait l’air plus aimable.
Je mis un moment à répondre, déstabilisé.
— Euh… seul.
Elle opina et griffonna quelque chose sur sa feuille. À côté, l’autre semblait maintenant s’ennuyer. Elle bâilla.
Okay.
Heureusement que j’étais quelqu’un de patient et mesuré, sans quoi j’aurais déjà pris mes cliques et mes claques.
Mais Joana se pencha soudain en avant, à ma grande surprise, et prit un air de conspiratrice :
— Et les genres de l’imaginaire, vous aimez ?
Je rougis légèrement. C’était une passion que j’avais du mal à assumer, qui n’était pas vraiment valorisée par mon entourage, et que, par conséquent, je partageais peu. J’en avais plutôt honte.
— Oui. Je lis beaucoup de romans fantastiques, et je suis incollable sur les films et séries du genre. Il m’arrive aussi de jouer à des jeux vidéo.
J’éclatai de rire au fond de moi-même. En réalité, j’y passais tellement de temps que ma copine me le reprochait sans arrêt…
C’était peut-être pour ça que je ne l’assumais pas. Le regard de mon interlocutrice m’encourageait à poursuivre. Je grimaçai un rictus indécis.
— Des histoires de fantastique et de magie ? demanda-t-elle.
Je me mordis les lèvres. Pourquoi voulait-elle savoir ça ? On ne m’avait jamais posé de questions sur ce sujet en entretien.
— Oui, c’est ça… J’aime beaucoup ce genre-là. J’ai commencé avec Le Seigneur des Anneaux , et j’ai lu et regardé tout un tas d’œuvres de fantasy depuis. Le concept de la magie me fascine. C’est surprenant, parce que j’aime aussi beaucoup tout ce qui est rationnel et scientifique. Mais justement, j’aime confronter tout cet imaginaire avec le rationnel. Et trouver les références qui l’alimentent dans l’histoire de notre monde à nous. Parce que tout est inspiré de nos légendes, nos religions et notre univers, non ?
La recruteuse échangea un regard mystérieux avec sa partenaire, qui haussait à présent un sourcil étonné. Même intéressé.
Incroyable.
— Bien, finit-elle par annoncer. Ce sera tout. Nous vous appellerons si nous donnons suite.
Elle se leva brusquement, et sa collègue fit de même.
Quoi ?
C’était déjà fini ?
Abasourdi, je rangeai précipitamment la feuille et le stylo que j’avais sortis – et qui ne m’avaient servi à rien. Je réfléchis à toute vitesse. Cet empressement était plutôt bon pour moi, ou pas ?
C’était idiot de finir là-dessus. À moins qu’elles aient juste orienté la conversation sur un sujet qui leur plaisait en comprenant que je n’avais pas un profil convenable pour le poste ? C’était l’explication la plus logique, et pourtant, j’avais l’impression que la dernière partie de l’entretien avait été la plus importante.
— Une dernière chose, demanda la femme à voix basse. Savez-vous mentir ?
Ses yeux bleus étaient rivés aux miens, et je me sentis très mal à l’aise.
C’était quoi, cette question ?
— Oui, articulai-je d’une voix étranglée.
Alix

Un entretien de plus.
Une nouvelle occasion de me vendre.
Alix, meilleur produit du marché. C’était ce dont je devais me persuader. Enfin, c’était surtout ce dont je devais persuader l’homme en face de moi.
— Je vais commencer par me présenter, et je vous laisse poser vos questions au fur et à mesure, proposai-je avec un sourire aimable. Ça vous va ?
Une entrée en matière classique, qui me donnait dès le début la maîtrise de l’entretien. Ma technique était rodée à la perfection. Prendre l’initiative d’emblée ne marchait pas toujours, mais la majorité des recruteurs appréciaient. Après tout, ça leur faisait moins de boulot. Et le rôle premier du candidat était de simplifier au maximum le travail de son interlocuteur.
Il était notamment complètement inutile de commencer par décliner votre identité. La plupart du temps, le recruteur venait de la découvrir sur votre CV et vous accueillait en vous appelant par votre nom, histoire de paraître sympa.
Cette fois encore, je fis mouche avec ma proposition.
L’homme hocha la tête et m’invita à continuer d’un geste de la main.
— Parfait. Je vous écoute.
J’étais sûre de moi. J’avais commencé à passer des entretiens avant mon bac, pour décrocher des boulots alimentaires, puis au cours de mes études sur plusieurs stages où j’avais beaucoup appris. J’avais même fini par passer du côté recruteur dans le cadre d’activités associatives en organisant des entretiens blancs pour des étudiants. Et une courte expérience professionnelle au sein d’un département Ressources Humaines d’une grande entreprise avait complété mes connaissances.
Je pris une profonde inspiration.
— Voilà…, commençai-je donc, avant de m’interrompre brusquement.
Erreur.
Grossière erreur.
On ne commençait pas par « Voilà ». C’était le mot à bannir. On l’utilisait pour clore une discussion, pas pour la démarrer. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de le dire. C’était comme dans chacun de mes appels téléphoniques, je commençais systématiquement par « Oui, bonjour… »
Pourquoi débuter une phrase par « Oui » ? C’était une réponse, pas un mot de bienvenue ! Et pourtant, quand bien même je me répétais inlassablement de faire attention, le mot s’échappait bêtement de mes lèvres…
— Oui ?
Je me rendis compte que mon irritation contre moi-même m’avait interrompue dans ma présentation. Mon interlocuteur haussait un sourcil étonné.
Deuxième erreur.
Je ne me laissai pas déstabiliser et rangeai mon agacement dans un tiroir de mon esprit.
— Comme vous avez pu le lire sur mon CV, je me suis orientée vers un parcours juridique dès mon entrée dans l’enseignement supérieur, continuai-je. J’ai commencé par une licence de droit, avant de me spécialiser en droit privé lors de mon master. Ça m’a permis d’acquérir une formation conséquente en droit civil et en droit des affaires, tant en droit interne qu’en droit européen et international.
J’avais un peu l’impression de réciter ma lettre de motivation, mais il fallait bien passer par là. J’essayais toujours d’écourter cette présentation au maximum pour ne pas perdre de temps.
— Mais je n’avais pas envie de devenir avocate. J’ai occupé plusieurs emplois pour payer mon loyer et me faire de l’argent de poche – vous pouvez le lire aussi sur mon CV – et grâce à ça, j’ai découvert le fonctionnement d’une entreprise, son organisation, ses codes, sa culture… J’ai eu envie d’en savoir plus. De découvrir les coulisses des sociétés, d’être actrice de leur développement. Je me suis donc intéressée à l’audit interne et ai continué à accumuler des expériences professionnelles complémentaires.
Je marquai une pause, notant que mon recruteur griffonnait sans relâche sur son petit carnet.
Bien.
Je rattrapais mes bourdes.
Je lui laissai un moment pour achever sa phrase. Toujours être attentif à l’autre, règle d’or de l’entretien. Garder en tête que c’est un échange, pas un monologue.
J’achevai ma présentation lorsqu’il releva la tête vers moi :
— Apprendre à apprivoiser une organisation et comprendre les gens qui y travaillent est un véritable objectif pour moi. Le côté organisationnel, avec la perspective humaine… Je voudrais mettre mes compétences juridiques au service de cela. D’où ma réponse à votre offre.
Une présentation claire et structurée, où je m’attachais à expliquer la cohérence de mon parcours et la source de ma motivation. C’était la clé de tout : la cohérence. Conserver le fil rouge, et anticiper toute question sur les éléments qui ne semblaient pas logiques dans le parcours.
Mon recruteur afficha un sourire discret.
C’était bon signe.
J’étais en confiance.
Cet entretien allait marcher.
— Bien, déclara-t-il enfin. Ça me semble cohérent.
Je serrai le poing sous la table en signe de victoire. Parfait.
— On voit que vous avez travaillé votre sujet, et je comprends bien la raison de votre candidature. Vous n’avez pas d’intérêt pour un secteur d’activité en particulier ?
J’affichai une moue indécise.
Il ne fallait bien sûr pas répondre non. Je devais donner l’impression d’y attacher de l’importance, même si au fond, je m’en moquais un peu. C’était de la pure négociation : faire croire qu’on a fait un compromis alors qu’on s’en moque éperdument.
— J’apprécie le secteur de la culture, mais c’est bouché, répondis-je avec une grimace, que je transformai vite en sourire déterminé. Et dans l’ordre de mes priorités, il y a d’abord le contexte humain, puis la mission en elle-même, et enfin le secteur d’activité. Je pourrais tout à fait travailler dans une banque si c’est avec une équipe que j’adore !
J’émis un rire poli.
Mon interlocuteur m’observa d’un œil amusé.
— Comme beaucoup. C’est bien que vous vous en rendiez compte, la plupart des gens ne prêtent pas assez attention à l’ambiance et au « contexte humain », comme vous dites.
Il nota quelque chose sur son carnet avant de poursuivre.
— Et la taille de l’entreprise, ça compte ?
— Non, répliquai-je immédiatement.
C’était la vérité, mais je me rendis compte que j’avais répondu un peu vite.
— Mais je pense que je serais plus à l’aise dans une grande structure, nuançai-je. Justement, le côté humain, vous voyez…
Argument pour brosser dans le sens du poil : l’agence dans laquelle je postulais était de taille conséquente.
Il me gratifia à nouveau d’un regard amusé, comme s’il voyait clair dans mon petit jeu, et je fus soudain mal à l’aise. Mais il m’épargna la gêne en inspirant un grand coup.
— Nous recherchons une assistante juridique, articula-t-il lentement. Notre directrice juridique est débordée, elle a besoin d’aide.
Je n’avais qu’une vague idée du besoin car j’étais arrivée jusqu’ici par contact. Une amie de fac m’avait parlé de son oncle qui cherchait quelqu’un dans le secteur, je lui avais transmis un CV, et il m’avait rappelée. D’où le cadre un peu informel de cet entretien, dans un café du 16 e .
— Je pense que votre profil conviendrait, poursuivit le recruteur. Notre agence, l’AIP – l’Agence pour Individus Particuliers – est au service de talents, disons, artistiques, et fonctionne autour d’une demi-douzaine d’associés avec chacun sa propre clientèle. Les fonctions supports comme le service juridique sont là pour les épauler. Ça vous parle ?
Je hochai vigoureusement la tête.
— Parfait. Si vous voulez, on peut faire un test lundi. Vous venez visiter les locaux et vous familiariser avec l’équipe. Nous ne vous donnerons bien sûr pas de travail sans contrat, mais si ça vous plaît, vous pourrez signer le soir même. Vous êtes rigoureuse dans vos travaux ?
— Je suis disciplinée et organisée, répondis-je du tac au tac, ayant déjà répondu cent fois à cette question. Pour réussir dans un parcours universitaire, il faut l’être. On est laissé à soi-même. Sans rigueur et sans volonté, on échoue.
Je tentai de masquer l’excitation qui m’avait saisie suite à sa proposition.
Il voulait vraiment m’embaucher ?
Ça semblait trop facile !
— Votre offre me convient, répondis-je en essayant de rester posée et réfléchie, chassant l’émotion de mes paroles. Je suis sûre que ça va me plaire.
Mais il s’était déjà levé. Je me dressai d’un bond, surprise. J’avais encore plein de questions sur son agence, on n’allait pas conclure comme ça !
— Eh bien merci, Alix, dit-il en guise d’au revoir. Je vous verrai lundi. Demandez Matthieu à l’accueil. D’ici là, je vous souhaite un bon week-end.
Il me tendit sa carte, sourit avec gentillesse, et sortit du café. Je restai là, les bras ballants, incertaine de la manière dont il fallait que j’interprète cette conclusion d’entretien.
Enfin bon, la proposition était là.
J’allais travailler dans une agence d’artistes ! Je savais comment elles fonctionnaient : un agent pour plusieurs talents, qui gérait leurs carrières, leurs contrats, etc.
Si j’avais connu la véritable identité de l’agence à ce moment, je n’aurais pas signé. J’étais loin de me douter que les clients de l’AIP, ceux qu’on appelait les « talents », n’étaient pas des artistes, en réalité…
Et si j’avais en plus su qu’à cet instant précis, mon propre petit ami était embauché dans l’agence concurrente, nous aurions certainement tous les deux refusé de nous embarquer dans cette aventure.
Mais alors je n’aurais jamais rencontré Raphaël, et lui n’aurait jamais connu Hayden.
Thomas

— Alors ? Ça s’est passé comment ?
Derrière sa tasse de chocolat chaud, Alix me fixait avec des yeux ronds comme des soucoupes, avide d’entendre le récit de mon entretien. Mais j’avais l’impression que chaque rendez-vous se déroulait de la même manière, et je m’étais lassé de raconter l’interminable succession de mes échecs.
— Classique, répondis-je en haussant les épaules. Elles étaient deux, et l’une d’elles m’a descendu assez proprement. Très professionnelle dans sa manière de casser de l’étudiant, à croire qu’elle avait pris des cours.
Alix afficha une grimace gênée et tourna la tête vers la rue qui s’étirait derrière la fenêtre du café.
— Dommage, regretta-t-elle.
Je l’observai avec suspicion, pas sûr qu’elle soit vraiment chagrinée. Une crinière châtain, des yeux clairs en amande sur un minois charmant qui s’embellissait d’année en année, toujours propre et impeccable, Alix était un exemple à suivre.
Plus que ma petite amie, c’était mon modèle.
Nous sortions ensemble depuis trois ans. Nous nous étions rencontrés au cours d’une soirée organisée par un couple d’amis communs, Sophie et Pierre. Je m’y étais retrouvé rapidement seul, parce que je ne connaissais personne. Et, alors que je commençais à m’ennuyer ferme, j’avais vu cette fille solitaire elle aussi, son verre à la main, regardant les autres d’un air hésitant comme si elle avait peur de les aborder.
J’avais trouvé ça amusant. J’avais eu l’impression d’observer mon propre reflet. Alors je m’étais posté à ses côtés, et j’avais commencé à scruter les gens exactement comme elle le faisait. Elle m’avait regardé d’un air gêné, mais n’avait rien osé dire. Et nous étions restés une bonne minute côte à côte, silencieux, comme un couple miroir.
Jusqu’à ce que nos lèvres s’étirent de sourires retenus. Et nous avions éclaté de rire d’un coup, sous l’œil réprobateur de notre entourage visiblement agacé par ces invités bruyants.
Je ne me souvenais pas m’être autant amusé dans une soirée. On s’était pris pour des pickpockets en chapardant dans des poches des uns pour remettre dans celles des autres. On avait joué à placer des mots dans des conversations. On avait imité les gens qu’on trouvait stéréotypés…
Je crois que Sophie et Pierre avaient fini par nous éjecter de leur soirée. Pas grave, on était allés boire un verre ailleurs pour faire plus ample connaissance.
On s’était revus à de nombreuses reprises au cours des mois qui avaient suivi. Et c’était elle qui m’avait embrassé, dans le même café où nous nous trouvions ce soir. Mes expériences avec les filles étaient alors aussi plates qu’une mer d’huile, et souvent assez platoniques.
Alix et moi avions construit un couple que je trouvais plutôt bancal. Je me demandais toujours si nous n’étions pas allés trop vite. Surtout en emménageant ensemble trois mois plus tôt.
On se ménageait des moments à nous, comme ce soir, mais ça masquait mal notre déséquilibre. Alix était formidable, incroyable, mais je crois que je l’admirais plus que je l’aimais. Et le fait de vivre avec elle était devenu oppressant, comme si elle me rappelait tous les jours que je n’étais pas aussi bien qu’elle.
— Enfin bon, après tout, c’était une agence inconnue, objecta Alix en observant toujours l’extérieur. Tu ne perds pas grand-chose.
— Justement, ironisai-je. Si une agence inconnue ne veut pas de moi, je ne vois pas comment un grand groupe pourrait vouloir m’embaucher.
J’avais choisi d’ignorer la dernière partie de mon entretien. J’avais sûrement mal interprété la réaction de mes recruteuses, et je détestais entretenir de faux espoirs.
Je poussai un soupir déprimé et m’affalai à côté de ma bière – oui, Alix prenait des chocolats, et moi des pintes, chacun son truc. C’était pour ça qu’elle était si parfaite, d’ailleurs. Moi, je cédais à tout : alcool, cigarettes, nourriture… Heureusement que ça ne se voyait pas trop sur mon corps.
Pas encore.
Les années risquaient de me le rappeler très rapidement. Alors qu’Alix, elle, resterait belle et athlétique. Elle resterait… Alix.
— J’ai passé plus de quinze entretiens, et je ne parle pas du nombre de CV envoyés, déplorai-je. Je crois que je vais laisser tomber.
En effet, pour ce stage de fin d’études, j’avais postulé à différents emplois dans le secteur culturel. Assez vaguement et sans réelle connaissance de ce vers quoi je m’orientais – mes différents recruteurs ne s’y étaient pas trompés, d’ailleurs. Pour les derniers entretiens, je m’étais donc davantage renseigné. Et je devais admettre que l’agence Ormédia pour laquelle je venais de candidater m’avait intrigué. Pas de page Wikipédia, peu de présence numérique, aucun contact au sein de l’école… C’était comme s’ils n’avaient rien compris à la visibilité.
Mouais.
Finalement, ce n’était pas si grave qu’ils ne m’aient pas embauché.
Alix se pencha vers moi avec sollicitude.
— Ne réagis pas à chaud, dit-elle. Ce qui arrive n’est pas top pour le moral, mais je suis sûre que tu vas trouver.
J’affichai un rictus sceptique.
— Il faut de la persévérance pour ce genre de choses, insista-t-elle. Ne te décourage pas. Moi aussi j’ai eu plein de galères d’entretiens.
Et voilà, ça recommençait.
Elle ne pouvait pas s’empêcher de comparer ma situation à sa propre expérience, et de me donner des leçons en conséquence. Alors c’est vrai, c’était bénéfique la plupart du temps. Oui, elle avait toujours raison. Mais à chaque fois, elle me rappelait qu’elle était une personne pleine de ressources, avec une grande confiance en elle et des expériences qui la rendaient forte, et je me sentais aussi nul qu’un navet de cinéma. Elle était toujours bonne en tout, c’était terrible.
Comment ne pas se sentir insignifiant à côté d’une star comme elle ?
Peut-être que j’étais juste jaloux.
— L’important, c’est de savoir ce que tu veux, et ce que tu vaux. Mets-toi sur un pied d’égalité avec le recruteur. Il n’a pas le pouvoir, toi aussi tu as des attentes vis-à-vis de la boîte. Bon, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais tu vas voir, ça viendra. Il faudrait que tu… Eh ! Thomas, tu m’écoutes ?
J’avais le regard fixé sur l’écran de mon smartphone qui venait de s’illuminer. Je venais de recevoir un texto que je relisais en boucle, abasourdi. Je relus plusieurs fois les deux phrases qui le composaient pour être sûr d’avoir bien lu.
Puis je levai la tête vers Alix, sous le choc.
— C’est Ormédia. Ils veulent que je commence lundi.
 
Alix

— Finalement, tout s’arrange ! On commence tous les deux un nouveau boulot lundi. Félicitations, mon chéri.
Je déposai un baiser affectueux sur la joue de Thomas, avant de lever mon verre à nos succès respectifs. Nous avions décidé de fêter ça dignement ce soir-là de façon un peu plus marquée qu’un simple verre dans un bar. Nous avions donc ouvert la vieille bouteille de vin que son père nous avait offerte quelques semaines plus tôt.
Un bon rouge de 2002, ça n’était sûrement pas de la piquette.
— À nous !
Il leva son propre verre et approuva avec un large sourire. Sa morosité de tout à l’heure s’était évanouie à l’annonce de sa réussite, et il semblait ravi depuis. Ça me soulageait, parce que je ne savais pas comment lui remonter le moral, dans ces cas-là. J’essayais de l’aider en lui donnant plein de conseils pour la suite, mais j’avais l’impression que ça le déprimait plus qu’autre chose.
J’avais toujours du mal à savoir comment agir avec lui. Même avec tout le monde. J’aimais beaucoup écouter mon entourage et partager mon expérience avec lui, et la plupart du temps, il trouvait ça super. Mais j’étais sûre de passer pour une madame je-sais-tout. Particulièrement quand c’était Thomas.
Il n’aurait jamais osé me le dire, mais à chaque fois que je captais une lueur d’agacement dans son regard, je culpabilisais terriblement et je me mordais les lèvres pour me forcer à me taire.
— C’est quoi, ta boîte à toi ? demanda-t-il en trempant les lèvres dans son verre.
— Une agence qui s’appelle AIP, répondis-je évasivement. On verra bien ce que ça donnera.
Il hocha la tête et retourna aux fourneaux. Je l’observai faire, attendrie. Plutôt mince, mais avec un peu d’épaules, des mèches brunes soignées sur le crâne, des lèvres fines et des yeux de chat, c’était mon mannequin à moi. Peut-être que je le trouvais beau parce que je l’aimais, peut-être que je n’étais pas vraiment objective. J’avais toujours tendance à trouver les gens sublimes dès que je m’attachais à eux.
Il passa une main dans ses cheveux en surveillant les légumes qu’il faisait revenir à feu doux, cherchant l’ingrédient manquant. Un geste pas très hygiénique dans la mesure où il était en train de cuisiner. Mon amie Sophie aurait trouvé ça immonde.
Je trouvais ça absolument charmant.
Nous n’habitions ensemble que depuis trois mois, mais nous avions déjà pris des habitudes de couple, et c’était toujours Thomas qui cuisinait. J’aimais bien l’idée qu’on ne soit pas dans les codes. Enfin, j’aimais bien l’idée de l’égalité tout court. Je passais l’aspirateur quand c’était sale, il faisait à manger, on s’occupait des lessives à tour de rôle… Les tâches étaient suffisamment bien réparties pour qu’on ne se fâche pas.
Nous nous étions rencontrés trois ans plus tôt, et je chérissais encore le souvenir de cette épatante soirée que nous avions passée chez Sophie et Pierre. J’avoue que je l’avais tout de suite trouvé séduisant. Physiquement, c’était tout à fait mon style de garçon – après deux expériences de couple et une dizaine de coups d’un soir, je commençais à me connaître. Mais c’était sa personnalité que j’avais adorée. Drôle, pas prise de tête, sans préjugés, il respirait la liberté.
Et comme j’étais quelqu’un de déterminé, j’avais rapidement défini ce que j’attendais. Bon, je l’avais un peu manipulé en le faisant jouer à des jeux débiles – parce qu’il avait tout à fait l’air d’être le genre à apprécier les jeux débiles. Et s’il ne l’avait pas été, j’aurais simplement laissé tomber. On avait un peu embêté tout le monde, jusqu’à ce que nos amis nous demandent gentiment de partir. Et nous nous étions retrouvés tous les deux.
Un hasard bien sûr, je n’avais pas du tout prévu ça en lançant cette idée de jeux…
Il avait mis longtemps avant de comprendre ce que je voulais, mais j’avais trouvé sa naïveté ravissante. Et lorsqu’on avait commencé à sortir ensemble, j’étais vraiment tombée sous le charme.
Bon, notre relation souffrait dans la longueur, je devais l’admettre. Je perdais patience sur pas mal de sujets. Je le trouvais insouciant et désinvolte, et j’avais souvent l’impression de porter le poids de notre couple sur mes épaules quand lui ne pensait qu’à s’amuser… Honnêtement, m’abandonner au milieu d’une soirée parce qu’il était trop alcoolisé pour se souvenir de ma présence, c’était du manque de respect. Découcher sans prévenir, c’était cruel, je me faisais toujours un sang d’encre. Nous mettre dans le rouge financièrement parce qu’il n’a pas su gérer ses économies, c’était pénible.
Une fois, ce n’était pas grave.
Deux, ça allait.
Après trois, ça devenait vraiment usant.
Enfin bon, un couple, c’était ce genre de difficultés aussi, non ? C’était ce que je me répétais souvent. Mais j’ignorais si je le pensais vraiment, ou si c’était juste un moyen de me rassurer.
Thomas se tourna vers moi en souriant.
— À table, mon cœur.
 
Thomas

Ormédia était une agence hors du commun. Mais je ne m’en étais pas encore rendu compte. J’avais passé mon entretien dans un appartement privé, et je n’avais pas eu l’occasion de visiter les locaux.
Heureusement, car j’aurais certainement fait une syncope.
Située au dernier étage d’un splendide bâtiment du boulevard Haussmann, l’agence était un fascinant espace de luxe épuré. Le lieu était inondé de lumière, dans une formidable simplicité haut de gamme.
L’agence était dirigée par deux associées, qui possédaient chacune la moitié des parts. C’était elles que j’avais rencontrées en entretien : Joana, la gentille, et Cassandre, la sévère. Chacune gérait un portefeuille de talents qu’elle avait elle-même construit. Enfin, c’est ce que Joana m’expliqua lors de mon arrivée le lundi suivant.
— Nous sommes une petite équipe, déclara-t-elle alors qu’elle me faisait faire le tour des locaux. Nous déléguons la plupart des fonctions support à des prestataires spécialisés pour réduire au maximum nos frais de structure. On est comme une start-up, à peine plus de dix personnes avec la compta. Bon, on a certainement un chiffre d’affaires plus élevé qu’une start-up, mais tu as compris l’idée.
Alors que je me disais que c’était un bien grand lieu de travail pour une si petite équipe, elle se tourna brusquement vers moi.
— Et là, nous avons besoin de quelqu’un pour s’occuper de l’accueil et des tâches administratives qu’on n’a pas le temps de gérer nous-mêmes. Mais tu le savais déjà, on l’avait mis dans l’annonce. Quelqu’un pour organiser nos agendas, planifier les rendez-vous, s’occuper de la logistique, participer un peu à la stratégie et jeter un coup d’œil aux chiffres… Un assistant, quoi ! On travaille pour des clients qui ont des services à demander à nos talents. Ils nous transmettent des demandes, et on choisit d’y répondre ou non. Si c’est oui, on fait appel au talent en question et on répartit la rémunération entre lui et nous. Du coup, une partie de ton boulot sera de remplir et transmettre les papiers : devis, factures ou contrats…
Elle se détourna pour pénétrer dans le bureau le plus proche.
— Oui, d’accord, bafouillai-je, un peu confus sous l’avalanche d’informations.
— Et tu auras pas mal de relationnel à entretenir avec les talents, acheva Joana sans prêter attention à ma réponse. Plein d’appels à passer, des déplacements fréquents, tout ça, quoi.
Je hochai lentement la tête, avant de froncer les sourcils. J’avais encore du mal à cerner ce qu’elle appelait « les talents ».
— Par contre, je n’ai toujours pas vraiment cerné le secteur d’activité, dis-je d’une voix hésitante. Ce n’était pas spécifié dans l’annonce, et vous ne m’en avez pas parlé en entretien. Quand on parle de talents, on parle d’artistes, c’est ça ? Des acteurs, ou des écrivains ?
Les lèvres de Joana s’élargirent d’un sourire malicieux.
— Il vaut mieux que tu voies ça en vrai. D’ailleurs, j’ai prévu que tu assistes à mon premier rendez-vous client de la journée. Tiens, le voici.
Elle se dressa d’un bond alors que la porte de l’ascenseur s’ouvrait au bout du couloir, laissant apparaître une silhouette toute de blanc vêtue. L’inconnu s’avança d’un pas assuré jusqu’au bureau, visiblement familier des lieux. Il portait une veste ajustée et un pantalon en toile élégant en dessous d’un trench tout aussi immaculé.
Plutôt classe.
— Bonjour Hayden, déclara Joana d’un ton surpris alors qu’il pénétrait dans la pièce...

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