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Mémoires d'un détective à vapeur

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Description

Londres est la plus grande métropole anglo-russe, une statue géante du Bouddah Amida vient d'y être érigée et l'on prépare les festivités impériales du troisième millénaire...


Jan Marcus Bodichiev, détective privé et spécialiste en sécurité informatique, mène l'enquête sur une station extraterrestre, des crimes météorologiques, des cambrioleurs génétiquement modifiés ou dans la France soviétique...


Réunis après sa mort par son fils Olav, les écrits et fragments de Viatcheslav Pavlovitch Koulikov retracent la carrière d'un détective hors pairs au temps des grands dirigeables, des premières intelligences artificielles et de la longue paix : souvenez-vous de l'an 3000.

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EAN13 9782361834555
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mémoires d'un détective à vapeur (Bodichiev)
Viat & Olav Koulikov
un livre du label Les Saisons de l'étrange
© 2018 Les Moutons électriques
Couverture par Melchior Ascaride


L’étrange histoire
Londres est la plus grande métropole anglo-russe, une statue géante du Bouddah Amida vient d’y être érigée et l’on prépare les festivités impériales du troisième millénaire...
Jan Marcus Bodichiev, détective privé et spécialiste en sécurité informatique, mène l’enquête sur une station extraterrestre, des crimes météorologiques, des cambrioleurs génétiquement modifiés ou dans la France soviétique…
Réunis après sa mort par son fils Olav, les écrits et fragments de Viatcheslav Pavlovitch Koulikov retracent la carrière d’un détective hors pair au temps des grands dirigeables, des premières intelligences artificielles et de la longue paix : souvenez-vous de l’an 3000.


Ils en parlent
Bodichiev m’a toujours étonné, lui et ses théories... fumeuses ! (Le Maître de l’étrange)
Après Proches rencontres du troisième type, j’aimerais faire un film historique. La vie de Bodichiev pourrait bien être mon plus grand projet. (Stepan Igragora, cinéaste plusieurs fois primé au Nika)
Encore un parfait exemple de la propagande impériale tsariste. (Le Matin solidariste)


En guise d’avertissement
A près la disparition de mon père, l’historien Viatcheslav Pavlovitch Koulikov, en 3070, j’ai eu l’occasion de mener un assez long travail de tri de ses papiers. En effet, l’université de Bordeaux Montaigne avait été faite légataire de ses manuscrits et de ses brouillons, et puisque je faisais partie des chercheurs attachés à cet établissement, il s’est avéré commode que ma double casquette de fils-héritier et d’universitaire soit mise à profit dans le cadre de la création du fonds Viatcheslav Pavlovitch Koulikov. Je ne demandais pas mieux que de travailler sur le corpus paternel, bien entendu, mais je ne m’attendais à trouver que des documents ayant trait à ses études et romans historiques, à toutes ces œuvres qui ont fait de mon père un homme de lettres réputé. J’avais bien eu connaissance, de manière assez vague, de son amitié avec un grand détective britannique, mais il s’agissait de ses années de jeunesse et je n’en savais guère plus que le nom de cet ami, Jan Marcus Bodichiev. Mon père m’avait rarement évoqué la carrière de cet homme, de seize ans son aîné et ayant joui d’une certaine célébrité en son temps, mais dont le passage des ans avait largement effacé les traces. De plus, j’avais passé toute ma vie en France, tandis que la complicité qui avait lié mon père à Bodichiev remontait à ses jeunes années à London. La différence d’âge entre les deux amis expliquait également que je n’avais guère connu le détective.
Quelle ne fut pas ma surprise, amusée tout d’abord puis franchement fascinée, à la découverte d’un premier lot de textes se rapportant à Bodichiev, puis de quantités de notes, de textes inachevés et de documents ; également de nombreuses coupures de presse d’époque. Le premier lot s’avéra être un véritable manuscrit, réunissant onze textes complets. Le reste consistait en une petite malle emplie de carnets de notes, où étaient portés à la fois des textes complets, de nombreux fragments et des notes.
Il s’avéra qu’à la toute fin de sa propre existence, mon père eut la fantaisie d’entreprendre la rédaction d’un recueil de souvenirs sur Bodichiev. Mieux, il semble qu’il conçut le projet de donner à ces mémoires l’aspect de nouvelles policières, dans l’esprit d’un Arthur Conan Doyle. Si mon sentiment prédominant fut tout d’abord celui de l’amusement, c’est que dans sa facétie, mon père s’y donnait par endroits plus ou moins le rôle d’un Watson, mais en brossant son propre portrait comme celui d’un jeune sot, d’un dandy de peu de raison, fort éloigné de l’homme sage et cultivé que j’ai connu. Était-ce bien mon père, cet aimable sportif naïf et sans cervelle ?
À l’humour de cette découverte s’ajouta très vite un sentiment de fascination : se déroulait là, brossée en quelques étapes importantes, toute la vie d’un homme visiblement exceptionnel, ce Bodichiev qui faisait l’objet d’une volumineuse collection de coupures de presse et d’une pleine malle de carnets couverts de l’écriture rapide et brouillonne de mon père. Au sein des écrits paternels surnageait également une petite enveloppe en mauvais papier brunâtre, qui contenait quelques lettres manuscrites de Bodichiev, des catalogues, quelques cartes de visite, quelques cartes postales, à la fois si peu et tant de choses : de rares traces directes de son existence. Et que c’est donc fragile, une existence, pour que même d’un homme en son temps aussi connu que Bodichiev, il reste si peu, seulement le contenu d’une enveloppe et une poignée de… fictions, témoignages ? d’un vieil auteur l’ayant connu autrefois. Eh oui, j’hésite un peu sur le qualificatif exact à donner aux efforts littéraires de mon père, ce grand projet biographique que sa mort laissa inachevé et inédit : car enfin, en ayant donné à ces mémoires l’aspect de récits policiers, quelle part de fiction a-t-il glissé, comment discerner ce qui est invention au service de l’histoire de ce qui est réalité bien fidèle à l’Histoire ? Nombre de faits narrés en ces pages semblent extraordinaires, et pourtant : des coupures de presse témoignent de l’authenticité de certains, alors faut-il croire que tous le sont ? D’évidence, il y a là, peut-on affirmer, une part de scandale et de mystère que les autorités du temps s’efforcèrent de cacher. Mais le reste, enfin, doit-on croire par exemple à l’existence d’une pyramide géante dans les entrailles des égouts de London, comme le laissent à penser certaines notes pour un chapitre inachevé ? Les enquêtes menées par Bodichiev semblent souvent plus grandes que nature, et puis, je me suis heurté dans mes recherches à l’énigme de son demi-frère, Félix Sylvanovitch Bodichiev. Un demi-frère ayant apparemment fait carrière de génie criminel, mais dont il n’est question que deux fois dans le corpus laissé derrière lui par mon père, et sur l’existence duquel je n’ai trouvé aucun document extérieur. De certaines notes, il semblerait que d’autres confrontations des deux frères se soient soldées par des échecs de Jan Marcus, ce qui pourrait expliquer que mon père ne jugea pas utile de les raconter. Les gouvernements de l’époque étouffèrent-ils tout ce qui concernait Félix Bodichiev, sinon ? Il m’est difficile de me faire une opinion, n’étant moi-même qu’un simple chercheur en littérature comparée, il faudra donc peut-être un grand travail d’historien ou le talent d’un journaliste d’investigation pour démêler ce qui, dans tout ce qui suit, relèverait du réel de ce qui appartiendrait plutôt à la création littéraire. Historien méticuleux, attaché à la reconstitution des ambiances et à la restitution des contextes quotidiens, mon père a-t-il laissé une fantaisie toute neuve pour lui s’emparer de ses souvenirs et les enjoliver ? Je me permettrai de vous en laisser juges.
Avant de plonger dans les premiers récits de la plume de mon père, que l’on me permette quelques précisions encore. Tout au long de ce recueil, je me suis efforcé de reproduire les textes, tous les textes, même ceux qui sont inachevés, et pour ces derniers, de vous fournir les quelques pistes et compléments tirés des notes qui les accompagnaient. À chaque fois, mes commentaires seront portés en italiques. Un dernier détail : si les coupures de presse étaient en anglo-russe, en russe, en italien et en français, certains des textes et notes de mon père étaient rédigés en anglo-russe tandis que d’autres l’étaient en français, la langue qu’il adopta lorsqu’il rencontra ma mère et vint refaire sa vie ici, dans notre bonne ville de Bordeaux.
Voilà, je vous laisse en compagnie de Jan Marcus Sylvanovitch Bodichiev (2975-3057), détective consultant.
Olaf Viatcheslavitch Koulikov
Autorisation de publication n°245247
Ministère de l’Information
Chambre Impériale de la Censure


PRÉFACE
Parmi les textes que je découvris dans les nombreux carnets manuscrits de mon père figurait le brouillon d’une préface. Je vous la livre donc, en ouverture comme il se doit.
***
J amais auparavant l’idée de rédiger un recueil de souvenirs ne m’était venue. Mais lorsque l’on se prépare à doubler le cap de la huitième décennie, il peut arriver que l’on jette un regard en arrière sur le chemin effectué. Et de ce chemin, pourtant si long et si tortueux, à la fois si indifférent et si rapidement parcouru lorsqu’il se conjuguait au présent, émergent soudain des étapes qui prennent l’aspect d’évidences. En regardant derrière lui, celui qui devient son propre biographe ou celui d’un ami très cher, disparu depuis plus de dix ans, mais toujours brûlant dans les souvenirs, se découvre à la lueur du souvenir des épisodes passionnants et révélateurs. Ce qui ne semblait auparavant que grisaille du quotidien et frénésie épuisante des activités alimentaires, s’avère après tout avoir acquis comme une agréable patine, un lustre confortable.
Durant ma longue carrière, j’ai assurément connu plus d’une aventure et, par la grâce de l’amitié que me portait le grand détective Jan Marcus Bodichiev, participé au dénouement des fils serrés de plus d’un crime étrange. Je n’envisageais pas de dévoiler tout cela au grand public, jugeant sans doute de manière inconsciente que ce genre d’activités n’offrait rien de vraiment bien extraordinaire ; et puis, après tout, tant d’années ont passé, qui s’intéresserait encore à d’aussi anciens scandales, à la curiosité d’affaires que recouvre déjà la poussière du temps ? L’époque du troisième millénaire s’avère déjà si lointaine. Ce sont les douleurs de l’âge qui m’ont amené à infléchir mes réflexions, et somme toute, n’avais-je pas, dans mon travail d’historien, servi la mémoire de tant d’hommes d’État ou de science, de femmes de lettres ou des arts, et d’autres figures marquantes : pourquoi devais-je laisser s’effacer la mémoire de mon excellent ami ?
Après quelques hésitations, je me suis donc décidé à plonger dans le flot de mon expérience de jeunesse, piochant ici ou là dans mes souvenirs. Ce sont ces réminiscences, rédigées à la manière de petites énigmes indépendantes dans l’espoir de ménager l’intérêt du lecteur, que je livre à votre appréciation.
Viatcheslav Pavlovitch Koulikov ( 2991-3070)


CHAPITRE UN - LONDRES
L’usurier de Billingsgate
Pour son premier texte complet, mon père choisit de mettre en scène un Bodichiev encore relativement débutant, dans une enquête qui éclaire quelque peu le passé de son propre père. Nous étions alors en l’an 3000, dans la longue paix de l’Empire. La métropole britannique venait de s’offrir un London Bridge entièrement reconstruit et couvert d’habitations comme autrefois, d’ériger une statue géante du Bouddah Amida sur une île, et la passerelle nommée Trimillennium Bridge venait juste d’être inaugurée…
***
B odichiev trouvait comme un paradoxal réconfort dans la robustesse des odeurs de Billingsgate Market. Là, à deux pas du royaume sans pitié des costumes cintrés et des portefeuilles en cuir, des messieurs affairés et des dignes chapeaux melon ; juste au pied du Monument érigé en souvenir du Grand Feu qui dévora la City en 1666 ; s’éveille à 5h30 du matin, quelle que soit la saison, quel que soit le temps, une grouillante vie populaire, un univers qui ne jongle pas avec les abstractions de la finance ni ne se soucie des vastes dirigeables brassant le ciel au-dessus de lui, mais qui marche les pieds fermement plantés dans la boue de la Tamise. La solide puanteur du commerce de poissons et de fruits de mer apparaissait à Bodichiev comme une réaffirmation, tranquille et quotidienne, de la force du réel.
Le détective se rendait régulièrement au marché, tout autant pour refaire ses provisions (ne goûtant que peu l’alimentation carnivore en général, facilement écœuré par les viandes rouges et sanglantes, il se délectait en revanche des chairs blanches et délicates issues des eaux), que pour le plaisir de conserver le contact avec le pouls de la ville. Les marchés formaient l’une des ancres de la métropole – et non pas le simulacre guindé et boutiqué de Leadendhall Market, cette halte pour businessmen pressés qui érigeait ses arcades élégantes en plein cœur de la City, mais bien les véritables marchés, ceux où transite l’alimentation de toute la capitale, ceux où se joue la base même de l’existence : manger !
Et de toute évidence, l’attrait étrange de Billingsgate Market ne se faisait pas sentir que sur le seul Bodichiev. Au sein de la foule qui se pressait là, même aux premières heures, ne s’observaient pas que les représentants des conserveries (reconnaissables à leur salopette blanche) non plus que les marchands. Tout un peuple de London passait dans le long bâtiment de briques jaunes : les employés de maison, en livrée ou en tablier ; les ménagères, panier au bras ; les petits commerçants, épiciers ou poissonniers ; bref : tous ces « gens de peu » qui font l’ordinaire richesse du monde humain, n’en déplaise aux puissants.
Les alentours de Billingsgate Market reflétaient également cette force d’attraction des lieux : alors que le pavé de la Lower Thames Street luisait d’une sempiternelle humidité et que s’y embouteillaient camions et chariots dans la vapeur des échappements, on voyait de plus en plus de petits restaurants et de charmantes boutiques coloniser la voisine Fish Hill Street. Aux salopettes blanches et aux casques de cuir et de bois se mêlaient en toujours plus grand nombre les blue-jeans, les robes et même, parfois, un ou deux chapeaux melon qui n’appartenaient pas à l’Imperial Police Force.
Mais en parlant de la police… Ce matin-là, Bodichiev fut soudain accosté par l’inspecteur Goudounov.
« Bodichiev ! Qu’est-ce que vous faites là, vous ? » aboya le flic, qui avait l’air encore plus surpris que Bodichiev de cette rencontre.
« Eh bien, mais je fais mon marché. »
À cette réponse laconique, Goudounov souleva légèrement sa lèvre supérieure, en une grimace qui rappelait celle d’un chien sur le point de mordre. Pour un peu, il aurait grondé.
« Votre marché ! Sur les lieux d’un meurtre, comme par hasard ?
– C’est que, voyez-vous, nous nous trouvons effectivement dans un marché, fit Bodichiev sur un ton qu’il espérait conciliant. Mais… Un meurtre dites-vous ?
– Et vous allez me dire que vous êtes là par hasard, comme de bien entendu ? proféra le policier sur un ton ironique.
– Ah non, pas du tout. Ma présence ici ne doit rien au hasard.
– Je le savais ! Fichu fouinard !
– Vous vous méprenez, mon cher Goudounov : si je ne suis pas là par hasard, c’est tout simplement parce que je viens faire mes courses sur ce marché de manière régulière, figurez-vous… Sans doute vous rappelez-vous que je n’habite pas très loin ? Billingsgate est le marché le plus proche de mon domicile, tout bonnement.
– Hein ? Ha, oui, allez-y : foutez-vous de moi ! Vous êtes si malin ! Bon, eh bien puisque vous êtes là autant que je vous montre le corps, hein ? Allez, suivez-moi ! » Goudounov fit demi-tour sans attendre le détective.
Passablement médusé, mais pas qu’un peu amusé, Bodichiev emboîta sans protester le pas au représentant des forces de l’ordre. Par chance, il n’avait pas encore commencé ses emplettes. Il venait à peine d’arriver au marché de Billingsgate lorsque, remarquant un attroupement sur la droite de la halle, il s’était dirigé de ce côté. Et à peine s’approchait-il que Goudounov lui avait bondit sur le dos tel un diable surgissant de sa boîte. Cette image fit sourire Bodichiev : maintenant qu’il y songeait, il est vrai que le hargneux enquêteur de l’Imperial Police Force n’aurait pas dépareillé dans un spectacle de Punch & Judy… Tout de même, il aurait bien aimé savoir pour quelle diable raison Goudounov semblait pareillement lui en vouloir ? Du premier jour où leurs chemins s’étaient croisés, le petit homme semblait avoir pris Bodichiev en détestation.
« Alors, vous venez oui ? » jappa Goudounov en se retournant. Bodichiev ne hâta pas le pas pour autant. Deux agents de police écartèrent les badauds afin de le laisser passer. Goudounov disparut à l’intérieur d’une officine obscure, attenante au mur du marché aux poissons proprement dit.
Levé derrière Tower Bridge, le soleil venait réchauffer les ors, les jaunes et les bruns des caisses de bois chargées de poissons qui, en provenance de toutes les mers du monde, trouvaient leur destination sur ce quai, à deux pas des piliers surchargés du London Bridge. Pour autant, la lumière ne pénétrait pas dans tous les lieux, non plus que ceux-ci ne se trouvaient tous dédiés au commerce du poisson.
La boutique dans laquelle Goudonov venait d’entraîner Bodichiev semblait avoir opacifié sa vitrine dans le but de ne recevoir que le minimum possible de rayons du soleil. Le poussiéreux capharnaüm qui régnait à l’intérieur désignait immédiatement la nature du commerce exercé ici : celui de l’usure. Usure des objets, mais surtout : usure financière. À la lente érosion du bric-à-brac accumulé en ces lieux répondait la montée des intérêts. Alors que Goudounov avait déjà disparu dans le demi-jour rougeoyant de l’arrière-boutique, de l’autre côté d’un rideau tendu de travers, Bodichiev demeura un instant planté au milieu d’une carpette élimée. Ses narines frémissantes saisissaient l’inimitable poudroiement olfactif de ce genre de lieux où la poussière est maîtresse (bouquinistes, usuriers, brocanteurs : les marchands de vieux et d’usagé), tandis que ses yeux balayaient la pièce, d’une étagère à un tableau, d’une lampe fanée à un vase éteint, d’un bureau encombré de paperasse à un parapluie à demi-ouvert dans un pot en cuivre. Se penchant, Bodichiev ramassa sur le sol deux feuilles de kraft, soigneusement pliées en quatre.
« Bodichiev ! C’est par ici que ça se passe ! » le rappela à l’ordre le représentant d’icelui.
Bodichiev passa donc dans l’arrière-boutique, en soulevant un rideau à la texture rugueuse. La lumière d’une loupiote voilée de rouge tremblotait sur une scène macabre : le corps d’une femme d’un certain âge, grande et d’apparence robuste, gisait sur le plancher. Une lady, jugea Bodichiev par le tailleur élégant et sobre qui l’habillait. Son chapeau avait roulé un peu plus loin ; on voyait bouffer les cheveux gris en désordre. Une chaise renversée constituait tout le désordre de la pièce.
« Mort par strangulation », fut l’explication laconique de Goudounov, les yeux dans le vague. Il se tenait debout près du corps, boudeur, les mains dans les poches comme s’il s’ennuyait.
« Et on a une idée de l’identité de la victime ? demanda Bodichiev.
– Non, pas encore. Joukov est parti chercher le gérant du marché…
– Le gérant ?
– Moui », fit Goudounov avec une moue. Il fixait le mur au-dessus de la tête de son interlocuteur. « Enfin quelque chose comme ça : une sorte de concierge du marché, en tout cas… C’est lui qui a trouvé le corps… » ajouta-t-il vaguement.
Bodichiev baissa le regard vers la pauvre femme qui reposait à leurs pieds. Il ne comprenait pas encore ce qu’il faisait là. Qu’est-ce que Goudounov pouvait bien lui vouloir ? Il y avait anguille sous roche – forcément. Mais quoi, où se trouvait le piège ?
« Et le propriétaire des lieux, le commerçant, on sait qui c’est ? demanda Bodichiev en relevant la tête.
– Bunthoeun, Mortimer Bunthoeun », jeta rapidement Goudounov. Il sortit de la pièce en évitant que son regard rencontre celui de Bodichiev.
Bunthoeun ?
Bodichiev eut soudain l’impression qu’une lame glacée lui perçait l’abdomen. Sa main gauche se crispa sur son ventre. L’air confiné de la pièce se figea autour de lui. Il ferma les yeux. Le froid montait en pointe de son ventre à sa gorge, diffusait en vibrant dans son torse. Il laissa échapper un soupir tremblant.
Bunthoeun. L’assassin de son père.
Ayant repris ses esprits, Bodichiev ne tarda pas à ressortir de l’arrière-boutique. Il ne voulait surtout pas donner à Goudounov l’occasion de se réjouir du mauvais tour qu’il venait de lui jouer. Calmement, la mine composée dans une impassibilité qu’il espérait crédible, il écarta d’une main la toile épaisse. Goudounov se tenait au centre de la boutique, les mains toujours dans les poches, le dos légèrement voûté. Il leva brièvement la tête en direction de Bodichiev, leurs regards se croisèrent. Bodichiev ne lut dans les yeux du policier ni triomphe ni provocation. Plutôt une sorte d’inquiétude – de sollicitude ? L’impression fut trop fugitive pour que Bodichiev en soit certain. Se pouvait-il que le policier, qui n’avait pourtant jamais fait montre que d’hostilité vis-à-vis du privé, veuille lui rendre… Quoi, un service ? Ou bien ses motivations pouvaient-elles être encore plus complexes, plus contradictoires ?
Deux policiers en uniforme entrèrent dans la boutique, porteurs d’un brancard. Trois autres hommes les suivirent, armés de petites valises et d’un appareil de daguerro : les experts. Le trio s’engouffra dans l’arrière-boutique sur un coup de menton de Goudounov dans cette direction. Derrière le rideau, les flashs crépitèrent bientôt. Goudounov commença à discuter à mi-voix avec l’un des brancardiers. Afin de se donner une contenance, Bodichiev inspecta les biens réunis en ces tristes lieux. Un tableau, en particulier, attira son attention d’amateur d’art. Posé contre la vitrine, le cadre éraflé exhibait un verre sale et une marie-louise jaunie ; mais le sujet lui-même semblait passablement intéressant. Mangé d’ombre à force de crasse, presque totalement obscurci, l’on pouvait pourtant distinguer qu’il s’agissait d’un de ces petits paysages à la mode du siècle de Victoria.
Bodichiev se retourna à l’entrée de deux autres individus : Joukov accompagné d’un vieux monsieur à moustache – sans doute le concierge du marché. Lorsqu’il vit Bodichiev, Joukov se figea un bref instant et, avant qu’il ne reprenne sa nonchalance, Bodichiev vit fugitivement son visage se défaire. Surprise – ou colère ? Joukov gratifia Bodichiev d’un hochement de tête avant de planter le concierge sur le pas de la porte (« Attendez-moi ici ! ») pour rejoindre Goudounov auprès du bureau. Bodichiev assista alors à une scène qui, pour être brève, le stupéfia : Joukov lança un regard furibond à son acolyte, tandis que celui-ci esquissait un sourire en coin, les yeux brillants de malice. Le temps que Bodichiev cligne des yeux, les deux policiers avaient repris leur posture habituelle : Joukov l’image même de la froideur tranquille, Goudounov fronçant les sourcils et agité de tics nerveux. Pour autant, Bodichiev venait de glaner matière à réfléchir : un Goudounov moqueur et un Joukov furibond. Voilà qui lui ouvrait des horizons inédits. Goudounov ne l’avait-il alpagué qu’à fin de faire bisquer son collègue ? Mais pourquoi donc ? Bodichiev avait collaboré avec les deux inspecteurs à plusieurs reprises – et toujours sur l’initiative du corpulent Joukov, tandis que le petit Goudounov semblait désapprouver ce genre de rapports police publique/police privée. Alors ?
Tout en regardant les experts ressortir de l’arrière-boutique et les brancardiers pester pour manœuvrer dans le local étroit, Bodichiev sentit légèrement fondre la chape glaciale qui, un peu plus tôt, lui avait figé les entrailles. Une sorte d’excitation s’empara de lui. S’il y avait du tiraillement entre les deux enquêteurs de l’I.P.F., il s’agissait qu’il en tire profit. Il fallait qu’il maintienne sa présence sur une affaire impliquant l’homme responsable du suicide de son père. Présentement, Joukov s’avançait vers Bodichiev : il lui serra la main sans chaleur excessive, mais sans animosité apparente.
« Monsieur Bodichiev, mon collègue me dit que vous passiez dans les parages ? Vous ne savez rien de ce crime, j’espère ?
– Je vous assure être totalement ignorant de tout cela. Je souhaitais juste faire mes courses.
– Hum, oui. C’est que vous comprenez, vu le rapport passé entre l’antiquaire Bunthoeun et votre défunt père… »
Bodichiev haussa légèrement les épaules : « Je viens faire mes provisions ici depuis des années et jamais je n’ai su que le boutiquier pouvait être Bunthoeun.
– Horocho 1 , je comprends, fit Joukov sans que son expression ne convînt la moindre expression. Enfin, puisque vous êtes là… »
Ce disant, il jeta un coup d’œil vers Goudounov, qui fit mine de ne pas s’en rendre compte.
« Vous voudrez bien rester en retrait, tout de même ? »
Bodichiev donna son assentiment avec un hochement de tête. Apparemment satisfait, Joukov fit signe au concierge de s’écarter pour laisser passer la civière, qu’un grand drap blanc recouvrait. Les brancardiers quittèrent les lieux, un des spécialistes alla chuchoter quelque chose à Goudounov avant de partir, tandis que les deux autres commençaient le travail d’étiquetage, saupoudrage et daguerrotypie de la pièce principale du magasin.
« Venez par ici, monsieur… monsieur ? » demanda Joukov en amenant le concierge près du bureau.
« Simpson. Dimitri Simpson.
– Horocho . Monsieur Simpson, c’est vous qui avez découvert le corps, c’est bien ça ?
– Oui, inspecteur. Et un sacré choc, que ça m’a fait. Pensez donc, voir comme ça cette pauvre madame Bunthoeun, sans vie, sur le plancher…
– Pas si vite s’il vous plaît : vous dites avoir tout de suite identifié la victime, c’est bien cela ?
– Ben oui, monsieur l’inspecteur.
– Et il s’agissait de… ?
– Madame Bunthoeun, je la connais bien, pensez : à l’époque où…
– Il s’agit de la femme du propriétaire des lieux ?
– Oui monsieur l’inspecteur. Enfin, non. C’est son ex-femme, ils ont divorcé il y a plusieurs années.
– Mais elle venait toujours à la boutique ?
– Oh non, monsieur l’inspecteur, ils étaient en très mauvais termes, cette pauvre madame Bunthoeun ne venait jamais plus ici ! Mais je la voyais souvent, quand même, elle continuait à faire ses courses au marché, et elle ne manquait jamais une occasion de passer à ma loge, pour me faire un petit bonjour. C’est qu’elle était toujours aimable, madame Bunthoeun, ça oui. C’est vraiment un drame affreux…
– La présence de cette dame à l’intérieur de la boutique est donc tout à fait inhabituelle, selon vous ?
– Oh oui monsieur l’inspecteur, madame Bunthoeun ne s’approchait pas du magasin de son ancien mari !
– Ils ne se parlaient plus ?
– Je ne crois pas, non, monsieur l’inspecteur. Je ne sais pas trop, mais il y avait une histoire d’appartement, elle m’en avait parlé : monsieur Bunthoeun avait décidé de la mettre à la porte de son logement.
– Tiens donc ?
– Mais je ne sais pas trop, monsieur l’inspecteur, il faudrait demander au neveu, il saura vous dire.
– Pourquoi le neveu ? Quel neveu ?
– Cecil Reece : Il travaille avec monsieur Bunthoeun, c’est lui qui s’occupe des affaires immobilières de son oncle.
– D’accord. Et ce neveu est en bons termes avec sa tante ?
– Oh je ne crois pas, monsieur l’inspecteur : madame Bunthoeun m’avait dit qu’il était passé la voir pour lui annoncer que son appartement devait être vendu.
– Madame Bunthoeun vivait donc dans un appartement de son ancien mari ?
– C’était, comment appelle-t-on ça ? Une sorte d’accord, quoi. Monsieur Bunthoeun avait dû laisser cet appartement à sa femme lors de leur séparation, vous voyez, c’était dans le jugement du divorce.
– Horocho . Et monsieur Bunthoeun, justement, vous savez où on peut le trouver en ce moment ?
– Je ne sais pas, monsieur l’inspecteur. Il n’ouvre pas sa boutique tous les jours.
– Et le neveu, il travaille ici ?
– Non monsieur l’inspecteur. Il doit avoir un bureau quelque part, mais je ne sais pas où. Je ne le vois passer que de temps en temps, lorsqu’il vient consulter son oncle.
– Et comment se fait-il que vous soyez entré ici, ce matin ?
– C’est que je m’inquiétais un peu. Comprenez : j’avais vu que la lumière rouge brillait, lors de ma ronde, cette nuit. Et puis ce matin la lumière n’était toujours pas éteinte, et la porte était restée entr’ouverte.
– Il est plutôt normal que la porte d’un magasin soit ouverte, non ?
– Pas avec monsieur Bunthoeun. Il fermait tout le temps. Et puis pas si tôt, vous pensez.
– Et alors ?
– Je suis donc passé voir, c’est mon boulot. Je me demandais si monsieur Bunthoeun n’avait pas eu un malaise, on ne sait jamais. Ou alors, un cambriolage…
– Et cette porte était déjà entr’ouverte, pendant votre ronde de cette nuit ?
– Oh non, justement. Cette nuit la porte était fermée.
– Vous en êtes certain ?
– Certain, monsieur l’inspecteur. Cette nuit je me suis dit que monsieur Bunthoeun devait être en train de travailler. C’est quand j’ai vu ce matin que la porte était entr’ouverte que j’ai trouvé ça bizarre…
– Donc, vous êtes entré.
– Voilà. Et j’ai eu la frousse de ma vie, je vous le jure ! Je ne suis pas trouillard, vous pensez, dans mon métier il ne faut pas avoir peur du noir, hein ? Mais là quand même, de voir cette pauvre femme étendue comme ça, ça m’a fichu un sacré choc, oui, un sacré choc.
– Avez-vous touché le corps ?
– Oh non, monsieur l’inspecteur ! Pensez donc, j’étais trop sous le choc, je n’ai pas bougé !
– Comment avez-vous su qu’elle était morte, alors ?
– Son cou, monsieur l’inspecteur. Sa tête ne faisait pas un angle normal, j’ai tout de suite compris. Et puis après, j’ai vu qu’elle ne respirait plus, la pauvre. Je ne pouvais plus bouger, tellement j’avais eu un choc, mais je l’ai regardée, ça oui !
– Et ensuite ?
– Je suis vite ressorti, pensez ! J’ai déjà lu des romans policiers, je sais qu’il ne faut surtout pas toucher à rien sur la scène d’un crime, monsieur l’inspecteur ! Alors j’ai juste tiré la porte et puis j’ai quitté la halle pour aller chercher le constable de l’entrée du Pont. Il m’a demandé de ne pas quitter ma loge, c’est ce que j’ai fait.
– Fort bien. Et monsieur Bunthoeun, quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
– Eh ma foi, je ne sais pas trop… Laissez-moi voir : si, je sais. Je l’ai vu passer hier, en fin d’après-midi.
– Vous en êtes certain ?
– Oui monsieur l’inspecteur. Il pleuvait très fort à ce moment-là et je me suis fait la réflexion que pour une fois son parapluie allait lui servir à quelque chose.
– Comment ça ?
– Monsieur Bunthoeun ne se sépare jamais de son parapluie, il dit toujours qu’on ne sait jamais quel temps il va faire. Donc là, lorsque je l’ai vu passer et vu qu’il pleuvait, je…
– Bon, bon, d’accord. Et le neveu ? Quand est-ce que vous l’avez vu pour la dernière fois ?
– Un peu avant le vieux Bunthoeun, dans le courant de l’après-midi d’hier.
– Avez-vous vu madame Bunthoeun arriver, ce matin ?
– Non.
– Vous ne voyez pas passer tout le monde ?
– Oh non, impossible.
– Pourtant, votre loge est située juste à l’entrée du marché ?
– Oui, mais on peut aussi arriver par le quai, depuis le pont, monsieur l’inspecteur, et puis aussi en longeant le marché, il y a un passage là-bas entre Billingsgate et le bâtiment des Douanes.
– Vraiment ? Horocho . Donc, monsieur Bunthoeun ou le neveu ont très bien pu passer ce matin sans que les voyiez ?
– Oui, monsieur l’inspecteur. Le matin, vous pensez, avec toute l’activité du marché, je n’ai pas des yeux derrière la tête, hein ? »
Durant ce temps, Bodichiev fureta dans la boutique, sans perdre une miette de l’entretien. Il semblait clair que la vocation première de Bunthoeun ne pouvait être celle d’antiquaire ou de brocanteur : la plupart des artefacts réunis sur les tablettes et dans les vitrines n’avaient visiblement aucune valeur. Un bric-à-brac tristement dérisoire. La véritable source de revenus de Bunthoeun, c’était le prêt sur gages – l’usure.
C’est ainsi que le vieil homme avait achevé de détruire le moral de Sylvain Danilovitch Bodichiev : ruiné, le père du détective s’était vu finalement acculé aux dernières extrémités par le rapace Bunthoeun. Et à l’époque, les objets gagés par Sylvain n’étaient pas des breloques sans valeur : toute la petite collection de tableaux du grand-père y était passée ! Tout juste Jan Marcus avait-il pu sauver de la débâcle son œuvre favorite, en la subtilisant pour la placer hors de portée de son père. La vue de la Tamise, par l’impressionniste belge Émile Claus, trônait désormais sur l’un des murs du bureau de Bodichiev, ultime souvenir de l’histoire familiale à avoir survécu au suicide du député Sylvain Danilovitch Bodichiev…
Assassin de son père, Bunthoeun ? De manière indirecte, certes. Mais bel et bien coupable.
Et en parlant de tableaux, décidément il en était un dans cet antre qui excitait fort la curiosité du détective. Bodichiev revint se poster devant la croûte noircie. En inclinant un peu la tête, pour saisir les rayons d’une chiche lumière, on pouvait distinguer un paysage de campagne anglaise. Une grange à colombage, un personnage au bord d’un étang… Effroyablement sale, ce tableau paraissait pourtant de belle facture. Quel malheureux hère Bunthoeun avait-il encore escroqué, lui prenant en gage un tableau dont le propriétaire ignorait la véritable valeur ?
Bodichiev se dit cependant que, cette fois, Bunthoeun n’avait peut-être pas bien compris l’ampleur de son aubaine. Pour être encore accroché là, ce tableau ne devait pas avoir été correctement évalué. Ou bien était-ce Bodichiev qui se faisait des illusions ? Il faudrait qu’il en parle à un vieil ami…
Le concierge allait sortir, renvoyé par les deux inspecteurs, lorsqu’entra dans la boutique un policeman. Ce dernier se figea dans l’entrée, l’air surpris.
« Eh bien ? demanda sèchement Goudounov.
– Mes excuses, inspecteur. Je ne m’attendais pas… » Se reprenant, le policeman expliqua : « Sergent Fibbles, monsieur. En poste à l’intersection de Gracechurch et de Fenchurch. Je venais voir s’il y a quelqu’un à prévenir.
– Prévenir de quoi ? jappa Goudounov.
– Du décès du propriétaire de cette boutique, inspecteur. Un certain Mortimer Bunthoeun.
– Hein ? Quoi ?! firent les deux inspecteurs avec une belle simultanéité.
– Bunthoeun est mort ? ajouta Joukov en se rapprochant.
– Oui inspecteur. Il a été renversé par une automobile, ce matin de très bonne heure.
– Bon sang ! jura Goudounov. Mais alors pourquoi est-ce que vous n’arrivez que maintenant ?
– J’ai fait transporter le corps à St Bartholomew, monsieur, et c’est là qu’un des médecins a finalement trouvé sur la victime un papier l’identifiant comme le commerçant de cette boutique, répondit le policeman sans se laisser troubler par le ton agressif de ses interlocuteurs. Je suis donc venu voir s’il ne se trouverait pas quelqu’un à prévenir.
– Horocho  ! fit Joukov. Quel commissariat se charge de cette affaire ? Bishopsgate, je suppose ?
– Affirmatif, monsieur.
– Parfait : vous direz donc à vos collègues de Bishopsgate que des inspecteurs de la Brigade criminelle reprennent les choses. Nous leur enverrons la paperasse plus tard.
– Oui monsieur.
– Quel médecin s’est occupé de la victime, à Bart ?
– Le docteur Oswald Browne, à la morgue des urgences, monsieur.
– Vous pouvez disposer, je vous remercie. »
Le constable s’en alla en saluant les deux inspecteurs d’un doigt nonchalant qui effleura le rebord de son casque réglementaire. Il n’y avait pas d’amour perdu entre les agents de la rue et les hommes à chapeau melon de la crim’.
Se retournant avec un soupir vers Bodichiev, demeuré appuyé contre une étagère, Joukov lui concéda : « Bon, eh bien puisque vous êtes là, voulez-vous venir voir avec nous le corps de l’usurier ? »
Bodichiev accepta volontiers. Du coin de l’œil, il vit que, dans le dos de Joukov, Goudounov se frottait les mains d’un air ravi. Il y avait décidément des choses pas claires entre ces deux-là…
*
« Tué sur le coup, inspecteur : il était mort avant même de retomber au sol », expliqua le médecin légiste devant le corps chétif qui reposait sous un drap. On n’apercevait qu’un visage, pincé et jaunâtre, aussi sévère dans la mort qu’il l’avait certainement été dans la vie.
Outre Bodichiev, Joukov et Goudounov, se trouvait également dans le labo de la morgue un petit bonhomme à la mine renfrognée : le sergent Richardson, du poste de Bishopsgate. Il n’avait que passablement apprécié...

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