Moonlight Shadow
232 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Moonlight Shadow

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
232 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Harper, jeune avocate londonienne, apprécie son indépendance chèrement acquise. Une nuit de pleine lune, un incroyable secret de famille s’éveille dans ses veines sans qu’elle y ait été préparée. Dès lors, sa vie bascule, levant le voile sur un monde sanglant dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Pour sa propre sécurité, Harper est contrainte de renouer avec ses proches, au cœur des contrées sauvages de son enfance, et d’exhumer le passé trouble de sa mère, morte assassinée une dizaine d’années plus tôt. Débute alors un douloureux et dangereux périple au cours duquel la jeune femme devra apprendre à composer avec les règles archaïques de son clan et cette nouvelle facette obscure de son existence. Entre amours irraisonnées et héritage familial, Harper parviendra-t-elle à entrevoir un peu d’espoir pour l’avenir ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 27
EAN13 9782491826086
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

A. J. Forest
Moonlight Shadow
© [erminbooks], 2020. Tous droits réservés.
Couverture : Shealynn Royan, d’après des images de Stefanie, Laura Сrazy, Beatrice Prève, Serge-B.

ISBN : 978-2-491826-08-6

Ce livre est livré avec les polices de caractères Allura (TypeSETit / Open Font License ) et Garogier (Rogier van Dalen / Rogier van Dalen License ).
Images intérieures : Patte loup : © Daniel Berkmann / Griffures : © Cheremuha / Lunes : © Daria
Je dédie ce livre à tous ceux qui, coincés entre quatre murs, pourront toujours compter sur la force de leur imaginaire pour s’évader.
CHAPITRE 1
Mad world
Je fais souvent ce même rêve. Celui d’une folle cavalcade dans une prairie sous un ciel étoilé. La brise est chargée d’odeurs délicieuses, mélange d’écorces, d’humus et d’autres parfums encore sur lesquels je ne saurais mettre de mots. Je foule un tapis d’herbe tendre comme on n’en trouve qu’en nature profonde et intacte. Lorsque je le touche, le sol végétal remonte entre mes doigts, imbibe les paumes de mes mains, et inonde ma peau d’une sensation de fraîcheur grisante. Je cours comme je ne l’ai encore jamais fait, à en perdre haleine et à la limite de mes forces, sans pour autant ressentir le moindre épuisement. Il me semble que je pourrais mener ce train d’enfer jusqu’à l’aube sans que rien ne puisse me ralentir. Ivre de liberté, j’ai la certitude que je ne suis pas en train de fuir, mais que je vais au-devant de quelque chose, ou de quelqu’un. Qui ? Quoi ? Impossible de le savoir, car c’est à ce moment-là que je me réveille, droite dans mon lit, en nage, le cœur tambourinant derrière mes côtes à la limite du supportable.
Ce rêve me poursuit depuis l’enfance et ne m’a jamais quittée. Il arrive que de longs mois s’écoulent en toute quiétude sans qu’il s’invite dans mon esprit. À l’inverse, lorsque je suis stressée ou anxieuse, il peut hanter chacune de mes nuits sans me laisser le moindre répit. Quand j’étais plus jeune, on l’a parfois qualifié de terreur nocturne ou de cauchemar, notamment en raison de l’état de forte agitation, proche de la transe, dans lequel il me plonge. Moi, je choisis de l’appeler rêve, car après tout, il ne s’y passe rien de négatif. Là où ça va mal, c’est quand je me réveille : j’ai toujours la respiration sifflante, le pouls complètement fou, et l’esprit à des lieues de mon corps.
En m’éveillant brusquement cette nuit, j’ai sauté à bas de mon lit sans avoir totalement repris contact avec la réalité. Ma réalité. Cette dernière m’a rattrapée avec la fulgurance d’un éclair de douleur : celui causé par mes fragiles orteils rencontrant sans ménagement le pied de ma table de chevet. J’espérais avoir imaginé le craquement qui s’en est suivi, mais en ouvrant les yeux, ce matin, je sais qu’il n’en est rien. Impossible d’étirer les orteils sans que cela me déclenche aussitôt une vive souffrance dans tout le pied. C’est mauvais signe. Je dois lutter contre la fatigue qui pèse de tout son poids sur mes paupières pour m’extirper des draps. Je me sens fiévreuse, sans force, et ait la désagréable surprise de me découvrir trempée de sueur. C’est bien ma veine, j’ai dû prendre froid dans les courants d’air de la City hier soir.
Sur le chemin de la salle de bain, je palpe mon cou à la recherche de ganglions, mais n’en trouve aucun. Ma gorge n’est pas en cause et mon nez n’a rien d’un robinet. En revanche, je pourrais faire cuire un œuf sur mon front. Je dois avoisiner les 39 °C.
Le néon au-dessus du lavabo m’agresse les yeux, mais faute de fenêtre, je ne peux m’en passer. Je m’asperge le visage d’eau froide à plusieurs reprises et me tamponne sommairement les joues. Une douleur lancinante s’éveille dans ma mâchoire, m’empêchant de bâiller. Allons bon, je me serais donné un coup en dormant ? Je me regarde sous toutes les coutures dans le miroir, mais ne trouve rien d’anormal si ce n’est mes traits extrêmement tirés. Mon pied en revanche affiche clairement les stigmates de la bataille de cette nuit : il a doublé de volume et mes orteils du milieu ont pris une vilaine couleur violacée.
— Une belle journée qui commence…
Claudiquant jusqu’au canapé, je prends mon ordinateur portable sur mes genoux et cherche, dans la demi-heure qui suit, un médecin disponible pour une téléconsultation au saut du lit. J’évite autant que faire se peut le corps médical, mais lorsque j’y suis forcée, je dois dire que les nouvelles technologies me sauvent la mise. Avec mes horaires de dingue et les règles inflexibles de ma société, il m’est rarement possible de me déplacer pour mes besoins, aussi vitaux soient-ils.
Je finis par décrocher un entretien vidéo avec un charmant médecin pakistanais dont le verdict est sans appel : deux orteils cassés, interdiction de pratiquer toute activité sportive et de porter des talons pour les deux semaines à venir, trois si le pied ne désenfle pas.
— Il me faudrait un arrêt de travail, dis-je en me passant une main lasse sur le visage, dans ma branche, je ne peux pas travailler en baskets…
L’homme roule des yeux mais hoche la tête et consent à me mailler le précieux sésame pour mon employeur. Je procède au paiement en ligne et ferme rapidement l’ordinateur, sentant poindre la migraine.
Une bourrasque plus forte que les autres fait trembler mes fenêtres percées dans les combles. Une nuée de feuilles mortes tourbillonne un instant devant mes carreaux, comme de petits oiseaux bruns espérant s’élever dans le ciel d’encre, puis retombe mollement au-delà de ma ligne de vision. La scène a quelque chose de déprimant, pourtant elle m’apaise.
J’habite un studio niché sous les toits, à peine plus grand qu’une chambre de bonne, mais trop petit pour être considéré comme un appartement. La majorité des murs sont en sous-pente et deux poutres traversent l’espace à vivre. Pour autant, j’y suis bien, et je m’y sens chez moi. Je vis seule avec mes petites habitudes, la filmographie de Brad Pitt et, comme toute célibataire qui se respecte, un chat.
Il s’agit d’un matou roux à qui il manque une canine. Fort de son statut de vagabond sans foi ni loi, il est entré un jour par une fenêtre ouverte, a décapité toutes mes orchidées et n’est plus reparti. L’expression « chat de gouttière » lui sied à merveille, lui qui passe le plus clair de son temps sur les toits du voisinage, à emprunter les chéneaux comme s’il s’agissait de sentiers pour félins. Je l’appelle Bo, pour Boréale, car ses yeux verts me rappellent les aurores. C’est assez émasculant puisqu’il s’agit d’un mâle, mais il ne m’en tient pas rigueur. Depuis quelque temps, toutefois, nos relations se sont dégradées, et je soupçonne mon compagnon à quatre pattes d’avoir élu domicile chez la vieille dame du deuxième. Le traître.
En claudiquant sur mon talon, je vais à la fenêtre scruter les allées et venues des passants. Londres est comme à son habitude en cette saison : pluvieuse et balayée de rafales. C’est la toute fin de l’automne. L’été indien s’en est allé, et les arbres qui hier encore résistaient si vaillamment à l’approche de l’hiver se sont déplumés à une vitesse ahurissante. Je donnerais cher pour sentir encore les feuilles mortes craquer sous mes pas et la brise tiède de fin d’été me fouetter le visage. Contrairement à la plupart des gens, j’apprécie la décrépitude des arbres, le changement d’heure et les premiers matins de givre. Il faut dire que j’ai mes raisons à cela : Papa nous a abandonnées au beau milieu d’un hiver et Maman est morte le dernier jour du printemps, condamnant tous mes étés à un arrière-goût de deuil. En définitive, l’automne est la seule période de l’année où j’arrête de retenir mon souffle. Hélas, il est bel et bien fini.
Je m’arrache difficilement à la contemplation du paysage urbain et avise l’horloge de la cuisine. Il est près de neuf heures. L’effervescence de la capitale bat son plein et un concert de klaxons m’annonce la formation des premiers bouchons sans que j’aie besoin d’y jeter un œil. D’ordinaire, je prends moi aussi part à cette fervente agitation, me levant aux aurores pour attraper le premier métro et arriver à la City avant la déferlante de tailleurs et costumes de luxe.
Je travaille dans l’une de ces tours que l’on voit sans cesse dans les films quand il s’agit d’illustrer le quartier d’affaires. À vingt-huit ans, j’occupe un poste de chargée de mission dans un cabinet d’avocats depuis maintenant quatre ans, et passe la journée à courir d’un étage à l’autre perchée sur des Stilletos de douze centimètres. Aussi navrant que cela puisse être, dans ce vivier de têtes pensantes huppées, la hauteur des talons qu’une femme chausse importe autant que son diplôme le plus élevé. Assez tristement, je ne peux me servir de ma tête et être utile à mon entreprise qu’à condition d’être impeccable jusqu’au bout des orteils.
Bien que déchargée de mes obligations sociales pour la journée, je prends une douche, m’habille, et déjeune par-dessus la jambe comme chaque matin de semaine. Je serai bien restée en pyjama mais il va me falloir appeler mon boss pour signaler mon absence, et ce sale voyeur prend un malin plaisir à activer la visio à chaque communication. Dans cette optique, je rehausse mon regard noisette d’un trait de liner à la française d’un geste rodé par l’habitude. Par excès de coquetterie, je l’accompagne quelques fois d’un rouge à lèvres criard mais, vu mon état général, ce n’est pas à l’ordre du jour. Ma routine beauté expédiée, je défais avec soin la tresse hirsute avec laquelle j’ai dormi et libère sur mes épaules ma longue chevelure châtain doré.
Du jour où j’ai laissé mes cheveux pousser, je suis par miracle devenue visible et désirable aux yeux des hommes. Ils sont, avec mes longs cils, le seul avantage que je tire du système pileux hérité de ma famille maternelle, que je qualifierai plus proche de celui du singe que de celui de l’homme. En dehors de ça, rien ne me distingue vraiment des filles de mon âge. De taille moyenne, ma gourmandise m’oblige à être sportive pour ne pas culpabiliser. De fait, j’ai l’air sortie du même moule que toutes les femmes que je côtoie professionnellement et me demande parfois ce qui fait la différence auprès des hommes. Le mimétisme à la City est plus flagrant que dans tout autre quartier de Londres : nous portons les mêmes tenues, fréquentons les mêmes coiffeurs, adoptons la même démarche pressée et écrasante d’assurance… pourtant, nous héritons d’étiquettes propres à chacune, et plus ou moins flatteuses.
Pour ma part, je ne m’en tire pas trop mal puisque, les rares fois où il m’est arrivé de surprendre mes collègues masculins parler dans mon dos à la machine à café, je me suis vue attribuer des notes allant de sept à huit – car oui, ils nous notent, les mufles ! – et repartir avec la mention « jolie » ou « mignonne ». D’autres se seraient offusquées de ne pas être perçues comme belles ou sexy, mais moi j’aime assez ça, être ni plus ni moins que jolie à leurs yeux.
Aujourd’hui cependant, avec mon teint luisant, mes yeux de panda et mon pas traînant, je doute d’être jolie pour qui que ce soit.
CHAPITRE 2
Wasting my young years
Ce soir, je sors. L’une de mes amies fête ses trente ans et, en dépit de la fièvre qui ne me quitte plus, il est hors de question que je manque une occasion de fausser compagnie à mon étouffant trente mètres carrés. Le charme de mon petit appartement sous les toits n’opère plus sur moi, et j’ai de plus en plus de mal à supporter ses mansardes depuis que j’y suis cloîtrée. Par le passé, j’ai déjà songé à déménager, mais difficile de se loger à Londres lorsque l’on n’a qu’un salaire et un soutien familial inexistant. En temps normal, je n’y fais que dormir et m’arrange pour passer mon temps libre à l’extérieur. Ces derniers jours de repos forcé ont changé la donne, et je me sens comme un lion en cage.
Jusqu’à aujourd’hui je n’avais pourtant pas la force de sortir. Un mauvais virus me retourne le ventre et les méninges. Je me couche de plus en plus tôt mais rien n’y fait, je suis crevée, amorphe et déconcentrée. En plus de ça, chaque réveil me fait me sentir comme une petite vieille. Je craque de partout, tremble comme une feuille au sortir des draps et m’afflige de ma propre lenteur dans tout ce que j’entreprends. Il m’a fallu plus d’une heure pour faire quelques courses chez l’épicier du bas de la rue, ce qui me prend d’habitude dix minutes.
J’en reviens à l’instant. Debout devant le bar de la cuisine, je m’affaire à vider mon sac de courses lorsque mon esprit dispersé s’illustre à nouveau. Je viens de mettre la main sur une barquette de bifteck au fond de mon sac.
— C’est quoi ce délire ?
J’examine bêtement la pièce de viande, énorme et sanguinolente, et retrousse le nez de dégoût. Je suis végétarienne depuis bientôt cinq ans, je n’ai pas pu acheter ça. Sourcils froncés, je me repasse en accéléré le film de mes emplettes sans me rappeler l’avoir mis dans mon sac et passé en caisse. À en croire le ticket, je l’ai pourtant bien acheté.
Un soupir consterné m’échappe. Quelqu’un dans le magasin a dû le glisser dans mon sac à mon insu. J’en fais quoi maintenant ? Je le ramène, je le jette ? Vu le prix, ce serait indécent. Mon estomac choisit cet instant pour s’éveiller avec gourmandise. Peut-être que… Cuit à point avec une noisette de beurre, quelques grains de poivre et du persil, débarrassé de tout ce rouge qui me fait horreur… la salive afflue dans ma bouche et le gargouillis de mon ventre s’intensifie, comme s’il me suppliait d’engloutir toute cette viande dans l’instant.
Après une longue hésitation qui ne me ressemble pas, je repousse la barquette de viande à l’autre bout du bar et jette un torchon dessus, bien consciente que ça ne règle en rien mon dilemme.
Lâche, je bats en retraite dans la salle de bain. De tous les petits rituels qui jalonnent mon existence de célibataire, il y a celui des sorties. Bien que n’ayant personne à épater ou séduire, je fais l’effort de m’apprêter de la tête aux pieds. Cela commence par une bonne douche fraîche et un examen minutieux de mes jambes. Comme souvent, je peste contre l’armée de petits poils bruns qui s’échine à les prendre d’assaut. Le rasoir a beau les décapiter tous les deux jours, ils reviennent inlassablement à la charge, ne me laissant pas le moindre répit entre les batailles. Mon système pileux est tel que vingt-quatre heures suffisent à convertir mes gambettes soyeuses en grattoir pour chat.
Depuis quelque temps, il me semble même constater une recrudescence de duvet sur l’ensemble de mon corps. Mes bras, mon ventre, mes joues sont recouverts d’une fine toison blonde à peine visible en dehors des rayons du soleil. Je ne crois pas que cela ait été si marqué avant. J’essaie ne de pas faire cas de ce menu changement. Duvet ou pas, mon reflet dans le miroir reste acceptable, même s’il me tracasse.
De toute façon la saison des bikinis est encore loin, et ce n’est pas demain la veille qu’un homme me verra nue. Aussi incongru que cela puisse être, mon rituel n’a pas pour but de ramener quelqu’un dans mon lit. Je le fais pour moi, pour flatter mon ego et rassurer la fille seule que je suis. Je m’ouvre une porte sur l’inconnu dans mon quotidien si bien huilé : si je veux, je ramène quelqu’un ou je découche. Je suis prête, je tomberais la robe sans gêne.
C’est du moins ce que je me dis à chaque fois. La réalité est évidemment tout autre : les seuls yeux devant lesquels je me dénude sont ceux de mon chat. Bo m’honore d’ailleurs de sa présence ce soir. Perché à l’extérieur sur le rebord de fenêtre de ma chambre, il louche en suivant mes allées et venues. Je sors une petite robe noire scintillante du placard et la soumets à son approbation. Le matou, dont la respiration forme de la buée sur le carreau, plisse les paupières d’un air malicieux. Je prends ça pour un oui.
À la différence de mes homologues féminines qui auront, elles aussi, misé sur le noir ce samedi soir, je ne cherche pas à cacher des formes ou amincir ma silhouette. Plutôt à me fondre dans la masse sitôt arrivée. Si j’aime être regardée, je déteste en revanche être abordée. D’où mes nuits solitaires, j’imagine. Mes tenues sont en conséquence savamment élaborées pour que je me sente jolie tout en étant facilement oubliable.
Ma soirée se déroule au centre-ville, dans un bar lounge du vieux Londres qui ne reçoit que sur invitation. C’est la grande mode dans les clubs branchés du moment. Je présente mon carton au portier en souriant pour feindre la fille sûre d’elle. Les endroits sélectifs comme celui-ci me mettent mal à l’aise, probablement parce que je redoute d’être un jour refoulée parce que jugée trop laide, ou pas assez bien habillée.
Ce ne sera pas le cas ce soir. Le cordon doré s’abaisse devant moi et m’ouvre les portes d’un univers à l’atmosphère feutrée que je ne connais que trop bien. Les cocktails dernier cri dispensent dans l’air une odeur acidulée, qui compose à merveille avec les bougies parfumées dansant sur les tables. Me voyant boitiller sur mes orteils cassés, un serveur au physique de play-boy, lui aussi trié sur le volet, vient m’offrir son bras le temps d’une volée de marches menant à une seconde salle. Ici, ne sont admis que les célibataires exigeants aux portefeuilles bien garnis, caste risible à laquelle mes amis et moi appartenons par la force des choses.
Je déambule entre des meubles de designers de haute volée que je ne remarque même plus, à l’instar des habitués de l’endroit. J’ai la satisfaction de constater que toutes les femmes ou presque sont habillées comme moi, et suffisamment attrayantes pour qu’on me fiche la paix. Rassurée, c’est le sourire aux lèvres que je me glisse sur la banquette occupée par mes amis les plus proches. J’ouvre la bouche mais oublie toute politesse devant l’assiette de tapas fumantes qui garnit le centre de table.
— Hé ! Dis pas bonjour, surtout !
— Harper, mais qu’est-ce que tu fais ? C’est de la viande !
Je me fige en même temps que les conversations, les joues pleines de délicieuses bouchées de dinde aux fines herbes. Mon cœur semble battre au ralenti et mon esprit se débat dans un brouillard confus. Moi qui pensais faire une arrivée discrète, me voilà le centre de l’attention. Autour de la table, je lis surtout de l’amusement et de la stupeur. Une seule personne me regarde avec une moue d’horreur : Olivia, végétarienne comme moi. Me refusant à régurgiter devant une pleine tablée, j’avale tant bien que mal la bouchée m’étant restée en travers de la gorge.
— Pardon… j’avais vraiment trop faim.
L’excuse, pourtant pitoyable, emporte le rire de quelques-uns. Olivia en revanche le vit comme une trahison et me foudroie du regard. Je me penche vers elle :
— Je ne sais pas ce que j’ai en ce moment, j’ai des envies de viande ! Ça te l’a déjà fait à toi ?
— C’est l’hiver qui veut ça, intervient Charlie, notre boute-en-train de service, moi aussi j’ai tout le temps envie de viande.
Olivia lève les yeux au ciel et se laisse entraîner par Charlie dans une conversation vegan/carniste qu’ils ont déjà eue des centaines de fois, et dont aucun d’eux ne sort jamais grandi.
— Comment tu vas ? m’interroge Josephine, posant sa main sur la mienne.
Jo est une jolie blonde aux boucles désordonnées. Son sourire aux fossettes marquées a le don de me réchauffer le cœur quelles que soient les circonstances. Comme à son habitude, elle est la seule à se préoccuper davantage de moi que d’elle-même, dont c’est pourtant l’anniversaire ce soir.
— Bien. Enfin, ça va, dis-je, m’étonnant de ne pas ressentir l’intense sentiment de culpabilité auquel je m’attendais. Une bouchée de tapas après cinq ans sans écart, c’est pas si mal…
— Tu vas sûrement grossir, c’est ce qui arrive quand on change son alimentation comme ça.
Je l’attendais celle-là. La mise en garde faussement amicale d’Emmy. À la façon dont elle m’a regardée de la tête aux pieds lorsque je suis arrivée, je savais que j’allais avoir le droit à une réflexion du genre : « tu t’es affamée toute l’année pour entrer dans cette robe ? » Ce n’est un secret pour personne, entre elle et moi, ça n’a jamais été une grande histoire d’amour.
— On fera un régime ensemble, répliqué-je sans prendre la peine de feindre l’humour.
Jake, son petit-ami, me jette un regard réprobateur. Si je mets Emmy en pétard, elle passera ses nerfs sur lui pour le restant de la soirée. Je m’excuse du regard et commande un verre pour rattraper mon retard sur les autres. À une ou deux têtes près, le groupe est à l’identique de celui avec lequel j’ai fêté Halloween. C’était dans un endroit très similaire, si bien que tout a un goût de déjà-vu, déjà vécu pour moi ce soir. Aux noir et orangé ont succédé les ornements blancs et roses, plus en phase avec une soirée d’anniversaire.
Autour de la table, nous sommes huit. Cinq filles, trois garçons, un seul couple : Emmy et Jake. La vie à Londres et nos jobs à la City sont peu propices à la naissance de relations durables. Si j’en crois le fleurissement de clubs comme celui-ci ces dix dernières années, je peux dire que nous sommes hélas loin d’être une exception. Il paraît que c’est l’époque qui veut ça. Nous passons trop de temps à étudier, puis trop de temps au travail. Habitués à la célérité et facilité des nouvelles technologies, nous avons trop peu de patience en amour. J’en sais quelque chose : si un mec ne m’en met pas plein des yeux dès le début, je ne prends même pas la peine de le revoir, déçue d’avance.
De fait, ma génération est marquée par deux catégories d’individus. Ceux qui collectionnent les échecs sentimentaux, profitant à l’économie et à la société par leurs coûteux divorces et enfants multiples ; et ceux, comme moi, qui ont abandonné l’idée de trouver l’âme-sœur jusqu’à nouvel ordre, les poids morts de la nation. Malgré ce sobriquet dont certains magazines bas de gamme nous affublent, on ne se porte pas si mal. Nos vies sociales sont rythmées par les animations festives, culturelles et intellectuelles de la capitale. Le manque familial et sentimental s’en trouve rapidement comblé.
En toute honnêteté, les quatre années qui viennent de s’écouler, je ne les ai pas vues passer. Je me sais prête à rempiler, tout en gardant dans un coin de ma tête que dans cette ville, perdre le compte des années conduit à passer à côté de sa vie. Vous vous réveillez un jour avec votre salaire de cadre supérieur, dans votre bel appartement avec vue sur la Tamise, et vous rendez compte que vous avez manqué le coche sans trop savoir comment, puisque, à quarante-cinq ans, vous menez la même vie qu’à vingt-cinq.
Je ne veux pas finir comme ça. C’est la raison pour laquelle je passe mon temps dans des endroits qui me mettent mal à l’aise, mais que nous fréquentons tous en attendant que quelque chose se produise. Et mon quelque chose à moi, il n’a pas tardé à se manifester.
CHAPITRE 3
Can’t fight the moonlight
Assise derrière la vitrine du petit café en bas de chez moi, je tente de soulager la gueule de bois carabinée qui bat mes tempes à grand renfort de boissons détox. L’infusion fumante que la serveuse dépose sous mon nez est ma troisième de l’après-midi. Dehors, le soir commence à tomber sans parvenir à sonner la fin de mon afternoon tea en solitaire. Je ne suis pas pressée de retrouver ma tanière mansardée.
Tout en soufflant sur ma tasse, je regarde mon téléphone s’agiter. Le vibreur sur le bois fait un tapage de tous les diables, mais je n’ai pas la force de tendre la main pour l’en empêcher. Sur l’écran lumineux, le prénom de ma tante s’affiche en lettres capitales. JOYCE. J’écris de cette façon le nom des gens pour lesquels il ne faut surtout pas décrocher. Je sais que dans quelques instants je verrais s’afficher un SMS commençant par « Hopy, tout va bien ? » puis, elle rappellera deux ou trois fois, pour finalement se résoudre à laisser un message vocal que je n’écouterai que dans plusieurs jours. Si je l’écoute.
Le voilà, le fameux texto et ses quatre premières lettres qui ont le don de me mettre en rogne. « Hopy… ». Je m’appelle Harper, c’est un prénom suffisamment court pour se passer de diminutif ridicule et faussement affectueux. Pourquoi s’obstine-t-elle à m’appeler chaque mois ? Je ne fais l’effort de répondre que pour mon anniversaire et Noël. À sa place, je me serais depuis longtemps lassée de prendre des nouvelles de mon ingrate de nièce.
Lasse, j’avale tout rond deux comprimés d’ibuprofène pour soulager mon crâne, mes orteils tout bleus, et accessoirement mes dents, qui n’ont pas cessé de me faire mal. Le téléphone sonne à nouveau, et je me sens coupable pour de bon. Je n’ai pas envie de parler, elle sait bien que je suis incapable d’entretenir des relations familiales ! C’est trop m’en demander…
Ignorant le regard interloqué de la serveuse derrière son comptoir, je m’empare d’un numéro froissé du Guardian abandonné sur la chaise à côté de moi, et entreprends de le feuilleter pour tromper l’ennui. Un énorme titre barre la double-page centrale « Ce mois-ci, ne manquez pas la super lune ! ». Vaguement intriguée, je balaye la colonne des yeux. J’y apprends que ce terme désigne une pleine lune à son périgée – j’ajoute un mot à mon vocabulaire en passant – c’est-à-dire au plus près de la Terre qu’elle ne l’a jamais été au cours du siècle. Ce phénomène lunaire a lieu justement cette nuit. En somme, elle nous paraîtra ici-bas beaucoup plus grosse et plus brillante qu’à l’accoutumée.
Un sourire triste me crispe la joue. Maman aurait adoré ce spectacle. Elle aimait beaucoup la Lune et son folklore. Quand j’étais malade, elle m’assurait que l’influence du premier quartier me ferait aller mieux, à l’inverse, elle voyait dans la pleine lune la cause de ma mauvaise humeur et de mes insomnies. Maintenant que j’y pense, elle croyait dur comme fer aux cycles lunaires, à l’instar du reste de ma famille de timbrés. Moi, je m’y réfère quand ça m’arrange. Un peu comme un mauvais croyant qui ne prie que lorsqu’il en a besoin. Je me masse la tempe tout en passant à la page suivante. Super lune du siècle mon œil, il n’y aura sûrement pas de quoi fouetter un chat.
 
La tiédeur de la nuit me saute au visage dès la sortie du café. Quelques employés municipaux sont encore à pied d’œuvre autour des lampadaires, qu’ils parent peu à peu des ornements de fin d’année. Noël s’est approché à grands pas sans que je le voie venir. D’ici peu, les rues de Londres scintilleront de mille feux et les vitrines rivaliseront d’enchantement.
Pour l’heure, les rues sont tristement grises et déjà engorgées de bouchons bien qu’il soit relativement tôt. Les volutes de fumée qui s’élèvent des pots d’échappement ne sont certainement pas étrangères à la moiteur inhabituelle de l’air. Je soupçonne les kiosques de la capitale d’être à l’origine de cet exode inhabituel. En effet, à l’exemple du Guardian, nombreux sont les journaux qui ont décrit la « super lune » comme l’événement de l’année – à croire qu’ils n’ont aucune autre actualité à se mettre sous la dent –, et invité les Londoniens à s’exiler loin des lumières de la ville pour mieux profiter du phénomène.
De fait, en cette veille de weekend, les férus de photographie et amoureux de la nature se sont rués derrière leur volant dans l’espoir de quitter la ville avant le crépuscule. Chacun se figurant bien sûr être le seul à avoir eu cette idée lumineuse. Le pas lourd, un peu jalouse d’eux je dois dire, je regagne mon appartement sous les toits sans autre plan qu’une assiette de frites devant la télévision.
À peine rentrée, j’ouvre une fenêtre et zyeute les toits du voisinage dans l’espoir d’y voir le chat roux. J’espérais l’attirer pour un peu de compagnie, mais mon matou m’a boudée toute la semaine. Je ne sais pas ce qu’il trouve à faire en cette saison, tout est mort ou en passe de l’être. Les jardinières aux balcons restent désespérément vides et les arbres ressemblent à de vieux bouts de bois rabougris. On ne trouve plus le moindre écureuil dans les allées de Hyde Park, les canards ont déserté les mares et plus un oiseau ne traverse le ciel. La vie est en pause, dans l’attente langoureuse du printemps.
C’est alors que je la vois, ronde et énorme, suspendue à un fil invisible dans le ciel de Londres. La lune est si belle qu’elle me coupe le souffle quelques instants. Une vive émotion me saisit l’estomac. Étourdie, je serre les mains sur le bord de fenêtre pour me ramener les pieds sur terre. Le bois émet une plainte de protestation, je baisse les yeux et découvre que chacun de mes doigts a laissé un profond sillon sur le rebord. J’étouffe un juron et examine aussitôt mes ongles, craignant les échardes. Mes délicates cuticules roses m’apparaissent noires et épaisses comme des… griffes !
J’ouvre la bouche mais reste muette, abasourdie. Un goût de fer me vient sur la langue, celui du sang. Je cours dans la salle de bain passer mes mains sous l’eau et m’examine dans le miroir. Les saignements, car il y en a plusieurs, viennent de mes gencives, que je sais fragiles. C’est toutefois la première fois qu’une telle chose se produit en dehors d’un brossage de dents trop énergique. Je me penche au robinet et me rince plusieurs fois la bouche sans réussir à me débarrasser du goût ferreux. Je saigne toujours. La panique me submerge lorsque je m’aperçois que mes doigts, impeccablement lavés, se terminent toujours par d’horribles griffes animales.
Mon regard saute dans le miroir. J’y vois une folle aux lèvres retroussées sur des canines d’une longueur inhumaine. Cette folle ne peut être que moi, moi en plein délire causé par la fatigue ou la fièvre. Je dois halluciner, dormir debout, avoir été droguée, je ne sais pas ! J’ai rapidement mal au cœur et dans toute la poitrine. La peur me prend à la gorge, m’étouffe. Je me rue sur le téléphone mais, à cause des griffes, mes doigts sont sans prises sur lui. Incapable de composer le numéro des secours, je fais glisser la tranche de ma main sur l’écran et appelle avec mon nez le dernier numéro du journal d’appels. Mes jambes flanchent dans le temps que met tante Joyce à répondre. Je n’arrive plus à tenir debout !
— Hopy, chérie ! Je suis contente que tu appelles, malheureusement tu tombes mal j’allais sortir. On se dit à plus tard, ma belle ?
Ma respiration se coupe, reprend, s’arrête à nouveau. Je voudrais crier de toutes mes forces mais suis paralysée par la douleur qui vrille mon corps. Mon sang est en train de bouillir dans mes veines. Mes muscles se déchirent de partout et mes os… oh, mes os ! Je suis presque sûre de les entendre craquer !
— Je… suis en train de… mourir ! glapis-je dans le combiné, TATA ! JE VAIS MOURIR ! JE V…
Ma langue se retourne dans ma bouche et m’étouffe tandis que mon corps se tord en convulsions brutales. J’entends mes dents qui s’entrechoquent, mes os céder et un râle d’agonie exhaler par mes lèvres grandes ouvertes. Je me recroqueville en position fœtale, le front pressé sur le sol. Ma tête va exploser, à moins que ce ne soit mon cœur qui lâche le premier. Ça ne fait plus si mal à présent, mais ça bouge à l’intérieur de moi. Pas comme un parasite, plutôt comme si mon squelette, mes muscles, mes organes, s’étaient décrochés, désassemblés, et qu’on me secouait pour y mettre une pagaille folle. Je dois faire une hémorragie, une crise cardiaque, et m’être éventré les intestins. Tout ça à la fois.
Hormis les sons qui émanent de moi, un silence de mort plane dans l’appartement. Une bile acide déborde du coin de mes lèvres et ruisselle sur mon menton. J’ai uriné dans mon jeans. L’odeur me prend si fort au nez qu’elle occulte tout le reste. Je sens la chaleur qui s’en dégage sans pouvoir esquisser un geste. À bout de forces, je me laisse choir dans la flaque d’humidité pour ne plus en bouger. Entre mes paupières en fente, les murs de l’appartement me paraissent brillants comme du phosphore. Les lumières sont éteintes, ce n’est que la clarté de la lune déformée par mes pupilles noyées de larmes.
CHAPITRE 4
Keep the streets empty for me
Une clarté verdâtre, projetée par les chiffres trop lumineux de mon radio-réveil, règne autour de moi lorsque j’ouvre les yeux sur mon appartement dévasté. Je me sens faible et groggy, terriblement nauséeuse. À l’extérieur, il pleut. Le jour s’est levé sur un ciel si sombre que la nuit ne s’est pas vraiment dissipée. En me concentrant, je distingue le bruit ténu de la circulation sur la chaussée détrempée, et celui d’un moteur ronronnant plus fort que les autres au bas de l’immeuble. Londres vit au ralenti, comme c’est uniquement le cas aux heures creuses de la journée. C’est étrange d’entendre à nouveau tous ces sons, moi qui pensais ne plus jamais rouvrir les yeux.
Je me redresse sur un coude, essuyant une torsion de l’estomac et son relent de bile. Je n’ai rien à vomir, c’est douloureux. En voulant prendre appui sur mes cuisses, je m’aperçois que mon corps est couvert de chair de poule. Si je le vois, c’est que je n’ai plus ni pantalon ni culotte, rien que mon t-shirt de la veille, froissé et déformé. Mes autres vêtements gisent à quelques pas. Le pantalon est déchiré, la culotte baigne dans une bisque jaunâtre, trop visqueuse pour être de l’urine. On dirait qu’elle a été – et ce constat me rend plus malade encore – régurgitée.
La peur, la faim, le froid s’éveillent en moi tous en même temps. Je réajuste machinalement mon t-shirt. Il est si distendu que l’une de mes épaules est dénudée jusqu’au coude. Tout est si… confus. Je presse une paume moite contre mon front et me pique les doigts en reposant la main au sol. Des éclats de verre sont éparpillés autour de moi, menaçant de me lacérer les genoux au moindre mouvement. C’est tout ce qui reste de ma table basse, à croire que quelqu’un s’est écrasé dessus. Partout où mon regard se pose, je découvre le même chaos. Mon appartement a été retourné, mes affaires saccagées, mon mobilier détruit. De mon petit nid douillet, il ne reste rien ou presque. J’avais mis plus d’une année à meubler et aménager cet endroit…
Ma lèvre inférieure tremble dangereusement, je suis sur le point de fondre en larmes. Il faut que je bouge. Ma colonne vertébrale craque de tout son long lorsque je m’étire au-dessus des bouts de verre pour...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents