Nutty Bite
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Description

Les créatures du jour ou de la nuit, dotées de crocs, donnent souvent naissance à des amours interdits, impossibles, improbables même. Sept auteurs à l’imagination débordante nous racontent dans cette anthologie certaines de ces histoires. Une chose est certaine : leurs aventures n’ont pas fini de vous surprendre !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9791034202553
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Anthologie
 
 
 
 
 
 
Nutty Bite
 
 
Table des matières
 
 
Je suis morte
Dis, tu aimes les poils ?
Mortellement vôtre
Polysémie
Mauvais Genre
Premier rencart
Le Dernier d’entre nous
Mentions légales

 
Je suis morte
Célia DELANA
 
 
Je n’ai jamais cru dans le coup de foudre, les belles histoires qui se finissent forcément bien. Je suis née à une époque où l’Amour avec un grand A se cassaient les dents sur le SIDA, puis sur les rejets, les violences, les paroles tues et les paroles niées. Bref, cela ne pouvait être qu’une illusion faite pour s’amuser un peu et oublier la vie telle qu’elle se présente tous les jours, dans son train-train quotidien.
 
Je m’appelle Lisa, j’ai vingt-deux ans, et je suis morte par amour.
 
Je pourrais faire quelques lignes dans la rubrique des faits divers, sous le titre « crime passionnel », mais en fait non. En cela, je me distingue du reste des femmes mortes de façon « non naturelle ».
Mais commençons par le commencement, avant que le cynisme et la mélancolie ne me coupent dans mon élan narratif.
 
Je m’appelle Lisa, parce que mes parents regardaient les Simpson quand la série a débarqué en France, et qu’il n’y a pas de honte à choisir un prénom issu de la pop culture. En tout cas quand il est un peu passe-partout. J’ai grandi au milieu des Kevin et des Kimberley, du coup ça va, j’ai eu de la chance.
J’ai un frère et une sœur, on s’entend comme des frères et des sœurs normaux : pas de secrets cachés, pas de jalousies œdipiennes, pas de dragues croisées du genre ma sœur et moi séduites par le même dragueur, non rien de tout cela. Une normalité extrême.
J’ai fait des études de comptabilité, j’ai passé un petit diplôme pro, je suis partie de ma campagne ouvrière pour aller à Paris. Un an de colocation puis une fuite dans un minuscule studio mal isolé parce que la vie en groupe n’était pas très agréable.
Un emploi pépère dans une banque, service financier, un salaire juste suffisant pour rêver de vacances en Grèce, au Cap-Vert voire en Thaïlande si j’arrivais à assez économiser.
Du lundi au vendredi, une vie que tout le monde connaît, où nous finissons par tous et toutes nous ressembler, à créer ce grand flou grisâtre qu’on appelle la foule parisienne avec un air ironique dans la voix.
Vendredi soir, pantoufles et pizza.
Samedi soir, sortie en boîte. Enfin ici ce sont des bars, les boîtes c’est bon pour la banlieue ou la province. On met nos jupes les plus courtes, nos maquillages les plus glamours, on se fait payer des boissons. J’aurais pu continuer ainsi jusqu’à trente-cinq ans, décider que j’en avais assez, puis repartir en province, en Bretagne, comme tout le monde, trouver peut-être un mari ou un chat, et rêver cette fois à un voyage all-inclusive en Inde, aux États-Unis ou au Brésil. Penser à faire garder le chat. Penser à signer les papiers du divorce. Réfléchir à l’avenir des enfants. Rayer cette possibilité de la carte parce que je n’en veux pas. Revenir au divorce parce que lui, il en voudrait et que c’est hors de question.
Des rêves petits, mais qui appartiennent à tellement de gens qu’on ne peut pas les mépriser de façon aussi légère.
Mais voilà, j’ai rencontré Alex.
 
Lisa, petite femme d’un mètre soixante, qui avait décidé ce soir-là de mettre des escarpins à talons larges parce qu’il pleuvait, et que marcher sous la pluie avec des talons fins est juste insupportable. Lisa, avec ses cheveux pour une fois lâchés, ses boucles d’oreille discrète, ses yeux fardés derrière de grandes lunettes en écaille. Parce que c’est la mode et que je suis myope comme une taupe.
Le bar a ouvert il n’y a pas très longtemps, dans le Marais. Il est excessivement cher, mais ce soir, nous sommes en mars, c’est la journée des femmes. Du coup nous ne payons pas l’entrée, ni la première boisson. Un mini verre de Mojito juste suffisant pour donner encore plus soif.
Mais on ne crache pas sur un verre gratuit, on ne crache pas sur ce genre d’occasion, même quand on a écouté toute la semaine ses collègues râler sur la perte de sens politique de cette journée. Nous sommes une armée de jeunes femmes opportunistes.
Je suis un peu hésitante tout de même quand je m’assois au bar. Je suis venue avec Kim – elle s’appelle Kimberley, mais elle a du parisianner son prénom pour éviter les moqueries – et elle a le chic pour disparaître au bout d’une heure et pour ne réapparaître que le lundi d’après, une nouvelle histoire de fesses à raconter pendant la pause-café.
Je sais que je vais finir la soirée seule et rentrer plus tôt chez moi. Au moins je pourrai prendre le métro et économiser le prix de l’Uber – oui je pense toujours à ma tirelire thaïlandaise.
 
Je sirote encore mon premier mini verre de Mojito quand il s’assoit à côté de moi.
Il ne me regarde pas, il attend juste une commande, une pinte de bière belge. C’est ça qui m’a interloquée. La bière, c’est bon pour les sorties entre potes, pas pour les bars hypes du Marais. Du coup, je tourne ma tête vers lui.
Je ne savais pas.
Imaginez que votre cœur se serre jusqu’à éclater au fond de votre estomac. Vos intestins se révoltent et coupent toute circulation du sang dans vos jambes. Vous en perdez votre souffle. Le cerveau devient incapable de fonctionner correctement. Vous vous concentrez sur vos sens et des observations bizarres vous submergent : il est beau, il sent bon, qu’est-ce que j’aimerais le toucher.
Et lui doit se rendre compte qu’il est observé parce qu’il sourit et me regarde.
Ça se passe comme ça. Comme dans les films. Comme dans les romans que je pique de temps en temps à ma sœur qui nie les avoir jamais lus.
 
Je n’ai jamais fait ça : suivre un inconnu, le laisser me prendre par la main, m’emmener dans un parc, où nous sommes protégés de la pluie par un carrousel. J’en ris tellement je trouve cela ridicule. Il me dit que j’ai un rire de fée. J’en ris plus encore, nerveuse. Il me rejoint et me prend dans ses bras. Je me noie dans son odeur de cuir, dans la chaleur de son souffle.
C’est moi qui l’embrasse d’abord. Il se recule, mais sourit, puis revient. Encore et encore ce jeu entre nos lèvres, à hésiter, se rétracter, faire monter encore et encore le désir.
Il ne me propose pas un hôtel, ou un loft avec vue sur la tour Eiffel.
Non.
Il me dit : « J’habite chez ma mère en ce moment », d’un ton navré.
Je dis : « Tu veux venir chez moi ? »
 
Dans mon studio mal isolé, dans ma cuisine ridicule où je n’ai de la place que pour un micro-ondes, je lui offre un café soluble qui ne sera jamais bu. Dans ma chambre-salon décorée d’objets trouvés au bazar chinois, sur mon lit défait où je me préparais à un dimanche pantoufle et tisane en regardant la télé. Sous cette couette qui sent encore la lessive, sur ce matelas qu’il faudrait changer, mais cela me coûterait un bras et il y a toujours cette tirelire.
Il l’inspecte le lendemain matin.
Il s’est levé plus tôt que moi, a piqué mon trousseau de clés, est descendu acheter des croissants, des petits pains au chocolat, une brioche, du jus d’orange, une pizza et une bouteille de vin, est revenu et m’a réveillé avec du café soluble.
Je lui ai dit que le café, c’était pour les amis ou quand j’étais vraiment malade. Il m’a préparé un chocolat chaud.
Maintenant, je mange mon croissant en faisant des miettes partout, habillée juste d’un gros pull et d’un slip. Il a pris ma tirelire dans sa main. Celle-là aussi je l’ai achetée au bazar chinois. Elle a une forme de cochon, mais recouverte de faux diamants en plastique violet. Elle est d’une laideur effroyable et je l’aime. J’y ai collé tant bien que mal une étiquette avec marqué « Thaïlande » dessus.
— Tu comptes t’acheter un billet d’avion avec ça ?
 
Alex est beau aussi quand il se moque gentiment. Surtout quand il s’excuse aussitôt en me faisant un baiser dans le cou.
 
— Non, j’ai un compte épargne exprès. Là c’est juste pour le reste, des chaussures de marche, un maillot de bain, un nouveau sac à dos, ce genre de trucs.
Il sourit encore, il n’arrête pas de sourire. Un peu comme si j’étais la huitième merveille du monde. Alors que c’est lui, la merveille.
 
— Parle-moi de toi, ordonné-je en croquant dans un pain au chocolat.
 
Il se blottit contre moi et me raconte sa vie. Il travaille comme manutentionnaire dans un grand magasin. Il habite chez sa mère dans un quartier huppé qu’il déteste, mais pas très loin de la forêt de Fontainebleau, qu’il adore. Il s’appelle Alex, il a vingt-quatre ans, et je suis complètement amoureuse.
 
La vie continue, mais elle s’agrémente d’un petit plus.
 
Comme Alex travaille très tôt le matin, il vient souvent me voir à la pause-déjeuner, à midi, et nous mangeons ensemble. On se partage un petit restau quand il fait froid, puis des sandwichs et salades dans un parc quand la douceur revient.
Le vendredi soir, on s’appelle, on se parle, je m’endors régulièrement sur mon portable.
Le samedi, on va au cinéma ou il m’emmène marcher en forêt. J’achète plus vite une bonne paire de chaussures. J’adore ça, alors que la nature me paraissait tellement inintéressante avant.
Le dimanche, brunch chez moi, douceur des draps, douceur de sa peau.
Pour mon anniversaire, nous passons une nuit dans un hôtel Spa hors de Paris.
Pour son anniversaire, je prépare un sac à pique-nique du tonnerre, nappe Vichy et bouteille de Bordeaux comprises ! Nous le dégustons chez moi, assis sur le plancher, parce qu’il pleut de nouveau, comme le jour de notre rencontre.
 
Alex n’est pas parfait, loin de là. Il en fait trop de temps en temps. Il n’a pas envie de rencontrer mes amies. Il n’aime pas être le centre de l’attention, mais je n’accepte pas toujours cette excuse. Certains week-ends, certains jours, il ne peut pas être avec moi et il me manque. Il ne parle pas de sa mère, ou du moins jamais en positif. Il est pressé d’être indépendant, mais pas tant que ça non plus. Sa famille est très importante pour lui, sans qu’il n’ait jamais proposé de me les présenter, même pas en photo. Il est un peu bizarre, c’est ce que dit Kim, mais elle rajoute aussitôt qu’elle se le ferait bien s’il n’était pas déjà pris.
 
Et puis nous avons notre première dispute.
Je suis malade, j’ai mal au ventre, c’est le jour de mes règles et tout va mal. J’aimerais qu’il soit avec moi, ne serait-ce qu’au téléphone. Impossible de le joindre, je tombe sur sa boîte vocale. Cela dure trois jours, trois jours pendant lesquels il ne me répond pas.
La colère arrive, au départ justifiée, puis irrationnelle. Quand on se revoit la semaine suivante, je lui fais la gueule puis j’explose. Il s’excuse, nous retournons dans nos draps, il y a certaines de ses affaires dans mon armoire. Il me fait des crêpes sur mon unique plaque électrique. Il rajoute quelques pièces dans la tirelire.
Mais les absences se répètent, une fois par mois, jusqu’au Noël suivant, où je craque. Je regarde sur internet, je trouve le numéro de fixe de sa mère et j’appelle. Une dame décroche, elle ne veut pas me répondre, élude mes questions, me raccroche au nez.
Alex se fâche, nous nous quittons en colère, cela ne nous était jamais arrivé ;
Puis il revient, il me dit que la prochaine fois qu’il devra s’absenter, il restera quand même avec moi. Il me propose même un week-end dans la Marne.
— C’est beau là-bas. C’est calme. Tu verras, nous serons tranquilles.
 
C’est une petite cabane au fond d’un champ, avec un confort tout relatif, mais le lit est chaud, et il y a un poêle à l’ancienne, tout en faïence, comme on en fait dans le Nord.
Alex est nerveux, et quand la nuit tombe, il me dit : « Viens, dehors ce sera mieux. »
On marche, il fait de plus en plus noir et je m’accroche à sa main. Nous trouvons une grosse pierre en bordure de forêt, sur laquelle je m’assoie.
Alex s’éloigne un peu, revient.
Il me tend un revolver.
Je ne comprends pas, mais il interrompt les mots et les questions qui allaient sortir de ma bouche.
— Si tu as trop peur, n’hésite pas, mais sache que jamais je ne te ferai le moindre mal.
 
Et là les nuages se déchirent et la pleine lune arrive. Je sens une vague fièvre monter en moi, et j’ai l’impression que mes yeux me jouent des tours. Devant moi se trouve un loup. Un loup magnifique.
 
Les mois passent encore. J’ai pris un intérêt particulier pour la mythologie, je me suis inscrite en bibliothèque. Cela fait rire Alex et, comme à chaque fois qu’il veut s’excuser de se moquer de moi, il met des pièces dans la tirelire.
— Ce que racontent les livres, ce n’est pas tout à fait vrai. Chez moi on trouve des livres beaucoup plus intéressants et complets.
— Alors, quand est-ce que je pourrai venir ?
 
Il change de sujet. Je ne lui en veux pas, pas trop en tout cas. J’aime un loup-garou, les loups-garous existent, je l’ai accepté. Mais il a dévoilé un secret plus grand que lui. Un secret qu’il n’avait pas le droit de révéler à quiconque.
Je le devine dans ses silences, dans ses esquives. Je le comprends de tout mon être. Sa révélation n’a fait que solidifier notre union. Sous la couette, transformées en simple drap dans la chaleur de l’été, nous sommes toujours ensemble. Tellement que nos mains ne se différencient plus les unes des autres, que sa bouche est ma bouche, mon sexe, son sexe. La volupté que nous éprouvons à nous serrer l’un contre l’autre n’a pas d’égale, n’importe où dans le monde.
J’ai vidé mon cochon et étudié mon compte épargne.
 
— Et si nous partions ensemble ? Tu as envie de découvrir la Thaïlande ?
Alex me sourit, m’embrasse, nous retournons sous le drap. C’est un oui, un énorme oui. Mon cœur se gonfle d’un bonheur sans fin.
— Et si tu devenais comme moi ? me demande-t-il un soir de septembre.
Je suis en train de comparer les billets d’avion sur internet. Et de vérifier les dates de mon passeport. Je ne l’entends pas tout de suite alors il continue.
— Ma mère… Ma meute t’accepterait si tu étais comme moi. Comme nous.
Il est nerveux et triture un coussin entre ses doigts. Il a l’air tellement jeune assis là, à ne pas arriver à me regarder dans les yeux.
— C’est dangereux ?
 
Il hésite. J’ai ma réponse.
Je quitte mon ordinateur et viens m’asseoir à côté de lui. Je prends son visage entre mes mains.
— Mon amour, dis-je. Pour toi, je ferais n’importe quoi.
— Sauf un bébé.
Je souris.
— Sauf un bébé. Alors, comment on fait ?
— Comment on fait les bébés ?
Sa main se glisse sous mon tee-shirt. Je grogne, je lève les yeux au ciel. Dieu que je l’aime.
— Non, imbécile. Comment on fait pour être un loup-garou ?
— On mord.
 
Je me suis réveillée plus tard, je ne sais pas au bout de combien de temps.
À un moment, je regardais la cicatrice de morsure sur ma cuisse se refermer comme par magie, un bol de chocolat chaud surmonté de crème chantilly dans les mains, puis, d’un coup, le froid, la fièvre, les membres endoloris, une impression de vertige.
Le cœur qui saigne.
Et plus rien.
 
Quand je suis revenue à moi, j’étais debout au milieu de ma chambre-salon. Il n’y avait plus de drap sur le matelas, la couette avait été renversée au sol.
J’ai froncé les sourcils...

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