Œil pour Œil
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Description

Jusqu’où iriez-vous pour vous venger ?


Cyril est un homme brisé. Vide. Vide de toute raison, de toute espérance. Tout ce qui lui reste, c’est le but qu’il s’est fixé. Sa rage et sa haine sont les seules flammes qui brûlent encore en lui.

Pour assouvir sa vengeance, il acceptera de plonger en enfer. Son enfer mais aussi celui des autres. Un jeu d'illusions et de miroirs qui le mènera aux frontières de la moralité, le contraindra à les repousser.



Mais parfois, la rédemption se trouve au plus profond de la damnation.






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Publié par
Nombre de lectures 6
EAN13 9782375210093
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cha Raev







Œil pour œil











Mix Editions
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE : Le puits
Chapitre 1 : Raphaël
Chapitre 2 : Première dent
Chapitre 3 : Promesses
Chapitre 4 : Premières armes
Chapitre 5 : Le champ des possibles
Chapitre 6 : Manoir 168
Chapitre 7 : Les oiseaux, la cage et le papillon
SECONDE PARTIE : L’équilibriste
Chapitre 8 : Léo
Chapitre 9 : Les miroirs de nos vies
Chapitre 10 : Unintended
Chapitre 11 : Morpho rhetenor
Chapitre 12 : Undefield
Chapitre 13 : Les motifs du papillon
TROISIÈME PARTIE : Les lumières artificielles
Chapitre 14 : Sylvie
Chapitre 15 : Les illusions déçues
Chapitre 16 : La bonne chose à faire
Chapitre 17 : Janus
Chapitre 18 : Les yeux de jade
Chapitre19 : Cyril, Léo, Frédéric, et les autres
Épilogue
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À ceux que l’on est terrifié à l’idée de perdre.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« C’est pour le survivant une obligation filiale de garder pendant quelque temps la tristesse du deuil ; mais persévérer dans une affliction obstinée, c’est le fait d’un entêtement impie ; c’est une douleur indigne d’un homme. »
 
Shakespeare – Hamlet
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
PREMIÈRE PARTIE
Le puits
 
Chapitre 1
Raphaël



J’ai toujours connu Raphaël. D’ailleurs, je serais bien incapable de décrire notre première rencontre. Je devais avoir six ou sept mois, et lui quelques jours. Pour moi, il n’a jamais été le fils des voisins, voire le garçon d’à côté. Il était l’une des constantes de ma vie, comme l’était ma mère, ou mon père avant qu’il se tire avec une pouffiasse trop jeune d’au moins vingt ans. Mais Michel avait toujours été un lâche. Se barrer quand les choses commençaient à sentir le roussi, c’était sa spécialité.
C’était dans ces moments-là que j’avais pris l’habitude de sauter la clôture pour passer dans le jardin d’à côté et toquer à la fenêtre de Raf. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il m’ouvrait pour que je puisse me faufiler dans sa chambre. Je finissais généralement roulé en boule tout contre lui, à partager un coin de sa peluche Chewbacca. Je n’ai même jamais eu de doudou à moi. J’avais la moitié du sien. Je l’avais lui. Ça me suffisait.
La première fois que j’ai disparu comme ça, ma mère a paniqué comme une dingue. Bien entendu, elle n’a pas appelé les flics. C’était elle, les flics . Enfin, Madame le Commissaire Sylvie Marchay. Une sacrée bonne femme que cette mère qui ne portait pas le même nom que moi. Et c’est un sacré savon qu’elle nous a passé quand on est descendus de la chambre de Raf, les yeux encore tout collants de sommeil. Ses vociférations nous avaient réveillés quand elle était venue demander à madame Thibaut si elle ne m’avait pas vu. Je me suis mangé une bonne mandale dont je me souviens encore parfois. Puis, elle m’a serré dans ses bras en m’interdisant de lui refaire une peur pareille.
Je crois que je n’ai jamais très bien écouté ce qu’on me disait. Mais, au moins, les fois suivantes, elle savait où venir me chercher . Heureusement, parce que Raf et moi, on était inséparables. Indécollables.
Même école, mêmes loisirs, mêmes copains. On était assis côte à côte en classe. On ne se quittait pas à la récré. Quand un grand venait nous chercher des poux dans la tête, on lui cassait la gueule ensemble. Ou bien on se faisait étaler… Toujours tous les deux. Tous les jours, on allait ensemble à l’école, côte à côte, matin et soir, et on trouvait encore le moyen de se raconter des trucs. Des histoires de mômes : les pogs, la dernière partie de foot, comment on allait s’occuper le mercredi aprèm s’il pleuvait…
Nos parents n’ont jamais essayé de nous séparer, et c’était tant mieux. Ma mère avait caressé l’idée de déménager quand elle avait divorcé d’avec mon père, qu’elle avait repris le nom de Marchay et que j’avais gardé celui de Chirot.
Après trois jours enfermé dans ma chambre, refusant toute nourriture ou de décrocher le moindre mot, elle avait envoyé Raf en reconnaissance pour me dire qu’on n’aborderait plus jamais la question. Je devais avoir sept ou huit ans. Quand j’y pense, c’était une belle connerie…
Parce que si je n’avais pas piqué ma crise ce jour-là, rien ne serait arrivé. Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis cet épisode et, pourtant, je serais incapable de dire si j’ai pris la bonne décision. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’aurait été ma vie sans lui. Pourtant, je crois bien que je me serais amputé de la meilleure moitié de moi-même.
Comment j’aurais réussi à finir mes phrases s’il n’avait pas été là pour les compléter ? Comment j’aurais cassé la gueule de Jimmy Lebrun si Raf ne l’avait pas foutu à terre quand il nous a traités de pédales, la première fois ? Avec qui je me serais caché derrière le garage, bien des années plus tard, pour qu’on s’entraîne à se rouler des pelles ?
J’aimerais pouvoir repenser à toutes ces choses avec une ironie mordante, avec le cynisme qui colore désormais mon regard d’un filtre en deux teintes. Mais je n’y arrive jamais très longtemps. Je pense que si je devais poser un regard d’adulte sur ces souvenirs, je n’aurais plus qu’à me tirer une balle. Parce que Raf est la seule chose qui me reste et qui n’ait pas été souillée par le mec que je suis devenu.

Quand je le revois, il est toujours petit, presque fluet, et pourtant si mignon avec ses joues un peu rondes et ses cheveux blonds qui partaient dans tous les sens. En revanche, ce dont je ne me souviens pas, c’est de la première fois où j’ai commencé à le voir autrement que comme un petit frère, autrement que comme mon meilleur copain. Peut-être ce jour-là quand Jimmy, encore lui, lui avait baissé son short de sport devant toutes les filles de la classe.
On venait de rentrer en sixième, je crois, et ce petit caïd se prenait pour le roi du monde avec ses fringues de marque et son BMX attaché sous l’abri à vélos du collège. Il avait dû penser que la petite taille de Raf ferait de lui le souffre-douleur idéal. Grossière erreur. Raf avait regardé le short qui pendouillait lamentablement autour de ses chevilles pendant quelques secondes avant de l’envoyer voler d’un coup de pied. Puis il s’était trimbalé le cul à l’air devant toutes les nanas en arborant un air bravache, proposant aux plus mignonnes de tâter si elles le voulaient. Enfin au moins jusqu’à ce que le prof l’emmène dans le bureau du directeur en le tenant par l’oreille. Cette fois-là, il a été viré trois jours, soi-disant pour lui apprendre la pudeur.
C’était des conneries. C’était injuste. Plus tard, j’ai compris que je venais d’apprendre ma première vraie leçon. Rien n’est juste. Ça ne l’est jamais, et ça n’a aucune chance de le devenir. C’est la nature humaine, ou l’ordre des choses si on veut sortir les grands mots.
À ce moment-là, je ne le savais pas et j’avais encore un peu d’espoir de voir les choses changer. Alors je suis allé casser la gueule de Jimmy. Histoire de rétablir l’équilibre. Ce fut à mon tour d’être collé tous les mercredis du mois suivant parce que j’avais commencé la bagarre. Ça m’a également servi de leçon. Par la suite, j’ai continué à défendre Raf, mais je suis devenu nettement plus sournois dans ma manière de procéder : ne jamais attaquer de front, ne jamais porter le premier coup.
Ce dont je me souviens surtout, c’est d’être arrivé chez Raf ce soir-là et de l’avoir trouvé à sangloter dans sa chambre. Pas des larmes de tristesse. Il s’en était toujours cogné des punitions. Non, c’était de gros sanglots de rage, de ceux qui vous suffoquent et vous révoltent, de ceux qu’on voudrait pouvoir étouffer pour ne pas s’humilier davantage. Sauf que quand on essaye, la colère monte, monte, monte, encore et encore.
Il a essayé de me les cacher en se tournant vers le mur quand je suis rentré dans sa chambre, mais il les a oubliés en découvrant mon œil au beurre noir. Après un reniflement parfaitement répugnant, il s’est essuyé le nez du revers de sa manche.
— Il t’est arrivé quoi ?
Je suis allé m’asseoir à côté de lui en essayant d’ignorer ses yeux rouges et son visage congestionné. C’était facile, parce que tout ce que je pouvais voir c’était son corps de gamin encore frêle trembler de fureur. Il avait tenu bon, il leur avait rabattu le caquet et tourné la situation à son avantage. Puis il avait attendu d’être rentré chez lui pour craquer.
Sur le moment, je l’ai trouvé vachement digne même si je ne savais pas encore vraiment ce que ça voulait dire. Et sa bravade m’avait envoyé de drôles de frissons dans le bide, des petites bulles que je ne comprenais pas.
Je me suis posé à côté de lui sur le parquet, mon épaule collée à la sienne.
— Je me suis assis sur la tronche de Jimmy dans la salle de musique. Mais il m’a claqué le beignet contre le radiateur pour se dégager.
Raf m’a regardé avec de grands yeux étonnés, et un peu reconnaissants aussi. Ce qui était totalement inapproprié. On était des hommes, bordel ! Plus des gamins !
Puis il a simplement poussé mon épaule de la sienne en prenant un air rieur.
— J’espère au moins que tu lui as pété au nez ?
J’ai feint de réfléchir mais juste le temps de me reprendre, parce que je venais de ressentir cette brusque pulsion. J’avais failli me pencher vers lui pour… Pour je ne savais pas quoi, en fait. Alors j’ai préféré plaisanter, pour le distraire, et moi avec.
— Nan. Mais la prochaine fois que je lui casse la gueule, je prendrai des fayots à la cantine en prévision.
Raf a ri avant de renifler de nouveau, encore plus bruyamment.

Ce jour-là, j’ai compris que j’étais très probablement dans la merde. Ce qui ne s’est pas arrangé quand les filles ont commencé à lui tourner autour. Après tout, il n’y avait pas de raisons pour qu’elles le voient différemment de moi. Un beau petit blond aux yeux marrons doux, avec ses airs de mauvais garçon et son bandana rouge autour du cou. Elles étaient de plus en plus nombreuses à se pendre à ses basques et, lui, les avait toutes dans la poche avec son attitude décontractée et ses répliques assassines.
Moi, ça me gonflait. Je voyais mon pote m’échapper. Enfin, pas tant que ça si on y réfléchissait bien. Il rentrait toujours avec moi. Passait ses week-end à la maison, ou vice versa . On bossait nos foutus exos de math ensemble. Pourtant, à chaque seconde qu’il consacrait à ces dindes, à chaque parole, à chaque regard, j’avais l’impression qu’on me volait mon dû. Mais je préférais la boucler. Quelque chose me disait qu’il n’aurait pas apprécié. Et puis, s’il voulait se trouver une copine, c’était son droit le plus strict.
Ça devait être un peu pour ça que j’ai dit oui à Sandra Marie quand elle m’a donné sa lettre à la con. Un joli poème sur du beau papier rose qui puait un parfum à la mure sauvage.
Et voilà que je recommence…
C’était plutôt mignon quand on y pense. Mais je n’ai pas envie de trouver ça mignon, surtout rétrospectivement. Je ne veux aucun souvenir qui ne soit pas Raf. Pourtant, je l’ai faite la connerie. Je lui ai dit oui à cette nana. Je serais bien incapable de la décrire aujourd’hui. Ça va sonner un peu misogyne mais, pour moi, elles se ressemblaient toutes. Et c’est toujours le cas.
Ce qui ne m’a pas empêché de commencer à sortir avec elle. Une sorte de vengeance mal placée. Je n’avais même pas conscience d’être jaloux. Tout ce que je savais, c’était qu’il y avait ce foutu porc-épic qui se mettait à danser la lambada dans mes tripes à chaque fois que je voyais Raf parler à une de ces morues. Pour museler un peu de ma colère, le porc-épic me hurlait d’attraper Machinette par le col de son petit chemisier et de coller ma langue au fond de sa bouche, comme je l’avais vu dans les films. Devant Raf de préférence.
Comme j’ai toujours été un pauvre con, j’ai fini par le faire. Pour tout dire, ça n’était pas si terrible que ça. Je voudrais pouvoir dire qu’elle sentait l’oignon ou qu’elle avait le goût de ce qu’elle avait bouffé le midi, mais même pas. En vérité, je n’y ai pas fait attention. Je me souviens juste d’une sensation mouillée et maladroite. Et du porc-épic qui me disait que je me gourais tellement de cible que c’en était pitoyable.
J’avais relevé le nez pour découvrir Raf qui me regardait avec cette expression indéchiffrable que j’avais appris à détester. Merde, je le connaissais par cœur, non ? Depuis quand étais-je incapable de savoir ce qu’il pensait ?

Ce soir-là, on était dans sa chambre en train de jouer à la Playstation quand il m’a pris complètement par surprise.
— Tu sais que t’embrasses comme une merde ?
J’en étais resté baba quelques secondes.
— Qu’est-ce que ça peut bien te foutre ? avais-je grommelé.
Il s’était contenté de hausser les épaules en me mettant une taule pour le troisième match d’affilée.
— Je dis ça… C’est toi qui vois si tu veux la garder, ta copine…
— Ha ouais, et tu y changerais quoi ?
Raf s’était alors tripoté le lobe de l’oreille droite entre le pouce et l’index, son seul et unique signe de nervosité. Je crois bien que j’étais le seul à savoir ça. Pourtant, c’était avec un air bravache qu’il m’avait lancé une autre pique.
— Je peux t’apprendre si tu veux…
Je crois que je l’ai regardé comme s’il venait de lui pousser une queue de lézard. Moi, embrasser mon meilleur copain ? C’était pas des trucs de tarlouzes, ça, comme disait toujours l’autre abruti de Jimmy ? Sauf que le porc-épic s’en est mêlé pour me rappeler que, dans le fond, je l’emmerdais Jimmy. Et que l’occasion ne se représenterait sans doute pas deux fois. Alors, j’ai croassé ma réponse, aussi brièvement que possible.
— OK.
Raf a eu un drôle de sourire et a lâché sa manette. On aurait pu mieux faire. Y a plus romantique que la musique de Tekken 3 pour un premier baiser. Pourtant, quand il s’est penché vers moi avec ses yeux bruns grands ouverts, je suis resté comme un con. Je ne pouvais plus rien voir d’autre, plus rien entendre que les battements de son cœur, plus rien sentir que l’odeur boisée de son gel douche.
Il a d’abord appuyé ses lèvres contre les miennes sans insister, juste un effleurement léger et délicat. Il n’a pas fermé les yeux. Moi non plus. On s’est regardés pendant qu’on se frôlait. À un moment, il a très légèrement écarté les lèvres pour souffler et j’ai remarqué qu’elles étaient un peu gercées, un peu piquantes. J’ai eu envie d’y passer ma langue pour les humidifier, mais quelque chose m’a retenu. Je l’ai fixé et j’ai senti l’air sortant de ses narines venir me chatouiller un peu la bouche.
J’ai appuyé un peu plus fort en gardant mes mains posées sur mes genoux, juste pour le tester, pour voir comment il allait réagir. Raf a aussi gardé ses mains pour lui, mais il a commencé à fermer les yeux. Ses paupières et ses longs cils clairs ont formé un rideau devant ses prunelles chaudes. Je l’ai imité quand mon estomac a décidé d’exécuter un triple salto arrière. C’était la même sensation que lorsqu’on se retrouve au sommet d’un manège. L’espace d’un petit instant, mon cœur est resté suspendu dans ma poitrine, ce petit moment qui vous fait paniquer en vous demandant s’il repartira jamais.
Et il est reparti. Pour mieux bondir à nouveau quand Raf a écarté doucement les lèvres. Sa langue a pointé très timidement. Il avait un petit goût de menthe, comme s’il venait de se brosser les dents, et je me suis demandé s’il n’avait pas prévu tout ça. Quand il a effleuré ma lèvre supérieure, j’ai dû prendre une grande respiration et ma bouche s’est ouverte d’elle-même. Il en a profité pour s’y introduire comme un voleur.
J’avais un peu envie de reprendre la main, de lui dire que c’était à lui de se laisser guider. Après tout, j’étais l’aîné, bordel ! Même si ça n’était que de quelques mois. J’avais pourtant trop la frousse que tout s’arrête pour esquisser le moindre mouvement. Alors, il m’a envahi, comme on entre en terrain conquis.
Sa langue n’était pas beaucoup moins mouillée que celle de Sandra. C’était à la fois la même impression un peu moite et complètement autre chose. Parce que c’était lui. Quand il a forcé le barrage de mes dents, je me suis laissé faire et sa petite langue curieuse est venue se frotter contre la mienne. Son menton désormais collé au mien était un peu râpeux. On avait grandi, son début de barbe était là pour me rappeler que c’était un garçon que j’embrassais.
Et puis, il a osé ce truc qui m’a paru dément à l’époque. Il a enroulé sa langue autour de la mienne et s’est mis à m’aspirer un peu, légèrement, juste pour me faire sentir qu’il était là. C’est là que j’ai commencé à penser à tout et n’importe quoi pour ne pas partir en vrille : le prochain DS d’histoire, la douchée que venait de se prendre l’OM face à Lille, les filles qui lui tournaient autour… Je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai au moins réussi à ne pas le toucher.
Ce que je n’ai pas pu empêcher, c’est une de ces érections incontrôlables qu’on a à treize, quatorze ans. Avec le recul, j’ai eu de la chance de ne pas me lâcher direct dans mon caleçon tant il me rendait dingue avec la seule caresse de sa langue. Je sentais mon sexe durcir et j’avais envie de quelque chose, sans savoir de quoi. Tout ce que je pouvais dire, c’était qu’un truc était sur le point d’éclater en moi.
Puis, tout à coup, tout s’est arrêté. Il s’est reculé, un peu rouge, un peu haletant, et a repris sa manette en main d’un air dégagé.
— C’était pas si mal, m’a-t-il balancé.
Le petit con…
Moi, j’étais ravagé à l’intérieur, sur le point de m’enfuir dans la salle de bains pour pouvoir me toucher frénétiquement. Je ne l’ai pas fait. J’ai repris ma manette aussi et on a relancé une partie.
Un peu plus tard, après m’avoir rétamé encore une fois, il a poursuivi d’une voix plus calme.
— Mais je crois qu’il va falloir que tu pratiques encore…

Putain, ce qu’on a pratiqué ! Des mois durant, dès que l’occasion se présentait. Dès que j’allais chez lui ou qu’il venait chez moi. Parfois dans les couloirs déserts ou dans les buissons du bahut. Dès que l’envie nous en prenait. Je le voyais à son regard, et on finissait toujours dans un petit coin discret. On pourrait presque dire que j’ai passé l’année pendu à sa bouche. Ou l’inverse… Je ne saurais pas dire.
Toujours est-il qu’on ne s’est jamais arrêtés. Même quand j’ai laissé tomber Sandra. Enfin, il me semble que c’est plutôt elle qui m’a laissé tomber. Parce que je n’étais jamais là pour elle, je crois. Je ne sais plus, je n’écoutais pas vraiment ce qu’elle me disait. Tout ce que je savais, c’était que je mourais de trouille à l’idée de devoir me passer des « séances pratiques » de Raf. Mais, même lorsqu’il a su pour ma rupture, on n’en a jamais parlé et tout a continué comme avant.
Un jour, des années plus tard, j’ai eu le cran de lui reparler de cet après-midi dans sa chambre. Il m’a avoué que c’était aussi son premier baiser et qu’il en tremblait de trouille. J’étais content. Je me sentais un peu moins con. Et puis, j’avais été son premier.
Pour détourner son attention, je lui ai demandé comment il avait réussi à s’y prendre aussi bien. Il m’a avoué qu’il s’était entraîné avec ses stylos mais que c’était bien meilleur avec moi. Son air boudeur m’avait dissuadé d’émettre le moindre commentaire.
J’aimais bien cette petite moue de môme gâté. Il avait la même, presque un an après ce premier baiser, alors qu’on regardait une daube à la télé, un samedi soir où nos parents étaient sortis au resto ensemble. Je voyais bien qu’il était distrait. Il ne piochait presque pas dans le paquet de bonbons que je lui tendais.
À un moment, il l’a même éjecté sans se soucier des Dragibus qui roulaient partout. Il s’est penché vers moi pour m’embrasser. C’était un peu différent de d’habitude. Non, en fait c’était à mille lieux de tous les baisers que nous avions pu échanger. Il était comme enragé, teigneux, un peu violent. Il a attaqué ma bouche comme un affamé et je le lui ai bien rendu. On s’est dévorés mutuellement jusqu’à devoir se séparer pour respirer.
— Wha, ça c’est de la pratique, ai-je réussi à bafouiller en souriant, un peu gêné.
Mais, au lieu de rire, l’expression de Raf est devenue orageuse. Il m’a jeté un coussin au visage avant de se lever.
— Je l’emmerde ta pratique, pauvre con ! Et toi avec…
Sur le moment, je n’ai rien compris à ce qui se passait. C’était comme de regarder un film et de tomber sur un twist qu’on n’avait pas du tout anticipé. J’en suis resté sur le cul un moment avant d’entendre la porte claquer. J’ai sursauté en entendant le bruit et je me suis relevé d’un bond pour me lancer à sa poursuite.
Quand j’ai cogné à son carreau, la lumière s’est éteinte dans sa chambre.
Hors de question que je me laisse décourager pour si peu !
J’ai contourné la maison pour attraper la clé sous le pot de fleurs. Comme si un verrou allait m’arrêter…
Je l’ai trouvé dans sa chambre en train de démolir un oreiller qui n’avait rien demandé. Alors je me suis approché tout doucement et j’ai fait le premier truc qui m’est passé par la tête : je me suis calé contre son dos et j’ai enroulé mes bras autour de lui. Il s’est débattu comme un beau diable jusqu’à ce que je lui chuchote à l’oreille que je ne voulais plus pratiquer avec lui. Raf est soudain devenu très rigide contre moi. Puis je l’ai retourné face à moi pour lui dire que je préférais passer aux choses sérieuses. Et je l’ai embrassé jusqu’à ce qu’il oublie que je n’étais qu’un sombre abruti.
Ce soir-là, on a à nouveau dormi dans le même lit, comme on n’avait plus osé s’y risquer depuis très longtemps.

Le lendemain matin, je me suis réveillé avec mon sexe en érection contre sa cuisse et sa tête posée sur mon torse. J’ai voulu me dégager. Mais il m’a retenu avant d’ouvrir les yeux. C’était la première fois que quelqu’un d’autre touchait mon sexe. Je sentais sa main qui tremblait contre le tissu et c’est ce qui m’a décidé à lui rendre la pareille.
On n’a pas duré très longtemps. C’était trop intense. Par contre, on a recommencé très vite. Ça aussi on a sacrément pratiqué. Comme des lapins en rut. L’avantage d’avoir seize ans, c’est qu’on peut remettre le couvert à peu près toutes les dix minutes. Et puis j’étais heureux. Cette première fois-là avait été pour lui. Toutes les suivantes le furent aussi.
Un jour, il a disparu sous les couvertures pour prendre mon sexe dans sa bouche. Je ne savais même pas qu’on pouvait ressentir ce qu’il m’a offert. Moi aussi j’ai fini par ramper sous la couette pour l’attirer entre mes lèvres. Au début, j’étais un peu dégoûté par la saveur de son sperme mais, en même temps, j’aurais voulu le garder en moi à tout jamais.
Enfin, il y a eu l’autre première fois. La grande. Celle qui allait faire de nous des hommes… En tout cas, plus des puceaux. On avait longtemps hésité. Capotes ou pas capotes ? Qui va acheter le lubrifiant ? À la pharmacie ou au supermarché à l’autre bout de la ville ? Chez toi ou chez moi ? Lui ou moi au-dessus ?
Finalement, ça a été moi. Il ne se sentait pas très à l’aise dans le rôle de l’actif. Il avait besoin que je prenne soin de lui. J’en avais besoin aussi. Mais j’avais aussi foutrement les jetons. C’est pas facile d’être responsable du bien-être de quelqu’un. Alors on a attendu que je me documente. Essentiellement devant du porno, mais ça on s’instruisait ensemble. Bon, ça n’était sans doute pas la meilleure idée pour débuter, mais on a largement révisé les préliminaires au passage.
Le grand jour a fini par arriver. Pas de parents dans les pattes. Tout le matos à portée de main. Propres comme des sous neufs à la sortie de la douche. On a hésité à mettre des bougies et ce genre de trucs. Et puis on s’est dit que les mecs ne faisaient pas ça… Alors on s’est contentés de s’allonger sur son lit. Je crois que j’aurais pu le caresser et le sucer des heures durant, juste pour oublier ce qui allait se passer après. À tel point que c’est lui qui a fini par me supplier de le prendre.
J’ai retardé un peu plus le moment en le préparant soigneusement. Avec mes mains et ma bouche. Il a vite recommencé à gémir. Alors je me suis allongé sur lui. Il était ferme et tonique sous moi. Raf m’a demandé si je ne trouverais pas ça plus excitant s’il se mettait à quatre pattes. Ça l’était. Excitant. Mais je le voulais face à moi. Je voulais voir ses beaux yeux bruns.
Et voilà. J’avais dix-sept ans et je venais, pour la première fois, de faire l’amour avec le garçon qui avait été si longtemps mon meilleur ami avant de devenir mon petit copain.
Cette fois-là non plus, on n’a pas duré bien longtemps. Enfin, moi en tout cas. Mais je voulais avant tout que ce soit agréable pour lui. Alors j’y suis allé très doucement et je n’ai jamais cessé de le caresser. J’avais tout de même déjà joui en lui quand il a fini par rendre les armes en murmurant mon prénom.
— Cyril.
Je crois que j’aurais pu remettre le couvert rien qu’à entendre sa voix, brisée et suppliante. À la place, je me suis écarté et je suis allé chercher de quoi le nettoyer. Aucun de nous n’avait encore envisagé que l’amour puisse être aussi… collant. J’étais un peu gêné au moment d’essuyer le sperme qui maculait son ventre, ses cuisses et ses fesses. Lui aussi n’osait pas me regarder. Mais, passé ce petit moment d’embarras, on a éclaté de rire en même temps.
Ça a duré un bon moment. Un fou rire incontrôlable, inextinguible. La seule chose à même de balayer cette angoisse qui ne nous avait pas lâchés depuis des mois. Allait-on y arriver ? Est-ce que c’était vraiment si agréable que ça ? Est-ce que ça faisait mal ?
On n’a pas eu toutes les réponses ce jour-là. Qui les a ? On a décidé de continuer à les chercher ensemble.
Quand le rire s’est éteint, Raf a écarté la couverture de son lit et m’a invité à le rejoindre en dessous. J’aurais dû rentrer chez moi. C’était la solution la plus raisonnable, la chose à faire. Mais il arborait ce sourire bravache qui faisait pétiller ses yeux. Alors je me suis glissé sous les draps et on s’est serrés l’un contre l’autre.
Je ne me souviens pas de m’être endormi, mais je me rappelle parfaitement le réveil. C’est un cri étouffé qui nous a tirés du sommeil. Je me suis retourné dans le lit, tiède et encore englué dans le bien-être de la veille. Sur le pas de la porte, la mère de Raf nous fixait avec un air de merlan sorti hors de l’eau, une main posée sur sa bouche grande ouverte.
Elle a appelé son mari, Jean-Louis, à plusieurs reprises. Au début, c’était un peu étouffé, puis le cri a gagné en vigueur. Je ne garde pas un souvenir très clair de la suite des événements, si ce n’est quelques piaillements aigus et l’ordre de nous rhabiller pendant qu’ils téléphonaient chez moi.
Allez savoir pourquoi, c’était une des rares fois où ma mère n’était pas noyée au fond de sa drogue à elle : le boulot. Elle a pu accourir. On est restés plantés tous les cinq dans le salon des Thibaut. Raf et moi étions assis chacun sur une chaise de la table à manger pendant que nos parents se tournaient autour. Il y a eu des cris, des accusations, quelques poings abattus sur ladite table. Et nous, nous regardions ces adultes, amis depuis des années, se jeter reproches et critiques à la figure. C’était presque comme s’ils nous avaient oubliés, trop préoccupés à se maudire pour nous demander ce que nous en pensions.
Au début, on se sentait un peu coupables. Je crois qu’on a fini par se rappeler qu’on n’avait rien fait de mal. On avait dix-sept ans, presque dix-huit, on était raides amoureux. J’ai regardé Raf dans les yeux, il a haussé les épaules. Je l’ai imité avant de me lever et de l’inviter à me suivre, la main tendue.
Je me suis assis dans le canapé du salon et je l’ai attiré contre moi pour l’embrasser doucement. Au début, il était un peu hésitant, puis il a fini par me rendre mon baiser. Le silence s’est abattu sur la pièce. Quand on a rouvert les yeux, les adultes nous regardaient avec incrédulité. Je crois que ma mère n’avait pas encore tout à fait pris conscience de ce dont il était question. C’était désormais chose faite.
Nos trois parents se sont alors observés en silence un moment. Puis j’ai entendu ma mère soupirer avant qu’elle vienne s’accroupir en face de nous. On a eu le droit à la totale. La conversation, la grande, la vraie. Celle à base de : « vous êtes amoureux, c’est bien. » « Pourquoi vous n’en avez pas parlé ? » « Vous êtes bien sûrs de vous ? » « Ça ne sera pas facile. » « Vous ne pensez pas que vous mélangez tout ? Vous êtes amis depuis longtemps. » « Vous comptez le dire autour de vous ? »
Elle nous a même parlé de sexe alors que monsieur Thibaut quittait la pièce sans plus savoir où se mettre. Notre oubli volontaire de capote nous a d’ailleurs valu un sacré sermon ce jour-là.
Pour tout dire, on n’avait pas pensé à tout ça. On ne réfléchit pas à ce genre de choses quand on est obnubilé par l’idée de se tripoter mutuellement. Sur le moment, on n’a pas été très attentifs, mais on a vite compris qu’elle avait raison. Après tout, elle en avait vu d’autres, Madame la Commissaire. Elle devait avoir raison.
On a décidé qu’on ne voulait pas se cacher, alors on en a parlé à nos copains. Ça n’a pas été facile. Beaucoup n’ont pas compris. On va dire que ça a permis de trier. De garder les meilleurs. Pour les autres, on a recommencé à distribuer des paires de claques et à répondre aux moqueries. Au fond, je crois qu’on s’en foutait. On avait grandi ensemble, on avait appris à être forts ensemble.
Raf a terminé le lycée major de promo avec une mention « Très Bien » en poche pour son Bac S. Moi, je me traînais quelque part derrière, dans le gros du peloton. Je m’en secouais. Tout ce que je pouvais voir, c’était qu’on allait pouvoir continuer à être ensemble. Lui dans sa prépa de petits génies des maths et moi en STAPS 1 à la fac. C’était bien le STAPS. Je pouvais faire autant de sport que je le voulais et ça me laissait du temps pour glander.
Arrivés en ville, on a continué comme avant. Rien ne changeait vraiment. C’était toujours lui et moi contre le monde entier. Le monde était peut-être un peu moins hostile cependant. Les gens n’étaient pas trop cons à la fac et nos parents avaient fini par accepter. De toute façon, c’était le package complet ou rien. Raf et Cyril. Cyril et Raf.
Il était mon meilleur ami, mon frère, mon copain, le centre de mon univers. Qu’on baise ensemble n’y changeait rien. C’était une suite logique, surtout pas une conclusion. Juste quelque chose qui allait de soi. Je n’imaginais pas ma vie sans lui. C’était rigoureusement impossible parce que je n’aurais même pas été foutu de retrouver les clés de notre appart s’il ne m’avait pas dit où les chercher. Il était une extension de moi, mon autre face. Avec ses défauts, ses aspérités, ses torts. Mais comme ils étaient aussi les miens, ça n’avait pas d’importance. On avait toute la vie devant nous pour continuer à composer l’un avec l’autre.
Qu’est-ce qu’on peut être con à dix-sept ans…
Chapitre 2
Première dent
 
 
 
Deux ans plus tard
 
C’était un beau week-end pour rentrer chez les parents. Raf allait avoir vingt ans dans quelques jours. On s’était dit qu’on pourrait en profiter pour organiser une grosse fête. Quand j’avais appelé ma mère, deux jours plus tôt, elle nous avait autorisés à squatter la maison en précisant qu’elle ne serait pas beaucoup là à cause du boulot. Tous les flics du commissariat étaient sur les dents depuis des semaines, elle y compris. Rien qui ne sorte de l’ordinaire en somme…
On n’avait pas tout suivi à l’affaire. Ça ne nous intéressait pas vraiment son histoire de groupuscule néo-nazi qui commençait à s’exciter dans la région. On savait seulement que ça avait l’air grave, car il y avait bien longtemps que je ne l’avais pas vue arborer un visage aussi préoccupé et enchaîner autant d’heures sup…
Même si, au final, ça ne changeait pas grand-chose pour nous. Nous étions habitués à composer sans elle, sans le fantôme de Madame la Commissaire trop occupée à pourfendre les vilains pour défendre la veuve et l’orphelin. Cette fois encore, on se passerait d’elle.
 
Comme prévu, elle nous laissa la maison tout le week-end, ce qui nous convenait parfaitement. Le vendredi soir, nous en profitâmes pour inviter les copains. On a fait un boucan de tous les diables ce soir-là. Une sacrée fiesta…
Ils étaient tous là pour Raf. Mon amant avait vingt ans, il était beau, pétillant, sociable. Si plein de vie. Il venait de réussir son concours et, à la rentrée, il intégrerait l’ESSEC 2 . Par la même occasion, nous fêtions également mon titre de champion de karaté au niveau départemental. Les arts martiaux, c’était ma seconde histoire d’amour. Je les avais découverts par hasard au lycée quand les choses s’étaient corsées pour Raf et moi, et que j’avais ressenti le besoin d’être capable de nous défendre. Ça avait été une révélation…
Le contact, cette retenue dans des coups qui auraient très bien pu tuer, ce respect si paradoxal et pourtant dû à l’adversaire, un cheminement aussi bien physique que spirituel censé vous mener à la victoire. À l’époque, j’ai compris que j’avais enfin trouvé ce qu’il me fallait pour juguler cette colère que je sentais parfois bouillonner en moi sans vraiment en discerner l’origine.
À dix-sept ans, j’étais prêt à mettre le monde à feu et à sang pour un simple regard de travers. À dix-neuf ans, j’avais appris à en imposer assez pour que ce soit les emmerdes qui se détournent de moi. J’aimais cette sensation...

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