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Description

Dystopie Post-Apo - 250 pages


Sarah, 16 ans, se terre chez elle, seule, depuis des semaines. Le monde a plongé dans le chaos après qu'une épidémie a décimé la quasi-totalité de la population mondiale.


L’adolescente est sur le point de sombrer dans la folie, lorsqu’elle aperçoit à la fenêtre de sa chambre son voisin de 17 ans, Mike. Lui et Sarah se détestent cordialement depuis plusieurs années. Malgré leurs divergences, ils partent à la recherche de l’oncle de Mike, ranger au Rocky Mountain National Park, au cœur des montagnes Rocheuses, dans l’espoir qu’il soit toujours en vie. Mais les survivants rôdent, le danger est partout.



Dans un monde redevenu sauvage, où l’instinct de vivre règne en maître, deux adolescents inexpérimentés ont-ils la moindre chance de s’en sortir ?


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 187
EAN13 9782379611452
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Propagation

LINDSAY LORRENS
LINDSAY LORRENS







Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-145-2
Photographie de couverture : RomeoVip
À Nicolas, Quentin et Zoé
« Nul ne peut atteindre l'aube sans passer par le chemin de la nuit. »
Khalil Gibran
Avant-Propos


C’est tout à fait par hasard que j’ai commencé à m’intéresser aux rats. En lançant une recherche sur Internet, je suis tombée sur un article traitant des maladies transmises par ce petit rongeur. J’ai trouvé le sujet passionnant et j’ai commencé à m’y intéresser de plus près.
J’ai ainsi découvert que les rats sont pour l’homme des propagateurs de maladie (l’exemple le plus parlant s’est produit au Moyen Âge avec la peste, qui a décimé une grande partie de la population mondiale). Ils mettent en péril les récoltes dans certains pays tropicaux et peuvent créer des déséquilibres écologiques. Ils occasionnent de nombreux bouleversements dans les écosystèmes insulaires et contribuent également à l’éradication de certaines espèces animales. Le rat est invasif et peut devenir une menace pour l’équilibre écologique. Dans de nombreux pays, les autorités organisent des campagnes massives de dératisation pour prévenir toute épidémie.
De tout temps, l’homme a tenté d’empêcher le rat de proliférer. Les maladies répandues par ce rongeur apparaissent sous forme d’épidémies difficiles à éradiquer, souvent dans des zones suburbaines insalubres ou dans les régions tropicales. Le réchauffement climatique serait un facteur favorisant ce genre d’épidémies.
C’est ainsi que m’est venue l’idée de ce roman. J’ai réfléchi à ce qu’il se passerait si une épidémie provoquée par les rats venait à décimer la population mondiale.
Les personnages sont fictifs, mais les lieux décrits dans cette histoire sont réels. Le Rocky Mountain National Park, Estes Park, le Stanley Hotel, etc. existent. J’ai pu, pour les besoins de l’histoire, modifier légèrement la disposition des lieux.
New York Times


Un nouveau fléau ?
Depuis quelques mois, une invasion des rats a été constatée à Washington, New York, Chicago. Cette prolifération dans les villes commence à inquiéter la population. Pour Roman Collins, directeur d’une société d’expertise scientifique et technique sur les espèces invasives, il ne faut pas sous-estimer le danger sanitaire : « Le rat brun est un vecteur important de diffusion de pathogènes, sans en être lui-même affecté, de salmonelle, de leptospirose. La leptospirose est une maladie qui progresse à nouveau à l’échelle planétaire. Cela pose un vrai problème de santé publique, les surpopulations de rongeurs, c’est un foyer de pathogènes. Avec des gens qui voyagent et le développement de nouvelles maladies, on aura le cocktail parfait pour une épidémie. Personne ne nous écoute aujourd’hui, mais si demain il y a une épidémie vectorisée par les rongeurs, qui sera responsable ? Le politique qui n’aura pas agi. Laisser pulluler les rongeurs en ville, c’est créer une expression favorable des pathogènes. » Hank Miles, du CDC, a mené une étude sur le phénomène. Il nous explique : « Notre plus grosse surprise, mais pas la seule, a été de constater que les rats des milieux périurbains étaient porteurs de beaucoup plus de parasites qu’on ne le pensait. Le risque sanitaire, s’il reste faible, n’est pas anodin. » Heureusement, le surmulot est un rat peureux, mais un contact indirect, via une coupure ou une plaie, peut suffire à transmettre une maladie. Nos villes incitent depuis plusieurs années les égoutiers à se faire vacciner contre la leptospirose (les jardiniers et les éboueurs également, mais ce n’est obligatoire pour personne). Sur ce danger, Hank Miles note de même que « les rats sont porteurs depuis toujours de germes pathogènes. Depuis des années, il n’y a eu aucune zoonose (épidémie transmise d’animal à homme) due aux rats d’égout. » Ils restent cependant des vecteurs de maladies infectieuses. À ce jour, certaines formes très graves de leptospirose (pulmonaire) n’ont toujours pas de vaccin. Le risque sanitaire est donc bien réel.



Washington Post


Décès suspect
Un athlète de 34 ans est décédé il y a trois jours après avoir contracté la leptospirose. Une maladie notamment véhiculée par l’urine des rongeurs. Il avait l’habitude de nager régulièrement dans le lac Sammamish. Serait-ce ce qui lui a coûté la vie ? Bien des choses restent encore à éclaircir de ce côté, mais une chose est certaine, ce sportif avait contracté la leptospirose. Chez l’homme, cette maladie bactérienne est souvent bénigne, mais elle peut conduire à des insuffisances rénales, voire à la mort dans 5 à 20 % des cas. Principalement observée dans les pays tropicaux, elle n’en demeure pas moins présente dans de nombreux pays autour du globe.
Alors qu’un million de cas sévères de leptospirose sont recensés chaque année dans le monde, 2 000 personnes sont touchées chaque année aux États-Unis, selon les autorités sanitaires. « Certaines professions (agriculteurs, éleveurs, égoutiers, éboueurs…) et les personnes pratiquant des loisirs nautiques (baignade, canoë, kayak, pêche, chasse, canyoning…) sont particulièrement à risque », prévient le CDC (le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies).
Comment contracte-t-on la leptospirose ?
La leptospirose, aussi appelée « maladie des rats », est surtout véhiculée par les rongeurs qui propagent la bactérie en urinant. Mieux vaut donc éviter de manger des mûres et autres fraises sauvages cueillies en bas des haies. Attention aussi à l’absorption d’eau stagnante, car cette bactérie pathogène à l’origine de la leptospirose s’accommode très bien des eaux douces et sols boueux. Outre les rongeurs et les insectivores, les animaux d’élevage comme les bovins, les chevaux, les porcs et les chiens peuvent également transmettre la maladie. Chez l’homme, la contagion se fait principalement par la peau lésée ou les muqueuses.
Quels sont les symptômes ?
L’incubation de la maladie dure en moyenne de 4 à 14 jours. Une fièvre élevée avec frissons, maux de tête, ou encore douleurs musculaires et articulaires sont les symptômes les plus répandus ; ces derniers font donc penser à la grippe. Elle peut cependant évoluer vers une atteinte rénale, hépatique, méningée ou pulmonaire. Les formes les plus graves de la maladie associent insuffisance rénale aiguë, atteinte neurologique (convulsions, coma) et des hémorragies plus ou moins sévères (pulmonaire, digestive).
Quel traitement ?
Pour les cas les plus sévères, une hospitalisation est dans la plupart des cas nécessaire. Les antibiotiques sont appelés à la rescousse. Sachez néanmoins qu’à ce jour, il n’existe aucun vaccin pour les formes les plus graves : notamment la leptospirose pulmonaire.
I


Juillet 2025
Sarah
Le monde que j’ai connu n’existe plus. Je suis seule. Ils sont morts. Plus de famille. La maladie les a emportés. Le monde a basculé en si peu de temps…
Deux solutions s’offrent à moi : soit je m’apitoie sur mon sort et je pleure les miens en me laissant crever de faim, soit je ferme toutes ces conneries à double tour dans un coin de ma tête et je vais chercher ma survie à l’extérieur. Plus facile à dire qu’à faire…
Je n’ose plus sortir depuis que j’ai assisté à des scènes de violence terribles dans les rues. Mes parents ne sont plus là pour moi. Il faut que j’apprenne à me débrouiller seule. À 16 ans, je devrais savoir prendre soin de moi, merde ! Je les revois encore, quand les autorités ont emmené leurs corps pour les jeter dans d’immenses fosses communes. C’était il y a trois semaines. Papa et maman sont tombés malades à seulement quelques heures d’intervalle. Ça a été foudroyant. Je n’ai rien pu faire. Je les ai vus décliner très rapidement.
Avant de rendre son dernier souffle, papa m’a fait promettre de me battre pour survivre. Un nouveau gémissement franchit mes lèvres. Comment vais-je faire pour respecter ma promesse ? Désormais, les cadavres sont laissés aux rats et autres nuisibles. Il n’y a plus personne pour les ramasser. Enfin, pratiquement plus personne. De temps à autre, je vois des silhouettes raser les murs. Je n’ose plus ouvrir les fenêtres, car l’air de la rue est vicié. Une odeur abjecte de cadavres en décomposition m’interdit toute escapade hors de la maison. Pourtant, il va bien falloir que je m’aventure à l’extérieur, même momentanément. Je dois trouver de la nourriture.
Je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas tombée malade, moi aussi. Ils disaient, à la télé, avant que tout ne soit coupé, que certaines personnes étaient naturellement immunisées. Est-ce que j’ai la chance – ou la malchance – de faire partie de cette infime partie de la population ?
Deux facteurs indissociables sont responsables de ce merdier : d’une, les campagnes massives de stérilisation des chats menées à l’échelle mondiale en raison de leur surpopulation qui ont entraîné l’accroissement immédiat de la population des rats ; de deux, le réchauffement climatique qui a permis la propagation de la leptospirose, maladie répandue par les rongeurs. Et voilà le résultat… Deux ans plus tard, l’épidémie a décimé 80 % de la population mondiale. Des années que les scientifiques tentaient d’alerter les différents gouvernements. Papa ne cessait de nous répéter, à maman et moi, que, tôt ou tard, nous paierions les décisions merdiques de nos dirigeants. Mon père était biologiste. Il savait de quoi il parlait, bordel ! Maintenant, il n’est plus là pour nous mettre en garde. Ses avertissements étaient justes. Lorsqu’ils ont réalisé leur erreur, ils ont tenté d’endiguer la prolifération des nuisibles. Des campagnes de dératisation ont été organisées par les autorités dans de nombreux pays, différentes méthodes ont été employées : la mort aux rats, le gaz, les pièges, mais rien n’a fonctionné. Les chats étaient leur prédateur naturel. Maintenant, plus rien ne les arrête. Ces petits êtres sont loin d’être bêtes. Ils sont curieux, méfiants, très intelligents.
Il n’y a plus moyen de s’en débarrasser.
Des épidémies se sont déclarées dans différentes parties du globe, principalement dans les zones chaudes et humides et les bidonvilles. Une forme très virulente du leptospire est apparue à Madagascar, puis s’est propagée, entraînant très rapidement une réaction en chaîne. Des gens s’écroulaient dans les rues, brûlants de fièvre, délirants, frissonnants. Au bout d’une semaine, leur état finissait par s’aggraver : troubles neurologiques, douleurs diffuses, puis finalement détresse respiratoire, hémorragie et décès. À ce jour, aucun des vaccins qui ont été testés sur cette nouvelle forme de Leptospira ne s’est montré efficace.
Les réseaux de communication – téléphone, radio, télévision, Internet – ne fonctionnent plus. Les commerces ont été pillés. Plus aucun transport depuis des semaines. Je me terre ici, j’ai barricadé les ouvertures comme j’ai pu pour empêcher des rats ou des pilleurs de pénétrer ici. Mais je n’ai presque plus rien à manger. Il faut que je sorte. Un sanglot s’échappe de ma gorge.
Putain, ressaisis-toi, Sarah ! Ce n’est pas en chialant que tu vas trouver une solution à ce calvaire.
Je me lève de mon lit et regarde discrètement par la fenêtre de ma chambre à travers les voilages. J’ai peur de me faire repérer. Je me méfie de ceux qui tentent de survivre, car la survie n’a jamais été l’amie de l’empathie ou de la solidarité.
Un mouvement à la fenêtre d’en face attire mon attention. Je rétrécis les paupières pour tenter de mieux voir. C’est à cet instant précis que je l’aperçois : Mike. Mon voisin.

Mike
Putain de merde !
C’est Sarah ! Cette petite bêcheuse qui se croit plus intelligente que tout le monde. Je pensais être le seul survivant dans le coin, mais la voir là à sa fenêtre – même si c’est Sarah – m’apporte plus de soulagement que je veux bien me l’avouer.
Il faut que j’arrête de me mentir à moi-même : non, rester seul, c’est pas cool. On n’est pas dans une émission de télé-réalité où le but est de survivre. Personne n’est là à me regarder derrière son écran.
Je lui fais un petit signe de la main pour vérifier qu’elle m’a bien vu. Elle m’observe quelques secondes, puis répond à mon geste. J’en ressens plus de joie que je ne le devrais, même si je ne lui montre pas.
Sarah et moi, on n’a jamais su s’entendre. Ça fait… quoi ? Quatre ans que j’ai emménagé avec mes parents à côté de chez elle et, dès le départ, nos rapports ont été compliqués. Au bahut, on ne traîne pas avec les mêmes personnes. Elle passe son temps avec sa bande d’intellos prétentieux qui se croient plus malins que tout le monde, tandis que je squatte avec mes potes. Bailey gémit à côté de moi. Il doit avoir faim, mon pauvre vieux. Je n’ai plus rien à lui donner. Je passe distraitement les doigts dans les poils courts de mon fidèle bouledogue français, et je prends une décision. Je vais la rejoindre chez elle. Même si je n’ai jamais pu la blairer, cette petite prétentieuse au caractère de merde, je peux pas la laisser seule. Je dois avouer, aussi, que la solitude commence à me peser et que je préfère encore la langue acerbe de Sarah à rien. Puis, elle aura peut-être à manger pour Bailey.
Elle est toujours là à m’observer. Je lui fais signe que je descends la rejoindre. Elle secoue négativement la tête. Elle a l’air effrayée. Quoi ? Qu’est-ce qui lui prend ? J’aurais dû me douter que ça n’allait pas être simple avec elle…

Sarah
Mike et moi, on ne s’apprécie pas. C’est un petit con qui se croit tout permis. Lui et sa bande de dégénérés marchent à l’instinct. Ils réfléchissent rarement avant d’agir et se retrouvent souvent impliqués dans des bagarres. À cause de ça, il a eu pas mal d’avertissements pour problèmes de comportement par le proviseur et je sais que ses parents – qui ont toujours entretenu de bonnes relations avec les miens – en avaient assez. Ses parents… Est-ce qu’ils sont morts, eux aussi ? Sûrement. Comme pratiquement tout le monde, d’ailleurs.
Je reporte mon attention à la fenêtre d’en face et le vois qui fait des gestes.
Quoi ? Il veut venir ici ? Il est fou !
Je lui fais signe que non, que ce n’est pas possible. Mais, bien entendu, il s’en fout complètement. Il montre ma maison du doigt et acquiesce fermement, les sourcils froncés.
Celui-là… quand il a une idée en tête !
Je lève les yeux au ciel. Pour ça, on se ressemble assez. Je réfléchis un instant puis lui fais comprendre de passer par le jardin. La porte de devant est bien trop barricadée. Ça me prendrait des heures de tout enlever. Il hoche la tête dans l’affirmative et disparaît de mon champ de vision. Je descends en quatrième vitesse. Il faut que je retire toutes les merdes que j’ai accumulées devant la porte-fenêtre à l’arrière, même si ça me fait un peu peur. L’odeur va sûrement pénétrer dans la maison. Il faudra que je referme immédiatement une fois qu’il sera entré.
Je commence à enlever tout le bazar qui bloque l’accès au jardin. La cuisine de ma mère, autrefois impeccablement rangée et récurée régulièrement, est un vrai capharnaüm. Je suis en plein siège. Un aboiement derrière la porte m’annonce que j’ai de la visite. Oh ! Bailey est là ! Je l’adore ce petit chien. Je suis heureuse qu’il l’ait pris avec lui. Je pousse les derniers objets encombrants et ouvre à la volée. Je bloque ma respiration et sors un bras pour attraper Mike par son tee-shirt et l’attirer à l’intérieur puis je referme illico derrière lui. Bailey en a profité pour se faufiler dans l’entrebâillement. L’odeur infecte de l’immense charnier humain à ciel ouvert s’est invitée dans la pièce et me retourne l’estomac. Je n’ai jamais rien senti d’aussi horrible. Je m’empresse de rebloquer le passage. Une main se pose alors sur mon épaule. Je sursaute et me retourne, énervée. Je croise le regard interrogateur du garçon le plus exaspérant qui soit.
— Quoi ? lâché-je.
— Sarah, qu’est-ce que t’es en train de faire, bon sang ?
— Ça se voit pas ? Je me barricade. Aide-moi plutôt à replacer ces trucs pour bloquer la porte. C’est ta faute si j’ai dû tout bouger.
— Je vois que t’es toujours aussi barrée. Si quelqu’un avait envie d’entrer ici, c’est pas tes deux commodes et ton bric-à-brac qui l’en empêcherait. Mais, surtout, pourquoi veux-tu que le peu de survivants qui restent aient envie de venir taper discut’ avec toi ?
Je prends mon air sérieux pour lui répondre, mais je ne peux pas empêcher ma voix de trembler.
— Mike. Tu ne les as pas vues ? Ces ombres qui rôdent. Ils sont à la recherche de nourriture. Ils entrent dans les maisons et récupèrent tout ce qui peut être utile à leur survie. Chaque nuit, j’angoisse qu’ils réussissent à pénétrer ici.

Mike
Des larmes brillent dans ses yeux. Tout à coup, Sarah a l’air fragile, elle habituellement si sûre d’elle et de sa supériorité. Je me sens un peu con de lui avoir dit ça. Bien sûr, elle a raison. Une nuit, il n’y a pas très longtemps, quelqu’un a essayé de forcer ma porte, mais les aboiements de Bailey l’ont dissuadé de pousser plus en avant son expédition chez moi. Maintenant que j’y pense, Sarah doit être morte de trouille.
— Tes parents… ils sont…
— Morts ? Oui, me répond-elle d’un air perdu. Et les tiens ?
— Aussi. Il te reste de la famille ? Quelqu’un ?
— Non. Tous mes proches ont été fauchés par cette foutue épidémie.
J’ai du mal à reconnaître la fille prétentieuse et fière que je croisais au lycée.
— Et toi ? me demande-t-elle.
— Je ne sais pas trop… Mon oncle Jack était toujours en vie aux dernières nouvelles. Mais tous les moyens de communication étant tombés en rade, je ne sais pas ce qu’il est devenu.
Elle hoche la tête, tout en caressant le chien. Elle a l’air épuisée. Et… je sais pas, de la voir comme ça, j’ai presque envie de la prendre dans mes bras pour la réconforter.
— Excuse-moi de te demander ça, Sarah…
Elle lève les yeux vers moi.
— Tu n’aurais pas à manger pour Bailey ?
Elle me regarde quelques instants, en plein brouillard, puis ses yeux retrouvent un semblant de vie. Elle hoche la tête et se dirige vers un placard dans lequel elle pioche des boîtes de pâté. Je pousse un soupir de soulagement : Bailey adore ça !
— Super ! Merci…
— Pas de quoi, me répond-elle en ouvrant les boîtes par terre pour mon chien qui remue frénétiquement la queue.
Il devait vraiment avoir faim mon pauvre pépère. Il se rue dessus et bouscule au passage Sarah qui se met à rire. Elle retrouve très vite son air abattu alors qu’elle l’observe manger.
— Je n’ai pratiquement plus rien, Mike. Eau. Nourriture. Je suis quasiment à sec.
Et là, juste devant moi, une chose encore plus incroyable que l’épidémie qui a décimé la population mondiale se produit : Sarah Stevens fond en larmes.

Sarah
Bien sûr, je sais que je ne devrais pas pleurer devant lui. Il va me prendre pour une dégonflée, une faible, une nunuche. Mais je suis à bout. Des jours que j’angoisse, que je suis à la limite de sombrer dans la folie. De pouvoir enfin parler avec quelqu’un me fait vraiment prendre conscience de la merde dans laquelle je me trouve.
Je sens une épaule contre la mienne, l’entends se racler la gorge. Tous les hommes sont mal à l’aise face à une femme qui pleure. Cette pensée me fait sourire. Il vient de s’asseoir à côté de moi et, maladroitement, son bras vient se placer autour de mes épaules dans un geste de réconfort. Même si c’est Mike, et que je n’ai jamais pu le sentir, sa réaction me fait du bien. J’ai vraiment besoin de sa compassion. Je pose la tête sur son épaule.
— Si un jour on m’avait dit qu’on se retrouverait là, tous les deux, à se faire des câlins…, me dit-il penaud.
J’éclate de rire.
— Ne t’inquiète pas. Il n’y a plus personne pour assister à ça.
Il glousse, gêné. Au bout de quelques minutes, je me ressaisis.
— Tu as faim ? lui demandé-je.
Il semble embêté, mais il acquiesce d’un hochement de tête.
— Il me reste quelques bricoles. On peut partager si tu veux ?
— OK. Ça me va.
Je me lève et vais récupérer une boîte de conserve dans le placard, tandis qu’il vient s’asseoir près de moi sur un tabouret devant l’îlot central. Je verse son contenu – des raviolis – dans la casserole et attends que ça chauffe. Ça fait bien longtemps que je n’ai rien mangé de frais. Je rêve d’une bonne salade, de tomates, de fruits, de pain, mais c’est désormais chose impossible. Les rats grouillent partout, ils souillent les dernières récoltes de leurs déjections. Pâtes, riz, chocolat, toutes les denrées non périssables sont comestibles. Pour le reste, c’est à mettre aux oubliettes. Lorsque c’est assez chaud, je verse le contenu dans deux assiettes.
— Si tu savais comme ça me fait du bien de partager un repas avec quelqu’un. Je ne mangeais plus que dans la casserole et me servais d’une cuillère en bois. C’est bête, mais on oublie vite de se comporter de façon civilisée quand on est tout seul.

Mike
Je ne réponds rien. Je n’ai pas l’habitude de la voir dans cet état… aussi triste.
Je salive lorsqu’elle dépose l’une des assiettes devant moi et prends sur moi pour ne pas me jeter sur la nourriture. En fait, ça fait quelques jours que je me nourris uniquement de conneries que je trouve au hasard dans la maison, le garde-manger étant définitivement vide. Je suis tombé sur de vieilles dragées dans un tiroir du buffet, un paquet de biscuits entamés dans la table de nuit de ma mère qui étaient mous et avaient un goût d’humidité, du ketchup, des bonbons trouvés dans le fond de mon sac de cours. Sarah s’assied près de moi et se met à manger. Je l’imite et la pensée qui me vient alors est que je n’ai jamais rien mangé de mieux que ces raviolis. Je crois que c’est ce que provoque la faim : ça décuple les sensations au niveau du goût. Je finis mon assiette en quelques secondes à peine et je me rends compte que Sarah me dévisage.
— Depuis combien de temps tu n’avais pas mangé ? me demande-t-elle d’une voix bizarre.
Je n’ai pas envie que Sarah Stevens me plaigne. Mais je ne veux pas non plus lui mentir.
— Euh… en fait, ça fait quelques jours que je me nourris de bricoles.
Elle me regarde d’un air apitoyé, ce qui m’agace. Elle se lève alors et se dirige à nouveau vers le placard d’où elle sort une boîte d’ananas au sirop.
— Putain, Sarah !
J’en pleurerais presque.
— Je les gardais pour une grande occasion, me lance-t-elle d’une voix enjouée.
Je suis bien conscient du sacrifice que ça représente pour elle de partager avec moi ses dernières réserves. Elle a même nourri mon chien sans rechigner. On se dévisage quelques instants et je me fais alors une promesse : je vais pas la laisser crever seule ici.

Sarah
Je ne pouvais pas faire autrement. Voir Mike affamé, c’était trop pour moi. J’en ai ressenti une telle tristesse que, si je ne m’étais pas maîtrisée, je me serais remise à pleurer. C’est dire !
Pour qu’il ne voie pas mes yeux briller, je me mets à m’activer en cherchant un ouvre-boîte, des bols, des cuillères. Une fois la conserve ouverte, je divise scrupuleusement le contenu en deux parts égales et je pousse son bol vers Mike. Je me mets à rire lorsque je vois sa tête : c’est comme si nous étions le soir de Noël et que je venais de lui offrir la dernière console à la mode qu’il rêvait d’avoir.
— Ce ne sont que de foutues rondelles d’ananas, Mike !
— Pour toi, c’est que des foutus ananas ! Pour moi, c’est… c’est… des putains de délicieux morceaux d’ananas.
Nous rions tous les deux puis nous regardons, gênés, et finissons par nous concentrer sur ce dessert que nous dégustons, bien conscients du fait que c’est peut-être la dernière fois de notre vie que nous mangeons de l’ananas.
Une fois la dernière goutte de sirop avalée, nous retrouvons notre air sérieux. Je descends de mon tabouret et m’assieds par terre pour caresser ce brave Bailey qui, rassasié, s’est couché à mes pieds. Je m’amuse à le gratter derrière les oreilles, ce qui a l’air de beaucoup lui plaire, car il pousse de petits grognements de contentement.
— Sarah ?
La voix tout à coup sérieuse de Mike résonne dans la pièce. Je sais déjà ce qu’il va me dire. Ma gorge se serre.

Mike
— Toi et moi, on n’a plus rien à manger. Il faut partir d’ici et aller voir comment c’est dehors. Si des mesures ont été prises pour les survivants. Si un minimum d’organisation s’est mis en place pour préparer l’après.
— L’après quoi, Mike ? L’après-épidémie ? Je ne pense pas qu’on puisse déjà parler d’après. C’est beaucoup trop tôt.
— Mais si on attend encore, il sera peut-être trop tard. Tout va être raflé. Il ne nous restera plus rien.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Toi et moi, on reste ensemble, chacun de nous surveille les arrières de l’autre. Je sais bien qu’on ne s’est jamais entendus tous les deux, que j’ai pas toujours fait ce qu’il fallait. Mais je peux te jurer que cette saloperie d’épidémie m’a fait changer… Et… bon sang, j’ai pas envie de clamser ici.
Ça fait déjà deux ou trois jours que je prépare mon départ. Je n’avais plus rien à manger, c’était inévitable. Mais, ce qui est sûr, c’est que je n’avais pas prévu d’être accompagné. Et encore moins par Sarah ! Elle est chiante, exaspérante, se croit supérieure aux autres. D’un autre côté, je dois bien reconnaître qu’elle est loin d’être conne. Elle ne perd pas son temps à essayer d’attirer l’attention, comme d’autres filles de ma connaissance. Son truc, c’est les bouquins. Elle a toujours le nez fourré dans un livre quand je la croise. Mais c’est clair que son esprit et sa répartie sont plus des repoussoirs que des aimants – pour la plupart des gens, je parle pas de sa bande de nazes à lunettes.
Plus je la regarde et plus je réalise que je ne peux pas la laisser ici toute seule. Et puis, la solitude commençait à me peser. Bailey est sympa, mais pas très causant !
— Alors ? Tu es partante ?
Je vois bien que des pensées se bousculent dans sa tête. Son regard papillonne tout autour d’elle, comme pour peser le pour et le contre. Finalement, la tension se relâche en elle. Je crois qu’elle a pris une décision.
— OK, Mike. Je viens avec toi. Mais, avant, il faut que je t’avoue quelque chose.
— Quoi ?
— J’ai une trouille bleue des rats.
II
 
 
Sarah
En cet instant, je ressens tellement d’émotions contraires. Joie et soulagement de ne plus être seule, d’avoir quelqu’un avec qui parler, de partir à la recherche de nourriture. Peine de quitter ma maison d’enfance, de ne pas savoir si je pourrai y revenir un jour. Peur de ce que je vais découvrir dehors. Le monde a-t-il viré au chaos après ces dernières semaines ?
Si l’on m’avait demandé de choisir quelqu’un avec qui tenter l’aventure de la survie, ce n’est certainement pas le nom de Mike qui aurait franchi le seuil de mes lèvres. C’est un bagarreur, il agit toujours avant de réfléchir, ce qui lui a plusieurs fois joué des tours. Cela dit, son côté instinctif et primaire pourrait être utile quand on sortira d’ici.
Je l’ai laissé en bas pendant que je prépare un sac dans ma chambre, essayant de n’emporter que des choses utiles. Lampe torche, duvet, allumettes, trousse de secours, vêtements de rechange, nécessaire de toilette. C’est très dur de tirer un trait sur les affaires de toute une vie. Je jette un œil à ma bibliothèque qui recouvre pratiquement tout un pan de mur. Mes livres… J’y tiens tellement. Mais impossible de tous les emporter. C’est la mort dans l’âme que je me saisis de mes exemplaires du Petit Prince , cadeau de mon père lorsque j’étais petite et qui m’a fait aimer la lecture, et Everything Everything , que j’ai lu récemment et qui m’a bouleversée tant la soif de vie de l’héroïne était extraordinaire. Je n’ai pas la place pour plus.
Nous allons prendre la voiture de mes parents : d’une, parce que c’est une voiture familiale, ce qui signifie peu gourmande en carburant, et dont les dimensions nous permettront d’y dormir si nécessaire en abaissant les sièges, de deux, parce que le pick-up des parents de Mike est bien trop bruyant et que, par les temps qui courent, le silence est une valeur sûre.
Je retourne à la cuisine et récupère ce qu’il reste de nourriture et d’eau. Mike m’observe pendant que je m’agite.
— Mike ?
— Hum ?
— C’est comment… dehors ? Je veux dire… il y a une odeur terrible. Tu as vu des cadavres dans la rue ? Il y a beaucoup de rats ?
Il détourne le regard, mal à l’aise. Il ne répond pas à ma question. Je n’insiste pas, mais une boule s’est formée dans ma gorge.
Je redoute tellement ce que je vais découvrir…
 
Mike
Je ne peux pas répondre à sa question. Il y a quoi dehors ? L’horreur la plus absolue. Mais il faut aller de l’avant, ne pas penser à tout ça. Je l’aide à prendre ses affaires, puis elle jette un dernier coup d’œil nostalgique à sa maison et nous sortons.
Pourrai-je jamais me faire à cette odeur immonde ? Non, probablement pas. Je vois au visage de Sarah qu’elle lutte pour ne pas être malade. Vu le peu de nourriture que nous avons, il ne vaudrait mieux pas qu’elle rende ce qu’elle vient de manger. Elle lance tout autour d’elle des coups d’œil apeurés. Je rirais presque de la situation si elle n’était pas aussi flippante. Sarah ferme la porte de chez elle, puis nous passons par le jardin pour nous diriger vers le break garé devant. Elle déverrouille les portières, ce qui provoque un bruit qui nous fait sursauter tous les deux à côté du silence qui règne dans notre rue. La chaleur accablante de ce mois de juillet rend encore plus difficilement supportable l’air putride. Je fais monter Bailey à l’arrière de la voiture et me tourne vers elle.
— Sarah, je vais chercher mes affaires chez moi. Je n’en ai que pour quelques minutes. Tu veux m’attendre dans la voiture ou tu préfères m’accompagner ?
Ses yeux grand ouverts reflètent sa panique.
— Mike. Si tu me laisses toute seule ici, je te tue, chuchote-t-elle avec le plus grand sérieux.
— OK. Alors viens.
Ma maison se trouve à quelques mètres à peine de là, pourtant elle me colle aux basques, sa main agrippée à mon tee-shirt, comme si des zombies s’apprêtaient à nous tomber dessus. Putain, je fais chier avec ce genre d’idées à la con ! C’est vraiment pas le moment de penser à des zombies. La situation est déjà assez glauque… J’ouvre la porte d’entrée, un frisson parcourant ma colonne vertébrale.
 
Sarah
Je suis en panique, je le pousse presque pour entrer. Sitôt le seuil franchi, je referme la porte derrière moi et pousse le verrou. Mike court chercher ses affaires tandis que je reste plantée dans le vestibule, tentant de retrouver mon souffle. L’atmosphère à l’extérieur est tellement suffocante. Je crois que, juste après l’odeur terrible, c’est le silence de mort qui règne dans la rue qui me fait le plus...

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